Voyages, aventures et combats/Chapitre 15

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Rencontre du Kent – Abordage – Audace des Français – Désastres – Prise du Kent – Détails intéressants – Retour à l'île de France


Malgré l’heureuse issue de notre stratagème et la façon presque miraculeuse dont nous avions échappé à l’ennemi, Surcouf n’était pas de bonne humeur ; son cœur souffrait d’avoir été obligé de plier devant l’Anglais, et le sacrifice de l’enseigne Bléas et des gens de l’embarcation lui pesait.

Nous cinglions donc le lendemain de notre rencontre avec la Sibylle, ce jour était le 7 août 1800, vers le Gange, lorsque l’on entendit la vigie du mât de misaine crier :

— Oh ! d’en bas ! oh !

— Holà ! répondit le contremaître du gaillard d’avant en dirigeant tout de suite son regard vers les barres du petit perroquet.

— Navire ! crie de nouveau la vigie.

— Où ?

— Sous le vent à nous, par le bossoir de bâbord, quasi sous le soleil !

— Où gouverne-t-il ?… reprit le contremaître.

— Au nord !

— Est-il gros ? Regarde bien avant de répondre.

— Très gros !

— Eh bien, tant mieux ! dirent les hommes de l’équipage. Les parts de prise seront plus fortes.

L’officier de quart, qui, l’œil et l’oreille au guet, écoutait attentivement ce dialogue, se disposait à faire avertir notre capitaine alors retiré dans sa cabine, lorsque Surcouf, l’ennemi juré de toute formalité et de tout décorum, apparut sur le pont. Surcouf, qui voyait, savait et entendait tout ce qui se passait à bord de la Confiance, s’élança, sa lunette en bandoulière et sans entrer dans aucune explication, sur les barres du petit perroquet. Une fois rendu à son poste d’observation et bien en selle sur les traversins, il braqua sa longue-vue sur l’horizon. L’attention de l’équipage, excitée par la cupidité, se partagea entre la voile en vue et Surcouf.

— Laissez arriver ! mettez le cap dessus ! s’écrie bientôt ce dernier en passant sa longue-vue à M. Drieux.

Un charivari infernal suit cet ordre ; la moitié de l’équipage, qui repose en ce moment dans l’entrepont, se réveille en sursaut, s’habille à la hâte sans trop tenir compte de la décence, et envahit précipitamment les panneaux pour satisfaire sa curiosité ; en un clin d’œil, le pont du navire se couvre de monde : on s’interroge, on se bouscule, on se presse en montant au gréement, chacun veut voir !

Surcouf réunit alors son état-major autour de lui et nous interroge sur nos observations. Ce conseil improvisé ne sert pas à grand-chose. Chacun, officier, maître, matelot, donne tumultueusement son avis ; mais cet avis est en tout point conforme à celui de notre commandant : c’est-à-dire que le navire en vue est à dunette, qu’il est long, bien élevé sur l’eau, bien espacé de mâture ; en un mot, que c’est un vaisseau de guerre de la Compagnie des Indes, qui se rend de Londres au Bengale et qui, en ce moment, court bâbord amure et serre le vent pour nous accoster sous toutes voiles possibles. À présent, ce navire doit-il nous faire monter à l’apogée de la fortune, ou nous jeter, cadavres vivants, sur un affreux ponton ? C’est là un secret que Dieu seul connaît ! N’importe, on risquera la captivité pour acquérir de l’or ! L’or est une si belle chose, quand on sait, comme nous, le dépenser follement.

— Tout le monde sur le pont, hèle Surcouf du haut des barres, où il s’est élancé de nouveau, toutes voiles dehors !

Puis après un silence de quelques secondes :

— Du café, du rhum, du bishop. Faites rafraîchir l’équipage !… Branle-bas général de combat ! ajouta-t-il d’une voix éclatante.

— Branle-bas ! répète en chœur l’équipage avec un enthousiasme indescriptible.

Au commandement de Surcouf, le bastingage s’encombre de sacs et de hamacs, destinés à amortir la mitraille ; les coffres d’armes sont ouverts, les fanaux sourds éclairent de leurs lugubres rayons les soutes aux poudres ; les non-combattants, c’est-à-dire les interprètes, les médecins, les commissaires aux vivres, les domestiques, etc., se préparent à descendre pour approvisionner le tillac de poudre et de boulets, et à recevoir les blessés ; le chirurgien découvre, affreux cauchemar du marin, les instruments d’acier poli ; les panneaux se ferment ; les garde-feu, remplis de gargousses, arrivent à leurs pièces ; les écouvillons et les refouloirs se rangent aux pieds des servants, les bailles de combat s’emplissent d’eau, les boutefeux fument : enfin, toutes les chiques sont renouvelées, chacun est à son poste de combat !

Ces préparatifs terminés, on déjeune. Les rafraîchissements accordés par Surcouf font merveille ; c’est à qui placera un bon mot ; la plus vive gaîté règne à bord ; seulement cette gaîté a quelque chose de nerveux et de fébrile, on y sent l’excitation du combat !

Cependant le vaisseau ennemi, du moins on a mille raisons pour le présumer tel, grandit à vue d’œil et montre bientôt sa carène. On connaît alors sa force apparente, et la Confiance courant à contre-bord l’approche bravement sous un nuage de voiles.

À dix heures, ses batteries sont parfaitement distinctes ; elles forment deux ceintures de fer parallèles de trente-huit canons ! Vingt-six sont en batterie, douze sur son pont !… C’est à faire frémir les plus braves ! Une demi-lieue nous sépare à peine du vaisseau ennemi.

— Mes amis, nous dit Surcouf, dont le regard étincelle d’audace, ce navire appartient à la Compagnie des Indes, et c’est le ciel qui nous l’envoie pour que nous puissions prendre sur lui une revanche de la chasse que nous a donnée hier la Sibylle ! Ce vaisseau, c’est moi qui vous le dis, et je ne vous ai jamais trompés, ne peut nous échapper !… Bientôt il sera à nous : croyez-en ma parole ! Cependant, comme la certitude du succès ne doit pas nous faire méconnaître la prudence, nous allons commencer d’abord par tâcher de savoir si tous ses canons sont vrais ou faux.

