À l’œil/Texte entier

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À l’œil
À l’œilFlammarion (pp. 5-255).
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PRÉFACE



Alphonse Allais ! je le revois encore, tel que je l’ai connu dans les dernières années de sa vie, avec sa longue figure colorée et douce, ses yeux bleus étonnés, ses belles mains dont il avait grand soin, et cet air de dignité répandu sur toute sa personne ; tel que l’a dépeint une de ses compatriotes, le poète Mme Lucie Delarue-Mardrus :


Vous qui l’avez connu, qu’il vous souvienne.
Il semblait un viking blond, sérieux et fier.


Eh ! oui, sérieux comme un humoriste, et c’est précisément ce sérieux qui faisait d’Alphonse Allais le prince des pince-sans-rire. L’humour, ce sont les jeux de la philosophie et de la plaisanterie, de la logique et de la fantaisie, de l’observation et de l’imagination, du cœur et de l’esprit. Il entre dans l’humour beaucoup de gravité.

On raconte que pendant qu’il accomplissait dans je ne sais quelle ville une période d’exercices de vingt-huit jours, Alphonse Allais, simple soldat, entra un matin à la salle des rapports. Il y avait là des officiers d’un grade élevé : le capitaine adjudant-major, un commandant, le colonel peut-être ! Alphonse Allais porta la main à son képi et dit du ton le plus naturel : « Bonjour, messieurs et dames ! »

Cela n’a l’air de rien ; mais, quand on y réfléchit, quand on songe à la hiérarchie, à la discipline, à la terreur militaire, à la grosse boîte, à Biribi, que sais-je ? cela paraît formidable ; devant cet inoffensif : — Bonjour, messieurs et dames ! — on demeure confondu, on est pris de vertige. Depuis que l’humanité est à l’âge des casernes, un seul troupier, un seul, est entré dans une salle des rapports en disant : — Bonjour, messieurs et dames ! — et ce troupier est Alphonse Allais… et c’est tout Alphonse Allais.

Certes, la plaisanterie était téméraire :


Humour, humour, quand tu nous tiens,
On peut bien dire : Adieu, prudence !


Mais ce qui préserva notre humoriste, dans une circonstance aussi périlleuse, ce fut son imperturbable sérieux. S’il avait paru s’amuser lui-même de ce salut prodigieux, s’il avait ri, le premier (et quel mauvais goût !) de sa plaisanterie, il était perdu. Le capitaine adjudant-major, le commandant, le colonel ne s’y seraient pas trompés : ils auraient bien vu qu’ils avaient affaire à un farceur ; que serait-il arrivé ? On frémit rien que d’y penser. Mais, encore une fois, le soldat ne riait pas, ni même souriait. Alors, les chefs prirent le parti de rire, croyant à quelque bizarrerie, à quelque passager dérangement cérébral.

Si j’ai un peu appuyé sur ce trait excellent, c’est qu’il m’apparaît bien caractéristique de la manière de ce grand humoriste : c’est une clé de son œuvre.

On a dit qu’Alphonse Allais était supérieur à son œuvre. J’entends bien : ex-élève en pharmacie, (ai-je mentionné qu’il était le fils d’un pharmacien d’Honfleur ?), chimiste distingué, curieux des sciences naturelles, des inventions mécaniques et des systèmes philosophiques, d’une culture étendue, très fin lettré, il aurait pu écrire des livres moins…, des livres plus…, enfin des livres ! C’est que trop de gens en France n’admettent pas qu’un à-peu-près puisse valoir parfois une grande pensée, surtout ne comprennent pas l’ironie, la seule arme pourtant que nous ayons contre les mauvaises puissances et les faux dieux.

Alphonse Allais a écrit la Vie drôle, et c’est considérable.

Sa sœur, Mme Leroy-Allais, dans une biographie toute pleine d’admiration et de piété fraternelles, nous le montre à vingt ans, après des débuts très modestes au Tintamarre, hésitant entre la pharmacie et la littérature. Un père le pressait de manipuler, un démon le pressait d’écrire. Celui-ci l’emporta. Ses premiers contes parurent dans le journal Le Chat Noir, dont le directeur était le gentilhomme-peintre-cabaretier Rodolphe Salis. Les lecteurs de cette feuille hebdomadaire et indépendante apprécièrent aussitôt la qualité de ces petits écrits. Cependant, la renommée de leur auteur descendit assez lentement, malgré la pente, de Montmartre sur les boulevards et ce n’est que quelques années plus tard, quand parut le journal Le Journal dont il fut un des premiers collaborateurs, que le grand public connut Alphonse Allais ; mais, dès qu’il le connut, il l’aima. Son nom devint bientôt populaire.

C’est qu’il n’y a pas seulement dans ces articles d’Alphonse Allais gaieté, blague et fumisterie, et une aptitude singulière à saisir des rapports inattendus entre les choses, et des applications inespérées des dernières découvertes de la science, il y a aussi de l’indulgence de la simplicité, de la générosité, de la pitié, de la bonté, et par là ils allaient au peuple. Joignez à cela qu’ils sont écrits dans un style pittoresque, souple, nuancé, ingénieux ; style d’un écrivain qui connaît admirablement sa langue, qui la connaît dans les grandes lignes et dans les coins. Dans plus d’un de ces articles, le fils du pharmacien d’Honfleur semblait doser et manipuler, si l’on peut dire, toutes les figures de l’intelligence.

Pendant quinze années et, plusieurs fois par semaine, Alphonse Allais a distribué de la joie à des milliers de lecteurs. Alors, dans les wagons qui des banlieues amènent à Paris ouvriers et ouvrières, petits et petites employés, dans le métro, dans les omnibus (il n’y avait pas encore d’autobus), dans la rue, on entendait cette phrase : — « Avez-vous lu celui de ce matin ? » — Il s’agissait de l’article d’Alphonse Allais et, pendant quelques instants, ces humbles gens avaient pu croire, effectivement, que la vie était drôle. Résultat émouvant !

L’explication de cette réussite, comme l’a très bien remarqué Alfred Capus, c’est qu’Alponse Allais avait du goût. La muflerie, la bassesse, l’hypocrisie, l’avarice, la méchanceté, lui faisaient horreur. Il avait aussi un grand bon sens, jusque-là qu’il a pu signer Francisque Sarcey de petites parodies d’une drôlerie impayable, et dont l’Oncle était le premier à rire aux larmes.

Ce qui contribuait encore à faire d’Alphonse Allais un homme d’une originalité extraordinaire, c’est qu’il n’était pas seulement humoriste en écrivant et sur le papier ; dans sa conversation, dans ses actes, à chaque instant, il réalisait son humour, il le vivait.

Ai-je besoin d’ajouter que la fin de l’auteur de la Vie drôle fut pathétique ? Je l’ai vu sur son lit de mort, dans une triste chambre d’un hôtel de la rue d’Amsterdam. Son visage avait une gravité, une sérénité, une noblesse admirables.

Si, à l’entrée de l’au-delà, il y a une salle des rapports, celui qui a écrit cette phrase célèbre : « Tous les jours que le bon Dieu fait — et il en fait le bougre ! — » celui-là aura su faire rire et, partant, désarmer M. Saint-Pierre.


Maurice Donnay.


À l’œil !



Positivement, il devenait assommant, ce capitaine de Boisguignard, avec ses éternelles histoires de bonnes fortunes. Et à l’œil, vous savez, tout le temps à l’œil.

Car c’était sa grande vanité et sa gloire suprême, au capitaine de Boisguignard, de posséder toutes les femmes de L…, sans bourse délier, toutes, depuis la femme du trésorier général jusqu’aux petites modistes de la rue Nationale et passant par les dames du théâtre et des domiciles faciles.

Comme c’était une manie chez lui, aucun de ses collègues n’y faisait plus attention. Parfois, au récit de ses aventures amoureuses, quelqu’un risquait :

— À l’œil, naturellement ?

Et Boisguignard répondait sans sourciller :

— Bien entendu.

Le soir du dernier Mardi Gras, ces messieurs les officiers avaient joyeusement fêté le carnaval. La gaîté battait son plein, et la Folie agitait ses grelots si vertigineusement qu’on aurait juré une sonnerie électrique.

Le jeune vicomte de la Folette, sous-lieutenant frais émoulu de Saint-Cyr, lisait tout haut dans l’Avenir militaire des circulaires apocryphes du général Boulanger qu’il inventait avec beaucoup d’imagination et de sang-froid : « Mon général, à partir du 1er juin, vous voudrez bien veiller à ce que l’infanterie soit montée. Quant à la cavalerie, dorénavant, elle ira à pied. C’est bien son tour. Agréez, etc. Signé : Boulanger. »

Ou bien encore : « Mon cher général, j’ai décidé que le port du vélocipède serait autorisé dans l’armée pour les caporaux et brigadiers, etc.,. etc. Signé : Boulanger. »

Et, c’était, à toutes les tables, des éclats de rire… Un vrai succès pour le sous-lieutenant de la Folette.

Un capitaine l’interpella :

Mais, à propos de Boulanger, expliquez-nous pourquoi vous ne profitez pas de sa décision relative à la barbe ?

De la Folette rougit un peu, car c’était son grand désespoir. Quoique ses vingt ans fussent bien révolus, jusqu’à présent sa peau rose ne s’était encore estompée d’aucun duvet. Pourtant, il répondit sans se troubler :

— J’en profite plus que vous ne croyez, car je ne me suis jamais rasé.

Pendant ce temps, Boisguignard causait de ses conquêtes. Il s’agissait, cette fois-ci, d’une chanteuse de café-concert, nouvellement débarquée à L… Quelqu’un demanda timidement :

— À l’œil, bien entendu ?

Et Boisguignard répondit comme d’usage :

— Naturellement.

Cela avec un aplomb si comique que tout le monde ne put s’empêcher de sourire. Boisguignard, furieux, s’en prit au jeune de la Folette.

— Eh bien, oui, à l’œil. Qu’est-ce que vous avez à rire ?

— Je ne ris pas, mon capitaine… Je souris avec un respect nuancé de doute.

Boisguignard éclata :

— Mais parfaitement, à l’œil ! Et je donne vingt-cinq louis à celui qui me verra fiche un sou à une femme !

Le sous-lieutenant tint le pari et, comme c’était un garçon fertile en ressources, messieurs les officiers se promirent de s’amuser beaucoup à ce petit jeu.

Vingt jours après cette soirée mémorable, arriva la Mi-Carême. Il y avait le soir, à l’Alcazar de l’endroit, grand bal paré et costumé. Tout l’élément joyeux de L…, civil ou militaire, s’y rendit, le capitaine de Boisguignard comme les autres.

Au dessert, le jeune de la Folette s’était retiré, en proie, disait-il, à une violente migraine.

Un bal paré et costumé à L…, vous le voyez d’ici.

La plus franche cordialité ne cessa d’y régner, mais, malgré tout, c’était un peu rural.

Vers minuit, comme Boisguignard et quelques-uns de ses collègues se disposaient à sortir, un domino entra qui fit sensation. Ce devait être, autant qu’on pouvait en juger à travers le costume et le masque, une jeune femme d’une rare distinction.

Elle rencontra Boisguignard dans le bal et lui planta dans les yeux son regard doux et bleu. L’ardent capitaine frémit sous la secousse, et s’approcha de la dame, lui murmurant d’habiles galanteries.

Tout d’abord, elle ne répondit pas.

Mais bientôt, s’enhardissant, elle prononça quelques paroles d’une voix basse, sourde et entrecoupée par l’émotion.

Finalement, après mille manières, elle consentit à accompagner Boisguignard dans un cabinet particulier.

Dire la fierté du capitaine serait chose impossible. Il aurait voulu défiler, avec sa compagne au bras, devant tout le régiment, colonel en tête.

Le fait est qu’elle avait un chic !…

Quand ils furent enfermés dans le cabinet, et qu’il l’eut conjurée de se démasquer enfin, elle sembla prendre un grand parti :

— Écoutez, monsieur, dit-elle, en me livrant à vous, je fais une folie ; je voudrais que cette folie ne fût pas sans profit pour moi. Ce sera vingt-cinq louis.

— Mais comment donc !

Et de la façon la plus naturelle du monde, en homme qui a souvent pratiqué cette opération, Boisguignard sortit de son portefeuille cinq jolis billets de cent francs.

Le domino compta la somme, l’inséra soigneusement dans un élégant petit carnet de nacre, et, enlevant brusquement son masque, il s’écria :

— Vingt-cinq louis, ça fait le compte, mon capitaine !

La belle mystérieuse n’était autre que cet affreux petit sous-lieutenant de la Folette.

Inutile d’ajouter que la somme fut immédiatement bue et mangée en joyeuse compagnie.

Mais, depuis ce temps-là, chaque fois qu’au mess ou au café la conversation tombe sur les femmes, le capitaine de Boisguignard cause d’autre chose.


VITRAIL


Tous les étés, jusqu’à ma douzième année à peu près, j’allais passer quelques semaines chez une tante que j’avais dans un petit pays qu’on appelle Houlbec.

Houlbec, malgré la prétention de ses habitants, n’est qu’un gros bourg sans intérêt, à part une vieille église en bois qui date des Northmans. Moi, trop jeune à ce moment pour admirer les beautés de l’archéologie, j’étais insensible à cette architecture scandinave, mais une chose me charmait dans cette église, me charmait à ce point que je ne me rappelle pas avoir jamais éprouvé un sentiment aussi intense de charme et de séduction.

C’était un très vieux, très vieux vitrail représentant le martyre de sainte Christine, patronne de la paroisse d’Houlbec.

Sainte Christine est là, sur un bûcher ardent qui semble une coulée de rubis en fusion, pendant qu’un cruel païen, vêtu d’un vert exorbitant, attise le feu avec un acharnement coupable. Sur le saphir délicieusement pâle du firmament s’enlève le front radieux de la martyre et de tout son beau visage émane une mansuétude tendre et résignée qui excitait en moi la plus intime émotion.

Tout de suite, je ne sais pourquoi, je m’étais pris pour sainte Christine d’une affection violente et presque maladive, au point d’attendre fiévreusement le dimanche et de rêver une vengeance éclatante contre l’affreux homme vert qui brûlait ma pauvre aimée.

Sous le vitrail, c’était l’orgue.

En face, de l’autre côté de l’autel, le banc de ma tante où j’assistais aux offices avec mes petites cousines.

Un vieil aveugle tenait l’orgue et en tirait des sons d’une harmonie mélancolique que ne chasseront jamais de mon souvenir les plus fameux orchestres.

Pauvre vieil organiste, j’adorais sa musique et, pour moi, ses grands morceaux n’étaient jamais trop longs.

Un dimanche, — oh ! je me le rappelle comme si j’y étais encore, — quand retentit la sonnette de l’enfant de chœur pour l’élévation, tous les fidèles s’agenouillèrent, la tête dans les mains.

Alors, dans la vieille église, monta une musique si douce, si plaintive, si intimement vibrante que je sentis se mouiller mes paupières.

Une idée bizarre germa soudain dans mon cerveau d’enfant. Il me sembla que sainte Christine ne devait pas être insensible à cette musique suave comme elle, et je levai les yeux vers le vitrail.

La vierge n’avait plus cette expression de suprême sérénité. Son regard s’était abaissé sur moi.

Elle me souriait d’un sourire aimant et chaste de grande sœur.

Et toujours s’épandait l’harmonie, planante, éperdue et comme exhalée par des êtres célestes.

Ma muette extase dura pendant toute l’élévation. Puis on se releva, la musique cessa et sainte Christine reprit son air ineffable de martyre résignée.

La semaine qui suivit cet événement me parut d’une longueur désespérante. Je comptais les jours et les heures qui me séparaient de mon rendez-vous, car j’étais persuadé que, de son côté, sainte Christine m’attendait, impatiente en son haut vitrail. Enfin le dimanche arriva et le moment de l’élévation. J’étais si pressé d’en venir au mystérieux instant, que je levai les yeux vers la vierge avant que la sonnette de l’enfant de chœur eût complètement fini de tinter.

Sainte Christine, impassible, me désola d’abord. Mais, dès que vibrèrent les premières mesures de l’orgue, lentement, elle abaissa ses longs cils blonds et je me sentis comme enveloppé de l’infinie caresse de son regard qui m’imprégnait tout entier.

Absolument détaché de la matière, il me semblait que sur les nuages bleutés de l’encens, j’allais voleter jusque vers la sainte, et que nous allions nous envoler tous deux au ciel, au son de la divine musique des anges.

Un grand bruit de chaises remuées m’arracha à mon extase, et lourdement je retombai à terre, tout froissé du rêve inachevé.

L’élévation était finie.

Que de fois plus tard, dans ma vie amère et désespérée, n’ai-je point évoqué le sourire apaiseur de ma chère martyre ! Aux moments les plus cruels, je me plaisais à croire que, si mes yeux pouvaient rencontrer son regard, tout serait fini de mes peines.

Et pourtant, paresse ou manque d’occasion, jamais je n’étais revenu la voir.

Cette année, les hasards de la villégiature m’ont amené à Houlbec.

C’est précisément le dimanche matin. Sous un futile prétexte, j’ai abandonné mes camarades de route, et, mi-ému, mi-souriant, je me suis installé sur une chaise en face de mon ancienne adoration.

Elle est toujours belle, sainte Christine, toujours sereine en son éternelle béatitude, avec je ne sais quoi de bien humain et de moderne. Elle a plutôt l’air d’une toute jeune femme très raisonnable que d’une vierge.

Essayant de plaisanter en moi-même, je me disais que si la bienheureuse consentait à descendre de son vitrail, je me chargerais volontiers de lui procurer un logis plus capitonné.

L’office se déroule lentement, sans prestige ni magnificence. Le vieil organiste aveugle, mort sans doute, a laissé sa place à un jeune homme dénué de virtuosité. Le maître d’école peut-être.

C’est l’élévation.

Le firmament du vitrail laisse transparaître de petits nuages blancs qui courent dans le vrai ciel.

Tout le monde s’est agenouillé.

Le grand soleil du dehors flamboie dans l’ardent bûcher.

Comme jadis, les yeux de sainte Christine ont quitté leur contemplation pour se fixer sur moi, mais cette fois avec une expression de morne angoisse et de stupeur affreuse. J’ai cru lire un douloureux reproche dans les traits convulsés de la martyre, et, précipitamment, avant que personne ne se soit relevé, je me suis enfui de l’église.


VERT-VERT


Pauvre diable !

Je le vois encore arrivant le matin, hâve, blême, enveloppé dans sa maigre et luisante redingote de professeur infortuné.

Comme il était très doux et très triste, ses élèves — dont moi — le jugeaient extrêmement ridicule et ne manquaient pas une occasion de le rendre malheureux, en bons petits bourgeois que nous étions déjà, cruels et lâches.

Mâtin ! qu’il faisait froid cette année-là !

Et, malgré la pluie, le vent, la neige, notre professeur arrivait simplement vêtu de sa maigre et luisante redingote dont il relevait le col.

Pourtant, au retour des vacances du jour de l’an, le pauvre diable entra le matin à la classe enveloppé dans un pardessus…

Non, mes amis, un pardessus !…

La joie que nous éprouvâmes à la vue de ce vêtement tint du délire épileptiforme.

Et nous ne savions pas ce que nous devions le plus admirer en ce chef-d’œuvre, ou sa forme, ou sa couleur.

Inénarrable, sa forme ! Gauchement taillé, godant par ci, tirant par là, remontant dans le cou. Et les manches ! Et les poches ! Et les boutons !

Mais ce qui nous mettait le plus en gaîté, c’était encore sa couleur.

Imaginez que, dans une forêt vierge du Brésil, on tue une grande quantité de perroquets, parmi les plus verts des perroquets du Brésil, et que, de leur plumage, on tisse une étoffe, vous pourrez vous imaginer la couleur du fameux pardessus.

Immédiatement, nous baptisâmes notre professeur Vert-Vert, et un spirituel loustic de la classe poussa un : As-tu déjeuné, ma petite cocotte ? des plus comiques.

Le pauvre Vert-Vert devint plus triste encore que de coutume, et il me sembla bien que deux larmes lui perlèrent aux yeux.

Le fameux pardessus nous amusa une grande semaine, et puis, un beau matin, Vert-Vert, sans doute dégoûté de sa pelure, nous arriva simplement vêtu de sa maigre et luisante redingote.

Et pourtant, nom d’un chien ! il faisait une sacrée bourrasque, ce jour-là.

Le lendemain, pas de Vert-Vert.

Le principal nous annonça que notre professeur, ayant perdu sa mère, serait remplacé par un pion pendant deux jours.

Vert-Vert nous revint, au bout des deux jours, plus blême, plus hâve, plus triste et plus doux qu’avant.

Devant la désolation du pauvre diable, nous voulûmes bien désarmer. On lui jeta un peu moins de papier mâché à la figure.

À quelque temps de là, un jeudi, je fouillais à l’étalage d’une fripière, à la recherche d’un livre cochon, quand j’aperçus dans le fond de la boutique, devinez quoi ?

Accroché avec d’autres nippes, le pardessus de Vert-Vert éclatait de tout le triomphe de sa verdure étincelante.

L’occasion était trop belle, vraiment.

— Combien ce pardessus ?

— Douze francs.

En marchandant longuement, j’obtins une notable réduction et, pour six francs, le chef-d’œuvre devint ma propriété.

J’eus beaucoup de peine à me procurer les six francs, je vendis quelques livres, j’extorquai par intimidation une menue somme à ma sœur et je crois bien que je pris le reste dans le comptoir paternel.

Le lendemain, pour bien jouir de mon triomphe, drapé dans ma verte acquisition, j’arrivai à la classe un peu en retard.

Nulle plume humaine ne saurait dépeindre mon indescriptible triomphe.

Mes camarades levèrent les yeux, m’aperçurent, et ce fut un éclat de rire formidable et inextinguible.

Moi, de mon air le plus naturel du monde, je gagnai ma place.

Vert-Vert, effroyablement pâle, s’était levé.

— Monsieur, s’écria-t-il, vous avez mon pardessus !

— Mais pas du tout, m’sieu, c’est à moi. Je l’ai acheté hier chez la mère Polydore.

— Apportez-le moi, je vous le confisque.

— Non, m’sieu, j’vous l’apporterai pas. Vous n’avez pas le droit de confisquer les effets.

La discussion s’aggrava. Vert-Vert me mit à la porte. Je me plaignis au principal qui me donna raison.

Le soir même, je rencontrai le pauvre diable dans la rue. Il m’appela et voici ce qu’il me dit :

— J’ai eu tort ce matin de crier. Ce pardessus est à vous puisque vous l’avez payé. Mais si vous voulez être bien gentil, ne le mettez pas pour venir au collège, ça me fait trop de peine… Vous savez que j’ai perdu ma mère l’autre jour. Eh bien, c’est elle qui l’avait fait. Elle avait trouvé un coupon d’occasion, elle l’avait taillé et cousu elle-même. En me le donnant pour mes étrennes, la brave femme me dit : « Tiens, mon pauvre garçon, voilà un manteau, il n’est pas très beau, mais il te tiendra chaud. » Deux ou trois jours après, elle est tombée malade… Nous ne sommes pas riches ; nos petites ressources se sont vite épuisées, et, un beau jour, pour acheter du bois, j’ai dû vendre le pardessus. Oh ! je ne l’ai pas vendu bien cher… Et puis, quelque temps après, ma mère est morte. Alors, vous comprenez, quand vous vous moquez de mon pardessus vert, il me semble que vous vous moquez de ma pauvre maman, et ça me fait beaucoup de peine.

À ce moment, il me regarda ; je pleurais comme une grosse bête.

Je lui demandai pardon et, le soir même, je tins à lui rendre sa relique que je ne trouvais plus ridicule.

Et, depuis ce temps-là, quand je vois des paletots gauchement taillés, avec des drôles de manches, et des drôles de poches, je pense que c’est peut-être une pauvre vieille maman qui a passé une nuit à le coudre et qui le matin a dit : « Tiens, mon garçon, il n’est pas beau, mais il te tiendra chaud. »

Et je ne ris pas.


LES BOURGEOIS


Le bon sculpteur Ferrod est l’homme le plus doux de la terre, causant peu par timidité et disant toujours des choses excellentes.

Je ne lui connais qu’une haine, mais une haine implacable, une haine sauvage : contre les bourgeois.

Au seul mot de bourgeois, sa physionomie fine et placide semble devenir la gueule d’un dogue, et un flot de gros mots sort de sa bouche.

Souvent, j’avais essayé de le raisonner :

— Voyons, mon vieux Ferrod, tu sais bien que c’est une vieille blague, les bourgeois. Il y a des bourgeois plus artistes que les artistes, et des artistes plus bourgeois que les bourgeois.

— Oui, je sais bien, mais ça ne les empêche pas d’être de rudes salauds.

— Ferrod, tu es idiot.

— C’est facile à dire, à toi. Mais si les bourgeois t’avaient fait ce qu’ils m’ont fait, tu verrais un peu.

— Mais que t’ont-ils fait de si terrible ?

Alors Ferrod détournait la conversation. Pourtant un jour il me dit :

— Je ne veux pas te dire ce qu’ils m’ont fait, parce que, quand j’en parle, je me prends à pleurer comme le jour où ça s’est passé… Les cochons !

Je grillais de la connaître, cette terrible histoire, mais comme ce souvenir paraissait véritablement pénible à mon pauvre ami, je n’osais trop insister.

La semaine dernière, Ferrod et moi, nous nous rencontrons.

Un vent de flânerie souffle sur nos têtes, et nous déjeunons ensemble.

Que faire à Paris, l’après-midi ?

Nous consultons tout un jeu d’affiches. La seule distraction consiste en une exposition de chemins de fer et autres à Vincennes.

Pourquoi pas ?

Et nous voilà partis à Vincennes.

Arrivés au bois, Ferrod paya la course au cocher et nous continuâmes à pied.

Ferrod me paraissait drôle, bizarre, fureteur.

— Viens par ici, me disait-il… Non, plutôt par là.

À la fin, nous arrivâmes à une manière de petite clairière, tout à fait à la lisière du bois.

— C’est là, je me rappelle, s’écria Ferrod. Ah ! les vaches ! Ah ! les salauds !

(N’ayant pas l’autorité de M. Zola, je ne défilerai pas le chapelet des indignations colorées de mon ami Ferrod. Qu’il suffise à mes lecteurs de savoir que les adjectifs, substantifs, verbes, etc. de la Terre sont une toute petite bière auprès du vocabulaire de Ferrod.)

J’étais ému. Je la sentais venir, la terrible histoire.

— C’est là, reprit-il, c’est là… J’avais dix- huit ans ; tu connais mon histoire, n’est-ce pas ? Tailleur de pierres en province, je me sentais valoir mieux que ça, et un soir, un beau soir de paye, je taillai, d’un coup de serpe, un beau bâton de cornouiller, et… en route pour Paris ! Ah ! Paris !

Il me semblait qu’arrivé à Paris, je n’aurais qu’à dire : Voilà ! et que ça y serait.

C’est loin Paris, mon pauvre vieux, c’est même plus loin que tu ne crois. Je dépensai mon dernier sou et je ne voyais pas Paris. Un jour de marche encore. Et je partis gaîment. Le soir, vers sept heures, j’arrivais… tiens… là, le ventre creux, la bouche pleine de poussière âpre, et fatigué !… Mais je voyais Paris !

C’était une belle soirée. Des amoureux et des familles se promenaient dans le bois. Les amoureux, ça m’était égal. Quand on a deux cents lieues dans les jambes, Cupidon est un tout petit serin et pas autre chose !…

Mais les familles ! Oh ! les garces de familles ! Plein leurs paniers elles avaient des charcuteries dont l’odeur me saoulait. Ventre affamé n’a pas d’oreilles, mais il a un sacré nez. Imagine-toi, mon ami, que je distinguais avec une subtilité infaillible et douloureusement aiguë les saucissons qui passaient, et les cervelas, et les fromages d’Italie.

Je me sentais mourir, et, à ce moment-là, je puis bien te le dire, j’aurais tué un homme, oui, tué un homme, pour un morceau de viande et un verre de vin.

Je crois que j’ai dû m’évanouir un peu, pendant quelques instants, car je trouvai installés près de moi, sans que je les eusse vu venir, des gens, sept ou huit, deux hommes, deux femmes et des gosses. Ils étaient rangés autour d’une nappe blanche, bien tirée sur l’herbe, et ils dévoraient un énorme jambonneau.

Après le jambonneau, une dinde froide, et puis une salade de légumes, et puis des fruits, et puis le café qu’ils réchauffèrent sur une lampe à alcool.

J’aurais eu toute l’Irlande dans l’estomac que mon estomac n’en eût pas été plus minable. Et ils ratissèrent le jambonneau, et ils sucèrent les os de la dinde, et ils torchèrent le saladier de légumes. Quant aux fruits, ils ne les pelèrent même pas, et il n’y eut pas de café pour tout le monde. Moi qui comptais sur quelques vagues résidus !

Ils se levèrent pour partir. Les femmes remirent dans les paniers la nappe, les serviettes, les assiettes, etc. Une d’elles demanda aux hommes :

— Et les litres… les emporte-t-on ?

— Oh ! pas la peine.

Il y en avait cinq. Cinq litres ! Ils allaient laisser là cinq litres ! Sais-tu ce que c’est, toi, cinq litres vides ? C’est vingt-cinq sous ! Sais-tu ce que c’est, vingt-cinq sous, pour un homme qui marche depuis huit jours, et qui n’a rien mangé ni bu depuis le matin ?

Vingt-cinq sous ! Et je me dis que peut-être, au fond, la Providence existait ! Vingt-cinq sous ! C’était du saucisson, du pain, une chopine, une tasse de café… et à moi Paris !

Les bourgeois s’étaient éloignés. Soudain, un des hommes se détacha du groupe, revint au lieu du campement, prit un litre, le cogna d’un coup sec, toc ! sur un caillou et le fêla. Ainsi d’un second, et ainsi des cinq.

Quand les cinq litres furent, de la sorte, bien mis hors de combat, il s’éloigna satisfait, criant à ses amis.

— Au moins, comme ça, ils ne serviront à personne.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

— Et tu me demandes, continua Ferrod, pourquoi je n’aime pas les bourgeois !…


SUPÉRIORITÉ, PARFOIS,
des petits restaurants où l’on mange des tripes, sur les plus luxueux cabarets en vogue.


Comme on n’aime pas les tripes à la maison et que je professe l’horreur du despotisme alimentaire, quelle joie quand, m’offrant l’occase d’un solo extra home déjeuner, je puis m’envoyer deux ou trois portions de ces succulences à modalités caennaises, arrosées d’une bouteille de cidre mousseux, avec, pour terminer, un morceau de livarot.

