Voyages, aventures et combats/Chapitre 9

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Déception – Trahison – Rencontre de l’ennemi – Chasse – Naufrage – Combat – Destruction de la Preneuse – L’Hermite est fait prisonnier


Le 10 décembre fut un bien beau jour pour nous : un peu avant la tombée de la nuit, nous vîmes éclore à l’horizon, entre nous et le soleil couchant, la silhouette bleuâtre de notre terre promise ! Je ne puis dire les transports joyeux que cette vue excita parmi l’équipage : ils tenaient de la folie ! Un matelot en perdit, littéralement parlant, la raison.

Une fois la situation de la frégate bien reconnue, on orienta la voilure de manière à pouvoir entrer au Grand-Port le lendemain matin, si par hasard la colonie se trouvait bloquée.

La navigation de cette nuit fut douce et paisible ; les regards des hommes de garde se portaient avec autant d’anxiété que de vigilance vers la terre, afin de bien s’assurer qu’aucun signal, nous annonçant un danger, ne nous était fait. Au sommet des mornes, l’on ne voyait briller que des feux isolés et tremblants, ceux des habitations des colons et des planteurs.

Le 11, au point du jour, et je crois que peu de matelots avaient dormi la nuit qui venait de s’écouler, la Preneuse hissa son numéro pour se faire reconnaître. Quelques instants après, les vigies des montagnes apprenaient au gouverneur notre arrivée et notre position, c’est-à-dire que nous nous trouvions à trois lieues du Grand-Port, faisant route pour le port N.-O. ou Maurice. À dix heures le vent du large avait remplacé la brise de terre, et nous voguions bon frais vers la capitale des Îles, quand soudain deux voiles, masquées jusqu’alors par la côte, apparurent à nos yeux.

Toutes les longues-vues du bord se dirigèrent avec empressement, on me croira sans peine, vers ces deux navires, et restèrent longtemps braquées sur eux ; l’équipage attendait en silence le résultat des observations de ses officiers. M. Graffin fut le premier qui prit la parole.

— Ma foi, capitaine, dit-il, je ne sais si je me trompe, mais il me semble de toute évidence, au contour des formes de ces deux bâtiments, à l’élévation de leur mâture, à la symétrie de leur gréement, à la sévérité de leur installation, et par-dessus tout à la promptitude qu’ils viennent de déployer en se couvrant de voiles, que ce sont deux vaisseaux de ligne… ce qui ne laisse pas d’être assez contrariant… car nous avons tous envie de nous distraire un peu à terre… Bah ! après tout, on se distrait aussi pas mal avec les Anglais…

— En effet, messieurs, s’écrie bientôt après l’Hermite en s’adressant à ses officiers, M. Graffin ne se trompe pas… ces navires sont véritablement deux vaisseaux anglais ! N’êtes-vous pas de cet avis ?

— Oui, capitaine, répondent tous les officiers, ce sont des vaisseaux anglais : le doute n’est pas possible.

Cette apparition a frappé l’équipage comme un coup de foudre, lorsqu’il a vu les vaisseaux pincer le vent dans l’intention de nous couper le chemin.

— Quoi ! s’écrie l’Hermite, auriez-vous donc peur, enfants, des Anglais ! Ils sont plus forts que nous, pensez-vous ; eh ! mon Dieu, tant mieux ! Nous aurons moins le regret de fuir devant eux si nous parvenons à leur échapper, et plus de gloire à acquérir si le combat devient inévitable.

— Changeons-nous de route, capitaine ? demanda M. Dalbarade.

— Non, monsieur ; car à la faveur du vent du S.-E., en ce moment bien établi, nous pouvons espérer d’échapper à ces vaisseaux en nous réfugiant sous le canon des forts du Port. Mais quoi ! continue l’Hermite avec amertume en s’adressant aux officiers, il existe, probablement depuis quelque temps déjà, une croisière anglaise établie en vue de la colonie, et l’on ne nous a pas avisés de sa présence par des signaux de nuit ! Cela est un fait aussi honteux qu’incroyable ! un fait qui, je l’avoue, jette des doutes dans mon esprit et justifie cette rumeur publique, à laquelle j’aurais rougi d’ajouter foi jusqu’à ce jour, que l’espionnage anglais enveloppe en entier d’un vaste réseau l’île de France.

L’Hermite, humilié en songeant à une trahison française, abaisse tristement son regard et garde le silence. Je ne sais si je me trompais, mais il me sembla que, pour la première fois depuis que je le connaissais, je le voyais abattu et découragé devant le danger. Qui sait s’il n’éprouvait pas un de ces navrants et prophétiques pressentiments auxquels sont surtout sujets les hommes d’élite !

Vers midi, on acquit la triste certitude que les deux vaisseaux qui nous chassaient avaient sur nous l’avantage d’une marche supérieure. La Preneuse approchait le Coin de Mire, situé à égale distance entre le Grand-Port et le Port Maurice.

— Monsieur Dalbarade, dit le capitaine à son lieutenant en pied, faites gouverner entre le Coin de Mire et la côte, afin que nous puissions entrer dans le chenal ; cela raccourcira pour nous le chemin du port, tout en nous éloignant de l’ennemi. Je sais que le chenal est peu fréquenté par les vaisseaux de haut bord ; toutefois, l’on n’y connaît pas d’écueil… Notre position nous commande impérieusement d’en tenter le passage.

Cette manœuvre était en effet hardie ; mais comme avec l’Hermite, moins qu’avec tout autre capitaine encore, on obéissait et on ne discutait pas, on l’exécuta à l’instant.

