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Après le temps strictement nécessaire à la mise en état de ces six bâtiments, nous nous dirigeâmes vers les côtes de l'Inde. Inutile d'ajouter qu'une fois l'Elcinger mis en sûreté, je m'étais rembarqué sur la Forte. Quant à mon matelot Kernau, il me donna à ce propos une preuve d'amitié qui me toucha singulièrement.
— Mon vieux, me dit-il le jour où nous appareillâmes, si tu étais plus avancé dans ton éducation, la Forte n'aurait pas l'honneur de me compter en ce moment parmi les hommes de son équipage.
— Pourquoi cela, matelot ? lui demandai-je.
— Comment, pourquoi cela ? Mais parce que j'aurais filé mon câble. Je t'aurais dit : Vieux, viens-t'en avec moi courir les aventures. Je suis frère la Côte, et un frère la Côte trouve toujours moyen d'utiliser ses talents dans les mers de l'Inde, et tu m'aurais suivi… Ah ! ne dis pas le contraire… Cela me vexerait… J'veux croire que tu m'aurais suivi, moi, c'est mon idée…
— Ainsi je suis la cause, mon pauvre matelot, qui t'a empêché d'accomplir un projet que tu souhaitais réaliser depuis si longtemps ?
— Assez parlé sur ce sujet. Tu connais ma manière de voir ; on est matelot ou on ne l’est pas, si on l’est, on l’est…
— Oui, je connais.
— Et puis, après tout, c'est-y donc un si grand malheur pour moi d'être resté à bord… Aussi sûr, crois-moi, que je suis fils de ma mère, il ne se passera pas quinze jours avant que nous causions avec l'English. Positivement nous aurons de l'agrément.
Une semaine s'était à peine écoulée depuis cette conversation, lorsque la prophétie de mon matelot se réalisa. Nous rencontrâmes deux vaisseaux anglais : le Victorieux, de 80 canons, et l'Arrogant, de 74.
L'amiral de Sercey ne trouvant pas sa division de force à se mesurer avec de si formidables jouteurs, nous fûmes chassés pendant toute la journée. J'ignore si la prudence de l'amiral déplut à mon cousin Beaulieu, toujours est-il qu'il sortit, dès le moment où commença la poursuite, de son caractère habituel, et qu'il se montra d'une humeur abominable. La nuit venue, nous éteignîmes tous nos feux; ce qui n'empêcha pas que le lendemain, dès les premiers rayons du jour, nous aperçûmes les deux vaisseaux anglais : ils avaient gagné sur nous. L'action, du moins je l'entendais répéter autour de moi par tous les vieux matelots expérimentés de l'équipage, devenait inévitable.
En effet, les frégates, obéissant aux signaux de l'amiral Sercey, ne tardèrent pas à se ranger en ordre de bataille : la Cybèle en tête, la Forte vers le milieu, et la Vertu en serre-file. Cette fois fut pour moi la première où j'assistai à un véritable branle-bas de combat.
Prétendre à présent que je ne ressentis aucune émotion en contemplant ces terribles apprêts, serait mentir à la vérité, ce qui ne m'arrivera pas pendant le cours de ces mémoires, j'en prends l'engagement. Quoique bien décidé à remplir mon devoir, je n'en éprouvais pas moins un violent serrement de cœur. Je suis persuadé cependant que s'il eût alors dépendu de ma volonté d'éviter le combat sans me compromettre aux yeux de personne, je ne l'eusse point fait. Le branle-bas était terminé et chacun se trouvait à son poste, quand un matelot vint m'avertir, ainsi que Kernau, que le capitaine nous demandait.
Je trouvai mon cousin Beaulieu, en entrant dans la dunette, assis sur un pliant et les yeux fixés sur une carte maritime. Son air était grave et son teint plus pâle que d'habitude.