Le brave et rusé Breton fait alors diminuer de voiles pour se placer au vent, par son travers, à portée de 18. À peine cette manœuvre est-elle opérée, qu’un insolent et brutal boulet part du bord de l’ennemi pour assurer ses couleurs anglaises. À cette sommation d’avoir à montrer notre nationalité, un silence profond s’établit sur la Confiance.

— Imbécile ! s’écrie Surcouf en haussant les épaules d’un air de pitié et de mépris.

Apostrophant alors l’ennemi comme s’il eut été un adversaire en chair et en os, notre capitaine se met à débiter, avec un entrain et une verve qui faisaient bouillir d’enthousiasme le sang de l’équipage dans ses veines, un discours, en argot maritime, qui est resté comme le chef d’œuvre du genre.

Surcouf parlait encore, lorsque l’Anglais, irrité de notre lenteur à obéir à ses ordres, nous envoya toute sa bordée.

— À la bonne heure donc ! s’écrie notre sublime Breton radieux ; voilà qui s’appelle parler franchement. À présent, mes amis, assez causé. Soyons tout à notre affaire.

Alors après les trois solennels coups de sifflet de rigueur, le maître d’équipage Gilbert commande :

— Chacun à son poste de combat !

Et le silence s’établit partout.

La bordée de l’Anglais nous avait, est-ce la peine de le dire, parfaitement prouvé que les trente-huit canons qui allongeaient leurs gueules menaçantes par ses sabords étaient on ne peut plus véritables et ne cachaient aucune supercherie.

Une chose qui nous surprit au dernier point et nous intrigua vivement fut d’apercevoir sur le pont du vaisseau ennemi un gracieux état-major de charmantes jeunes femmes vêtues avec beaucoup d’élégance et nous regardant, tranquillement abritées sous leurs ombrelles, comme si nous n’étions pour elles qu’un simple objet de curiosité !

Ce vaisseau, malgré les couleurs qui flottaient à son mât, appartenait-il donc à la riche compagnie danoise ? Car le Danemark étant alors en paix avec le monde entier, et protégé par l’Angleterre, à qui il rendait en sous-main tous les services imaginables, ses navires parcouraient librement toutes les mers, surtout celles de l’Inde. Mais alors pourquoi nous avoir envoyé sa bordée ? Probablement parce que, beaucoup plus fort que nous, et nous considérant comme étant en sa puissance, il tenait à rendre un service à l’Angleterre son amie. Cela pouvait être.

D’un autre côté, nous nous demandions si ce n’était pas par hasard un vaisseau trompeur ? Mais non, cela n’est pas probable, car alors, au lieu de faire parade du nombreux équipage qui encombre son pont, il l’aurait en ce cas dissimulé avec le plus grand soin.

— Ah ! nous dit Surcouf, qui partage lui-même nos incertitudes, je croyais ce John-Bull un East-Indiaman… Voici à présent de nombreux officiers de l’armée de terre qui se montrent sur son pont, et rendent cette supposition invraisemblable… Enfin, n’importe, reprend le Breton après un moment de silence en broyant, sans s’en douter, son cigare entre ses dents, qu’il soit ce qu’il voudra, peu nous importe ! L’essentiel, pour le moment, c’est de nous en emparer ! Ainsi donc, hissons le pavillon français en l’assurant d’un coup de canon.

Cet ordre, qui rend le combat inévitable, est exécuté.

Alors Surcouf appelle l’équipage autour de lui, et, je me souviens de ce discours comme si je l’avais entendu prononcer hier, il lui parle ainsi :

— Mes bons, mes braves amis ! vous voyez sous notre grappin, par notre travers, et voguant à contre-bord de nous, le plus beau vaisseau que Dieu ait jamais, dans sa sollicitude, mis à la disposition d’un corsaire français !… Ne pas nous en emparer, et cela vivement, tout de suite, serait méconnaître la bonté et les intentions de la Providence et nous exposer, par la suite, à toutes ses rigueurs. Sachez-le bien, ce portefaix qui nous débine à cette heure contient un chargement d’Europe qui vaut plusieurs millions ! Il est plus fort que nous, direz-vous, j’en conviens ; je vais même plus loin, j’avoue qu’il y aura du poil à haler pour l’amariner. Oui, mais quelle joie quand, après un peu de travail, nous nous partagerons des millions ! Quel retour pour vous à l’île de France ! Les femmes vous accableront tellement d’œillades, d’amour et d’admiration, que vous ne saurez plus à qui répondre… Et quelles bombances ! Ça donne le frisson, rien que d’y penser !

À cette perspective d’un bonheur futur si habilement évoqué, un long murmure s’éleva dans l’équipage. Surcouf reprit :

— Prétendre, mes gars, que nous pouvons lutter avec ce lourdaud-là à coups de canon, c’est ce que je ne ferai pas, car je ne veux pas vous tromper ! Non !… nos pièces de six seraient tout à fait insuffisantes contre ses gros crache-mitraille !… Pas de canonnade donc, car il abuserait de cette bonté de notre part pour nous couler ! Voilà la chose en deux mots : Nous sommes cent trente hommes ici, comme eux sont aussi à peu près cent trente hommes là-bas… Bon ! Or, chacun de vous vaut un peu mieux, je pense, qu’un Anglais ! Vous riez, farceurs… Très bien !… Une fois donc à l’abordage, chacun de vous expédie son English… Rien de plus facile, n’est-ce pas ? D’où il s’ensuivra qu’au bout de cinq minutes il n’y aura plus que nous à bord. Est-ce entendu ?