Chaque homme gagne sa place de service et deux officiers se mettent en vigie sur les bouts des basses vergues. Un grand silence règne à bord : on jette les plombs de sonde des deux côtés du navire, et le chant monotone des sondeurs est le seul bruit qui retentisse sur la Preneuse.

Bientôt l’équipage se dédommage de son silence en poussant un cri de joie. La frégate vient de franchir la passe sans le moindre incident : nous avons gagné une lieue sur l’ennemi ! Que Dieu nous accorde encore deux heures de vent de S.-E., et nulle puissance humaine ne pourra plus nous empêcher de jeter l’ancre au mouillage à bout de bordée.

Le désespoir, et pour être plus exact le sombre abattement qui s’était emparé de l’équipage à l’apparition des deux vaisseaux, commence à se dissiper ; déjà nous laissons en poupe la majeure partie des eaux qui séparent le Coin de Mire du port Maurice ; naviguant par huit brasses sur une mer d’émeraude, et serrant le vent autant que possible sous les risées odorantes qui découlent des agrestes collines que nous côtoyons, et dont la physionomie pittoresque et mobile change à chaque instant d’aspect, nous sentons, en respirant ces pénétrants parfums, l’espoir nous revenir au cœur ; nous nous croyons presque déjà à terre. Cela ne nous empêche pas toutefois de rivaliser avec nos chasseurs à qui portera, d’eux ou de nous, le plus de toile.

Bientôt nous voyons à découvert les redoutables forts de l’île aux Tonneliers, qui protègent la rade, et nous sommes au milieu de la baie du Tombeau, chantée par Bernardin de Saint-Pierre, quand tout à coup la brise, jusque-là vive et régulière, s’éteint complètement.

Ce contretemps répand de nouveau la consternation parmi nos hommes. Chacun se désespère en voyant la frégate si près de terre, livrée aux chances périlleuses d’un calme plat. Pendant la durée du flot, qu’allons-nous devenir ? Telle est la question que chacun se pose avec anxiété, sans pouvoir la résoudre. Cependant on espère que le vent reprendra vigueur, mais on l’espère faiblement ; nous avons été déjà si rudement traités par la fatalité, que nous n’osons plus compter sur aucune bonne chance. Et dire que si nous avions eu une heure de plus de vent, nous étions sauvés !…

Hormis les huniers, toutes les voiles sont suspendues à leur cargue ; les hommes placés à la manœuvre attendent, dans un morne silence, que la brise s’élève d’un côté ou de l’autre. L’attention de l’Hermite est partagée entre les soins du navire et les mouvements de l’ennemi, qui, favorisé par le souffle mourant du S.-E., s’approche de nous. Cependant la distance qui le sépare de nous est trop considérable pour que nous ayons à redouter ses attaques avant quelques heures ; oui, mais la marée monte, mais le flot nous drosse vers le rivage : qu’allons-nous devenir ?

Un dernier sujet de crainte préoccupe surtout l’équipage : l’Hermite, les yeux brillants et abattus tout à la fois, le teint décoloré, les traits altérés, est évidemment sous le coup d’une grave maladie ou du moins d’un violent malaise ; comment sortirons-nous de notre position critique sans le secours de son génie ? Tous les yeux suivent et épient avec anxiété ses moindres mouvements. On devine le combat intérieur que livre en lui la nature au sentiment de la gloire ! Plusieurs fois il est obligé de s’appuyer contre les bastingages, mais chaque fois il se redresse de toute la force de sa sublime énergie. Quant à moi, j’ai confiance ; je me dis que tant que l’ennemi sera en face de nous, l’Hermite l’emportera sur la fièvre qui le consume ! Ah ! si nous n’avions pas besoin de lui, si nous ne nous trouvions pas en danger, je suis certain que la maladie le tiendrait déjà terrassé sur son lit de souffrance.

Depuis dix minutes la Preneuse était dans une inaction complète, lorsque, par un effet prévu, au reste, mais sur lequel nous n’osions plus compter, tant nous désespérions de notre chance, le calme gagnant le large vint suspendre aussi la marche de nos ennemis. Cet événement est célébré par nous comme un triomphe ; car désormais, de quelque côté que souffle la brise, les Anglais ne pourront plus nous empêcher de nous mettre sous la protection des batteries de la côte. Seulement si le calme continue, un autre danger nous menace : nous serons forcés de mouiller sur un fond de madrépores tranchants (ou corail) qui, en quelques heures, couperont nos câbles ; dans ce cas, nous échouerons à une demi-lieue de terre et nous tomberons infailliblement entre les mains des Anglais.

L’Hermite, je ne dirai pas troublé, mais au moins agité, fixait un regard inquiet vers le ciel et interrogeait les nuages, quand une subite rafale venant tout à coup du large, masque nos voiles et nous menace, tant nous étions près de terre, de nous jeter à la côte.

La sonde donnait alors dix brasses, le fond diminuait de plus en plus, et comme nous étions sans pilote côtier, notre position s’aggravait à chaque nouvelle minute.

— Une seule manœuvre peut nous sauver, dit l’Hermite en s’adressant à M. Dalbarade ; faites mouiller de suite l’ancre de jet au large ; on embarquera son grelin à l’embelle, pour nous contretenir dans l’abatée que nous allons faire vers la terre ; et prenant alors bâbord amure, nous courrons au large pour revirer ensuite vers le port si la risée continue à souffler du même point. Aussitôt les voiles mises en ralingue, derrière poussent rapidement le navire vers la terre, l’ancre de jet fait bonne tête ; mais, nouveau sujet d’alarme, la sonde ne donne plus alors que sept brasses ! Il ne nous reste donc que quinze pieds d’eau environ sous la quille, pour parcourir un fond que nous ne connaissons pas et qui diminue progressivement d’une façon effrayante.