— Louis, me dit-il en se levant brusquement, les moments sont précieux, ne les gaspillons pas en vaines paroles. Écoute-moi avec attention. Avant un quart d'heure d'ici nous serons attaqués, cela ne peut se mettre en doute; eh bien, j'ai peur…
— Sacré mille tonnerres ! c'est pas vrai ! s'écria Kernau oubliant dans un beau moment d'indignation devant qui il se trouvait.
Un regard sévère de mon cousin, un vrai regard de capitaine sur son bord, lui coupa la parole. Mon matelot confus baissa la tête et rougit, c'était inouï pour un frère la Côte, jusqu'au bout des oreilles.
M. Beaulieu, se retournant vers moi, reprit :
— Louis, me dit-il, j'ai peur que, jeune comme tu l'es et n'ayant pas encore assisté à une affaire, tu ne faiblisses, lorsque tout à l'heure l'action s'engagera, devant un danger nouveau et inconnu pour toi, que ton imagination n’a pu te révéler tel qu'il est. Si tu aimes mieux, j'ai peur que tu ne sois surpris, et cette idée me tourmente au-delà de toute expression. On sait à bord que tu es mon parent… comprends-tu ! Une hésitation qui chez tout autre pilotin passerait inaperçue serait remarquée en toi et déshonorerait ta famille.
« Peut-être ai-je eu tort de te faire embarquer si jeune, peut-être ton père maudira-t-il bientôt le nom de celui dont les conseils l'auront privé d'un fils… Mais cela ne regarde que Dieu et moi… Ce qui importe pour le moment, c'est que si tu tombes, tu ne laisses pas une tache ineffaçable sur ta famille, et que tu emportes avec toi un nom respecté… Me le promets-tu ?
— Oui, mon cousin, oui, capitaine, m'écriai-je ému et exalté tout à la fois, je vous promets de rester digne de vous.
— C'est bien, Louis, c'est tout ce que je voulais, me répondit-il en reprenant son air sévère. À propos, sais-tu nager ?
— À peine, mon capitaine.
— Bien… À présent, approche ici, toi, continua-t-il en se retournant vers Kernau.
Mon matelot obéit avec autant de gaucherie que d'empressement ; le manque involontaire de respect qu'il venait de commettre paralysait toute son assurance habituelle. Je me retirai par discrétion de quelques pas en arrière. Cette précaution était du reste inutile, car mon cousin Beaulieu, approchant sa bouche de l'énorme tête du Breton, lui parla pendant quelques secondes à voix basse tout contre l'oreille.
Jamais je n'oublierai l'expression d'étonnement profond qui se peignit sur le visage de mon matelot dès les premiers mots que lui dit notre capitaine.
Un « Ah ! bah ! » sonore qu'il ne put retenir, et qui vint aggraver, bien contre sa volonté assurément, sa première inconvenance, me prouva le trouble de son esprit.
— Eh bien ! continua le capitaine Beaulieu à haute voix, puis-je compter sur toi ?
— Dame, capitaine, répondit Kernau, s'il ne s'agissait que…
— Pas de phrases ; oui ou non !
— Alors ! capitaine… c'est que… c'est pas une chose de service…
— Assez ! Une dernière fois, oui ? non ?
— Au fait, excusez, c'est oui que je voulais dire, capitaine.
— C'est bien convenu, bien entendu, tu as bien compris ?
— Si c'est bien convenu ?… je crois bien… Si c'est compris ? Ah ! mais oui, car c'est là une fièrement belle idée, en y réfléchissant tout de même, que vous avez eue là, capitaine.
— Tu peux t'en aller !
— Louis, me dit mon cousin après que mon matelot se fut éloigné, tu ne m'en veux pas de t'avoir fait entrer dans la marine ?
— Ah ! mon cousin !… si c’était à recommencer en ce moment, je n'hésiterais pas plus que je n’ai hésité !… au contraire.
— Au fait, tu as raison, me dit-il en me serrant affectueusement la main, en dehors de notre profession il n'y a rien qu'ennuis à attendre ici-bas… J'ai peut-être tort, que veux-tu, je suis ravi de te voir à présent à bord de la Forte, sur le point de subir le baptême de feu… Au revoir, mon garçon, n'oublie pas mes recommandations… Mais à quoi bon te les répéter ?.. Je crois pouvoir compter sur toi… Va regagner ton poste de combat.
