Livre IV
Shakespeare l’Ancien
X
Il existait quelques copies plus ou moins complètes d’Eschyle.
Outre les exemplaires des colonies, qui se bornaient à un petit nombre de pièces, il est certain que des copies partielles de l’exemplaire d’Athènes furent faites par les critiques et scoliastes alexandrins, lesquels nous ont conservé divers fragments, entre autres le fragment comique des Argiens, et le fragment bachique des Édons, et les vers cités par Stobée, et jusqu’aux vers probablement apocryphes que donne Justin le martyr.
Ces copies, enfouies, mais non détruites peut-être, ont entretenu l’espérance persistante des chercheurs, notamment de Le Clerc, qui publia en Hollande, en 1709, les fragments retrouvés de Ménandre. Pierre Pelhestre, de Rouen, l’homme qui avait tout lu, ce dont le grondait l’honnête archevêque Péréfixe, affirmait qu’on retrouverait la plupart des poëmes d’Eschyle dans les librairies (bibliothèques) des monastères du Mont-Athos, de même qu’on avait retrouvé les cinq livres des Annales de Tacite dans le couvent de Corwey, en Allemagne, et les Institutions de Quintilien dans une vieille tour de l’abbaye de Saint-Gall.
Une tradition, contestée, veut qu’Évergète II ait rendu à Athènes, non l’exemplaire original d’Eschyle, mais une copie, en laissant, comme dédommagement, les quinze, talents.
Indépendamment du fait Évergète et Omar que nous avons rappelé, et qui, très-réel au fond, est peut-être légendaire dans plus d’un détail, la perte de tant de belles œuvres de l’antiquité ne s’explique que trop par le petit nombre des exemplaires. L’Egypte, en particulier, transcrivait tout sur le papyrus. Le papyrus, étant très cher, devint très-rare. On fut réduit à écrire sur poterie. Casser un vase, c’était casser un livre. Vers le temps où Jésus-Christ était peint sur les murailles, à Rome, avec des sabots d’âne et cette inscription : Le Dieu des chrétiens ongle d’âne, au troisième siècle, pour qu’on fît de Tacite dix copies par an, ou, comme nous parlerions aujourd’hui, pour qu’on le tirât à dix exemplaires, il a fallu qu’un césar s’appelât Tacite et crût Tacite son oncle. Et encore Tacite est presque perdu. Des vingt-huit ans de son Histoire des Césars, allant de l’an soixante-neuf à l’an quatre-vingt-seize, nous n’avons qu’une année entière, soixante-neuf, et un fragment d’année, soixante-dix. Évergète défendit d’exporter le papyrus, ce qui fit inventer le parchemin. Le haut prix du papyrus était tel, que Firmius le Cyclope, fabricant de papyrus, en 270, gagna à cette industrie assez d’argent pour lever des armées, faire la guerre à Aurélien et se déclarer empereur.
Gutenberg est un rédempteur. Ces submersions des œuvres de la pensée, inévitables avant l’invention de l’imprimerie, sont impossibles à présent. L’imprimerie, c’est la découverte de l’intarissable. C’est le mouvement perpétuel trouvé en science sociale. De temps en temps un despote cherche à l’arrêter ou à le ralentir, et s’use au frottement. La pensée impossible à entraver, le progrès inarrêtable, qu’on nous passe le mot, le livre imperdable, tel est le résultat de l’imprimerie. Avant l’imprimerie, la civilisation était sujette à des pertes de substance. Les indications essentielles au progrès, venues de tel philosophe ou de tel poëte, faisaient tout à coup défaut. Une page se déchirait brusquement dans le livre humain. Pour déshériter l’humanité de tous les grands testaments des génies, il suffisait d’une sottise de copiste ou d’un caprice de tyran. Nul danger de ce genre à présent. Désormais l’insaisissable règne. Rien ni personne ne saurait appréhender la pensée au corps. Elle n’a plus de corps. Le manuscrit était le corps du chef-d’œuvre. Le manuscrit était périssable, et emportait avec lui l’âme, l’œuvre. L’œuvre, faite feuille d’imprimerie, est délivrée. Elle n’est plus qu’âme. Tuez maintenant cette immortelle ! Grâce à Gutenberg, l’exemplaire n’est plus épuisable. Tout exemplaire est germe, et a en lui sa propre renaissance possible à des milliers d’éditions ; l’unité est grosse de l’innombrable. Ce prodige a sauvé l’intelligence universelle. Gutenberg, au quinzième siècle, sort de l’obscurité terrible, ramenant des ténèbres ce captif racheté, l’esprit humain. Gutenberg est à jamais l’auxiliaire de la vie ; il est le collaborateur permanent de la civilisation en travail. Rien ne se fait sans lui. Il a marqué la transition de l’homme esclave à l’homme libre. Essayez de l’ôter de la civilisation, vous devenez Égypte. La seule décroissance de la liberté de la presse diminue la stature d’un peuple.