— Oui, capitaine, s’écrièrent les matelots avec enthousiasme, ça y est ! à l'abordage !…

— Silence donc ! reprit le Breton en apaisant à grands coups de tout ce qui se trouva sous sa main ce tumulte de bon augure. Laissez-moi mettre à profit le temps qui nous reste, avant que nous abordions l’ennemi, pour vous expliquer mes intentions. Une fois que l’on comprend une chose, cette chose va toute seule. Or donc, nous allons rattraper le portefaix en feignant de vouloir le canonner par sa hanche du vent : alors je laisse arriver tout d’un coup, je range la poupe à l’honneur ; puis, revenant tout de suite du lof, je l’aborde par-dessous le vent… pour avoir moins haut à monter ! Quant à ses canons, c’est pas la peine de nous préoccuper de cette misère… Nous sommes trop ras sur l’eau pour les craindre… les boulets passeront par-dessus nous !… À présent, sachez que d’après mes calculs, et je vous gardais cette nouvelle pour la bonne bouche, nos basses vergues descendront à point pour établir deux points de communication entre nous et lui… Ce sera commode au possible ! une vraie promenade. C’est compris et entendu ?

— Oui, capitaine ! s’écria l’équipage.

— Très bien. Vous êtes de bons garçons ! Par-dessus le marché, je vous donne la part du diable pendant deux heures pour tout ce qui ne sera pas de la cargaison.

À cette promesse magnifique, l’équipage ne pouvant plus modérer la joie unie à la reconnaissance qui l’oppressait poussa une clameur immense et frénétique qui dut retentir jusqu’au bout de l’horizon.

On se précipite aussitôt sur les armes : chacun se munit d’une hache et d’un sabre, de pistolets et d’un poignard ; puis, une fois que les combattants ont garni leurs ceintures, ils saisissent, les uns des espingoles chargées avec six balles, les autres des lances longues de quinze pieds : quelques matelots, passés maîtres dans cet exercice, serrent énergiquement dans leurs mains calleuses un solide bâton.

Surcouf, toujours plein de prévoyance, fait distribuer aux non-combattants, qu’il range au milieu du pont, de grandes piques ; et il leur donne la consigne de frapper indistinctement sur nos hommes et sur ceux de l’ennemi, si les premiers reculent et si les seconds avancent.

Les hunes reçoivent leur contingent de monde ; des grenades y sont placées en abondance, et notre commandant confie la direction de ces projectiles meurtriers aux gabiers Guide et Avriot, dont il connaît l’intrépidité, l’adresse et le sang-froid. Enfin des chasseurs de Bourbon, expérimentés et sûrs d’eux-mêmes, s’embusquent sur la drome et dans la chaloupe pour pouvoir tirer de là, comme s’ils étaient dans une redoute, les officiers anglais.

Dès lors, nous sommes en mesure d’attaquer convenablement : nous faisons bonne route.

— Savez-vous bien, capitaine, dit un jeune enseigne du bord, nommé Fontenay, que tous ces cotillons juchés sur la dunette du navire ennemi ont l’air de se moquer de nous ! Regardez ! elles nous adressent des saluts ironiques, et nous font de petits signes avec la main qui peuvent se traduire par : « Bon voyage, messieurs, on va vous couler ! Tâchez de vous amuser au fond de la mer ! » Oh ! que nous allons nous divertir !

— Fanfaronnade que tout cela ! reprend Surcouf. Ne vous mettez point ainsi en colère, mon cher Fontenay, contre ces charmantes ladies… d’autant plus qu’avant une heure d’ici nous les verrons, humbles et soumises, courber la tête devant notre regard !… Alors, ma foi, il ne tiendra plus qu’à nous de leur jeter le mouchoir ; mais nous serons plus généreux et plus polis envers elles qu’elles ne le sont en ce moment pour nous !… Nous respecterons leur malheur et leur faiblesse, et nous leur montrerons ce qu’il y a de générosité et de délicatesse dans le cœur des corsaires français !… Ce que je dis là a l’air de vous contrarier, Fontenay !… Oui, je sais que vous êtes friand d’aventures… Tant pis pour vous ; je veux et j’entends que ces femmes soient traitées avec les plus grands égards…

— Voilà aussi des messieurs habillés de rouge, semblables à des écrevisses bouillies, dit à son tour l’enseigne Viellard, qui haussent les épaules et nous tournent le dos !…

— Tant mieux donc, cela est de bon augure ! répond le Breton, qui semble s’amuser des insultes que nous prodiguent nos ennemis, mais qui, on le voit à l’éclair de son regard et à la mastication nerveuse de son cigare, est en proie intérieurement à une profonde colère.

En effet, Surcouf pour tromper son impatience, passe son poignet dans l’estrope du manche de sa hache, frotte la pierre de son fusil avec son ongle, jette son gilet à la mer, et, déchirant avec ses dents les manches de sa chemise jusqu’à l’épaule, met son bras puissant et dénué d’entraves à l’air.

— À plat ventre tout le monde, jusqu’à nouvel ordre ! reprend-il après un léger silence qu’il emploie à dompter sa fureur.

Pendant le cours de nos préparatifs et de notre conversation, le vaisseau ennemi avait viré de bord vent devant pour rallier la Confiance et pouvoir ensuite la foudroyer tout à son aise ; de notre côté, nous avions exécuté la même évolution, afin de gagner sa hanche, tomber après sous le vent à lui et lancer nos grappins à son bord.

Nos amures étaient à bâbord, les siennes à tribord, aussi, dans le moment où nous le croisions pour la deuxième fois, dans le but d’atteindre cette position, il nous envoie toute sa bordée de tribord à demi-portée : un heureux hasard nous protégeait, sans doute la chance de Surcouf, car cette trombe de feu ne nous toucha même pas.

Alors la Confiance laisse arriver un peu pour passer sous le vent du vaisseau ; mais l’ennemi, qui comprend que cette manœuvre n’a pour but que de nous faciliter l’abordage, vire encore de bord une fois, et nous oblige, par son changement d’amures, à venir du lof sur l’autre bord, afin de le maintenir toujours sous notre écoute.

