À force d’aimer/2/05

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 239-250).
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V



Durant les jours qui suivirent cette représentation, Huguette et Germaine furent moins expansives l’une avec l’autre. Leur intimité de fillettes, absolue jusque-là, subit une modification. Certains sentiments nouveaux les rendaient femmes, et, par conséquent, mystérieuses. Lorsque, maintenant, elles suivaient, enlacées, le circuit des pelouses, des silences coupaient leur babillage ; et ces silences, elles ne les rompaient ensuite qu’avec une sorte d’effort.

Depuis la soirée au Théâtre-Indépendant, Germaine vivait dans un songe. Elle revoyait René, non seulement dans la beauté de sa mâle et superbe jeunesse, dans la magie de sa chaude éloquence, mais surtout dans la grandeur de son rôle d’apôtre social. Les côtés faibles du système développé par l’orateur, les naïvetés de la pièce qui en montrait l’application, n’existaient pas pour Mlle de Percenay. Tout lui paraissait admirable. Il lui semblait avoir vu vivre pendant trois heures les rêves les plus enflammés de son cœur généreux. Le succès aussi se démesurait dans son imagination de vingt ans. Parmi les bravos du public, elle n’avait pas fait la part de la nervosité, de l’emballement fugace, de la contagion, et aussi de la fascination produite par le charme personnel du jeune auteur. Elle regardait celui-ci comme un dominateur des foules, un bienfaiteur des peuples, un réformateur, un héros. Cette petite tête adorablement chimérique ne pouvait être tournée par une réalité sans illusions, si fascinante que fût cette réalité. Mais ici tout s’enchaînait, se confondait : la séduction immédiate et l’enchantement du rêve. Puis aussi l’aiguillon délicieux de l’obstacle. Quel abîme entre la fille du ministre et le rédacteur de l’Avenir social !… N’importe ! La jeune fille savait déjà qu’elle aimait René. Et elle savait aussi que, contrairement à la Germaine du drame, elle ne se laisserait pas mourir.

Le secret de tels sentiments était trop exquis pour qu’elle les divulguât, même à Huguette.

Et celle-ci, de son côté, — mais pour des raisons tout autres, — n’osait, la pauvre enfant, lui laisser voir ce qui se passait en elle.

— « Je ne sais pas ce qu’il veut dire, » avait-elle expliqué à son amie après la scène avec Chanceuil. « Il prétend que, si je ne veux pas l’épouser, il peut faire du tort à papa. »

La vaillante Germaine avait haussé les épaules.

— « Le lâche ! » s’était-elle écriée. « Même si c’était vrai, voyons, n’aimerais-tu pas mieux qu’il mît ton père et toi sur la paille que de donner ta main à un misérable capable de pareilles vilenies ? »

Huguette n’avait osé dire, pas plus qu’elle n’osait croire, qu’il s’agissait de l’honneur de son père.

Cependant elle sut que Chanceuil avait eu un entretien avec M. Vallery. Elle s’épouvanta de voir celui-ci devenir soucieux. L’entretien se renouvela, et le nuage s’épaissit au lieu de se dissiper sur le front du père de Huguette. Puis le financier eut une conversation très longue, et certainement très grave, avec le ministre. M. de Percenay en sortit avec un visage plus sombre encore que celui de son ami.

Huguette seule remarqua ces détails. Une inquiétude sans nom grandissait en elle. Serait-il possible que son père eût dans le passé quelque secret redoutable ?… Mais alors, elle ?… Quel serait son devoir ?… Elle en frissonnait de terreur et de dégoût.

Une fin d’après-midi, comme elle revenait d’une course avec Mlle Bjorklund, un domestique lui dit que Monsieur l’avait fait demander à plusieurs reprises et l’attendait dans son cabinet.

L’appréhension la fit presque défaillir. Cependant, sans même ôter ses gants ni son chapeau, les jambes tremblantes, elle y alla.