Un des grands côtés de cette délivrance de l’homme par l’imprimerie, c’est, insistons-y, la conservation indéfinie des poètes et des philosophes. Gutenberg est comme le second père des créations de l’esprit. Avant lui, oui, ceci était possible, un chef-d’œuvre mourait.
Chose lamentable à dire, la Grèce et Rome ont laissé des ruines de livres. Toute une façade de l’esprit humain à demi écroulée, voilà l’antiquité. Ici la masure d’une épopée, là une tragédie démantelée ; de grands vers frustes enfouis et défigurés, des frontons d’idées aux trois quarts tombés, des génies tronqués comme des colonnes, des palais de pensée sans plafond et sans porte, des ossements de poëmes, une tête de mort qui a été une strophe, l’immortalité en décombres. On rêve sinistrement. L’oubli, cette araignée, suspend sa toile entre le drame d’Eschyle et l’histoire de Tacite.
Où est Eschyle ? en morceaux partout. Eschyle est épars dans vingt textes. Sa ruine, c’est dans une multitude d’endroits différents qu’il faut la chercher. Athénée donne la dédicace Au Temps, Macrobe le fragment de l’Etna et l’hommage aux dieux Paliques, Pausanias l’épitaphe, le biographe anonyme, Goltzius et Meursius ; les titres des pièces perdues.
On sait par Cicéron, dans les Tusculanes, qu’Eschyle était pythagoricien, par Hérodote qu’il fut brave à Marathon, par Diodore de Sicile que son frère Amynias fut vaillant à Platée, par Justin que son frère Cynégyre fut héroïque à Salamine. On sait par les didascalies que les Perses furent représentés sous l’archonte Ménon, les Sept Chefs devant Thèbes sous l’archonte Théagénidès et l’Orestie sous l’archonte Philoclès ; on sait par Aristote qu’Eschyle osa, le premier, faire parler deux personnages à la fois ; par Platon, que les esclaves assistaient à ses pièces ; par Horace, qu’il inventa le masque et le cothurne ; par Pollux, que les femmes grosses avortaient à l’entrée des Furies ; par Philostrate, qu’il abrégea les monodies ; par Suidas, que son théâtre s’écroula sous la foule ; par Élien, qu’il blasphéma ; par Plutarque, qu’il fut exilé ; par Valère-Maxime, qu’un aigle le tua d’une tortue sur la tête ; par Quintilien, qu’on retoucha ses pièces ; par Fabricius, que ses fils sont accusés de cette lèse-paternité ; par les marbres d’Arundel, la date de sa naissance, la date de sa mort et son âge, soixante-neuf ans.
Maintenant ôtez du drame l’Orient et mettez-y le Nord, ôtez la Grèce et mettez l’Angleterre, ôtez l’Inde et mettez l’Allemagne, cette autre mère immense, All-men, Tous-les-Hommes, ôtez Periclès et mettez Elisabeth, ôtez le Parthénon et mettez la Tour de Londres, ôtez la plebs et mettez la mob, ôtez la fatalité et mettez la mélancolie, ôtez la gorgone et mettez la sorcière, ôtez l’aigle et mettez la nuée, ôtez le soleil et mettez sur la bruyère frissonnante au vent le livide lever de la lune, et vous avez Shakespeare.
Étant donnée la dynastie des génies, l’originalité de chacun étant absolument réservée, le poëte de la formation carlovingienne devant succéder au poëte de la formation jupitérienne et la brume gothique au mystère antique, Shakespeare, c’est Eschyle II.
Reste le droit de la Révolution française, créatrice du troisième monde, à être représentée dans l’art. L’Art est une immense ouverture, béante à tout le possible.