« Parmi les lettres qu’on n’envoie pas »

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« Parmi les lettres

qu’on n’envoie pas »

Nouvelle inédite par la

Comtesse de Noailles


Madame,

Je puis enfin vous offrir aujourd’hui mon amitié. Ces mots vous surprendront. Voilà bien des années, penserez-vous, qu’une tendre affection nous lie. Il est vrai que je vous ai toujours aimée avec un empressement qui, bien que sincère, dépassait le naturel, et dont j’ai souffert avec orgueil et contrition. Vous-même avez ressenti pour moi une sympathie vigilante où je voyais s’agiter parfois le mystère de la crainte, de brusques et légères révoltes, que dominait un instinctif enchaînement. Vous me recherchiez comme je vous recherchais. Si j’avais été dans l’usage de pouvoir me plaindre, c’est près de vous que j’aurais apporté ma tristesse et cherché mon secours. Vous, plus frémissante, bien qu’obscure, m’avez fait la grâce de me livrer à certaines heures votre mélancolie, qui n’exposait pas de raisons. J’ai senti contre mon visage votre visage turbulent de cris retenus, de réserve palpitante, et je connais le goût de vos larmes dont se noyait mon cœur, – car, dans ces moments de confiance, vous m’étiez plus sacrée que ma vie, et que celle de l’être qu’en secret nous partagions. De toutes mes forces, j’ai essayé de vous dissimuler ma compassion renseignée ; je soutenais votre orgueil, je vous dispensais une confuse mais suffisante sécurité. Vous n’avez rien su de ce long amour qui a parcouru dans le même temps votre existence et la mienne. Quand vous étiez mariée depuis quelques années – et déjà je vous connaissais – j’ai rencontré votre mari. L’ai-je aimé du premier regard ? je le crois ; du moins ai-je éprouvé aussitôt cette stupeur éblouie et l’annonce de cette bonne nouvelle émanée du fond des âges que reçoit l’âme consentante, qui affronte son destin.

Je ne puis pas dire que j’ai lutté contre cette subite et décisive passion. Si j’ai pu douter d’elle au début, ne point m’y intéresser immédiatement, la laisser flotter et même languir, assoupie, dans les ténèbres de mon esprit actif, plein d’habitudes et d’occupations, je ne distinguais pas non plus les pensées de celui que mon regard avait marqué d’un rayon inconscient mais sûr. Je ne cherchais pas à pénétrer ses résolutions, je ne devançais pas les desseins de son cœur, je pensais à tout le reste des choses du monde, – en attendant.

— La circonstance vint, non recherchée, non prévue, subite et lente à la fois, contenant la nécessité dans sa calme préparation. Quand nous sûmes silencieusement lui et moi que, nous aimant, nous devions ne pas nous aimer, nous nous aimions déjà d’un amour qui peut tout, sauf de renoncer à soi. Que d’autres parlent des combats de la conscience, des hésitations en commun, de mutuelles et héroïques résolutions. Nous ne fûmes pas de ces cœurs-là. Pas une seconde nous n’hésitâmes. Nous n’eûmes pas à nous le dire, nous le savions ; notre devoir désormais n’était pas de nous fuir l’un l’autre, mais de nous réunir pour la tâche auguste, d’un grand secours, d’une grande ferveur réciproques[1], et de nous armer avec diligence et minutie pour que vous ne souffriez pas.

— Nul être n’a jamais pensé à un autre être avec plus d’assiduité déférente et tendre que lui et moi nous n’avons, sans relâche, pensé à vous. Je puis vous dire ces mots à présent que cet unique ami a délaissé votre amour et le mien pour un attachement nouveau, fantasque, déraisonnable, incompréhensible à votre esprit comme au mien, dont nous souffrons toutes deux différemment, mais de manière que, dans tout l’univers, vous seule et moi soyons pareilles.

Jamais une femme n’a pu comprendre l’homme qu’elle aime comme peuvent se comprendre les deux femmes attachées à un même homme ; que savions-nous de lui, vous et moi, sinon chacune l’amour dont nous l’aimions ? Par ce que je lui donnais d’excessif il m’était étranger, comme il était étranger à votre plus austère tendresse. Mais vous et moi nous avions pour lui le même attrait, contre lui les mêmes griefs, et si nous nous étions liguées pour flatter tous ses goûts, ou liguées pour lui nuire, nous aurions, sans nous concerter, accompli les mêmes actes. Ainsi, lorsque chacune de nous, était séparée de lui par son amour pour lui, il établissait en l’une et l’autre une image de lui également exacte et tyrannique, qui nous rendait semblables.