Bientôt, cependant, la frégate, après avoir décrit une longue courbe vers le rivage, commence à cingler au large. Bon espoir et patience. Encore quelques minutes de cette route, puis on revirera pour entrer ensuite vent arrière dans le Port Louis ; mais, hélas ! malgré tant de précautions, la Preneuse a été entraînée très près de la côte. À peine les voiles sont-elles boulinées, qu’un froissement subit de la quille fait battre tous les cœurs et renverse nos espérances.

Un seul cri, poussé spontanément par tout le monde, retentit sur le pont : « Nous touchons ! »

— Silence ! commande l’Hermite.

Les coups de talon que donne la frégate se succèdent avec rapidité et font vibrer la mâture ; l’avant du navire tourne vers la terre et sa marche est arrêtée : le vent fraîchit du large.

En quelques minutes la population de l’île accourt de toutes parts et couvre partout le pourtour de la baie.

— Messieurs, dit l’Hermite, qui dans ce moment critique oublie le mal qui l’accable pour ne plus s’occuper que du salut de la frégate, nous ne devons maintenant songer qu’à une seule chose : tirer le meilleur parti possible de notre position. Il faut tenter par tous les moyens de forcer la frégate à présenter le travers au large, de manière qu’elle puisse se défendre.

En conséquence, les voiles sont aussitôt serrées et les embarcations mises à la mer. On aperçoit alors l’énorme pâté de corail qui enchaîne la carène du vaisseau. La chaloupe va mouiller au large une ancre de bossoir.

— Tout ce que je demande, messieurs, dit l’Hermite en s’adressant à ses officiers, c’est de pouvoir combattre ! Combattre est ici toute la question ! que notre malheur, qui retombe sur la France, ne soit pas au moins tout à fait gratuit ; profitons-en pour maltraiter de telle façon l’ennemi qu’il soit forcé de lever sa croisière. Vous me direz que nous avons affaire à des forces supérieures écrasantes ! Qu’importe ! N’est-ce pas à quelques lieues à peine de cette même place où nous nous trouvons, que la Cybèle et la Prudente, il y a de cela quatre ans, firent abandonner le champ de bataille et lever la croisière aux vaisseaux anglais le Diomède et le Centurion ! Je vois dans ce rapprochement un présage de bon augure ! Je ne vous recommanderai pas le courage, messieurs, je vous connais et je vous estime tous trop pour cela, mais je vous prêcherai la confiance. La confiance est la moitié du succès.

L’Hermite parlait encore quand une embarcation, accostant la frégate, y déposait un des aides de camp du marquis de Sercey, M. Olivier.

— Capitaine, dit ce dernier en s’adressant à l’Hermite, l’amiral, en ce moment sur le débarcadère, m’envoie vous demander quels sont les secours dont vous avez le plus pressant besoin.

— Je manque de tout, un simple coup d’œil suffira pour vous convaincre de cette vérité, lui répond l’Hermite, mais je ne demande qu’une chose : des combattants ! J’aurais désiré communiquer avec l’amiral Sercey pour prendre ses ordres ; je regrette de ne pouvoir quitter mon poste pour aller le trouver sur la plage. Veuillez lui présenter mes excuses.

— Capitaine, dit en rougissant un peu M. Olivier, l’amiral vous donne carte blanche.

— L’amiral me donne carte blanche ! Veuillez, en ce cas, monsieur, ajouter aux excuses que je vous ai prié de lui transmettre, l’expression de ma profonde reconnaissance. Carte blanche ! c’est-à-dire que l’on me permet de vaincre avec ma frégate désemparée, deux vaisseaux anglais !… Je n’ai certes pas à me plaindre !

L’Hermite s’arrêta alors devant la contenance embarrassée de l’aide de camp ; puis, après un court silence, il reprit en changeant complètement de ton :

— Monsieur Olivier, je vous charge de faire enlever du bord tous les blessés, tous les malades, et de m’envoyer tout de suite des canonniers, des vivres frais et de l’eau. Allez.

L’aide de camp s’inclina et s’empressait d’obéir ; mais l’Hermite, le cœur ulcéré, se retourne vers lui, et d’une voix que j’entends encore :

— J’espère, monsieur, lui dit-il, que l’amiral nous fera l’honneur d’assister, du débarcadère, au combat qui va avoir lieu : sa présence ne peut manquer de doubler la force de l’équipage !

L’Hermite, affranchi de toute entrave à ses volontés, ordonne alors que l’on se prépare à jeter à la mer tous les objets du bord qui pourraient gêner ou seraient inutiles pendant le combat à outrance qui va se livrer.

À ce commandement, chacun se met à la besogne ; mais, hélas ! les hommes nous manquent, et les renforts que l’on nous envoie, expédiés à pied, du port N.-O., sont obligés de faire un long circuit pour nous rejoindre et ne nous arrivent que lentement. Notre équipage supplée au manque de bras par son zèle et son ardeur, seulement ses efforts affligent notre capitaine, car il craint qu’au moment de la lutte nos hommes, trop fatigués, n’y puissent plus prendre une part aussi active ; et c’est surtout sur son équipage que l’Hermite compte pour sortir à l’honneur de la France de notre position critique, presque désespérée.