Rarement elle pénétrait dans ce grand cabinet somptueux, auquel l’ébène des meubles, le bronze des objets d’art, la nuance foncée des tentures, donnaient un caractère de gravité un peu théâtral. Parmi toutes ces notes sombres, la face décolorée de son père se détachait, toute blanche. Jamais elle ne l’avait vu si pâle.

Il la fit asseoir, tout près de lui… plus près encore… et lui prit la main d’un geste de caresse. Puis, à brûle-pourpoint, coup sur coup, il lui demanda si elle avait songé au mariage, et si elle épouserait volontiers Ludovic Chanceuil.

Huguette arracha sa main. Une pensée d’horreur la traversait, foudroyante. « C’était donc vrai ! Son père avait commis un crime… »

Mais aussitôt, comme il l’attirait vers lui, elle le laissa faire, se repentant déjà de son mouvement de répulsion, préférant tout à ce qu’il devinât qu’elle savait.

Pourtant, comme il l’interrogeait d’une voix tendre, le sentiment de tout ce qui s’écroulait en elle la remplit d’une si intense angoisse qu’elle éclata en sanglots.

— « Mais, ma chérie, » dit le père, « ce n’était qu’une question. Je ne t’influencerai pas… »

Il fit cette déclaration d’une voix molle. Toutefois, comme elle ne répondait pas, toute convulsive, et le visage caché dans ses mains, il s’effraya.

— « Regarde-moi… Parle-moi… » s’écria-t-il. « Je te jure que tu n’épouseras pas Chanceuil, si ce mariage te déplaît. »

Elle releva la tête, étonnée de ce serment. Serait-il possible que son père fût encore libre ? Alors c’est que la chose affreuse du passé n’était pas irrémédiable.

Il ajouta :

— « Non… Je ne veux pas ton malheur… J’ai bien réfléchi… Il y a un autre moyen. »

Machinalement, Huguette demanda :

— « Un autre moyen… de quoi ?…

— De me sauver… Parce que… vois-tu… je dois te dire… » (sa voix s’embarrassa), « Chanceuil me tient… Oh ! en partie seulement… jusqu’à un certain point… D’ailleurs tu ne comprendrais pas… Ce sont les affaires. »

La jeune fille se calmait, essuyait ses yeux, mettait toute la force de sa volonté à distinguer quel était son devoir. Mais, en écoutant les phrases décousues de M. Vallery, elle trembla que, pour la décider, il ne se résolût à tout lui dire. Entendre son père s’accuser de quelque infamie, et être ensuite vis-à-vis de lui celle qui savait, voilà ce qui lui causait la plus immédiate terreur. Tout plutôt que cela !… même la ruine, même la mort, même le mariage avec Chanceuil.

— « Non, papa, non, je t’en prie ! » dit-elle en joignant les mains, « ne me parle pas d’affaires. Cela me fait peur… Je n’y comprends rien. Dis-moi simplement une chose… une seule chose, mon cher papa. As-tu un intérêt capital à ce que j’épouse… ce monsieur ?

— Si tu l’avais accepté sans répugnance, cela tranchait bien des difficultés.

— Réponds-moi plus catégoriquement, cher père, » dit-elle avec douceur. « Veux-tu que je l’épouse, à tout prix ? Si tu le veux, je le ferai. »

Le père hésita.

— « Qu’as-tu, en somme, fillette, contre lui ?