J’aperçois errer sur les lèvres de quelques raffinées lectrices un léger crisp de dégoût : des tripes, du cidre, du livarot, quelle nutrition canaille !

Que voulez-vous… belles dames ?

Faut-il que tous les goûts soient dans la nature ?

Si chacun des êtres composant le total humain se repaissait des mêmes spécialités, que ferait-on du reste ?

Quels déchets, quelles ruines économiques et sociales.

Quelle dot pourraient, à leurs crapules de futurs gendres, offrir les tripiers ?…

Grâce à quel numéraire les marchands de cidre mousseux pousseraient-ils leurs fils jusqu’à l’École polytechnique ?…

Et les trafiquants de livarot, oh !… que peu flatteur à leur égard deviendrait l’accueil de notre gracieuse Liane de Longy !…

Résumons-nous : si vous n’aimez pas les tripes et leur cortège, n’en dégoûtez pas les autres !

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À la même table, et tout à côté de moi, deux jeunes clients venaient de s’installer et c’était vraiment exquis, l’air de délices avec lequel les braves mômes engouffraient leurs portions.

Deux frères, l’aîné une quinzaine d’années, vêtu en apprenti, bien propre, l’autre dans les dix ans, écolier.

— C’est bon, hein ! reluisaient les yeux du plus gosse.

— Tu parles !

— Une bonne idée, hein ! qu’on a eue !

— C’est moi qui l’a eue, l’idée des tripes.

— Oui, mais c’est moi qui régale.

— Une autre fois, ce sera ma tournée.

— Oh !… toi, t’as jamais le rond !

Constatons que ce colloque ne retardait en rien l’absorption non seulement du divin aliment, mais encore des larges tranches de pain raclant le bon jus et le reraclant jusqu’à parfaite asaucie[1] de l’assiette.

Le tout petit exhale un long soupir de satisfaction :

— Si, propose-t-il, on en reprenait ?

— Oh ! non, mon vieux, ça ne serait pas raisonnable.

— Qu’ça peut t’fiche ? c’est moi qui raque.

— Alors, ton album ?

— Ça sera pour un autre coup.

— Non, je t’assure, t’as tort. Des tripes ça passe, un album ça reste.

Le moment me paraît favorable pour l’intervention.

— Fameux, les tripes, hein ?

— Oh ! oui, monsieur

— Vous venez souvent ici ?

— Oh ! non, monsieur, c’est trop cher.

— Alors, pourquoi aujourd’hui ?

— Parce que… explique le grand, voilà, monsieur. C’est la fête à mon petit frère. Alors, sa marraine lui donne quarante sous le jour de sa fête. On s’est demandé ce qu’on ferait avec les quarante sous, alors, on s’a décidé à venir manger chacun une portion de tripes et puis, avec le reste, il va s’acheter un album des drapeaux de tous les pays du monde qu’on a vu chez le papetier à côté de chez nous. Voilà, monsieur.

— Ça vous ferait plaisir, une autre portion ?

— Oh ! oui, monsieur, mais ça ne serait pas raisonnable.

— Mais si je vous l’offre ?

— Oh ! non, merci monsieur, je vous assure, on n’a plus faim.

— Pas besoin d’avoir faim pour manger des tripes… (Au garçon) Garçon ! trois portions, car, moi aussi, j’en reprends une.

Les enfants, enchantés au fond, se débattent un peu, de la jolie dignité rosit leur gueugueule de braves petits Parigots.

— Du cidre mousseux, les gosses, vous aimez ça ?

— Oh ! oui, monsieur, tous les ans à Noël, on en boit chez nous avec de l’oie aux marrons.

Je leur en verse une bonne rasade (ces pauvres petits avaient bu de l’eau).

— Et toi, l’aîné, ta marraine te donne quarante sous le jour de la fête ?

— Oh ! non, monsieur, j’ai pas cette veine-là, moi ! Mon parrain et ma marraine, c’est des gens de la campagne. Alors, le jour de ma fête, et puis à d’autres jours de fête, ils nous envoient un panier où qu’y a des poules…

— Des poules ?…

— Oui, des poules… Vous savez pas ce que c’est que des poules ?

— Si, si.

— Des poules mortes, bien entendu, ou des canards, avec des pommes, et puis des œufs, et puis du beurre, tout pour bouffer à la maison, mais nib de galette pour moi.

— Encore un verre de cidre ?

— Moi, oui, je veux bien, monsieur, mais pas Julot, il serait paf et maman qui me l’a confié, m’engueulerait.

— Alors, des fraises, des cerises ?

Des fraises, des cerises, le paradis !

Bientôt Julot extirpe gravement d’un morceau de journal, où elle se trouvait soigneusement enveloppée, sa pièce de quarante sous, en frappe la table, appelant le garçon, car l’heure s’avance.

— Garde ta galette, mon vieux.

— Oh ! non, monsieur, y a toujours nos deux premières portions qu’y faut que je paye.

— Je te les offre pour ta fête.

— Mais vous n’êtes pas mon parent.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— Je vous connaîtrais bien.

— Je suis un oncle à vous deux, brouillé depuis longtemps avec toute votre famille.

— Vrai… c’est pas un bateau ?…

— Puisque je te le dis…

— Eh bien ! moi, dans tous les cas, je suis pas brouillé avec vous, car vous êtes un chic type, mon oncle !

Et il me saute au cou dans un élan si gentil. Et l’aîné la même chose.

— Allez, mes petits enfants, ne vous mettez pas en retard.

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Voilà, chers lecteurs, une petite plaisanterie qui m’a coûté dans les trois francs.

Citez-moi un grand restaurant de Paris, où, pour ce prix, j’aurais passé une heure dans le goût de celle-là.

Ne faites donc plus, délicates lectrices, les offusquées quand on parlera, devant vous, de la soi-disant triviale alimentation à base de tripes.


L’ESPRIT D’ELLEN


Ce soir-là, j’étais rentré fort las et très énervé. Depuis un an qu’Ellen n’était plus, j’avais manqué pour la première fois à sa mémoire. Sur son lit de mort, elle m’avait fait jurer de lui rester éternellement fidèle. Moi, fou de douleur à l’idée de l’effroyable séparation, sentant bien, qu’elle morte, tout serait fini pour moi, je lui avais promis ce qu’elle demandait avec un pauvre sourire d’agonisante.

Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais manqué à mon serment, mon culte pour le souvenir d’Ellen était resté religieux et exclusif.

Et puis voilà qu’un jour, dans un coup de noce, entraîné par de joyeux camarades et de belles filles, j’avais tout oublié. Mes amis, voulant chasser ce qu’ils appelaient mes idées noires, avaient comploté de me griser et de me jeter dans les bras d’une drôlesse quelconque.

Leur plan réussit. La fille était superbe, très forte quoique toute jeune, avec une bouche rouge et charnue et des yeux à fleur de tête, des grands yeux de vache à l’herbage.

L’image de la chère morte ne me quittait pas, mais si vague, si estompée dans le lointain bleu de mes souvenirs, que je n’en étais pas trop cruellement obsédé.

Les vins généreux, l’odeur et les parfums des femmes avaient réveillé chez moi la bête, la bête brutale et sale qui, longtemps assoupie dans mon être, se dédommageait enfin.

Et puis, au matin, un écœurement m’était monté, douloureux, irrémédiable. La honte de ma lâcheté me fit sortir de chez la fille si brusquement qu’elle crut à un accès de folie. Toute la journée, je me promenai fiévreusement, tâchant d’oublier mon ignominie. Peine perdue.

Toujours devant moi, se dressait le pâle fantôme d’Ellen dont l’expression de cruel reproche me navrait à en pleurer. Avec le soir, mon inquiétude devint plus terrible et plus précise. Je n’osais rentrer chez moi, tant je croyais être sûr d’y trouver la chère trahie.

Aussi, en pénétrant dans mon appartement, je fus moins surpris qu’épouvanté.

Ellen était là, me tournant le dos, assise dans le fauteuil devant mon bureau. Autant que l’obscurité le permettait, je vis qu’elle avait le peignoir blanc qu’elle mettait lorsqu’elle pouvait encore se lever.

Dans la chambre traînait son parfum favori, une odeur lourde et troublante où dominait le winter green, que ses sœurs lui envoyaient d’Amérique, et qu’elle préférait à tout autre.

J’étais resté sur le seuil, muet de terreur. Le courage me revint et sachant bien que j’étais l’objet d’une hallucination, je frottai une allumette et m’avançai.

Il n’y avait en effet personne sur le fauteuil. Rien n’était dérangé. Mais comment ce parfum se trouvait-il épandu dans la chambre ?

Cette odeur qui la ravissait m’était odieusement pénible, et il avait fallu tout mon amour et toute ma patience avec elle pour que je m’y habituasse.

De plus, j’avais rangé dans des coffrets tous ses objets de toilette, et plus jamais, depuis sa mort, je n’y avais touché, tant leur vue ravivait ma douleur.

J’ouvris mes fenêtres et me promenai sur le balcon jusqu’à ce que cette odeur fût complètement dissipée, puis ma lassitude l’emporta sur mon énervement et je pus bientôt m’endormir.

Pas pour longtemps. Un petit bruit alerte et menu comme un grignotement de souris venait de se produire. De temps en temps, ce bruit était scandé par un petit coup sec et rapide. Le même parfum s’était remis à flotter avec plus d’intensité que tout à l’heure.

De nouveau je fis de la lumière et je regardai. Rien d’anormal dans la chambre. Tant que brûla l’allumette, je n’entendis rien, mais elle ne fut pas plutôt éteinte que le petit bruit recommença. Puis, parfois, un bruissement de papier.

En écoutant attentivement, j’arrivai à déterminer la nature du bruit : quelqu’un écrivait chez moi.

Cette fois, j’allumai ma bougie et me levai complètement. Encore une fois le bruit cessa. Sur mon bureau tout me parut en ordre. Essayant de rire moi-même de mon hallucination, je me recouchai. Dès que l’obscurité se relit, la plume fantastique se remit à galoper sur le papier, ne s’interrompant que pour prendre de l’encre.

Fou d’épouvante, je n’osais bouger sous mes couvertures. Puis j’ignore si je perdis connaissance ou si je m’endormis simplement, mais je ne sais pas comment cessa le bruit.

Je dormis lourdement jusqu’au grand jour. À mon réveil, je me souvins, et naturellement j’attribuai à un cauchemar mon hallucination de la nuit.

Quelle ne fut pas ma terreur, lorsque, poussé par une curiosité que je croyais superflue, je voulus examiner mon secrétaire.

L’encrier, que je tiens toujours soigneusement fermé, était ouvert. Un porte-plume traînait, tout humide encore d’une encre récente. Une feuille de papier-buvard avait été sortie et utilisée, sûrement pas par moi, car je ne me sers jamais que de poudre.

Ce papier-buvard avait évidemment servi à sécher une page fraîche. Les dernières lignes et la signature s’y voyaient assez nettement, quoique pas lisibles à cause du renversement. L’idée du miroir pour redresser l’écriture me vint naturellement.

Tout de suite je vis la signature Ellen, horriblement nette. C’était bien sa façon de signer, mais avec quelque chose de cruel et de précis qui me fit froid. Même en m’appliquant, je ne pus rien lire, car la page, appliquée trop sèche sur le papier-buvard, n’avait laissé que d’informes traces.

Depuis ce moment, je n’ai jamais pu goûter un seul moment de sommeil. Toutes les nuits, flotte chez moi un étrange parfum où domine le winter green.

Très désespérément, je m’obstine à vouloir lire dans le miroir les insaisissables pattes de mouche de la morte, et c’en est fini de mon repos, car jamais Ellen ne me pardonnera ma lâche trahison.


FILS DE VEUVE


Au 236 de la rue Rougemont, dans un appartement du second au-dessus de l’entresol (trois mille cinq, les contributions en plus), vivait une famille qu’on appelait la famille Martin.

Cette famille se composait de trois personnes un père, une mère et un fils.

Le père, au moment où commence cette histoire, venait de se retirer des affaires.

Fondateur et directeur de la Société d’assurances générales contre le Notariat, il avait fait une immense fortune dans cette entreprise.

Homme tranquille, sauvage même, et en cela tout le contraire de sa femme et de son fils, il détestait cordialement les réunions mondaines, les bals, les théâtres.

Sa femme et son fils, oublieux de tout respect, le traitaient d’ours.

Mme Martin comptait plus de trente printemps, mais la quarantaine n’était pas encore près de sonner pour elle.

Jolie, élégante et frivole, elle semblait à tous la fille de son mari et la sœur aînée de son fils.

Ce dernier, gentil garçon de dix-huit ans, abominablement gâté par sa maman, mauvais sujet, empruntait déjà des sommes relativement considérables aux amis de son père, aux fournisseurs et même, une fois, au concierge.

Le cœur d’une mère contient des tombereaux d’indulgence. Mme Martin payait tout, à l’insu de son mari.

Un jour, le jeune Martin commit une frasque si scandaleuse qu’on ne put la cacher au père.

Le père enfourcha ses grands coursiers, fulmina et décida que Gaston s’engagerait immédiatement pour cinq ans.

Les yeux d’une mère sont d’éternels et spacieux réservoirs à larmes. Mme Martin en versa des torrents.

Mais en vain : M. Martin fut de granit.

La seule concession qu’il fit à la mère éplorée, fut de la laisser accompagner l’enfant jusqu’à la porte de la caserne.

Au moment de la séparation, le sergent de planton, touché de ses sanglots, conseilla à Mme Martin d’aller recommander elle-même son fils au capitaine et au colonel.

L’infortunée commença par le capitaine, un jeune capitaine de trente ans, un lapin d’attaque.

Elle y resta un quart d’heure et sortit un peu consolée.

Puis ce fut le tour du colonel.

C’était le cas, le colonel frisait la soixantaine au petit fer.

La visite de Mme Martin dura pas bien loin de trois quarts d’heure.

Mais elle en sortit tout à fait consolée.

Pas pour longtemps, car les premières lettres de Gaston furent navrantes.

On lui avait mangé tout son chocolat.

Et puis c’était un aftligeant tableau de la vie militaire : mauvais lit, sale nourriture, méchants camarades, corvées pénibles, rudes exercices, brimades, passages à la couverte, etc.

Le seul moment qu’il eût de bon dans la semaine était quand, le dimanche après-midi, la musique du régiment jouait Pot de Fleurs, la prestigieuse polka-marche de Willy (H. G. V S. L. D. R.)

Mme Martin, un beau jour, n’y put tenir.

Elle prit le train et arriva chez le colonel.

Le colonel n’avait pas vieilli, mais il n’avait pas rajeuni non plus.

Au bout de trois quarts d’heure de suppliques, il se laissa enfin toucher et, contre tous les règlements, accorda au soldat de 2e classe Martin une permission de huit jours.

Le lendemain soir, un dîner familial réunissait les trois membres de la famille Martin.

Le père était moins inexorable, à cette heure.

Mais il était bien temps !…

Avant de se coucher, selon sa coutume immémoriale, M. Martin s’accouda sur le balcon et alluma sa pipe, sa bonne pipe.

La mère et le fils devisaient dans le petit salon.

— Alors, disait la mère, tu dis qu’il n’y a aucun moyen de sortir de cet affreux régiment.

— Aucun, maman, à moins de me faire réformer ou de devenir fils de veuve…

— Fils de veuve, dis-tu ?

— Oui, maman, fils de veuve.

La mère réfléchit un instant, puis brusquement :

— Est-ce que tu tiens beaucoup à ton père ?

— Pas du tout, maman, et toi ?

— Oh ! moi !…

Et elle esquissa un geste parfaitement dédaigneux pour l’époux. Puis elle reprit :

— Tiens, regarde-moi.

À ce moment, M. Martin se trouvait penché très en avant.

Son centre de gravité n’était pas en dehors du balcon, mais il n’en était pas loin.

Il était évident que le plus petit déplacement de la masse dans le sens de la rue devait avoir pour résultat la culbute d’abord, puis la chute.

Mme Martin s’approcha à pas de louve, empoigna le bas du pantalon de son mari, et pouf ! l’envoya rejoindre par la voie la plus directe l’objet qu’il considérait si attentivement sur le trottoir.

Ce mouvement fut exécuté avec une précision et une vigueur qu’on n’aurait pas attendu chez une femme d’apparence si mondaine.

Quand M. Martin, sa chute accomplie, rencontra l’asphalte, ça fit plmmf, le bruit mat et sourd de la viande qui s’aplatit, et presque en même temps un autre bruit, teck, le son de la pipe d’écume qui se brise.

M. Martin avait cassé sa pipe.

Une jeune femme qui passait par là, sortant du théâtre, se trouva toute éclaboussée de mouchetures grises.

Comme elle se disposait à essuyer sa robe avec son mouchoir, un passant obligeant lui dit :

— C’est de la cervelle, madame, ça ne tache pas. Laissez-la sécher et demain avec un bon coup de brosse, il n’y paraîtra plus.

Le passant se trompait en cela : la cervelle humaine contient de la graisse (phosphorée) et tache les étoffes comme n’importe quel corps gras.

Cependant Mme Martin et son fils dégringolaient les escaliers.

— Mon mari, mon pauvre mari ! sanglotait la femme.

— Papa, mon pauvre papa ! hurlait le fils.

Et la foule se découvrit émue, respectueuse devant cette immense et double douleur.

Un médecin gros et poussif accourait.

Il constata le décès et prit les nom et adresse pour toucher son petit dérangement le lendemain.

Ce furent de belles obsèques que les obsèques de M. Martin.

En tenue, un crêpe au bras, secoué par des sanglots convulsifs, le jeune Martin conduisait le deuil.

— Pauvre garçon, disait la foule.

Il y eut une petite enquête judiciaire qui attribua le décès de M. Martin à une chute déterminée par une attaque d’apoplexie.

Le fils de veuve rentra dans la vie civile, au grand désespoir du colonel qui se sentait un fort penchant pour Mme Martin.

Malgré ma vive sympathie pour cette veuve et cet orphelin, je ne vous cacherai pas que la phase du grand deuil fut un peu écourtée.

Plus tôt qu’on n’aurait pu décemment s’y attendre, on les vit reparaître dans le monde.

Il y a des gens qui valseraient sur le Styx.

Mais le plus comique de toute cette histoire, le voici :

Mme Martin, avec l’assentiment de son fils, va se remarier.

Ils n’ont pas songé, ces deux frivoles, que Gaston, de par le mariage de sa mère, ne sera plus fils de veuve et qu’on le rappellera au corps.

Moi, comme vous pensez, je me garde bien de leur communiquer ce détail.

Et je m’amuse beaucoup à l’avance, de la tête du pauvre Gaston.


IDYLLE BOURGEOISE


Depuis longtemps, ils s’aimaient sagement, posément et jamais l’ombre d’un désir mauvais n’avait troublé leur calme idylle.

Jusqu’à présent la famille de Léa — la jeune fille s’appelait Léa — avait refusé à Gustave — le jeune homme s’appelait Gustave — la main de Léa.

Non pas que Gustave fût un de ces garçons, comme on en voit tant aujourd’hui, perdus de désordres et de vices, un de ces garçons qui vont deux ou trois fois par semaine, au théâtre ou au café-concert.

Gustave avait été sévèrement élevé dans de bonnes habitudes tranquilles et bourgeoises. Il avait de la conduite et de la moralité.

D’autre part, il était bien de sa famille, comme disait la mère de Léa, mais malheureusement ses parents étaient encore jeunes et bien portants, et puis ses tantes, sans être positivement des jouvencelles, ne semblaient pas non plus être prêtes de sitôt à quitter cette vallée de larmes. Savait-on seulement si ces chipies ne laisseraient pas tout leur avoir à des communautés religieuses ?

D’ailleurs rien n’était pressé, disait le père de Léa. Les jeunes gens étaient bien jeunes encore, et puis les affaires n’allaient pas déjà si fort.

Le fond de la chose, entre nous, c’est que Gustave ne semblait pas pour le moment être un capitaliste assez sérieux. Sa situation n’était pas mauvaise pour son âge (Gustave 23 et Léa 18), mais tout cela ne constituait pas une entrée en ménage bien somptueuse, d’autant plus que le père de Léa s’était mis en tête de ne point doter sa fille.

Les choses en étaient là lorsque Victor Hugo vint à éteindre sa grande lueur.

La famille de Léa et Léa elle-même manifestèrent le désir de voir les obsèques du grand poète, mais de les bien voir, comme je vous vois.

C’était une belle occasion pour Gustave de passer quelques heures auprès, tout près de Léa. Gustave ne la manqua pas.

Dans une belle maison du boulevard Saint-Germain, le locataire du deuxième, un bonhomme peu amateur de manifestations populaires, était parti la veille à la campagne, défendant expressément à son concierge d’introduire qui que ce fût sur le balcon, le jour des funérailles.

Dès le matin de l’enterrement, le balcon du bonhomme était bondé de gens à un louis la place, les personnes âgées par devant, les plus jeunes par derrière,

Gustave et Léa, la main dans la main, s’aimant bien, se tenaient pressés l’un contre l’autre, les yeux noyés de bonheur extatique.

L’appartement à la fenêtre duquel ils se trouvaient était un petit cabinet de travail, richement meublé. Dans un coin, un coffre-fort énorme, lourd, massif et comme endormi dans son opulence bête.

Le regard des amants, à plusieurs reprises, s’était rencontré sur le meuble métallique et fascinateur.

Ah !… si c’était à eux, ce coffre-fort et son contenu, rien ne s’opposerait à leur bonheur.

Décidément, le convoi tardait bien à venir. Les discours probablement qui s’étaient prolongés… On voyait bien des escouades de sergents de ville, des pelotons de gardes républicains, beaux et graves sur leurs chevaux qui paraissaient prendre part au deuil public.

Gustave et Léa ne semblaient pas pressés, eux. Leurs yeux se fixèrent sur le coffre-fort avec une persistance croissante.

Parfois leurs regards se croisant, en disaient long.

À la fin, Gustave se décida avec un faux rire niais.

Il tourna les petits boutons du coffre-fort, comme pour s’amuser, en regardant Léa.

Léa l’encourageait de son sourire doux.

Justement, on commençait à apercevoir le convoi. Toutes les têtes et toutes les attentions étaient tendues.

Sous les doigts agiles de Gustave, les petits boutons tournaient, tournaient, dans des combinaisons sans nombre. Parfois, quand il se fatiguait, Léa le relayait avec la tranquillité posée qu’exigent ces sortes d’opérations.

Tant d’amour et tant de patience devaient être récompensés.

La Société des Beni-Bouffe-Tout passait lorsque la massive porte du coffre s’ouvrit avec une majesté solennelle.

En un clin d’œil, la sélection des valeurs se fit, toutes celles nominatives respectées scrupuleusement et laissées à leur place.

Dans un petit tiroir gisaient quelques bijoux, de famille sans doute.

Gustave prit le plus simple, une petite bague d’or mince garnie d’une seule perle et la passa au doigt de Léa émue et recueillie.

La jeune fille avança son front rougissant que Gustave baisa.

Ils étaient fiancés.

Ils se sont mariés samedi à Sainte-Marie-des-Batignolles, et ils auront beaucoup d’enfants.


DU ROSE


Une vraie journée de printemps !

Et chacun sait que, fin mars, ou commencement avril, les journées de printemps se font de plus en plus rares.

C’est à croire, dit ma concierge, que les saisons sont chavirées depuis quelque temps.

Que faire un lundi de Pâques, quand il fait beau, si ce n’est aller à la Foire au pain d’épice ?

J’aime la Foire au pain d’épice, même par les pluies les plus antédiluviennes, comme dit Jean Floux, à plus forte raison quand il fait beau.

Le mobile de ce fanatisme est resté longtemps inexpliqué dans mon cœur.

Qu’aimais-je le plus ? Était-ce la contemplation muette ou animée des dames colosses ? les sollicitations jamais lasses des photographes ? le boniment plein de tact de la dame en marquis Louis XV de chez Cocherie ? les petits chevaux de mon ami Ferdinand Corvi ? la famille Legois ?

Qu’était-ce, mon Dieu, qu’était-ce ?

Maintenant je sais, et j’en suis ravi.

Ce qui m’attire à la Foire au pain d’épice, souriez, ô gens supérieurs ! c’est la musique.

Oui, la musique !

Non pas la musique de tel ou tel orchestre, de tel ou tel orgue, non… la musique, la grande harmonie qui se dégage de ce formidable ensemble et qui me pénètre, et qui me trouble, et qui me transporte en des au-delà.

Musique de la Foire au pain d’épice, à tout jamais soit bénie ! tu me transportes en des au-delà.

Et si jamais je deviens riche, ce qui ne peut beaucoup tarder, étant donnée l’immense fortune de ma nouvelle maîtresse, je ferai l’acquisition d’un parc, d’un grand parc, avec des arbres centenaires (s’il n’y en a pas, j’en planterai).

Dans les avenues, j’installerai des orchestres amenés à grands frais de la Thuringe, du Palatinat et de Puteaux.

Je paierai au poids de l’or des hommes qui sonneront des cloches, vibreront dans des clairons et trompettes, feront ronfler jusqu’à l’hyperbole les orgues les plus mécaniques.

D’autres hommes et même des femmes auront pour mission de pousser des exclamations enrouées et tenaces.

Au loin, dans le noir des bois, des soufflets arrachés aux tramways parisiens, ou copiés sur eux, diront leurs lamentations obstinées, cependant que des carabines de salon péteront sec en toute cette joie de l’oreille.

Et moi, moi seul, je me promènerai dans ce tumulte chéri, et j’aurai des envies de me mettre tout nu.

Telles étaient mes réflexions, lundi soir, quand je montai sur l’impériale du tramway La Villette-Place de la Nation.

Je me trouvais placé entre un jeune voyou et une petite fille d’une demi-douzaine d’années.

Le voyou appartenait à cette population flottante d’adolescents que les documentaires appellent volontiers mectons.

Le mecton se rencontre principalement sur quelques boulevards extérieurs mal hantés.

D’aucuns sont apportés, grâce au flux de la marée sociale, jusque sur le banc de la correctionnelle.

Quelques-uns, des ambitieux, vont échouer sur la sellette de la cour d’assises.

Mon petit mecton de lundi dernier était un beau petit mecton à peine au sortir de l’enfance.

Sa casquette s’enfonçait trop sur sa tête, ses pantalons avaient les bords un peu larges.

Son tricot, rayé en large, ne sortait pas de la Chemiserie spéciale du boulevard de Sébastopol.

Un bout de cigarette éteint traînait depuis trop longtemps sur sa lèvre inférieure.

Ce mecton manquait de tenue et peut-être même de sens moral, mais n’empêche que c’était un joli petit mecton.

Il emportait, souvenir de la place du Trône, un cochon en pain d’épice et une représentation en même substance de notre brav’ général Boulanger.

Le cochon était un simple cochon, naïf de formes et non historié.

Notre brav’ général Boulanger, lui, affectait des prétentions à l’art décoratif et compliqué.

Des lignes en sucre polychrome (dont le seul aspect m’inspirait les plus vives coliques) marquaient les grades et les décorations de l’ancien commandant du 13e corps.

Le mecton et moi nous fûmes vite amis.

— Voyez-vous, me dit-il, le cochon c’est pour moi ; le général c’est pour Fanny.

La suite de la conversation m’apprit que cette Fanny, la bonne amie du mecton, faisait métier de ses charmes et que le mecton n’était pas complètement étranger aux bénéfices de cette industrie.

Fanny éprouvait une véritable passion pour Ernest Boulanger et avait chargé son ami de lui apporter un portrait de son idole, le plus beau qu’il pourrait trouver.

Pendant cette entrée en matière, le tramway, après une longue attente, s’ébranlait.

Connaissez-vous le boulevard de Charonne ?

Non ? eh bien ! continuez.

Le boulevard de Charonne est garni, en grande partie, au moins sur un côté, d’une foule de maisons significativement closes.

La petite fille à côté de moi parut vivement intriguée par cette architecture spéciale.

— Maman, fit-elle, dis-moi donc ce que c’est que ces drôles de maisons avec les volets fermés et des si gros numéros ?

Je n’entendis pas la réponse de la maman, mais voici ce que je vis :

Le petit mecton, à la question de la fillette, me regarda, fit un oh ! d’effarement et de candeur, et… il rougit jusqu’au blanc des yeux.

Brave petit mecton, grandis si Dieu te prête vie ; sois aimé pour tes beaux yeux ; dévalise les filles ; tue, pour des sommes dérisoires, les passants attardés ; tue les miens ; tue-moi, moi-même.

Je te pardonnerai.

Et si Dieu a pour deux sous de tact, c’est à sa droite qu’il te recevra, pour cet instant d’exquise pudeur rose que tu eus dans ta vie, boulevard de Charonne.


FAUSSE MANŒUVRE


Un beau matin, on vit débarquer à Honfleur, arrivant par le steamer du Havre, un grand vieux matelot, sec comme un coup de trique, et si basané que les petits enfants le prenaient pour un nègre.

L’homme déposa sur le parapet le sac en toile qu’il portait et tourna ses regards de tous côtés, en homme qui se reconnaît.

— Ça n’a pas changé, murmurait-il, v’là la Lieutenance, v’là l’hôtel du Cheval Blanc, v’là l’ancien débit à Déliquaire, v’là la mairerie. Tiens, ils ont rebâti Sainte-Catherine !

Mais c’étaient les gens qu’il ne reconnaissait pas.

Dame ! quand on a quitté le pays depuis trente ans !…

Un vieillard tout blanc passait, décoré, un gros cigare dans le coin de la bouche.

Notre matelot le reconnut, celui-là.

— Veille à mon sac, dit-il à un gamin, et il s’avança, son béret à la main, honnêtement.

— Bonjour, cap’taine Forestier, comment que ça va depuis le temps ?… Comment ! vous ne me remettez pas ? Théophile Vincent… la Belle Ida… Valparaiso…

— Comment ! c’est toi, mon vieux Théophile ? Eh bien ! il y a longtemps que je te croyais décapelé ?

— Pas encore cap’taine, ni paré à ça.

Pendant cette conversation, de vieux lamaneurs, des haleurs hors d’âge s’étaient approchés, et à leur tour reconnaissaient Théophile.

Vite il eut retrouvé d’anciens amis.

Et ce fut des : Et un tel ? — Mort. Et un tel ? — Perdu en mer. Et un tel ? — Jamais eu de nouvelles.

Quant à la propre famille de Théophile, la majeure partie était décapelée, comme disait élégamment cap’taine Forestier.

Deux nièces seules restaient, l’une mariée à un huissier, l’autre à un cultivateur, tout près de la ville.

Théophile, que trente ans de mers du Sud avaient peu disposé à la timidité, ne se laissa pas influencer par les panonceaux de l’officier ministériel.

Son sac sur le dos, il entra dans l’étude.