Bientôt la mer montante touche à sa plus haute élévation, le vent du S.-E., qui nous a manqué au moment suprême où il pouvait nous sauver, succède à la brise du large ; et les vaisseaux anglais, lancés d’abord vers nous avec vitesse, louvoient maintenant pour rallier la côte.

Une crainte terrible tourmente en ce moment tous les esprits : on redoute que la frégate, jusqu’alors en équilibre, quoique vacillante et asséchée par le reflux, tombe vers le large et rende, par ce malheur, la défense complètement impossible.

Enfin tout est prêt, l’ordre est donné pour opérer un allègement général : on jette à la fois hors du bord tous les canons du gaillard, tous les objets inutiles au service de l’artillerie ; on défonce les pièces d’eau ; leur contenu se répand dans la cale, que nos quatre pompes vident au fur et à mesure ; on vire en même temps sur l’ancre de bossoir, et les charpentiers attaquent à grands coups de hache le pied des mâts chancelants au tangage. Bientôt ces géants des forêts, sapés à la base, privés d’appui et poussés à la mer par les rafales, s’inclinent avec de longs craquements et tombent en soulevant des montagnes d’écume.

Par malheur le grand mât et celui de misaine, déracinés les premiers, arrachent avec une telle violence le mât d’artimon, encore debout, qu’il parcourt, semblable à une irrésistible avalanche, le gaillard d’arrière, tuant et blessant sur son passage plusieurs hommes virant au cabestan, pour aller ensuite se rompre sur les passavants de tribord. L’Hermite est violemment précipité du haut de son banc de quart sur le tillac.

— Virez à force, virez toujours, mes amis, s’écrie-t-il en se relevant avec peine et en cherchant son porte-voix échappé de ses mains meurtries et ensanglantées ; virez encore, enfants !… Je ne suis pas blessé… courage !… La frégate évite, et les Anglais ne l’auront pas.

En effet, les moyens mis en jeu avaient été calculés avec une si grande exactitude, que, cédant à la fois aux efforts du cabestan et du délestage, la Preneuse présente alors au large sa double ceinture de canons.

Un hourra salue cette heureuse réussite, car à présent que le combat est un fait décidé, inévitable, nos hommes ne songent plus à leurs rêves, à leurs projets ; ils ne pensent qu’à se montrer dignes de l’Hermite et à se venger sur les Anglais des malheurs de notre croisière.

Bientôt les canons de la batterie de bâbord remplacent ceux des gaillards de tribord : en ce moment le chef de timonerie Huguet annonce que la mer commence à baisser.

— C’est bien, répond tranquillement l’Hermite, nous sommes prêts.

Puis s’adressant à messieurs Dalbarade et Rivière :

— Faites hisser le reste des pièces de la batterie, leur dit-il, moi je vais travailler avec messieurs Fabre, Raoul, Graffin, Viellard et Breton à accorer la frégate du bord du large.

L’équipage continue à rivaliser de zèle en exécutant, de concert et avec un entrain merveilleux, les travaux d’urgence. La mer, unie comme un étang, laisse la frégate immobile. L’Hermite, oubliant et la fièvre qui le dévore, et les graves contusions que la chute du mât d’artimon lui a occasionnées, se multiplie dans les embarcations où sont réunis les charpentiers et les hommes d’élite, pour faire établir sous ses yeux les béquilles destinées à maintenir la Preneuse dans une position verticale.

Malgré le zèle des travailleurs, malgré la puissante excitation que leur causent les conseils et les exhortations de leur capitaine, et qui les fait doubler de promptitude dans l’exécution de ces préparatifs, à peine notre nouvelle batterie est-elle installée sur les gaillards et les passavants de tribord, qu’un épais nuage de fumée déchiré par la flamme nous annonce que les Anglais sont à portée de canon et que le combat commence.

— Ma foi, Garneray, me dit en souriant M. Graffin en passant près de moi, j’espère que vous devez être content. Voici une nouvelle commande de tableaux que vous apportent les Anglais. Cette fois-ci, ce ne sera plus avec de l’eau, mais bien avec du vin généreux que nous arroserons vos productions. Examinez donc, avec attention, comment les choses vont se passer. Quant à moi, ajouta M. Graffin en se frottant les mains d’un air joyeux, je crois que ça sera vraiment joli !

Un sujet de tableau, qui eût été, certes, préférable, pour un peintre de talent, à la reproduction des volcans enflammés qui allaient vomir leurs flammes et leur lave, c’était M. Graffin lui-même.

Ce jeune homme à l’œil hardi et brillant, au front resplendissant d’une noble et chevaleresque audace, au sourire doux et joyeux pendant le combat, présentait certes un motif d’étude d’un effet saisissant. M. Graffin, selon son habitude, avait dans la prévision d’un amarinage ou d’une lutte à l’arme blanche apporté le plus grand soin à sa toilette. Sa maxime était que pour soutenir dignement l’honneur de la France on devait se montrer avec tous ses avantages à l’ennemi.

Il était environ trois heures lorsque le feu commença.

L’effectif des forces de la Preneuse, y compris les renforts que nous avons reçus, se compose d’environ deux cents hommes.

À bâbord, du côté du rivage, et par conséquent à l’abri du feu de l’ennemi, stationnent la chaloupe consacrée aux blessés et à la réserve des marins et quelques légères embarcations destinées à entretenir les communications avec la terre.