Cependant Dieu sait que le vaisseau ne craint pas l’abordage ; il croit en toute sincérité, et sans que cette croyance soit altérée par le moindre doute, qu’il aurait à l’arme blanche facilement raison de nous. Toutefois, il préfère à un combat, qui, bien que l’issue n’en soit même pas pour lui douteuse, peut, et doit cependant lui faire éprouver quelques pertes, il préfère, dis-je, nous foudroyer et nous couler à distance, sans s’exposer lui-même à aucun danger.

Pour manœuvrer plus commodément, il cargue même sa grande voile. Cette manœuvre n’est pas encore terminée, que Surcouf, avec cette perception rapide et inouïe qui le distingue à un degré si éminent, et lui a déjà valu tant de prodigieux succès, pousse un cri joyeux qui attire l’attention de tout l’équipage. C’est le rugissement triomphant du lion qui s’abat victorieux sur sa proie.

— Il est à nous, mes amis ! dit-il d’une voix éclatante.

La plupart de nos marins ne comprennent certes pas la cause de cette exclamation ; mais comme Surcouf, à leurs yeux, ne peut se tromper, ils n’en accueillent pas moins cette bienheureuse nouvelle avec des cris de joie.

Il ne nous reste plus maintenant, pour forcer l’ennemi à accepter l’abordage, qu’à nous placer sous le vent et par sa hanche de tribord. Cette position, rien ne peut nous empêcher de la prendre ; seulement il nous faut la payer par une troisième volée tirée à petite portée de mousquet ; n’importe, nous ne pouvons laisser échapper, sans en profiter, la faute énorme et irréparable que l’ennemi a commise en se privant de sa grande voile ; nous subirons cette dernière volée.

Effectivement, comme nous nous y attendions, le volcan de sa batterie fait irruption et éclate. L’orage de fer inonde notre pont et nous enlève notre petit mât de perroquet : raison de plus pour persévérer ! Il est évident que l’ennemi va être forcé de venir se mettre à la portée de nos grappins ; courage !

— Qu’il s’y prenne maintenant comme il voudra, nous n’en serons pas moins bientôt à son bord ! s’écrie Surcouf.

— Arrondissez sa poupe à tribord, timoniers ! continue notre capitaine.

— Largue les boulines et les bras du vent partout !

La Confiance, prenant vent sous vergue, s’élance alors sur son ennemi avec la rapidité provocante d’un oiseau de proie.

Alors le Kent, nous apercevons enfin le nom du vaisseau ennemi écrit en lettres d’or sur son arcasse, le Kent, voulant nous lâcher sa quatrième bordée par bâbord, envoie vent devant, manque à virer comme nous l’avions prévu, et décrit une longue abatée sous le vent.

— Merci, portefaix de mon cœur, s’écrie Surcouf en apostrophant ironiquement le Kent, tu viens me présenter ton flanc de toi-même ! Vraiment, on n’est pas plus aimable et pas plus complaisant ! Canonniers ! halez dedans les canons de bâbord, ils gêneraient l’abordage. Masque partout ! Lof, lof la barre de dessous, timonier !

La Confiance, alors ombragée par les voiles du Kent, rase sa poupe majestueuse, se place contre sa muraille de tribord, et se cramponne après lui avec ses griffes de fer.

Ici, il se passe un fait singulier, et qui montre, mieux que ne pourrait le faire un long discours, combien l’audace de Surcouf dépassait de toute la hauteur du génie les calculs ordinaires de la médiocrité.

Son agression a été tellement hardie que les Anglais ne l’ont pas même comprise : en effet, nous croyant hors de combat, par suite de la dernière bordée, et ne pouvant soupçonner que nous songeons sérieusement à l’abordage, ils se portent en masse et précipitamment sur le couronnement de leur navire, pour choisir leurs places et pouvoir jouir tout à leur aise de notre défaite et de nos malheurs.

Que l’on juge donc quelle dut être la stupéfaction de l’équipage du Kent quand, au lieu d’apercevoir des ennemis écrasés, abattus, tendant leurs mains suppliantes et invoquant humblement des secours qu’on se propose de leur refuser, il voit des marins pleins d’enthousiasme qui, les lèvres crispées par la colère, les yeux injectés de sang, s’apprêtent, semblables à des tigres, à se jeter sur eux…

Ce spectacle est pour eux une chose tellement inattendue, que pendant quelques secondes les Anglais ne peuvent en croire leurs yeux. Bientôt cependant l’instinct de la conservation les rappelle à la réalité et ils abandonnent le couronnement du Kent, avec plus de précipitation encore qu’ils n’en ont mis à l’envahir, pour courir aux armes.

Les deux navires bord à bord et accrochés par les grappins, nos vergues amenées presque sur le bastingage du Kent, présentent à nos combattants un pont qui les conduit sur son gaillard d’avant.

— À l’abordage ! s’écrie Surcouf d’une voix qui ressemble à un rugissement et n’a plus rien d’humain.

— À l’abordage ! répète l’équipage avec un ensemble de bon augure et en s’élançant, avec un merveilleux élan, sur le vaisseau ennemi.

— Quant à vous, non-combattants, continue Surcouf, chez qui la prudence et le sang-froid ne s’endorment jamais, quant à vous, non-combattants, ne bougez pas de vos places, et massacrez sans pitié tous ceux qui descendront sur le pont, qu’ils soient Anglais ou Français… peu importe… tuez-les toujours !…

Surcouf vient à peine de donner cet ordre, qui rappelle assez Fernand Cortez brûlant ses vaisseaux, quand une quatrième volée partant du Kent nous assourdit et nous couvre de flamme et de fumée ; la Confiance frémit, à cette secousse, depuis sa carène jusqu’aux sommets de ses mâts ; heureusement elle est si ras sur l’eau, qu’à peine est-elle atteinte.

— À toi, maintenant, Drieux ! s’écrie bientôt Surcouf en s’adressant à son second, qui commande la première escouade d’abordage.

