À la Brebis sans tache (recueil)/À la Brebis sans tache
« À LA BREBIS SANS TACHE »
I
Juliette se penchait à la fenêtre, pour dire au revoir au visiteur qui s’éloignait. Elle riait, agitait son mouchoir, faisait des signes.
Une voix à l’intérieur la rappela :
— Tu n’es pas folle ? Mme Dumollard va t’entendre !
Vivement elle rentra, encore souriante, ébouriffée, rougie par l’air vif du dehors.
— Eh bien ! quand Mme Dumollard m’entendrait ?
— Ah ! ce n’est pas comme il faut ; on ne doit pas attirer l’attention des voisins…
Le petit visage prit un air boudeur.
— Je ne m’occupe pas de nos voisins : qu’ils me laissent agir à ma guise.
— Voyons, Juju, viens ici.
Le mari l’attira gentiment, et la fit asseoir à côté de lui, comme s’il avait affaire à un enfant.
— Écoute-moi…
— Oh ! encore un sermon !
— Tu ne sais pas ce que c’est que la province.
Elle l’interrompit vivement :
— Comment ! je ne sais pas… Nous sommes mariés depuis sept ans, et nous habitons ce puits depuis que nous sommes mariés, et je ne sais pas !…
Il reprit patiemment :
— Tu ne le sais pas, je le répète. Moi, je suis fonctionnaire, professeur donc fonctionnaire, et toi, femme de fonctionnaire, tu te conduis comme une femme indépendante.
— Eh bien ! je ne fais pas de mal.
— Beaucoup trop légère…
— Quoi ? s’écria la petite femme indignée.
— Mettons gaie, là, gaie. Beaucoup trop gaie !
— Ah ! çà… tu ne vas pas me reprocher ma gaieté maintenant ? Gaie ! mais si je ne l’étais pas, comment vivre ici ?
— Merci pour le mari !
Impétueusement elle l’embrassa :
— Voyons, serin ! tu sais bien que je t’aime, que je te suivrais partout ! mais tu ne peux pas exiger que j’aime aussi les Dumollard et les Maillavoine, les Pichon, les Ledoux et le Président et…
Il l’interrompit :
— Si tu voulais consentir à te montrer plus calme, à ne pas t’emballer avec autant de frénésie… savoir t’ennuyer un peu…
Elle eut un bâillement de chaton.
— Apprendre à jouer au bridge, n’est-ce pas ?
— Oui, apprendre le bridge.
— Eh bien, non ! Laisse-moi donc avoir vingt-cinq ans. On dit que cela ne durera pas longtemps !
— Je sens, vois-tu, reprit le mari avec lassitude, que les gens de X…, qui ne me passionnent pas plus que toi, ne nous aiment guère. Pourquoi ? je l’ignore. Je suis né ici, j’ai voulu y revenir… Peut-être m’en veulent-ils de m’être marié au dehors ? Ils ne nous appellent jamais entre eux que « les Parisiens », terme péjoratif ; je l’ai appris par M. Rousselet, le professeur de seconde, qui le tenait d’un élève. — Il réfléchit…
— Et puis, aussi, tu as peu d’amies ; pourquoi ne pas te lier avec les jeunes femmes de la ville ?
— Des sucrées ! D’ailleurs, j’ai Marie !
— Marie n’est pas plus sérieuse que toi ; elle l’est même bien moins, au fond.
— Elle est du pays, Marie ! On ne peut lui reprocher son berceau. Elle est née Fortaz, c’est local, cela, je pense ?
— Je la trouve trop élégante, trop fardée…
— Comme toutes les femmes.
— Ce sont des gens riches, qui ne comprennent rien au travailleur que je suis…
— Tu t’inquiètes de beaucoup trop de choses. Vivons pour nous, ne songeons pas perpétuellement aux gens de la ville. Tu ne penses qu’à eux ! nous ne pouvons pas leur sacrifier notre caractère, nos goûts, nos amis…
— C’est que je pense à l’avenir, moi, mon petit, mon avancement me préoccupe… L’opinion de ceux qui nous entourent ici, crée une ambiance, favorable ou hostile, tu comprends ?
— En tout cas, dit Juliette, résolument, hochant la tête, ils ne peuvent rien dire sur moi, mon bichon ?
Elle le secoua en riant par le revers de son veston.
Abaissant son regard fatigué sur elle, il vit un visage si jeune, si frais, si pur, qu’il se tut soudain.