— Ce que j’ai ?… » s’exclama-t-elle avec un haut-le-corps… « Tout… Je le méprise… Je le déteste ! Autrefois, il me déplaisait simplement… mais maintenant, il me fait horreur ! »

Il y eut un silence. Puis M. Vallery prononça :

— « Eh bien ! tu ne l’épouseras pas. Je ne veux pas que tu l’épouses. »

Il ne fut pas dit autre chose ce jour-là. Mais toute l’existence de ce père et de cette fille se trouva transformée. Entre eux une gêne s’établit. Quelque chose d’inexprimé les sépara. Dans le somptueux hôtel de l’avenue d’Antin, la tristesse sous sa plus sombre forme, la tristesse faite de doute, de défiance et d’anxiété, flotta parmi les chambres aux meubles soyeux et bas, sous les allégories voluptueuses des plafonds, à travers l’immensité du hall, et le long des escaliers magnifiques. Les domestiques voyaient avec étonnement cette tristesse se peindre sur le visage des maîtres. Mlle Bjorklund en sentit l’oppression. Elle ne questionna pas son élève, mais elle n’éprouva nulle surprise lorsqu’un soir Huguette se jeta dans ses bras, les larmes aux yeux, en lui disant :

— « Oh ! mademoiselle, emmenez-moi dans votre pays, dans votre petite maison de Stockholm, près de vos vieux parents, qui ont eu dix enfants, et qui les ont élevés dans le respect du devoir, dans la simplicité, dans l’esprit de dévouement, dans l’honneur. Dieu ! qu’on doit être bien auprès d’eux ! »

Au moment où elle trahissait sa détresse par une telle exclamation, M. de Percenay, le ministre, enfermé avec M. Vallery dans le cabinet du financier, disait à celui-ci :

— « Mais puisque tu es sûr que ce René Marinval est ton fils, et puisque tu crois qu’il le sait, nous n’avons rien à craindre. Voyons, il n’y a que l’Avenir social capable de publier un pareil document, parce que c’est un organe de conviction et de haine. Tout autre journal nous l’apportera pour nous le vendre. Car on sait que nous y mettrons le prix. Eh bien, si Marinval est ton fils, tu obtiendras de lui les papiers de Chanceuil.

— Ah ! » ricana Vallery, « tu crois qu’il m’aime et qu’il m’est dévoué, ce garçon que j’ai écarté de ma vie, dont peut-être j’ai fait mourir la mère… Car elle s’est tuée, à ce qu’on m’a dit… Oses-tu penser qu’il ne me hait pas ? »

Le ministre haussa les épaules.

— « Tu divagues, mon cher. Que viennent faire ici la haine et l’amour ? Sont-ce les leviers avec lesquels on dévie la volonté des hommes ? Y en a-t-il d’autres que l’intérêt ?

— Ce garçon est très fier, paraît-il, » prononça Vallery

— « Raison de plus. Oui, il est fier, et, de plus, voluptueux et ambitieux. Tu aurais dû le voir, quand je l’ai amené dans cette loge !… Il était pâle d’émotion ; ses yeux étincelaient devant l’élégance et la beauté de nos filles. Ce qui l’a lancé dans le socialisme, c’est, comme tant d’autres, la disproportion de ses besoins sans bornes avec la médiocrité de sa vie… Mais d’un mot nous pouvons l’amener à nous, plus plat et plus docile que ce misérable Chanceuil ne l’était lui-même jadis, et dévoué… même jusqu’à voler pour nous les documents dans le coffre-fort de son patron Horace Fortier, — à supposer que ce soit à Fortier qu’on les porte tout d’abord.

— Et de quel prix acheter une conversion pareille ? » dit Vallery. « Des millions n’y suffiraient peut-être pas.

— Non, l’argent tout seul échouerait.

— Cependant ?… »

Le capitaliste hésita… Il commençait à entrevoir vaguement le plan que de Percenay allait lui proposer. Mais il s’effarait devant la nouveauté de l’idée, devant les conséquences. Il perdait, pour l’instant, cette faculté de décision prompte, cette hardiesse à brûler ses vaisseaux, qui, plus d’une fois, l’avait fait triompher dans la bataille financière. Trop de craintes, de réflexions, de souvenirs, le poids de tout un passé, le troublaient. Dégagé de telles entraves, son ami courait droit au dénouement de la situation.

