À l’œuvre et à l’épreuve/19

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Pruneau & Kirouac (p. 119-125).


XIX

FEUILLETS DÉTACHÉS


« Voilà trois semaines que Charles nous a quittés : trois semaines qu’il est au noviciat des Jésuites. Il est parti seul avec son père, de grand matin, sans faire d’adieux.

Sur sa table, il y avait deux lettres, l’une pour sa mère, l’autre pour moi.

« Mon amie, ma très chère sœur, dit-il, soyez bénie. Mon père ne m’a pas caché ce que je vous dois. Consolez-le, Gisèle, consolez ma pauvre mère. Et, je vous en prie, pas d’abattement, pas de tristesse. Le cœur en haut. La vie est si peu de chose.

Je prierai pour vous jusqu’à la dernière heure de mon dernier jour ».

Oui, Charles, prie pour moi sans cesse. J’en ai besoin.

Maintenant, je suis plus forte, je ne pleure plus continuellement. Mais, est-ce parce que je me suis reportée trop souvent à une heure inoubliable ? est-ce parce qu’avec un cœur débordant de vie, il faut habiter un monde vide ? Je ne sais. Mais ces accents si éperdus et si tristes de la mer sur la grève déserte, il me semble souvent les entendre encore… je me surprends les écoutant partout.

Cet étrange effet du sentiment habituel m’inquiète un peu. Je vais tâcher d’écrire souvent. Écrire me calme, me fait du bien. La musique a plutôt l’effet contraire.

Dieu ! mon Dieu ! c’est donc vrai qu’il est parti ! qu’il ne reviendra plus dans cette maison où tout le rappelle, où tout me parle de lui.

Ô souvenirs poignants et chers ! Ah ! si je pouvais m’abîmer dans mes regrets, j’en mourrais peut-être. Mais il m’a dit : Consolez mes parents… Et ce qu’il m’a demandé, je veux le faire.

Je leur donnerai ma vie pour l’amour de lui. Je la leur donnerai jour par jour, heure par heure, minute par minute.

Sa mère est écrasée. Elle si vive, si active passe les journées entières à pleurer. Je suis forcée de m’occuper de bien des choses. Et s’occuper des détails ordinaires de la vie, quand on n’attend plus rien, quand on n’espère plus rien, quand on est dans un abîme de vide et de néant, c’est bien douloureux.

Chaque matin, après ma prière, je relis sa lettre et je demande à Dieu du courage. »

« Aujourd’hui, pour la première fois, je suis entrée dans sa chambre, dont je veux faire un sanctuaire, où je veux retrouver les parfums de sa prière.

Mes larmes, taries depuis quelques jours, ont recommencé à couler.

J’ai été m’asseoir sur le balcon, à sa place préférée, et j’y suis restée longtemps. Le jardin est déjà bien dépouillé. Il y a plus de feuilles sur le sol qu’aux arbres. Où est allé le printemps, pensais-je ?

Ah ! si je pouvais croire, vraiment croire, que ce qui passe n’est rien, comme Charles me l’a dit souvent !

Un peu fortifiée par ces pensées, je suis retournée dans sa chambre. Tout y est comme lorsqu’il l’a quittée.

Le dernier bouquet que j’ai fait pour lui était tout fané sur sa table. L’encre avait séché dans l’écritoire resté ouvert sur son pupitre ; quelques feuilles de papier étaient éparses. Ce papier — pareil à celui de ses lettres — était froissé et comme taché de gouttes d’eau séchées. J’ai pensé qu’il avait pleuré, le front appuyé sur son pupitre.

Un vif rayon de soleil illuminait la belle tête de saint Ignace contemplant le ciel.

Ce tableau que Charles aimait tant, je l’ai bien regardé.

Cette divine attraction, cette nostalgie céleste reste un mystère profond pour mon cœur dévoré de regrets. « Si je pouvais donc croire… croire réellement que la vie n’est rien ».

« Sa mère m’a proposé de l’aller voir.

