Voyages, aventures et combats/Chapitre 5

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Départ pour l’île de France - Relâche et combat à la rivière Noire - Ressources de l’Hermite - Rentrée au Port-Maurice


La pénurie dans laquelle nous nous trouvions faisait pour nous du séjour à terre plutôt une longue privation qu’une distraction : nous préférions rester à bord.

Je m’empressai, néanmoins, le jour même de notre arrivée, de demander la permission de descendre, et je courus chez la veuve Encarnacion m’informer de Kernau. Je trouvai la vieille femme fumant toujours un gros cigare. Dès qu’elle m’aperçut, elle éclata une seconde fois en sanglots.

— Ah ça ! lui dis-je, qu’avez-vous donc à pleurer, aurait on encore enlevé votre fille ?

— Hélas ! oui, encore une fois… Ma pauvre Gloria va finir par en prendre l’habitude, et elle ne pourra plus rester avec moi… Que je suis malheureuse…

— Et quel est le nouveau ravisseur ?

— Le señor Kernau, donc !

— Ah, bah ! Et avez-vous des nouvelles de lui ?

— Aucune. On m’a rapporté qu’il s’était embarqué sur un corsaire espagnol… J’ignore si cela est vrai…

Toutes les démarches postérieures que je fis pour retrouver mon matelot ne furent pas couronnées d’un meilleur succès que cette tentative, et je dus repartir de Cavit sans avoir pu me procurer le moindre renseignement sur son compte.

De Cavit, la Preneuse et la Brûle-Gueule firent relâche à Batavia ; puis de Batavia, elles appareillèrent pour l’île de France. Notre traversée fut heureuse et nous arrivâmes sans accident aucun en vue de l’île ; c’était à la tombée de la nuit. Le capitaine l’Hermite, n’apercevant aucun croiseur, dirigea la route de manière à attaquer le port Maurice au N.-O. en passant sous le vent de la colonie.

Cependant, comme d’un instant à l’autre nous pouvions nous trouver en présence de l’ennemi, nous nous tenions sur nos gardes : nous fîmes bonne route toute la nuit.

Le soleil éclairait à peine encore l’horizon de ses premiers rayons lorsque nous apprîmes, le lendemain matin, par les signaux du port, que la colonie était bloquée par une division anglaise, composée de deux vaisseaux de guerre, d’une frégate et d’une corvette.

Par bonheur, les navires ennemis se trouvant au large, nous pûmes gouverner vers le petit port de la rivière Noire ; seulement, pour gagner le fond de la baie, à peine abritée par deux petites pointes, il fallait louvoyer, et les Anglais, meilleurs marcheurs que nous, nous gagnaient main sur main. Notre perte semblait certaine. Heureusement que l’Hermite nous commandait, et qu’avec lui, je l’ai déjà dit, on pouvait toujours compter sur les ressources du génie uni au courage.

Le capitaine l’Hermite, qui connaissait la côte et savait qu’il y avait assez d’eau pour nous, comprit tout de suite que l’ennemi placé sous le vent ne pouvait nous couper le chemin et qu’il lui devenait facile, sinon d’éviter quelques bordées anglaises, au moins de mettre ses deux navires en sûreté.

En effet, louvoyant bord sur bord, nous eûmes bientôt à endurer le feu ennemi, depuis onze heures du matin jusqu’à quatre heures du soir, sans qu’il nous fût possible de lui répondre autrement qu’avec nos canons de retraite.

À quatre heures nos deux navires s’embossèrent, et présentant le travers à la division anglaise, commencèrent à engager le feu avec plus de régularité.

Les bordées se succédèrent sans interruption jusqu’à six heures du soir ; toutefois, comme nous étions à trois quarts de portée, nous n’eûmes pas trop à en souffrir.

Le crépuscule venu, les Anglais, voyant l’impossibilité de s’emparer de nous pour le moment, dans la position que nous occupions, orientèrent enfin pour gagner le large.

Cette retraite, qui pouvait cacher un piège, car, la côte n’étant pas armée, nous nous attendions presque à une descente nocturne, ne nous fit négliger aucune précaution de sûreté.

Le lendemain, au point du jour, nos deux navires installèrent leurs embossures de manière à pouvoir spontanément présenter les batteries au large, et recevoir dignement l’ennemi, s’il se présentait pour entreprendre une attaque sérieuse. Bloqués comme nous l’étions, et assez semblables à une souris guettée par un chat, notre position ne laissait pas, quoique nous eussions eu le bonheur d’échapper la veille à l’ennemi, d’être toujours extrêmement critique : personne n’entrevoyait la façon que nous parviendrions à en sortir.

Seulement, les équipages, avec cet instinct exquis, et, pour ainsi dire, infaillible, que l’habitude du danger donne aux marins, avaient tout de suite apprécié et jugé l’Hermite, et se reposaient pleins de confiance sur lui, persuadés que, tant qu’il serait vivant, ils n’avaient pas à craindre de tomber entre les mains des Anglais.

En effet l’Hermite confirma cette opinion en prenant une précaution à laquelle personne n’avait songé et qui nous mit complètement en sûreté en triplant nos moyens de défense. Il mit les équipages à terre, fit creuser les récifs de la pointe de la baie la plus avancée, et y plaça une batterie composée de quatorze canons de 18 de la Preneuse et de dix de 12 de la Brûle-Gueule.

À ces canons, qui n’étaient d’aucune utilité à bord des deux navires, car leur position ne leur permettait de se servir que d’une batterie, il joignit la moitié des équipages.

— À présent, dit-il lorsque ces préparatifs furent terminés, nous pouvons attendre la visite de messieurs les Anglais sans la moindre crainte.

L’inquiétude, parmi nous, avait été remplacée par l’ennui, et nous ne souhaitions rien tant que le retour de l’ennemi, pour en finir enfin avec lui et pouvoir rentrer dans le port Maurice. Pendant huit jours, il se fit attendre; mais le huitième jour, s’étant préparé de longue main, il se présenta, se croyant tout à fait assuré du succès. Une triste désillusion l’attendait.

À son attaque brusque et formidable, nous répondîmes d’abord par un tel feu de nos deux navires, qu’un moment il s’arrêta presque surpris et humilié, ne pouvant se figurer qu’une seule frégate et une seule corvette osaient soutenir sérieusement un combat dans lequel les forces étaient si disproportionnées ; puis, lorsque tout à coup notre batterie de terre construite à fleur d’eau, c’est-à-dire à l’abri des coups de l’ennemi, joignit au nôtre son feu, dont pas un coup n’était perdu, la stupéfaction des Anglais se changea en fureur, et ils redoublèrent d’efforts.

Fureur impuissante et efforts inutiles ! Leur acharnement ne contribua, en les tenant plus longtemps sous notre feu, qu’à doubler leurs pertes et à augmenter leur honte ! Avant la fin du jour l’Anglais était obligé d’abandonner le combat et de lever, par suite de l’état déplorable dans lequel il se trouvait, le blocus de la colonie et sa croisière. Quelques jours après, nos deux navires entraient triomphalement au port Maurice ou N.-O. au milieu des acclamations de la population entière. Ce beau fait d’armes de l’Hermite est connu sous le nom de combat de la rivière Noire.


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