Les lettres de moi que vous avez arrachées, dans votre surprise et votre détresse, aux ténèbres d’un tiroir secret, vous ont révélé la tendresse qui me liait à votre époux, et que j’avais espéré vous laisser ignorer toujours. Je ne puis pas vous consoler, Madame, il y faudrait aujourd’hui trop d’efforts et trop d’hypocrisie, mais je puis vous dire enfin combien vous me fûtes chère. Je m’autorise à vous parler avec cette franchise douloureuse parce que, de nous deux, je suis la plus accablée. Vous n’étiez pas attachée à cet homme comme je l’étais ; il n’était plus votre idée fixe, nourricière, votre climat, et, contre tous les maux, ce tampon de chloroforme que l’on fait respirer aux mourants. Vous l’aimiez encore, c’est bien peu de chose ; moi je l’aimais.

Vos enfants, qui ne sont désormais plus qu’à vous, fortifient votre orgueil d’avoir raison et mettent autour de vous la preuve de votre noblesse sans reproche et de votre dignité. Le trouble voilé, mystérieux, dans lequel, inconsciemment, mais avec un regard à la fois confiant et anxieux, vous avez vécu toutes ces années, se dissipe enfin. Vous respirez un air assaini, vous appartenez à des divinités familières qui préparent votre avenir plus heureux : la solitude, le silence, la clairvoyance, la fierté. Vous redevenez la jeune fille que d’autres hommes ont souhaitée violemment, ont implorée en mariage, et qui est restée pour eux le rêve matinal, obscurci soudain d’un nuage, qui, disparaissant par l’absence de l’intrus, vous rend votre primitive figure désirée.

Mais moi, Madame, j’ai connu l’amour que je vous volais. Ce fut là toute mon histoire, je n’en veux point d’autre, et si je ne dis pas que je vais me tuer, c’est que cette brusque mort dépend de notre volonté, qui ne dépend pas d’elle-même, – mais j’espère, et même je prévois de mourir peu à peu, sans beaucoup tarder. – À qui parlerai-je désormais, sinon une fois encore à vous, par cette lettre sans secret ? La violence que suscite l’amour trahi, ces bonds de l’âme qui soulèvent le corps et le précipitent sur des abîmes d’horreur où l’on reste suspendu, sans qu’aucune force naturelle ne nous entraîne hors de celle chambre hideuse et sans péril jusqu’au repos de la tombe, il est, Dieu merci, des médicaments qui les apaisent, qui les endorment, et l’on peut connaître la torpeur. Mais je vais vous dire le mot le plus profond de la douleur humaine, si l’on y met l’accent de lassitude et d’infini qu’il comporte : – Je m’ennuie.

— Depuis que j’ai cessé d’aimer celui que nous aimions, – et l’abandon nous fait croire que nous n’aimons plus quand nous mourons de cette passion même, – je m’ennuie. Rien ne me semble nécessaire, ni acceptable, ni possible. Si ce transfuge entrait en ce moment chez moi, il me semble qu’au lieu de me soulever vers sa présence, par une loi d’ascension éblouie que j’ai tant connue, je resterais engourdie sur mes oreillers, pareille à ces enfants endormis à qui leurs parents viennent souhaiter un tardif bonsoir, et qui, mal réveillés, opposent un grondement hostile aux baisers qu’avec assurance on applique dans leurs cheveux. Mais ce que je voulais vous dire, ce n’est pas mon malheur, bien qu’il me semblerait noble et doux que par l’aveu de son excès et par son fardeau il pût vous révéler le poids plus léger du vôtre ; – ce que je veux

vous dire, c’est ce que fut mon sentiment pour vous. Quelle femme l’a exprimé à celle qu’elle lésait en secret ? Laquelle a eu cette tendresse et celle audace, où tout est vérité?

— Oui, je vous ai aimée, d’une amitié parfaite ; rien ne la pouvait troubler, je n’étais pas jalouse de vous. Votre personne charmante m’émouvait par tous ses détails de grâce, et parfois de beauté, que, dans la sincérité de son âme, un homme que j’aimais dédaignait. J’ai eu pour vous cette affection plénière d’une femme qui n’en craint point une autre.