Leurs discussions finissaient souvent ainsi. Le mari renonçait à poursuivre. Après tout, si sa femme demeurait un enfant, devait-il s’en plaindre à l’extrême ? Il s’en rendait compte : dans la ville somnolente de X…, où le retenaient ses fonctions de professeur d’histoire au lycée, on l’admettait par nécessité, on ne l’adoptait pas. Juliette, élevée tendrement chez des parents parisiens, détonnait un peu à X…, non seulement par son allure fine et son petit nez en trompette, mais surtout par son caractère prime-sautier, son naturel, qu’aucune éducation, aucune remontrance ne parvenaient à brider. Ne pouvant rien reprocher à sa conduite, le chœur des notables prononçait : « On voit que Mme Paul Milon est une enfant gâtée ; elle dit tout ce qui lui passe par la tête, et ne se soucie pas assez de l’opinion publique. Pour une femme de professeur, elle manque de dignité. »
« L’opinion publique », par bonheur, ne pouvait rien reprocher à cette petite femme-là. Rien n’était plus limpide que le cours de son existence, rien de plus monotone non plus. Mariée depuis quelques années à un homme plus âgé qu’elle, s’occupant avec ardeur de sa petite fille, elle vivait au plein jour. Certes, elle se montrait trop gaie pour la province, où chaque chose prend des proportions de gravité, et une importance démesurée ; elle riait un peu trop fort, portait ses cheveux un peu trop courts, faisait trop de gestes, et, quand elle était pressée, courait dans la rue trop facilement. Mais voudrait-on qu’on fût, à vingt-cinq ans, aussi recueilli qu’à cinquante ? « La petite Mme Milon », comme on l’appelait à X…, oubliait trop souvent que « le monde juge du mari par la femme », et « manquait de tenue », disaient les demoiselles Ledoux, en baissant les yeux. On aurait dû la tenir quitte, en faveur de sa simplicité et de sa gentillesse, mais le naturel n’est admis qu’à Paris, où l’on en rencontre si peu.
Quelquefois, entraînée par sa jeunesse et sa verve, Juliette oubliant la société qui l’entourait, se laissait aller à raconter une histoire, à faire une observation cocasse, car elle savait voir et ne manquait pas d’esprit, mais elle s’arrêtait net, en remarquant soudain les mornes regards désapprobateurs du cercle qui l’écoutait. Ces choses désolaient son époux.
— Tu vas te faire mal voir, on dira que ma femme se moque, à tort et à travers !
— Laisse-les donc. Comme tu es province, mon pauvre enfant ! répondait la petite, avec l’air protecteur d’un vieux magistrat.
Désarmé, il riait. Que pouvait-il donc faire ?
Or, avoir vingt-cinq ans (« quel âge bête ! » disait aigrement Mme Dumollard, sa voisine), être bien gentille et bien vivante, prête à danser, à chanter, à grimper sur les monts, ne peut plaire à tous. On commençait parfois à chuchoter à X… que M. Paul Milon avait épousé une « originale », et, dame ! les originaux ne sont pas ce que les provinciaux préfèrent.
— Son mari devrait la dresser, conseillaient les meilleurs.
Le professeur n’y songeait pas, c’était bien assez d’apprendre l’histoire à des clampins.
Paul Milon, agrégé d’histoire, puits d’érudition et de science, se montrait sensible, nerveux, myope, et étrangement distrait. La Providence, goguenarde, l’avait affligé, avec cela, d’une allure de mousquetaire. Une moustache en croc se dressait fièrement sur sa lèvre ; ici, on voit que la mode n’avait que faire de lui : il le lui rendait bien. Absorbé par son travail, il ne prenait à l’existence de l’Europe qu’une part très modérée, et poussait quelquefois l’incohérence jusqu’à faire intervenir les Templiers dans la conversation, L’étude, sa femme, et, quand il y songe, sa carrière, voilà les sources de son émoi. Il a aussi une petite fille, dont il caresse la joue ronde d’un doigt distrait ; il la voit peu, car elle est couchée quand il part, elle dîne quand il rentre et sa femme prétend qu’il ne la reconnaîtrait pas dans un jardin public, entourée d’autres enfants. « La voix du sang ! » prononce-t-elle, en considérant ce phénomène avec une admiration sans bornes. Elle dit volontiers : « Paul, qui sait tout… » et cela est vrai dans le domaine qui lui appartient ; dans les autres, on lui donnerait huit ans à peine. La lecture d’un indicateur l’embarrasse plus que celle du cartulaire de Notre-Dame de Prouille ; en dehors de ses cours, il ignore le rôle de l’heure dans la vie quotidienne ; joignez qu’il n’est pas rare non plus, de le voir confondre les noms et les visages, brouiller les dates, saluer affectueusement des inconnus. Souvent, aussi, poussé par sa rêverie, il quittera la ville à la fin du jour, un livre sous le bras, ira s’asseoir sur le bord du fleuve près du premier fossé venu, s’absorbera dans ses notes. L’univers entier, alors, disparaîtra à ses yeux : la nuit seule, qui noircira sa page, le rendra à la réalité.
Comme il éprouve pour sa femme une grande tendresse, le professeur Milon n’entend la priver d’aucun des plaisirs que la « société » de X… offre à ses élus. Malheureusement, Juliette se refuse à les apprécier, surtout lorsqu’il lui faut assister seule à des réunions où son mari, pressé de besognes, ne peut se rendre.
