« Ma vie entre déjà dans l’ombre de la mort »

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I


Ma vie entre déjà dans l’ombre de la mort,
Et je commence à voir le grand côté des choses.
L’homme juste est plus beau, terrassé par le sort ;
Et les soleils couchants sont des apothéoses.

Brutus vaincu n’a rien dont s’étonne Caton ;
Morus voit Thraséas et se laisse proscrire ;
Socrate, qu’Anitus fait boire au Phlégéthon,
Mourant, n’empêche pas Jésus-Christ de sourire.

Le monde passe, ingrat, vain, stupide et moqueur.
Le blâme intérieur, Dieu juste, est le seul blâme.
Les caresses que fait la conscience au cœur
Font saigner notre chair et rayonner notre âme.

Apaisé, je médite au bord du gouffre amer ;
J’aime ce bruit sauvage où l’infini commence ;
La nuit, j’entends les flots, les vents, les cieux, la mer ;
Je songe, évanoui dans cette plainte immense.


II


Il faut toujours quelqu’un qui dise : je suis prêt.
Je m’immole. Sans quoi, ma France bien-aimée,
La conscience au cœur de l’homme se romprait ;
Peuple ! Il ne resterait pas une âme allumée.

Il est bon en tout temps, aujourd’hui comme hier,
Que des hommes sereins, en qui rien ne recule,

Se sentent un amour mystérieux et fier
Pour l’exil, nuit sinistre, et la mort, crépuscule.

Je suis de ceux sur qui le char roule effrayant ;
L’épreuve me flagelle et le devoir me broie ;
Je ne vois pas pourquoi je serais triste, ayant
Ce lugubre bonheur et cette sombre joie.

D’autres, meilleurs que moi, dans le deuil et l’affront
Expirèrent ; ils sont dans la lumière pure.
Gloire à ces combattants du Golgotha ! Leur front
Est d’autant plus serein que l’épine est plus dure.

Ils furent grands. Ils ont souffert, ils ont aimé.
Leur linceul laisse voir leur clarté sous ses voiles ;
Et le rude chemin du martyre est semé
De leurs gouttes de sang qu’on prend pour des étoiles.


III


Socrate est un voyant ; je ne suis qu’un témoin.
Je vais. J’ai laissé tout aux mains du sort rapace,
Et j’entends mes amis d’autrefois rire au loin
Pendant qu’à l’horizon, seul et pensif, je passe.

Ils disent, me voyant paraître tout à coup :
— Qu’est-ce donc que cette ombre au loin sur cette grève ?
Regardez donc là-bas. Cela reste debout.
Est-ce un homme qui marche ? Est-ce un spectre qui rêve ?

C’est l’homme et c’est le spectre ! Ô mes anciens amis,
C’est un songeur tourné vers les profondeurs calmes,
Qui, devant le tombeau priant pour être admis,
Rêve sous la nuée où frissonnent les palmes.

Sachez, amis de l’âge où l’on se comprenait,
Que, si je vous parlais, ce serait de vous-même.

Je suis l’être pensif que la douleur connaît ;
Mon soir mystérieux touche à l’aube suprême.

Vous qui tournez la tête et qui dites : c’est bien !
Et qui vous remettez à rire à votre porte,
Ce que j’endure est peu, ce que je suis n’est rien,
Et ce n’est pas à moi que ma souffrance importe ;

Mais, quoi que vous fassiez et qui que vous soyez,
Quoi donc ! N’avez-vous rien au cœur qui vous déchire ?
N’avez-vous rien perdu de ceux que vous aimiez ?
Qui sait où sont les morts ? Comment pouvez-vous rire ?


IV


Heureux les éprouvés ! Voilà ce que je vois ;
Et je m’en vais, fantôme, habiter les décombres.
Les pêcheurs, dont j’entends sur les grèves la voix,
Regardent les flots croître ; et moi, grandir les ombres.

Je souris au désert ; je contemple et j’attends ;
J’emplis de paix mon cœur qui n’eut jamais d’envie ;
Je tâche, craignant Dieu, de m’éveiller à temps
Du rêve monstrueux qu’on appelle la vie.

La mort va m’emmener dans la sérénité ;
J’entends ses noirs chevaux qui viennent dans l’espace.
Je suis comme celui qui, s’étant trop hâté,
Attend sur le chemin que la voiture passe.

Ne plaignez pas l’élu qu’on nomme le proscrit.
Mon esprit, que le deuil et que l’aurore attire,
Voit le jour par les trous des mains de Jésus-Christ.
Toute lumière sort ici-bas du martyre.


V


Je songe, ô vérité, de toi seule ébloui !
Ai-je des ennemis ? J’en ignore le nombre.
Tous les chers souvenirs, tout s’est évanoui.
Je sens monter en moi le vaste oubli de l’ombre.

Je ne sais même plus le nom de ceux qui m’ont
Fait mordre, moi rêveur, par le mensonge infâme.
J’aperçois les blancheurs de la cime du mont,
Et le bout de ton aile est déjà bleu, mon âme !

En dehors du combat pour la cause de tous,
Si j’ai frappé quelqu’un pour me venger moi-même,
Si j’ai laissé pleurant quelque être fier et doux,
Si j’ai dit : Haïssez, à ceux qui disaient : J’aime ;

Dieu ! Si j’ai fait saigner des cœurs dans le passé,
Que votre grande voix me courbe et m’avertisse !
Je demande pardon à ceux que j’offensai,
Voulant traîner ma peine et non mon injustice.

Je marche, à travers l’ombre et les torts expiés,
Dans la vie, aujourd’hui sans fleurs et jadis verte,
Morne plaine où déjà s’allongent à mes pieds
Les immenses rayons de la tombe entr’ouverte.

13 septembre 1854.