Voyages, aventures et combats/Chapitre 19

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Symptômes funestes – Révolte – Combat Meurtre – Effets de la crainte et du désespoir – Victoire complète – Inhumation


Pendant les quelques jours qui suivirent notre heureux départ de Zanzibar, aucun incident digne d’être rapporté ne signala notre navigation. Cependant, quoique tout semblât favoriser notre traversée et nous présager un prompt retour à Bourbon, nous n’étions pas sans inquiétude : depuis notre combat avec la flotte du puissant gouverneur Yacout, nos nègres montraient un esprit d’insubordination qui nous donnait beaucoup à réfléchir et nous préoccupait vivement.

Nous avions beau nous ingénier à leur procurer des distractions, à leur être agréables, nos Africains, loin de nous savoir gré de nos attentions, prenaient vis-à-vis de nous une attitude de plus en plus rogue, presque hostile. Négligeant les menus travaux que nous leur confiions, indifférents et distraits aux contes que leur racontaient les interprètes, ne voulant plus se livrer à l’exercice de la danse, et répondant aux observations que nous leur adressions par des insolences, nos nègres, une fois sur le pont, ne sortaient de leur apathie que pour se livrer à des chuchotements furtifs et qui cessaient aussitôt à notre approche.

Le 13 mars au matin, nous trouvant à environ trente lieues de la côte, la brise mollit presque jusqu’au calme plat. Quelques grains prirent naissance, presque à perte de vue, dans les différentes parties de l’atmosphère, et la Doris cessa de gouverner. Une sombre tristesse, était-ce un pressentiment ? semblait peser sur notre équipage.

Dix heures sonnèrent et l’on servit le déjeuner. Chose étrange ! nos nègres, si gloutons, si affamés, si voraces jadis, ne mangeaient plus depuis quelque temps que du bout des dents, et comme si cela eût été une corvée pour eux, la nourriture que nous leur donnions.

Quatre de nos hommes, selon l’habitude, étaient le matin du 13 mars chargés de faire circuler les gamelles. À peine ces matelots, le jeune Fleury, Prendtout, Périn et Ducasse, furent-ils passés sur l’avant et eurent-ils refermé sur eux les portes de la rambade qu’une clameur immense, horrible, semblable aux rugissements d’un troupeau de tigres, éclata au milieu du silence.

À cette déclaration de guerre, à ce prélude de révolte, car le doute ne nous était malheureusement plus possible, une émotion poignante nous serra le cœur, et nous comprîmes qu’un seul instant de faiblesse de notre part et c’en était fait de nous.

Au reste, rien, je n’excepte pas même le feu, n’épouvante le négrier comme une révolte. Il sait que la lutte sera sanglante, sans pitié ni merci ; mais ce n’est pas ce qui l’effraie. Qu’il tombe le crâne fracassé, peu lui importe, ce n’est pas ce qu’il craint, car le marin est prêt chaque jour à la mort ; mais ce qui glace son sang dans ses veines et fait perler une sueur froide sur son front, c’est l’idée que s’il est vaincu et que son malheur le laisse vivant aux mains de ses ennemis, il aura à subir une agonie de tortures sans nom ! Rien en effet n’égale la férocité que déploient les nègres victorieux envers les équipages qui tombent en leur pouvoir. Il n’est pas de raffinement de cruauté, de douleurs possibles qu’ils n’inventent et ne leur fassent subir.

Aussitôt après la clameur dont je viens de parler, nous entendons des cris. « Au secours ! au secours ! » Ce sont nos malheureux compagnons sur qui les nègres se sont précipités et qui, sans armes pour se défendre, implorent notre assistance. Mais comment parvenir jusqu’à eux ! La plupart des Africains qui se sont débarrassés de leurs fers – nous ignorons comment – nous opposent une barrière que nous ne pouvons franchir. Armés de tous les ustensiles qui leur sont tombés sous la main, tels que cavaillots, avirons, anspects, pelles à remuer le riz, bûches, etc., ils se préparent à prendre l’offensive.