La bonne société de X… se composait de trois classes bien distinctes : la noblesse, la magistrature et le haut commerce. À la vérité, la noblesse ne descendait pas tout entière de Humbert le Renforcé (1041) : c’était une bonne petite noblesse locale, qui portait avec fierté le nom de quatre ou cinq journaux de terre, où poussaient le maïs et la vigne. Familles respectables, dont quelques-unes se vantaient de posséder une manière de château aux alentours. Cette noblesse, très réduite et appauvrie, frayait avec la magistrature. Nous ne sommes plus au temps où une vieille chouanne écrivait, sous Charles X : « Jamais je ne consentirai à voir ma petite fille s’encanailler, épouser un homme qui aura une profession enfin : un ingénieur, ou un médecin. Il ne peut être question d’un avocat, bien entendu, ni, Dieu merci ! d’un artiste. L’armée ou la diplomatie, je ne sors pas de là, — ou du célibat. » Non, non ! Comment, du reste, se montrer plus royaliste que le roi ? La noblesse d’aujourd’hui ne fraie-t-elle pas même avec le grand commerce ? Et tout en tenant quelques-uns de ces messieurs à distance, peut-elle oublier que les meilleurs de ses fils, depuis la guerre, sont devenus représentants de marques d’automobiles ?
Il faut vivre, il faut surtout conserver par devers soi ces quatre « journaux » de terre, dont quelques-uns voient s’épanouir le bâtiment de « molasse » rose, qui porte le nom patronymique, anobli par les souverains d’autrefois.
Le clan des magistrats comprenait M. Maillavoine, le Président, puis le conseiller à la Cour, M. Desthieux, parfait honnête homme, considéré dans sa province comme une victime du régime, depuis que Monseigneur, au mariage de Mlle Desthieux, avait loué le père en ces termes : « Vous, monsieur, qui, au mépris de tout esprit d’intrigue, et avec un rare désintéressement, avez donné votre démission au moment des inventaires… etc. »
L’ancien procureur de la République, réactionnaire à souhait, maintenant que son âge lui permettait de flétrir le régime, faisait partie, tout naturellement, du clan distingué, ainsi que l’archiviste du Palais, que les gens irrévérencieux nommaient Crinolin, à cause de ses jambes en arc de cercle, dont la forme lui cambrait les reins en marchant. Enfin l’ex-notaire du cru, Me Pot.
Invariablement, quand ces messieurs se rencontraient, leur thème était celui de la lamentation. Ils se lamentaient en chœur. La vie chère, les mœurs nouvelles, l’augmentation du prix des transports par voie ferrée, les allures de la jeunesse, la voirie, la récolte (toujours insuffisante à leur gré, soit que la sécheresse, ou l’humidité sévisse), enfin le leitmotiv principal, l’insuffisance du gouvernement, servaient de prétextes à leurs plaintes. Ces jérémiades les contentaient, et n’avaient, en somme, aucune influence sur e cours des astres. Me Pot n’était plus qu’honoraire et son rôle se bornait à prêter son expérience aux personnes qui persistaient à lui demander conseil ; il les décourageait : « Ce que vous feriez ne servira de rien, leur disait-il, tout va de mal en pis, à quoi bon ? » Maurice Donnay eût appelé très justement Me Pot un aquaboniste. Il engageait le monde à la résignation. Hélas ! le combat ne l’intéressait plus. Il n’avait plus vingt ans… Les avait-il jamais eus ?
La nature, qui aime se divertir aux dépens de l’humanité, avait donné à ce vieillard résigné deux filles combatives, bien découplées, championnes de tennis et de golf ; elles avaient la repartie vive et ne souffraient aucune incartade de leur prochain.
Le clan des magistrats s’était groupé aux environs des Vieilles Arcades, le plus beau quartier de la ville. La noblesse, au contraire, restait sur ses positions, et occupait aux alentours du palais et des remparts, dans les anciennes rues baroques, des demeures pleines de grandeur et d’humidité. Elle vivait là, au fond de hauts appartements noirs, que le soleil se refusait à visiter, entourés de cours visqueuses et d’escaliers glissants en forme de vrille, qui donnaient au visiteur, assez hardi pour s’y engager, l’impression de grimper dans un clocher inconnu, où, arrivé au sommet, « il découvrira toute la ville ».
Ne médisons point de ces monuments du passé. Ils sont nobles et beaux, et nous rappellent que les Français ne furent pas braves seulement à Rocroy, mais qu’ils surent encore, sans maugréer, habiter, pour l’honneur du nom, des maisons glacées, dans lesquelles ils vivaient chichement, afin d’élever des légions de marmots.
Quant au grand commerce, il adoptait à X…, comme de juste, les quartiers neufs, un hideux boulevard à l’extrémité de la ville, où s’élevaient des habitations de formes cubiques, percées de cinquantaines de fenêtres, si près les unes des autres, que l’on se demandait comment elles ne louchaient point, et à quoi pouvaient servir les murs étroits qui les divisaient.
Dans les magasins, s’étalaient, derrière les glaces, le capot scintillant de quelque Peugeot, ou de quelque Ford, qu’un garçon mélancolique époussetait le samedi. De vagues bonneteries, un marchand d’antiquités, qui exposait depuis deux ans, et malgré le voisinage des villes d’eaux, les mêmes bijoux locaux, posés sur le même coffre rustique. Le plus achalandé, parmi ces commerçants, était celui qui affichait avec un enthousiasme fervent : Tout pour les sports ! Celui-ci montrait des gants éléphantesques pour la boxe, des bob-sleighs pour la neige, des chaussures cloutées par les Grandes Rousses, et des tricots pour tout le monde.
