William Shakespeare (Victor Hugo)/I/IV/9

La bibliothèque libre.
Aller à : Navigation, rechercher
PREMIÈRE PARTIE
Livre IV
Shakespeare l’Ancien

IX
◄   VIII X   ►




La puissance de dégagement lumineux que la Grèce avait est prodigieuse, même aujourd’hui qu’on voit la France. La Grèce ne colonisait pas sans civiliser. Exemple à plus d’une nation moderne. Acheter et vendre n’est pas tout.

Tyr achetait et vendait, Béryte achetait et vendait, Sidon achetait et vendait, Sarepta achetait et vendait ; où sont ces villes ? Athènes enseignait. Elle est encore à cette heure une des capitales de la pensée humaine.

L’herbe pousse sur les six marches de la tribune où a parlé Démosthène, le Céramique est un ravin à demi comblé d’une poussière de marbre qui a été le palais de Cécrops, l’Odéon d’Hérode Atticus n’est plus, au pied de l’Acropole, qu’une masure sur laquelle tombe, à de certaines heures, l’ombre incomplète du Parthénon ; le temple de Thésée appartient aux hirondelles, les chèvres broutent sur le Pnyx ; mais l’idée grecque est vivante, mais la Grèce est reine, mais la Grèce est déesse. Etre un comptoir, cela passe ; être une école, cela dure.

Il est curieux de se dire aujourd’hui qu’il y a vingt-deux siècles des bourgades, isolées et éparses aux extrémités du monde connu, possédaient toutes des théâtres. En fait de civilisation, la Grèce entrait en matière par la construction d’une académie, d’un portique ou d’un logeum. Qui eût vu, presque à la même époque, s’élever à peu de distance l’une de l’autre, en Ombrie, la ville des gaulois de Sens, maintenant Sinigaglia, et, près du Vésuve, la ville hellénique Parthénopée, à présent Naples, eût reconnu la Gaule à la grande pierre debout toute rouge de sang, et la Grèce au théâtre.

Cette civilisation par la poésie et l’art avait une telle force qu’elle domptait parfois jusqu’à la guerre. Les siciliens, c’est Plutarque qui le raconte à propos de Nicias, mettaient en liberté les prisonniers grecs qui chantaient des vers d’Euripide.

Indiquons quelques faits très-peu connus et très-singuliers.

La colonie messénienne, Zancle en Sicile, la colonie corinthienne, Corcyre, distincte de la Corcyre des îles absyrtides, la colonie cycladienne, Cyrène en Libye, les trois colonies phocéennes, Hélée en Lucanie, Palania en Corse, Marseille en France, avaient des théâtres. Le taon ayant poursuivi Io tout le long du golfe Adriatique, la mer Ionienne allait jusqu’au port Venetus, et Trégeste, qui est Trieste, avait un théâtre. Théâtre à Salpé, en Apulie ; théâtre à Squillacium, en Calabre ; théâtre à Thernus, en Livadie ; théâtre à Lysimachia fondée par Lysimaque, lieutenant d’Alexandre ; théâtre à Scapta-Hyla, où Thucydide avait des mines d’or ; théâtre à Byzia, où avait habité Thésée ; théâtre en Chaonie, à Buthrotum, où jouaient ces équilibristes venus du mont Chimère qu’admira Apulée sur le Pœcile ; théâtre en Pannonie, à Bude, où étaient les métanastes, c’est-à-dire les Transplantés. Beaucoup de ces colonies, situées loin, étaient fort exposées. Dans l’île de Sardaigne, que les grecs nommaient Ichnusa à cause de sa ressemblance avec la plante du pied, Calaris, qui est Cagliari, était en quelque sorte sous la griffe punique ; Cibalis, en Mysie, avait à craindre les triballes ; Aspalathon, les illyriens ; Tomis, futur tombeau d’Ovide, les scordisques ; Milet, en Anatolie, les massagètes ; Dénia, en Espagne, les cantabres ; Salmydessus, les molosses ; Carsine, les tauro-scythes ; Gélonus, les sarmates arymphées, qui vivaient de glands ; Apollonia, les hamaxobiens rôdants sur leurs chariots ; Abdère, patrie de Démocrite, les thraces, hommes tatoués. Toutes ces villes, à côté de leur citadelle, avaient un théâtre. Pourquoi ? c’est que le théâtre maintenait allumée cette flamme, la patrie. Ayant les barbares aux portes, il importait de rester grecs. L’esprit de nation est la meilleure muraille.

