William Shakespeare (Victor Hugo)/III/III/2

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TROISIÈME PARTIE : CONCLUSION
Livre III
L’histoire réelle — Chacun remis à sa place

II
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Le congé du guerrier est signé. C’est de la splendeur dans le lointain. Le grand Nemrod, le grand Cyrus, le grand Sennachérib, le grand Sésostris, le grand Alexandre, le grand Pyrrhus, le grand Annibal, le grand César, le grand Timour, le grand Louis, le grand Frédéric, d’autres Grands encore, tout cela s’en va.

On se tromperait si l’on croyait que nous rejetons purement et simplement ces hommes. A nos yeux cinq ou six de ceux que nous venons de nommer sont légitimement illustres ; ils ont même mêlé quelque chose de bon à leur ravage ; leur total définitif embarrasse l’équité absolue du penseur, et ils pèsent presque du même poids dans la balance du nuisible et de l’utile.

D’autres n’ont été que nuisibles. Ils sont nombreux, innombrables même, car les maîtres du monde sont une foule.

Le penseur c’est le peseur. La clémence lui convient. Disons-le donc, ces autres-là qui n’ont fait que le mal ont une circonstance atténuante, l’imbécillité.

Ils ont„une autre excuse encore : l’état cérébral du genre humain lui-même au moment où ils apparaissent ; le milieu ambiant des faits, modifiables, mais encombrants.

Les tyrans ne sont pas les hommes, ce sont les choses. Les tyrans s’appellent la frontière, l’ornière, la routine, la cécité sous forme de fanatisme, la surdité et la mutité sous forme de diversité des langues, la querelle sous forme de diversité des poids, mesures et monnaies, la haine, résultante de la querelle, la guerre, résultante de la haine. Tous ces tyrans s’appellent d’un seul nom : Séparation. La Division d’où sort le Règne, c’est là le despote à l’état abstrait.

Même les tyrans de chair sont des choses. Caligula est bien plus un fait qu’un homme. Il résulte plus qu’il n’existe. Le proscripteur romain, dictateur ou césar, interdit au vaincu le feu et l’eau ; c’est-à-dire, le met hors de la vie. Une journée de Gela, c’est vingt mille proscrits, une journée de Tibère, trente mille, une journée de Sylla, soixante-dix mille. Un soir Vitellius malade voit une maison pleine de lumière ; on se réjouit là. Me croit-on mort ? dit Vitellius. C’est Junius Blesus qui soupe chez Tuscus Csecina ; l’empereur envoie à ces buveurs une coupe de poison, afin qu’ils sentent par cette fin sinistre d’une nuit trop gaie que Vitellius est vivant. Reddendam pro intempestiva licentia mœstam et funebrem noctem qua sentiat vivere Vitellium et imperare u. Othon et ce Vitellius échangent des envois d’assassins. Sous les césars, c’est prodige de mourir dans son lit. Pison, à qui cela arrive, est noté pour cette bizarrerie. Le jardin de Valerius Asiaticus plaît à l’empereur, le visage de Statilius déplaît à l’impératrice : crimes d’état ; on étrangle Valerius parce qu’il a un jardin et Statilius parce qu’il a un visage. Basile II, empereur d’Orient, fait prisonniers quinze mille bulgares ; il les partage par bandes de cent auxquels il fait crever les yeux, à l’exception d’un, chargé de conduire ces quatre-vingt-dix-neuf aveugles. Il renvoie ensuite en Bulgarie toute cette armée sans yeux. L’histoire qualifie ainsi Basile II : « Il aima trop la gloire » (Delandine). Paul de Russie émet cet axiome : « Il n’y a d’homme puissant que celui à qui l’empereur « parle, et sa puissance dure autant que la parole qu’il entend. » Philippe V, d’Espagne, si férocement calme aux auto-da-fé, s’épouvante à l’idée de changer de chemise, et reste six mois au lit sans se laver et sans se couper les ongles, de peur d’être empoisonné par les ciseaux, ou par l’eau de la cuvette, ou par sa chemise, ou par ses souliers. Yvan, aïeul de Paul, fait mettre une femme à la torture avant de la faire coucher dans son lit, fait pendre une nouvelle mariée et met le mari en sentinelle à côté pour empêcher qu’on ne coupe la corde, fait tuer le père par le fils, invente de scier les hommes en deux avec un cordeau, brûle lui-même Bariatinsky à petit feu, et, pendant que le patient hurle, rapproche les tisons avec le bout de son bâton. Pierre, en fait d’excellence, aspire à celle du bourreau ; il s’exerce à couper des têtes ; il n’en coupe d’abord par jour que cinq, c’est peu, mais, s’appliquant, il arrive à en couper vingt-cinq. C’est un talent pour un czar d’arracher un sein à une femme d’un coup de knout. Qu’est-ce que tous ces monstres ? Des symptômes. Des furoncles en éruption ; du pus qui sort d’un corps malade. Ils ne sont guère plus responsables que le total d’une addition n’est responsable des chiffres. Basile, Yvan, Philippe, Paul, etc., etc., sont le produit de la vaste stupidité environnante. Le clergé grec, par exemple, ayant cette maxime : « Qui pourrait nous faire juges « de ceux qui sont nos maîtres ? » il est tout simple qu’un czar, ce même Yvan, couse un archevêque dans une peau d’ours et le fasse manger par des chiens. Le czar s’amuse, c’est juste. Sous Néron, le frère dont on a tué le frère va au temple rendre grâce aux dieux ; sous Yvan, un boyard empalé emploie son agonie, qui dure vingt-quatre heures, à dire : O Dieu ! protège le czar. La princesse Sanguzko est en larmes ; elle présente, prosternée, une supplique à Nicolas ; elle demande grâce pour son mari, elle conjure le maître d’épargner à Sanguzko (polonais coupable d’aimer la Pologne) l’épouvantable voyage de Sibérie ; Nicolas, muet, écoute, prend la supplique, et écrit au bas : A pied. Puis Nicolas sort dans les rues, et la foule se précipite sur sa botte pour la baiser. Qu’avez-vous à dire ? Nicolas est un aliéné, la foule est une brute. Du khan dérive le knez, du knez le tzar, du tzar le czar. Série de phénomènes plutôt que filiation d’hommes. Qu’après cet Yvan, vous ayez ce Pierre, après ce Pierre ce Nicolas, après ce Nicolas cet Alexandre, quoi de plus logique ? Vous le voulez tous un peu. Les suppliciés consentent au supplice. « Ce czar, moitié pourri, moitié gelé, » comme dit madame de Staël, vous l’avez fait vous-même. Être un peuple, être une force, et voir ces choses, c’est les trouver bonnes. Être là, c’est adhérer. Qui assiste au crime assiste le crime, la présence inerte est une abjection encourageante.