Quant à nous, placés de front sur la galerie de la rambade, nous avons beau jurer aux révoltés une extermination complète s’ils ne nous rendent pas nos hommes et un pardon sincère s’ils veulent rentrer dans le devoir, ils ne nous écoutent pas. La masse hurlante, hideuse et écumante des nègres s’agite, se presse, s’augmente à chaque seconde : les plus jeunes d’entre eux, probablement d’après un plan concerté à l’avance, prêtent leur dos aux combattants pour leur servir d’échelle ; alors le flot des assaillants, élevé jusqu’à la hauteur de la galerie de la rambade, s’avance vers nous en nous présentant un front d’attaque formidable et serré que soutient encore, en l’empêchant de reculer, un second rang.

Nous avons commis une grande faute : nous avons voulu parlementer, et nous n’avons pas agi. Il est impossible maintenant que nous puissions nous maintenir dans notre poste ; nous sommes obligés de nous réfugier sur la dunette. Eh bien, même à présent, en battant en retraite, l’équipage ne se sert pas de ses armes et épargne le sang des ennemis. Ah ! ce n ’est pas la pitié, soyons justes, qui retient son bras, c’est la cupidité, c’est l’égoïsme ! Ces hommes qui nous attaquent ne sont pas des hommes pour nous, ce sont des bêtes de somme qui possèdent toutes une assez grande valeur : la vie du moindre d’entre eux vaut mille francs !

Une fois parvenus sur la dunette, notre premier soin fut, cela va sans dire, de retirer l’échelle qui servait à y monter.

— Capitaine, dit François, qui traîne après lui un sac de toile grossière, j’apporte les pigeons

— Bien, mon brave François ! Jette-les au plus vite… inondes-en le pont !…

Ce que l’on appelle pigeons, à bord des négriers, sont des espèces de clous à quatre pointes très aiguës et très tranchantes, dont une des extrémités se trouve toujours naturellement relevée. On concevra sans peine l’immense secours qu’apportent ces espèces d’armes aux négriers et l’excellent moyen de résistance qu’elles leur présentent. En effet, les esclaves, dont les pieds ne sont garantis par aucune chaussure, ne peuvent guère franchir ces dangereux obstacles. Ce fut au moins ce qui arriva cette fois.

À la vue de ces pointes redoutables dont le pont ne tarda pas à être hérissé, nos agresseurs stupéfaits et épouvantés, car ils étaient loin de s’attendre à cela, s’arrêtent au beau milieu de leur élan. Dans leur désappointement et dans leur fureur, ils redoublent leurs cris et nous jettent tous les objets dont ils se sont emparés : gamelles, barres d’anspect, etc., tombent sur le tillac. Nous évitons autant que nous pouvons d’être atteints par ces projectiles, mais nous sommes loin de nous plaindre de cette agression qui désarme nos imprudents ennemis ; une fois que, pour se défendre, ils n’auront plus que leurs mains, nous en viendrons bien plus facilement à bout. Cependant les derniers rangs de la foule des esclaves, qui ne sait pourquoi les premiers ne montent pas à l’assaut, commencent à passer sur eux.

— Allons, mes amis, nous dit le capitaine avec un profond désespoir, la vie avant la fortune. Nous ne pouvons rester inactifs plus longtemps sans nous perdre… faisons feu ! Et quoique chacun de nos coups doive nous coûter mille francs peut-être, tirons en ajustant de notre mieux.

Le capitaine nous a à peine donné cet ordre que nos fusils et nos pistolets commencent leur œuvre de mort : chaque balle trouve un corps ; le sang coule partout.

Un moment de stupeur suit notre première décharge ; mais la rage qui anime les révoltés est si grande qu’ils se remettent bientôt de leur effroi.

Les premiers rangs ennemis poussés, je l’ai déjà dit, par la masse compacte qui rugit derrière eux, ne tardent pas à tomber, avec des cris et des hurlements de douleur, sur les nombreux et terribles pigeons qui encombrent le pont ; les corps de leurs compagnons étendus jusqu’à la dunette servent de pont aux nouveaux combattants qui peuvent, en marchant dessus, s’avancer jusqu’à nous sans être blessés par les pointes des pigeons.