Plus loin, s’élevait la demeure du fabricant, dont la raison sociale déclarait Huiles et graisses, le plus riche capitaliste de la région. Il logeait sa famille au premier étage, et ses bidons au rez-de-chaussée. Un gros marchand de cuirs avait construit à côté une demeure bizarre, agrémentée de tourelles et de pignons en simili-briques, recouvertes de simili-tuiles. La plus grande fantaisie, évidemment, s’était efforcée de présider à la conception de ces demeures, et les architectes avaient essayé de faire moderne ! Malheureusement, dépourvus d’imagination, ils n’aboutissaient qu’à ce style guignolesque.
Le propriétaire des papeteries de Chailles s’était fait bâtir, sur le terrain de l’ancien Hôtel-Dieu, une maison en papier mâché, qui paraissait l’incertitude même. Il comptait comme principal locataire le fondateur-directeur des Galeries voisines, où l’on vendait à bon compte des bas en cellulose, des matelas gonflés d’étoupe, du linoléum en carton et cent objets inutiles et laids, en faux cuir, en faux métal et en faux bois, que l’on décore, assez plaisamment, en province, du titre d’articles de Paris.
Si le haut commerce paraissait goûter l’architecture actuelle, les quartiers neufs, et les ersatz, il ne poussait pas le modernisme plus loin, et demeurait, au fond, aussi inaccessible, — plus inaccessible, — que la noblesse et le clan des arcades. Chacun se souvient à X… des efforts que fit le riche chemisier-bonnetier de la place Métropole, M. Benêt, pour se faire admettre de ses devanciers du boulevard de l’Obélisque. Sa maison, née après la guerre, parut trop jeune : M. Benêt n’avait pas assez de chemisiers-bonnetiers derrière lui. En outre, ces messieurs remarquèrent que ses cartes commerciales étaient imprimées au tampon, son titre suivi de cette indication intolérable : Spécialité de glaçage américain… On le laissa place Métropole. Plus tard… peut-être… Il conçut de ce dédain un vif ressentiment, et s’appliqua désormais, à faire échouer la candidature du propriétaire du magasin Tout pour les sports ! qui se présentait au conseil municipal, et qu’il rendit responsable de son propre échec. À la vérité, ce commerçant avait montré de l’hostilité à M. Benêt. Pourquoi ? se demandait celui-ci avec confusion. Son père n’avait-il pas commencé avec Benêt père, comme gardien-chef du cimetière de la ville ? Cet homme candide ne songeait pas que, précisément, la fraternité funèbre du gardiennage paraissait redoutable au propriétaire, aujourd’hui ambitieux, de Tout pour les sports ! il craignait les souvenirs d’enfance et de jeunesse.
C’est dans cette société étroite que la petite Juliette Milon s’agitait. Autour d’elle, peu de gaieté, peu de « moins de quarante ans ». Trois amies : Marie Huguet et les deux demoiselles Pot, apportaient quelque mouvement dans sa vie sédentaire. Jolie personne, Marie Huguet représentait à X… l’élément moderne, et régnait sur les foules. Fardée, mais sportive (juste ce qu’il fallait pour se dire femme à la mode), elle conduisait avec fracas sa « Citron » dans la ville et aux champs. Une grosse fortune, et la franc-maçonnerie tacite de la société, préservaient Marie Huguet des mauvaises langues. Joignez qu’elle savait placer un compliment opportun, présider certaines œuvres d’assistance, faire les versements nécessaires qui coupent court aux médisances ; en outre, point important, elle savait s’ennuyer.
Nous avons tous, peu ou prou, connu de semblables femmes. Comme elles relèvent de l’état social, qu’elles ont derrière elles un comptoir bien achalandé, une Banque, ou une solide Compagnie de chemins de fer, elles sont inattaquables. À l’abri de ces remparts, le calme se fait. Si un croquant, ignorant par hasard les règles du jeu, se permet un jugement sévère, ou indépendant même, on le désavouera sur l’heure, et le boutera dehors. Le fautif, c’est lui : qu’il disparaisse, ou qu’il se taise. En vérité, Marie Huguet n’était pas sans péché, et on pouvait lui attribuer quelques flirts bien sentis.
Elle en avait fait confidence à Juliette : celle-ci tomba des nues, et refusa de croire que ces histoires fussent autre chose que des improvisations. Elle secouait sa petite tête frisottée.
— Je ne te crois pas !
— Tu n’es qu’une sotte, prononça enfin l’aînée. Aucune femme n’est ce qu’elle paraît, tu m’entends ? Faut-il mettre l’univers au courant ? ouvrir le confessionnal pour se raconter à ce monsieur, ou à cette dame qui passe ? Toutes les femmes que tu vois ont des secrets : tu n’en sais rien, voilà tout.
La petite Milon, sans malice, écoutait stupéfaite. Fables ou réalités, ces confidences l’amusaient. Les femmes les plus pures ont de ces indulgences lorsqu’elles croient reconnaître le visage de l’amour en première ligne. Quant à Marie, elle prenait à ses propres narrations le plus vif plaisir. Elle n’en avait guère à X… Parler de soi, se faire valoir, admirer, envier peut-être ? quelles délices !
