« L’âme humaine est sans cesse en tous les sens poussée »

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


I


L’âme humaine est sans cesse en tous les sens poussée.

Dans l’étrange forêt qu’on nomme la pensée,
Tout existe. Sina n’exclut pas Cythéron.
La douce flûte alterne avec le fier clairon ;
Le fifre railleur donne aux lyres la réplique ;
Ici Vesta cachée, et là Vénus publique ;
Le taillis chaste admet les faunes impudents ;
Et, quoiqu’un mage austère et grave soit dedans,
L’antre n’empêche pas les nymphes d’être nues.
La pensée est le lieu des routes inconnues,
Du doute, où les chercheurs ont fait ce qu’ils ont pu,
Le vague itinéraire à chaque instant rompu.
Toujours plus loin ! Voilà le seul avis que donne
Au songeur cette sombre et fatale Dodone.
Tout est réalité, mais tout est vision.
Marchez.


II


                         Et c’est ainsi dans la création.
Rien qui ne soit passage, essai, brume, aventure,
Songe, la vie ayant la mort pour nourriture.
Décor dont les châssis des deux côtés sont peints,
Ici la face et là le masque. Les sapins,
Les chênes, les torrents, l’attitude effarée
Des écueils à jamais battus par la marée,
Tout parle. Rien ne ment. Pas un malentendu.

Pas une note fausse et pas un cri perdu.
Pas une voix disant une chose pour l’autre.
Le vent sait ce qu’il dit aussi bien que l’apôtre ;
L’étoile dialogue avec l’aube, et quand l’air
S’ouvre à la déchirure énorme de l’éclair,
Les orages profonds confusément murmurent
Le verbe dont jadis les poètes s’émurent,
Et d’où sortit, écho du temple ténébreux,
Avec le paean grec, l’hosanna des hébreux.
Chaque saison apporte et remporte sa tente.
La fauve immensité n’est pas toujours contente,
Et l’on entend en bas un grondement confus.
Mais qu’importe. Parfois l’ombre essaie un refus,
La nuit fait ses noirceurs, l’hiver jette sa glace ;
Le mal, ce grand blasphème obscur, au bien s’enlace ;
Tout cela, c’est la vie. En toute chose on peut
De la nuit et du jour étudier le nœud ;
Le prodige divin roule dans ses tumultes
Pêle-mêle, nos lois, nos croyances, nos cultes,
Et pour faire avancer la justice, et prouver
Le droit, et le progrès, cet éternel lever,
Les désastres font presque autant que les victoires ;
Le mystère profond des voix contradictoires
Éclate, et l’enfer donne au paradis raison
D’un bout à l’autre bout du sinistre horizon.
Car le sarcasme affirme, et maudire, c’est croire.
La huée est un bruit qui constate la gloire.


III


Oui. Tout, c’est l’harmonie. Adorons et pensons.
Livrons notre âme ouverte aux cris comme aux chansons.
Le vent fuit. Regardons entrer dans l’invisible
Ce javelot lancé vers l’éternelle cible ;
L’arbre pousse ; observons cette croissance ; ayons
L’œil attentif à l’onde, aux souffles, aux rayons ;

Sondons de toutes parts à la fois le mystère.
Notre race, depuis qu’elle est sur cette terre,
Travaille, et ne sait rien que ce que l’homme apprit
Dans ces dispersions superbes de l’esprit.

Oh ! C’est une raison de contempler sans cesse,
Que ce ciel sans orgueil, ce gouffre sans bassesse,
Cette guerre d’où naît la paix, ces grands reflux
Des éléments s’offrant entre eux leurs superflus
Et mêlant par les bords leurs océans farouches.
Oh ! L’unanimité sort de toutes les bouches !
Que c’est beau, cet accord des contraires, disant
Le même mot sublime, effrayant, innocent !

Sombre unité ! La loi des choses est la nôtre.
Une saison ne sert qu’à faire venir l’autre ;
Hier en reculant fait avancer Demain ;
Profonde identité. Sort ! Nuit !

                                               L’esprit humain
Contient le même songe obscur que la nature ;
Il a sur l’infini comme elle une ouverture,
Mais l’obstacle est dans l’ombre, et nous y distinguons
Une porte que nul n’ébranle sur ses gonds,
C’est l’inconnu. L’esprit de l’homme, en qui tout vibre,
Va heurter cette porte avec une aile libre ;
Nous la sentons, au fond de l’abîme serein,
Faite d’on ne sait quel mystérieux airain ;
Quelqu’un parle tout haut derrière cette porte ;
De ce que cette voix dit, et des mots qu’emporte
Le vent semblable au rêve, et que nous saisissons,
Naissent tous nos espoirs comme tous nos frissons.
Et ce sont ces mots-là qui viennent jusqu’à l’homme
À travers les songeurs de Judée et de Rome,

À travers Jérémie et Lucrèce, à travers
Ce tumulte orageux de strophes et de vers
Qui se mêle au ciel sombre et sort, fumée ardente,
De tous ces volcans, Job, Moïse, Eschyle, Dante.

Ces inspirés, en qui la nuit s’unit au jour,
Avaient ce grand courroux qui naît d’un grand amour ;
Une fournaise était en leur cœur amassée.
Oui, les poètes saints vont chercher la pensée
Aux mêmes profondeurs que les volcans le feu ;
Juvénal, noir, rongé par la muse, est un lieu
Autant qu’un homme, un mont de haine, et s’accoutume
À la colère ainsi que Vésuve au bitume.
Le génie est un puits d’éruptions ; un cri
Sort d’un cratère, ou bien d’un poète attendri ;
La lave chante et bout, l’hymne s’embrase et souffre ;
L’ardent prophète jette une clameur de gouffre,
Et Dieu, que nul ne vit et que tout devina,
Gronde dans Isaïe autant que dans l’Etna.

1er juin 1870