En ce moment, les flancs des deux navires, poussés l’un contre l’autre par la puissante dérive du Kent, se froissent, en grinçant à la lame, avec une telle violence, qu’ils menacent de s’ouvrir ou de se séparer. Notre bonne chance ne nous abandonne pas ! au même moment une des lourdes ancres du vaisseau anglais, qui pend sur sa joue de tribord, s’accroche dans le sabord de chasse de la Confiance, et rompt une partie de ses pavois, qui craquent et se déchirent en lambeaux !

— C’est un fameux crampon auxiliaire ! s’écrie Surcouf en se jetant dans les enfléchures pour donner l’exemple.

Seulement notre équipage, trompé par le bruit effroyable, dans la position où nous nous trouvons, produit par ce déchirement, se persuade que le navire s’ouvre et va couler à fond. Ne voyant plus dès lors un moyen de salut que dans la prise du Kent, son ardeur s’accroît jusqu’au délire.

Drieux, officier aussi intrépide que capable, conduit son escouade d’abordage avec autant de valeur que de présence d’esprit. Il franchit bientôt l’intervalle qui sépare les deux navires, et, atteignant le gaillard d’avant, tombe impétueusement sur l’ennemi, qui, au reste, je dois l’avouer, fait bonne contenance.

Les officiers anglais, trahis par leurs brillants uniformes, commencent alors à tomber sous les balles infaillibles de nos chasseurs de Bourbon.

Un officier ennemi, au milieu de cette boucherie, de ce pêle-mêle général, braque une pièce de l’avant dans la batterie, de façon à pouvoir prendre la Confiance en écharpe, et y met le feu. Quelques matelots qui passaient sur les bras et la verge de l’ancre sont mutilés ou broyés, qu’importe : on les vengera.

Pour être juste et impartial, ce qui sera toujours mon plus vif désir, et pour rendre à chacun la part de gloire ou de faiblesse qui peut lui revenir, je dois reconnaître que Drieux n’est pas le premier homme de notre bord dont le pied foule le pont du Kent. Celui à qui était réservé le bonheur de se trouver avant tous en présence de l’ennemi est un simple nègre nommé Bambou.

Bambou avait parié ses parts de prise, avec ses camarades, qu’il serait le premier à bord du Kent, et il avait gagné sa gageure. Armé simplement d’une hache et d’un pistolet, il s’est affalé du haut de la grande vergue au beau milieu des Anglais, qui, stupéfaits de son audace, le laissent se frayer un sanglant passage à travers leur foule, et rejoindre, sur l’avant, l’escouade de Drieux, qu’il va seconder dans ses efforts.

Pendant que Drieux combat, Surcouf, avec cette lucidité d’esprit qui embrasse jusqu’aux moindres détails d’un ensemble, surveille et dirige la bataille.

— Allons donc, Avriot, allons donc, Guide, s’écrie-t-il, des grenades donc ! des grenades ! toujours des grenades !

— À l’instant, capitaine, répond le gabier Guide placé dans la hune de misaine, c’est que les deux lanceurs du bout de la vergue viennent d’être tués.

— Eh bien ! baptise les Anglais avec leurs cadavres, et venge-les, reprend Surcouf.

— Tout de suite, capitaine, dit le gabier Avriot.

Quelques secondes plus tard, la chute imprévue des deux cadavres, qui tombent lourdement au milieu de la masse des ennemis, opère une éclaircie momentanée dans leurs rangs.

— En avant, mes amis, s’écrie Drieux d’une voix de stentor, profitons de cette reculade.

La vergue de misaine de la Confiance, toujours posée près du plat-bord ennemi, et l’ancre de ce vaisseau, qui n’a pas quitté notre sabord de chasse, sont continuellement couvertes par nos matelots qui passent sur le Kent. Les Anglais ont beau foudroyer ce dangereux passage, quelques-uns de nos hommes tombent, mais pas un seul ne recule.

Bientôt, grâce à l’adresse de nos chasseurs bourboniens, au talent de nos bâtonistes, à l’enthousiasme de tout le monde, nous sommes maîtres du gaillard d’avant du Kent ; mais ce point important que nous occupons ne représente que le tiers à peu près du champ de bataille : en attendant, la foule des Anglais entassés sur les passavants n’en devient que plus compacte et que plus impénétrable.

Enfin le capitaine du Kent, nommé Rivington, homme de cœur et de résolution, comprend qu’il est temps de combattre sérieusement les malheureux aventuriers qu’il a si fort dédaignés d’abord. Il se met donc à la tête de son équipage, qu’il dirige avec beaucoup d’habileté.

Malheureusement pour lui, Surcouf est maintenant à son bord ; Surcouf, que la mort seule peut en faire sortir. L’intrépide Breton, planant, du haut du pavois du Kent, sur la scène de carnage, agit et parle en même temps : son bras frappe et sa bouche commande. Toutefois, il n’est pas, il me l’avoua plus tard, sans inquiétude : si la lutte se prolonge plus longtemps, nous finirons par perdre nos avantages ; or, une barricade composée de cadavres ennemis et de ceux de nos camarades s’élève sur les passavants et nous sépare des Anglais ; cette redoute humaine arrête notre élan.

Des deux bords du gaillard d’avant du Kent, nos hommes, à qui Surcouf vient de faire parvenir secrètement ses ordres, chargent à mitraille deux canons jusqu’à la gueule et les braquent sur l’arrière, en ayant soin de dissimuler le plus qu’ils peuvent cette opération, qui, si elle réussit, nous sera d’un si grand secours.

Pendant ce temps, les soldats anglais, juchés sur leur drome et derrière le fronton de leur dunette, abattent quelques-uns de nos plus intrépides combattants.

Nous devons alors envahir la drome et l’emporter d’assaut ; quelques minutes nous suffisent pour cela, et bientôt nos chasseurs bourboniens, qui ont remplacé les Anglais dans ce poste élevé, nous débarrassent d’autant d’officiers qu’ils en aperçoivent et qu’ils en visent.

— Ouvrez les rangs sur les passavants, crie bientôt Surcouf d’une voix vibrante.