Un seul petit clerc s’y trouvait, très occupé à transformer en élégante baleinière une règle banale.

Théophile considéra l’ouvrage en amateur, donna à l’enfant quelques indications sur la construction des chaloupes en général et des baleinières en particulier, et demanda :

— Irma est-elle là ?

— Irma, fit le clerc, interloqué.

— Oui, Irma, ma nièce.

— Elle déjeune là.

Sans façon, Théophile pénétra. On se mettait à table.

— Bonjour, Irma ; bonjour, monsieur. C’est pas pour dire, ma pauvre Irma, mais t’as bougrement changé, depuis trente ans. Quand je t’ai quittée, t’avais l’air d’une rose mousseuse, maintenant on dirait une vieille goyave.

Le mari d’Irma faisait une drôle de tête. Un sale type le mari d’Irma, un de ces petits rouquins, mauvais, rageurs, un de ces aimables officiers ministériels dont le derrière semble réclamer impérieusement le plomb des pauvres gens.

Irma non plus n’était pas contente.

Bref, Théophile fut si mal accueilli, qu’il rechargea son sac sur ses épaules et revint sur le port.

Il déjeuna dans une taverne à matelots, paya des tournées sans nombre et se livra lui-même à quelques excès de boisson.

Le soir était presque venu lorsqu’il songea à rendre visite à Constance, sa seconde nièce.

Une femme des champs, pensait-il, je vais être accueilli à bras ouverts.

Quand il arriva, tout le monde dévorait la soupe.

— Bon appétit, la compagnie !

Constance se leva, dure et sèche :

— Qué qu’ vous voulez, vous, l’homme ?

— Comment ! tu ne me reconnais pas, ma petite Constance ?

— Je n’ connais pas d’homme comme vous.

— Ton oncle Théophile !…

— Il est mort.

— Mais non, puisque c’est moi.

— Eh ben ! c’est comme si qu’il était mort. Avez-vous compris ?

Théophile, en termes colorés et vacarmeux, lui dépeignit le peu d’estime qu’il éprouvait pour elle et sa garce de famille.

Et il s’en alla, un peu triste tout de même, dans la nuit de la campagne.

Il acheva sa soirée dans l’orgie, en société de vieux mathurins, d’anciens camarades de bord.

Et quand la police, à onze heures, ferma le cabaret, tout le monde pleurait des larmes de genièvre sur la déchéance de la navigation à voiles.

On ne parlait de rien moins que d’aller déboulonner un grand vapeur norvégien en fer qui se balançait dans l’avant-port, attendant la pleine mer pour sortir.

En somme, on ne déboulonna rien et chacun alla se coucher.

La première visite de Théophile, le lendemain matin, fut pour un notaire.

Car Théophile était riche.

Il rapportait de là-bas deux cent mille francs acquis d’une façon un peu mêlée, mais acquis.

Le bruit de cette opulence arriva vite aux oreilles des deux nièces.

— J’espère bien, mon petit oncle… dit Irma.

— N’allez pas croire, mon cher oncle… proclama Constance.

D’une oreille sceptique, Théophile écoutait ces touchantes déclarations.

À la fin, obsédé par les deux parties, il décida cette combinaison :

Il vivrait six mois chez Constance, à la campagne, et six mois chez Irma, à la ville.

Le dimanche, les deux familles se réuniraient dans un dîner où la cordialité ne cesserait de régner.

Or, un dimanche soir, de son air le plus indifférent, Théophile tint ce propos :

— On ne sait ni qui vit, ni qui meurt…

Les oreilles se tendirent.

— … J’ai fait mon testament…

— Oh ! mon oncle !… protesta la clameur commune.

— Comme ça m’ennuyait de partager ma fortune en deux, je ne l’ai pas partagée.

Une mortelle angoisse déteignit sur tous les visages.

— Non… je ne lai pas partagée… je la laisserai tout entière à celle de mes deux nièces chez laquelle je ne mourrai pas. Ainsi, une comparaison : je claque chez Irma, c’est Constance qui a le magot, et vice versa.

Cette combinaison jeta les deux familles dans la plus cruelle perplexité. Devaient-ils se réjouir ou s’affliger ?

Finalement, chacun se réjouit, comptant sur sa bonne étoile et sur les bons soins dont on entourerait l’oncle aux œufs d’or.

Comme c’était l’été, Théophile logeait chez Constance, à la campagne.

Même à Capoue, les coqs en pâte se seraient crus en enfer, comparativement au bien-être excessif dont on entourait Théophile.

Et Théophile se laissait dorloter, s’amusant beaucoup sous cape.

Ce qui le délectait davantage, c’était de voir pousser son ventre.

Lui qui avait toujours blagué les gros pleins de soupe se sentait chatouiller de plaisir à l’idée d’avoir un bel abdomen et d’avance se promettait une grosse chaîne en or avec des breloques pour mettre dessus.

Le beau temps cessa vite cette année, et Théophile prit ses quartiers d’hiver chez Irma.

Mais la ville, ce n’est pas comme la campagne. Les tentations ! Les femmes !

Théophile était en retard pour les repas. Quelquefois même il ne rentrait pas pour dîner.

Un jour, même, il découcha.

Irma s’inquiéta et, conduite par cette admirable délicatesse dont Dieu semble avoir pourvu exclusivement les femmes, elle attacha à sa maison une bonne, une belle bonne, appétissante et pas bégueule.

L’idée était ingénieuse.

Et pourtant, elle ne réussit pas.

Car, trois mois après, Théophile épousait la belle bonne appétissante et pas bégueule.


LA BONNE FILLE


Ils habitaient tous les deux, elle et son père, une sorte de petite masure, juchée tout en haut de la falaise. L’aspect de cette demeure n’éveillait aucune idée d’opulence, mais pourtant on devinait que ceux qui habitaient là n’étaient pas les premiers venus.

Nous sûmes bientôt par les gens du pays l’histoire approximative de ces deux personnes.

Le père, un gros vieux débraillé, à longs favoris mal entretenus, ancien médecin de marine, mangeait là sa maigre retraite en compagnie de sa fille, une fille qu’il avait eue quelque part dans les parages des pays chauds, au hasard de ses amours créoles.

Il faisait un peu de clientèle, pas beaucoup, car les paysans se défiaient d’un docteur qui restait dans une petite maison couverte de tuiles et tout enclématitée, comme une cabane de douanier.

Pour une fille naturelle, la fille était surnaturellement jolie, belle, et même très gentille.

Aussi, au premier bain qu’elle prit, quand on la vit sortir de l’eau, la splendeur de son torse, moulée dans la flanelle ruisselante ; quand, la gorge renversée, elle dénoua la forêt noire de ses cheveux mouillés qui dégringolèrent jusque très bas, ce ne fut qu’un cri parmi les plagiaires[2].

— Mâtin !… La belle fille !…

Quelques-uns murmurèrent seulement : Mâtin !

D’autres enfin ne dirent rien, mais ils n’en pincèrent pas moins pour la belle fille.

Et ce spectacle se renouvela chaque jour à l’heure du bain.

Toutes les dames trouvaient que cette jeune fille n’avait pas l’air de grand’chose de propre ; mais tous les hommes, sauf moi, en étaient tombés amoureux comme des brutes.

Un matin, mon ami Jack Footer, poète anglais, vigoureux et flegmatique, vint me trouver dans ma chambre et me dit, en ce français dont il a seul le secret :

— Cette fille, mon cher garçon, m’excite à un degré que nul verbe humain ne saurait exprimer… J’ai conçu l’ardent désir de la posséder à brève échéance… Que m’avisez-vous d’agir.

— Ne vous gênez donc pas !

— C’est bien ce que je pensais. Merci.

Et, le lendemain, je rencontrai Footer, radieux.

— Puis-je faire fond sur votre discrétion ! dit-il.

— Auprès de moi, feu Sépulchre était un intarissable babillard.

— Eh bien ! Carmen, car c’est Carmen qui est son nom chrétien, Carmen s’est abandonnée à mes plus formelles caresses.

— Ah !… Comme ça ?

— Oui, mon cher garçon, comme ça ! Elle n’a mis qu’une condition. Drôle de fille ! Au moment suprême, elle m’a demandé : « Êtes-vous pour encore longtemps sur ce littoral ? — Jusque fin octobre, ai-je répondu. — Eh bien ! promettez-moi, si vous tombez malade ici, de vous faire soigner par mon père ; c’est un très bon médecin. » J’ai promis ce qu’elle a voulu. Drôle de fille !

La semaine suivante, je me trouvais à la buvette de la plage quand advint Footer.

— Un verre de pale ale, Footer ?

— Merci, pas de pale ale… Ce tavernier du diable aura changé de fournisseur, car son pale ale de maintenant ressemble à l’urine de phacochère plutôt qu’à une honnête cervoise quelconque.

En disant ces mots, Footer avait rougi imperceptiblement.

Je pensai : « Toi, mon vieux !… » mais je gardai ma réflexion pour moi.

— Et Carmen ? fis-je tout bas.

— Carmen est une jolie fille qui aime beaucoup son père.

Quelques amis, des peintres, entrèrent à ce moment et je n’insistai pas, mais fatalement la conversation tomba sur la damnante Carmen.

Footer en parla avec un enthousiasme débordant, et, comme un jeune homme évoquait à cette occasion le souvenir de la Femme de feu de Belot, Footer l’interrompit brutalement.

— Taisez-vous, avec votre Belot, la Femme de feu de ce littérateur n’est, auprès de Carmen, qu’un pâle iceberg.

À ce mot, le jeune homme eut des yeux terriblement luisants.

C’était l’heure du déjeuner. Nous sortîmes tous, laissant Footer et le jeune homme.

Que se dirent-ils ? Je ne veux pas le savoir, mais, le lendemain, je rencontrai le jeune homme radieux.

— Ah ! ah ! mon gaillard, je sais d’où vous vient cet air guilleret.

Avec une louable discrétion, il se défendit d’abord, mais avoua bientôt.

— Quelle drôle de fille ! ajouta-t-il. Elle n’a mis qu’une condition, c’est que si je tombe malade ici, je m’adresserai à son père pour me soigner. Drôle de fille !

Il faut croire que cette petite scène s’est renouvelée à de fréquents intervalles, car le docteur, que j’ai rencontré ce matin, est vêtu d’une redingote insolemment neuve et d’un chapeau luisant jusqu’à l’aveuglement.

— Eh ! bien, docteur, les affaires ?

— Je n’ai pas à me plaindre, je n’ai pas à me plaindre. J’ai eu depuis quelque temps une véritable avalanche de clients, des jeunes, des mûrs, des vieux… Ah ! si je n’étais tenu par la discrétion professionnelle, j’en aurais de belles à vous conter !


LEX


Le médecin contempla longuement le petit corps chétif qu’on lui présentait. Il le retourna dans tous les sens, le palpa.

Pendant ce temps, la mère attentive, anxieuse.

— Ce ne sera peut-être pas grand’chose, fit le docteur, je ne vois pas de déviation, un peu de faiblesse seulement… Continuez le sirop antiscorbutique et faites-lui prendre tous les jours un bain d’eau de mer. Vous irez chercher trois ou quatre seaux d’eau à la mer, vous les ferez dégourdir sur le feu et vous le tremperez là-dedans pendant cinq ou dix minutes. Surtout, évitez qu’il ne prenne froid en sortant.

— Merci bien, monsieur le médecin ; alors vous croyez qu’il s’en sortira ?

— Mais oui, mais oui.

La brave femme, un peu rassurée, rhabilla son petit, mit sur le coin de la table trois francs, trois pauvres et pénibles francs (deux pièces de vingt sous, une pièce de dix sous et dix sous de sous) et se retira, salua bas l’homme de l’art.

Son enfant, c’était tout pour elle. Il lui était venu sur le tard, car elle avait plus de quarante ans, et on ne sait trop comment. Mais dès qu’il naquit, il fut l’objet d’une telle idolâtrie, que les voisins prétendirent que Césarine, la mère, était folle.

Elle s’en défendait faiblement.

— Il n’a pas de père le pauvre petit, faut ben que j’l’aime pour deux.

Au commencement, il avait bien poussé. Et puis, au bout d’un an, voilà qu’il maigrissait et que sa croissance s’arrêtait.

Sa figure pâle, mangée par deux grands yeux noirs faisait peine à voir.

Césarine ne dormait plus, ne vivait plus.

La seule idée que son enfant pouvait mourir lui causait une si terrible angoisse qu’elle ne s’y arrêtait pas. Non, répétait-elle, le bon Dieu ne serait plus le bon Dieu.

Les dernières paroles du docteur lui avaient remis un peu de baume dans le cœur.

Des bains d’eau de mer ! Si pourtant ça allait sauver son petit ! Et une hâte la prenait d’essayer le plus tôt possible, tout de suite.

Quand elle rentra chez elle, la nuit était venue.

La mer montait.

Des bains d’eau de mer ! Oh ! oui, pour sûr, ça devait être bon. Le médecin lui avait dit que ça le fortifierait.

Impatiente, elle confia l’enfant à une voisine, prit deux grands seaux de bois et marcha à la mer.

On était en morte eau. Il lui fallait aller loin sur la plage pour emplir ses seaux.

Brrr, qu’il faisait froid ! Elle avait de l’eau jusqu’aux jarrets.

Et il lui semblait sentir d’avance, sur elle, le bon effet de l’eau de mer.

C’est égal, il faisait rudement froid tout de même, et ses jupons étaient tout trempés.

Arrivée au pied de la falaise, Césarine dut s’arrêter un peu pour souffler.

Puis elle se remit en route, vaillante et pleine d’espoir.

— Hé, la bonne femme !

Quelqu’un la hélait, derrière.

Elle se retourna.

— Qué qu’vous m’voulez, l’homme ?

C’était un douanier en faction, la carabine en bandoulière, un vieux douanier à moustache grise, le type du gabelou impitoyable.

— Qu’est-ce que vous emportez dans vos seaux ?

— C’est de l’eau.

— De l’eau de mer ?

— Bédame !

— Eh bien ! il faut la jeter.

— La jeter !… Mais c’est pour des bains à mon petit qu’est malade.

— Il n’y a pas de bains, il n’y a pas de petit !… Vous n’avez pas le droit d’emporter de l’eau de mer.

D’abord, Césarine crut que le gabelou plaisantait. Elle rit, pas de très bon cœur, car elle pensait à son enfant :

— On n’a pas le dreit de prendre de l’eau à la  ?

— Non, madame, la loi s’y oppose.

Et il prononça ce mot la Loi sur un ton si solennel, que Césarine comprit qu’il ne riait pas.

Elle discuta.

— Mais la est à tout le monde, pourtant !

— Vous n’avez pas le droit de prendre de l’eau à la mer !

Césarine s’indigna.

— C’est trop fort, maintenant, si le monde n’ont pas le dreit de prendre deux siaux d’eau à la .

— Non, madame, on n’a pas le droit.

— Mais, bon Dieu de bon Dieu, dites-moi à qui que je fais du tort ?

— C’est la Loi.

Et, las de discuter, le gabelou, d’un coup de pied, renversa les deux seaux.

— Allez-vous-en, ou je vous dresse procès-verbal.

Le Droit ! La Loi ! Procès-verbal ! Césarine ramassa ses seaux vides et rentra chez elle, affolée littéralement de stupeur et de désespoir.

C’est vrai.

On n’a pas le droit d’emprunter deux seaux d’eau à l’océan Atlantique, même pour guérir des petits malades.

Il faut adresser une demande bien en règle à l’Administration des douanes, une autre demande, non moins en règle, aux Ponts et Chaussées.

Au bout de trois mois, si le cas est pressant, on vous autorise.

Si bien que, peu de jours après cette histoire, un douanier assista, vers minuit, à une scène étrange.

Une femme échevelée dégringolait la falaise en poussant des hurlements horribles. Elle élevait en l’air un enfant entièrement nu.

La femme entra dans l’eau, hurlant toujours, et y trempa le bébé à plusieurs reprises.

Le douanier s’approcha.

L’enfant était mort et la femme était folle.


MARCEL OU LE SAUVETAGE MAL RÉCOMPENSÉ


Commençons par déclarer que l’histoire suivante relève du plus rigoureux véridisme, et que pas un fait inventé, pas un trait surajouté, pas une parole imaginée n’en viendront altérer la beauté, la beauté qui, seule, émane du vrai.

Marcel — c’est sous ce simple prénom que les gens du port désignent habituellement leur concitoyen, lequel se trouve être également celui de M. Albert Sorel (de l’Académie française et autres branches de l’Institut) — Marcel, dis-je, dégustait tranquillement son quinze ou vingtième genièvre de la journée, quand un soudain remous de populaire se produisit sur le proche quai Beaulieu, et que retentirent des appels pressants :

— Marcel ! Marcel ! un gosse à l’eau !

En moins de temps qu’il n’en faut pour le sténographier, et prenant seulement la peine oiseuse de s’essuyer la bouche à l’aide de sa manche, Marcel accourait, grimpait sur un parapet, plongeait dans la mer, presque basse à ce moment, et sauvait un jeune garçon d’une quinzaine d’années, le propre fils de Mme Tison, marchande de pommes de terre frites près de la Lieutenance.

Après quoi, le plus simplement du monde, Marcel gagnait son humble logis, afin de s’y changer, non pourtant sans avoir dégusté un seize ou vingt et unième genièvre que lui offrait, enthousiaste, et au nom de l’humanité tout entière, M. Peulevey (Édouard-Jules-Napoléon), le Havrais bien connu.

Ces petits événements se déroulaient un vendredi.

Or, le lundi matin, Marcel se sentant frapper sur l’épaule, se retourna : un gendarme l’invitait à l’accompagner sur l’heure à Pont-Lévêque, cité qui sert à ce district de sous-préfecture.

Bravo ! frappez-vous des mains. Voilà un excellent sous-préfet qui tient à féliciter lui-même notre brave Marcel de son courage et peut-être lui remettre, en attendant mieux, quelque officiel témoignage de satisfaction.

Détrompez-vous, pauvres gens, détrompez-vous !

La mission du gendarme était autrement inhumaine.

Pandore emmenait Marcel à Pont-Lévêque avec l’intention indéguisée de l’incarcérer dans la prison de l’endroit et de l’y faire accomplir un stage de quatre jours.

Çà, c’est trop fort ! Vous indignez-vous à cette heure. Depuis quand fourre-t-on les héros au cachot ?

Détrompez-vous de nouveau, généreuses natures, détrompez-vous de nouveau !

L’arrestation de Marcel ne constituait nullement un fait connexe à son ancien sauvetage, ce qui eût été monstrueux par les temps de civilisation où nous sommes arrivés.

Marcel, il faut bien finir par l’avouer, avait à purger une condamnation encourue en simple police pour avoir enfreint la loi tendant à réprimer les progrès de l’intempérance publique.

Et, puisque nous sommes entrés dans la voie des aveux pénibles, ajoutons que cette condamnation n’est pas pour Marcel la première, ni, espérons-le bien, la dernière de ce genre.

Marcel, lui-même, en a complètement oublié le nombre, ainsi d’ailleurs qu’il ne pourrait pas dire le nombre exact de ses sauvetages.

— Je me sais bien amusé à les compter jusqu’à douze, me disait-il, et puis, après douze, zut ! Ça fait ce que ça fait !… Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’en suis étoré !

(Étoré est un vieux mot de par ici, qui signifie : largement approvisionné).

Donc, Marcel est étoré de sauvetages et de condamnations, ces dernières portant honnêtement sur des faits d’intempérance, de tapage, de sollicitation importune de voyageurs (Marcel exerce les fonctions de commissionnaire public, et s’empare quelquefois de la valise de certains voyageurs qui, pour des raisons ne regardant qu’eux, ne tiennent point à s’en dessaisir).

C’est égal, vous reconnaîtrez qu’être fourré en prison trois jours après avoir sauvé la vie d’un de ses semblables, au risque de sa propre peau, c’est plutôt raide !

Marcel prit la chose, lui, avec sa coutumière philosophie, et c’est sans la moindre amertume qu’il dit à un groupe d’enfants réunis autour de lui et du gendarme : « Vous entendez bien, les petits, tâchez de ne pas vous f…re à l’eau d’ici samedi, parce que Marcel ne serait point là pour vous repêquer. »

Cette réflexion si judicieuse de Marcel m’ouvrit de larges horizons.

La société a-t-elle le droit d’enfermer un sauveteur quasi professionnel ?

Admettant qu’elle le possède, ce droit, ne commet-elle pas une grosse imprudence en l’exerçant si légèrement ?

En l’exerçant, ne pourrait-elle pas instituer des prisons situées sur le littoral de la mer, au bord des rivières, partout enfin, où un être humain risque de trouver le trépas par noyade accidentelle ?

Au moindre appel, un simple déclic ouvrirait à l’intrépide sauveteur l’huis de son cachot et la lourde porte de la geôle.

Et puis, un acte quelconque de dévouement civique ne devrait-il pas, considéré comme les anciennes exemptions scolaires, entraîner un certain décompte sur les exigences de cette vieille rosse de Vindicte publique ?

Autant de questions sur lesquelles nous comptons revenir, après nous être entouré de mille lumières appropriées.


GENDARME AVEC ET SANS PITIÉ


J’ai reçu la visite de Marcel, ce modeste héros dont je signalais, ici, tout récemment, l’incarcération suivant de près son sauvetage d’un jeune fils de marchande de pommes de terre frites.

Marcel me remercia des quelques lignes bienveillantes en question, se plaisant à en reconnaître la stricte exactitude, sauf, pourtant, un léger point qu’il me pria de rectifier.

— Je suis allé, l’autre jour, à Pont-l’Évêque non pour y faire de la prison, mais afin d’y purger une contrainte.

— Existe-t-il donc une différence entre le traitement des prisonniers et celui des contraints ?

— Nib ! Au Casino des Marronniers[3], c’est kif-kif pour tous les clients !

Avec Marcel, mille choses nouvelles à apprendre.

Laissons-lui la parole :

« Autrefois, me conta-t-il entre autres, quand j’avais de la prison à faire ou une contrainte à purger, je n’attendais pas qu’on m’arrêtât ; je filais tout droit à Pont-l’Évêque : « Bonjour, monsieur le directeur — Tiens, Marcel !… » À quoi bon déranger le monde ? Quand, un beau jour, voilà un gendarme qui me dit : « Marcel, veux-tu, chaque fois que tu vas là-bas, gagner trente sous ? Ça va, que je lui dis. — Alors, laisse-toi arrêter par moi : je toucherai trois francs de capture, nous partagerons… » Ah ! ça, c’était un bon gendarme ? Il vient d’être nommé brigadier à Livarot ; je le regrette, mais j’ai été bien content pour lui, car c’était un père de famille. »

Marcel ne conserve pas de tous les membres de la maréchaussée française la même opinion flatteuse, notamment d’un certain gendarme de marine auquel il réserve un cain de sa caine (un chien de sa chienne).

Il y a plusieurs années, n’écoutant que son courage, Marcel se jetait à l’eau et sauvait un matelot autrichien qui se serait certainement noyé sans cette heureuse intervention.

Quelques semaines plus tard, par le canal des autorités maritimes et municipales, Marcel recevait un pli l’invitant à passer chez M. le Consul d’Autriche, au Havre, afin d’y retirer un témoignage de satisfaction, une médaille et une petite somme d’argent, qu’on le priait de bien vouloir accepter.

Le gendarme de marine, en remettant cette communication à l’intéressé, ajouta :

— Je t’accompagnerai au Havre, Marcel ; ce sera plus sûr.

— Plus sûr de quoi ? objecta Marcel.

— Tu verras bien.

Or, savez-vous ce que Marcel vit bien ?… C’est que, après avoir été félicité de son courage, au nom de l’Autriche et même de la Hongrie ; après avoir reçu de M, le Consul son brevet et sa médaille, oui, savez-vous ce qu’il vit bien, Marcel ?… Il vit le gendarme de marine avancer la main et empocher froidement le billet de cent francs que lui tendait le représentant au Havre de Sa Majesté l’empereur d’Autriche.

— Au nom du fisc !

Car Marcel — on n’est pas parfait — doit une somme assez rondelette à notre vieux fisc français : assignations, frais de procès, amendes, etc. etc., sans compter les trois francs de capture si fraternellement partagés avec l’autorité.

Et le fisc, avisé de tant d’or autrichien tombant dans la poche de Marcel, n’avait pas cru devoir manquer une si belle occasion.

C’est ainsi que passa sous le nez de Marcel, une somme vingt fois plus importante que celles qu’il eût jamais, d’un seul coup, détenues dans toute sa vie.

(Il va sans dire que cette histoire est de la plus rigoureuse authenticité.)

P. S. — Je reçois de M. Albert-Émile Sorel, fils de M. Albert Sorel (de l’Académie française et autres branches), une demande de rectification devant laquelle je m’incline bien volontiers.

« Jamais, m’affirme ce bon fils, ni à aucune époque, M. Albert Sorel ne fut le concitoyen ni le contemporain de quiconque ou autre se livrant à des habitudes d’intempérance.

« Tout un passé d’honneur et de travail, ajoute M. Albert-Émile Sorel, s’érige et proteste contre une telle allégation ».

Dont acte.


SCIENTIA LIBERATRIX
OU LA BELLE-MÈRE EXPLOSIBLE


Ne privons point nos lecteurs en particulier et l’humanité en général de la curieuse communication suivante que m’adresse un des plus éminents chimistes français :


« Cher ami,

« Il n’est certes pas dénué d’intérêt le récit que vous fîtes récemment de cette pauvre belle-mère mourant de frayeur au terrifiant spectacle d’un lion empaillé duquel, soudain, les yeux lancent des éclairs et la gueule de fauves rugissements.

« Moi qui vous parle, ou plutôt qui vous écris, j’ai obtenu voilà plus de vingt ans (il y a prescription) le trépas de mon infortunée belle-mère, grâce à un procédé qui, pour être rigidement scientifique, n’en est pas moins des plus recommandables.

« Si vous voulez m’accorder l’hospitalité de vos généreuses et vulgarisatrices colonnes, beaucoup, sans doute, de ces messieurs les lecteurs puiseront en mon aventure la profitable indication.

« Marié depuis peu de mois, je professais déjà à l’égard de ma belle-mère une de ces aversions qui déchaînent au cœur du plus doux agneau — c’était mon cas — le torrentiel Vésuve des âpres cannibalismes.

« La tuer ? Oh ! depuis longtemps, je m’y sentais résolu, mais la tuer, comment ?

« Sans positivement mépriser notre gendarmerie nationale, je recule toujours, au dernier moment, l’occasion de me trouver en conflit avec les braves militaires qui sont l’ornement de cette institution.

« Or le meurtre, tant soit peu connu de n’importe qui, fût-ce d’une belle-mère, suffit à déterminer la visite chez vous d’un maréchal des logis ou parfois même d’un modeste brigadier de gendarmerie.

« Il me fallait donc imaginer un mode de trépas écartant tout soupçon indiscret et défiant l’investigation de nos plus fins limiers, dirait M. Pierre Delcourt.

« Chimiste, ce fut à la chimie que je fis un suprême appel.

« … Pendant l’été, ma belle-mère avait coutume de se costumer uniquement, et des pieds à la tête, en tissus de coton.

« C’était sa marotte, le coton !

« — Le coton, se plaisait-elle à répéter, il n’y a rien de plus sain.

« … Comment cette idée vint-elle à germer dans mon cerveau, je ne me souviens plus, mais un beau jour…

« Je m’interromps pour rire, pour rire encore.

« Un beau jour, avec les ruses d’un apache qui serait cambrioleur, je m’emparai de plusieurs pièces composant son habillement, bas, pantalon, chemise, jupe, blouse, etc.

« Ce lot de vêtements, je l’emportai dans mon laboratoire et lui fis subir l’opération très simple et bien connue qui transforme le paisible coton en redoutable fulmi-coton.

« Je m’arrangeai ensuite, et diaboliquement, pour qu’elle endossât bientôt cette explosive et sémillante toilette.

« Un soleil terrible sévissait ce jour-là.

« Assise sur un banc de pierre, ma belle-mère savourait je ne sais quelle inepte littérature.

« Moi, posté non loin de là, armé d’une forte lentille et décidé à tout, je projetai sur la pauvre femme un intense faisceau de rayons solaires.

« Ce ne fut pas très long : un grand cri, une flambée comme de féerie, puis plus rien !

« Le médecin légiste conclut que ma belle-mère était une alcoolique invétérée, et qu’il ne fallait voir dans cet accident qu’un cas assez curieux de combustion spontanée.

« Je ne jugeai point nécessaire de contredire notre savant.

« Veuillez agréer…

« X…
« Membre de l’Académie des Sciences. »


S’il n’y avait pas aujourd’hui prescription, tout de même, quel scandale !…


LA FUSIBLE ESTHÉTIQUE


Il y a des personnes sur terre auxquelles, point comme à d’autres, arrivent les plus saugrenues aventures.

Et la plus terrible, dans leur cas, c’est que, loin de songer à plaindre les pauvres gens, tout le monde s’accorde à rire de leurs mistoufles.

Nous ne voulons pas d’autres preuves de ce fait que l’extraordinaire communication qu’on vient de me remettre à l’instant, et que je m’empresse de transcrire ici :


« Cher monsieur et avisé maître,

« Permettez à l’un de vos plus vieux lecteurs (bien qu’homme jeune encore), de s’adresser à votre universelle compétence pour le tirer d’une situation dans laquelle le pénible le dispute cruellement à l’absurde.

« Sachant le prix de vos moindres minutes, j’aborde sans plus tarder les faits :

« Au mois de décembre dernier, me trouvant à Vienne (Autriche), je tombai amoureux d’une jeune fille point extrêmement jolie, mais dont les lignes corporelles, comme dit Paul Adam, m’affriolèrent vite, tant leur pur dessin renfermait d’exquises rotondités.

« J’eus bientôt fait de l’épouser.

« Êtres, tous les deux, de culture et de rêve, nous voilà partis, afin d’y accomplir notre lune de miel vers les fjords Scandinaves et les forêts de Finlande.

« Six mois, monsieur, six mois qu’elle dura notre lune de miel !

« C’est assez vous dire le point auquel les rotondités de ma chère petite Viennoise avaient peu cessé de me plaire.

« Mais, ainsi que les meilleures plaisanteries, les lunes de miel doivent connaître des limites, et, hier, mon pauvre monsieur, nous débarquions, ma femme et moi, à Paris.

« Malgré la chaleur qui torréfiait la capitale, nous passâmes notre journée en promenades, et, le soir, nous ne tremblâmes même pas devant une soirée au théâtre.

« Je ne tardai point à regretter cette folie, car, dès le premier entr’acte, je constatai que les traits de ma petite femme, incommodée sans doute par la chaleur, se tiraient, se tiraient si bien, ou plutôt si mal, qu’à la fin du spectacle la pauvre était absolument méconnaissable.