Le drame grec était profondément lyrique. C’était souvent moins une tragédie qu’un dithyrambe. Il avait pour l’occasion des strophes altières comme des épées. Il se ruait sur la scène, le casque au front, et c’était une ode armée en guerre. On sait ce que peut une Marseillaise.

Beaucoup de ces théâtres étaient en granit, quelques-uns en brique. Le théâtre d’Apollonia était en marbre. Le théâtre de Salmydessus, qui se transportait tantôt sur la place Dorique, tantôt sur la place Épiphane, était un vaste échafaudage roulant sur cylindres, à la façon de ces tours de bois qu’on poussait contre les tours de pierre des villes assiégées.

Et quel poëte jouait-on de préférence sur ces théâtres ? Eschyle.

Eschyle était pour la Grèce le poëte autochtone. Il était plus que grec, il était pélasgique. Il était né à Eleusis, et non-seulement éleusien, mais éleusiaque, c’est-à-dire croyant. C’est la même nuance qu’anglais et anglican. L’élément asiatique, déformation grandiose de ce génie, augmentait le respect. Car on contait que le grand Dionysius, ce Bacchus commun à l’Occident et à l’Orient, venait en songe lui dicter ses tragédies. Vous retrouvez ici « l’Alleur » de Shakespeare.

Eschyle, eupatride et éginétique, semblait aux grecs plus grec qu’eux-mêmes ; dans ces temps de code et de dogme mêlés, être sacerdotal, c’était une haute façon d’être national. Cinquante-deux de ses tragédies avaient été couronnées. En sortant des pièces d’Eschyle, les hommes frappaient sur les boucliers pendus aux portes des temples en criant : Patrie ! patrie ! Ajoutons ceci : être hiératique, cela ne l’empêchait pas d’être démotique. Eschyle aimait le peuple, et le peuple l’adorait. Il y a deux côtés à la grandeur : la majesté est l’un, la familiarité est l’autre. Eschyle était familier avec cette orageuse et généreuse tourbe d’Athènes. Il donnait souvent â cette foule le beau rôle. Voyez dans l’Orestie comme le chœur, qui est le peuple, accueille tendrement Cassandre. La reine rudoie et effarouche l’esclave, que le chœur tâche de rassurer et d’apaiser. Eschyle avait introduit le peuple dans ses œuvres les plus hautes ; il l’avait mis dans Penthée par la tragédie des Cardeuses de laine, dans Niobé par la tragédie des Nourrices, dans Athamas par la tragédie des Tireurs de filets, dans Iphigénie par la tragédie des Faiseuses de lit. C’était du côté du peuple qu’il faisait pencher la balance dans ce drame mystérieux, le Pesage des Ames[1]. Aussi l’avait-on choisi pour la conservation du feu sacré.

Dans toutes les colonies grecques on jouait l’Orestie et les Perses. Eschyle présent, la patrie n’était plus absente. Les magistrats ordonnaient ces représentations presque religieuses. Le gigantesque théâtre eschylien était comme chargé de surveiller le bas âge des colonies. Il les enfermait dans l’esprit grec, il les garantissait du mauvais voisinage et des tentations d’égarement possible, il les préservait du contact barbare, il les maintenait dans le cercle hellénique. Il était là comme avertisseur. On confiait, pour ainsi dire, à Eschyle toutes ces petites Grèces.

Dans l’Inde, on donne volontiers les enfants à garder aux éléphants. Ces bontés énormes veillent sur les petits. Tout le groupe des têtes blondes chante, rit et joue au soleil sous les arbres. L’habitation est à quelque distance. La mère n’est pas là. Elle est chez elle, occupée aux soins domestiques, inattentive à ses enfants. Pourtant, tout joyeux qu’ils sont, ils sont en péril. Ces beaux arbres sont des traîtres. Ils cachent sous leur épaisseur des épines, des griffes et des dents. Le cactus s’y hérisse, le lynx y rôde, la vipère y rampe. Il ne faut pas que les enfants s’écartent. Au-delà d’une certaine limite, ils seraient perdus. Eux cependant vont et viennent, s’appellent, se tirent, s’entraînent, quelques-uns bégayant à peine et tout chancelants encore. Parfois un d’eux va trop loin. Alors une trompe formidable s’allonge, saisit le petit, et le ramène doucement vers la maison.





[modifier] Note

  1. La Psychostasie.




◄   VIII X   ►
Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Actions
Lire
Contribuer
Imprimer / exporter
Boîte à outils