Bientôt nous voyons briller les uniformes des artilleurs français sur les pointes de la baie ; on y installe précipitamment des batteries pour nous venir en aide. À cette vue, l’Hermite ne peut s’empêcher de lever les épaules d’un air de pitié.

— Ces canons de petit calibre nous seront inutiles… ils sont hors de portée.

En effet, ces pièces ne tardèrent pas à ouvrir leur feu et je pus me convaincre, pendant une éclaircie de fumée, que leurs boulets n’arrivaient pas jusqu’aux vaisseaux ; n’importe : nos hommes de la batterie ignorent ce fait, et cet appui qu’ils croient posséder à terre stimule leurs efforts et augmente leur confiance. Au reste, jamais combat ne s’est engagé avec plus de vivacité que celui que nous livrons en ce moment. Les renforts que nous avons reçus veulent se montrer dignes de notre équipage ; nos hommes ont une revanche à prendre sur les Anglais pour nos désastres de la baie de Lagoa : tous savent que le pourtour de la baie est recouvert par la population entière de l’île de France, que des milliers d’yeux épient leur contenance, comptent leurs coups, contemplent leurs prouesses. La rage, la vengeance et l’amour-propre sont en jeu. On se fera tuer jusqu’au dernier ; on ne se rendra jamais.

Au reste, notre position est loin d’être désespérée. Maintenant que la Preneuse est immobile sur sa quille et sur ses appuis, à portée de recevoir des secours de toute espèce, elle peut soutenir dignement le feu des quatre-vingts canons de gros calibre qui vomissent sans relâche sur elle la flamme et le fer. Et puis, l’Hermite, avant de commencer le combat, nous a prévenus que tant qu’une des vingt-trois pièces de 18 qui arment notre frégate-citadelle pourra faire feu nous n’abaisserons pas nos couleurs nationales : il faut donc, pour nous vaincre, que l’ennemi nous démolisse sur place.

Depuis deux heures que dure la canonnade, nos hommes sont admirables de zèle et d’ardeur : aveuglés par la fumée, accablés par une chaleur brûlante, ils ont jeté bas leurs vêtements, et ressemblent à des démons dansant dans une fournaise. La plupart, en glissant sur les cadavres de leurs camarades gisant dans la batterie, se sont relevés couverts de sang : c’est affreusement beau à voir.

Que cette fois la fatalité reste neutre, et nous sommes définitivement vainqueurs, car notre tir, dirigé avec une rare adresse, a déjà depuis deux heures causé les plus grands ravages à l’ennemi. Par moments même le feu des Anglais s’arrête pendant quelques secondes ; les vaisseaux doivent se consulter entre eux pour savoir s’ils continueront un combat dont les conséquences peuvent être si désastreuses pour eux en cas d’insuccès, et leur donner un si mince avantage en cas de réussite.

L’Hermite se tient presque constamment dans les porte-haubans de tribord, pour surveiller l’état des appuis qui soutiennent la frégate : plusieurs, que l’on ne peut remplacer, sont, hélas ! brisés par les boulets anglais ; mais notre capitaine cache, sous l’air de la plus profonde indifférence, cette découverte qui le désole, et que nous n’apprendrons que plus tard.

Une seule fois j’ai un soupçon de ce qui se passe en surprenant un regard qu’échangent entre eux l’Hermite et Dalbarade ; ce regard, quelque rapide qu’il soit, est si plein d’anxiété et d’angoisse, qu’il vaut à lui seul une longue explication. Au reste, nos marins, ignorants de ce qui se passe en dehors du bord, continuent leur feu avec un redoublement d’énergie qui ne se comprend pas et qui soulève les applaudissements frénétiques de la population couvrant le pourtour de la baie et assistant, remplie d’admiration et d’émotion, au sublime spectacle de ce combat.

La voix de l’Hermite, qui, je l’ai déjà dit lors de l’affaire avec le Jupiter, tranche par sa netteté sur le bruit du canon, ne cesse de retentir ; elle encourage l’équipage et lui promet la victoire ! Hélas ! n’est-ce pas encore là peut-être un généreux mensonge ?

Quant à moi, quoique cette voix m’électrise, ce n’est pas elle qui préoccupe le plus mon attention : ce sont les yeux de l’Hermite ! Depuis que j’ai surpris entre M. Dalbarade et lui ce muet échange de désespoir, une crainte vague, quoique poignante, s’est emparée de moi ; je m’attends à chaque instant à une affreuse catastrophe. Hélas ! l’événement ne tarde pas à donner raison à mes prévisions. Un immense cri de désespoir et de douleur retentit sur la frégate : plus d’espoir ; nous sommes perdus ! la Preneuse, privée de ses appuis, tombe tout d’un coup sur son flanc de tribord en refoulant à grands sillons la mer au loin !

Un moment de confusion et de stupeur inexprimables s’ensuit ; nos hommes échappent avec beaucoup de peine à l’eau qui envahit leurs postes, et se réfugient sur le côté de bâbord ou sur la carène ; nos batteries sont submergées ; nos ponts sont mis à découvert. L’Anglais n’en continue pas moins son feu.

Après ce malheur sans remède, que ni l’intégrité ni le génie ne peuvent surmonter, toute résistance nous est devenue impossible : il ne nous reste plus, comme aux gladiateurs romains, qu’à mourir avec dignité.