« Nous rentrâmes vite.

« Malgré sa résistance, je tins à déshabiller moi-même la chérie !

« Ah ! monsieur, si vous aviez vu !…

« Sa gorge, sa superbe gorge, réduite au néant !

« Ses seins, ses merveilleux seins, deux galettes !

« Ses bras, ses bras splendides, maintenant tringles !

« Un squelette quoi !

« Poursuivant mon déshabillement, crût encore ma stupeur.

« Ses cuisses divines, ses impeccables mollets, ses chevilles de duchesse, ses pieds cendrillonesques, en quel état, grand Dieu !

« Tout cela devenu comme la proie de l’éléphantiasis !

« Je croyais rêver !

« Toute couverte de honte, noyée de pleurs, mon désormais monstre d’épouse me donnait le mot de l’énigme.

« Vous souvenez-vous, cher monsieur et avisé maître, de la découverte faite récemment par un médecin de Vienne et que votre collaborateur Émile Gautier signala dans le Journal[4].

« Voilà, cher monsieur, ce que nous appellerons, si vous le voulez bien, un sport d’hiver.

« Mais l’été, quel désastre !

« Et surtout quel ridicule !

« J’implore, ô maître secourable, le secours de votre génie, etc., etc., etc., et vous prie, etc., etc.

« Celui qui… etc., etc.

« Machin Schwett ».


Je ne vois qu’une ressource, mon cher monsieur, entreprendre la découverte du Pôle Nord et de vous y fixer.

Là, vous n’aurez plus, d’un pouce artiste, qu’à remodeler votre femme selon votre goût.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

C’est égal, si le médecin viennois, au lieu de vaseline, employait le ciment Portland, de telles mésaventures ne seraient pas à craindre.


PAR ANALOGIE


HISTOIRE D’ÉTÉ


Prologue.


C’était aux heures bénies où j’étais encore étudiant.

Demandez à Dieu, ô familles, que vos fils soient plus studieux que moi et moins débauchés.

De mes années d’études, je n’ai gardé nul souvenir glorieux, nulle lauréation, nulle félicitation de mes maîtres.

Oh ! l’interminable flâneur que je fus, par le Luxembourg, par les quais, par — au soleil — les terrasses des brasseries.

Je ne dis pas ça pour me vanter, car je sais bien que c’est très vilain d’agir de la sorte.

J’ai brisé mon avenir une quinzaine de fois. Il en est résulté pour ledit avenir une souplesse de clown pris tout jeune.

Et puis, l’avenir n’étant séparé du passé que par le présent, et le présent n’existant point… alors quoi ?

Enfin, pour tout dire, j’allais au café et je passais dans ce mauvais endroit mainte soirée qui eût été plus fructueusement occupée à des études arides sur le moment, mais, par la suite, rémunératrices.

Entre mes camarades habituels, s’en distinguaient deux qu’on aurait pu appeler les antipodes du tumulte.

L’un Georges Caron ; l’autre, Victor Ducreux.

Georges Caron, vacarmeux comme une chaudronnée de diables cuisant dans l’eau bénite, nous assourdissant par ses réflexions oiseuses, infiniment répétées sur un ton de fausset malplaisant.

Victor Ducreux évoquait l’idée d’un sépulcre soigneusement capitonné. Jamais un mot, sauf, en des cas désespérés, un blasphème bref et sourd.

Or, voici ce qui advint un jour :


I


Ou plutôt un soir.

Nous étions réunis tous au fond d’un petit cabaret de la rue Monsieur-le-Prince qui s’appelait le Coucou et que la pioche des démolisseurs a fait disparaître depuis.

Encore un coin du vieux Paris…, etc.

Pourquoi Georges Caron se taisait-il à ce moment, et depuis quelques moments, et quelques moments ensuite ?

Quoi qu’il en soit, ce mutisme nous anormalisa tant et tant, que, d’une clameur commune, nous dîmes :

— Tiens ! Caron n’est donc pas là !


II


Au même instant — saura-t-on jamais pourquoi ? — le sépulcral Ducreux se mit à jacasser, jacasser : telle une nichée de jeunes pies borgnes.

L’abus des boissons fermentées ? ou si c’était quelque autre surexcitation cérébrale ?

Quoi qu’il en soit, cette bruyance nous anormalisa tant et tant, que d’une clameur commune nous dîmes :

— Tiens ! Ducreux n’est donc pas là ?


III


(Comme je vous ai averti plus haut, c’est une histoire d’été.)


CHRONIQUES DU BON SENS


I
Chronique estivale.


Si vous me voyiez en ce moment, vous ne pourriez pas vous empêcher de rire. Moi-même, quand je me regarde devant mon armoire à glace, je ne peux pas m’empêcher de rire et c’est à peine si je me reconnais.

Imaginez-vous que je suis entièrement habillé comme un gommeux à la mode. Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, ça ne me va pas plus mal qu’à un autre.

J’ai un complet en flanelle blanche qui est un petit bijou. Pas de gilet naturellement.

Une grande ceinture de soie écossaise me drape agréablement la bedaine.

Quant à ma chemise bleu pâle et ma cravate verte, c’est à se mettre à genoux devant.

Des souliers jaunes et un petit canotier de paille anglaise complètent mon accoutrement, les souliers par en bas, le canotier par en haut.

Bien entendu, j’ai modifié l’économie de ma chevelure et de ma barbe de façon à être bien d’ensemble avec ma nouvelle tenue.

Je porte mes cheveux longs maintenant, séparés par une raie sur le côté, et me tombant sur les joues, comme j’ai vu faire à un jeune poète anglais qui demeure à Honfleur et qui a beaucoup de succès auprès des femmes.

Il est vrai que le jeune poète anglais est blond et que, moi, je suis poivre et sel (presque pas de poivre). Mais, qu’importe ? Si vous croyez que les femmes font attention à l’âge des gens, vous vous trompez étrangement.

Ainsi, moi qui vous parle, j’ai bien plus de succès auprès du beau sexe que je n’en ai jamais eu.

J’oubliais de vous dire que j’ai remplacé mes lunettes par un monocle. Ça me donne un petit air polisson qui me va à merveille.

Un petit jonc de chez Verdier, des gants en peau de chien, ma toilette au cosmydor, au délicieux cosmydor, et à nous les femmes du monde !

Mon Dieu, que j’en ai vu de jolies petites femmes, tous ces jours-ci !

À Trouville, pendant la semaine des courses, on ne les comptait plus. Il y en avait ! Il y en avait ! Ah ! mes amis !

De Trouville, je suis allé au Havre, malgré le choléra qui règne en maître dans la ville de François Ier.

On n’a pas l’air, d’ailleurs, de se faire plus de bile que cela. Il me semble même que Havrais et Havraises aient redoublé de gaîté depuis l’invasion du terrible fléau.

On boit ferme surtout, probablement dans l’espoir de noyer les bacilles.

Moi qui ne suis pas très habitué à absorber de nombreux breuvages, je vous avouerai que la tête m’a souvent tourné après quelques absorptions de bitters et de cocktails.

Car tous ces messieurs sont fort amateurs de cocktail qui est une sorte de boisson américaine fort agréable au goût, mais traîtresse en diable.

Lundi dernier, je m’étais levé un peu de bonne heure et j’avais rencontré dans la rue de Paris mon ami Denis Guillot, un jeune homme charmant, conseiller municipal et général du pays.

Ce Denis Guillot, je le connais depuis longtemps ; il est même, je crois, un peu parent de ma femme.

Nous entrons dans un petit café anglais, nous buvons un cocktail, nous buvons deux cocktails, nous buvons trois cocktails, et puis, sans m’en apercevoir, me voilà rond comme la justice.

Ah ! ce que j’en ai fait et dit des bêtises ce jour-là ! Car, bien entendu, ma gaîté a duré jusqu’au soir, soigneusement entretenue par de nouveaux cocktails.

Je m’en allais par les rues, la main dans la poche, faisant tournoyer ma canne à la façon des gandins, et fort occupé à rajuster mon monocle qui tombait à chaque instant.

Le soir, après dîner, j’ai fait tant de scandale que les agents sont arrivés et m’ont conduit au poste.

Quand j’ai décliné mon nom, la chose a failli mal tourner.

— Vous ? Francisque Sarcey ? s’est écrié le brigadier. Pour qui me prenez-vous donc, de croire que nous allons ajouter foi à de telles bourdes ? M. Sarcey est un homme de bon sens qui ne saurait se mettre dans des états pareils.

Il fallut l’intervention de mon aimable confrère M. Fenoux, le brillant élève du Conservatoire, pour me faire relâcher.

Je commençais à ne plus rire.

Extrêmement fatigué, j’ai pris, le lendemain, le bateau de Honfleur et me suis installé à l’hôtel de la Renaissance, sur la côte de Grâce, où je me trouve, ma foi, fort bien.

Le patron, M. Douard, est un homme très gentil, très au courant d’une foule de questions qui ne passionnent pas, d’ordinaire, les aubergistes.

Sa maison, qui est autant une ferme qu’un hôtel, offre aux Parisiens fatigués le recueillement et le repos dont ils ont tant besoin.

De curieuses collections ajoutent un intérêt puissant à cette installation.

Le seul point noir, c’est un album, un terrible album sur lequel les visiteurs sont tenus d’écrire quelques lignes, ou de tracer quelque croquis, selon qu’ils sont littérateurs ou dessinateurs.

Voulez-vous savoir ce que j’ai écrit, moi ?

Eh bien ! j’ai écrit des vers. Et, pour répondre au défi de mon ami Allais, j’ai composé des vers holorimes, c’est-à-dire qui riment d’un bout à l’autre.

Les voici :


Alphonse Allais de l’âme erre et se f… à l’eau.
Ah ! l’ fond salé de la mer ! Hé ! ce fou ! Hallo !



Car il faut vous dire que, la semaine dernière, ce pauvre Allais, apprenant que sa maîtresse le trompait avec un architecte, a tenté de se noyer.

Heureusement j’étais là.

N’écoutant que mon courage, j’ai poussé des cris perçants et un pêcheur a sauvé notre pauvre ami.

Pourvu qu’il ne recommence plus !


Francisque Sarcey.

II
Chronique hygiénique.


L’autre matin, quand j’ai mis le nez à ma fenêtre comme je fais chaque matin, le temps m’a semblé beau. Alors j’ai mis mon pantalon clair et ma jaquette en alpaga. Et puis, en route pour la promenade.

Ma bonne petite promenade dans la campagne dès le matin, il n’y a rien comme cela pour vous remettre le tempérament.

Ça vous éclaircit les idées et ça vous ouvre l’appétit.

Ah ! l’appétit, mes enfants, le voilà le premier des biens !

J’ai toujours eu ce qu’on appelle un joli coup de fourchette.

Quand j’étais jeune, j’aurais mangé des tas de cailloux, et, encore maintenant, je ne m’en tire pas mal.

Je fais en matière de mangeailles des prouesses que bien des jeunes gens de maintenant ne feraient pas.

Tenez, pas plus tard que l’été dernier, il m’est arrivé une aventure que j’ai tenue secrète jusqu’à présent, mais que je me décide à raconter pour ne pas mystifier trop longtemps de braves garçons que j’aime bien.

Je me trouvais à Trouville, installé dans la Villa des Cèdres de mon jeune ami Gandillot, dont les Femmes Collantes marchent allègrement vers leur cinq centième représentation.

Dire que j’ai été le seul ou à peu près, dans la presse, à prédire le gros succès de cette comédie !

Ce n’est pas que je sois plus malin que les autres, mais j’ai du flair, et, tout de suite, je vois si un auteur a le sens du théâtre. On a beau me blaguer mais c’est comme ça.

Donc, cet été, je me trouvais chez Gandillot.

Je n’étais pas le seul invité.

Il y avait Alfred Capus, un charmant chroniqueur doublé d’un homme parfaitement élevé. Montjoyeux, le délicat auteur des Femmes de Paris.

Il y avait Henry Fouquier, que voilà député de Barcelonnette, maintenant ; Coquelin Cadet, lequel, entre parenthèses, se trouve, en ce moment, à la tête d’une bonne amie bien ravissante.

C’était le matin, tous ces messieurs se baignaient dans la mer.

Moi, je prends des bains d’eau chaude dans des baignoires mais je n’aime pas les bains de mer.

J’étais donc resté seul à la villa et j’écrivais quelques lettres.

Il montait une si bonne odeur de la cuisine que je descendis y jeter un coup d’œil.

L’excellente cuisinière de Gandillot préparait des œufs farcis.

Connaissez-vous les œufs farcis ? C’est excellent.

Vous faites durcir vos œufs, vous les coupez en long et vous retirez le jaune. À ce jaune, vous ajoutez de la viande hachée menu, du persil, du cerfeuil, etc. ; vous faites une farce que vous mettez à la place du jaune. Vous faites ensuite mijoter le tout dans un plat couvert sur un feu doux.

Je le répète : c’est exquis.

Pendant que la cuisinière allait mettre mes lettres à la poste, je ne fis qu’une bouchée des deux douzaines d’œufs farcis ; j’essuyai le plat avec mon mouchoir de poche et je remis le plat dans le buffet.

Quand la cuisinière rentra, vous entendez ses cris d’ici : « Mes œufs farcis ! Mes œufs farcis ! »

Justement, les convives arrivaient très affamés.

Moi, en moi-même, je me tordais.

On chercha les œufs farcis partout, excepté, bien entendu, à l’endroit où ils étaient.

Ah ! je me suis bien amusé, ce jour-là !

La cuisinière faillit en faire une maladie.

Je dois ajouter que l’absorption de ces deux douzaines d’œufs ne causa aucun préjudice à mon appétit, et que je déjeunai comme si de rien n’était.

Y a-t-il beaucoup de jeunes gens de vingt ans qui en feraient autant ?

Car, sous ce rapport, les jeunes gens de maintenant sont loin de nous valoir.

J’en vois quelquefois chez moi, qui ont l’air de manger du bout des dents ce qu’on leur sert, comme si on leur donnait de la cochonnerie[5].

Ce n’est pas parce que c’est chez moi, mais je puis affirmer qu’on ne mange pas mal du tout à la maison.

Je ne vais pas dire, bien sûr, qu’on ne sert que des ortolans rôtis. Non, mais on prépare une bonne nourriture bourgeoise, saine et abondante.

Ainsi, ce matin, nous avons mangé le reste du gigot d’hier, arrangé avec des pommes de terre, des tripes à la mode de Caen et une bonne salade de lentilles. Un bon morceau de livarot par là-dessus, et un bon café, et puis voilà !

Je ne sais si vous êtes comme moi, mais j’adore les tripes à la mode de Caen.

Quand j’étais professeur de quatrième au collège de Brive-la-Gaillarde, j’avais un de mes collègues dont la tante tenait une charcuterie à Caen. Tous les dimanches matin, mon ami recevait, par les messageries, un plein pot de tripes toutes préparées. Il n’avait qu’à les faire chauffer.

Sachant le goût très vif que je professais pour les tripes, ce brave garçon ne manquait pas de m’inviter chaque dimanche.

J’apportais trois ou quatre bouteilles de cidre. Un autre apportait autre chose. Ah ! ces déjeuners dominicaux de Brive-la-Gaillarde ! Ils sont restés un des meilleurs souvenirs de ma jeunesse.

J’ignore ce qu’est devenu mon collègue aux tripes.

Les dernières nouvelles que j’ai reçues de lui, c’est quand il fut nommé sous-principal au collège de Montlhéry. Il m’écrivit à cette époque pour m’apprendre sa nomination. Je lui répondis par une lettre de félicitations, et, depuis, je n’en entendis plus parler.

C’est pourtant comme ça dans la vie : on est les meilleurs amis du monde, les circonstances viennent nous séparer, absolument comme la tempête disperse les épaves. Quelquefois les hasards vous remettent en présence, mais souvent on meurt sans s’être revus.

Mais voilà que je me mets à dire des choses tristes et à parler de mort ! Allons, secouons notre mélancolie et tâchons d’être plus joyeux !

Qu’est-ce que je disais donc au commencement de cette chronique ?

Ah ! oui, je me souviens : croyant que le temps était au beau, j’avais mis mon pantalon clair et ma jaquette d’alpaga.

Je n’avais pas plutôt fait un kilomètre dans la campagne que des gouttes d’eau larges comme des pièces de cent sous se mirent à tomber.

Naturellement, je n’avais pas pris de parapluie.

Vous voyez ma tête d’ici. Il n’y a rien que j’abhorre comme d’être mouillé.

Qu’auriez-vous fait à ma place ? Je l’ignore, mais moi je m’abritai sous un arbre.

Malheureusement, les gouttes se transformèrent en pluie torrentielle, un véritable orage, et, malgré mon abri végétal, au bout d’un quart d’heure, j’étais trempé comme une soupe.

Je dus rentrer à la maison en toute hâte et me changer entièrement.

Jusqu’à mes bretelles en tapisserie qui étaient inondées. À croire qu’on les avait immergées dans un seau d’eau pendant vingt-quatre heures.

Alors, vous ne savez pas ce que je fais depuis cette aventure ?

Je vais vous le dire.

Qu’il fasse beau ou qu’il fasse vilain, je ne sors pas sans parapluie.

Si le temps est radieux, je me sers de mon parapluie comme d’une canne. En cas d’averse, je l’utilise comme parapluie.


Francisque Sarcey.

III
En voyage.


Je m’y suis pris un peu tard, cette année, pour faire de la villégiature ; mais, comme dit la sagesse des nations : vaut mieux tard que jamais. Du reste ça m’a pris comme une envie. Je m’ennuyais à Paris, j’avais eu des petits embêtements. Vous savez ce que c’est, moi, j’ai gardé un cœur excessivement jeune, et, parfois, souriez, enfants ! j’éprouve de ces tortures passionnelles qui semblent l’apanage exclusif de l’adolescence.

Musset a dit :


L’absence ni le temps ne sont rien quand on aime.


Musset s’est grossièrement trompé.

L’absence est beaucoup et le temps est tout quand on aime. Je me suis donc dit : laissons faire le temps et essayons de l’absence.

Voilà pourquoi, samedi matin, je prenais le train de Saint-Malo.

Pas d’incidents jusqu’à Versailles.

Là, le chef de la gare des Chantiers, un bien digne homme, m’affligea. Il était aux prises avec quatre individus d’allure sinistre, sordidement vêtus, de ces types qu’on n’aperçoit qu’aux heures d’émeutes ou de guillotine. Ces hommes (un roux, deux blonds et un brun) profitaient de leur nombre pour invectiver l’honnête vieillard. Ce dernier, avec un sang-froid qui détermine encore mon enthousiasme, prit sur son carnet le nom des insulteurs, et j’ai la douce espérance qu’à l’heure où j’écris ces lignes les quatre ruffians prennent le frais sur la paille humide des cachots.

Cependant le train de Saint-Malo (départ de la gare Montparnasse) arriva et mit fin à cette scène pénible. Je m’installai en un confortable compartiment, et, fouette, cocher… ou plutôt siffle, mécanicien.

Ah ! les chemins de fer sont une belle invention ! S’ils n’ont point le pittoresque des diligences de nos pères, quel confortable ne représentent-ils point ! Et quand ils n’auraient que le mérite de raccourcir les distances ? Est-ce vraiment à dédaigner ?

Et dire que ces chemins de fer qui causent notre plus vive admiration seront peut-être un jour l’objet des railleries de nos petits-neveux ! Car, tenez-le pour certain, ce serait une folie téméraire d’assigner des limites au progrès.

La chimère d’hier est la réalité d’aujourd’hui et la vieillerie de demain.

C’est triste à constater cet incessant tourbillon qui entraîne l’humanité dans ses cycles infinis, mais qu’importe ! Comme je dis, la vie est la vie, usons-en par tous les bouts et surtout par le bon.

Et, pendant que je me livrais à cet abîme de réflexions, Saint-Malo approchait. Il approcha même de si près que le train pénétra dans la gare et que je pus descendre.

Je n’avais jamais vu Saint-Malo, et je ne le regrette pas, car, si je l’avais vu déjà, j’aurais été moins frappé de son aspect que je ne le fus samedi soir en l’apercevant pour la première fois.

Les géologues, qui sont parfois d’adorables poètes sans s’en douter, ont dit que Saint-Malo est bâti sur un terrain granitique. Rien de plus vrai et de plus délicieux.

Du granit par-ci, du granit par-là, du granit partout. Ah ! pour un terrain granitique, on peut dire que c’est un terrain granitique ! Je ne suis plus jeune. Mais, en fouillant au plus creux de mes souvenirs, j’aurais bien de la peine à trouver un terrain plus granitique que celui-là, oui, plus granitique !

On comprend, en voyant ce terrain granitique, qu’il ait pu naître et pousser là toute une génération d’intrépides marins, de hardis corsaires, et l’on se dit que ces robustes constitutions


Ont dû sucer un peu du lait de ces granits.


Entre autres particularités de Saint-Malo, je citerai volontiers la beauté des jeunes filles aborigènes. Une surtout, nommée Victorine, sur la gorge de laquelle pourraient s’érailler tous les granits de son pays.

Cette Victorine n’a pas peu contribué à ma consolation.

Quand j’aurai besoin d’être consolé, je reviendrai à Saint-Malo.

Et même sans ça.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Voilà bien longtemps que je voulais voir le mont Saint-Michel. Je n’ai pas voulu passer si près sans m’y arrêter, et, en route pour Pontorson ! De Pontorson, on prend la diligence. Au bout de quelques kilomètres, on aperçoit le mont Saint-Michel.

Je n’ai pas la prétention de vous apprendre ce que c’est que le mont Saint-Michel. Vous le savez aussi bien que moi.

Au loin, vu de l’impériale de la voiture, ça fait un très bel effet, mais, vous l’avouerai-je ? j’ai éprouvé une grande déception. Je croyais que c’était plus pointu que ça.

C’est joli, mais ce n’est pas assez pointu.

Du reste, on travaille à la restauration, et, j’en adjure MM. les architectes ; faites un peu plus pointu. Garnier vous le dira comme moi.

Ce qu’il y a de mieux au mont Saint-Michel, c’est Mme Poulard. Vous ne connaissez pas Mme Poulard ? Quelle charmante femme, et gentille, et aimable !

Je ne suis pas arrivé à mon âge, n’est-ce pas, sans manger de bonnes omelettes : eh bien ! les omelettes que j’ai mangées jusqu’à présent sont des saloperies inavouables auprès des omelettes de Mme Poulard.

Ah ! ma bonne madame Poulard, comment arrivez-vous à cette perfection dans l’omelette ?

Du mont Saint-Michel, je suis revenu à Pontorson, où, emporté par mon tempérament, j’ai manqué le train. En attendant le suivant, j’ai dîné à l’hôtel de Bretagne. À la même table que moi, se trouvaient les quatre individus qui avaient fait au chef de gare de Versailles (Chantiers) la scène scandaleuse réprouvée par les honnêtes gens de tous les partis, scène dont j’ai parlé plus haut.

Bon hôtel, l’hôtel de Bretagne. Bonne nourriture, bon service, sous la surveillance d’une jeune fille charmante (la fille de la maison, je crois).

Maintenant, je suis à Granville d’où je vous écris ces lignes.

J’y ai fait la connaissance d’un garçon bien gentil dont j’avais entendu parler à Paris, un nommé Willette qui fait des dessins dans les journaux. Je lui ai donné quelques conseils dont il profitera, j’espère.

Lui, de son côté, s’est engagé à m’illustrer quelques chroniques que je vais faire paraître en volume à la fin de l’année pour les étrennes.

Le mot de la fin de cet article sera donc, excusez-le pour une fois, une annonce en librairie.

Sous presse :

LES CHRONIQUES DU BON SENS

par Francisque Sarcey

dessins de Willette.


Et ça s’enlèvera comme du pain !


Francisque Sarcey.


TOUTOUTE


Histoire triste pour la petite Marie-Anne Salis.


— Moi, dit Zette, c’est la toutoute que je veux. Toutoute, c’était tout simplement le féminin de toutou qui manquait à la langue française et que la petite Zette venait de créer sans coup férir.

Il s’agissait de deux petits chiens nouveau-nés, un toutou et une toutoute que l’on donnait à choisir à Mlle Zette.

Le toutou échut au jeune fils du cordonnier d’en face. Il fut immédiatement baptisé Black, bien qu’il fût tout au plus gris fer.

Toutoute (le nom lui resta) s’installa dans une petite niche toute garnie de rubans roses et de grelots d’argent.

Zette en raffolait et rien n’était trop beau ou trop bon pour sa Toutoute.

Toutoute était donc la plus heureuse des jeunes chiennes. D’autant plus qu’elle jouissait en même temps des plaisirs de la famille.

Chaque matin, son petit frère Black arrivait en trottinant partager le bon lait sucré. Après avoir bien joué, bien cabriolé, Black qui était un toutou raisonnable, regagnait l’atelier de son jeune maître, et terminait sa journée en s’occupant avec des rognures de cuir.

Un dimanche matin qu’il faisait très froid, Zette en grande toilette, toute prête à aller déjeuner chez grand’mère, s’aperçut que Toutoute avait le poil tout mouillé et grelottait misérablement.

Zette prit Toutoute et l’enferma dans la petite armoire du poêle de la salle à manger, une armoire qui sert à faire chauffer les assiettes.

Et puis, on s’en alla chez grand’mère.

Quand on rentra le soir, la maman de Zette chercha Toutoute.

On appelait : Toutoute ! Toutoute !

Mais Toutoute ne répondait pas. Alors Zette se rappela :

— Elle était mouillée, je l’ai mise sécher dans l’armoire aux assiettes.

La pauvre Toutoute était là, raidie par la mort, asphyxiée.

La petite Zette regarda avec un peu de dégoût ce cadavre, mais elle ne pleura pas, malgré les paroles sévères de son papa, et elle alla se coucher.

Mais, le lendemain, quand elle vit arriver Black cherchant sa sœur avec des petits jappements douloureux, Zette comprit toute l’horreur de ce qu’elle avait fait.

Son petit cœur creva et, prenant dans ses bras le pauvre Black désolé, elle éclata en gros, gros sanglots.


HISTOIRE D’UN PETIT PIERROT PARESSEUX ET DISSIPÉ


Il y avait une fois un petit Pierrot tout blanc, tout blanc, un amour de petit Pierrot.

Son papa qui s’appelait M. Pierrot-Willette, et sa maman, qui était Mme Pierrette, aimaient beaucoup leur petit Pierrotin.

Cependant, quand il fut devenu un grand petit garçon, ils n’hésitèrent pas à le renfermer dans une grande maison grise et triste qu’on appelle un lycée.

Là-dedans, le petit Pierrot s’ennuya ferme et ne voulut jamais apprendre ses leçons ni faire ses devoirs.

C’était très vilain.

Aussi le punissait-on tout le temps.

On le privait de promenades et de récréations, et même de sorties le dimanche.

C’était comme si on chantait.

Alors on lui supprima ses vacances du jour de l’An et de Pâques.

Ce fut comme si on eût chanté toujours.

À la fin, comme toute l’année il avait été paresseux et dissipé, le proviseur, M. Bidel, de concert avec la famille Pierrot, décida que l’élève Pierrot serait privé de grandes vacances.

Pendant ces deux mois longs et chauds, notre pauvre ami resta avec quelques élèves dont les parents demeuraient loin, loin, du côté des colonies.

À force de vivre avec ces petits pays chauds, Pierrot devint tout noir, lui aussi, car vous savez que ça s’attrape d’être nègre.

Quand, un matin, dans sa petite glace, il s’aperçut de la transformation, il fut tout désolé.

Justement les vacances étaient finies.

Une nouvelle année scolaire recommençait.

Petit Pierrot se mit à bien travailler et perdit ses habitudes de paresse et de dissipation.

Alors il ne fut plus jamais collé et il redevint bientôt le joli petit Pierrot blanc qu’il était et qu’il sera toujours maintenant.


LA PETITE COQUETTE


Il y avait une fois…

Je m’interromps, petite Jeannine, pour vous avertir que la lecture de cette histoire ne vous divertira peut-être pas follement : D’abord parce que, si vous êtes déjà une fort agréable causeuse, vous ne connaissez pas encore vos lettres et vous avez bien raison : ignorez-les le plus longtemps que vous pourrez, vos lettres.

Pourtant, il faudra bien que vous sachiez lire un jour, povérine, et je vous écrit ce petit machin pour que, dans quelque temps, mettons dix ans, quand vous serez grande fillette devenue et que, moi, je serai presque un homme mûr, mais pas sérieux (Dieu me garde d’être sérieux), vous me disiez un jour avec vos yeux en velours et votre joli sourire :

— J’ai lu la petite histoire que vous m’avez faite quand j’étais toute petite : elle est très gentille.

Et moi je serai très content, car les hommes mûrs aiment bien que les petites filles de quinze ans leur fassent de beaux sourires avec des yeux en velours, ceci dit, je commence.

Il y avait une fois place des Ternes…

Ah ! oui, j’oubliais encore… Je vous ai spécialement dédié cette histoire, parce qu’elle s’est passée place des Ternes, et que la place des Ternes, c’est votre place, à vous. C’est d’ailleurs une très belle place, avec un beau bassin au milieu, et des flottes d’omnibus et tramways qui font le plus joli effet du monde.

Vous savez, ou plutôt vous ne savez pas, car ça vous est bien égal, que lorsqu’on veut aller de la place des Ternes à la Villette, ou dans la direction, deux tramways s’offrent à votre choix : l’un, couleur chocolat, qui vient de la place de l’Étoile ; l’autre, d’un beau jaune paille, qui arrive du Trocadéro. Comme ils ont tous les deux le même rail à suivre jusqu’à la même destination, le voyageur, avec cette indifférence que donne l’habitude des voyages, pénètre sans préférence dans l’un ou dans l’autre.

Ce préambule établi, et il était nécessaire qu’il le fût, comme dit M. Hanotaux, maintenant qu’il est de l’Académie, je commence mon histoire et je ne l’interromprai plus.

Il y avait une fois, place des Ternes, une petite fille d’environ treize ans, pas encore jolie, mais déjà très gentille. Cette petite fille venait de prendre dans le bureau des omnibus un numéro pour la Villette. À son costume, à son allure, à ses petites mines, quelqu’un au courant des ateliers et des rues de Paris pouvait déterminer, sans erreur, la situation sociale de la fillette. C’était une petite apprentie, un trottin de modiste.

Très brune avec de grands yeux noirs, que nos grands pères appelaient des yeux fripons, habillée d’une petite toilette printanière, gentille et simple, car cela se passait par une de ces belles journées qui signalèrent la fin d’avril dernier, la petite modiste manifestait son impatience. De temps en temps, elle regardait son numéro de carton, comme si cette vue dût presser la venue du tramway attendu.