Mon cousin me pressa une dernière fois la main, me regarda d'un air paternel, presque attendri, et je sortis de la dunette avec autant de respect que d'amour pour lui dans le cœur.
Attaché, ainsi que Kernau, au personnel des signaux, mon poste, comme le sien, était sur la dunette.
— Eh bien ! matelot, lui dis-je en le rejoignant, il paraît que le capitaine t'a chargé d'une fameuse mission…
— Possible ! me répondit-il d'un air embarrassé.
— Ne peux-tu me la communiquer ?
— Ah bien oui ! impossible, vieux !
— Bah ! impossible… après tout, si c'est la consigne je n'insiste pas… Et puis veux-tu que je t'avoue une chose ?… j'ai tout deviné…
— Ah ! ça c'est sévère !… t'as deviné ?
— Oui, et la preuve c'est que je te complimente…
— Tu me complimentes, toi ! alors tu n'y es pas du tout !
— Un marché. Si je te dis ce que c'est, l'avoueras-tu ?
— Ça va, me répondit-il après avoir réfléchi un instant, foi de Breton, je te l'avouerai. À propos, t'as bien besoin de crier ça tout haut…
— Eh bien ! repris-je à demi-voix en me penchant vers lui, le capitaine t'a fait promettre que si nous tombons au pouvoir de l'Anglais, tu mettras le feu aux poudres et que tu feras sauter la frégate…
— Mon vieux, tu n'y es pas du tout ! N, i, ni, c'est fini ! Attention… le spectacle va commencer.
En ce moment, M. Fouré, officier des manœuvres, interrompit notre conversation en donnant un ordre à Kernau, et je restai fort intrigué de savoir quelle avait pu être l'importante communication faite par mon cousin Beaulieu-Leloup à mon matelot.
M. Fouré, que je revis, bien des années après, capitaine de port à Rochefort, était un singulier personnage ; pour lui, son existence ne comptait qu'à partir de la dernière guerre de l'Inde. Tout ce qui ne se rapportait pas à cette époque, dont Suffren, sous les ordres de qui il avait débuté, fut le héros, n'existait pas pour lui. Il éprouvait un singulier mépris pour la marine actuelle, prétendant qu'elle avait dégénéré du tout au tout, et que les combats s'étaient métamorphosés en jeux d'enfants. Je suis persuadé qu'il croyait de fort bonne foi que du temps de Suffren les boulets pesaient mille livres, et que ceux dont nous nous servions n'équivalaient même plus en poids et en volume à de simples balles de pistolet.
Kernau venait à peine de s'éloigner d'auprès de moi lorsque le combat s'engagea. Les Anglais, fidèles à leur tactique habituelle, tactique dont une longue expérience leur a montré la bonté, s'étaient placés au vent, afin de pouvoir couper à leur volonté notre ligne, et désemparer notre arrière-garde avant que l'avant-garde pût la secourir. Il était dix heures du matin, et nous faisions route au plus près sous les huniers avec une brise très faible.
Les vaisseaux anglais qui se trouvaient sur notre arrière par bâbord s'avancèrent comme pour combattre les six frégates en ligne à la fois. Mais à peine eurent-ils dépassé la Vertu que l'Arrogant, laissant arriver, passa sur son avant, et lui envoya une formidable bordée d'enfilade ; au même instant, l'autre, se plaçant à bâbord à elle, se mit à la foudroyer à portée de pistolet. À partir de ce moment, la ligne de bataille fut rompue.
L'intention des Anglais, qui était de couler tout de suite la Vertu, afin de n'avoir plus que cinq frégates à prendre, eût certes réussi si la Vertu n'eût été commandée par l'Hermite ; mais cet intrépide et habile marin était un de ces hommes d'élite qui puisent dans les inspirations de leur génie, à l'heure de la crise, des forces et des moyens inattendus qui confondent toutes les prévisions possibles. Une manœuvre qu'il commanda sauva sa frégate, et lui permit de répondre coup par coup au feu des Anglais. La ligne était rompue, je l'ai déjà dit, la division française vira vent devant pour aller porter secours à l'arrière-garde, et l'action devint générale.
