Le Parnasse contemporain/1866/À Vénus de Milo

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Le Parnasse contemporain : Recueil de vers nouveauxSlatkine ReprintsI. 1866 (pp. 268-272).




A VÉNUS DE MILO


(STATUETTE)




O Vénus de Milo ! ma chère statuette,
Seul reste d’un amour comme toi mutilé,
Mon cœur, mon pauvre cœur, qui souffre et qui regrette,
En ces strophes t’adresse un soupir désolé ;

Je crois que tu dois bien comprendre ma tristesse,
O chef-d’œuvre incomplet ! — comme tout ici-bas. —
Où puis-je mieux pleurer, poëte sans maîtresse,
Que sur le sein meurtri de la Vénus sans bras ?…

Hélas ! tu l’as connue avant moi. — Dans sa chambre
Pour la première fois quand j’entrai si joyeux,
C’était, — t’en souvient-il, — l’an dernier, en décembre,
Après elle, sur toi s’arrêtèrent mes yeux.

Pressentais-je déjà qu’un jour viendrait où d’elle
Et de ce grand amour qui ne devait finir,
Toi seule resterais, témoin cher et fidèle
Et muet souvenir ?…


Plus tard, quand elle vint habiter ma demeure,
Ce nid, que j’avais fait exprès pour elle et moi ;
— Réduit vide, à présent, où bien souvent je pleure,
T’en souvient-il encor ? elle y vint avec toi ;

Quand elle eut arrangé les choses à sa guise :
La chambre à coucher bleue et mon cabinet vert ;
Du haut de l’étagère où sa main t’avait mise,
Vénus, n’as-tu pas cru voir ton temple rouvert ?

O Vénus ! quelquefois à l’heure du mystère,
Quand nos noms confondus mouraient dans un baiser,
N’as-tu pas cru sentir sous ta gorge de pierre
Un cœur qui s’éveillait et voulait se briser ?

Et quand tu nous voyais follement nous étreindre,
Aux rapides instants des désirs exaucés,
N’as-tu pas dû parfois te trouver bien à plaindre
D’avoir les bras cassés ?…

N’as-tu pas, jalousant sa beauté diaphane,
Enviant l’éclat pur et doux de ses grands yeux,
O Vénus ! pensé voir en mon logis profane
La Vierge qui t’a pris la royauté des cieux ?…

Dis-moi, te souvient-il de sa voix enfantine ?
C’est elle, — je l’entends qui prélude tout bas, —
Chut ! — Elle va chanter le Lac, de Lamartine,
Ou bien : La peur d’aimer fait que je n’aime pas.

Mais non, nous nous trompons, ma chère confidente ;
Depuis longtemps déjà, sa voix au son si doux,
Pour un autre résonne et près d’un autre chante,
Sans que l’écho jamais en vienne jusqu’à nous !


A cet autre, elle donne en folâtrant, sans doute,
Les adorables noms dont elle me comblait…
— Pèlerine d’amour, elle a changé de route
Et non de chapelet. —

Tu te souviens aussi, n’est-ce pas des disputes
Qui venaient quelquefois troubler notre horizon. —
— Marbre, comprenais-tu mieux qu’elle, dans ces luttes,
Tout ce que je souffrais en me sentant raison ?

Mieux qu’elle as-tu compris de combien d’indulgence
Était doublé l’amour dont mon cœur s’enivrait ? —
— Ai-je assez accusé son inexpérience ?
Preuve en main, — ai-je assez crié : — Ce n’est pas vrai !

Ai-je assez imploré quand j’aurais dû maudire ?…
Me suis-je assez souvent à ses genoux plié,
Lui demandant pardon pour avoir osé lire
Quelque billet d’amour sur ma table oublié…

Ai-je assez souvent dit : — meurtri de ses offenses,
Recommençons à vivre à partir de ce jour.
Taisez-vous, souvenirs, renaissez, espérances,
Sois éternel, amour !…

C’était lâche… — Pourtant je trouvais en moi-même,
Je ne sais quel triomphe à cet abaissement. —
Qui n’a jamais senti la volupté suprême
De pouvoir être juste et de rester clément ?

Mais un jour l’amitié, ce compagnon austère,
Ce fidèle gardien de notre dignité,
Rougissant de ma honte et ne pouvant se taire,
Comme un gant, à mes pieds, jeta la vérité.


Tu les connais, ceux-là, dont le mâle courage,
— Au risque de briser mon cœur et ma raison, —
M’osa montrer de qui je portais l’esclavage,
Et ce que, — moi sorti, — devenait ma maison.

Tu sais leur nom à tous, — sans doute tu les aimes
Et tu les reconnais à leurs pas différents ; —-
Mais, comme moi, sais-tu qu’ils sont toujours les mêmes
Depuis douze ou quinze ans !…

Leurs bouches n’ont jamais proféré d’impostures,
D’envieux sentiments ne souillent pas leurs cœurs ;
Eh bien ! quand ils m’ont peint mes réelles tortures,
J’ai lâchement failli les traiter de menteurs !…

Pourtant il fallut bien, — la coupe étant si pleine,
De honte, de douleur, de découragement, —
De ma propre faiblesse enfin briser la chaîne,
Et tuer mon bonheur pour tuer mon tourment.

Alors, tu t’en souviens ! — Rien qu’à cette pensée
Je sens encor mon cœur qui sa glace d’effroi ;
Elle que j’aimais tant. — Elle ! — je l’ai chassée,
Comme un voyant qui crie au soleil : — Éteins-toi !

Alors, elle est partie, et mon regard aride,
Dans ce nid démeublé, ne rencontra le soir
Que la muraille nue, et le calme du vide,
Et le sol pour m’asseoir…

Et sur le sol erraient, — honni soit qui se raille
De tous ces souvenirs de pleurs sanctifiés, —
Témoins de son départ, quelques fétus de paille
Qui me semblaient crier de douleur sous mes pieds.


Alors je me sentis envahi de délire,
Je frappai le parquet et les murs de mon front,
Je répétai les noms que j’aimais à lui dire :
— Le bonheur en fuyant avait lavé l’affront.

Oh ! que j’aurais voulu, pendant cette heure étrange,
Pouvoir la ressaisir entre mes bras nerveux,
Prendre encore un baiser dans son sourire d’ange,
Et lui crier : Tu mens ! — et mourir tous les deux !

Et comme je cherchais, — recherche machinale, —
S’il ne restait rien d’elle en ce lieu désolé,
— Soudain je t’aperçus, — ô statuette pâle !
En un coin isolé.

Victime d’un oubli, tu restais immobile,
Déesse sans autel — au temple déserté.
Je voulus te briser comme chose inutile,
Mais je fus effrayé de ta fragilité.

Alors je te couvris de baisers et de larmes.
Je te parlai du temps si vite évanoui ;
Vingt fois je te redis les jalouses alarmes
Qui torturaient mon cœur, autrefois ébloui.

Puis, je te conservai ; — je te dotai d’une âme,
Je crus que tu pourrais comprendre quelque jour,
Pour mettre en cendre un cœur, tout ce qu’il faut de flamme,
Tout ce qu’il faut d’oubli pour tuer tant d’amour !…

Souvent, je t’entretiens pendant une heure entière,
Et tu restes muette ! — En ce monde moqueur
Parlerai-je toujours à des Vénus de pierre,
A des femmes sans cœur ?


ALEXIS MARTIN