— Eh bien ! Garneray, me dit en ce moment d’une voix navrante l’enseigne Graffin, qui comme moi s’est mis à l’abri de la mer sur le flanc de bâbord, voilà donc notre pauvre Preneuse à tout jamais perdue ! Ah ! c’est comme si j’assistais à la mort de ma mère ! Bonne frégate ! Depuis sa mise à l’eau, je ne l’ai pas quittée d’un jour… Elle va donc tomber entre les mains des Anglais ? Oh ! non, c’est impossible… L’Hermite est vivant, l’Hermite nous commande, nous ne nous rendrons pas !…

Cependant, comme si notre intrépide et malheureux capitaine ne voulait pas laisser plus longtemps une lueur d’espérance à M. Graffin, celui-ci n’avait pas achevé de manifester son espoir, que l’Hermite envoyait à terre les débris mutilés ou sanglants de son vaillant équipage.

— Abandonner la frégate ! s’écrie alors M. Graffin en s’élançant sur le pont, jamais ! capitaine… jamais !…

— Monsieur Graffin, lui répond l’Hermite d’une voix sévère, quand je dis : Je veux, il n’y a plus qu’à se taire et à obéir.

— Oui, c’est vrai… c’est juste, capitaine… Mais enfin que va devenir notre pauvre Preneuse ?

La Preneuse, monsieur, ne craignez rien, ne tombera pas au pouvoir de l’Anglais.

— Que me dites-vous là, capitaine ! s’écrie l’enseigne avec une émotion profonde.

— La vérité. Tout est disposé pour incendier la frégate !

— Incendier la frégate, capitaine !… Ah ! voilà qui est bien… merci…

Puis, après quelques secondes :

— Mais qui mettra le feu, capitaine ?

— Moi, monsieur, qui veux, vous entendez, qui veux rester seul et le dernier à bord. Partez… Une embarcation restera pour me recueillir… Encore une fois, partez ! vous dis-je…

— Partir, capitaine ! partir lorsque les boulets et la mitraille de l’ennemi pleuvent sur nous !… Partir en vous abandonnant… nous, vos officiers… jamais ! s’écrie l’enseigne avec une énergie pleine de sensibilité.

— Non, jamais !… répètent les autres officiers, M. Dalbarade en tête, jamais !…

L’Hermite, en présence de ce dévouement, est attendri : une larme tremble dans ses cils.

— Eh bien, restez, messieurs, répond-il brusquement en se retournant vers son état-major. Au fait, vous êtes dignes de cet honneur.

Les six officiers qui sont près de lui en ce moment le remercient avec effusion de cette permission. Graffin est radieux.

Soit que la réaction produite par les efforts surhumains qu’avait faits l’Hermite pour dompter sa fièvre commençât à se déclarer, soit que la douleur de voir le navire confié à sa responsabilité succomber dans la lutte lui eût causé une angoisse trop vive, soit enfin que la défaite fût sonnée, toujours est-il que l’Hermite, malgré ses efforts, malgré sa volonté de fer, pâlit en cet instant et fut obligé de s’appuyer sur l’enseigne Graffin. Pendant quelques instants il lutte contre la nature, mais enfin ses forces l’abandonnent, il penche la tête, ferme les yeux et s’évanouit.

Toutefois, avant de perdre connaissance, il trouve encore la force, soutenu par l’idée fixe qui le domine, d’ordonner à M. Dalbarade d’incendier la Preneuse.

— Monsieur Dalbarade, monsieur Viellard, s’écrie Graffin, aidez-moi à transporter le capitaine dans le canot qui stationne du côté de la terre ; pendant ce temps-là, ces messieurs incendieront la frégate.

Hélas ! malgré les efforts réunis, non pas seulement de l’enseigne et du lieutenant, mais bien de tous les officiers, auxquels je me suis joint, il nous est impossible, à cause de la trop grande inclinaison de la carène du navire, et de l’immobilité complète de l’Hermite, de le porter jusqu’à l’embarcation qui l’attend. Bientôt cette immobilité de notre pauvre capitaine est remplacée par des spasmes nerveux ; ses officiers désolés le couchent sur le pont, et le contemplent douloureusement en silence…

Les moments sont précieux, les secondes valent des heures. M. Dalbarade, après avoir rapidement consulté ses collègues, se décide, avec leur approbation, à faire accoster la yole par la hanche de tribord, qui, comme on le sait, se présente au large du côté de l’ennemi. Malheur ! à peine cette frêle embarcation a-t-elle doublé le couronnement de la frégate que mitraillée par le feu des vaisseaux, elle coule à pic, entraînant au fond de la mer dans ses débris ensanglantés les quelques hommes qui la montent.

Une stupéfaction morne et profonde s’empare des officiers : c’est un bien triste spectacle que celui que j’ai devant les yeux ; tellement triste même, que je ne songe plus à la pluie de mitraille qui tombe à l’entour de nous !

L’Hermite gît étendu du côté de terre entre le banc de quart et le tillac. L’enseigne Graffin, agenouillé près de lui, soutient sa tête. De temps en temps le noble jeune homme secoue par un brusque mouvement du colles larmes qui obscurcissent sa vue, et qu’il ne songe pas, tant son désespoir est grand, à cacher ; puis il fixe alors d’un œil ardent les vaisseaux ennemis, dont on n’aperçoit, à travers un épais rideau de fumée, que les sommets des mâts, et une expression de rage indicible dilate ses narines, relève sa lèvre supérieure et plisse son front.