Au bout de deux minutes, il en arriva un. C’était le chocolat, place de l’Étoile-la Villette, presque vide. Je m’attendais à voir ma petite voyageuse se précipiter avidement. Elle n’en fit rien.

D’une moue dédaigneuse, elle le laissa passer sans l’honorer de sa présence. La minute d’après, arriva le tramway jaune paille, Trocadéro-la Villette ; mais celui-là tout plein.

La jeune fille eut un geste désespéré.

Puis ce fut de nouveau le tour du tramway chocolat, avec des tas de places libres. Même dédain pour le tramway chocolat.

Moi, que ce manège amusait et intriguait, je laissais volontiers passer mon tour pour assister au dénouement.

Enfin le tramway paille. Il y avait deux places libres à l’impériale. Nous les prenons d’assaut, la petite et moi radieux.

On n’était pas arrivé à la hauteur du Parc Monceau que nous étions déjà vieux amis et comme je lui expliquais que les deux tramways en question étaient d’un usage indifférent puisqu’ils avaient le même itinéraire et la même destination, elle me répondit gentiment :

— Je sais bien, monsieur ; mais celui du Trocadéro va mieux à mon teint.


LOUP DE MER


— Eh ben, cap’taine Dupêteau, aurons-nous de la pluie, aujourd’hui ?

— J’ vas vous dire… Si les vents tournent d’amont à la marée, ça pourrait ben être de l’eau…

— Et si les vents ne tournent pas d’amont ?

— Ça ne serait pas signe de sec.

N’insistez pas, autrement vous ne pourriez tirer aucun renseignement plus précis du bon Dupêteau qu’on honore du nom de capitaine, bien qu’il ait été, tout au plus, maître au cabotage.

Dupêteau est un météorologue confus et mal déterminé qui prédit la pluie et le beau temps sans jamais se compromettre.

D’ailleurs, il a quitté la marine dont il était un piètre ornement pour s’établir limonadier au Havre, sur le Grand Quai (Café de la Flotte). À l’heure de la marée, les clients affluent chez lui, pressés de prendre une dernière consommation avant de s’embarquer pour Trouville, Honfleur ou Caen.

Dupêteau, aimable et grave, la serviette sur le bras, contemple les libations de ces braves gens. Rien au monde, même au plus fort de la poussée, ne le déciderait à servir un vermouth sec. Mais, quand la mer commence à baisser et que le dernier bateau est parti, Dupêteau s’asseoit à sa terrasse, et, essuyant sur son front une sueur imaginaire, prononce avec accablement : Encore une marée de faite !

Des gens qui ont navigué avec lui m’affirment qu’il ne sera jamais aussi étonnant limonadier qu’il fut étrange marin.

Et, à ce sujet, les anecdotes pleuvent, innombrables. Car, sans qu’il s’en doute, Dupêteau est entré vivant dans la légende.

De Dieppe à Cherbourg, c’est à qui racontera la sienne.

Un jour, Dupêteau sortait du port de Honfleur avec son sloop, le Bon Sauveur, à destination de Caen. Au bout de quelques minutes, le vent vint à tomber complètement ; comme le courant était contraire, Dupêteau commanda : Mouille ! et l’on jeta l’ancre.

Sur le soir, la brise fraîchit. Notre ami fit hisser les voiles et, en bon garçon qu’il est, permit à ses deux matelots d’aller se coucher.

— J’ai pas sommeil, dit-il, j’ vas rester à la barre ; s’il y a du nouveau, j’ vous appellerai.

Le lendemain, au petit jour, un des hommes monta sur le pont et poussa un hurlement d’étonnement.

— Mais, n… de D…, cap’taine, nous n’avons pas bougé depuis hier soir !

— Comment, pas bougé ? répliqua tranquillement Dupêteau. S’il n’était pas de si bonne heure, j’ te dirai qu’ t’es saoul, mon pauv’ garçon.

— Mais ben sûr que non, cap’taine, que nous n’avons pas bougé… Nous v’là encore sous la côte de Vasouy.

— Cré guenon, c’est vrai !… Nous sommes p’t-être ben échoués ?

On sonda. Au moins dix brasses d’eau !

Dupêteau n’y comprenait rien et croyait à une sorcellerie, quand il se rappela subitement qu’il n’avait oublié qu’une chose la veille, c’était de faire lever l’ancre !

Un autre jour, Dupêteau descendait la rivière de Bordeaux avec la goélette Marie-Émilie, chargée de vin pour Vannes.

Presque bord à bord naviguait un grand trois-mâts.

La conversation s’engage entre les deux capitaines.

— Et où qu’ vous allez comme ça ? fit Dupêteau.

Un grincement de poulie empêcha ce dernier, un peu dur d’oreille, d’entendre la réponse. Il demanda à son mousse :

— Où qu’il a dit qu’il allait ?

— À Vannes.

— Ah ben, ça tombe rudement bien. Nous allons le suivre. C’est le tonnerre de Dieu pour y aller. Une fois je me suis trompé, je suis entré à Lorient, croyant être à Vannes.

Et il se mit en mesure de suivre le trois-mâts, à une distance de quelques encablures.

C’était à la fin de décembre.

Au bout de quelques jours de navigation, la chaleur devint excessive. Dupêteau enleva son tricot, puis sa chemise de flanelle.

— Cré guenon ! jamais j’ n’ai vu un temps comme ça à Noël !

Pourtant le voyage lui paraissait un peu long. On avait cependant un bon vent arrière.

La chaleur était devenue insupportable et Dupêteau trouvait décidément que c’était un drôle de mois de janvier.

L’eau douce manquant, l’équipage buvait le bordeaux du chargement.

Enfin on signala la terre.

Des pirogues chargées de nègres accostèrent la Marie-Émilie.

Dupêteau commençait à être inquiet. Ça ne ressemblait pas du tout au Morbihan, cette côte-là.

Il croyait être à Vannes… Il était à La Havane.

Si cette aventure vous paraît un peu invraisemblable, c’est que vous ne connaissez pas Dupêteau. Avec ce loup de mer, rien n’est impossible.


L’ARCOL


Pauvre vieux !

Quand je pense que j’ai été un peu cause de sa mort, cette idée me serre le cœur.

Et pourtant, je me dis que s’il n’était pas mort de ça, il serait mort d’autre chose, et puis qu’un peu plus tôt, un peu plus tard… C’était un doux vieillard, très contemplatif et infiniment ivrogne.

— Dès que j’ai deux sous, avouait-il de la meilleure grâce du monde, c’est pour me f…re deux sous d’arcol dans le ventre.

Il avait été autrefois dans une gentille situation.

Petit fermier aisé, il s’était marié avec une jeune et jolie paysanne qu’il avait bien aimée, mais… l’arcol !…

Tout y passa, sa ferme, ses écus, la dot de sa femme.

— J’étais pas fait pour cultiver la terre, disait-il ; ce qu’il m’aurait fallu à moi, c’est la .

Et c’était peut-être vrai.

J’ai souvent rencontré, dans mon pays normand, des campagnards aux yeux bleus qui n’aimaient pas la Terre et qui se sentaient tourmentés par des aspirations de haute-mer, sans doute quelques gouttes de vieux sang de corsaire scandinave qui battaient dans leurs artères.

Quand il fut au bout de ses ressources, il vint à la ville et se fit pêcheur à la boudequèvre.

La boudequèvre (je ne suis pas sûr de l’orthographe) est un grand filet tendu sur deux longs bâtons qu’on pousse devant soi en marchant dans le flot.

La marée faite, il vendait son petit lot de crevettes, achetait d’invraisemblables quantités de genièvre, de cet affreux genièvre dont les ports de mer semblent avoir le monopole, et il était content.

Mais, avec l’âge, arrivèrent les rhumatismes, et la boudequèvre lui devint impraticable.

C’est à cette époque que je le connus.

Il s’était installé marchand de sable.

Un vieux camarade à lui, charron d’un village voisin, lui fabriqua à crédit une brouette.

Dieu ! la belle brouette !

Grande, large, solide, roulant bien, portant sans se plaindre les charges les plus considérables, c’était une maîtresse brouette.

Aussi, comme il l’aimait !

Pour la préserver de l’humidité, il l’avait soigneusement badigeonnée de coaltar, puis, la trouvant trop triste, il la peignit en bleu.

Le bleu n’était pas, sans doute, assez solide, car, à la première averse, il disparut complètement.

Alors le père Grapinel (on l’appelait ainsi, et je n’ai jamais su si c’était un surnom) eut une idée de génie. Il ramassa sur la grève toutes les boîtes de sardines qui s’y trouvaient, les découpa et en cloua les morceaux sur son cher véhicule.

Pas un centimètre carré qui ne fût recouvert du précieux métal.

Comme elle était toujours méticuleusement récurée, elle semblait une brouette d’argent, et bien des étrangers en furent éblouis.

Avec deux ou trois voyages de sable, sa journée était faite. D’autant plus que ses frais n’étaient pas considérables.

Pas de loyer, par exemple. L’Administration lui avait généreusement abandonné une vieille cabane de douanier creusée dans la falaise.

Il avait orné son domicile comme il avait paré sa brouette. Toutes les boîtes de sardines qu’on mangea dans le pays pendant un an y passèrent.

Quand le soleil tapait sur la falaise, on voyait sa petite maison à trois lieux en mer, et bien des navigateurs qui passaient au large crurent à un nouveau système de phares diurnes.

À part sa passion pour l’arcol et pour sa brouette, il éprouvait une troisième idolâtrie, celle des roses mousseuses.

Ce vieux bohème dépenaillé, sordide, ne sortait jamais sans un petit bouquet de roses mousseuses à sa boutonnière.

Il les cultivait amoureusement autour de sa petite hutte, et je me rappelle encore son désespoir un jour qu’une grosse marée d’équinoxe lui enleva ses plantations.

Une nuit que nous revenions du Havre en pirogue, avec quelques camarades, nous eûmes l’idée, en passant sous la falaise de Vasouy, de réveiller Grapinel.

La mer était haute et nous étions séparés de la grève par une soixantaine de mètres.

Ohé ! Grapinel ! viens-tu prendre la goutte ?

Immédiatement, nous entendîmes la vieille voix cassée de Grapinel :

— Espérez-mé ! me v’là !

L’idée de licher un peu d’arcol avait suffi pour le réveiller et nous le voyions entrer dans le flot, comme au temps où il allait à la boudequèvre.

Tout grelottant, il aborda la chaloupe.

Nous lui passâmes une gourde de rhum qu’il but goulûment jusqu’au bout.

— Bonsoir Grapinel.

Il nous remercia et reprit la direction de la falaise.

De quelques coups d’aviron, nous le perdîmes de vue.

Le lendemain, on retrouva son cadavre à mer basse, tout envasé, un bouquet de roses mousseuses à la main.


POUR LUI-MÊME


Félicien appartenait à cette espèce de gens qui, nés pour toutes les liesses de la vie, semblent s’être constitués les artisans de leurs propres malencontres.

Jeune, pas vilain garçon, pas bête du tout, doué d’une fortune rondelette, plutôt porté à voir les choses en bleu clair, Félicien s’embêtait dans la vie.

Une de ses plus obstinées toquades était que les femmes ne pouvaient l’aimer pour lui-même.

D’où une rancune et un ridicule esprit de taquinerie à l’égard des femmes, qu’il adorait pourtant.

Un soir qu’il s’embêtait un peu plus que de coutume, Félicien pénétra dans une de ces petites soirées lyrico-dansantes qui s’appellent l’Étoile, l’Étincelle, le Fumeron, etc., etc.

Celle-là s’appelait la Lueur, pour changer un peu, et se composait de jeunes gens des deux sexes, appartenant à la bourgeoisie marchande.

Les jeunes hommes, tour à tour, montaient sur un petit théâtricule situé au fond de la salle, puis, là, disaient des vers ou chantaient des chansons.

Sous l’œil attendri des mamans, quelques jeunes filles en faisaient autant.

Ce n’était pas d’une moyenne artistique éperdue, le rythme y perdait souvent ses droits et les rimes, les pauvres rimes, semblaient implorer des représentations à bénéfice, ou tout au moins une petite quête à l’issue de la soirée ; mais, c’est égal, les gens avaient l’air de s’amuser ferme.

Il n’y avait que deux personnes qui semblaient peu goûter l’allégresse générale : Félicien et une grande jeune fille blonde aux yeux noirs.

Blonde d’un blond cendré, chaud de ton ; des yeux noirs, très grands et très noirs.

Cette jeune fille tranchait violemment dans l’ambiance bourgeoise de cette assemblée.

Félicien s’approcha.

Très nature, la jeune fille parla :

— Vous n’avez pas l’air de vous amuser beaucoup, ici, monsieur ?

— J’allais m’enfuir, mademoiselle, quand je vous ai aperçue.

— Ah ! c’est gentil, ça… Et maintenant ?

— Maintenant, je reste.

— Toute votre vie ?

— Toute la vôtre, si vous voulez.

C’était complètement idiot, mais la jeune fille parut ravie tout de même.

La partie lyrique de la soirée allait prendre fin. Le dernier calicot exhalait le dernier monologue, et déjà d’actifs jeunes hommes reléguaient dans le fond les chaises pour faire place aux danses. Félicien dansa avec la jeune fille, redansa avec elle, et il apprit tout.

Elle s’appelait Victoria, tout comme la maman du prince de Galles, orpheline, bien élevée, d’une nature sensitive et délicate, et ce qu’elle s’embêtait dans ce monde-là ! non, vous ne pouvez pas vous en faire une idée.

Elle était venue avec des amies.

Les amies s’en retournèrent sans elle.

Félicien fut heureux, infiniment, pendant huit jours. Victoria, exquise.

Et puis, sa malheureuse toquade le reprit.

— Mais enfin, ma petite Victoria, dis-moi pourquoi tu m’as suivi si facilement, ce soir-là ?

— Tu avais l’air si triste !

Indignation de Félicien.

— Mais je ne suis pas triste du tout. Ce soir-là, j’éprouvais la vague mélancolie de m’appeler Félicien, comme M. Champsaur. Voilà tout.

Et, à partir de ce moment, Félicien se livra tout entier à sa bonne humeur native.

Victoria continua à l’aimer.

— Et maintenant, interrogea Félicien un beau jour, dis-moi, un peu, pourquoi m’aimes-tu ?

— Je t’aime… parce que tu es si rigolo.

— Rigolo ?

Seconde fureur de Félicien.

— Non, je ne suis pas rigolo, déclara-t-il, je me sens tout aise de m’appeler Félicien, comme Rops. Voilà tout. À peu près chaque semaine, la scène se renouvelait.

Un jour, Victoria plongeait ses petites mains, amoureusement, dans les cheveux fins, longs, nombreux de Félicien.

D’une voix douce comme une caresse :

— J’aime tes cheveux, disait-elle.

Le soir même Félicien rentre, la tête rasée comme celle d’un Arabe.

Ce furent des cris d’admiration de la part de Victoria :

— Oh ! que tu es mignon, comme ça ! On dirait une brosse très douce.

Et elle frottait sa joue, sa jolie joue duvetée sur la brosse très douce de son ami.

Félicien, tout déconcerté par cette charmante obstination, eut une fois un mot brutal et bête :

— Veux-tu que je te dise ce que tu me trouves de mieux dans la figure ?… Eh bien ! c’est ma galette.

Cette fois, Victoria se contenta de hausser les épaules et de murmurer, très peinée : Imbécile !

Félicien résolut d’en avoir le cœur net.

Il se fit adresser par son notaire une lettre désastreuse.

— Ma pauvre Victoria, j’ai une triste nouvelle à t’apprendre. Je suis ruiné, ruiné de fond en comble.

Victoria se jeta au cou de son amant.

— Ah ! comme je suis heureuse, comme je suis heureuse !

— Comment, heureuse ?

— Oh ! oui, bien heureuse ! Parce que, maintenant, tu croiras peut-être que je t’aime… pour toi-même.

Félicien la crut et l’épousa.

Ils furent très heureux et eurent tant d’enfants, tant d’enfants, qu’ils renoncèrent bientôt à les compter.


GALLIFET


Rassurez-vous, Parisiens, ce n’est pas du terrible marquis au ventre d’argent que je veux vous entretenir.

État-civilement, mon Gallifet n’est pas un Gallifet. Il s’appelle… le saurai-je jamais ? Et qu’importe ?

Mon Gallifet exerce la profession libérale de côtier.

C’est un de ces modestes fonctionnaires qui, doublés d’un vigoureux percheron, attendent au bas des montées parisiennes les omnibus, petits ou gros.

La pente est rude ; l’attelage, normal, suffisant pour les routes horizontales, est au-dessous de sa tâche pour les côtes (n centimètres par mètre).

Mais le robuste percheron, vaillant et toujours prêt, donne un coup de collier. Hue !

Le côtier n’est pas un fonctionnaire brillant, mais c’est un préposé utile.

Voilà longtemps que je connais Gallifet, mais je l’avais perdu de vue. Je fus tout heureux de le retrouver, rue des Martyrs, attaché à la remorque de Halle aux Vins-Place Pigalle.

Lui aussi fut content de me revoir.

Je sais le faible de Gallifet, et, immoralement, je l’encourage.

Gallifet adore l’absinthe.

C’est un goût qu’il a contracté en Afrique, au temps lointain où, brillant margis de chasseurs, il conquérait l’Algérie avec Bugeaud. Ah ! la bonne époque !

Cette expédition d’Afrique est restée le grand souvenir de Gallifet. Quand il en parle, on voit trembler ses longues moustaches blanches, et il dit avec une émotion communicative : Ah ! monsieur !…

Son regret éternel sera d’être sorti de l’armée, son temps fini. Ah ! s’il était resté, monsieur !…

Un contrôleur de la compagnie, vieil ami de Gallifet, me raconta son histoire.

Deux ans après son départ du régiment, Gallifet répétait à qui voulait l’entendre : Si j’étais resté, je serais sous-lieutenant à l’heure qu’il est.

Quelques années plus tard, il se promut lieutenant, puis capitaine, et, dès lors, son avancement marcha rapidement.

La première fois que je le vis, moi, il ne me cacha pas qu’à l’heure qu’il était, il serait général de division s’il était resté.

— Peut-être commandant de corps d’armée, ajoutai-je complaisamment.

— Probable.

Et, au fond, Gallifet se disait, parbleu, qu’il ne ferait pas plus mauvaise figure à l’Élysée que M. Grévy.

Mais voilà, il fallait rester !

L’imagination atténue beaucoup les regrets de Gallifet, et si je paie parfois une absinthe au brave côtier, ce n’est pas dans un autre but.

Son omnibus monté, il enfourche Sidi (il a nommé ainsi le robuste percheron, en souvenir d’un ancien destrier d’Afrique), et, le poing droit sur la cuisse, encore beau cavalier, il descend la rue des Martyrs, l’esprit là-bas.

Quelquefois, malgré la défense formelle des chefs, il esquisse un petit temps de trot et, à ce moment, vous l’étonneriez beaucoup en lui affirmant qu’il n’est pas en grande tenue, accompagné d’un riche état-major, suivi d’escadrons innombrables de fringants chasseurs et de spahis graves.

Et puis, voilà Pigalle ! La fin du rêve !

Hue, Gallifet ! Hue, Sidi ! Grimpez le rude calvaire de la réalité.

L’imagination serait le plus grand bienfait de la vie, si elle n’avait l’inconvénient de faire perdre leur place à ceux qui la caressent.

Gallifet n’est plus côtier.

La Compagnie Générale des Omnibus a cru devoir remercier ce vieux serviteur, non sans une petite retraite, pourtant.

Gallifet m’a affirmé que c’était à cause de ses opinions orléanistes. (Quand on a vécu deux ans avec le duc d’Aumale, vous savez, botte à botte !)

Mais moi, je sais qu’il y a une autre cause plus immédiate que ces tendances monarchistes.

Un jour, Gallifet montait la rue des Martyrs, quand un bruit de tambours et clairons éclata sur le boulevard Rochechouart. Un régiment passait !

Le sang de Gallifet ne fit qu’un tour.

Le régiment défilait là tout près.

Gallifet gravit la rue qui le séparait des troupiers. Il les suivit un petit bout, un petit bout seulement, puis un autre petit bout, et de petit bout en petit bout, toujours à cheval sur le vaillant Sidi, allumé par les fanfares guerrières, il arriva jusqu’au polygone de Vincennes.

Il rentra aux écuries de la Compagnie fort tard, l’oreille un peu basse, mais ravi de sa journée.

Maintenant il est rentré dans la vie civile.

Il a encore de beaux jours, néanmoins.

Je l’ai rencontré jeudi, dans l’avenue Trudaine.

Un bataillon scolaire faisait l’exercice.

Gallifet, un vieux parapluie à la main, comme un sabre, allait de peloton en peloton, les sourcils froncés, solennel et affairé.

Il est toujours général, parbleu, mais ça le vexe tout de même un peu d’être dans l’infanterie, maintenant.


NATURE MORTE


Vous avez peut-être remarqué, au Salon de cette année, un petit tableau, à peu près grand comme cette feuille, lequel représente tout simplement une boîte à sardine sur un coin de table.

Non pas une boîte pleine de sardines, mais une boîte vide, dans laquelle stagne un restant d’huile, une pauvre boîte prochainement vouée à la poubelle.

Malgré le peu d’intérêt du sujet, on ne peut pas, dès qu’on a aperçu ce tableautin, s’en détacher indifférent.

L’exécution en est tellement parfaite qu’on se sent cloué à cette contemplation avec le rire d’un enfant devant quelque merveilleux joujou. Le zinc avec sa luisance grasse, le fond huileux de la boîte reflétant onctueusement le couvercle déchiqueté, c’est tellement ça !

Les curieux qui consultent le livret apprennent que l’auteur de cette étrange merveille est M. Van der Houlen, né à Haarlem, et qui eut une mention honorable en 1831.

Une mention honorable en 1831 ! M. Van der Houlen n’est pas tout à fait un jeune homme.

Très intrigué, j’ai voulu connaître ce curieux peintre, et, pas plus tard qu’hier, je me suis rendu chez lui.

C’est là-bas, au diable, derrière la butte Montmartre, dans un grand hangar où remisent de très vieilles voitures et dont l’artiste occupe le grenier.

Un vaste grenier inondé de lumière, tout rempli de toiles terminées ; dans un coin, une manière de petite chambre à coucher. Le tout d’une irréprochable propreté.

Tous les tableaux sans exception représentant des natures mortes, mais d’un rendu si parfait, qu’en comparaison, les Vollon, les Bail et les Desgoffe ne sont que de tout petits garçons.

Le père Houlen, comme l’appellent ses voisins, était en train de faire son ménage, minutieusement.

C’est un petit vieux, en grande redingote autrefois noire, mais actuellement plutôt verte. Une grande casquette hollandaise est enfoncée sur ses cheveux d’argent.

Dès les premiers mots, je suis plongé dans une profonde stupeur. Impossible d’imaginer plus de naïveté, de candeur et même d’ignorance. Il ne sait rien de ce qui touche l’art et les artistes.

Comme je lui demande quelques renseignements sur sa manière de procéder, il ouvre de grands yeux et, dans l’impossibilité de formuler quoi que ce soit, il me dit :

— Regardez-moi faire.

Ayant bien essuyé ses grosses lunettes, il s’assied devant une toile commencée, et se met à peindre.

Peindre ! je me demande si on peut appeler ça peindre.

Il s’agit de représenter un collier de perles enroulé autour d’un hareng saur. Sans m’étonner du sujet, je contemple attentivement le bonhomme.

Armé de petits pinceaux très fins, avec une incroyable sûreté d’œil et de patte et une rapidité de travail vertigineuse, il procède par petites taches microscopiques qu’il juxtapose sans jamais revenir sur une touche précédente.

Jamais, jamais il n’interrompt son ouvrage de patience pour se reculer et juger de l’effet. Sans s’arrêter, il travaille comme un forçat méticuleux.

Le seul mot qu’il finisse par trouver à propos de son art, c’est celui-ci :

— La grande affaire, voyez-vous, c’est d’avoir des pinceaux bien propres.

Le soir montait. Méthodiquement, il rangea ses ustensiles, nettoya sa palette et jeta un regard circulaire chez lui pour s’assurer que tout était bien en ordre.

Nous sortîmes.

Quelques petits verres de curaçao (il adore le curaçao) lui délièrent la langue.

Comme je m’étonnais qu’avec sa grande facilité de travail il n’eût envoyé au Salon que le petit tableau dont j’ai parlé, il me répondit avec une grande tristesse :

— J’ai perdu toute mon année, cette année.

Et alors me raconta la plus étrange histoire que j’entendis jamais.

De temps en temps, je le regardais attentivement, voulant m’assurer qu’il ne se moquait pas de moi, mais sa vieille honnête figure de vieillard navré répondait de sa bonne foi.

Il y a un an, un vieil amateur hollandais, fixé à Paris, lui commanda, en qualité de compatriote, un tableau représentant un dessus de cheminée avec une admirable pendule en ivoire sculpté, une merveille unique au monde.

Au bout d’un mois, c’était fini. L’amateur était enchanté, quand tout à coup sa figure se rembrunit :

— C’est très bien, mais il y a quelque chose qui n’est pas à sa place.

— Quoi donc ?

— Les aiguilles de la pendule.

Van der Houlen rougit. Lui, si exact s’était trompé.

En effet, dans l’original, la petite aiguille était sur quatre heures et la grande sur midi, tandis que dans le tableau, la petite était entre trois et quatre heures, et la grande sur six heures.

— Ce n’est rien, balbutia le vieil artiste, je vais corriger ça.

Et, pour la première fois, il revint sur une chose faite.

À partir de ce moment, commença une existence de torture et d’exaspération. Lui, jusqu’à présent si sûr de lui-même, ne pouvait pas arriver à mettre en place ces sacrées aiguilles.

Il les regardait bien avant de commencer, voyait bien leur situation exacte et se mettait à peindre. Il n’y avait pas cinq minutes qu’il était en train que, crac ! il s’apercevait qu’il s’était encore trompé.

Et il ajoutait :

— À quoi dois-je attribuer cette erreur ? Si je croyais aux sorts, je dirais qu’on m’en a jeté un. Ah ! ces aiguilles, surtout la grande !

Et, depuis un an, ce pauvre vieux travaille à sa pendule, car l’amateur ne veut prendre livraison de l’œuvre et la payer, que lorsque les aiguilles seront exactement comme dans l’original.

Le désespoir du bonhomme était si profond, que je compris l’inutilité absolue de toute explication.

Comme un homme qui compatit à son malheur, je lui serrai la main, et le quittai dans le petit cabaret où nous étions.

Au bout d’une vingtaine de pas, je m’aperçus que j’avais oublié mon parapluie. Je revins.

Mon vieux, attablé devant un nouveau curaçao, était en proie à un accès d’hilarité si vive qu’il ne me vit pas entrer. Littéralement, il se tordait de rire.

Tout penaud, je m’éloignai en murmurant :

— Vieux fumiste, va !


LE BON AMANT


En fumant des cigarettes, il l’attendait sur le balcon. Il faisait un temps froid et sec comme un coup de trique. Mais il était tellement comburé par la fièvre de l’attente que la température lui importait peu.

Enfin une voiture s’arrêta. Une masse noire sur le fond gris perle du trottoir passa comme un éclair et s’engouffra dans la porte.

C’était elle.

Un peu suffoquée par les deux escaliers qu’elle venait de grimper comme une folle, elle entra, et fut aussitôt gloutonnement baisée sur ses petites mains et ses grandes paupières.

Puis alors, il pensa à la regarder.

Elle était vraiment charmante, d’un charme troublant et inoubliable

Sa petite tête fine et brune, émergeant des fourrures, était coiffée d’un chapeau tyrolien en feutre gris, de jeune garçon. Les bords en étaient rabattus très bas sur le front. Les grands yeux paraissaient avoir de plus longs regards qu’à l’ordinaire, et elle s’était fait, ce soir-là, de mignons accroche-cœur, non pas à la manière des Espagnoles, mais de vraies petites guiches de jeune dos.

Après les premières effusions, quand elle se fut désemmitouflée :

— Mais, il fait un froid de loup chez vous, mon cher !

Alors, très désespéré, il chercha fébrilement chez lui de vagues combustibles, mais en vain.

Vivant constamment au dehors, il avait toujours négligé ce détail de la vie domestique.

Alors elle devint furieuse et cruelle.

— Mais c’est idiot, mon cher ! Brûlez vos chaises, mais, de grâce, faites du feu. J’ai les pieds gelés.

Il refusa net. Son mobilier lui venait de l’héritage de sa mère, et le brûler lui paraissait un odieux sacrilège.

Il prit un moyen terme.

Il la fit se déshabiller et coucher.

Lui-même se dévêtit complètement.

Avec un canif qu’il avait préalablement bien affilé, il s’ouvrit le ventre verticalement, du nombril au pubis, en prenant soin que la peau seule fût coupée.

Elle, un peu étonnée, le regardait faire, ne sachant où il voulait en venir.

Puis, tout à coup, comprenant son idée, elle eut un éclat de rire et une bonne parole.

— Ah ! ça c’est gentil, mon cher.

L’opération était finie.

Comprimant de ses deux mains les intestins qui s’échappaient, il se coucha.

Elle, très amusée de ce jeu, enfouit ses petits petons roses dans la masse irisée des entrailles fumantes, et poussa un petit cri.

Elle n’aurait jamais cru que ce fût si chaud là-dedans.

Lui, de son côté, souffrit cruellement de ce contact très froid, mais l’idée qu’elle était bien le réconforta, et ils passèrent ainsi la nuit.

Bien qu’elle fût réchauffée depuis longtemps, elle laissa ses pieds dans le ventre de son ami.

Et c’était un spectacle adorable de voir ces petits pieds bien cambrés, dont la glaucité verdâtre des intestins faisait valoir la roseur exquise.

Au matin, il était un peu fatigué, et même de légères coliques le tourmentaient.

Mais comme il fut délicieusement récompensé !

Elle voulut absolument recoudre elle-même cette chaufferette physiologique.

Comme une bonne petite femme de ménage, elle descendit, en cheveux, acheter une belle aiguille d’acier et de la jolie soie verte.

Puis, avec mille précautions, comprimant de sa petite main gauche les intestins qui ne demandaient qu’à déborder, elle recousit de sa petite main droite les deux bords de la plaie de son bon ami.

À tous les deux, cette nuit est restée comme leur meilleur souvenir.


COMME BIDEL


Pour les personnes qui auraient oublié l’état météorologique du mardi de Pâques 1889, je rappellerai sommairement le temps superbe qu’il faisait, le soleil radieux, la nature toute riante.

