XIII Sonnets de l’Honneste Amour
[modifier] I Comme en l’object d’une vaine peincture
Comme en l’object d’une vaine peincture
Je repaissoy’ plus l’esprit, que le cœur,
A contempler du celeste vainqueur
La non encor’ bien comprise nature,
Je projetoy’ sou’ feincte couverture
Les premiers traicts de sa doulce rigueur,
Mieux figurant le mort de sa vigueur,
Qu’imaginant le vif de sa poincture:
Quand les saincts vœuz de mon humble vouloir
Ne feurent mis du tout en nonchaloir
Au Paradis du Dieu de ma victoire,
Où de sa main ce divin guerdonneur
M’a consacré prestre de son HONNEUR,
Pour y chanter les hymnes de sa gloire.
[modifier] II Ce ne sont pas ces beaux cheveux dorez
Ce ne sont pas ces beaux cheveux dorez,
Ny ce beau front, qui l’honneur mesme honnore,
Ce ne sont pas les deux archets encore’
De ces beaux yeux de cent yeux adorez:
Ce ne sont pas les deux brins colorez
De ce coral, ces levres que j’adore,
Ce n’est ce teinct emprunté de l’Aurore,
Ny autre object des cœurs enamourez:
Ce ne sont pas ny ces lyz, ny ces rozes,
Ny ces deux rancz de perles si bien closes,
C’est cet esprit, rare present des cieux :
Dont la beauté de cent graces pourvëue
Perce mon ame, et mon cœur, et mes yeux
Par les rayons de sa poignante vëue.
[modifier] III Je ne me plaing’ de mes yeux trop expers
Je ne me plaing’ de mes yeux trop expers,
Ny de mon cœur trop leger à les croyre,
Puis qu’en servant à si haulte victoire
Ma liberté si franchement je pers.
Amour, qui void tous mes secrez ouvers,
Me faict penser au grand heur de ma gloire,
Lors que je peins au tableau de Memoire
Vostre beauté, le seul beau de mes vers:
Mais si ce beau ung fol dezir m’apporte,
Vostre vertu plus que la beauté, forte,
Le coupe au pié: et veult qu’un plus grand bien
Prenne en mon cœur une accroissance pleine:
Ou autrement, que je n’attende rien
De mon amour, fors l’amour de la peine.
[modifier] IV Une froydeur secretement brulante
Une froydeur secretement brulante
Brule mon corps, mon esprit, ma raizon,
Comme la poix anime le tyzon
Par ung ardeur lentement violente.
Mon cœur tiré d’une force allechante
Dessou’ le joug d’une franche prizon,
Boit à longs traicts l’aigre-doulce poyzon,
Qui tous mes sens heureusement enchante.
Le premier feu de mon moindre plaizir
Faict halleter mon alteré dezir:
Puis de noz cœurs la celeste Androgyne
Plus sainctement vous oblige ma foy:
Car j’ayme tant cela que j’ymagine,
Que ne puis aymer ce que je voy.
[modifier] V Ce Paradis, qui souspire le bâsme
Ce Paradis, qui souspire le bâsme,
D’une Angelique, et saincte gravité
M’ouvre le ryz, mais bien le Deïté,
Ou mon esprit divinement se pâsme.
Ces deux Soleilz, deux flambeaux de mon âme,
Pour me rejoindre à la Divinité,
Perçent l’obscur de mon humanité
Par les rayons de leur jumelle flâme.
O cent fois donq, et cent fois bienheureux
L’heureux aspect de mon Astre amoureux!
Puis que le ciel voulut à ma naissance
Du plus divin de mes affections
Par l’allambic de voz perfections
Tirer d’Amour une cinquiesme essence.
[modifier] VI Quand je suis pres de la flamme divine
Quand je suis pres de la flamme divine,
Ou le flambeau d’Amour est allumé,
Mon sainct dezir sainctement emplumé
Jusq’au tiers ciel d’un prin-vol m’achemine.
Mes sens ravyz d’une doulce rapine
Laissent leur corps de grand ayze pasmé,
Comme le Sainct des douze mieux aymé,
Qui repoza sur la saincte poitrine.
Ainsi l’esprit dedaignant nostre jour
Court, fuyt, et vole en son propre sejour
Jusques à tant, que sa divine dextre
Haulse la bride au folastre dezir
Du serviteur, qui pres de son plaizir
Sent quelquefois l’absence de son maistre.
[modifier] VII Le Dieu bandé a desbandé mes yeux
Le Dieu bandé a desbandé mes yeux,
Pour contempler celle beauté cachée
Qui ne se peut, tant soit bien recherchée,
Representer en ung cœur vicieux.