Je n'essayerai point de décrire ici l'imposant spectacle que présente un combat naval : c'est un tableau qu'un pinceau seul peut retracer, qu'une plume ne saurait rendre. Aux premières décharges, Kernau, qui était revenu à son poste près de moi, me regarda en souriant.
— Eh bien ! mon vieux, me dit-il, on va donc rire un peu !
J'avoue que l'émotion que je ressentis en entendant le sifflement aigu du premier boulet qui passa près de moi fut assez vive. Toutefois je n'en laissai rien paraître. Je me figurais, en me rappelant les paroles de mon cousin, que tous les yeux de l'équipage étaient fixés sur moi, et j'étais fermement résolu à faire bonne contenance. Cependant je ne pus m'empêcher de tressaillir en entendant retentir au-dessus de ma tête une espèce de hurlement sinistre et indéfinissable que je ne pus m'expliquer.
— Qu'est-ce que cela ? demandai-je à Kernau en ayant soin de bien affermir ma voix avant de lui adresser la parole.
— C'est le gazouillement d'un boulet ramé, vieux, me répondit-il. Est-ce que ça te vexe, ce concert ?
— Loin de là ; seulement j'aime à savoir le nom des instruments qui composent l'orchestre, voilà tout.
Une impression pénible que j'eus à subir peu après fut de voir tomber un matelot, qu'un éclat de bois atteignit à la tête. Cet homme était la première créature humaine qui mourait sous mes yeux de mort violente. Le combat, commencé à dix heures du matin, durait encore à une heure de l'après-midi, avec la même violence, lorsqu'un boulet de canon coupa la drisse qui maintenait le pavillon à la corne.
— En haut passer une drisse ! me dit M. Bichier, le chef des signaux.
Cet ordre résonna d'une façon d'autant plus désagréable à mes oreilles que jamais encore je n'avais exécuté cette corvée. Je me retournai vers Kernau et n'eus pas même besoin de lui expliquer mon embarras, tant il était visible.
— D'abord, me dit-il rapidement, ne regarde ni en haut, ni en bas, ça pourrait t'étourdir, ensuite…
— Allons donc ! répéta M. Bichier, et la drisse ?
— Excusez, j'avais pas entendu, répondit Kernau, qui, me retenant de son vigoureux poignet à ma place et s'élançant au pas de course, franchit les haubans d'artimon et accomplit sa corvée en moins de temps que je n'en mets ici à l'écrire.
— Je te demande excuse, matelot, d'avoir pris ta place, me dit-il en revenant ; j'ai fait erreur, j'ai cru que c'était à moi que M. Bichier s'adressait.
Ce mensonge manquait d'adresse, mais il montrait au moins un bon cœur.
— Soit, lui répondis-je; mais je t'avertis que, dussé-je me noyer, s'il faut passer une nouvelle drisse, c'est moi qui m'en chargerai.
Je remarquai que, pendant le combat, mon cousin Beaulieu jetait de temps en temps les yeux vers la dunette : il me sembla qu'en apercevant Kernau passer la drisse, il fronça les sourcils. Cette remarque me contraria vivement. Un heureux hasard, bien naturel au reste, dissipa mon chagrin. Un nouveau boulet coupa, une demi-heure plus tard, une autre drisse de la corne, et, cette fois, avant même que l'ordre me fût donné, avant que Kernau eût le temps de s'apercevoir de cette avarie, je m'élançai sur les haubans. J'ignore et j'ignorerai toujours comment il peut se faire que j'accomplis mon projet avec autant de rapidité et de bonheur que je le fis. L'odeur de la poudre, le bruit du combat, en m'enivrant, avaient développé en moi des qualités et une puissance que je ne me soupçonnais certes pas, et que je n'eusse plus retrouvées sans doute vingt quatre heures après.