Après un déjeuner que nous aurions pu faire sur l’herbe, tant douce était la température, nous conçûmes, mes deux amis et moi, le projet d’aller à la Foire au pain d’épice, afin de nous distraire un peu de l’amertume des temps.

Comme il n’y avait pas dans l’air la plus petite menace de pluie ce jour-là, les Compagnies de voitures avaient soigneusement conservé dans leurs remises les sapins découverts, et nous dûmes nous insérer dans une manière de berline un peu fatiguée, conduite par un cocher qui ressemblait au chanteur Sulbac et traînée par un sénile et carcasseux coursier qui aurait pu rendre infiniment plus de services à l’étude de l’ostéologie qu’à la cause des transports rapides.

Enfin, nous arrivâmes. Sulbac nous fit observer qu’il faisait rudement chaud. Nous comprîmes l’apologue et il y eut bientôt une bouteille vide de plus sur la terre. La fête battait son plein : les montagnes russes étaient couvertes d’excursionnistes, les chevaux de bois tournaient, tournaient, bons chevaux de bois, sans espoir de foin, nourris par le seul mugissement des orgues mécaniques ; des femmes, pas toujours jeunes et souvent laides, tournoyaient sur les tréteaux des baraques foraines, au son des orchestres les plus internationaux ; parfois de grosses cloches s’en mêlaient…

Je l’ai souvent dit, et je le répèle, j’adore la grande harmonie qui se dégage de tous les tumultes de la Foire au pain d’épice, et, pour elle, je sacrifierais gaîment l’œuvre entière du divin Beethoven.

Tiens ! voilà Bidel. Bonjour, Bidel, comment ça va ? Bidel va très bien. Allons, tant mieux. Bidel nous apprend une grande nouvelle : il rentre dans les cages et reprend ses exercices, ce qui ne lui était pas arrivé depuis sa petite mésaventure d’il y a cinq ans.

— Le spectacle va bientôt commencer ?

— Dans cinq minutes.

— Bon, nous restons.

C’est plein, chez Bidel. Quelques horizontales de haute marque sont là, qui ne seraient pas fâchées peut-être de voir un fauve manger un morceau d’homme. Bonnes petites natures !

Alexiano ouvre le spectacle. Très drôle, Alexiano, et très crâne, mais sa manie de se faire lécher par une hyène borgne qui s’appelle Sarah me dégoûte. Pour moi, où il y a de la hyène, il n’y a pas de plaisir.

Maintenant, c’est Bidel, toujours jeune, toujours superbe.

La jeune personne qu’il nous présente, c’est une nommée Milady, lionne fraîchement débarquée d’Afrique et ignorante, jusqu’à présent, de toute contrainte.

Milady n’a pas l’air commode. Elle regarde son ami Bidel avec un air où le physionomiste le plus exercé découvrirait difficilement la plus petite trace de bienveillance.

Je ne suis pas plus capon qu’un autre, mais, à ce moment, les barreaux me paraissent une belle invention.

Milady a quelques velléités de s’élancer sur Bidel, mais celui-ci, bien campé sur ses jambes et brandissant l’épieu au-dessus de sa tête, fascine de son terrible regard la pauvre petite reine du désert, qui n’en mène plus large.

On applaudit longuement Bidel, et nous sortons.

Léon, un de mes deux amis, est tout songeur.

— Si l’on pouvait agir, murmure-t-il, avec les femmes comme Bidel avec les lionnes !

— Tu sais bien, mon pauvre ami, que les lionnes les plus sauvages sont des brebis auprès des femmes.

— Oui, je sais bien.

Ce pauvre Léon a une petite femme que, grand admirateur de Richepin, il a baptisée Miarka, parce que son père (à Miarka) est un homme d’une nature hargneuse et velue et qu’elle-même possède un torse d’écuyère et le mépris des lois.

Miarka n’est pas très commode, et, à certains moments, son attitude semble impérieusement réclamer la cravache de Bidel, mais Léon est si bon[6] !

On n’a pas idée de ce que le temps passe vite, place de la Nation, dans la semaine de Pâques. Déjà cinq heures.

Léon pâlit. Cinq heures !

— Moi qui ai donné rendez-vous à Miarka, à cinq heures !

— Eh bien ! te voilà joli !

Pour adoucir la grande fureur probable de Miarka, Léon achète le plus grand mirliton qu’il peut trouver et un petit cochon sur lequel il fait écrire, en lettres de sucre rose, le nom de sa maîtresse.

Il n’était pas loin de six heures quand nous arrivâmes.

Miarka, nerveusement, feuilletait les journaux illustrés.

Quand Léon entra, elle se leva toute droite :

— C’est à cette heure-là que tu arrives, toi ?

— Ma chérie, je vais te dire…

Et Léon, pour désarmer Miarka, lui offrit le cochon de pain d’épice ; mais elle prit mal la plaisanterie.

— En fait de cochon, j’ai assez de toi !

Et, saisissant le petit pachyderme forain, elle le projeta violemment à la face de Léon.

En ce moment, l’œil noir, la narine frémissante, la bouche mauvaise, elle ressemblait tout à fait à Milady. Léon eut la même idée que moi, et il voulut essayer, tout de suite, le procédé de Bidel.

Bien campé sur ses jambes, il brandit en l’air son grand mirliton en guise d’épieu, et il planta dans le visage de Miarka un regard qu’il essaya de rendre terriblement fascinateur.

Alors, il se passa une chose étrange :

Les yeux de Miarka s’adoucirent, ses narines ne frémirent plus, l’arc hostile de sa bouche s’arrangea en une moue tendre et ce fut d’une voix angélique qu’elle dit :

— Oh ! tu es vraiment très chic comme ça, hein ! Viens que je t’embrasse !

Léon embrassa Miarka, et ils eurent beaucoup d’enfants.


LA VIE DRÔLE


Je viens d’accomplir une plaisanterie complètement idiote mais dont le souvenir me causera longtemps encore de vives allégresses.

Ce matin, un peu avant midi, je me trouvais à la terrasse de chez Maxim’s.

Quelques gentlemen préalablement installés y tenaient des propos dont voici l’approximative teneur :

— Ce vieux Georges !

— Ce cher Alfred !

— Ce sacré Gaston !

— Je t’assure, mon vieux Georges, que je suis bien content de te rencontrer.

— Depuis le temps !…

— Et moi aussi !

Abrégeons ces exclamations.

— Tu déjeunes avec nous, hein ?

— Volontiers ! Où çà ?

— Ici.

— Entendu !

— Et tu dînes avec nous aussi ?

— Oh ! ça, pas mèche !

— Pourquoi donc ?

— Tous les samedis que Dieu fait, c’est-à-dire 5.218 fois duns le cours d’un siècle, je dîne chez Alice.

— Quelle Alice ?

— Ma nouvelle bonne amie.

— Gentille ?

— Très !… Mais un caractère ?…

— Amène-la.

— Impossible ! le samedi, elle a sa famille.

— Alors, avise-la d’un empêchement subit.

Le nommé Georges, à qui ses camarades tenaient ces propos tentateurs, sembla hésiter un instant.

Puis brusquement :

— Et allez donc, c’est pas ma mère !

Un petit bleu apporté par le garçon fut aussitôt griffonné : Excuse-moi pour ce soir… forcé partir en province… Affaire urgente… mon avenir en dépend… Temps semble si long loin de toi !… etc., etc., etc.

Puis l’adresse : Alice de Grincheuse, 7, rue du Roi-de-Prusse.

Par le plus grand des hasards (je ne suis pas de nature indiscrète), mes regards tombèrent sur l’adresse de la dame : Alice de Grincheuse, 7, rue du Roi-de-Prusse.

À cette minute précise, je me transformai en artisan diabolique, comme dit Zola (non sans raison), de l’imbécile facétie suivante :

Je me rends à la Taverne Royale, je demande de quoi écrire et le chasseur :

— Chasseur, portez ce mot immédiatement à cette adresse, il n’y a pas de réponse.

Après quoi, je reviens sans tarder chez Maxim’s, où je m’installe à la table voisine des précités gentlemen.

Pendant que ces derniers dégustent leurs huîtres, lisez mon fallacieux petit billet à la jeune Alice :


« Ma chère Alice,

« Si tu n’as rien de mieux à faire, amène-toi donc tout de suite déjeuner avec moi et quelques camarades chez Maxim’s.

« Ne t’étonne pas (sans calembour) de ne pas reconnaître mon écriture ; je viens de me fouler bêtement le pouce et c’est mon ami Gaston qui tient la plume pour moi. Viens comme tu es.

« Ton fou de

« Georges ».
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Oh ! ce ne fut pas long !

La sole frite n’était pas plutôt sur la table, qu’une jeune femme, fort gentille, ma foi, envahissait le célèbre restaurant.

— Tu t’es fait mal, mon pauvre Georges ?

Inoubliable, la tête de Georges !

— Alice ? Qu’est-ce que tu fais ici ?

Inoubliable, la tête d’Alice !

— Comment, ce que je fais ici ? Tu es fou, sans doute ?

Inoubliables les deux têtes réunies d’Alice et de Georges !

D’autant plus inoubliables, que — j’omis ce détail — Georges et ses amis avaient cru bon de corser leur société au moyen de deux belles filles appartenant — je le gagerais — au demi-monde de notre capitale.

Un qui ne s’embêtait pas, c’était moi, avec mon air de rien…

Plus les pauvres gens s’interrogeaient, plus s’inextriquait la situation.

Est-ce bête ! Je n’ai jamais déjeuné de si bon appétit.


LE MARIAGE MANQUÉ


Boulevard Saint-Michel, Sapeck passait un dimanche soir, lorsqu’il fut accosté par un jeune potache qui lui demanda le képi à la main :

— Pardon, monsieur, vous plairait-il de me rendre un petit service ?

— Tel est le plus cher de mes vœux. De quoi s’agit-il ?

— Tout simplement de me rentrer au lycée Saint-Louis. Devant le censeur, vous me ferez vos adieux comme si vous étiez mon oncle.

Les voilà partis, Sapeck et le potache, Sapeck grave, le potache enchanté.

Dans le parloir, devant le censeur qui préside à la rentrée des élèves, Sapeck redouble de gravité :

— Bonsoir, mon neveu.

— Bonsoir, mon oncle.

— Travaille bien, mon neveu, et ne sois pas collé dimanche. Que ta devise soit celle de Tacite : Laboremus et bene nos conduisemus, car, comme l’a très bien fait observer Lucrèce dans un vers immortel :


Sine labore et bona conducta ad nihil advenimus.


Et surtout sois poli et convenable avec tes maîtres : Maxima pionibus debetur reverentia.

Le pauvre potache, pendant ce discours, semblait un peu gêné de la latinité cuisinière de son oncle improvisé. Il risqua un : Bonsoir, mon oncle ! timide.

Mais Sapeck ne l’entendait pas ainsi. Il venait d’apercevoir, luisant sur le gilet du lycéen, une superbe chaîne d’or.

— Comment ! s’écria-t-il, petit malheureux, tu emportes ta montre au collège ? Ne sais-tu donc pas qu’à Rome, à la porte de chaque école, se trouvait un fonctionnaire chargé de fouiller les petits élèves et de leur enlever les sabliers et les clepsydres qu’ils dissimulaient sous leur toge ? On appelait cet homme le scholarius detrussator, et Salluste avait dit à cette époque : Chronometrum juvenibus discipulis procurat distractiones.

— Mais, mon oncle…

— Remets-moi ta montre.

Le censeur intervint :

— Remettez donc votre montre à M. votre oncle. D’ailleurs, vous n’en avez nul besoin au lycée.

Le potache commençait à éprouver de sérieuses inquiétudes pour son horlogerie, quand le bon Sapeck, dont le cœur est d’or, conclut avec une infinie mansuétude :

— Allons, mon enfant, garde ta montre, et qu’elle soit pour toi le symbole du temps qui passe et ne saurait se rattraper : Fugit irreparabile tempus.

Cette histoire de mon ami Sapeck m’est revenue au souvenir, ces jours-ci, à l’épilogue d’une aventure qui m’arriva l’année dernière, et dont le début présente quelque analogie avec la première.

Moi aussi, je fus accosté par un potache. C’était un dimanche après midi, à la fête de Neuilly.

Comme à Sapeck, mon potache me demanda, le képi à la main :

— Pardon, monsieur, vous plairait-il de me rendre un petit service ?

— Si cela ne me dérange en rien[7], répondis-je poliment, je ne demande pas mieux. De quoi s’agit-il ?

— Voici, monsieur… Permettez-moi d’abord, de vous présenter ma bonne amie, dont je suis éperdument amoureux.

Et il me présenta une manière de petite brune drôlichonne qui louchait un peu.

Êtes-vous comme moi ? J’adore les petites brunes drôlichonnes qui louchent un peu.

Je m’inclinai.

— Je suis très désireux, reprit le potache, d’avoir le portrait de mademoiselle sur ma cheminée. Mais ma mère ne consentira jamais à laisser traîner un portrait de demoiselle sur ma cheminée. Aussi, ai-je imaginé un subterfuge. Elle se fera photographier en votre compagnie, et je dirai à ma mère que c’est le portrait d’un de mes professeurs et de sa femme. Ça vous va-t-il ?

Au fond, je suis bon, cela m’alla.

Nous entrâmes chez un photographe forain, qui nous livra en quelques minutes un pur chef-d’œuvre de ressemblance sur tôle, encadré richement, le tout pour 1 fr. 75.

Tout dernièrement, j’ai été sur le point de me marier.

Un jour, mon ex-futur beau-père me demanda non sans raideur :

— Au moins, avez-vous rompu définitivement ?

— Rompu ? fis-je, rompu avec qui ?

— Avec certaine petite brunette qui louchait un peu.

Je fouillai au plus profond de mes souvenirs. Aucun fantôme de brunette qui louche un peu.

Je niai carrément.

— Et ça ? brandit mon beau-père.

Comment s’était-il procuré le malheureux portrait, je ne le sus jamais, mais il l’avait en sa possession :

— Qu’on ait des maîtresses, disait-il, je le comprends, et même je l’admets… Mais qu’on s’affiche avec !…

Et il ne concluait même pas.

Il me refusa sa fille.

Ça m’est égal, j’ai appris depuis qu’elle avait des habitudes invétérées d’ivrognerie.


LE NOMMÉ FABRICE


— Hé ! là-bas, le vieux rigolo ! qu’est-ce que vous demandez ?

Le vieux rigolo ainsi interpellé ne répondit pas, mais comme en proie à une indicible stupeur, il regardait les bâtiments neufs à peine terminés, une petite maisonnette en brique, les hangars, les écuries, une immense bascule destinée à peser les voitures de betteraves.

— Tout de même, fit-il, faut être bougrement effronté !

— De quoi donc, mon brave ?

— Faut avei un rude toupet !

Fatigué sans doute de cette conversation, le contremaître demanda brusquement au paysan :

— Enfin, qui êtes-vous ? que voulez-vous ?

— Qui que je sis ? vous me demandez qui que je sis ? Je sis le nommé Fabrice, et je sis cheu mei, et vous n’êtes pas cheu vous.

— Comment, vous êtes chez vous ?

— Je sis cheu mei, et vous allez me faire le plaisir de f… le camp, avec vos gens et toutes vos saloperies de bâtisses, et pis je vous demanderai trois mille francs de dommages et intérêts.

Sur ces entrefaites, l’architecte arrivait au chantier. La dernière phrase du vieux campagnard le fit légèrement pâlir.

Si c’était vrai, pourtant, qu’on eût bâti sur son champ !

Le plus comique, c’est que la chose était parfaitement exacte.

Le pauvre architecte s’était trompé de terrain, et il avait construit sur le champ du nommé Fabrice pour cinquante mille francs de bâtiments au compte d’une grande sucrerie voisine.

On allait en faire, une tête, à l’administration, quand on apprendrait ça !

L’architecte esquissa le geste habituel des architectes qui n’en mènent pas large : il se gratta la tête et le nez alternativement.

L’indignation du campagnard allait croissant.

— Je sis le nommé Fabrice, et personne n’a le droit de construire sur mon bien, personne !

— Effectivement, balbutiait l’architecte, il y a erreur, mais elle est facilement réparable… Nous allons vous donner l’autre champ, le nôtre. Il est d’égale surface, et…

— J’ n’en veux point de votre champ. C’est le mien, qu’il me faut. Vous n’avez pas le droit de bâti sur mon bien, ni vous, ni personne. J’ vous donne huit jours pour démoli tout ça et remettre mon champ en état, et pis, je demande trois mille francs de dommages et intérêts.

La discussion continua sur ce ton.

Le pauvre architecte, qui en menait de moins en moins large, s’efforçait de convaincre le nommé Fabrice. Le vieux paysan ne voulait rien savoir. Il lui fallait son champ débarrassé des saloperies de bâtisses et, en plus, trois mille francs d’indemnité.

Le propriétaire de la sucrerie, informé de cet étrange malentendu, arriva vite et voulut transiger. Le nommé Fabrice était buté.

On marchanda : Cinq mille francs d’indemnité !

— Non, ma terre !

— Dix mille !

— Non, ma terre !

— Vingt mille !

— Non, ma terre !

— Ah ! zut ! nous plaiderons, alors !

Malgré la bonne volonté des juges, on ne put découvrir dans le Code le plus mince article de loi autorisant un sucrier à bâtir sur le champ d’autrui, même en l’indemnisant après.

Le sucrier fut condamné à remettre le bien du nommé Fabrice dans l’état où il l’avait pris.

Les considérants du jugement blâmaient la légèreté de l’architecte, et surtout la mauvaise foi évidente et la rapacité du nommé Fabrice.

Le nommé Fabrice riait sous cape. Il alla trouver le sucrier.

— Écoutez, fit-il, je ne sis pas un méchant homme. Donnez-moi votre champ et quarante mille francs… et j’ vous fous la paix.

Plus tard, le caissier raconta que le nommé Fabrice, en signant son reçu de quarante mille francs, avait murmuré :

— C’est égal, faut avei un rude toupet, tout de même !

On ne sut jamais si c’était de lui qu’il voulait parler ou d’un autre.


LA BELLE CHARCUTIÈRE


Depuis cette malencontreuse histoire, je ne puis passer devant une charcuterie sans éprouver un serrement de cœur et une angoisse de regret.

C’était en… Je ne me souviens plus de l’année, mais, vous rappelez-vous la grève des cochers ? C’était à cette époque-là.

Je l’avais remarquée, un jour de flânerie dans le quartier du Temple. Elle trônait à son comptoir, au milieu des jambons, des cervelas en guirlandes, des gelées que le passage des omnibus faisait trembloter.

On peut dire qu’elle trônait, car vraiment on l’aurait prise pour une reine avec sa belle tête impassible et raisonnable, son front d’ivoire sur lequel s’abattaient deux bandeaux lisses de cheveux noirs. Les cils, également noirs, mettaient à ses yeux énormes de Junon un voile troublant.

Sur sa face admirable, blanche et noire, tranchait violemment la bouche très forte et très rouge. Cette pourpre jetait là comme une fanfare de belle santé et de volupté robuste.

La première fois que je la vis, je m’arrêtai cloué devant la vitre de la boutique.

Un client entra. Elle se leva pour le servir. Je vis qu’elle était grande et adorablement faite, un peu grêle peut-être. Debout, elle paraissait plus jeune qu’étant assise. Moins de vingt ans.

Le lendemain, étant revenu flâner par là, je me décidai à entrer. Le motif fut un saucisson qu’elle me servit avec une grâce charmante et sérieuse.

Et j’y revins tous les jours.

J’entrais, j’achetais des charcuteries variées que je distribuais ensuite à des petits apprentis du quartier.

Devant elle, sur le marbre du comptoir, s’étalaient les assiettes et les terrines. J’admirais sa merveilleuse habileté à trancher, d’un coup net de son couteau, le poids juste, un quart, un demi-quart.

J’avais remarqué que le comestible le plus éloigné était la hure aux pistaches. Quand on lui en demandait, elle se penchait, et alors on pouvait admirer sa taille souple comme un osier. Son cou, d’une blancheur de crème, s’allongeait, émergeant de son petit col plat qui paraissait blafard auprès de cette belle chair.

C’était toujours de la hure aux pistaches que je désirais. Et souvent, pour voir un peu plus de son cou, j’éloignais d’elle l’assiette à la hure, pendant qu’elle servait un client préalable.

Une fois même, je posais la hure tout au bord du comptoir. Elle fut obligée de se pencher et de tendre le cou très en avant, si bien que j’aperçus un affolant petit signe noir, une mouche dans du lait.

Un jour, je n’osai plus rentrer dans sa boutique (les amoureux sincères ont parfois de ces timidités brusques).

Je me contentai de passer et de repasser.

Et puis je n’osai même plus passer.

Il me semblait que les gens du quartier, les sergents de ville m’avaient remarqué et me montraient au doigt.

Un matin, — je me souviendrai toujours que c’était un dimanche matin, — j’eus une idée géniale.

Les cochers venant de se mettre en grève, les compagnies avaient fait appel aux jeunes gens sans ouvrage et sachant conduire pour remplacer les grévistes.

Je me présentai.

Après un examen des plus sommaires, on me confia un fiacre qui semblait une ancienne berline d’émigré, traînée par un cheval évadé de l’Apocalypse.

Au petit trot — était-ce bien un petit trot que cette bizarre allure ? — nous nous amenâmes, le sapin, le carcan et moi devant la boutique où régnait mon idole.

Au moins, maintenant, j’avais un prétexte pour stationner sur le trottoir.

Je me donnais des airs de cocher indifférent, de cocher à l’heure qui attend son client.

C’était un moment de presse. Les clients entraient, sortaient sans interruption, emportant leur marchandise soigneusement pour ne pas perdre la gelée.

Elle, debout, active, toujours sérieuse, débitait les comestibles sans jamais se tromper sur le poids ou sur la monnaie.

J’étais tout au charme de ce spectacle, quand soudain je songeai à ma situation de jeune cocher.

Je me retournai… Plus de berline ! Plus de canasson ! Envolés, disparus !

Deux sergents de ville passaient.

Je leur racontai ma mésaventure.

Un attroupement se forma immédiatement. La foule prit une joie extrême à cet incident. Des gavroches, peut-être ceux que j’avais récemment gorgés de hure aux pistaches, me huèrent férocement.

Comme je devais avoir l’air bête !

Mais ma confusion ne connut plus de bornes quand j’aperçus, sur la porte de sa boutique, ma belle charcutière elle-même riant de toute la nacre de ses dents superbes.

Dieu, qu’elle s’amusait !

Je ne suis jamais revenu dans ce quartier-là.


MARCHAND DE CASQUETTES PAR AMOUR


Je ne sais quel moraliste s’avisa de compléter le dicton connu : Les voyages forment la jeunesse, mais ils déforment les chapeaux hauts de forme (ou de haute forme).

On nous permettra de n’éprouver pour la couvre-chefferie de cet observateur qu’un pâle attendrissement, le touriste en tuyau de poêle nous ayant toujours paru indigne de pitié, principalement de la part des marchands de casquettes, dont nous ne rougissons aucunement d’avoir fait partie jadis.

(C’est vrai, pourtant, qu’il fut un léger laps de ma vie où j’en fus réduit à débiter des casquettes ambulantes, ou, pour dire plus clairement, à vendre des casquettes dont l’absence de tout magasin fixe me contraignit à trafiquer tantôt à un endroit, tantôt à un autre, et parfois même ailleurs. Touchante histoire d’amour que je conterai plus tôt, peut-être que vous ne croyez. Et pourquoi pas tout de suite ?)

Allons-y donc, parenthétiquement, de notre histoire d’amour.

L’éternelle histoire du coup de foudre !

Je passais bien tranquillement, songeant à rien, boulevard de Magenta.

Un grand choc soudain.

Me voilà subito bouleversé d’amour pour une toute jeune femme beaucoup trop forte, mais fraîche, tel un british baby, et je vous laisse à penser quels yeux de pervenche !

Armée d’un plumeau, mon adorée époussetait, à la devanture d’une boutique de soldes, un lot de casquettes dont une étiquette indiquait le prix vraiment dérisoire : soixante centimes.

Aussitôt que mes sentiments tempestueux — avez-vous jamais vu sourdre une lame de fond ? — eurent recouvré l’aspect du calme relatif :

— Madame, s’étrangla ma voix, je voudrais acquérir l’une de ces casquettes.

Comment ne m’évanouis-je pas, alors que ses mains, ses mains divines, ses mains meetings des plus affriolantes fossettes du monde, ses mains frôlèrent mes cheveux (que je portais fort longs à cette époque et si fournis que Thérèse Humbert prétendait sans cesse que c’était une botte de foin que j’avais sur la tête) !

Je me retirai littéralement ivre mort de félicité.

Ce serait méconnaître les sentiments de l’auteur de ces lignes que s’imaginer qu’il demeura plus d’une heure sans revenir où vous devinez.

Seconde casquette.

Second frôlement.

Second délicieux ravage.

Il en fut ainsi soixante-quatre fois consécutives, au cours de toute une semaine.

Dès l’ouverture de la boutique, c’était moi.

La fermeture odieusement grinçait que j’essayais, du noir à l’âme, ma dernière casquette de la journée.

Soixante-quatre casquettes à soixante centimes l’une, cela produit, si Pythagore n’est pas un serin, trente-huit francs quarante centimes, somme qui paraîtrait énorme pour l’époque, si l’on ne tenait compte que, durant tout ce temps mes besoins alimentaires me causaient d’infimes déboursés, tant mon cœur dilaté me comblait l’estomac !

Puis, ce fut une minute tragique : dans le lot des casquettes, plus une seule à ma pointure ! les unes, infiniment trop spacieuses, s’enfonçant jusqu’à mes pauvres oreilles, les autres, un peu justes.

Homme de tous les sacrifices, l’amoureux ne songe point à perdre un temps précieux en vains balbutiements.

J’ai dit plus haut combien longue et fournie ma tignasse d’éphèbe blond : quelques coupes sombres et voilà ma tête idoine à la pointure au-dessous.

Quarante-huit casquettes purent ainsi coiffer mon chef diminué.

D’autres coupes sombres, hélas ! s’imposèrent bientôt. Et d’autres ensuite plus sombres encore ! Si bien qu’au bout de quinze jours, mon jeune crâne raclé, rasé, battait le record des plus polis éburs.

Un temps alors d’arrêt, car, à moins de me faire varloper le ciboulot…

Ou de me le faire gonfler avec une pompe à pneu !

Je persistai néanmoins dans mes acquisitions répétées, mais comme mon cœur saignait cruellement à son éclat de rire de panthère, chaque fois qu’elle m’essayait, ou faisait semblant de m’essayer, une de ces casquettes au sein desquelles trois crânes tels que le mien auraient pu valser à l’aise !

Avec tout cela, jamais un mot, un regard significatif entre nous !

Sûr qu’elle me prenait pour un doux maboul.

Un beau soir, je pris une résolution que je n’hésite pas à qualifier de virile :

— Demain, je lui parlerai !

Le lendemain, je trouvai la boutique fermée.

Affreux réveil !

D’autant plus affreux que sans argent, brouillé avec ma famille, dans l’impossibilité — j’aurais bien voulu vous voir à ma place — de gagner un sou !

C’est alors que, talonné par la faim, je me décidai, le rouge d’abord au front, puis bientôt cynique, à écouler mon stock de casquettes aux jeunes gens du quartier Latin, dont beaucoup croient encore qu’il s’agissait d’un pari.


IDYLLE


Quelle démarche allais-je faire cet après-dîner-là ?

Peu m’en souvient.

Tenez pour certain qu’elle était de la dernière importance.

C’était un grand personnage, un bien grand personnage que je devais voir. Mon avenir en dépendait.

Je la vis qui passait, traversant l’avenue. J’oubliai le personnage, le bien grand personnage et mon avenir fut brisé.

Pardon, mon pauvre avenir ! Mais tu fus si souvent brisé que de toutes ces ruptures a dû résulter pour toi la souplesse infrangible et résignée.

Pauvre avenir, va toujours, tu n’as pas fini d’être brisé !

Elle passait, traversant l’avenue.

L’avenue ensoleillée par un essai timide de printemps de mars, un petit printemps gentil qui vous sourit, disparaît, revient avec des airs de dire : Bonjour, c’est moi… À tout à l’heure, je reviens.

Un petit printemps qui vous fait paraître plus moroses les derniers jours gris et plus désolantes les giboulées.

Donc elle passa, traversant l’avenue, une lettre à la main, une lettre qu’elle portait à la poste.

Postes et Télégraphes !

J’ai vu bien des femmes de chambre.

J’en ai aimé davantage.

Mais jamais je n’en rencontrerai une plus accorte.

Oh ! sa tête de bébé ingénu, frisons qui s’envolent, dégageant de leur or clair le jeune ivoire du front.

Oh ! sa poitrine, sa poitrine triomphale, trop forte pour une jeune femme de chambre.

Non ! pas trop forte ! Jamais trop forte !

Ah ! le grand personnage, le bien grand personnage que j’allais voir ! Ah ! mon avenir !

À nous la petite femme de chambre, qui traverse l’avenue, dans le clair du soleil, avec une lettre à la main !

À nous, à nous !

Donc, je la suivis.

Crânement, elle jeta sa lettre dans le trou béant des « Départements », se pencha pour s’assurer que la missive partirait bien « ce soir » et s’en retourna.

La maison où elle entra était une belle maison neuve et riche.

Je montai, toujours derrière ma camériste, trois étages.

Une plaque de cuivre : Docteur Saint-Tancrède.

Consultations de midi à 3 heures.

C’était là.

Et je fus tout triste quand la porte se fut refermée sur la jolie petite femme de chambre.

Bah ! me disais-je, je n’y penserai plus dans cinq minutes.

Je vous en fiche ! le lendemain, je n’avais qu’elle en tête, et, à tout hasard, je me présentai à midi à la consultation du docteur Saint-Tancrède.

Un grand diable de larbin m’ouvrit et m’introduisit dans un salon d’attente.

Mon idole ne paraissait pas.

Comme pour tuer le temps, je liai conversation avec le larbin.

— Est-ce que Mme Saint-Tancrède a toujours sa grande femme de chambre rousse ?

— Non, monsieur, celle qu’elle a maintenant c’est une petite boulotte blonde, une nommée Caroline.

Caroline, elle s’appelait Caroline ! C’était toujours ça.

Mon tour arriva.

Je comparus devant le docteur Saint-Tancrède, qui m’ausculta de fond en comble.

— Pas grand’chose jusqu’à présent, mais pas se négliger, pas se négliger.

Merci, bon docteur ; combien ? un louis.

Caroline, je ne te le reproche pas, mais tu commences par me coûter cher.

Tel un loup autour d’une bergerie, je rôdai dans le quartier.

Enfin, sur le coup de deux heures, elle sortit.