De son autre arc doucement furieux
La poincte d’or justement descochée
Au seul endroict de mon cœur s’est fichée,
Qui rend l’esprit du corps victorieux.
Le seul dezir des beautez immortelles
Guynde mon vol sur ses divines ailes
Au plus parfaict de la perfection.
Car le flambeau, qui sainctement enflamme
Le sainct brazier de mon affection,
Ne darde en bas les saints traiz de sa flamme.
[modifier] VIII Non autrement que la Prestresse folle
Non autrement, que la Prestresse folle,
En grommelant d’une effroyable horreur,
Secoüe en vain l’indomtable fureur
Du Cynthien, qui brusquement l’afolle:
Mon estomac gros de ce Dieu qui vole,
Espoüanté d’une aveugle terreur
Se faict rebelle à la divine erreur,
Qui brouille ainsi mon sens, et ma parole.
Mais c’est en vain: car le Dieu, qui m’estrainct,
De plus en plus m’eguillonne, et contrainct
De le chanter, quoy que mon cœur en gronde.
Chantez le donq, chantez mieux que devant,
O vous mes vers! qui volez par le monde,
Comme fueillars esparpillez du vent.
[modifier] IX L’aveugle Enfant, le premier né des dieux
L’aveugle Enfant, le premier né des dieux,
D’une fureur sainctement eslancée
Au vieil Caos de ma jeune pensée
Darda les traicts de ses tou’-voyans yeux:
Alors mes sens d’ung discord gracieux
Furent liez en rondeur ballencée,
Et leur beauté d’ordre egal dispensée
Conceut l’esprit de la flamme des cieux.
De voz vertuz les lampes immortelles
Firent briller leurs vives estincelles
Par le voulté de ce front tant serain:
Et ces deux yeux d’une fuyte suyvie
Entre les mains du Moteur souverain
Firent mouvoir la sphere de ma vie.
[modifier] X J’ay entassé moimesme’ tout le bois
J’ay entassé moimesme’ tout le bois,
Pour allumer celle flâme immortelle,
Par qui mon âme avecques plus haulte aile
Se guinde au ciel, d’ung egal contre-pois.
Ja mon esprit, ja mon cœur, ja ma vois,
Ja mon amour conçoit forme nouvelle
D’une beauté plus parfaictement belle,
Que le fin or epuré par sept fois.
Rien de mortel ma langue plus ne sonne:
Ja peu à peu moimesme’ j’abandonne,
Par cete ardeur, qui me faict sembler tel,
Que se monstroit l’indomté filz d’Alcméne,
Qui dedaignant nostre figure huméne,
Brula son corps, pour se rendre immortel.
[modifier] XI Pour affecter des Dieux le plus grand heur
Pour affecter des Dieux le plus grand heur,
Et pour avoir, ô sacrilege audace!
Sou’ le mortel d’une immortelle grace
Idolatré une saincte grandeur:
Pour avoir pris de la celeste ardeur
Ce, qui de moy toute autre flâme chasse,
Je sen’ mon corps tout herissé de glace
Contre le roc d’une chaste froideur.
L’aveugle oyzeau, dont la perçante flâme
S’afile aux rayz du soleil de mon âme,
Aguize l’ongle, et le bec ravissant
Sur les dezirs, dont ma poictrine est pleine,
Rongeant mon cœur, qui meurt en renaissant,
Pour vivre au bien, et mourir à la peine.
[modifier] XII La docte main, dont Minerve eust appris
La docte main, dont Minerve eust appris,
Main, dont l’yvoire en cinq perles s’allonge,
C’est, ô mon cœur! la lyme qui te ronge,
Et le rabot, qui polist mes escris.
Les chastes yeux, qui chastement m’ont pris,
Soit que je veille, ou bien soit que je songe,
Ardent la nuict de mon oeil, qui se plonge
Au centre, ou tend le rond de mes espris.
L’esprit divin, et la divine grace
De ce parler, qui du harpeur de Thrace
Eust le ennuiz doulcement enchantez,
Vous ont donné la voix inusitée,
Dont (ô mes vers) sainctement vous chantez
Le tout-divin de vostre Pasithée.
[modifier] XIII Puis que la main de la saige nature
Puis que la main de la saige nature
Bastit ce corps, des graces le sejour,
Pour embellir le beau de nostre jour
De plus parfaict de son architecture:
Puis que le ciel trassa la protraiture
De cet esprit, qui au ciel faict retour,
Habandonnant du monde le grand tour
Pour se rejoindre à sa vive peincture:
Puis que le Dieu de mes affections
Y engrava tant de perfections,
Pour figurer en cete carte peinte
L’astre bening de ma fatalité,
J’appen’ ce vœu à l’immortalité
Devant les pieds de vostre image saincte.