Notre feu dirigé à bout portant est meurtrier, c’est vrai ; mais recharger nos pistolets et nos fusils nous prend trop de temps : nous les jetons donc de côté et nous les remplaçons par l’arme blanche.

Nos grandes piques ne font que plonger dans les rangs des révoltés, dont elles ressortent teintes de sang ; nos sabres s’abattent vingt fois en une demi-minute. C’est un affreux carnage.

Parmi nous, les deux combattants les plus furieux sont le matelot Combaleau et, le croirait-on, le novice Fignolet. Combaleau n’a pour toute arme qu’une hache, et c’est lui qui jette le plus de victimes à ses pieds ; je le trouve aussi beau que Surcouf à l’abordage du Kent. Emporté par son ardeur, je suis obligé plusieurs fois de le retenir au moment où il va se précipiter au milieu des nègres.

Quant à Fignolet, il est certes celui de tous les hommes de l’équipage qui a le plus pâli en entendant les Africains pousser leur premier cri de révolte ; mais bientôt, je ne sais quelle réaction s’est opérée en lui, je l’ai vu rougir extrêmement.

— Qu’as-tu donc, Fignolet ? lui ai-je demandé.

— J’ai, lieutenant, m’a-t-il répondu en s’emparant d’un sabre, que je suis humilié au possible en pensant que des moricauds que je pouvais gifler hier tout à mon aise et à mon plaisir veulent se donner aujourd’hui le genre de nous mécaniser ! Canailles ! va !

Depuis qu’il m’a fait cette réponse, Fignolet, devenu un rude combattant, n’a pas cessé de rester au poste le plus dangereux et de se battre comme un lion.

Il est certain que nos armes et notre position nous donnent un avantage immense sur nos ennemis ; toutefois ceux-ci sont si nombreux que le danger est toujours imminent pour nous, et puis comment pourrions-nous résister plus longtemps à la fatigue ?

Hélas ! deux tristes événements semblent bientôt annoncer notre défaite. Le capitaine Liard, qui, je dois lui rendre cette justice, montre un grand courage et se conduit vaillamment, reçoit à la tête un violent coup de bouteille et tombe sanglant à nos pieds sur le devant de la dunette. Presque au même instant Combaleau, qui nous prête une si puissante aide, emporté par sa fougue, glisse sur le fronton et devient la proie des nègres qui l’entraînent sur le pont. Fignolet le premier, Fignolet qui rugit et ne se connaît plus, s’élance à son secours et tombe au milieu des nègres. Quant à nous, ne pouvant ainsi laisser périr ces deux hommes, nous n’hésitons pas une seconde : nous nous abattons du haut de la dunette sur la foule des révoltés.

Alors ce ne sont plus les haches, les sabres ou les piques dont nous nous servons ; nous prenons nos poignards. Pressés, meurtris, assaillis, étouffés par le flot sans cesse grossissant des nègres, nous nous frayons au milieu d’eux de sanglants espaces ; insensibles à tout autre sentiment qu’à celui d’une fureur arrivée à son paroxysme, nous ne tenons plus à vaincre, nous ne songeons pas à la vengeance, nous ne voulons qu’une chose : tuer, et nous tuons, en accompagnant nos coups de hurlements dignes de bêtes fauves. tout être qui se présente à portée de notre bras.

N’importe, nous ne pouvons espérer sortir victorieux de cette lutte : pour nous sauver, il faudrait un miracle !

Accablés plutôt par la pression des nègres que par leurs attaques, nous perdions peu à peu la liberté de nos mouvements ; à peine nous restait-il assez de place pour lever le bras et pour frapper, lorsque des cris de douleur et d’effroi poussés par les révoltés et suivis de la chute de ceux qui nous serraient de plus près vinrent ranimer notre ardeur et notre courage. Le miracle qui seul pouvait nous sauver avait eu lieu ! Que l’on juge de notre étonnement et de notre joie lorsque nous aperçûmes le jeune Fleury, Périn et Ducasse, montés sur la dunette et renversant du haut de ce poste, avec de longues piques, les Africains qui nous entouraient.