Petit à petit, ces confidences constituèrent pour Juliette une sorte de feuilleton. Elle y prit intérêt, et eût volontiers battu des mains aux passages pathétiques. Au dire de l’autre, ses victimes ne se comptaient plus…
— Encore un, ma chère ! Je ne sais pas ce qu’ils ont, tous, à devenir amoureux de moi comme cela : les hommes sont fous, ma parole !
Dans la vie de la femme du professeur, où il ne se passait purement rien, les histoires de l’autre prenaient un relief étrange. Elles se plaçaient dans l’espace et en dehors du temps, souvent dans la société parisienne, où Juju n’avait jamais pénétré.
Un jour, au beau milieu du récit d’un pittoresque déjeuner à Sassenage, Marie Huguet s’arrêta court :
— Dis donc ! j’espère que tu ne répètes pas tout cela à Paul ?
Juliette rougit violemment.
— Comment peux-tu croire ?… je ne suis plus une enfant !…
Mais elle demeura interdite. Elle n’avait jamais pensé à ce détail, jusqu’ici elle n’avait rien caché à son mari : elle fut frappée de sa duplicité ! « S’il savait ce que j’écoute, se dit-elle effarée, que penserait-il ? » Et puis elle se ressaisit : « Après tout, ce n’est pas mon secret ! » L’intérêt de l’aventure l’emporta ; elle s’écria, bousculant l’autre :
— Continue, continue !
Parfois, Marie lui lisait une lettre reçue le matin, qu’elle tirait toute chiffonnée de son sac, aplatie derrière sa houppe à poudre. Cette lecture paraissait à Juliette la plus belle du monde. Elle en retenait des bribes, qu’elle se répétait lorsqu’elle était seule. « Mon amour, pourquoi ce silence ? Ne sentez-vous pas mon chagrin ? Quand les jours se passent sans nouvelles, vous me paraissez si lointaine, que je vous imagine, non seulement oublieuse, mais hostile… faites cesser mon tourment, etc. » Juliette parait ces pauvres lignes d’une poésie qui la remplissait d’admiration, et de terreur à la fois. Quels risques courait son amie ! Et si tout cela était vrai ?… Elle hasardait une situation, une vie de luxe éblouissante… Un nom intact, croyait-elle, Juliette ignorait l’envie ; néanmoins, Marie, aventureuse, prenait à ses yeux l’importance d’une héroïne de cinéma, que l’amour mène à une catastrophe, et qui périra au prochain virage.
Pas une minute Juliette ne compara son existence de petite provinciale modeste à celle de l’autre ; elle ne l’envia jamais non plus. Son plaisir, elle le trouvait dans la vision d’un monde inconnu où elle ne paraîtrait jamais : une sorte de manoir à l’envers, brillant, rapide, où chacun à sa guise construisait son paradis, sans scandaliser personne… Elle ne se doutait pas que, dans l’image sommaire que lui présentait Marie, l’amie forçait la note pour expliquer ses extravagances : « Mais ma chère ! toutes les femmes en sont là ! cela n’a rien d’extraordinaire ! c’est le monde, ma petite ! » L’aînée s’amusait à voir la mine interdite de Juju : elle demeurait malgré ses sept ans de mariage, une enfant toujours, avec ses étourderies, sa curiosité, et l’intarissable gaieté d’un être neuf, à qui la vie n’a jamais été cruelle.
Un soir d’hiver, pendant le bridge chez le conseiller Desthieux, Mlle Ledoux junior, qui blâmait la passion des cartes, tricotait, assise près de la cheminée, en face de Juliette, à qui la soirée n’avait jamais paru plus longue.
De temps en temps, Mme Milon consultait sournoisement la pendule (bronze et onyx) du coin de l’œil, mais la pendule lui paraissait immobile.
Un jeune homme entra, osseux, infiniment trop grand, et un peu voûté. Mlle Ledoux le nomma : « C’est mon neveu, le nouvel avocat à la Cour », et de se rengorger, Le visiteur s’avança vers elle, menaçant le lustre et ses pendentifs, accrochés au plafond bas.
— Ne reconnais-tu pas Mme Paul Milon ? lui dit la vieille demoiselle, tu l’as aperçue l’autre jour à la sépulture du général. — Et se tournant vers Juliette : — Il vous a prise pour une jeune fille ! — elle esquissa un sourire malicieux, qui trahit sa mauvaise denture.
