William Shakespeare (Victor Hugo)/II/III/1

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DEUXIÈME PARTIE
Livre III
Zoïle aussi éternel qu’Homère

I
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Ce courtisan grossier du profane vulgaire.

Cet alexandrin est de La Harpe, qui le dirige sur Shakespeare. Ailleurs La Harpe dit : « Shakespeare sacrifie à la canaille. »

Voltaire, bien entendu, reproche l’antithèse à Shakespeare ; c’est bien. Et La Beaumelle reproche l’antithèse à Voltaire ; c’est mieux.

Voltaire, quand il s’agit de lui, pro domo sua, se fâche. — « Mais, écrit-il, ce Langleviel, dit La Beaumelle, est un âne ! Trouvez-moi, je vous en défie, dans quelque poëte et dans quelque livre qu’il vous plaira, une belle chose qui ne soit pas une image ou une antithèse ! »

Voltaire se coupe à sa critique. Il blesse et est blessé. Il qualifie ainsi l’Ecclésiaste et le Cantique des Cantiques : — « Œuvres sans ordre, « pleines d’images basses et d’expressions grossières. »

Peu de temps après, furieux, il s’écrie :

On m’ose préférer Crébillon le barbare !

Un fainéant de l’Œil-de-Bœuf, talon rouge et cordon bleu, adolescent et marquis, M. de Créqui, vient à Ferney et écrit avec supériorité : J’ai vu Voltaire, ce vieux enfant.

Que l’injustice ait un contre-coup sur l’injuste, rien de plus équitable, et Voltaire a ce qu’il a mérité. Mais la pierre jetée aux génies est une loi, et tous y passent. Être insulté, cela couronne, à ce qu’il paraît.

Pour Saumaise, Eschyle n’est que farrago [1], Quintilien ne comprend rien à l’Orestie. Sophocle dédaignait doucement Eschyle. « Quand il fait bien, il n’en sait rien », disait Sophocle. Racine rejetait tout, excepté deux ou trois scènes des Choéphores, amnistiées par une note en marge de son exemplaire d’Eschyle. Fontenelle dit dans ses Remarques : « On « ne sait ce que c’est que le Prométhée d’Eschyle. Eschyle est une « manière de fou. » Le dix-huitième siècle en masse raille Diderot admirant les Euménides.

Tout le Dante est un salmigondis, dit Chaudon. — Michel-Ange m’excède, dit Joseph de Maistre. — Aucune des huit comédies de Cervantes n’est supportable, dit La Harpe. — C’est dommage que Molière ne sache pas écrire, dit Fénelon. — Molière est un infâme histrion, dit Bossuet. — Un écolier éviterait les fautes de Milton, dit l’abbé Trublet, autorité comme une autre. — Corneille exagère, Shakespeare extravague, dit ce même Voltaire qu’il faut toujours combattre et toujours défendre.

— « Shakespeare, dit Ben Jonson, conversait « lourdement et sans aucun esprit. » — « Without any wit. » Le moyen de prouver le contraire ! Les écrits restent, la conversation passe. C’est toujours cela de nié. Cet homme de génie n’avait pas d’esprit ; comme cela caresse les innombrables gens d’esprit qui n’ont pas de génie !

Un peu avant que Scudéry appelât Corneille : Corneille déplumée, Green avait appelé Shakespeare : Corbeau paré de nos plumes. En 1752, Diderot fut mis à Vincennes pour avoir publié le premier volume de l’Encyclopédie, et le grand succès de l’année fut une estampe vendue sur les quais, laquelle représentait un cordelier donnant le fouet à Diderot. Quoique Weber soit mort, circonstance atténuante pour ceux qui sont coupables de génie, on se moque de lui en Allemagne, et depuis trente-trois ans un chef-d’œuvre est exécuté par un calembour ; l’Euryanthe s’appelle l’Ennuyante.

D’Alembert fait coup double sur Calderon et Shakespeare. Il écrit à Voltaire (lettre CV) : « J’ai annoncé à l’Académie votre Héraclius de Calderon ; elle le lira avec plaisir comme elle a lu l’arlequinade de Gilles Shakespeare. »

Que tout soit perpétuellement remis en question, que tout soit contesté, même l’incontestable, qu’importe. L’éclipse est une bonne épreuve pour la vérité comme pour la liberté. Le génie, étant vérité et étant liberté, a droit à la persécution. Que lui fait ce qui passe ? Il était avant et sera après. Ce n’est pas du côté du soleil que l’éclipse fait l’ombre.

Tout peut s’écrire. Le papier est un grand patient. L’an passé, un recueil grave imprimait ceci : Homère est en train de passer de mode.

On complète l’appréciation du philosophe, de l’artiste, ou du poëte, par le portrait de l’homme.

Byron a tué son tailleur. Molière a épousé sa fille. Shakespeare a « aimé » lord Southampton.

Et pour voir à la fin tous les vices ensemble, Le parterre en tumulte a demandé l’auteur.

Tous les vices, c’est Beaumarchais.

Pour Byron, mentionnons ce nom une seconde fois, il en vaut la peine, lisez Glenarvon, et écoutez, sur les abominations de Byron, lady Bl***, qu’il avait aimée, et qui s’en vengeait.

Phidias était entremetteur ; Socrate était apostat et voleur, décrocheur de manteaux ; Spinosa était renégat et cherchait à capter des testaments ; Dante était concussionnaire ; Michel-Ange recevait des coups de bâton de Jules II et s’en laissait apaiser par cinq cents écus ; d’Aubigné était un courtisan couchant dans la garde-robe du roi, de mauvaise humeur quand on ne le payait pas, et pour qui Henri IV était trop bon ; Diderot était libertin ; Voltaire était avare ; Milton était vénal ; il a reçu mille livres sterling pour son apologie en latin du régicide ; Defensio pro se, etc., etc., etc., — qui dit ces choses ? Qui raconte ces histoires ? Cette bonne personne, votre vieille complaisante, ô tyrans, votre vieille camarade, ô traîtres, votre vieille auxiliaire, ô dévots, votre vieille consolatrice, ô imbéciles ! la calomnie.





Note [modifier]

  1. Le passage de Saumaise est curieux et vaut la peine d’être transcrit :
    Unus ejus Agamemnon obscuritate superat quantum est librorum sacrorum cum suis hebraismis et syrianismis et tota hellennestica supellectile velfarragine (De Hellennestica, p. 37, ep. dédic).




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