— « Tu n’as qu’une chose à faire, » prononça le ministre. « Chanceuil balance encore… Tu as eu l’esprit de ne pas le décourager complètement. D’ailleurs sois certain qu’il ne lâchera le document qu’à la dernière minute… Il le suspendra d’abord sur ta tête — et, sans qu’il s’en doute, sur la mienne — par une campagne de presse destinée à te terroriser. À ce moment-là, mon cher, crois-moi… les larmes de ta fille auront perdu leur effet sur toi… Tu mesureras le gouffre, et tu donneras Huguette à Chanceuil avec la dot qu’il exigera.

— Ah ! » dit Vallery, « tais-toi !… Quel est l’autre moyen ?

— Ouvre les bras au petit Marinval… Des bras de père, » ajouta de Percenay avec le ricanement d’un scepticisme atroce. « Mais n’attends pas qu’il connaisse ta petite histoire du Tunnel. Va au-devant. Déclare-lui que la voix du sang a crié en toi, que tes entrailles ont parlé. Propose-lui de le reconnaître. On ne renie jamais un père soixante fois millionnaire. Quant à lui, c’est un gaillard qui ne te fera pas honte… Beau garçon, bardé d’énergie, pourri de talent… Sacrebleu, si tu le dotes convenablement, je lui donne ma fille ! »

Vallery ne répondit pas tout de suite. Il regardait fixement son ami. À la fin, il dit d’une voix lente :

— « Ma foi, c’est une solution.

— Parbleu !

— Mais, » reprit le financier, « René n’est pas le maître à l’Avenir social. Si Fortier veut agir quand même contre nous ?

— Bah ! c’est le petit qui s’occupe de toute la cuisine du journal. Fortier vit dans les nuages. Si Marinval veut s’emparer du document et nous le rendre, il le pourra toujours.

— Et si Chanceuil porte ce sacré papier à un autre journal ?

— Voyons !… » dit le ministre, qui haussa les épaules.

— « C’est vrai, » murmura Vallery, « il commencera certainement par l’Avenir, et une fois que le document y sera…

— Il est très fort, ce Chanceuil, » déclara de Percenay avec une admiration qui n’avait rien d’ironique.

— « Ah ! le satané… ! » cria le financier, qui lança une injure en frappant du poing sur son bureau.

— « Mais non, mais non… » fit l’autre avec calme. « Seulement, comment diable ne t’es-tu pas méfié de lui ? Après certains services particuliers qu’il t’avait rendus, tu devais le croire capable de tout.

— Pas d’ouvrir une enveloppe scellée, de soustraire la lettre chiffrée qu’elle contenait, d’y substituer une copie, de remettre les cachets en état, et d’oser porter ce message contrefait au destinataire.

— On n’écrit pas des lettres de cette importance, mon cher. On va parler soi-même.

— Oui, » ricana Vallery. « Et le lendemain l’Europe entière aurait su que j’étais en négociations avec le Gouvernement anglais. D’ailleurs, ça ne se serait pas passé entre la Reine et moi, n’est-ce pas ? On ne peut conclure des marchés pareils que par intermédiaires. C’est la sauvegarde de notre dignité. »

Le ministre eut un sourire que le financier ne voulut pas voir. Vallery avait, dans le caractère, un côté romanesque et phraseur que gênait le cynisme de son ami. Ce qui rend les plus viles actions possibles à certaines natures, c’est la complaisance infinie de leur imagination. Quel art subtil que l’art des prétextes ! Et quelle casuistique que celle de la conscience ! Cette voix intérieure, que les religions nous montrent comme une accusatrice, est, au contraire, l’entremetteuse dont l’ingéniosité scélérate réconcilie notre âme avec les pires turpitudes. À peine avons-nous commis la faute, que la conscience apporte à nos instincts débridés des explications et des excuses. Jamais l’homme ne s’accuse ou ne se méprise avec sincérité. Le remords, que les théologies ont placé en nous-mêmes, vient du dehors. Le remords n’est que le frisson de la peur.