Sa parole retentit encore quand les deux pièces de canon dont nous avons déjà parlé, et que nos marins sont parvenus à charger en cachette de l’ennemi et à rouler sur l’arrière, se démasquent rapidement et vomissent leur mitraille, jonchant à la fois de cadavres et de débris humains les passavants, les deux bords du gaillard d’arrière et ceux de la dunette.

Ce désastre affreux ne fait pas perdre courage aux Anglais, et, prodige qui commence à nous déconcerter, et que je crois pouvoir pourtant expliquer, les vides de leurs rangs se remplissent comme par enchantement.

Depuis que nous avons abordé, nous avons presque tous mis, terme moyen, un homme hors de combat : nous devrions donc être, certes, maîtres du Kent. Eh bien ! nous ne sommes cependant pas plus avancés qu’au premier moment, et l’équipage que nous avons devant nous reste toujours aussi nombreux.

À chaque sillon que notre fureur trace dans les rangs ennemis, de nouveaux combattants roulent, semblables à une avalanche, du haut de la dunette du Kent et viennent remplacer leurs amis gisant inanimés sur le gaillard d’arrière ; c’est à perdre la raison d’étonnement et de fureur.

Le combat continue toujours avec le même acharnement ; partout l’on entend des cris de fureur, des râles de mourants ; les coups sourds de la hache, le cliquetis morne du bâton, mais presque plus de détonations d’armes à feu. Nous sommes trop animés des deux côtés les uns contre les autres, pour songer à charger nos mousquets ; cela demanderait trop de temps ! Il n’y a plus guère que nos chasseurs bourboniens qui continuent à choisir froidement leurs victimes et continuent le feu.

Tout à coup un déluge de grenades, lancées de notre grande vergue avec une merveilleuse adresse et un rare bonheur, tombe au beau milieu de la foule ennemie et renverse une vingtaine d’Anglais. C’est le gabier Avriot qui tient la parole qu’il a donnée à Surcouf de venger les deux lanceurs tués sur la vergue de misaine.

Ce nouveau désastre ne refroidit en rien, je dois l’avouer, l’ardeur de nos adversaires. Le capitaine Rivington, monté sur son banc de quart, les anime, les soutient, les dirige avec une grande habileté. Je commence, quant à moi, à douter que nous puissions jamais sortir, sinon à notre bonheur, du moins à notre avantage, de cet abordage si terrible, et où nos forces sont si inférieures, lorsqu’un heureux événement survient qui me redonne un peu d’espoir.

Le capitaine Rivington, atteint par un éclat de grenade qu’Avriot vient de lancer, est renversé de son banc de quart : on relève l’infortuné, on le soutient, mais il n’a plus que la force de jeter un dernier regard de douleur et d’amour sur ce pavillon anglais qu’il ne verra pas au moins tomber ; puis, sans prononcer une parole, il rend le dernier soupir.

Surcouf, à qui rien n’échappe, est le premier à s’apercevoir de cet événement ; c’est une occasion à saisir, et le rusé et intrépide Breton ne la laissera pas s’échapper.

— Mes amis, s’écrie-t-il en bondissant, sa hache à la main, du sommet de la drome sur le pont, le capitaine anglais est tué, le navire est à nous ! À coups de hache ! maintenant, rien que des haches aux premiers rangs… En serre-file les officiers avec vos piques… Emportons le gaillard d’arrière et la dunette… c’est là qu’est la victoire.

Le Breton, joignant l’exemple à la parole, se jette tête baissée sur l’ennemi ; sa hache lance des éclairs et un vide se forme autour du rayon que parcourt son bras ; en le voyant je crois aux héros d’Homère, et je comprends les exploits de Duguesclin ! Le combat cesse d’être un combat, et devient une boucherie grandiose ; nos hommes escaladent, en la grossissant des corps de quelques-uns, la barricade formée de cadavres qui les sépare du gaillard d’arrière et de la dunette. La lutte a perdu son caractère humain, on se déchire, on se mord, on s’étrangle !

Je devrais peut-être à présent décrire quelques-uns des épisodes dont je fus alors le témoin, mais je sens que la force me manque. Les nombreuses années qui se sont écoulées depuis l’abordage du Kent, en retirant à mon sang sa fougue et sa chaleur, me montrent aujourd’hui sous un tout autre aspect que je leur trouvais alors, les événements de mon passé.

Je demanderai donc la permission de passer sous silence, souvenirs douloureux pour moi, les combattants qui, aux prises sur les pavois du Kent, tombent enlacés à la mer et se poignardent d’une main, tandis qu’ils nagent de l’autre ; ceux encore qui, lancés hors du bord par le roulis, sont broyés entre les deux navires. Je reviens à Surcouf.

Le tenace et intrépide Breton a réussi ; il s’est enfin emparé du gaillard d’arrière et de la dunette. Les Anglais épouvantés de son audace ont fini par lâcher pied et se précipitent dans les écoutilles, hors du bord, dans les panneaux, sous les porte-haubans et surtout dans la dunette.

La lutte semble terminée. Surcouf fait fermer les panneaux sur nos ennemis, lorsque le second du Kent, apprenant la mort de Rivington, abandonne la batterie, où il se trouve, et s’élance sur le pont pour prendre le commandement du navire et continuer le combat.

Heureusement sa tentative insensée et inopportune ne peut réussir ; il trouve le pont en notre pouvoir, et il est obligé de battre tout de suite en retraite ; mais il n’en est pas moins vrai que cette sortie a coûté de nouvelles victimes !

Cette fois, le doute ne nous est plus possible, nous sommes vainqueurs ! Pas encore. Le second du Kent, exaspéré de l’échec qu’il vient de subir, et ayant sous la main toutes les munitions en abondance, fait pointer dans la batterie, en contrebas, des canons de 18, pour défoncer le tillac du gaillard et nous ensevelir sous ses décombres.

Surcouf, est-ce grâce au hasard ? est-ce grâce à son génie ? devine cette intention. Aussitôt, se mettant à la tête de ses hommes d’élite, il se précipite dans la batterie : je le suis.