— Que des femmes aient combattu l’épouse, aient voulu lui nuire, l’aient traitée sans égards, ne l’aient pas choyée, respectée, voilà qui est fréquent, me dit-on, mais pour moi incroyable.

Comment n’être pas reconnaissante à celle qui limite notre jalousie ; qui nous garde de l’inconnue redoutable ; qui veille à notre place sur l’égarement et la diversité du désir, et qui, en nous permettant de la contempler en la simplicité de sa vie sans éclat, nous offre le spectacle d’une rivale ignorante, amicale, soigneuse, et dont souvent l’aspect nous rassure ?

Nous vous aimions. Vous étiez entre nous connue le troisième état de cette passion qui, pour se rejoindre, était sans cesse contrainte de vous traverser. J’observais en vous la part de la vie de votre compagnon qui m’échappait : – part secrète, similaire à la mienne et dont je n’ai jamais connu l’aveu. – Je plains les femmes qui, voyant reposer sur leur cœur celui qui à travers les difficultés du mensonge, des précautions hardies et de la dissimulation est venu s’abattre dans leurs bras, ne lui octroient pas le paisible halètement, le droit à l’oubli de leur méfait commun, et la salubrité du silence. Nous vous aimions. Je n’ai rien su de vous que sa silencieuse préférence pour moi.

— Dans ces rapides rencontres de l’hiver, où ceux qui se rejoignent par passion étreignent sur eux une saison ruisselante de soleils et de laves ; dans ces belles heures longues et chaudes de l’été, où les êtres réunis se reposent comme Ève et Adam, dans un état de force et de paix qui établit pour chaque couple, au fond des chambres, la richesse tranquille du Paradis terrestre ; dans cette liberté enfantine de l’allégresse où chacun parlant pour soi-même épand la source pure des confidences plénières, j’ai pu éviter la tentation de connaître vos secrets, et ma victoire sur vous. – Vous m’apparaissiez comme une sœur occupée, distraite, débonnaire, qui ne sait pas garder tout son avoir. Votre existence, loin de m’irriter, me soutenait de sa lointaine et ménagère poésie. Que veulent tant de maîtresses exigeantes ? Il me suffisait que celui qui vivait à vos côtés vous eût laissée quelques instants auparavant, et qu’il fût venu. Toute la passion de l’homme tient dans cette résolution, simple, provisoire, difficile, dans ce trajet du devoir au bonheur. – Nous n’avions pas de remords, notre innocence absolue et méritoire ce ne pouvait être de renoncer à nous-mêmes, mais c’était de vous aimer.

— Si vous, Madame, à présent que vous êtes libre, rencontrez un de ces couples humains où le mariage semble lié à la quiétude heureuse, et que soudain vous vous aperceviez, avec une amère surprise mais une invincible nécessité, que cet homme et vous-même êtes destinés l’un à l’autre, n’exercez pas sur lui votre jalousie, ne faites peser nulle contrainte sur le cœur de l’homme, qui craint toujours instinctivement sa compagne soumise. Veillez au bonheur de la femme tranquille et habituée.

— Certes, elle nous fait souffrir, elle nous apparaît trop privilégiée, celle qui dort auprès de celui dont nous ne connaissons que brièvement le contact tumultueux et la calme forme allongée ; nous lui envions ces heures d’habitude, d’indifférence, de sommeil, qui lui permettent de s’abreuver et de se baigner constamment aux saveurs, aux senteurs, aux moiteurs qui nous enivrent. Nous l’envions de pouvoir adhérer sans cesse à cette émanation de molécules tièdes et dorées qui tourbillonnent autour d’un être, animent et étendent son contour, et constituent le charme inévitable et le divin maléfice.

Mais de quelle force aussi, compensant le temps trop bref accordé à l’expansion délirante, nous exerçons la turbulence et la voracité, nous implantons dans notre cœur l’éphémère, nous prenons possession du palpable, du délectable, du visible et de l’invisible, comme un mouleur rapide et passionné qui voudrait garder toute l’empreinte d’un cadavre ! La passion des amantes a quelque chose de sacré par sa communication immédiate avec les périls et la mort. Pourquoi est-ce vous que j’eusse crainte, moi qui aimais dans un affamement continuel et sans mesure ? Le triomphe véritable c’est d’aimer plus que ne le fait la rivale, non d’être aimée davantage.

