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J’achevais de me débarrasser de mes parts de prise, lorsque je fus requis pour le service et embarqué en qualité de second par un cotre caboteur nommé le Pinson qui venait d’être acheté par l’État et faisait le service de la côte. Dans un voyage du Pinson à l’île de France, son capitaine tomba à la mer et se noya malgré tous les efforts que je tentai pour le sauver. À mon retour à Saint-Denis on me donna le commandement de ce navire et l’on me nomma aide-timonier à trente-six francs par mois. Il y avait loin, certes, de ces faibles appointements aux parts de prise que j’avais touchées lorsque je naviguais sous les ordres de Surcouf, mais enfin j’étais capitaine !
Hélas ! ce semblant de dignité me fut bientôt enlevé par un triste événement. Une nuit, la Terpsichore, frégate anglaise, se détachant de la croisière qui bloquait l’île de France, vint surprendre sournoisement la rade de Saint-Denis et fit enlever par ses embarcations tous les navires qui y étaient mouillés : y compris mon pauvre Pinson.
Comme mon cotre n’était nullement armé, je ne fis aucune difficulté pour l’abandonner ; je me trouvai même trop heureux encore de pouvoir emmener avec moi mon équipage de neuf hommes sain et sauf à Saint-Denis.
À partir de ce moment, me trouvant sans emploi, sans argent, découragé d’esprit et fatigué de corps, je ne rêvai plus que retour en France ; aussi profitai-je avec empressement de la relâche que fit à Saint-Denis la frégate l’Atalante, qui revenait en France, pour solliciter mon embarquement sur ce navire. Ma demande fut prise en considération, et j’accrochai mon hamac à bord de l’Atalante le 30 août 1805.
Je rêvais, dis-je, avec bonheur à mon arrivée en France, à la joie de ma famille, au repos que j’allais enfin goûter ; mais je comptais sans ma mauvaise étoile : l’événement me prouva encore cette fois combien l’homme a tort quand, fermant les yeux pour ne point apercevoir les obstacles qui lui barrent le chemin, il se croit d’avance arrivé au but auquel il aspire.
Une épouvantable tempête, un véritable raz de marée qui nous assaillit au cap de Bonne-Espérance brisa notre frégate sur la côte, et je ne dus de me sauver qu’au plus grand des hasards.
Quelques-uns des hommes de l’Atalante furent alors répartis à bord des deux autres navires qui composaient l’escadre de l’amiral Linois : j’échus, pour ma part, à la Belle-Poule. Et voilà comment, au moment où je me croyais sur le chemin de France, je me trouvai tout à coup lancé dans une nouvelle croisière bien malgré moi.
La traite étant alors dans toute sa vigueur, nous mîmes à la mer avec l’espoir que les négriers anglais nous fourniraient de belles captures.
Nous parcourûmes toute la côte ouest de l’Afrique. Les équipages, accablés de fatigue et mal récompensés par les prises insignifiantes et assez rares que nous opérions, se plaignaient amèrement, d’autant plus qu’ils savaient que les corsaires de l’Inde avaient recommencé leurs courses avec de nombreux et éclatants succès. Leur mécontentement s’accrut encore lorsqu’ils virent la division se diriger vers la France. Une grande catastrophe allait bientôt changer ces plaintes en désespoir !
Dans la nuit du 13 au 14 mars, nuit qui fut très obscure, nous aperçûmes trois voiles naviguant sous le vent à nous et à contre-bord de notre route. Le plus gros de ces bâtiments fit alors des signaux, que les autres répétèrent ; et deux d’entre eux disparurent bientôt à nos regards à la faveur des ténèbres.
Notre capitaine, M. Bruillac, avertit l’amiral Linois que le gros vaisseau que nous venions d’apercevoir et qui nous chassait appartenait probablement à une division anglaise, et qu’il serait peut-être prudent de s’écarter de cette division : il suffisait pour cela de laisser notre poursuivant nous prendre en chasse jusqu’au jour ; une fois ce gros navire isolé, nous pourrions agir selon ce qu’exigeraient les circonstances.
L’amiral Linois reçut fort mal cet avis et prétendit que ce navire de haut bord n’était au contraire que le protecteur d’un convoi marchand.
La division française poursuivit donc sa route : la Belle-Poule en tête, le Marengo en serre-file.
Le gros bâtiment en question ne tarde pas à nous rallier, vire vent arrière, prend notre allure, serre le vent le plus près possible, et se rapproche du Marengo, qui lui est inférieur en marche.
Bientôt il est dans sa hanche de tribord, à portée de pistolet ; le hélant alors, il lui adresse les questions d’usage. Le Marengo a reconnu l’ennemi ; il lui lâche sa bordée de tribord, à laquelle l’Anglais répond immédiatement par celle de bâbord.
En moins d’une minute le feu est engagé entre ces deux vaisseaux. Le Marengo porte soixante-quatorze canons ; l’Anglais, qui n’est autre que le trois-ponts le London, en possède cent quatre. Enfin et surtout, le London maintient l’avantageuse position qu’il a prise par la hanche de tribord du Marengo.