Ces trois matelots, le lecteur doit s’en souvenir, étaient ceux-là mêmes dont les Africains s’étaient emparés au commencement de la révolte et que nous supposions avoir été massacrés.

Le moment n’était guère propre aux explications : nous les remîmes à plus tard ; nous commençâmes d’abord par profiter de l’intervention et du secours providentiel qui nous arrivait.

L’épouvante des nègres en voyant apparaître ces nouveaux ennemis avait été telle qu’ils reculèrent en désordre ; nous nous hâtâmes de remonter sur la dunette : dès lors nous n’avions plus rien à craindre.

Ce renfort de trois hommes nous permit de reprendre l’usage de nos armes à feu. Tandis que la moitié de notre petite troupe tenait l’ennemi à distance avec nos grandes piques, le reste tirait sur lui à balles et à chevrotines. Le pont était littéralement parlant jonché de cadavres. Cependant les révoltés ne se rendaient pas.

— Mes amis, il faut en finir, dit le second capitaine, changeons de rôles et devenons à notre tour agresseurs !… En avant !

Nous tenant serrés les uns contre les autres, nous nous précipitâmes alors sur le pont : les révoltés effrayés s’enfuirent, mais il était trop tard pour eux. Excités par le combat et animés d’une sauvage ardeur de vengeance, nos hommes ne se connaissaient plus : ils massacraient sans pitié tout être humain qui se présentait ou se trouvait à leur portée. Cette affreuse boucherie, c’est le mot, dura pendant près d’un quart d’heure.

Nous ne nous arrêtâmes dans cette sanglante répression que lorsque tous les révoltés eurent pris la fuite. Effrayés des châtiments auxquels ils s’attendaient, ils étaient passés de la plus extrême fureur au découragement le plus complet. Emprisonnés, pour ainsi dire, sur le gaillard d’arrière entre les plats-bords, la dunette et la rambade, ils faisaient tous leurs efforts pour se réfugier sur l’avant du navire ; inutile d’ajouter que loin de nous opposer à ce dessein, nous le favorisions. Fatigués de carnage, nous ne désirions plus que terminer cette épouvantable tragédie.

Hélas ! nous n’avions pas su apprécier au juste la panique à laquelle ces malheureux étaient en proie ; et notre tardive bienveillance devait leur être plus fatale encore que ne l’avait été notre fureur. Les misérables, frappés de l’idée des hideuses représailles qu’ils nous croyaient dans l’intention d’exercer envers eux, en proie à une panique sans nom, poussent des cris de bêtes fauves, et, escaladant en masse les plats-bords en s’aidant du gréement, ils se précipitent bientôt à la mer des deux côtés du navire.

Comment peindre cette scène de désolation ? Nul ne le pourrait ! Frappés de stupeur par ce spectacle, nous restons un moment immobiles, terrifiés, sans songer à nous opposer à cet immense suicide ! En vain tentons-nous bientôt d’arrêter ces malheureux dans l’accomplissement de leur projet : nos exhortations sont inutiles, et comme nous sommes trop peu nombreux pour pouvoir nous y opposer par la force, l’œuvre de mort continue son cours.

Cependant nous ne pouvons laisser périr toutes ces créatures humaines sans rien tenter pour les sauver. Quelques matelots s’embarquent dans le canot que nous traînions à la remorque et portent secours aux infortunés qui se noient. Soit que la fraîcheur de la mer les ait calmés, soit que l’instinct de la conservation parle plus haut que leur frayeur, les Africains, loin de repousser encore l’appui qu’on leur offre, grimpent avec empressement dans le canot et se laissent reconduire à bord. Vingt fois, notre frêle embarcation chargée de nègres est au moment de sombrer, et vingt fois pourtant elle dépose sa cargaison sur le pont de la Doris ; nous sauvons ainsi plus de cent Africains. Oui, mais combien aussi, au moment d’être atteints par nous, poussent un cri et disparaissent, entraînés par la dent aiguë du requin, sous la vague qui se teinte de leur sang ? Ah ! ceux-là sont bien nombreux encore !