Pourtant, l’habitude qui lie les époux est un trésor dont parfois la masse nous fascine, nous hante, nous affole, quand nous concevons qu’elle livre tout l’être que nous aimons, en sa quotidienne et constante vie animale, et par là peut conduire l’amour à la satiété : but inconscient de notre excessif désir ; vindicative, poignante et inconcevable espérance !

Mais nous savons bien aussi que jamais plus la femme perpétuellement promise et accordée ne provoquera la stupeur et l’enchantement ; jamais plus elle ne peut obliger, même par l’absence et les intervalles, la mémoire haletante, terrassée par le souvenir, à refaire ce continuel trajet vers l’ébahissement du désir anxieux, assouvi, – vers la divine incrédibilité du bonheur !

C’est l’apanage oppressant du bonheur de ne pouvoir pas être cru, de se maintenir dans une atmosphère d’annonciation. La satisfaction habituelle et facile jamais plus n’amène ce recul déraisonnable de l’intelligence qui fait douter du passé et de l’absolu. Cette suppression du temps et de la précision n’est naturelle qu’à la passion seule, qui, mécanisme impérieux et décevant de l’appétit le plus exigeant, constate que jamais n’est suffisamment ingéré et absorbé l’être convoité, – de sorte que l’amour est un inlassable besoin, qui s’accroît par le goût que nous recevons de ce repas de l’âme et de l’être, et qui crée un vertige de désir ascendant, de connaissance rapide et de privation immédiate, par quoi l’attraction, le plaisir et sa cessation même sont toujours situés dans la nécessité de la mort.

— Peut-être penserez-vous, Madame, que vous aimant comme je le faisais quand je connus celui qui fut ma destinée, j’aurais dû abandonner mon but. Vous objecterez que la pitié m’a toujours semblé le plus naturel, le plus indiscutable des sentiments humains. Il est vrai. Mais si grande que fût ma pitié pour vous, j’eus de moi une pitié plus grande encore. Dès que j’aimai cet homme, j’ai eu pitié de moi, pitié de mon dénuement, de ma pauvreté, de ma tristesse, pitié grande et juste d’une âme qui, jusqu’alors triomphante, mesure par ce qu’elle vient d’obtenir ce qu’elle peut perdre, et qui, confrontant l’univers avec un homme, a trouvé cet homme supérieur au monde.

Et qui peut fuir ce qu’il aime? Quels sont ceux qui, ayant soudain constaté la fascination d’un visage, et repéré dans l’enchantement, la consternation, l’inutile effort de dénigrement, les parcelles de la beauté, se sont détournés d’elle, ont renoncé à s’incorporer ce qui donne à l’âme son extension infinie et au corps la juste mesure de son exigence fraternelle ?

Où sont-ils ceux qui, s’arrachant à la tentation, sont partis, ont voyagé, parcouru des paysages, le cœur broyé par l’acceptation du renoncement ? Que devenaient-ils quand ils voyaient les noblesses de l’univers, l’implacable obstination des cieux à ignorer les faibles décrets humains, le palais du Vent dans l’Inde monumentale, les jardins de bambous dans l’île de Candie, la force des printemps sur l’antique Sicile, ou mieux encore, dans la plus pauvre auberge du plus pauvre village bâti de chaux et de boue, une humble chambre avec son morne lit, où le maussade et humide silence semble appeler la transfiguration du plaisir? – À quoi ont-ils songé en tout lieu, sinon qu’en ce point même, dans le faste inutile ou la pire misère, eût pu leur être révélée la raison de leur existence éphémère et vaine, que là ils eussent déchiffré leur confus destin, possédé l’expérience de leur nécessité? Ceux qui se désistent des privilèges du risque, à quel tribunal secret de leur conscience ont-ils décrété leur déchéance de la joie, admis leur condamnation, prononcé pour eux cette peine de mort du renoncement, plus cruelle que la mort même ? De quel droit ont-ils fait échouer une des suaves combinaisons du sort ? Quelle paix espèrent-ils obtenir de la mort, amicale aux seuls bons travailleurs du rêve, ceux qui n’ont pas, soulevés au-dessus de leurs chétifs scrupules, et dans un sentiment d’innocence démoniaque, commis une fois dans la vie le crime dangereux du bonheur ?


  1. ???