Je jetai les yeux, en touchant le pont, sur mon cousin Beaulieu, monté sur son banc de quart, et nos regards se rencontrèrent : cette fois le doute ne fut plus possible ; je vis qu'il m'observait. Il ne put s'empêcher de m'adresser un sourire d'encouragement. Aucun événement dans ma vie ne m'a peut-être causé une joie aussi réelle que celle que je ressentis à cette muette approbation reçue sous le feu de l'ennemi.
Vers les deux heures le feu des vaisseaux anglais faiblit d'une manière si sensible que nos équipages commencèrent à pousser des cris de victoire. Cependant de part et d'autre les mâtures étaient toujours debout, et rien ne pouvait faire présager un de ces affreux désastres qui déterminent le sort des combats.
— Pardieu ! dit l'officier Fouré qui venait, envoyé par mon cousin, de porter un ordre au chef des signaux, M. Bichier, c'est bien la peine d'estropier quelques pauvres diables pour n'arriver à aucun résultat… Quelle drôle de chose, on ne sait plus se battre à présent !
M. Fouré achevait à peine de prononcer ces mots quand, chancelant tout à coup, il tomba sur moi : je le retins de toute ma force. Malheur ! un boulet de canon lui avait fracassé le bras avec une telle violence, qu'il ne tenait plus au corps que par un mince lambeau de chair. J'étais inondé de sang, et je laisse à penser au lecteur l'impression que cette catastrophe me causa.
— Touché ! dit le malheureux blessé d'un air de stoïque indifférence. Ah ! du temps de Suffren, ce boulet, qui ne fait que m'estropier aujourd'hui, m'eût positivement coupé en deux, ajouta-t-il d'un air chagrin en allant se faire amputer.
Un épisode qui durait depuis quatre heures et qui excitait l'enthousiasme et l'admiration de la division, était la sublime résistance de la Vertu. Quoique réduite à un déplorable état, cette frégate n'en continuait pas moins son feu avec le même acharnement et la même vigueur qu'au début de l'action.
Vers les trois heures la brise fléchit tellement que nos frégates furent obligées de s'aider de leurs avirons de galère pour se maintenir en bonne position.
Je regardais depuis un moment mon cousin, lorsque je le vis tout à coup pâlir et lancer sur le pont, par un mouvement irréfléchi sans doute et plein de fureur, sa longue-vue dont il achevait de se servir. Il venait d'apercevoir le capitaine l'Hermite, ainsi que le bruit s'en répandit presque aussitôt, enlevé de son banc de quart par un boulet, et gisant ensanglanté.
À quatre heures, un échange de signaux eut lieu chez les Anglais. Peu après, les batteries de leurs vaisseaux, criblées d'un bout à l'autre, se turent; les basses voiles tombèrent en s'orientant ; les perroquets, les focs et les voiles d'étai se développèrent et se hissèrent à la tête des mâts; puis enfin les vaisseaux abandonnant le champ de bataille laissèrent arriver pour gagner leur port.
Un immense hourra de joie retentit sur nos frégates. Cette fois nous étions bien vainqueurs : nous allions conquérir deux vaisseaux à la France.
La Vertu fut la première frégate qui hissa ses signaux pour annoncer qu'elle était prête à combattre et en mesure de poursuivre l'ennemi : toutes les longues-vues se dirigèrent vers elle, et toutes les bouches poussèrent un cri de joie en apercevant le capitaine l'Hermite droit et impassible, debout sur son banc de quart. Voici ce que nous apprîmes plus tard. Un boulet de canon avait frappé en plein sur le coffret, rempli d'armes, placé sous le banc de quart de l'intrépide capitaine, qui était tombé au milieu de ces débris tranchants de fer et d'acier, et qui, quoique atteint de vingt blessures, s'était relevé aussitôt pour s'élancer à son poste de combat. Peu à peu les autres frégates hissèrent également leurs signaux ; on n'attendait que l'ordre de l'amiral pour commencer la poursuite.