Le capitaine de la Belle-Poule, jugeant avec raison qu’il causera plus de mal à l’ennemi en le prenant en poupe qu’en lui prêtant le travers, manœuvre pour se mettre dans cette position ; mais l’amiral lui ordonne aussitôt de se replacer sur l’avant de son vaisseau et de combattre ainsi.
Dès que le feu avait commencé, le London, en prenant le Marengo par la hanche, avait causé de notables avaries à son bord ; sa formidable artillerie et le feu de sa mousqueterie balayèrent en peu de temps la plupart des combattants de la dunette du gaillard d’arrière du vaisseau français et démontèrent un certain nombre de pièces sur l’arrière de ses batteries.
Vers les sept heures du matin, le feu de la Belle-Poule avait dégréé le London sur son avant ; les focs de l’Anglais étaient tombés à la mer et son petit hunier était abattu sur le ton. Ce fut à ce moment que nous vîmes, se dessinant clairement à l’horizon, le reste de la division anglaise qui se composait de six autres vaisseaux de ligne, de deux frégates et d’un brick ! Ces navires étaient restés jusqu’alors en arrière, parce qu’ils n’avaient pas compris les signaux que leur avait adressés pendant la nuit le London ; ils nous appuyèrent en ce moment une chasse à toute outrance.
Les avaries du London nous donnant alors une certaine supériorité de marche sur lui, le Marengo nous signala de reprendre chasse. Nous nous empressâmes d’obéir ; mais il devint, hélas ! aussitôt évident pour nous que tous les navires de la division anglaise nous étaient de beaucoup supérieurs en vitesse.
Au commencement de l’action l’amiral Linois, ayant reçu une grave blessure à la jambe, avait été obligé de quitter son poste ; son capitaine de pavillon, M. Vrignaut, ayant eu aussi un bras emporté, le capitaine Chassériaux occupait, par ordre hiérarchique, le banc de quart.
Vers les dix heures et demie, la Belle-Poule était par venue à distancer de près d’une lieue le Marengo ; mais à ce moment l’Amazone, la meilleure voile de la division anglaise, se plaça tribord à elle, et un nouveau combat commença. À midi, le Ramillies, vaisseau de soixante-quatorze canons, vint se joindre à l’Amazone, et se plaçant dans notre hanche de bâbord pour nous prendre entre deux feux, se disposa à nous foudroyer de toute sa batterie.
D’un autre côté, la chance ne nous était pas moins fatale : le Marengo, entouré par plusieurs vaisseaux ennemis et se trouvant hors d’état de se défendre, amena son pavillon.
Dès lors, la Belle-Poule, trahie par sa mauvaise marche et d’une infériorité de forces par trop disproportionnée, n’avait plus qu’à se rendre.
Ordre nous fut donné d’amener nos couleurs.
Un quart d’heure après, les Anglais vinrent nous amariner. Voici le nom des navires qui composaient la division ennemie. – Vaisseaux de ligne : le Foudroyant, amiral Warren ; le Ramillies, le Héros, le Namur, le Repulse, le London, le Courageux ; frégates : l’Amazone, la Résistance ; enfin, un brick : l’Occuste.
Quant à moi, pour la première fois depuis que je naviguais, le bonheur providentiel qui jusqu’alors m’avait toujours accompagné au feu me fit faute : je fus légèrement blessé.
Un quart d’heure après que les Anglais nous eurent amarinés, j’étais conduit prisonnier à bord du Ramillies.
Ici se termine ma carrière maritime. Je remercie ceux de mes lecteurs qui ont bien voulu la suivre de l’intérêt que beaucoup d’entre eux ont jugé à propos de me témoigner. Quant à moi, en retraçant ces souvenirs animés de ma jeunesse, j’ai toujours écrit avec le calme d’un homme qui, voyant les objets à travers un demi-siècle de distance, oublie pour ainsi dire qu’il a joué jadis aussi un rôle et se renferme dans l’impartialité de l’historien.
À présent, il me reste un triste et dernier épisode de ma vie à raconter : l’épisode d’une agonie de près de neuf années, ma captivité sur les pontons anglais.
Je sens, moi qui me croyais mort au passé, que mon sang, au souvenir des maux inouïs que j’ai soufferts dans ces tombeaux vivants, est chaud encore d’indignation… mais non de vengeance !…
Silvio Pellico, dans sa captivité solitaire, qui dura le même nombre d’années que la mienne, se croyait et était en effet bien misérable. Combien cependant son sort ne fut-il pas préférable au mien ! Au moins son malheur ne s’augmentait pas, à chaque minute du jour, de la vue des souffrances de compagnons d’infortune. Replié en lui-même, il vivait dans sa pensée et n’avait pas à subir le spectacle hideux, sans nom, des débordements et des mauvaises passions d’une foule de malheureux, abrutis ou exaspérés par les privations ou par la misère…
J’espère toutefois dans ce nouveau récit, en conservant mon impartialité et ma véracité ordinaires, trouver assez de force pour représenter froidement, et même pour affaiblir au besoin, la peinture des affreux mystères des pontons anglais !
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