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À l’œil/La Valse

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À l’œilFlammarion (p. 208-214).


LA VALSE


Le col de pardessus relevé, mes mains dans les poches, j’allais par les rues brumeuses et froides en cet état d’abrutissement vague qui tend à devenir un état normal chez moi, depuis quelque temps.

Tout à coup je fus tiré de ma torpeur par une petite main finement gantée qui s’avançait vers moi, et une voix fraîche qui disait :

— Comment, te voilà, grande gouape !

Je levai les yeux.

La personne qui m’interpellait aussi familièrement, était une grosse, jeune, blonde, petite femme, jolie comme tout, mais que je ne connaissais aucunement.

— Je crains bien, madame, répondis-je poliment de n’être point la grande gouape que vous croyez.

— Ah ! par exemple, c’est trop fort !

Et elle me nomma.

— Comment, continua-t-elle, tu ne me reconnais pas ? Je suis donc bien changée ! Voyons, regarde-moi bien.

— Aussi longtemps que vous voudrez, madame, car cette opération n’a rien de déplaisant pour moi.

— Tu n’as pas changé, toi… Tu ne te rappelles pas le Luxembourg ?

— Lequel, madame ? le jardin ou le grand-duché ?

— Imbécile.

J’avais beau la considérer avec la plus vive attention, impossible de trouver un nom ou même de rattacher le moindre souvenir.

À la fin, elle eut pitié de mon embarras.

— Nanette, dit-elle, en éclatant de rire.

— Comment, c’est toi, ma pauvre Nanette ! Oh ! combien engraissée !

— Oui, je suis devenue un peu forte.

Je l’avais connue, voilà sept ou huit ans. C’était, à cette époque, une gamine ébouriffée et toute menue. J’aurais pu, semblait-il, la fourrer dans la poche de mon ulster.

Apprentie dans je ne sais quel atelier de Montrouge, elle fréquentait plus assidûment le Luxembourg que sa boîte, et je ne me lassais pas d’admirer la longanimité de ses patrons qui acceptaient bénévolement d’aussi longues et fréquentes disparitions.

Et gaie avec cela, et maligne !

Un beau jour, elle avait disparu sans crier gare, et je ne l’avais jamais revue.

J’étais émerveillé de la retrouver ainsi changée, et surtout considérablement augmentée.

Je ne m’en cache pas, j’adore les jeunes femmes un peu fortes, mais je les préfère énormes et voici la raison :

J’ai un faible pour la peau humaine lorsqu’elle est tendue sur le corps d’une jolie femme ; or j’ai remarqué que les grosses personnes offrent infiniment plus de peau que les maigres. Voilà.

Mon amie était dans ce cas et tandis qu’elle me racontait son histoire et sa métamorphose, je l’enveloppais d’un regard gourmand et convoiteur.

Elle en avait à me raconter depuis le temps !

D’abord, elle était tombée amoureuse d’un jeune premier au Théâtre national des Gobelins. Premier collage, où le confortable était abondamment remplacé par des volées quotidiennes.

Un jour, la volée fut bi-quotidienne. Alors Nanette, outrée de ce procédé inqualifiable, lâcha le cabotin et devint la maîtresse d’un jeune sculpteur de Montparnasse.

Pas de coups avec cet artiste, mais une purée ! Et tout le temps poser, tout le temps.

Heureusement qu’il vint une commande, un buste. Un jeune homme riche tenait à posséder ses traits en marbre.

Quand les traits furent terminés, le jeune homme riche emporta son buste… et Nanette.

Entre nous, je crois que le buste n’était qu’une frime imaginée par le jeune homme riche pour se rapprocher de l’objet de son amour.

Quoi qu’il en soit, Nanette prit un ascendant considérable sur son nouvel amant et, comme elle le disait un peu modernement, elle le menait par le bi, par le bout, par le bi du bout du nez.