Le carnage qui a lieu sous le pont du vaisseau ne dure pas longtemps, mais il est horrible : cependant, dès que notre capitaine est bien assuré que cette fois la victoire ne peut plus lui échapper, il laisse pendre sa hache inerte à son poignet, et ne songe plus qu’à sauver des victimes. Il aperçoit entre autres Anglais poursuivis, un jeune midshipman qui se défend avec plus de courage que de bonheur, car son sang coule déjà par plusieurs blessures, contre un de nos corsaires.

Surcouf se précipite vers le jeune homme pour le couvrir de sa protection ; mais le malheureux, ne comprenant pas la généreuse intention du Breton, lui saute à la gorge, et essaie inutilement de le frapper de son poignard, lorsque le nègre Bambou, croyant que la vie de son chef est en danger, cloue d’un coup de lance l’infortuné midshipman dans les bras de Surcouf, qui reçoit son dernier soupir. L’expédition de la batterie terminée, nous remontons, Surcouf en tête, sur le pont ; le combat a cessé partout.

— Plus de morts, plus de sang, mes amis ! s’écrie-t-il. Le Kent est à nous ! Vive la France ! vive la nation !

Un immense hourra répond à ces paroles, et Surcouf est obéi : le carnage cesse aussitôt. Seulement nos matelots excités par le combat se souviennent de la promesse qui leur a été faite avant l’abordage : ils ont droit à deux heures de la part du diable ! Ils s’élancent donc dans l’entrepont, et se mettent à enfoncer et à piller les coffres et les colis qui leur tombent sous la main.

Surcouf, qui entend les plaintes que poussent les malheureux Anglais en se voyant dépouillés de leurs effets, devine ce qui va se passer, et un nuage assombrit son front. Il est au moment de s’élancer, mais il se retient.

— La parole de Surcouf doit être toujours une chose sacrée mes amis ! nous dit-il en étouffant un soupir.

Quelques minutes s’écoulent et le bruit continue ; seulement cette fois des cris de femmes se mêlent aux clameurs des pillards.

— Ah ! mon Dieu ! j’avais oublié la plus belle partie de notre conquête, nous dit Surcouf. Allons à leur aide, mes amis…

Nous suivons aussitôt notre capitaine, et nous arrivons devant les cabines occupées par les Anglaises : ces dames, effrayées du tumulte qui s’est rapproché d’elles, demandent grâce et merci…

Surcouf les rassure, leur présente ses respectueux hommages avec tout le savoir-vivre d’un marquis de l’ancien régime, s’excuse auprès d’elles du débraillé de sa toilette, s’inquiète de leurs besoins, et ne les quitte qu’en les voyant redevenues calmes et tranquilles. Toutefois, quoique pas un homme de notre équipage n’ait certes songé à abuser de la position de ces passagères, Surcouf place, pour surcroît de précaution, des sentinelles aux portes des cabines qu’elles occupent, en leur donnant pour consigne de tirer sur le premier qui voudrait pénétrer chez les Anglaises.

Parmi ces dames qui, une fois rendues à la liberté et à leurs familles, s’empressèrent de reconnaître avec autant de bonne foi que de reconnaissance les respectueux empressements dont elles avaient été l’objet, se trouvait une princesse allemande, la fille du margrave d’Anspach, qui suivait dans l’Inde son mari, le général Saint-John.

Du reste, je ne dois pas oublier d’ajouter que pas un homme de notre équipage ne songea un instant à s’emparer des objets, et il y en avait de fort riches et de grande valeur, qui se trouvaient dans les cabines des passagères. Quant aux deux heures de la part du diable, Surcouf par ses simples exhortations, car il avait donné sa parole, je l’ai dit, et ne pouvait revenir sur cette promesse, trouva moyen de les réduire considérablement, presque de les annuler.

Pendant que le chirurgien-major de la Confiance, M. Lenouel de Saint-Malo s’occupe à soigner les blessés, et que l’on s’empresse de dégager les grappins et l’ancre qui enchaînent encore notre navire au bâtiment anglais, Surcouf fait venir devant lui le second du Kent pour lui demander des explications, et voici ce que nous apprenons :

En juillet 1800, les deux vaisseaux de la Compagnie anglaise des Indes the Kent et the Queen, tous deux de 1 500 tonneaux et montant chacun 38 canons, transportaient plusieurs compagnies d’infanterie et différents officiers et passagers à Calcutta, lorsque, se trouvant dans la baie de San-Salvador, au Brésil, le feu se déclara à bord du Queen, qu’il consuma entièrement. Son compagnon de route, the Kent, recueillit alors à son bord deux cent cinquante marins et soldats du vaisseau incendié, ce qui porta son équipage à 437 combattants, sans compter le général Saint-John et son état-major.

— Parbleu, mes amis, nous dit Surcouf après ces explications, savez-vous, qu amour-propre a part, nous pouvons nous vanter entre nous d’avoir assez bien employé notre journée ? Il nous a fallu escalader, sous une grêle de balles, une forteresse trois fois plus haute que notre navire, et combattre chacun trois Anglais et demi ! Ma foi, je trouve que nous avons bien gagné les grogs que le mousse va nous apporter !

— Parbleu ! je ne m’étonne plus à présent, Surcouf, dit en riant M. Drieux, qui avait lui-même si fort contribué à notre triomphe, si, quand nous abattions un ennemi, il s’en présentait deux pour le remplacer ; mais ce qui me surprend, c’est que toi, qui devines ce que tu ne vois pas, tu ne te sois pas douté, avant d’aborder le Kent, à quel formidable équipage nous allions avoir affaire…

— Laisse donc ! je le savais on ne peut mieux…

— Ah bah ! et tu n’en as rien dit ?

— À quoi cela eût-il servi ? à décourager l’équipage… pas si bête… Seulement je savais bien qu’une fois la besogne commencée, mes frères la Côte ne la laisseraient pas inachevée. L’événement a justifié mon espérance !