La petite femme leva son regard interdit sur l’étranger : il lui fallait peu de chose pour la déconcerter et celui-ci était si long !… Il s’assit entre les deux femmes, la vieille et la jeune, après avoir salué le conseiller et la conseillère, absorbés par la solennité d’un sans-atout qui pesait sur la table. Dans le salon, meublé de tristes fauteuils noirâtres, d’autres tables s’élevaient, garnies d’augures silencieux, semblables aux premiers. La bonne société de X… était là presque au complet : l’Armée, le Tiers-État et l’Église, représentée par un chanoine de la métropole, l’abbé Bongîte, excellent homme, la charité et la délicatesse mêmes. Il portait, sur un corps vigoureux, une tête qui paraissait sculptée à grands traits dans le bois, et dont les pommettes, rougies par les vents et les frimas, rutilaient de mille feux. Fort timide, il pariait avec précipitation, d’une voix sonore, comme le font souvent les hommes de plein air ; il commettait au jeu maintes bourdes, annonçant ses levées de travers, compromettant constamment ainsi le sort de la partie. Pour ces raisons, il paraissait redoutable à ses partenaires, qui se dérobaient, autant qu’il était en leur pouvoir, à l’honneur de jouer avec lui.
Assemblée sévère, celle-ci, pour une jeunesse telle que la jeune Mme Milon. Si elle l’avait pu, comme elle eût quitté, lestée de son ennui, tous ces bonzes moroses, pour retourner dans le logis étroit, empesté nuit et jour par le caporal du professeur ! Elle songeait au vieux fauteuil dont les ressorts cassés vous accueillaient si mollement… À côté, dans le ripolin, sa fille dormait sans doute…
En ville, on disait le ménage du professeur « casanier ». Il suffisait d’apercevoir ce salon glacial, pour comprendre, — Juju affirmait : « on est mieux chez soi ! » Ici, pas une fleur sur les meubles, pas un livre sur la table, un endroit sinistre, à fuir coûte que coûte : on n’y avait pas ri depuis le 9 Thermidor !
Quelques personnes de la ville, pourtant, désirant attirer « la jeunesse », organisaient parfois des sauteries ; il y avait même eu dernièrement, un souper par petites tables à la Préfecture et un autre soir, une représentation de charité, où le déguisement était, comme l’on dit, « de rigueur ». Mais ces débauches devenaient rares dans la contrée, les temps sont difficiles ; on se voyait plutôt dans l’intimité. Juliette préférait les divertissements du plein air, le tennis, ou les excursions du beau temps, prétextes au mouvement qu’elle aimait, et à une simili-liberté.
Le jeune avocat à la Cour se nommait Georges Boivin. Ayant ingénieusement réussi à caser ses jambes encombrantes, il se montra aimable, fit des frais, sut divertir la petite Milon (qui ne demandait que cela), seule femme gentille qu’il eût repéré dans l’assistance. Sa conversation, pressée et abondante, devint bientôt un long monologue, car il n’attendait jamais les réponses aux questions qu’il posait. Il parut à Juliette infiniment bavard et fort mauvaise langue, néanmoins, ne s’indignant jamais des malhonnêtetés et de quelques infamies qu’il exposait, avec une sorte de drôlerie comique. Ces histoires, il les racontait avec un même sourire de coin et il lui arrivait de décerner le titre de « dessalé » à un homme qu’il accusait d’avoir vendu à un autre un navire marchand, coulé depuis la veille…
« Quel étrange individu ! — se disait Juliette, qui n’avait jamais rencontré son pareil. Elle l’écoutait, malgré tout, en riant : — Il doit faire un bon avocat ? Rien ne l’indigne… »
Bientôt, les parties étant terminées, on passa un plateau de verres remplis d’une orangeade pâle, mais tiède, pressée à la maison et qui rappela au neveu de Mlle Ledoux, les purges à l’huile de ricin de sa petite enfance. Mme Marie Huguet était entrée avec l’orangeade. Elle venait chercher son mari : l’assistance se pâma.
— Quel bon ménage !
La jeune femme, très en beauté, fut complimentée sur sa mine. Elle porta les mains à son visage.
— C’est que je me suis hâtée, je dois être rouge ?
Le colonel, galamment, s’avança et lui baisa les doigts.
— Toujours plus belle ! Et vous voulez nous faire croire que vous avez une fille de douze ans ? Quelle imposture !
Un pas feutré se rapprocha, puis la voix aigrelette de Mme Dumollard se fit entendre :
— Ce n’est pas l’aînée !
Marie Huguet jeta à la vieille indiscrète un regard dur, chargé de ressentiment.
Quelques jours après le bridge du conseiller, Juliette Milon devait retrouver Marie Huguet, chez le pâtissier des Arcades : À la brebis sans tache.
Juliette arriva la première et son amie la fit attendre si longtemps qu’elle songeait à rentrer chez elle, lorsque Marie Huguet apparut au bout de la place, sereine et éclatante.
— Je suis en retard ? demanda-t-elle innocemment, puis sans attendre la réponse : En tout cas, je suis décoiffée.
— Mais non…
— Je le sais. Quand je me suis assise, tu m’as regardée et tu as fait le geste de repousser tes guiches. Quand une femme en regarde une autre et repousse ses guiches, c’est que la première est décoiffée : enfantin !
Elle passa rapidement à autre chose.
— Comment trouves-tu George Boivin ?
— Qui est-ce ?
— Voyons, Juju ! Le neveu des vieilles Ledoux, que l’on t’a présenté samedi chez le conseiller.
La petite Juliette, confuse, l’avait déjà oublié.
— Je n’ai pas d’opinion, répondit-elle, je l’ai à peine vu… Il m’a paru aimable.