Près d’une demi-heure se passa avant que l’on pût terminer ce sauvetage. Enfin, on n’aperçoit plus surnager aucune tête sur l’eau, plus un cri ne vient du côté de la mer ou le long des flancs de la Doris pour nous appeler en aide : nous pouvons continuer notre route. Avant tout on réintègre les nègres dans leurs emménagements, on lave le pont, on jette à l’eau les cadavres. Quelques-uns de nos hommes, fortement contusionnés, pansent leurs blessures : quel triste tableau présente en ce moment le pont de la Doris !

Le capitaine, que nous avions cru mort, revient lentement à lui et finit par reprendre tout à fait connaissance.

— Mes amis, nous dit-il, avons-nous parmi nous bien des morts à déplorer ?

À cette question, nous nous regardons pour nous compter, mais nous sommes encore tellement émus, nos idées sont si peu claires que nous ne pouvons parvenir à rappeler nos souvenirs et qu’il nous est impossible de mener à bonne fin cette simple opération.

— Monsieur Boudin, reprend alors le capitaine en s’adressant à son second, faites l’appel, je vous prie…

M. Boudin obéit sans tarder, et tous nos hommes répondent quand il prononce leurs noms, un seul excepté toutefois, le pauvre Prendtout ! En vain nos regards par courent la Doris depuis le pont jusqu’au sommet des mâts, en vain nos voix réunies crient le nom de Prendtout ! Nous n’apercevons rien, nous ne recevons aucune réponse. Une minute plus tard, François Combaleau se présente sur le pont : le joyeux matelot a perdu son gai et insouciant sourire ; je devine même à l’humidité de ses yeux qu’il a, malgré son énergie et sa force de caractère, pleuré tout comme un enfant. À son approche un grand silence se fait, car nous avons tous compris qu’il vient nous annoncer quelque grand malheur.

En effet, s’avançant à pas lents vers M. Liard :

— Capitaine, lui dit-il, Prendtout a été assassiné : on l’a étranglé avec sa cravate ; je viens de retrouver son cadavre caché sous le guindeau où les nègres l’ont probablement jeté.

Quoique cette nouvelle nous cause une pénible impression, nous ne pouvons nous empêcher de convenir que la perte d’un seul homme, après avoir soutenu une lutte aussi acharnée que celle que nous avons eue à subir, n’est pas grand-chose. On procède alors à l’appel des nègres. Hélas ! quatre-vingt-dix ont succombé, soit pendant la bataille, soit en se jetant par-dessus bord ; de plus, une vingtaine d’entre eux, blessés à mort, sont au moment de rendre le dernier soupir.

À la révélation de ce déficit énorme, M. Liard pâlit et porte douloureusement sa main sur son cœur.

— Voilà cent mille francs au moins de perdus ! dit-il.

L’appel terminé, nous entourons Fleury, Périn et Ducasse pour leur demander des explications sur la façon dont ils sont parvenus à se soustraire à la fureur des nègres et comment ils ont pu ensuite venir à notre secours, lorsqu’une voix criarde et grêle prononce, sous la forme interrogative, un seul mot qui nous réduit au silence et cause une profonde émotion à l’équipage.

Cette voix était celle de Fignolet, qui d’un air désolé et inquiet disait : « Et le chat ? »

En effet, personne n’avait songé pendant l’appel à s’informer du sort de cet intéressant quadrupède ; or le malheureux chat avait disparu !

Les lecteurs trouveront peut-être ceci bien ridicule ; mais, comme je raconte et que je ne commente pas, je me contenterai de constater le fait tel qu’il est : c’est-à-dire que la mort du chat impressionna bien plus vivement l’équipage et affecta bien autrement son moral que ne l’avait fait la fin tragique de l’infortuné Prendtout !