Oh ! s’il lui était donné de monter à l’abordage, personne ne lui résisterait ; ce serait un lion déchaîné au milieu d’un troupeau. Mais, non, il lui faut, dans son impuissance, ajouter à son désespoir la cruelle souffrance que lui cause la pensée de cette impuissance ! Enfin, n’y tenant plus, il appuie doucement contre le banc de quart la tête de l’Hermite, jette vivement son uniforme sur le pont, et se dirige vers le côté de bâbord.

— Où allez-vous, Graffin ? lui demande M. Dalbarade.

— Je m’en vais chercher à la nage une autre embarcation pour remplacer la yole coulée, répond-il.

— C’est une idée. Allez !

À peine M. Graffin a-t-il fait deux pas, qu’il s’arrête subitement en portant vivement la main sur son cœur.

— Vous êtes blessé, lui crie M. Raoul.

— Oh ! ce n’est rien, répond-il en voulant continuer sa route.

Mais ses forces trahissent sa volonté, il recule et tombe à côté de l’Hermite. Un flot de sang coule à gros bouillons de sa poitrine, qui a été frappée en plein par un biscaïen. Alors se passa une scène navrante, et que je n’oublierai jamais.

L’Hermite, phénomène inexplicable de ce mystérieux fluide sympathique que l’on ne connaîtra jamais, au moment même où l’infortuné Graffin s’affaisse près de lui, ouvre les yeux en l’appelant par son nom : il était privé de connaissance lorsque le fatal biscaïen a frappé l’enseigne, et il sait que l’enseigne est blessé !

— Me voici, capitaine, près de vous, répond l’héroïque jeune homme en essayant d’affermir sa voix. Ce n’est rien… ne faites pas attention… une politesse des Anglais, qui, sachant l’horreur qu’ils m’inspirent, me dispensent d’une visite chez eux…

M. Graffin, qui a prononcé ces mots avec effort, tout en essayant de sourire, s’arrête épuisé.

— Pauvre ami ! dit l’Hermite, qui attire par un mouvement paternel la tête du malheureux contre sa poitrine.

Dès ce moment le capitaine est vaincu ; l’homme bon et excellent jusqu’à l’abnégation a triomphé de lui : l’Hermite pleure comme un enfant.

— Ce n’est rien, commandant, répète Graffin, qui s’oublie pour consoler l’Hermite : une égratignure… j’en guérirai… et je prendrai ma revanche… sous vos ordres… La voix du pauvre blessé devient de plus en plus faible : cependant il parvient à dominer sa faiblesse et reprend bientôt, en s’arrêtant péniblement à chaque parole qu’il prononce :

— Au fait, capitaine, à quoi bon vouloir vous tromper ? ma blessure est trop indiscrète pour pouvoir être dissimulée. Oui, je vais mourir… c’est vrai… J’ai une grâce à solliciter de vous… ne me refusez pas… Laissez-moi poursuivre sans m’interrompre… Je voudrais… être enseveli dans les couleurs nationales… là, à cette même place où je suis… au banc de quart. Je voudrais… je voudrais que l’on me laisse sur la frégate… Me le promettez-vous ?

— Oui, Graffin !… vos derniers souhaits seront fidèlement et religieusement exécutés, répond le capitaine, je vous le jure…

— Merci… capitaine… Oh !… si jamais… si jamais… vous voyez ma bonne mère… dites-lui… que… que… je suis tombé… comme doit tomber un officier français… la face tournée vers l’ennemi… que j’ai pensé à elle, que je n’ai pas souffert !…

L’enseigne s’arrêta un moment, puis reprit en se retournant vers les cinq officiers ses collègues :

— Merci, messieurs, de l’amitié que vous m’avez toujours témoignée… Au fait, j’étais réellement un bon… un bon garçon… J’ai bien l’honneur… de vous saluer…

L’infortuné jeune homme en prononçant ces derniers mots essaya de sourire, mais ses traits, contractés par la souffrance, trahirent sa volonté. Quelques soubresauts nerveux agitèrent son corps, et sa tête s’affaissa sur le pont tandis qu’il murmurait encore :

— Les couleurs nationales… ma mère… capitaine… la Preneuse !

Il était mort !

— Monsieur Dalbarade, dit l’Hermite, je ne me sens pas bien ; peut-être vais-je rejoindre notre camarade… Promettez-moi que vous exécuterez à la lettre ses dernières volontés.

Le capitaine ferma alors les yeux pendant quelques secondes, puis relevant tout d’un coup brusquement la tête :

— Dalbarade ! s’écria-t-il en essayant de se dresser sur ses pieds, je vous le répète pour la dernière fois : accordez-moi donc la grâce d’incendier la frégate, d’amener le pavillon et de m’abandonner aux soins des Anglais, qui ne peuvent tarder à vous amariner. Vous ne pouvez plus rien pour moi, messieurs… sauvez-vous, je vous en conjure !

Nous croyons inutile d’ajouter que cette dernière recommandation de l’Hermite ne pouvait influer et n’influa en rien sur la généreuse détermination prise par ses officiers ; pas un d’eux ne songea à le quitter, seulement on amena le pavillon.

Depuis la mort de Graffin, le feu des Anglais avait cessé ; peut-être fut-il frappé par leur dernier coup de canon.

À peine quelques minutes s’étaient-elles écoulées, que j’aperçus un groupe d’embarcations anglaises qui se dirigeaient à force de rames vers nous ; je m’empressai de me jeter au milieu de quelques matelots qui étaient tombés frappés à mort à la même place.