Tout de suite, avec lui, elle s’était mise à engraisser, enchantée d’ailleurs. « Ça me donne un air sérieux », alfirmait-elle.

— Et ton amant, demandai-je, joli garçon ?

— Superbe.

— Intelligent ?

— Un vrai daim, mon cher ! Imagine-toi…

Et elle me conta force anecdotes tendant toutes à démontrer la parfaite stupidité du personnage.

— Et que fait-il ?

— Rien, je te dis, il est riche. Pourtant, il a une prétention : composer de la musique. As-tu un livret d’opéra à mettre en musique ?

— Non, pas pour le moment.

— Ah ! une idée !

Elle frappa dans ses mains, en femme à qui il vient d’arriver une bonne idée.

— Tu as du talent ? fit-elle.

— Dans quel genre ?

— Écris les paroles d’une opérette, apporte-les-lui. Ça ne sera jamais joué, mais tu auras un prétexte pour venir à la maison. Tu verras comme il est bête.

Je n’eus garde, vous pensez bien, de manquer une si belle occasion. Je bâclai, le lendemain même, une ânerie qui ressemblait à une opérette comme l’Œil crevé ressemble au Syllabus et j’apportai la chose à mon compositeur.

Nanette n’avait pas menti. Il était encore plus bête que ça.

Il fut enchanté que j’eusse pensé à lui.

— Mais qui diable a pu vous parler de moi ?

— C’est M. Saint-Saëns qui m’a donné votre adresse.

— Saint-Saëns ! mais je ne le connais pas !

— Eh bien ! lui vous connaît.

Nanette, qui se trouvait en peignoir, les cheveux sur le dos, plus jolie que jamais, se tenait les côtes. (Je me serais volontiers chargé de cette opération.)

— Joue donc ta valse à monsieur, dit-elle.

Il se mit au piano et préluda.

Silencieusement Nanette m’indiqua la pendule. Je regardai l’heure : 10 h. 15.

Il jouait sa valse avec une conviction véritablement touchante. C’était une suite d’airs idiots, mille fois entendus. Mais quel feu dans l’exécution !

Le monde extérieur n’existait plus pour lui. Il se penchait, se relevait, se tortillait. La sueur ruisselait sur son front génial.

Nanette me regardait de son air le plus cocasse :

— Crois-tu, hein !

En effet, il fallait le voir pour le croire.

Je la contemplais goulûment. Crédieu, qu’elle était jolie en peignoir !

La valse marchait toujours. Nous étions assis, à côté l’un de l’autre, sur un divan.

— À quoi penses-tu ? fit-elle brusquement.

— Je suis en train de calculer la surface approximative de ton joli corps, et, divisant mentalement cette superficie par celle d’un baiser, je calcule combien de fois je pourrais t’embrasser sans t’embrasser à la même place.

— Et ça fait combien ?

— C’est effrayant… Tu ne le croirais pas.

La valse était finie. Il était 10 h. 35. L’artiste s’épongeait.

— Qu’est-ce que vous pensez de ça ?

— Superbe, superbe, superbe !

— Seulement, ajouta Nanette, monsieur ne la trouve pas assez longue. Monsieur me faisait remarquer avec raison qu’après le grand machin brillant, tu sais, ploum, ploum, ploum, pataploum, tu devrais reprendre la mélodie, tu sais, tra la la la, tra la la la la.

— C’est votre avis, monsieur ?

— Je crois que ça ferait mieux.

Je pris congé. Il était temps. J’allais mourir de rire.

Mais je revins le lendemain.

Mon compositeur était sorti. Ce fut Nanette qui me reçut, en peignoir, les cheveux sur le dos, comme la veille.

Le divan était là-bas, large, tentant.

Je devins pressant.

Nanette se défendait mollement.

— Non, pas maintenant… Quand il sera là.

— !!!!!…

— Oui, ce sera bien plus drôle… Pendant sa valse.