En effet, et je ne prétends pas davantage discuter ce préjugé, parmi les augures les plus mauvais pour la suite d’une traversée, le matelot met en première ligne la mort en mer, et singulièrement celle du chat du bord ! À ses yeux, cet événement annonce une catastrophe inévitable.

— Que pensez-vous de cela, lieutenant ? me demanda Combaleau. Avais-je tort de vous conseiller, à Bourbon, de ne pas prendre passage sur la Doris ? Satané Liard, va ! mettre en mer un vendredi ! M. Chastenay tué par la chute d’un épissoir, l’orage à notre sortie d’Oïve, nos désagréments avec les douaniers de Zanzibar, la révolte d’aujourd’hui ; enfin et surtout la perte de ce pauvre Mimi… Je n’avais que trop bien deviné. Tout cela, n’oubliez point ce que je vous dis, ne peut finir que fort mal.

— Allons donc, François, lui répondis-je, est-il possible que vous croyiez, vous qui êtes un homme de bon sens et de cœur, que la perte d’un chat puisse influer sur le sort d’un navire ?

— Lieutenant, me dit François avec une certaine froideur et d’un ton pincé, car je venais de heurter brutalement sa croyance la plus vive, nos pères, sauf votre respect, n’étaient pas plus mauvais marins ni plus bêtes que nous… Or c’est eux qui ont fait et nous ont laissé cette remarque !… Au reste, quelque savant que vous soyez, vous me permettrez de m’en rapporter autant à l’expérience qu’à votre éducation, n’est-ce pas ? Eh bien ! jamais, au grand jamais, il n’y a eu un exemple qu’un navire, après avoir perdu son chat, soit arrivé à bon port !… Un amiral me soutiendrait le contraire que je lui dirais : « Mon amiral, vous êtes un amiral ; mais il y a des choses pourtant qui sont au-dessus de votre intelligence !… par exemple vous ne savez pas ce qui se passe dans le soleil, alors donc vous ne vous connaissez pas en chats… »

Quoique cette conclusion me parût assez peu logique et assez mal amenée, je n’insistai pas auprès de François : le matelot possède des superstitions dont rien, pas même l’évidence la plus complète, ne pourrait le guérir.

Je laissai là Combaleau pour aller écouter le récit que Fleury le jeune, Ducasse et Périn, à qui nous devions la vie, faisaient de leurs aventures. Cette narration était fort simple : saisis tous les trois par les nègres, ils avaient été jetés de suite à la mer par ces furieux, qui, n’ayant pas d’armes pour les tuer, avaient trouvé que les noyer était le meilleur moyen de s’en débarrasser. Bons nageurs, nos pauvres amis, les voiles de la Doris s’étant heureusement masquées dès que la révolte nous eut forcés de négliger la manœuvre et d’abandonner le gouvernail, purent atteindre le bord et grimper sur le pont après bien des efforts, au moment où nous allions succomber. Après ce récit, nous leur serrâmes de bon cœur la main.

La nuit du 13 au 14 mars se passa bien tristement. Un morne abattement avait remplacé en nous la surexcitation causée par la bataille : les scènes horribles dont nous avions été les auteurs et les témoins nous poursuivaient sans pitié et assombrissaient notre imagination.

Le 14 au matin nous procédâmes aux funérailles de l’infortuné Prendtout : le capitaine Liard voulut profiter de cette occasion pour adresser aux révoltés une mercuriale sévère et indulgente tout à la fois, qui les fit revenir à de bons sentiments. Afin de donner plus d’autorité à sa parole, il résolut de faire assister les Africains aux derniers honneurs que nous allions rendre à leur victime.

Aussitôt après le déjeuner on chargea bien ostensiblement, devant la traite réunie, nos deux canons que l’on braqua ensuite sur l’avant, de façon à pouvoir foudroyer les mutins au premier symptôme de révolte. Un homme se plaça, le boute-feu à la main, à côté de chaque pièce ; puis, une fois les nègres rangés le long du bord, d’une extrémité à l’autre du navire, la cérémonie commença.

