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À l’œil/Turin

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À l’œilFlammarion (p. 215-221).
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TURIN


Toutes les femmes d’Issoudun
sont rousses et acariâtres.

(Un Anglais du temps de Charles X.)


Les personnes qui aiment beaucoup les arcades n’ont qu’à prendre à 8 h. 55 le train qui part de la gare de Lyon pour l’Italie. Pour peu que ces personnes veuillent bien se donner la peine de descendre à Turin vers 2 h. 20 (heure de l’Europe centrale), elles seront amplement satisfaites.

Il y a tant d’arcades à Turin que tout d’abord on ne distingue pas la ville : on ne voit que des arcades, puis encore des arcades et finalement des arcades.

Ah ! les Arcades ambo du vieux poète ont fait des progrès, depuis !

On m’avait dit :

— Ne vous arrêtez pas à Turin, c’est une ville froide, morose et bâtie en damier.

Bâtie en damier, elle l’est et je ne commettrai pas l’enfantillage de le nier.

Mais morose et froide, oh ! que nenni ! Il est vrai que je suis arrivé en plein mardi gras.

Un bon quart de la population avait arboré des costumes bariolés et manifestait par mille cris ou gambades une allégresse de bon aloi.

Les Français qui, sans raffoler outre mesure des arcades, aimeraient simplement les mollets des dames peuvent également prendre le train indiqué plus haut. Ils n’ont qu’à faire coïncider leur voyage avec un jour de mascarade.

Une grande partie des jeunes filles et jeunes femmes de Turin qui se déguisent ces jours-là adopte un costume de bébé composé d’une flottante blouse laquelle, parfois, ne descend même pas jusqu’au jarret.

Le mollet des jeunes Turinoises se moule, fin, souple, impeccable, en des bien tirés bas noirs.

Joli spectacle pour rincer l’œil d’un amateur.

Et tout cela d’une bonne gaieté sincère, chatoyante, jamais agressive ; pas de confettis, pas de serpentins.

Le lendemain matin, au petit jour de ma chambre, j’entendais encore des groupes de masques qui passaient, chantant des chœurs.

Et ils les chantaient très bien, leurs chœurs, avec des voix heureusement timbrées, un vif sentiment des nuances et un ensemble parfait.

L’Italien, d’ailleurs, est un peuple si musical qu’au lieu de dire vingt sous comme chez nous, il dit une lire. Pour quarante sous, il dit deux lires, et ainsi de suite.

Ajoutons que ces lires se présentent presque toujours sous la forme d’un petit billet de banque, souvent maculé par l’usage.

Mince de fafiot ! diraient les jeunes gentlemen de La Villette habitués au linvé d’argent.

Une des choses qui m’aient le plus frappé dans les rues de Turin, c’est la totale absence de chiens et de trottoirs.

En réfléchissant beaucoup, j’ai cru deviner qu’on avait supprimé les chiens par terreur de l’hydrophobie.

Quant à l’inexistence des trottoirs, serait-ce par une mesure radicale des pères Lapudeur piémontais qui, ne pouvant faire disparaître, en leur ville, la galanterie dite « de trottoir », auraient purement et simplement rasé ce théâtre habituel des sollicitations impudiques ?

Ce que notre grand Darwin définissait : Abolir l’organe en supprimant le milieu.

Contrairement à une vieille croyance populaire qui veut qu’on ne trouve pas de haricots à Soissons, ni, à Caen, de tripes à la mode de Caen, on rencontre, à Turin, d’excellent vermout de Turin. On le prend soit pur, soit additionné d’eau de Seltz.

Le prix en varie, selon les établissements, de 15 à 30 centimes.

On peut également se procurer dans les cafés de Turin des glaces (gelati) exquises et fort peu coûteuses.

Je viens de parler des cafés de Turin ; ils existent en fort petit nombre.

Par contre, la quantité des libraires est incalculable.

Aux devantures, beaucoup de livres français, notamment les derniers parus : le Jardin de Napoléon, l’Orme secret, l’Année du Mail, l’Invitation de Clarisse, etc.

Au théâtre aussi, le génie français se manifeste !

Le soir du mardi gras, on jouait Champignol, intitulé sur l’affiche :


Champignol suo malgrado,
Commedia brillantissima in tre atti.


Je suis entré voir le deuxième acte de cette pièce qui retrouve à Turin son succès de partout.

Dans cette joie du public — je donne ce détail pour calmer la grande et légitime susceptibilité de mon ami Georges d’Esparbès — dans cette joie du public, dis-je, je n’ai cru rien démêler qui fût discourtois pour notre vaillante armée française.

Le musée de pointure s’appelle ici pinacothèque ce qui ne l’empêche pas de receler une foule d’excellents tableaux appartenant aux meilleures écoles de tous les pays.

Je voudrais bien vous en toucher quelques mots ; mais je n’ai, par malheur, pour vous en parler dignement, ni le talent si informé de Geffroy, ni le savoureux pittoresque de Jean Lorrain.

Et puis, peut-être que ça vous raserait.

Tout le monde, ici, parle et comprend le français ; mais quelle étrange façon de l’écrire ! surtout les noms propres.

Imaginez-vous que la municipalité de Turin a eu l’idée, pour honorer notre grand Lugné-Poe, directeur de l’Œuvre, de donner son nom à une rue, pensée touchante.

Oui, mais savez-vous comment on écrivit le nom du hardi imprésario qui se couvrit de gloire en jouant les quatre Ubu roi (car ils sont quatre, en comptant Ubu de Laforêt), le savez-vous ?

Allez à Turin, et contemplez-moi ces plaques :

Via Lungo Po.

Lungo Po au lieu de Lugné-Poe !

Le plus curieux, c’est que…

Un de mes confrères de la presse turinoise, qui lit par-dessus mon épaule, m’avise d’une erreur :

Lungo Po n’a aucun rapport avec votre Lugné-Poe ! Ces deux mots signifient le long du Pô.

Mettons que je n’ai rien dit.

Ceux de mes lecteurs qui auraient un petit séjour à effectuer à Turin peuvent hardiment s’adresser à moi.

Je ne me charge pas de leur désigner un excellent hôtel mais je me charge de leur garantir une bien déplorable auberge. (Joindre un timbre pour la réponse.)