— Ma chère, je l’ai rencontré plusieurs fois depuis cette soirée (assommante du reste). Il ferait un compagnon très sortable et ne ressemble à personne ici, ni aux fils des momies de la rue des Remparts, ni à cet imbécile de Joseph Parent qui joue les pitres, pour faire rire l’assemblée. Te souviens-tu combien il était pénible l’été dernier, avec ses imitations ? Oh ! le départ du bateau-mouche, avec bruit de machine, échappement de vapeur, et ordres du capitaine criés dans un verre à bordeaux, quelle tristesse ! Celui-ci est tout différent ; l’autre faisait « commissionnaire » en diable, tu ne trouves pas ? Au fait, j’ai dit à ce Boivin de nous retrouver ici, à la fin de la journée. — Juliette parut suffoquée. — Quoi ? Ça te déplaît ? Tu sais bien que ce garçon est nouveau à X…, il faut le tuyauter et à six heures, il verra défiler toute la ville ; on lui expliquera : laisse donc, cela sera très amusant !
Juliette n’eut pas le temps de dire son mot, car elles virent surgir une ombre gigantesque qui alla se rompre sur la glace de la pâtisserie, l’ombre de Boivin.
Marie l’accueillit chaleureusement, déploya ses grâces. Elle possédait, entre autres charmes, de longs yeux gris très doux, qu’elle manœuvrait à merveille. Quand elle le voulait, l’infortuné dont elle s’occupait se persuadait facilement, en entendant ses discours, qu’elle l’avait distingué entre tous. D’habitude, ils n’ont pas besoin d’y être poussés pour se croire des phénix, mais quand ils reçoivent de tels encouragements, ils seraient bien sots, ma foi, de n’en point profiter !
Le neveu de Mlles Ledoux eût donc été ravi de l’accueil qui lui était fait, si Marie lui eût plu autant que Juliette. Malheureusement, l’avocat préférait Juliette, et Juliette se montrait aussi indifférente que l’autre se montrait coquette. « Jalousie », pensa-t-il aussitôt. Car les hommes font toutes les suppositions imaginables, avant de supposer qu’ils ne plaisent pas aux femmes.
Celui-ci songeait : « La petite Mme Milon me conviendrait très bien ; son air candide n’est pas joué… et pourquoi, après tout, ne lui plairais-je point aussi ? Jusqu’à présent, mon physique m’a servi auprès des dames, et je n’ai pas lieu de me plaindre. Il faudra pourtant agir avec la plus grande prudence. Mes fonctions relèvent d’un corps important dans l’État. Il ne s’agit pas de causer du scandale, ou même d’autoriser les racontars. Diable ! il ne faut pas faire parler de nous ! (Il disait nous, comme si Juliette eût été de moitié dans ses projets.) Cette pauvre petite femme-là ne doit pas avoir la vie bien agréable. Je vois cela d’ici : le mari, de toute évidence, est un cuistre toujours fourré dans ses papiers ; on ne sort jamais, l’appartement est sombre, l’enfant criard, il y a une femme de ménage pour les repas et les carreaux… évidemment, la petite s’ennuie… tout cela saute aux yeux… »
« Pourquoi donc Marie a-t-elle invité ce monsieur que nous connaissons à peine, à nous retrouver ici ? se disait Juliette en même temps. Si Paul nous voyait attablés tous les trois À la Brebis sans tache, que dirait-il ? »
Georges Boivin, pourtant, n’avait rien d’un séducteur. Si elle eût été assise au Ritz, au lieu de l’être dans la pâtisserie de Mme Salon, Marie n’eût sans doute pas regardé ce garçon-là. Elle eût même prononcé : Il est ordinaire, sentence terrible, dont les victimes se relevaient rarement. Moins grand, personne, il faut bien l’avouer, ne l’eût remarqué ; toutefois, sa taille, sa maigreur même, lui donnaient bon air ; on disait déjà de lui en ville : « Il est distingué. » Enfin, rien ne choquait dans sa mise, et s’il ne portait pas la redingote de Berryer, ses vêtements sombres, sa cravate noire, ses mains sans bagues, n’attiraient pas l’attention.
Tel qu’il était, il ne déplut pas à Marie Huguet qui s’ennuyait durant cette morte-saison. La petite Milon, plus fine que l’autre, eut vite fait le tour du personnage, et le jugea in petto. « Il est sommaire, parle trop et ne lit rien, pas même les journaux ! » Elle remarqua aussi que cet homme-là méprisait tout ce que l’on vénérait chez elle : l’étude, la réflexion, les longs travaux… Pour Boivin, pressé, il fallait grimper au mât ; la culture lui paraissait un divertissement de retardataires… « Quelle différence avec Paul ! depuis qu’il est là, ce grand flandrin n’a répété que des ragots. » Rien ne lui semblait comparable à Paul, lumière du monde.