Un catafalque, dressé au moyen d’un caillebotis et surmonté d’un pavillon de différentes couleurs, était placé horizontalement sur la lice du plat-bord du côté sous le vent ; ce fut sur cette couche funèbre que l’on déposa le corps de l’infortuné Prend tout, enseveli dans un linceul blanc.

Le capitaine Liard, s’avançant alors et s’adressant aux Africains, leur fit un discours qui ne manquait pas d’adresse. Il leur dit que si nous avions bien voulu les acheter à leurs maîtres de Zanzibar, c’était dans la seule intention de les retirer de leur rude esclavage. Qu’au reste, ils ne devaient pas nous savoir gré de ce sacrifice, car c’était notre Dieu, qui voulait que tous les hommes fussent frères, qui nous avait commandé d’agir ainsi. Enfin, après une peinture très pittoresque et colorée de ce Dieu, peinture qui parut impressionner assez vivement son auditoire, le capitaine Liard termina son discours en tombant avec tout l’équipage à genoux.

En ce moment, maître Fleury inclina légèrement la base du catafalque ; le corps de Prendtout, glissant doucement, disparut à nos regards et tomba dans la mer.

C’est au capitaine, en sa qualité de magistrat du bord, qu’est dévolue la triste mission de constater les décès.

Après les funérailles de Prend tout, M. Liard fit donc apporter sur le pont les effets du défunt, afin d’en dresser l’inventaire en notre présence.

C’est surtout à l’inspection de son coffre qu’on peut juger des qualités d’un matelot, aussi est-ce souvent à cette inspection que les capitaines ont recours, lorsqu’ils engagent leurs équipages, pour déterminer leur choix. L’homme rangé est rarement un mauvais sujet ; et celui qui a le courage et la conscience d’économiser pour sa famille les faibles produits de son pénible labeur se rend toujours digne de la préférence qu’on lui accorde sur des marins moins économes que lui.

L’inspection du coffre de Prendtout nous confirma dans l’opinion que nous avions de lui, c’est-à-dire qu’il était aussi excellent père que bon époux. Son bagage modeste se composait du strict nécessaire ; mais à côté de ses hardes usées et soigneusement rapiécées, se trouvaient des tissus de l’Inde, pliés avec une précaution extrême, qu’il rapportait à sa femme et à ses enfants. Dans le fond, sous un double couvercle, nous découvrîmes en quadruple son petit trésor, c’est-à-dire les appointements presque intacts qu’il avait touchés depuis son départ de France. Parmi cet or se voyaient des mèches de cheveux : l’une de sa femme, et ils étaient certainement loin d’être beaux ; les deux autres de ses enfants.

Pauvre Prendtout, si la vie si précaire et souvent si ingrate du marin t’eût présenté de constantes ressources et que tu eusses pu, par un travail acharné, procurer honorablement une petite aisance aux tiens, je suis bien assuré qu’un navire négrier ne t’eût jamais compté au nombre de ses matelots.

L’inventaire des effets de l’infortuné Rochelais terminé, et cela au milieu de l’attendrissement général, le capitaine apposa les scellés sur le coffre et nous fit signer le procès-verbal qui constatait la mort de notre camarade. Cette opération, quoiqu’elle fût bien simple, nous attrista profondément.

Le lendemain, 15 mars, tout était rentré en ordre à bord de la Doris et nous ne concevions plus de crainte sur la soumission de la traite : la leçon que nos Africains avaient reçue était une de ces leçons qui ne s’oublient pas de sitôt !

M. Liard, un crayon à la main et se livrant depuis le matin à des calculs, était arrivé à cette conviction, qui lui avait rendu un peu de tranquillité, que si aucun accident n’entravait plus notre retour à Bourbon, les cent quarante nègres environ qui nous restaient encore couvriraient et au-delà les frais du voyage ; il entrevoyait même, en supposant qu’aucune maladie épidémique ne se déclarât à bord, un bénéfice possible.


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