Sa toilette, modeste, mais de bon goût, indiquait une course probablement assez longuette.

Je la dépassai, revins sur mes pas, et de mon ton le plus naturel :

— Tiens ! Caroline, comment ça va ? Et Mme Saint-Tancrède, comment va-t-elle ? Et vous, où allez-vous comme ça ?

Le visage de Caroline refléta la stupéfaction.

— Mais ça va bien, merci. Monsieur, Madame aussi. Moi, je vais porter les notes de M. le docteur.

Et elle me considérait anxieusement, cherchant au fond de sa jolie petite caboche où elle avait bien pu me connaître.

Mais je ne lui donnai pas le temps de la réflexion.

— Ah ! vous allez porter des notes. Eh bien ! je vais avec vous. Je vous paye une voiture. C’est gentil ça, hein ?… Hé, cocher !

Et, avant qu’elle eût pu s’y reconnaître, elle se trouvait installée à mes côtés dans un sapin de la Compagnie. Et fouette, cocher !

Deux heures après, pas plus tard, ça y était.

J’avais mon petit rendez-vous pour le soir même, à minuit.

Seulement, il fallait bien faire attention, parce que les chambres de bonnes, dans cette maison-là, c’était très compliqué.

Minuit fut long à venir, mais il arriva.

Je grimpai les six étages plongés à cette heure dans l’ombre et le mystère.

Voici les mansardes.

Zut ? je n’ai pas d’allumettes.

Oh ! ce couloir !

Une lumière filtre à travers une porte. Ce doit être là.

Je frappe imperceptiblement : toc, toc, toc !

Je tâte… la clef est sur la serrure.

On ne répond pas. La pudeur, sans doute.

J’entre tout de même.

Je ne me suis pas trompé, c’est la pudeur, car la coquine a relevé son drap sur sa figure pour cacher le rouge de la honte.

— Bonjour, Caroline.

Pas de réponse.

Ce qu’il y a de mieux à faire, dans ces occasions, c’est de les brusquer.

Je me déshabille en un tour de main.

J’introduis une jambe dans le lit et je la retire avec une indicible horreur !

Mon pied s’est heurté à une chair glacée.

J’arrache le drap…

Brrr… Une vieille morte.

Je me rhabille et je m’enfuis.

Et voilà comment j’ai failli devenir le Vampire des Champs-Élysées.


L’INESPÉRÉE BONNE FORTUNE


Il m’est arrivé, voici peu de jours, une fort piquante aventure dont je vais avoir l’avantage de mettre mon élégante clientèle au courant.

Il n’était pas loin de 6 heures, je sortais du Palais où la plaidoirie de mon avocat m’avait si cruellement altéré que je constatai l’urgence d’entrer a la brasserie Dreher et d’y boire un de ces bocks dont elle a seule le secret.

J’étais installé depuis deux minutes quand je me sentis curieusement observé par un grand jeune homme pâle et triste, en face de moi.

Bientôt ce personnage se leva, se dirigea vers moi, et fort poliment :

— Vous plairait-il de m’accorder quelques instants de bienveillante attention ?

— Volontiers, acquiesçai-je.

— Vous me faites l’effet, monsieur, d’un pour qui rien de ce qui est humain ne demeure étranger.

— Je suis cet un.

— Je l’avais deviné… Alors vous allez compatir. Voici la chose dépouillée de tout vain artifice : Je suis éperdument amoureux d’une jeune fille qui passe tous les soirs vers 6 heures et demie place du Châtelet. Une incoercible timidité m’en prohibe l’abord, et cependant je me suis juré de lui causer ce soir comme dit M. Francisque Sarcey dans son ignorance de la langue française.

— Si vous dites un mot de travers, comme dit Chincholle, sur M. Sarcey, je me retire.

— Restez… Alors, j’ai imaginé pour la conquête de la jeune personne en question, un truc vaudevillard et vieux comme le monde, mais qui pourrait d’autant mieux réussir.

— Parlez !

— Quand la jeune fille poindra à l’horizon du boulevard de Sébastopol, je vous la désignerai discrètement ; vous lui emboîterez le pas, vous lui conterez les mille coutumières et stupides fadaises… À un moment, vous serez insolent… La jeune vierge se rebiffera… C’est alors que j’interviendrai : « Monsieur, m’indignerai-je, je vous prie de laisser mademoiselle tranquille, etc. ! » Le reste ira tout seul.

— Bien imaginé.

— Vous vous retirerez plein d’une confusion apparente. Demain, je vous raconterai le reste, si vous voulez bien me permettre de vous offrir à déjeuner, ici même, sur le coup de midi.

— Entendu.

— Chut !… la voilà !

Elle était en effet très bien, la jeune personne, véritablement très bien.

Une sorte de Cléo de Mérode, avec à la fois plus de candeur et de distinction.

Fidèle au programme, je l’accompagnai : Mademoiselle, écoutez-moi donc ! et tout ce qui s’ensuit.

Elle ne répondit rien.

Je devins pressant.

Egal mutisme.

Impatienté, je frisai la goujaterie.

Je n’y gagnai qu’à la faire croître en beauté, en candeur, en distinction.

C’est alors que le jeune homme pâle et triste crut devoir intervenir :

— Monsieur, je vous prie de laisser cette jeune fille en paix !

La demoiselle détourna la tête, s’empourpra de colère et, d’une voix enrouée et faubourienne :

— Eh ben ! quoi ? cria-t-elle, il est malade, çui-là ! Qui qui lui prend ?

S’adressant à moi.

— Monsieur, f…ez-lui donc sur la gueule pour y apprendre à se mêler de ce qui le regarde ! En voilà un veau !

J’hésitais à frapper.

— F…ez-lui donc sur la gueule, que je vous dis, à c’daim-là !… Vous n’êtes donc pas un homme ?

Ma foi, un peu piqué dans mon amour-propre, j’obéis.

Je décochai au jeune homme pâle et triste un formidable coup de poing, qu’il para fort habilement d’ailleurs, avec son œil gauche.

Une heure après cet incident, la délicieuse enfant, véritable vierge de Vermicelli[8], m’amenait en sa chambrette du boulevard Arago et me prodiguait ses plus ultimes caresses.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le lendemain à midi, exact au rendez-vous du jeune homme pâle et triste, je me trouvai chez Dreher.

Lui n’y vint pas.

Mesquine rancune ? simple oubli ?


LES PETITES MERRY-JOË


Voulez-vous me permettre de vous présenter la famille Merry-Joë, American family ?

Très gentils, les Merry-Joë. Je les aime beaucoup.

Papa d’abord, né à Boston (U. S. A.), ex-clown dans tous les cirques du monde entier, actuellement père de famille et professeur de banjo.

Car — le croirait-on ? — il existe à Paris un certain nombre de professeurs de banjo. On m’a même affirmé — mais, que ne dit-on pas ? — que ces professeurs trouvent des élèves, parfois.

Tant mieux pour eux.

Merry-Joë renonça à la noble existence du cirque, voilà quelques années déjà, parce que des rhumatismes tourmentaient cruellement ses muscles. Mais il a conservé un petit goût très vif des spectacles clownesques, et ses meilleures soirées sont celles qu’il passe chez Fernando.

Auguste et lui sont très amis.

Mamma ensuite, Mme Merry-Joë.

Ah ! la brave et digne mère.

Avez-vous jamais vu une maman poule avec ses poussins ?

Seulement, elle ne caquette pas comme les poules, Mme Merry-Joë. Elle ne bouge même pas. Quand elle veut ramasser près d’elle ses trois fillettes, elle siffle un pssstt particulier qu’elles connaissent bien, et les petites s’abattent autour de mamma comme une nuée de jeunes cailles.

Le même procédé est employé par le père Merry-Joë pour grouper sa famille.

Les trois demoiselles maintenant les petites Merry-Joë : « American Pearls ! Great Attraction ! The young Trio ! le clou du Canapé cambodgien (concert tous les jours à 8 heures, dimanches et fêtes grande matinée). »

Mary Ann, l’aînée (15 ans), Martha (13 ans) et la petite Lucy (11 ans), idole du public.

Il faudrait avoir fait quinze fois le tour du monde pour posséder une idée d’un répertoire lyrique aussi varié, aussi cosmopolite, aussi imprévu que celui des petites Merry-Joë.

Il y a de tout là-dedans : la valse de Mme Angot, le chant national d’Honolulu, Au clair de la lune, Yankee Doddle, Viva Garibaldi, la Marseillaise, etc.

Un jeu mêlé, sans doute, mais pas monotone.

Et elles chantent tout cela avec d’adorables petites voix claires, bien timbrées et des mines extraordinairement graves.

Lucy n’est pas toujours sérieuse et, quelquefois même dans des chansons qui exigent une attitude posée et une figure réfléchie, son tempérament reprend le dessus et elle se livre à des sortes de plaisanteries qui répondent au nom de galipettes.

Oh ! soyez tranquilles, ce n’est pas pour le public qu’elle sort ainsi des règles, c’est bien pour elle-même.

Elle s’amuse, d’abord, et puis, si le public s’amuse aussi, tant mieux pour lui.

Elles dansent aussi, les petites Merry-Joë. Si leurs chansons sont variées, que dira-t-on de leur chorégraphie ?

Tous les peuples du monde y sont représentés et toutes les époques.

Voulez-vous un menuet ? voilà un menuet. Voulez-vous la bamboula ? voilà la bamboula. Et puis, pour finir, la gigue, la gigue, la gigue !

Pendant ce temps, la bonne Mme Merry-Joë est dans un coin de la salle, occupée à confectionner des costumes pour les petites.

Quand Mme Merry-Joë confectionne des costumes, l’humanité lui devient absolument indifférente. Rien ne lui est plus, plus ne lui est rien.

On crie autour d’elle. De tumultueux imbéciles réclament la revue ! la revue ! Les cannes heurtent le plancher, les verres se fracassent. Des chaises voltigent dans l’air. Une fois, même, on a tiré des coups de revolver. (Le Canapé cambodgien est réputé dans Montmartre pour ses soirées orageuses.)

Quand les petites ne sont pas en scène, Mme Merry-Joë, insoucieuse de ce bruit, confectionne, confectionne, confectionne.

Et ils sont toujours charmants, les costumes des jeunes misses.

Surtout les petits manteaux à carrick qu’elles portent maintenant.

Les chapeaux sont moins bien. Je n’aime pas les chapeaux des petites Merry-Joë.

Je trouve que la plume de paon ne fait pas bien avec les muguets, et que les roses ne gagnent pas au voisinage des coquillages de nacre.

Affaire de goût.

Tous les soirs après la représentation, je faisais des parties de cartes avec The American Trio.

Mary Ann est un peu ficelle ; Martha c’est la loyauté même ; quant à Lucy…

Si j’avais, à l’heure qu’il est, tous les verres de lait au kirsch qu’elle m’a gagnés en cinq sec, je pourrais monter, en pleine Forêt-Noire, une laiterie au kirsch, la plus importante de la région.

Et elle me les a gagnés grâce à une affligeante mauvaise foi.

— Le roi, annonçait-elle.

— Pardon, répliquais-je poliment, ce n’est que le valet.

— Le valet ! s’exclamait-elle, le valet ! Je te demande bien pardon, c’est le roi. Seulement les cartes sont un peu grasses.

Les cartes étaient si grasses que je ne pus jamais gagner une pauvre petite partie à Lucy.

Et à chaque partie que je perdais, Lucy commandait de sa petite voix de trompette américaine :

— Julien, un lait au kirsch !

Je ne lui en veux pas et voici pourquoi :

Un jour, après déjeuner, je les rencontre avec leurs jolis petits manteaux à carrick et leurs vilains chapeaux (plumes, fleurs et queues d’écureuil). Elles s’en vont par les rues, frimousses en l’air, gentilles, elles s’en vont n’importe où.

Et je les ai suivies.

Discrètement, sur l’autre trottoir, boulevard des Batignolles, une pauvre jeune femme, affaissée sur un banc, presse contre elle deux bébés, deux pauvres bébés, au teint de cire, des cheveux qui semblent d’une filasse passée au chlore, deux pauvres bébés sur qui pèse la misère bête, injustifiable.

Pauvres gosses qui ouvrent de grands yeux effarés et qui ont l’air de dire : Pourquoi, pourquoi donc si malheureux ? Pauvres gosses !

Alors, Martha, qui adore les enfants, prend le plus petit dans ses bras et le câline.

Lucy passe sa main sur le nez de l’autre.

Mary Ann parle à la maman.

De l’autre côté du boulevard, je contemple la petite scène, et j’ai bien envie de leur apporter des sous pour les rendre tous heureux.

Mais les voilà partis ensemble.

Ils entrent dans une grande maison.

Je les suis.

Les petites Merry-Joë se sont mises à chanter.

Comme elles connaissent leur public parisien, elles ont attaqué : En r’venant d’la revue.

J’entends la voix perçante de Lucy :


Moi j’faisais qu’admirer
Notr’ brave général Boulanger.

Et les sous tombaient comme s’il en pleuvait.

Après la Revue, c’est une tyrolienne.

Après la tyrolienne une « habanera ».

Après la habanera, God save the Queen.

Les sous tombent toujours comme grêle.

Après God save the Queen, pour changer un peu : En r’venant d’la revue.

Lucy ramasse les sous, une grosse poignée de sous, — même il y a des pièces blanches, — et elle les donne à la maman des bébés blêmes, qui sourit, radieuse.

Et voilà que les petites Merry-Joë s’en vont vite parce que cette petite séance les a mises en retard et que mamma pourrait être inquiète.

Bonne famille Merry-Joë, elle est partie hier pour Melbourne. Les reverrai-je jamais ?

J’ai donné une poignée de main à papa et à mamma. J’ai embrassé les petites.

Lucy m’a dit :

— Hein ! les laits au kirsch ? Vous m’en voulez ?

— De quoi donc ?

— Une fois que j’avais tourné le huit de pique et que j’ai annoncé le roi.

— Une fois seulement ?

— Ah ! non… tout le temps !

— Non ma petite Lucy, je ne t’en veux pas parce que je sais que si tu trouves à Melbourne ou ailleurs, des bébés pâles, tu chanteras dans les cours (y a-t-il des cours en Australie ?) tu donneras à la maman les pence qui tomberont et même les piastres.

Bon voyage, petites Merry-Joë !


LA VALSE


Le col de pardessus relevé, mes mains dans les poches, j’allais par les rues brumeuses et froides en cet état d’abrutissement vague qui tend à devenir un état normal chez moi, depuis quelque temps.

Tout à coup je fus tiré de ma torpeur par une petite main finement gantée qui s’avançait vers moi, et une voix fraîche qui disait :

— Comment, te voilà, grande gouape !

Je levai les yeux.

La personne qui m’interpellait aussi familièrement, était une grosse, jeune, blonde, petite femme, jolie comme tout, mais que je ne connaissais aucunement.

— Je crains bien, madame, répondis-je poliment de n’être point la grande gouape que vous croyez.

— Ah ! par exemple, c’est trop fort !

Et elle me nomma.

— Comment, continua-t-elle, tu ne me reconnais pas ? Je suis donc bien changée ! Voyons, regarde-moi bien.

— Aussi longtemps que vous voudrez, madame, car cette opération n’a rien de déplaisant pour moi.

— Tu n’as pas changé, toi… Tu ne te rappelles pas le Luxembourg ?

— Lequel, madame ? le jardin ou le grand-duché ?

— Imbécile.

J’avais beau la considérer avec la plus vive attention, impossible de trouver un nom ou même de rattacher le moindre souvenir.

À la fin, elle eut pitié de mon embarras.

— Nanette, dit-elle, en éclatant de rire.

— Comment, c’est toi, ma pauvre Nanette ! Oh ! combien engraissée !

— Oui, je suis devenue un peu forte.

Je l’avais connue, voilà sept ou huit ans. C’était, à cette époque, une gamine ébouriffée et toute menue. J’aurais pu, semblait-il, la fourrer dans la poche de mon ulster.

Apprentie dans je ne sais quel atelier de Montrouge, elle fréquentait plus assidûment le Luxembourg que sa boîte, et je ne me lassais pas d’admirer la longanimité de ses patrons qui acceptaient bénévolement d’aussi longues et fréquentes disparitions.

Et gaie avec cela, et maligne !

Un beau jour, elle avait disparu sans crier gare, et je ne l’avais jamais revue.

J’étais émerveillé de la retrouver ainsi changée, et surtout considérablement augmentée.

Je ne m’en cache pas, j’adore les jeunes femmes un peu fortes, mais je les préfère énormes et voici la raison :

J’ai un faible pour la peau humaine lorsqu’elle est tendue sur le corps d’une jolie femme ; or j’ai remarqué que les grosses personnes offrent infiniment plus de peau que les maigres. Voilà.

Mon amie était dans ce cas et tandis qu’elle me racontait son histoire et sa métamorphose, je l’enveloppais d’un regard gourmand et convoiteur.

Elle en avait à me raconter depuis le temps !

D’abord, elle était tombée amoureuse d’un jeune premier au Théâtre national des Gobelins. Premier collage, où le confortable était abondamment remplacé par des volées quotidiennes.

Un jour, la volée fut bi-quotidienne. Alors Nanette, outrée de ce procédé inqualifiable, lâcha le cabotin et devint la maîtresse d’un jeune sculpteur de Montparnasse.

Pas de coups avec cet artiste, mais une purée ! Et tout le temps poser, tout le temps.

Heureusement qu’il vint une commande, un buste. Un jeune homme riche tenait à posséder ses traits en marbre.

Quand les traits furent terminés, le jeune homme riche emporta son buste… et Nanette.

Entre nous, je crois que le buste n’était qu’une frime imaginée par le jeune homme riche pour se rapprocher de l’objet de son amour.

Quoi qu’il en soit, Nanette prit un ascendant considérable sur son nouvel amant et, comme elle le disait un peu modernement, elle le menait par le bi, par le bout, par le bi du bout du nez.

Tout de suite, avec lui, elle s’était mise à engraisser, enchantée d’ailleurs. « Ça me donne un air sérieux », alfirmait-elle.

— Et ton amant, demandai-je, joli garçon ?

— Superbe.

— Intelligent ?

— Un vrai daim, mon cher ! Imagine-toi…

Et elle me conta force anecdotes tendant toutes à démontrer la parfaite stupidité du personnage.

— Et que fait-il ?

— Rien, je te dis, il est riche. Pourtant, il a une prétention : composer de la musique. As-tu un livret d’opéra à mettre en musique ?

— Non, pas pour le moment.

— Ah ! une idée !

Elle frappa dans ses mains, en femme à qui il vient d’arriver une bonne idée.

— Tu as du talent ? fit-elle.

— Dans quel genre ?

— Écris les paroles d’une opérette, apporte-les-lui. Ça ne sera jamais joué, mais tu auras un prétexte pour venir à la maison. Tu verras comme il est bête.

Je n’eus garde, vous pensez bien, de manquer une si belle occasion. Je bâclai, le lendemain même, une ânerie qui ressemblait à une opérette comme l’Œil crevé ressemble au Syllabus et j’apportai la chose à mon compositeur.

Nanette n’avait pas menti. Il était encore plus bête que ça.

Il fut enchanté que j’eusse pensé à lui.

— Mais qui diable a pu vous parler de moi ?

— C’est M. Saint-Saëns qui m’a donné votre adresse.

— Saint-Saëns ! mais je ne le connais pas !

— Eh bien ! lui vous connaît.

Nanette, qui se trouvait en peignoir, les cheveux sur le dos, plus jolie que jamais, se tenait les côtes. (Je me serais volontiers chargé de cette opération.)

— Joue donc ta valse à monsieur, dit-elle.

Il se mit au piano et préluda.

Silencieusement Nanette m’indiqua la pendule. Je regardai l’heure : 10 h. 15.

Il jouait sa valse avec une conviction véritablement touchante. C’était une suite d’airs idiots, mille fois entendus. Mais quel feu dans l’exécution !

Le monde extérieur n’existait plus pour lui. Il se penchait, se relevait, se tortillait. La sueur ruisselait sur son front génial.

Nanette me regardait de son air le plus cocasse :

— Crois-tu, hein !

En effet, il fallait le voir pour le croire.

Je la contemplais goulûment. Crédieu, qu’elle était jolie en peignoir !

La valse marchait toujours. Nous étions assis, à côté l’un de l’autre, sur un divan.

— À quoi penses-tu ? fit-elle brusquement.

— Je suis en train de calculer la surface approximative de ton joli corps, et, divisant mentalement cette superficie par celle d’un baiser, je calcule combien de fois je pourrais t’embrasser sans t’embrasser à la même place.

— Et ça fait combien ?

— C’est effrayant… Tu ne le croirais pas.

La valse était finie. Il était 10 h. 35. L’artiste s’épongeait.

— Qu’est-ce que vous pensez de ça ?

— Superbe, superbe, superbe !

— Seulement, ajouta Nanette, monsieur ne la trouve pas assez longue. Monsieur me faisait remarquer avec raison qu’après le grand machin brillant, tu sais, ploum, ploum, ploum, pataploum, tu devrais reprendre la mélodie, tu sais, tra la la la, tra la la la la.

— C’est votre avis, monsieur ?

— Je crois que ça ferait mieux.

Je pris congé. Il était temps. J’allais mourir de rire.

Mais je revins le lendemain.

Mon compositeur était sorti. Ce fut Nanette qui me reçut, en peignoir, les cheveux sur le dos, comme la veille.

Le divan était là-bas, large, tentant.

Je devins pressant.

Nanette se défendait mollement.

— Non, pas maintenant… Quand il sera là.

— !!!!!…

— Oui, ce sera bien plus drôle… Pendant sa valse.


TURIN


Toutes les femmes d’Issoudun
sont rousses et acariâtres.

(Un Anglais du temps de Charles X.)


Les personnes qui aiment beaucoup les arcades n’ont qu’à prendre à 8 h. 55 le train qui part de la gare de Lyon pour l’Italie. Pour peu que ces personnes veuillent bien se donner la peine de descendre à Turin vers 2 h. 20 (heure de l’Europe centrale), elles seront amplement satisfaites.

Il y a tant d’arcades à Turin que tout d’abord on ne distingue pas la ville : on ne voit que des arcades, puis encore des arcades et finalement des arcades.

Ah ! les Arcades ambo du vieux poète ont fait des progrès, depuis !

On m’avait dit :

— Ne vous arrêtez pas à Turin, c’est une ville froide, morose et bâtie en damier.

Bâtie en damier, elle l’est et je ne commettrai pas l’enfantillage de le nier.

Mais morose et froide, oh ! que nenni ! Il est vrai que je suis arrivé en plein mardi gras.

Un bon quart de la population avait arboré des costumes bariolés et manifestait par mille cris ou gambades une allégresse de bon aloi.

Les Français qui, sans raffoler outre mesure des arcades, aimeraient simplement les mollets des dames peuvent également prendre le train indiqué plus haut. Ils n’ont qu’à faire coïncider leur voyage avec un jour de mascarade.

Une grande partie des jeunes filles et jeunes femmes de Turin qui se déguisent ces jours-là adopte un costume de bébé composé d’une flottante blouse laquelle, parfois, ne descend même pas jusqu’au jarret.

Le mollet des jeunes Turinoises se moule, fin, souple, impeccable, en des bien tirés bas noirs.

Joli spectacle pour rincer l’œil d’un amateur.

Et tout cela d’une bonne gaieté sincère, chatoyante, jamais agressive ; pas de confettis, pas de serpentins.

Le lendemain matin, au petit jour de ma chambre, j’entendais encore des groupes de masques qui passaient, chantant des chœurs.

Et ils les chantaient très bien, leurs chœurs, avec des voix heureusement timbrées, un vif sentiment des nuances et un ensemble parfait.

L’Italien, d’ailleurs, est un peuple si musical qu’au lieu de dire vingt sous comme chez nous, il dit une lire. Pour quarante sous, il dit deux lires, et ainsi de suite.

Ajoutons que ces lires se présentent presque toujours sous la forme d’un petit billet de banque, souvent maculé par l’usage.

Mince de fafiot ! diraient les jeunes gentlemen de La Villette habitués au linvé d’argent.

Une des choses qui m’aient le plus frappé dans les rues de Turin, c’est la totale absence de chiens et de trottoirs.

En réfléchissant beaucoup, j’ai cru deviner qu’on avait supprimé les chiens par terreur de l’hydrophobie.

Quant à l’inexistence des trottoirs, serait-ce par une mesure radicale des pères Lapudeur piémontais qui, ne pouvant faire disparaître, en leur ville, la galanterie dite « de trottoir », auraient purement et simplement rasé ce théâtre habituel des sollicitations impudiques ?

Ce que notre grand Darwin définissait : Abolir l’organe en supprimant le milieu.

Contrairement à une vieille croyance populaire qui veut qu’on ne trouve pas de haricots à Soissons, ni, à Caen, de tripes à la mode de Caen, on rencontre, à Turin, d’excellent vermout de Turin. On le prend soit pur, soit additionné d’eau de Seltz.

Le prix en varie, selon les établissements, de 15 à 30 centimes.

On peut également se procurer dans les cafés de Turin des glaces (gelati) exquises et fort peu coûteuses.

Je viens de parler des cafés de Turin ; ils existent en fort petit nombre.

Par contre, la quantité des libraires est incalculable.

Aux devantures, beaucoup de livres français, notamment les derniers parus : le Jardin de Napoléon, l’Orme secret, l’Année du Mail, l’Invitation de Clarisse, etc.

Au théâtre aussi, le génie français se manifeste !

Le soir du mardi gras, on jouait Champignol, intitulé sur l’affiche :


Champignol suo malgrado,
Commedia brillantissima in tre atti.


Je suis entré voir le deuxième acte de cette pièce qui retrouve à Turin son succès de partout.

Dans cette joie du public — je donne ce détail pour calmer la grande et légitime susceptibilité de mon ami Georges d’Esparbès — dans cette joie du public, dis-je, je n’ai cru rien démêler qui fût discourtois pour notre vaillante armée française.

Le musée de pointure s’appelle ici pinacothèque ce qui ne l’empêche pas de receler une foule d’excellents tableaux appartenant aux meilleures écoles de tous les pays.

Je voudrais bien vous en toucher quelques mots ; mais je n’ai, par malheur, pour vous en parler dignement, ni le talent si informé de Geffroy, ni le savoureux pittoresque de Jean Lorrain.

Et puis, peut-être que ça vous raserait.

Tout le monde, ici, parle et comprend le français ; mais quelle étrange façon de l’écrire ! surtout les noms propres.

Imaginez-vous que la municipalité de Turin a eu l’idée, pour honorer notre grand Lugné-Poe, directeur de l’Œuvre, de donner son nom à une rue, pensée touchante.

Oui, mais savez-vous comment on écrivit le nom du hardi imprésario qui se couvrit de gloire en jouant les quatre Ubu roi (car ils sont quatre, en comptant Ubu de Laforêt), le savez-vous ?

Allez à Turin, et contemplez-moi ces plaques :

Via Lungo Po.

Lungo Po au lieu de Lugné-Poe !

Le plus curieux, c’est que…

Un de mes confrères de la presse turinoise, qui lit par-dessus mon épaule, m’avise d’une erreur :

Lungo Po n’a aucun rapport avec votre Lugné-Poe ! Ces deux mots signifient le long du Pô.

Mettons que je n’ai rien dit.

Ceux de mes lecteurs qui auraient un petit séjour à effectuer à Turin peuvent hardiment s’adresser à moi.

Je ne me charge pas de leur désigner un excellent hôtel mais je me charge de leur garantir une bien déplorable auberge. (Joindre un timbre pour la réponse.)


GÊNES


On ne peut pas reprocher à Gênes d’être, comme Turin, bâti, en damier, ou alors le damier qui aurait servi de modèle serait quel étrange et inattendu damier !

Un inextricable lacis de petites ruelles qui montent ou descendent (certaines même montent et descendent à la fois), bordées de palais ; car, comme on dit dans la chanson : « Y a qu’ des palais dans c’te vill’-là ! »

Le tout infiniment pittoresque, grouillant, et, jusque dans la moindre venelle, d’une propreté exquise…

Est-ce que la pouillerie italienne ne serait qu’une légende inventée par l’alliance franco-russe ?

Je viens de croiser une bande de petits séminaristes dont l’aîné n’a pas quinze ans, tous vêtus de violet.

Des apprentis évêques, sans doute.

Peut-être en verrai-je demain, vêtus de pourpre, qui étudient l’état de cardinal.

Et d’autres en blanc qui se sentent la vocation papale.

Quand on se destine aux hautes fonctions ecclésiastiques, on ne saurait s’y prendre de trop bonne heure.

Passé la soirée dans cet étrange café-concert Zolezi, dont je ne conseille pas la fréquentation aux familles chastes ou simplement tranquilles.

Le programme mérite une mention spéciale pour sa curieuse immodestie :

Immenzo successo della brava e seducente artista Mlle Gillette Bellecour.

Grandioso successo della nova e briosa coppia, signorine Giuseppina Andreace e Martelli Teresita.

Piramidale successo della brava artista Mlle Rackelly.

Splendido successo della famosa artista parigina, Mme la baronne d’Avizard.

Car la baronne d’Avizard n’a pas craint de se déranger pour venir représenter en Italie la vieille noblesse française et la chanson de Paris.

Toutes ces demoiselles ont beaucoup de succès et, même quand elles exaltent le p’tit troupier français, les officiers italiens sont les premiers à donner le signal des applaudissements.

Si qu’on désarmerait ?

Les leçons de l’histoire sont là pour nous apprendre que les Génois furent un peuple astucieux.

Leurs descendants n’ont pas dégénéré. Un cocher exigea de moi 2 francs de plus qu’il ne convenait, et, comme je me défendais, intervint un monsieur qui me demanda poliment si j’étais Persan ou Monténégrin.

— Ni l’un ni l’autre, fais-je.

— Je le regrette, car je suis à la fois consul de Perse et de Monténégro et j’aurais bien aimé défendre vos intérêts.

L’aimable diplomate me tend sa carte : M. Deferrari.

Je décline ma qualité de Français ; alors il veut me conduire chez mon consul, M. Meyer ; mais moi :

— La situation de l’Europe, cher monsieur, est assez tendue pour que je ne l’irrite pas davantage encore avec un incident personnel peu grave au fond. J’aime mieux perdre mes 2 francs que de faire bombarder ce joli port de Gênes par les flottes française et russe réunies.

Voilà près de quinze jours que je n’ai point vu la moindre monnaie divisionnaire en argent, pas même une pièce de dix sous.

Autre nostalgie :

Dans toutes ces rues où passent et repassent de si pittoresques passants et passantes, dans toutes ces piazze ensoleillées, pas une terrasse de café où s’asseoir.

Ah ! c’est bien triste pour un homme de ma génération !