Le second du Kent nous avoua ensuite avec une franchise qui lui valut toute notre estime, que le capitaine Rivington, avant le commencement de l’action, avait eu la galanterie de faire avertir ses passagères que si elles voulaient assister au spectacle d’un corsaire français coulé à fond avec son équipage, elles n’avaient qu’à se rendre sur la dunette du Kent. Le fait est, ajouta le second, que je ne puis me rendre encore compte, messieurs, comment il peut se faire que je me trouve en ce moment votre prisonnier, et que le pavillon du Kent soit retourné sens dessus dessous en signe de défaite. Je ne comprends pas votre succès.

— Dame ! cela est bien simple, lui répondit Surcouf. J’avais engagé ma parole auprès de mon équipage qu’avant la fin du jour votre navire serait à nous ! Cela explique tout : je n’ai jamais manqué à ma parole.

Sur le champ de bataille que nous occupions se trouvait comme spectateur un trois-mâts more, sur lequel nous transbordâmes nos prisonniers. Toutefois Surcouf ne leur accorda la liberté que sous la parole que l’on rendrait un nombre égal au leur des prisonniers français détenus à Calcutta et à Madras, et que les premiers échangés seraient l’enseigne Bléas et les matelots de l’embarcation capturée par la Sibylle.

Ces arrangements conclus et terminés, Surcouf, mû par un sentiment de grandeur et de désintéressement partagé par son équipage, laissa emporter aux Anglais, sans vouloir les visiter, toutes les caisses qu’ils déclarèrent être leur propriété et ne point appartenir à la cargaison.

Quant aux Anglais trop brièvement blessés et dont le transbordement eût pu mettre les jours en danger, ils restèrent avec leurs chirurgiens à bord de la Confiance ; malheureusement, l’abordage avait été si terrible, si acharné, les blessures par conséquent étaient si graves et si profondes que presque pas un d’entre eux ne survécut. Ils furent tous emportés, au bout de quelques jours, au milieu de souffrances épouvantables, par le tétanos.

Les avaries des deux navires réparées, M. Drieux passa avec soixante hommes à bord du Kent, dont il prit le commandement, et comme cet amarinage, uni à nos pertes, avait réduit nos forces de façon à nous rendre, sinon impossible, du moins dangereuse toute nouvelle rencontre, nous nous dirigeâmes, naviguant bord à bord, vers l’île de France ; nous eûmes le bonheur de l’atteindre sans accident.

Jamais je n’oublierai l’enthousiasme et les transports que causèrent notre apparition et celle de notre magnifique prise parmi les habitants du Port-Maurice.

Notre débarquement fut un long triomphe. C’était à qui aurait l’honneur de nous serrer la main. Obtenir un mot de nous était considéré comme une grande faveur ; et quand nous consentions à accepter un dîner en ville, on ne trouvait rien d’assez bon pour nous être offert.

— Eh bien, Garneray, me dit un jour Surcouf, que je rencontrai dans une réunion, t’avais-je trompé, mon garçon, en te promettant que si tu voulais associer ta fortune à la mienne tu n’aurais pas lieu de t’en repentir ! En comparant ta position actuelle à celle que tu avais lorsque Monteaudevert t’a présenté à moi, n’es-tu pas un millionnaire ? Crois-moi, ne me quitte pas.

— Je ne demande pas mieux, capitaine, que de m’embarquer de nouveau avec vous.

— Oui ; eh bien ! je dois mettre sous peu à la voile pour Bordeaux, où MM. Tabois-Dubois, les consignataires de mon armateur, veulent envoyer la Confiance, armée en aventurier, porter une riche cargaison : ainsi tiens-toi prêt. Mais, qu’as-tu donc ? Cette nouvelle semble te contrarier ?

— Ma foi, à vous dire vrai, capitaine, je sens qu’à présent que j’ai goûté l’Inde, il me serait difficile de m’acclimater de nouveau en France !… Je vous accompagnerai, parce que je ne veux pas vous quitter ; mais si ce n’était pour vous…

— Tu es un imbécile, mon cher Garneray, dit Surcouf en m’interrompant, non pas de préférer l’Inde à la France, au contraire, je t’approuve fort à cet égard ; mais bien de ce que, préférant l’Inde à la France, tu abandonnes le premier de ces deux pays pour retourner dans le second ! Et cela pourquoi ? parce que c’est moi qui commande le navire. Sérieusement parlant, je te remercie du sentiment d’affection que tu me portes et que, tu sais que je n’aime pas les phrases, je te rends bien, mon garçon !… Vois-tu, la vie est courte, et il faut savoir en jouir, c’est là la mission de l’homme intelligent… Tu aimes l’Inde, restes-y. Tu as de l’argent, j’en ai encore bien plus, si tu en avais besoin, à ta disposition ; intéresse-toi dans quelque affaire maritime, fixe-toi, pour le moment, dans ces parages.

— Mais vous, capitaine, pourquoi retournez-vous en France ?

— Oh ! moi, garçon, c’est autre chose. Tout viveur et rond que tu me vois, j’ai un sentiment dans le cœur qui m’obsède et me harcèle sans cesse… Je vais en France pour me marier !

En effet, le 29 janvier 1801, Surcouf, commandant la Confiance, mettait à la voile pour Bordeaux.

Comme ces mémoires, renfermant seulement les faits dont j’ai été témoin, laissent en route, sans plus s’en occuper, des personnages auxquels le lecteur pourrait s’intéresser, mais que le hasard n’a plus placés sur mon chemin, j’ajouterai que Surcouf, après une traversée accidentée au possible, et que je regrette vivement de ne pas avoir faite, ce qui me donnerait le droit de la raconter à présent, trouva en arrivant les passes de la Gironde bloquées et parvint à débarquer la riche cargaison de la Confiance à La Rochelle, où il mouilla le 13 avril suivant.

Quant à son mariage avec celle qu’il aimait, mademoiselle Marie-Catherine Blaize, il eut lieu à Saint-Malo le 8 prairial an IX de la République, ou, si l’on aime mieux le 28 mai 1801. On voit que Surcouf menait aussi rondement les affaires de sentiment que celles de sa profession. Le corsaire breton avait alors vingt-sept ans !


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