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À l’œil/Le Nommé Fabrice

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À l’œilFlammarion (p. 176-179).


LE NOMMÉ FABRICE


— Hé ! là-bas, le vieux rigolo ! qu’est-ce que vous demandez ?

Le vieux rigolo ainsi interpellé ne répondit pas, mais comme en proie à une indicible stupeur, il regardait les bâtiments neufs à peine terminés, une petite maisonnette en brique, les hangars, les écuries, une immense bascule destinée à peser les voitures de betteraves.

— Tout de même, fit-il, faut être bougrement effronté !

— De quoi donc, mon brave ?

— Faut avei un rude toupet !

Fatigué sans doute de cette conversation, le contremaître demanda brusquement au paysan :

— Enfin, qui êtes-vous ? que voulez-vous ?

— Qui que je sis ? vous me demandez qui que je sis ? Je sis le nommé Fabrice, et je sis cheu mei, et vous n’êtes pas cheu vous.

— Comment, vous êtes chez vous ?

— Je sis cheu mei, et vous allez me faire le plaisir de f… le camp, avec vos gens et toutes vos saloperies de bâtisses, et pis je vous demanderai trois mille francs de dommages et intérêts.

Sur ces entrefaites, l’architecte arrivait au chantier. La dernière phrase du vieux campagnard le fit légèrement pâlir.

Si c’était vrai, pourtant, qu’on eût bâti sur son champ !

Le plus comique, c’est que la chose était parfaitement exacte.

Le pauvre architecte s’était trompé de terrain, et il avait construit sur le champ du nommé Fabrice pour cinquante mille francs de bâtiments au compte d’une grande sucrerie voisine.

On allait en faire, une tête, à l’administration, quand on apprendrait ça !

L’architecte esquissa le geste habituel des architectes qui n’en mènent pas large : il se gratta la tête et le nez alternativement.

L’indignation du campagnard allait croissant.

— Je sis le nommé Fabrice, et personne n’a le droit de construire sur mon bien, personne !

— Effectivement, balbutiait l’architecte, il y a erreur, mais elle est facilement réparable… Nous allons vous donner l’autre champ, le nôtre. Il est d’égale surface, et…

— J’ n’en veux point de votre champ. C’est le mien, qu’il me faut. Vous n’avez pas le droit de bâti sur mon bien, ni vous, ni personne. J’ vous donne huit jours pour démoli tout ça et remettre mon champ en état, et pis, je demande trois mille francs de dommages et intérêts.

La discussion continua sur ce ton.

Le pauvre architecte, qui en menait de moins en moins large, s’efforçait de convaincre le nommé Fabrice. Le vieux paysan ne voulait rien savoir. Il lui fallait son champ débarrassé des saloperies de bâtisses et, en plus, trois mille francs d’indemnité.

Le propriétaire de la sucrerie, informé de cet étrange malentendu, arriva vite et voulut transiger. Le nommé Fabrice était buté.

On marchanda : Cinq mille francs d’indemnité !

— Non, ma terre !

— Dix mille !

— Non, ma terre !

— Vingt mille !

— Non, ma terre !

— Ah ! zut ! nous plaiderons, alors !

Malgré la bonne volonté des juges, on ne put découvrir dans le Code le plus mince article de loi autorisant un sucrier à bâtir sur le champ d’autrui, même en l’indemnisant après.

Le sucrier fut condamné à remettre le bien du nommé Fabrice dans l’état où il l’avait pris.

Les considérants du jugement blâmaient la légèreté de l’architecte, et surtout la mauvaise foi évidente et la rapacité du nommé Fabrice.

Le nommé Fabrice riait sous cape. Il alla trouver le sucrier.

— Écoutez, fit-il, je ne sis pas un méchant homme. Donnez-moi votre champ et quarante mille francs… et j’ vous fous la paix.

Plus tard, le caissier raconta que le nommé Fabrice, en signant son reçu de quarante mille francs, avait murmuré :

— C’est égal, faut avei un rude toupet, tout de même !

On ne sut jamais si c’était de lui qu’il voulait parler ou d’un autre.