Un peu moins qu’à Turin, mais pas mal tout de même, beaucoup de livres français aux devantures des librairies.

Un, notamment, m’a plongé dans une stupeur douce.

Je transcris, sans en changer un iota, le texte français qui se trouve sur la couverture :

F. V. Arminjon

(Contre-Amiral)


LE MÉTAYAGE

DANS SES RAPPORTS AVEC LA COUTUME

ET AVEC LA SCIENCE MODERNE


GÊNES

Imprimerie de l’Institut Royal des Sourds-Muets

1894


Je me demande quel peut être l’état d’esprit des sourds-muets génois qui typographièrent en français la littérature d’un contre-amiral traitant du métayage !

— Une jolie église !

— C’est l’église Saint-Cyr.

— Tiens !… en France, Saint-Cyr est une école militaire.

— Chaque peuple a ses usages.

À table d’hôte, une horreur de vieille Autrichienne me demande ce que je viens faire en Italie.

Comme ça ne la regarde pas, je lui raconte que mon but est l’exploitation d’un brevet américain pour rayer l’intérieur du macaroni, comme on fait aux canons et aux fusils afin d’en augmenter la portée et la précision.

Le macaroni rayé.

L’insupportable chipie réfléchit un instant, et puis elle ne m’adresse plus la parole.

On m’avait dit :

— Si vous voulez bien vous amuser, ne manquez pas d’aller passer quelques heures au Campo Santo.

— Au Campo Santo ?

— Au cimetière, si vous préférez.

J’ai suivi ce conseil désintéressé et je suis allé, ce matin, visiter le Campo Santo.

Nul, plus que moi, n’est respectueux de la mort et du deuil d’autrui ; mais, réellement, je dois avouer que je me suis amusé pendant ces deux heures passées au Campo Santo de Gênes comme je ne m’étais amusé depuis bien longtemps.

Le fou rire nous a pris tout de suite, mes compagnons et moi, et ne nous a plus lâchés tant qu’a duré notre promenade.

Veuillez imaginer qu’un sculpteur s’occupe à prendre des dessins d’Hermann Paul ou de Forain et à les exécuter en marbre blanc, et que des gens sérieux déposent pieusement ces chefs-d’œuvre sur leurs tombeaux de famille.

Les veuves, les veufs, les orphelins, tout ça est représenté en des effondrements de douleur comique, affublé de toilettes inénarrables et dans des poses qui réjouiraient les plus moroses.

Les messieurs sont figures debout, tenant d’une main un mouchoir et de l’autre un invariable chapeau melon.

Oh ! ce chapeau melon taillé en plein carrare !

Tous ont un pardessus et sont chaussés de bottines à élastiques.

Les dames, elles, sont terrassées par la douleur, et leur tête est couverte d’une mantille dont le sculpteur se garde bien d’oublier la moindre maille.

Leurs robes sont exécutées avec une touchante conscience et conformément à la mode du jour où s’est produit le deuil.

À noter spécialement une grosse dame représentée en la toilette qu’on portait il y a une quinzaine d’années, vous souvenez-vous ? avec ce gros derrière factice qui nous semble si ridicule aujourd’hui.

Les bottines des dames sont plus généralement des bottines à boutons.

Les petites filles semblent être l’objet de soins particuliers de la part des sculpteurs funéraires.

Elles portent des bas à jour, des pantalons de dentelle extraordinairement ouvragés. Leur robe est garnie de fleurettes. Une grande ceinture moirée complète ces élégances. Ah ! j’oubliais les papillotes, impeccables.

Rien de particulier à dire des petits garçons, si ce n’est une casquette de forme souvent curieuse et, comme le chapeau melon de leur papa, taillée en marbre blanc du plus beau grain.

Je me le reproche un peu, mais nous avons bien ri.

La police est faite à Gênes par des chefs de gare français en grande tenue.

On les choisit parmi les plus beaux hommes de la corporation et, pour seule arme, on leur remet une longue canne à pommeau d’argent.

Le dimanche, la casquette de ces hommes d’élite est remplacée par un chapeau haut de forme, un chapeau sous la stupeur duquel je resterai longtemps encore.

Imaginez-vous un cylindre de peau de lapin enfermé dans une armature de cuir bouilli.

Il entre dans ce curieux couvre-chef d’autres substances mais je n’ai pas eu le loisir d’en percevoir le détail.

Très courtois, très complaisants, les sergots génois.

Un monsieur américain vient de me raconter une bien amusante aventure de Mark Twain à Gênes.

Le célèbre humoriste, en compagnie de quelques compatriotes, visitait l’Italie.

Arrivés à Gênes, ils tombèrent sur un guide extraordinairement prolixe, d’un enthousiasme débordant et communicatif.

Mark Twain et ses amis s’amusaient fort à ne pas partager la conviction du pauvre homme et, au contraire, à juger piteux les plus beaux points de vue, les plus merveilleux objets d’art qu’il leur désignait.

Un jour, le guide crut avoir trouvé l’objet qui toucherait le cœur de ses clients américains.

Exhibant d’une vitrine un précieux parchemin, la voix tremblante d’une émotion contenue :

— Messieurs, dit-il, un autographe de Christophe Colomb.

— De… qui ? fait froidement Twain.

— De Christophe Colomb.

— Christophe… comment ?

— Christophe Colomb.

— Qui est-ce ça, Christophe Colomb ?

— Mais, messieurs, Christophe Colomb ! celui qui a découvert l’Amérique.

Mark Twain haussa les épaules.

— Découvert l’Amérique ? Quelqu’un a découvert l’Amérique ?… Qu’est-ce que c’est encore que cette vieille légende italienne ?

— Mais, monsieur, ce n’est pas une légende, c’est de l’histoire.

Twain se retourna vers ses compatriotes :

— Est-ce que vous avez jamais entendu parler d’un Italien qui aurait découvert l’Amérique ?

Et chacun de répondre gravement :

— Jamais nous n’avons entendu rien dire de tel, même par de vieilles nourrices.

— Vous voyez bien, mon cher guide, reprend Twain, que vous êtes mal renseigné. Mes amis et moi, nous sommes Américains et si quelqu’un avait découvert l’Amérique, nous le saurions.

Le pauvre homme s’épongeait. Twain poursuivit :

— Et alors, vous dites que ce parchemin est un autographe de cet individu… Comment l’appelez-vous ?

— Christophe Colomb.

— Christophe Colomb… écrit de sa main ?

— De sa propre main.

— Quel âge avait ce monsieur quand il écrivit ces lignes ?

— Une trentaine d’années, environ.

Un grand éclat de rire secoua Mark Twain et ses amis.

— Trente ans, cet homme avait trente ans quand il écrivit cette page !… Mais, mon cher monsieur, quand vous viendrez en Amérique, je vous montrerai des cahiers d’école écrits par des gamins de sept ou huit ans, beaucoup plus lisibles que l’autographe de ce… Comment l’appelez-vous ?

— Christophe Colomb.

— De ce Christophe Colomb !… Et jamais on n’a eu l’idée de mettre ces cahiers dans des vitrines et d’en étonner les étrangers qui viennent visiter nos villes.

En wagon.

Deux couples bourgeois, rentiers français ou commerçants retirés des affaires, échangent leurs impressions sur l’Italie.

Les messieurs :

— Moi, je ne consentirai jamais à prendre au sérieux un peuple qui a des billets de banque de toutes les paroisses.

— Ça n’inspire pas beaucoup de confiance en effet.

— Et cette façon de s’exprimer ! La petite vitesse, par exemple, savez-vous comment chez eux on appelle la petite vitesse ?

— Non.

— Ils disent : piccola velocità !

— Vous avez raison, ce sont des farceurs.

Les dames :

— Et le pape, madame, avez-vous vu le pape ?

— Oui, madame, nous l’avons vu à la messe de la chapelle Sixtine.

— Et comment l’avez-vous trouvé ?

— C’est un homme très âgé, madame, mais qui a encore beaucoup de cachet.


VENISE


Oh ! l’humeur vagabonde des nègres !
Voici maintenant que je suis à Venise !



· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La première chose qui frappe l’odorat du voyageur arrivant à Venise, c’est l’absence totale de parfum de crottin de cheval.

Cette particularité, assez bizarre en apparence, s’explique d’elle-même dès qu’on s’aperçoit, par la pratique, que les seules modes de locomotion et de véhiculage à Venise sont le footing et le gondoling, si j’ose ainsi m’exprimer.

Aussi, dans les journaux vénitiens, n’hésite-t-on pas à confier la rubrique des accidents de voiture à de vieux reporters pour qui cette occupation constitue une sorte de sinécure, maigrement rétribuée d’ailleurs.

La première chose qui frappe l’ouïe du voyageur arrivant à Venise, c’est le remplacement du bruit de cornes et de grelots cyclistes par les mélancoliques clameurs des gondoliers. (Même raison que plus haut.) Le pittoresque ne fait qu’y gagner.

La première chose qui frappe le tact du voyageur arrivant à Venise, c’est celui du directeur du Grand-Hôtel (l’excellent M. Merli) qui se met en quatre pour m’offrir une chambre donnant sur le canal et de laquelle on découvre un panorama que MM. les administrateurs du Grand-Hôtel de Paris auraient beaucoup de peine à offrir, malgré toute leur bonne volonté, à leur riche clientèle.

La première chose qui frappe le goût du voyageur arrivant à Venise, c’est une exquise glace tutti frutti dégustée sur l’une des mille petites tables du célèbre et antique café Florian.

La première chose qui frappe l’œil du voyageur arrivant à Venise, c’est le spectacle de l’ami Isnardon, l’excellent baryton de l’Opéra-Comique, et de sa charmante jeune femme, distribuant sans compter du blé de Turquie aux pigeons de la place Saint-Marc.

On cause et je m’instruis.

Pauvre Italie ! en dépit de ton unité conquise au prix de tant de sang (et en particulier du nôtre), seras-tu donc toujours la terre classique des dissensions intestines ?

Des villes, jadis, se combattaient durant des siècles, non sans acharnement.

Des familles rivales empêchaient de se marier entre eux leurs pauvres enfants qui s’aimaient bien, pourtant, et de ce fait beaucoup de jeunes filles en étaient réduites à finir leurs jours dans les étangs voisins[9].

Des universités, aussi, ne pouvaient se sentir : Galvani travaillait pour embêter Volta ; mais ces luttes-là, messieurs, étaient des luttes fécondes et faisaient faire à la science un de ces pas que l’humanité ne saurait oublier sans ingratitude.

La concurrence italienne d’aujourd’hui n’a pas cette ampleur (vive l’Ampleur !), mais tout de même elle est intéressante.

Il existe à Milan deux éditeurs de musique, deux grands éditeurs. Désignons-les par de discrètes initiales : signor Ricordi et signor Sonzogno.

Chacune de ces maisons est tout un monde, un monde de musiciens, de librettistes, d’artistes, d’impresarii, etc.

Dire que la plus franche cordialité règne entre ces deux groupes serait offenser la vérité.

C’est à qui fera à l’autre la meilleure blague.

Ainsi, M. Ricordi apprenant un jour que M. Leoncavallo, l’auteur si populaire des Pagliacci et qui s’édite chez M. Sonzogno, travaillait à une Bohème tirée de Murger, en commanda immédiatement une autre à son compositeur favori M. Puccini.

Ce dernier se mit à l’ouvrage avec une furia italiana considérable ; de mauvaises langues prétendent même que, pour en avoir plutôt fini, il se fit donner un coup de main par les camarades. (Moi, je ne le crois pas.)

Bref, sa Bohème à lui, Puccini, fut écrite, répétée et jouée dans toute l’Italie en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

Sans autrement s’effarer de cette trombe, mon Leoncavallo achevait tranquillement sa petite Bohème à lui, et c’est elle qu’on représentait, l’autre soir, dans ce merveilleux théâtre de la Fenice, à Venise.

J’ai assisté à bien des triomphes, mais je n’ai jamais rien vu de pareil.

L’enthousiasme, d’ailleurs, se panachait, pour les Français présents, d’un comique irrésistible.

Suivant en cela l’usage italien, le maestro Leoncavallo, dans la coulisse, tout prêt à accourir au premier appel (prononcez rappel), sortait, tel un diable d’une boîte, tantôt de la salle de billard du café Momus, tantôt de la loge de concierge du deuxième acte, tantôt d’ailleurs.

Notez qu’il y eut, au cours de cette représentation, une vingtaine de rappels, sans compter les sept ou huit de la fin.

Isnardon, la joie de cette pièce, a composé un Schaunard extraordinaire. Si, du haut du ciel, sa demeure dernière, le bon Murger n’est pas content, c’est qu’il est bigrement difficile.

Le revers de la médaille d’un si gros succès, c’est l’obsession de tous les airs immédiatement gravés dans la mémoire des Vénitiens.

On ne peut plus faire un pas sans entendre fredonner un fragment de la Bohème, surtout les couplets, ravissants heureusement, de Mimi Pinson :


Mimi Pinson, la biondinetta,
La biondinetta.


Les gens d’ici prononcent : Mimi Pinn-sonn, ce qui ajoute beaucoup de pittoresque à la chose.

Bref un succès qui n’est pas dans une musette… ni, d’ailleurs, dans une Mimi Pinson.

La cour d’une maison que j’habitais autrefois était régulièrement, chaque dimanche matin, visitée par un homme âgé qui, s’accompagnant d’une guitare aphone et mal accordée, chantait — de quel organe ! — une vieille romance dont le refrain commençait par ces mots :


Ah ! que Venise est belle !


Ce vieillard chantait faux, mais il disait juste.

Impossible, en effet, de rêver quelque chose de plus beau que cette Venise adorable et superbe !

Jusqu’à présent, je m’étais toujours farouchement refusé à croire à l’existence réelle et géographique de Venise.

Maman m’avait si souvent endormi, tout petit, avec le Chant des gondoliers, j’en avais tant lu dans les romans, tant entendu dans les opéras, tant contemplé sur les dessus de boîte en nacre que Venise demeurait pour moi cité de songe.

Ce n’est qu’à la gare même et devant un employé de l’octroi (habiter Venise et être employé de l’octroi !) que mes convictions s’ébranlèrent un peu.

Et quand un facchino eut embarqué mon bagage dans une gondole et que j’y fus installé moi-même, avec pas plus de fantaisie qu’on n’en met à monter en fiacre, alors seulement je consentis à faire entrer Venise dans le domaine de la réalité.

Mais quelle réalité ! Et que de rêves gagneraient à ressembler à ces contingences, comme dit Bauër !…

… Non seulement Venise existe, mais elle est habitée, pas uniquement par des peintres et des Cook’s touristes, mais encore par de vrais Vénitiens et des Vénitiennes authentiques, ces dernières plus jolies que nul ne saurait se l’imaginer et portant encore, en grande quantité, des chevelures de ce blond particulier qu’affectionnait notre regretté Titien.

… Contrairement à une croyance généralement répandue, le Français, pour peu qu’il prenne la précaution de ne point venir au moment des événements d’Aiguesmortes, est cordialement reçu en Italie.

Ainsi, moi qui vous parle, depuis huit jours que je suis à Venise, je compte déjà une foule d’amis, entre autres un brave garçon qu’on surnommait Molto Naso et qu’on appelle maintenant Nib de Blair pour me faire plaisir.

L’hostilité franco-italienne se montre surtout dans de petits détails sans importance et plutôt gais, comme, par exemple, le placement de la lettre h dans les mots.

Les Italiens emploient l’h autant que nous, mais jamais vous n’arriverez à les persuader de placer cette lettre dans les mêmes mots que nous.

Ainsi nous écrivons : chocolat ; eux écrivent : ciocolatto.

Par contre, ils écrivent chilogrammo quand nous mettons kilogramme.

Plus fort ! dans le mot hygiénique, nous plaçons l’h en tête du mot ; eux, presque à la fin : igieniche.

Ce sont là menues taquineries auxquelles on aurait bien tort de s’arrêter. Un petit travail de tassement remettra tout en place et bientôt, j’espère, nous marcherons tous, les Latins, la main dans la main.

Nous plaisantons volontiers les Anglais qui voyagent chez nous, mais j’ai bien peur que les étrangers, ceux qui jugent la France d’après certains échantillons de touristes français, n’aient pas de notre intellectualité une bien flatteuse opinion.

On n’a pas idée de la gourderie de quelques-uns de ces êtres, de leur incompréhension hermétique, mais universelle, et de la stupidité agaçante de cet éternel ricanement devant les plus belles choses.

Ce travers des Français en balade s’aggrave du besoin de parler assez haut pour que pas un voisin ne perde un mot.

Et dans cet immense joyau qui s’appelle la cour du Palais ducal, on entend un gros monsieur qui dit à sa femme :

— Fallait-il que ces gens aient du temps à perdre !

— Du temps… et de l’argent, complète la femelle en haussant les épaules.

On voudra bien excuser la légère — mais si légitime ! — stupeur que je ressentis en apercevant, hier soir, cette inscription placée au-dessus d’une porte dans la gare de Venise, où j’attendais mon ami Maurice Donnay :


Merci celeri.


Me croira qui veut, mais cet hommage public rendu à un simple végétal me toucha plus que bien des manifestations imposantes.

L’origine de ce culte m’échappe. Sans doute le céleri a-t-il sauvé des populations entières au cours de cruelles épidémies, ou bien ne faut-il voir dans ce curieux fanatisme qu’un vieux restant de la superstition païenne.

À moins — je donne cette explication pour ce qu’elle vaut — que les fameuses oies qui sauvèrent le Capitole n’aient dû leur extrême vigilance qu’à une nourriture où le céleri entrait pour une large part.

N’importe ! il est touchant de voir toute une puissante nation comme l’Italie rendre d’aussi éclatants hommages à un humble légume.

… Si les Italiens ont la reconnaissance solide, ils n’oublient pas non plus leurs petites rancunes.

Ainsi il y a une station, un peu avant Modane, qui s’appelle Salbertrand.

Je ne doute pas une minute que cette bourgade n’ait été baptisée ainsi en souvenir de mauvaises plaisanteries qu’y aurait perpétrées l’éminent ingénieur Maurice Bertrand, au temps jadis qu’il était si peu sérieux.

J’ai la nostalgie du cheval.

Non pas que je sois un fervent écuyer, mais voici dix grands jours que je n’aperçus l’ombre du plus pâle canasson !

J’en excepte, bien entendu, les quatre chevaux du portique de l’église Saint-Marc, lesquels, entre nous, se trouvent là un peu comme des chevaux… sur la soupe, dirait Willy.

Enfin, ça fait toujours mieux que des bicyclettes.

On m’assure qu’afin de conserver à Venise un caractère tout à fait romantique, des jeunes gens de la ville touchent un petit traitement du municipe pour avoir des têtes de l’époque et faire de l’œil aux dames anglo-saxonnes.

Il arrive parfois que ce chiqué est couronné d’un rapide succès.

On m’a même cité un récent et millionnaire mariage accompli dans ces conditions.

Il y a dans l’hôtel une jeune fille qui commence à la trouver mauvaise.

Débarquée ici depuis huit jours avec son père, elle n’a pas encore pu mettre le pied dehors.

Son brave homme de papa, enchanté d’avoir une chambre dont les fenêtres donnent sur le Grand Canal, s’est immédiatement procuré un attirail de pêcheur à la ligne et, depuis ce moment, c’est à peine si on peut le décider à descendre pour prendre ses repas.

Pauvre jeune fille !

Dimanche matin.

Arrivés depuis hier soir, un monsieur et une dame, bons petits bourgeois parisiens, devisent en se promenant par les rues.

— C’est épatant, remarque la dame, comme on est dévot à Venise !

— À quoi vois-tu cela ?

— Eh bien ! tous ces gens qui vont à l’église ou qui en reviennent avec leur livre de messe à la main.

— Espèce de gourde, tu ne vois donc pas que. ce sont des Anglais avec leur Baedeker !

Dans mon ignorance de la langue italienne, je me suis livré, hier, aux plaisanteries les plus niaises sur cette inscription : Merci celeri qu’on rencontre dans beaucoup de gares de ce pays.

Réduisons l’incident à ses justes dimensions :

Merci celeri signifie Marchandises en grande vitesse et rien de plus.

Voilà ce que c’est que de causer sans savoir.

Les Vénitiens sont très fiers de leur ville, ce en quoi je les approuve ; mais leur culte arrive à tomber dans le domaine du particularisme.

Exemple, ce bout de dialogue entre moi et un jeune Vénète qui nous accompagne quelquefois :

— Quelle est cette église ?

— San Moisè.

— Jolie ?

Oh non ! elle est vilaine… Elle est autant ridicoule que toutes les celles-là qu’il est à Rome.

Le roi de Siam vient d’arriver à Venise dans son propre yacht. S. A. R. le duc de Gênes est allé au-devant de lui, également dans son propre yacht.

Des deux côtés, on a tiré des coups de canon sans compter ; ah ! on voit bien que ce ne sont pas ces messieurs qui paient la poudre.

Pour comble de plaisir, un grand croiseur américain qui se trouve là, le Minneapolis, s’est mis de la partie et a tiré autant de coups de canon, à lui tout seul, que les deux réunis.

Les pauvres pigeons de Saint-Marc, complètement abrutis, tournoyaient dans un vol de démence.

À propos des pigeons de Saint-Marc, j’ai tenu à m’assurer par moi-même qu’elle était vraie la légende qui dit ces volatiles inviolables et sacrés pour tout Vénitien.

Jamais, dit-on, fût-ce aux temps de siège et de famine, un pigeon ne connut, à Venise, les affres de la moindre casserole.

C’est vrai.

Mon expérience consiste en une poignée de petits pois jetée sur les dalles en guise de maïs.

Un peu étonnés d’abord de cette alimentation nouvelle, les gracieux volatiles se gorgèrent bientôt de mes piselli, sans manifester la plus petite horreur personnelle ou atavique.

Essayez ce sport en France, et vous verrez le lamentable tire d’aile.

Le roi de Siam s’appelle Chulalongkorn. Âgé d’une quarantaine d’années, il porte toute sa barbe et ses cheveux taillés à l’européenne.

C’est un garçon fort mal élevé qui, au théâtre, parle haut pendant qu’on chante et rit très fort aux moments les plus pathétiques.

À plusieurs reprises, le public n’a pas craint d’exprimer son mécontentement par des Chut ! répétés.

S. M. Chulalongkorn, d’un air courroucé, fronça les sourcils et S. A. R. le duc de Gênes, qui l’accompaguait, semblait en éprouver une très vive.

Pendant un entr’acte, Donnay et moi nous avons fait connaissance d’un grand personnage de la suite du roi.

Ce noble Siamois parle assez couramment français, mais avec un fort accent belge.

Ne croyez pas que je ris ; c’est la pure vérité.

Le fait est d’autant moins invraisemblable qu’à Bangkok, paraît-il, ce sont les Belges qui détiennent toute suprématie.

On affirme même que nos excellents voisins profitent de leurs avantages pour exciter la cour de Siam contre l’Europe en général et la France en particulier.

Ce n’est pas moi qui leur donnerai tort, car, à leur place, j’en ferais autant.

Entendu ce colloque entre touristes bien parisiens :

— Alors, vous partez ?

— Mais oui… Nous sommes ici depuis quatre jours, c’est plus qu’il n’en faut pour tout voir (sic).

— Vous vous êtes bien amusés ?

— Oh ! ça, non ! Je trouve Venise d’un triste !

— Vraiment ?

— Oui… on a tout le temps l’air de se promener dans des inondations.

Passé quarante-huit heures à Chioggia, île antique et délicieuse de laquelle on rayonne en barque vers mille îlots voisins des plus curieux.

Entièrement ruiné par une excessive diffusion de petits sous distribués à tous les bambini et à toutes les piccole des pêcheurs de l’Adriatique.

Rentré à Venise par un coucher de soleil à rendre fou d’attendrissement le plus barbare.

Oh ! ces voiles orange ! Je commence à m’expliquer comment le père Ziem a vu ce pays.

Petite scène de la vie de touriste.

Ils sont trois, attablés dans une salle du café Florian : le père, la mère et un grand dadais d’une quinzaine d’années.

Ils font leur correspondance.

Le père écrit et dicte en même temps, les deux autres transcrivent docilement.

Le fils écrit à mon cher bon papa et la mère à chère madame et amie, le monsieur à je ne sais qui.

C’est le même texte qui sert pour ces trois différents destinataires.

Ne se fiant pas à ses seuls souvenirs, l’homme s’aide entre temps d’un petit guide idiot qui s’appelle : Une Semaine à Venise.

À un moment, il dicte :

Hier, nous avons été voir les vieilles procuraties.

La dame lève la tête vivement :

— Les vieilles… quoi ?

— Les vieilles procuraties.

— Qu’est-ce que c’est que ces horreurs-là ?

L’homme lui lit le passage du guide où il est expliqué que les vieilles procuraties sont les anciennes demeures des procurateurs.

Mais la dame ne veut rien savoir.

— Jamais je n’écrirai ça !

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas, mais vieilles procuraties, ça sonne si mal ce mot-là !

Va donc, eh ! vieille procuratie !

On a occasion de rencontrer en voyage des types bien extraordinaires.

Il y avait ces jours-ci, au Grand-Hôtel, un monsieur et une dame d’un certain âge et d’une évidente respectabilité.

Ces deux bonnes gens voyagent avec deux draps de lit, leurs taies d’oreiller, leurs serviettes de toilette et de table.

Ils ne se nourrissent que d’œufs à la coque et de viande grillée. Et encore, le morceau de viande, ils ne le mangent qu’après avoir rejeté les parties extérieures qui auraient pu être souillées par un contact.

En se mettant à table, ils essuient assiettes, verres, couverts, etc., avec des feuilles d’un papier japonais préalablement aseptisé, et qui ne les quitte jamais.

Et il faut les voir frotter tout leur petit matériel !

Et avec cela, un mutisme rigoureux, continu, farouche.

Ce monsieur et cette dame mangent sans desserrer les dents ! (C’est une manière de dire, bien entendu).

Je comprends à la rigueur l’exagération de ces précautions hygiéniques, mais pourquoi ce silence absolu ?

Donnay m’offre cette explication, assez ingénieuse, ma foi :

— Ces gens-là ne parlent pas parce qu’il leur dégoûte d’employer des mots qui onl servi à d’autres sans pouvoir les essuyer avec un petit morceau de papier.

Il y a tout de même des gens bizarres dans la vie !

Le soir, avant dîner, des fois, nous allons au Lido.

Non pas que ce soit joli, joli, car ce serait plutôt décevant et contradictoire avec la vieille idée romanesque qu’on s’en fait volontiers ; mais la mer y est fort belle et le casino joyeux.

Et puis, on y voit des chevaux !

Cinq chevaux : quatre au service du petit train qui traverse l’île et sa largeur, de la largeur de l’Adriatique.

Le cinquième, évidemment sorti des écuries de l’Apocalypse, s’adonne à la remorque d’un stupéfiant véhicule, curieux spécimen de la carrosserie du xviie siècle.

Les bébés vénitiens contemplent ces coursiers de l’air ahuri que prennent les tout petits de France à la première vue d’un ornithorynque.

Ce Lido s’émaille de mille guinguettes fertiles en prospectus bizarres.

L’une, entre autres, au Lion de saint Marc, arbore ces lignes dont je respecte l’orthographe :

« Fort récomandable à M. les Étrangers e Citoyens.

« Toute sorte de crustacés.

« Bierre de Vienne.

« Vins relatifs ».

Vins relatifs !

Nous ne sommes pas entrés.

Une bien jolie phrase cueillie dans le Baedeker :

Quand la gondole aborde, on voit s’approcher un officieux avec une gaffe au moyen de laquelle il facilite le débarquement. On ne lui doit rien, mais il est déjà content avec deux ou trois centimes. (Sic.)

La Gaffe de l’officieux ! un joli titre pour un petit acte. Le faisons-nous ?

Touristes.

Nous côtoyons fréquemment, dans les églises et les musées, une copieuse famille composée, par moitiés à peu près égales, de gens de Paris et d’habitants de Chartres.

Ces amateurs mettent à leurs visites une conscience étonnamment scrupuleuse.

Quand ils s’aperçoivent qu’ils ont oublié un tabernacle ou une Descente de croix, ils retraversent le monument entier.

Un Titien les fit pâmer.

Par contre, Tiepolo ne sut point conquérir leurs suffrages.

— En voilà un, disent-ils, qui ne s’est pas ruiné en couleurs !

Une courte conversation, hier soir, à l’hôtel, nous révéla que dans cette artistique famille les Parisiens n’avaient jamais fichu les pieds au Louvre et que ceux de Chartres ne se souvenaient pas d’avoir jeté sur leur cathédrale un regard de plus de trois secondes.

Appréciation d’une dame de Rouen :

— Venise, en somme, c’est Pont-Audemer en plus grand.

Le plus comique, c’est qu’il y a un peu de ça.

Et maintenant, adieu les gondoles, au revoir plutôt, car on reviendra, ô Venise enchanteresse, si belle qu’on oublie les Anglais mal élevés, les Allemands grossiers et les Français idiots qui l’obstruent !



  1. Asaucie, opération qui consiste à débarrasser intégralement un récipient de la sauce qui en souillait la paroi interne. (Note de l’auteur).
  2. Gens qui stationnent sur la plage. (Note de l’auteur.)
  3. Surnom populaire de la maison d’arrêt de Pont-l’Évêque.
  4. Rigoureusement exact d’ailleurs. Notre savant autrichien aurait trouvé le moyen de corriger certaines imperfections de la forme humaine en injectant tout bonnement, entre cuir et chair, plus ou moins de vaseline selon cavités à combler ou rotondités à conquérir.
    La vaseline pure étant corps neutre et imputrescible, son introduction dans l’organisme humain n’offre aucun danger pour la santé de la personne ainsi retapée dans son esthétique.
  5. J’en ai même entendu un, l’autre jour, qui disait : « Quand on veut suer, le meilleur moyen, c’est encore de lire les chroniques du père Sarcey. » Celui-là, quand je le réinviterai, il fera chaud, assez chaud pour suer sans lire les chroniques du père Sarcey.
    F. S.
  6. Il faut plaindre et non railler les pauvres garçons qui ont de telles amantes. Moi, j’ai une petite bonne amie douce comme la peluche et faisant toutes choses à ma volonté. Si ces lignes lui tombent sous les yeux, qu’elle reçoive ici l’hommage de mes plus ardentes tendresses. D’ailleurs, je compte lui écrire ce soir ou demain.
  7. Le caractère de M. Alphonse Allais est tout entier dans cette phrase. (Note de l’auteur.)
  8. Vermicelli, célèbre peintre italien qui florissait à Gennevilliers vers la fin du xixe siècle.
  9. Je confonds Ophélie avec Juliette. (Note de l’auteur).