Je crois voir encore, en traçant ces lignes, l'amiral se promener de long en large, la tête baissée et l'air pensif. S'approchant enfin du capitaine Beaulieu, il lui dit quelques mots à voix basse. Mon cousin s'inclina pour toute réponse ; mais à l'éclair de colère qui brilla dans ses yeux, au nuage qui passa sur son front, je compris que les paroles du marquis de Sercey lui avaient été pénibles.
— M. Bichier, s'écria-t-il en s'adressant au chef des signaux, annoncez aux frégates qu'elles aient à se rallier à nous. Nous ne poursuivrons pas l'ennemi.
Cette nouvelle si inattendue produisit une consternation inouïe parmi l'équipage. Il fallut aux hommes tout le respect que leur inspirait l'amiral, et toute la force de la discipline pour les empêcher de manifester hautement, énergiquement, le profond et douloureux désappointement que leur causait cette mesure.
Quant à moi, je déclare ici que je n'ai jamais pu me rendre compte de la conduite de l'amiral Sercey dans cette circonstance ; on prétendit que les instructions du ministère mettaient un empêchement à la capture des vaisseaux anglais le Victorieux et l'Arrogant, il faut que cela soit.
Quant à Kernau, furieux de voir l'Anglais nous échapper, il trépignait de colère.
— Mille noms ! mon vieux, me disait-il en accompagnant ses réflexions de gestes furibonds, je ne suis qu'un matelot, c’est vrai ; j’ignore comment on prend une hauteur et comment l'on fait son point… le compas est pour moi du chinois, je n'en disconviens pas, mais tout cela n'empêche pas qu'un officier ne me prouvera jamais, quand bien même cet officier se nommerait Beaulieu, Bruneau de la Souchais ou l'Hermite, que nous avons eu raison de laisser filer aussi bêtement l’English quand il nous suffisait de fermer la main pour le prendre… Vois-tu, vieux, les navires de guerre sont des fainéants qui craignent la fatigue… Ah ! sapristi ! si nous étions de simples corsaires, l’English n'en serait pas quitte pour si peu… Dans une heure d'ici, nous le traînerions à notre remorque, son pavillon attaché au beaupré et plongeant dans l'eau… Mille noms ! je ne suis pas content… je rage comme tout !
Un spectacle qui me causa une impression non pas peut-être aussi vive, mais certes plus profonde que le combat, fut la vue des suites de ce même combat : le pont inondé de sang, qu'on lavait à grande eau ; les pauvres diables mutilés par la mitraille dont les cris parvenaient jusqu'à moi ; les cadavres qu'on ensevelissait précipitamment, après s'être assuré, légèrement peut-être, que la vie les avait abandonnés ; les visages soucieux, altérés, de certains matelots qui jetaient à la dérobée un regard plein d'amertume et de tristesse sur les corps inanimés de leurs amis quand ils glissaient de la planche du coq dans la mer… On se servait à cette époque de la planche de la marmite du bord pour faire glisser les cadavres à la mer.
Aussi quand un matelot désirait la mort de quelqu'un, disait-il qu'il voudrait bien le voir sur la planche du coq ou cuisinier; c'était là une locution très usitée; tout cela vous navrait l'âme.
Le combat que je viens de décrire avec la plus scrupuleuse exactitude est désigné, dans les annales de la marine, sous le nom de combat de Madras.
Le soir même, je me trouvai du même quart que mon matelot.
— Voyons, matelot, lui dis-je, à présent que rien ne nous presse, et que nous sommes seuls, raconte-moi donc un peu ce qui s’est passé tantôt entre toi et mon cousin…
— Bah ! des bêtises; c'est pas la peine d'en parler !…
— Qu'importe ! puisque cela m'intrigue. Voyons, je t'écoute.