Le spectacle que présentait la frégate était alors aussi triste que terrible. Les bastingages étaient presque rasés ; le pont, labouré par les boulets, était jonché de cadavres affreusement défigurés, de débris humains ensanglantés ; enfin, au pied du banc de quart, M. Rivière, à genoux, aidé de l’enseigne Fabre, du lieutenant Dalbarade et de l’aspirant Viellard, soutenait le capitaine dans ses bras, tandis que le médecin de la frégate lui prodiguait ses soins ; à côté de l’Hermite, et la tête inclinée, comme s’il dormait d’un paisible sommeil, reposait le cadavre de Graffin !

Tel était le sublime et lugubre tableau qui apparut aux Anglais quand leur lève-rame m’annonça qu’ils venaient amariner la Preneuse.

Au moment même où les ennemis mirent le pied sur la frégate, l’Hermite ouvrit les yeux, et, puissance irrésistible d’une âme fortement trempée, parvint, malgré sa faiblesse, à se dresser debout.

Le chef de l’expédition s’avança vers lui, puis, s’arrêtant à deux pas, il remit vivement son poignard dans le fourreau ; et, retirant son chapeau, il s’inclina profondément, et d’un air où le respect et l’admiration se lisaient clairement, devant l’Hermite.

— Capitaine ! lui dit en assez bon français l’officier anglais, qui, le voyant couvert du sang de Graffin, le crut grièvement blessé, croyez à toute la douleur que j’éprouve de vous trouver dans un tel état… Veuillez, je vous en supplie, me faire l’honneur de disposer de moi selon vos désirs… je viens me mettre à vos ordres.

— Je vous remercie, monsieur, lui répondit l’Hermite touché de cette délicatesse et de ce bon procédé.

Puis, d’un signe de main il l’avertit qu’il était prêt à le suivre.

Alors l’Hermite, soutenu par ses officiers et par ceux des vaisseaux anglais, qui s’empressent autour de lui, parvient jusqu’au cutter du général.

Avant de pousser au large, l’officier commandant, dont la voix arrive jusqu’à moi, lui demande ses ordres relativement à l’officier qu’il a vu à ses côtés.

— Il a désiré, répond l’Hermite, que ses restes subissent le sort de la Preneuse, qu’il n’a pas quittée un seul jour depuis sa mise à l’eau.

— Mais j’ai l’ordre de la brûler, s’écrie l’Anglais.

— En ce cas, messieurs, dit l’Hermite en s’adressant à son état-major, remontez à bord et ensevelissez le corps de notre bien-aimé camarade dans nos couleurs nationales… Dépêchez-vous… je vous en prie… je souffre beaucoup.

En effet, pendant le temps que dura cette triste opération, la tête de l’Hermite resta constamment cachée dans ses mains. Quand le cutter se mit en marche, il jeta un dernier et suprême regard d’adieu à sa pauvre frégate ; mais cette fois aucune émotion ne perçait sur son visage : des yeux ennemis l’observaient.

Je crois devoir rapporter ici, pour ne pas entraver la marche de ce récit, les particularités suivantes, dont je n’eus naturellement connaissance que plus tard :

Lorsque l’Hermite arriva devant les vaisseaux anglais, l’on y savait déjà, par les signaux, qu’il se trouvait dans le cutter et qu’il était blessé ou malade.

À cette nouvelle, l’amiral Pelew (depuis lord Exmouth) fait hisser, en signe d’honneur, le pavillon français à la tête du mât de misaine des deux 74 ; puis, dès que le cutter se trouve le long de son bord, un cartahu descend de la grande vergue et amène aux pieds de l’Hermite un fauteuil artistement gréé. Enlevé doucement par cet appareil, le noble prisonnier se trouve bientôt sur le passavant du vaisseau commandant où l’attendait l’amiral.

L’Hermite s’avance alors péniblement au milieu des officiers du bord, qui tous, le chapeau à la main, sont rangés en haie sur le gaillard d’arrière.

— Capitaine, lui dit sir Édouard Pelew en le saluant, permettez-moi de serrer votre main… la main du plus vaillant homme de guerre, je le déclare hautement, qui à ma connaissance soit au monde.

L’Hermite s’incline et lui présente son épée.

— Je l’accepte, s’écrie noblement l’amiral, comme celle d’un héros, elle ne me quittera jamais…

Puis retirant alors la sienne et l’offrant à l’Hermite :

— Je ne puis, continua-t-il, vous offrir en échange que celle d’un bon et loyal marin… Veuillez, je vous en prie, la conserver en souvenir de l’estime profonde que vous m’inspirez.

L’amiral Pelew, après avoir prononcé ces paroles avec âme, prie l’Hermite de s’appuyer sur son bras, et le conduit dans un magnifique appartement qu’il lui a fait préparer et qui est contigu au sien.

Je demanderai à présent au lecteur la permission de revenir à mon humble personne, restée à bord de la Preneuse.

Ne désirant pas plus être fait prisonnier par les Anglais que brûlé vif, j’attendis que le cutter qui emportait l’Hermite fût éloigné de quelques brasses de la frégate ; puis je m’affalai à la mer par le côté de bâbord. Comme j’étais excellent nageur, que l’eau était tiède et tranquille, la terre pas trop éloignée de moi, je ne me serais nullement préoccupé de ma position sans une fort désagréable pensée qui me vint à l’esprit : celle que je pourrais bien rencontrer des requins. Or, je l’avoue, cette perspective m’épouvantait beaucoup : aussi ne fut-ce pas sans un vif plaisir que je me hâtai de grimper dans une embarcation qui cherchait les blessés et qui me recueillit.


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