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À M. le comte de Harcourt

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À MONSEIGNEUR

LE COMTE DE HARCOURT[1]

Gouverneur et lieutenant général pour le roy en Guyenne.



Monseigneur

Si mon pouvoir avoit respondu à mon désir, je vous présenterais aujourd’huy, au lieu de ce petit recueil de diversitez capricieuses, un volume illustre où tout ce que les Muses sçauroient produire de grave, d’éclatant et de superbe, seroit estalé à la

louange de vos incomparables actions. Ce n’est pas

que je ne me sois mis en devoir de les célébrer : qu’on ne m’accuse ny de paresse ny d’ingratitude ; mais, je l’avoue, la splendeur de la matière m’a eblouy ; mon génie s’est deffié de ses forces à l’aspect de tant de miracles, et toutes les fois que j’ay voulu essayer d’en écrire quelque chose, il m’est avenu comme a un certain peintre qui, voulant tirer une excellente beauté, n’eust pas si tost jetté l’œil sur elle pour en ébaucher les premiers traits, que, ravy en la contemplation de ses merveilles et confus de la témérité de son entreprise, le pinceau luy tomba d’une main et les couleurs de l’autre. Aussi, Monseigneur, vos exploits sont si prodigieux, que, par un malheur souhaitable, et dont il n’y a que tous seul au monde qui se puisse plaindre héroïquement, vous y trouverez du desadvantage pour vostre gloire. La grandeur en combat la certitude, le nombre en diminue la foy, et si vous en eussiez moins fait, ou que vous n’eussiez exécuté que des choses possibles, vostre réputation seroit peut-estre plus solidement establic dans la créance des siècles à venir : car, soit

que l’histoire raconte par la bouche de la fidelité, mesme tout ce que la mer et la terre tous ont veu faire de hardy et d’estrange, soit que la poésie, sans avoir besoin de s’ayder de ses nobles impostures, vous fasse sauter à cheval par dessus un effroyable retranchement, comme un Mars que l’Espagnol crut s’estre elancé de sa sphere pour venir fondre sur luy et le chastier de son audace, qui est-ce qui ne tiendra et l’un et l’autre récit également fabuleux ? Ouy, Monseigneur, il faut de nécessité absolue, ou que l’on ne croye pas la moindre de vos actions, ou que tout ce que les romans ont dit de leurs paladins et de leurs chevaliers passe pour véritable. Je n’ay point de peur d’estre suspect de flaterie en parlant de la sorte : il n’y a personne qui ne soit de mon sentiment et qui ne souscrive à mon opinion, et, connoissant vostre rare modestie au poinct que j’ay l’honneur de la connestre, j’oserois affirmer que, quand ou ne croiroit rien de tout ce que vous avez fait et qu’on n’en parleroit jamais non plus que tous, vostre vertu, qui ne cherche de satisfaction que dans elle-mesme, seroit aussi contente que si on tous donnoit des louanges immortelles, on qu’on tous erigeast des statues de marbre et de bronze par toutes les places publiques. Toutefois, ô mon prince magnanime ! après tout ce que j’ay dit sur la peine qu’aura la postérité à croire les grandes choses que tous avez exécutées, puis que ceux mesmes lesquels ont eu le bonheur d’en estre les tesmoins dementent presque leurs propres yeux, je trouve qu’il y va

trop de l’interest du ciel pour n’espérer pas qu’il en

authorise la memoire par quelque façon admirable. Il vous a donné le cœur de les entreprendre, il les fera sçavoir à tous les hommes ; bref, les estoiles dont vous serez couronné quelque jour s’arrangeroient au firmament en forme de caractères historiques de vostre vie, plutost que d’en permettre l’oubly, et chaque nation l’y verroit écrite en chaque langage, plutost que de l’ignorer. C’est la pensée de celuy que l’honneur de vostre longue et généreuse bien-veillance, reconnue de mon costé par un zele sans égal, oblige à estre jusques au dernier soupir,

Monseigneur,
Vostre très-humble, très-obéissant, tres-fidelle et très passionné serviteur,
Saint-Amant.
  1. Les louanges de Saint-Amant, malgré leur exagération, sont encore au dessous de celles du sieur de François de Meaulx dans son Panégyrique à monseigneur le comte de Harecourt de ses victimes d’Italie, Paris, Ménard et Quinet, 1643, in-4. Si Saint-Amant montre le comte « sautant a cheval par dessus un effroyable retranchement », le panégyriste s’écrie : « Ayant heureusement rencontré le régiment que Roqueservière faisoit marcher droit au retranchement (à la bataille de Cazal, 28 avril 1640), et alors ayant commandé de donner, tous executastes le premier vos ordres par une aveugle obeyssance de vous-mesme à vous- mesme. Vous fistes sauter vostre cheval par delà la ligne des ennemis huict ou dix pas plus haut. Genereux cheval, qui es digne de porter le nom de celuy dont la memoire dure encore Bucéphale par une ville qui fut bastie (Bucéphalie) pour le rendre immortel ; cheval non seulement de bataille, mais de victoire et de triomphe, qui es superbe de porter un si grand capitaine… ce n’est pas assez que l’on te voye dresser les oreilles, jeter le feu par les yeux et par les nazeaux… si, après toutes ces belles marques de generosité, tu ne nous ramènes sauve et victorieux ton Alexandre… Ces saillies de ma plume ne font pas que je vous perde de vue, Monseigneur. » (P. 31.)