— Sapristi ! vieux, me dit le Breton en coupant court à la conversation, quelle chance si nous nous trouvions réunis tous les deux un jour sur un navire commandé par Surcouf !… Hein ! aurions-nous de l'agrément ?…
— Je n'en doute pas ; mais il ne s'agit point de cela pour le moment…
— Tu connais Surcouf de nom, n'est-ce pas ? En voilà un qui ne gaspille pas son temps, et qui sait vous saisir l'occasion aux cheveux quand elle se présente !…
— Je n'ai jamais prétendu le contraire…
— C'est la crème des bons garçons…
— Ah ça, m'écriai-je avec impatience, est-ce que nous allons longtemps louvoyer comme cela, matelot ? Je croyais que les Bretons n'étaient pas des Bas-Normands, et que quand on leur demandait la vérité ils ne faisaient point tant de façons pour vous la dire… Je vois que jusqu'à ce jour je m'étais trompé sur le compte de tes pays… À présent, je saurai que ce sont des chicaniers, et pas autre chose…
— Ah ! sacré mille noms, c'est pas vrai, ça ! le Breton ne ment jamais…
— Possible… mais il se tait…
— Dame ! il se tait… crois-tu donc que ce soit toujours chose facile de parler, toi ?
— À son matelot, oui ; car on est matelot ou on ne l'est pas… tu sais.
— Oui, au fait, t'as raison. Eh bien ! voyons, finissons-en, puisque tu t'obstines. Toutefois, je mets une condition à ma confidence… Si tu refuses… eh bien, tant pis. Traite-moi de Bas-Normand, si ça peut t'être agréable ; mais je t'engage ma parole que tu ne m'arracheras pas une syllabe…
— Voyons ta condition.
— C'est que tu ne répéteras à qui que ce soit au monde, pas même à une femme, quand bien même elle aurait des robes de mousseline et des bas de soie, un mot de ce que je vais te glisser dans le tuyau de l'oreille, tant que ton cousin le capitaine sera vivant…
— Je te le jure…
— Eh bien ! la commission dont m'avait chargé le capitaine, c'était de te jeter à la mer si tu faiblissais pendant le combat ! Tu trouves ça joliment beau de sa part, n'est-ce pas ? Moi aussi, je suis de cet avis-là… Peu de parents eussent agi avec autant de délicatesse envers l'un des leurs… d'autant plus que je connais le capitaine, et je suis persuadé que si tu avais sauté le pas, il se serait arrangé de façon à se faire casser la tête au premier abordage… C'est un crânement brave homme tout de même. À présent, motus là-dessus ; c'est fini. Parlons d'autre chose. Je rumine un projet que je vais te communiquer.
Le Breton, après avoir regardé autour de lui pour s'assurer que personne ne pouvait l'entendre, reprit en baissant encore la voix :
— Je ne me suis pas trop ennuyé aujourd'hui à bord, je l'avoue, mais les jours se suivent et ne se ressemblent pas… Qui sait si nous n'allons pas retomber de nouveau dans la fainéantise ? Cette vie ne me convient pas, et je suis bien déterminé à filer mon câble dans le premier port où nous relâcherons… Je puis compter sur toi, n'est-ce pas, vieux ?
— Ma foi, non, matelot, une désertion ne me va pas du tout, surtout à présent que nous sommes en guerre ; je te suis sincèrement attaché, mais je ne te suivrai pas.
— C'est bien entendu ?
— On ne peut plus.
— En ce cas je reste encore. Quand le dégoût d'un service régulier s'emparera par trop de moi, que je ne pourrai plus y résister, eh bien… on verra ! À présent, silence, voici l'officier de quart qui vient vers nous.
Après le combat de Madras, notre division fut relâchée à l'Ile-au-Roi, où elle répara ses avaries. Quelques jours plus tard, nous fîmes route pour Batavia. Dans la traversée, nous capturâmes un vaisseau de la Compagnie anglaise, le Pigot, qui essaya en vain de nous tromper en arborant le pavillon danois. Mon cousin, fidèle à son système d'éducation, me fit immédiatement passer sur cette prise.
En arrivant à Batavia nous trouvâmes la corvette la Brûle-Gueule, capitaine Bruneau de la Souchais.
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