Ajoutons qu’une corruption préalable a commencé la complicité même avant que le crime soit commis. Une certaine fermentation putride des bassesses préexistantes engendre l’oppresseur.

Le loup est le fait de la forêt. Il est le fruit farouche de la solitude sans défense. Réunissez et groupez le silence, l’obscurité, la victoire facile, l’infatuation monstrueuse, la proie offerte de toutes parts, le meurtre en sécurité, la connivence de l’entourage, la faiblesse, le désarmement, l’abandon, l’isolement ; du point d’intersection de ces choses jaillit la bête féroce. Un ensemble ténébreux dont les cris ne sont point entendus produit le tigre. Un tigre est un aveuglement affamé et armé. Est-ce un être ? A peine. La griffe de l’animal n’en sait pas plus long que l’épine du végétal. Le fait fatal engendre l’organisme inconscient. En tant que personnalité, et en dehors de l’assassinat pour vivre, le tigre n’est pas. Mourawieff se trompe s’il croit être quelqu’un.

Les hommes méchants viennent des choses mauvaises. Donc corrigeons les choses.

Et ici nous revenons à notre point de départ. Circonstance atténuante du despotisme : l’idiotisme.

Cette circonstance atténuante, nous venons de la plaider.

Les despotes idiots, multitude, sont la populace de la pourpre ; mais au-dessus d’eux, en dehors d’eux, à l’incommensurable distance qui sépare ce qui rayonne de ce qui croupit, il y a les despotes génies.

Il y a les capitaines, les conquérants, les puissants de la guerre, les civilisateurs de la force, les laboureurs du glaive.

Ceux-là, nous les avons rappelés tout à l’heure ; les vraiment grands parmi eux se nomment Cyrus, Sésostris, Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Napoléon, et, dans la mesure que nous avons dite, nous les admirons.

Mais nous les admirons à condition de disparition.

Place à de meilleurs ! Place à de plus grands !

Ces plus grands, ces meilleurs, sont-ils nouveaux ? Non. Leur série est aussi ancienne que l’autre ; plus ancienne peut-être, car l’idée a précédé l’acte, et le penseur est antérieur au batailleur ; mais leur place était prise, prise violemment. Cette usurpation va cesser, leur heure arrive enfin, leur prédominance éclate, la civilisation, revenue à l’éblouissement vrai, les reconnaît pour ses seuls fondateurs ; leur série s’illumine et éclipse le reste ; comme le passé, l’avenir leur appartient ; et désormais ce sont eux que Dieu continuera.






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