Je n’ai pas refusé ce déchirant bonheur et nous sommes parties. C’était la première fois que j’entrais chez les Jésuites.

J’avais bien ramassé toutes mes forces pour l’entrevue ; mais, dans le parloir, ma fermeté m’a tout à coup abandonnée.

Je suis sortie, disant à sa mère que je reviendrais bientôt et, comme je ne pouvais guère pleurer dans la rue, je suis entrée dans l’église.

Il n’y avait personne. Dans le sanctuaire, deux novices, silencieux comme des ombres, étaient occupés à couvrir le maître autel d’ornements noirs.

La pensée de la mort me fit du bien. Je fis une bonne prière, puis je retournai au parloir.

Charles y était avec sa mère.

Quand j’ouvris la porte, il se leva vivement et vint à moi.

Il me prit la main et dit avec son air d’ange : Loué soit Jésus-Christ !… dites-le, Gisèle.

Je dis comme il voulait, et je ne sais quoi de doux et de fort se répandit dans mon cœur.

Nous nous assîmes tous les trois, à une petite table, dans un coin du parloir.

Il a un peu maigri et beaucoup pâli. Ses boucles blondes sont coupées. Le costume religieux lui va bien : et, je ne sais comment, en le regardant, je ne me sentais plus mortellement désolée. — Croyez-vous, dit-il, que je n’ai pas souffert, en vous quittant ?… Ah !… Jamais je n’ai ressenti un déchirement si terrible, une si poignante douleur.

Il parlait avec calme, mais ses paupières battaient souvent, sous l’effort qu’il faisait pour retenir ses larmes.

Nous causâmes : c’est-à-dire lui parla, car ni sa mère, ni moi, nous n’avions la force d’articuler une parole.

L’heure écoulée, il se leva aussitôt, embrassa sa mère avec des paroles de tendresse, fit le signe de la croix sur mon front, et disparut dans un sombre corridor où une lampe brûlait devant une image de Marie. »

« L’avoir revu m’a fait du bien ; et je trouve une sorte de douceur à me rappeler chacune de ses paroles, chacun de ses regards.

Ses manières avec moi n’ont plus rien de cette froideur, de cette réserve outrée, qui lui était devenue ordinaire dans les derniers temps.

Il m’aime et beaucoup, j’en suis sûre. Mais il m’aime de haut, à peu près comme les saints aiment dans le ciel. Sa pitié pour ma souffrance rappelle cette pitié tendre et sereine qu’on attribue aux bienheureux.

Il m’a dit de bien prier, que la prière me fortifierait, m’élèverait jusqu’à ces hauteurs, où l’on voit les choses terrestres sous leur vrai jour, sous leur aspect véritable.

Ah ! je voudrais avancer cette heure-là ! m’arracher au présent, oublier l’avenir qui m’attend !

Ah ! m’a-t-il dit encore, que de peines on s’épargnerait, si on restait toujours dans le vrai… si on voulait comprendre qu’on n’est pas sur la terre pour y être heureux.

Oui, je sais cela. Je comprends que la douleur est nécessaire ici-bas. Mais la joie l’est-elle moins ? À quoi servirait la pluie sans les chauds rayons du soleil ? et que peut-on espérer d’une vie de tristesse ?

Ma jeunesse, vieillie tout à coup, n’a plus d’espoir, et mon cœur défaille devant la vie qui m’est faite ; car c’est fini, à jamais fini pour moi, de tout ce qui s’appelle bonheur. Le plus difficile n’est pas de se décider au sacrifice, mais de le soutenir, de le renouveler. Je l’éprouve à chaque instant. Et lui ?

Lui a le feu céleste dont je ne suis pas digne de brûler. Il a aussi la volonté héroïque. Folle que j’étais d’espérer ! Ah ! maintenant je le sais. Si, un instant trahi par son cœur, il a failli se prendre au bonheur de la terre, il s’en humiliera toute sa vie ; et le souvenir de cette heure d’entraînement suprême n’est déjà plus pour lui qu’une cendre, une poussière qu’il jettera sur son sacrifice pour en ternir l’éclat. »