Pendant que Juliette pesait le mérite de ces deux hommes, celui qu’elle aimait et celui qui eût voulu être remarqué d’elle, Mme Huguet, que la conversation de Boivin amusait, s’appliquait à renseigner le nouveau venu sur les habitants de X…
— Le vieux monsieur qui passe ? Rien : un érudit qui n’aime que les papiers. Aucun intérêt. — Ah ! cette grosse blonde, une Italienne : Mme Le Porello, oui, oui, comme dans Don Juan : comique, n’est-ce pas ? La femme la plus avare du pays, elle compte son sucre et ses grains de raisin. Ne craignez pas d’être invité chez elle à prendre un repas : vous y perdriez vos veilles. Elle a trois filles, dont l’aînée a plus de trente ans, pas mariée. La mère a été assez belle avant la guerre, type de belle modiste endimanchée… figurez-vous…
Juliette intervint :
— Comme tu en parles ! je vous croyais amies ? Je t’ai vue l’autre jour entrer à la conférence avec elle, tu la tenais par la taille…
— Eh ! cela ne prouve rien, bêtasse ! Je la tenais par la taille, pour savoir si elle portait une ceinture…
— Et alors ? questionna Juliette, soudain amusée.
— Ma chère, c’est un corset ! elle est bardée de fer comme Duguesclin, Quant à ses filles : des victimes. Jusqu’à l’année dernière, elle les habillait aux genoux, sous prétexte qu’elles font du sport : c’est une blague. Les pauvres filles n’ont jamais vu d’autre crosse que celle de l’évêque, et croient que les raquettes sont faites pour jouer au volant. La mère ne veut pas vieillir, tu saisis ? Les filles ne doivent pas dépasser l’âge de quatorze ans. On ne les voit nulle part, elles n’ont aucune relation…
Georges Boivin, potinier, écoutait avec ravissement.
— Il y a un père ? questionna-t-il.
— Heu ! Il y en avait un. Il a disparu. On prétend que sa femme l’a empoisonné pour épouser l’élu de son cœur.
— Eh ! mais, reprit l’avocat, j’aurai peut-être un jour ici la belle affaire ?
— Voire, riposta Marie Huguet.
— Et ce monsieur, qui débouche du passage, là-bas ?
— C’est Me Pot. Il a l’air abattu, comme vous voyez. La difficulté de la vie moderne, cher monsieur, le porte à la mélancolie. L’autre soir, Mme Pichon, la femme du maire, l’a fait venir. Elle voulait écrire son testament. Il l’en a dissuadée : « À quoi bon ? a déclaré ce sage. Quand vous aurez trépassé, vos héritiers n’en feront qu’à leur tête. Vous allez vous lancer dans des aventures… des frais inutiles… Restez donc comme vous êtes. Croyez-en mon expérience de quarante ans, etc. »
— Vous connaissez aussi ces trois jeunes filles, qui viennent de s’asseoir à la table voisine ?
— Ah ah ! elles vous intéressent ! Nous les appelons les nymphes, elles sont charmantes, hein ? Regardez la plus grande qui est aussi la plus jeune. Dimanche dernier, elle allait à une matinée, et, tout de rose vêtue, fut chargée de porter un paquet au patron d’une petite auberge du voisinage. L’auberge se trouvait sur son chemin ; elle s’y arrêta donc, avant d’aller danser, et déjà parée, comme l’aurore, de nuages vermeils. Il n’y avait personne dans la salle noire où elle entra, qu’un vieux soûlot endormi, qui cuvait son vin de tout son cœur. Elle passa devant lui, et posa son paquet sur le comptoir ; mais à ce moment-là, il s’éveilla à demi, écarquilla les yeux en l’apercevant, et ne prononça que ces quelques mots : « Nom de D… ! » Tu n’entendras jamais de compliment plus flatteur, dit le père, quand sa fille lui rendit compte de sa mission… Ah ! gardez-vous, monsieur et cher maître, du fonctionnaire qui sort de la librairie : il représente le plus sinistre raseur des temps modernes. Il a une opinion toute prête sur les sujets les plus divers : la guerre sino-japonaise, l’instinct de la famille chez les Caraïbes, le spectre solaire, la maladie du bombyx ; il connaît le nombre de signes dont se compose un volume de cinq cents pages, et le poids que pesait le Pape à son jubilé ; il parle agréablement le javanais ; d’ailleurs, d’un naturel assez doux, il joue du tambour quand il est seul.
— Il est archiviste paléographe ?
— Non monsieur, receveur de l’enregistrement.
— On m’a parlé, reprit l’avocat, en croisant ses trop longues jambes, d’une famille toujours en mouvement, assez agréable cela, en province. Le père, la mère, les enfants, tous gais, accueillants : voyez-vous qui je veux dire ?
Les deux femmes se regardèrent.
— Ce ne peut être que les Chanaz ?
— Eh oui ! s’écria Georges Boivin, tout juste : je me souviens du nom. La mère est une étrangère, je crois ?
— En effet. Ils sont accueillants, continua Marie, et si vous aimez le bruit, les rires, les cris dans les escaliers, le gramophone à la ville et aux champs, les pique-niques improvisés ?
— Dame ! une aimable cordialité…
— Voulez-vous vous marier ?
Il sursauta :
— Un instant, tout dépend…
— Oui, oui, je vois ce que c’est, mais ici, mon bon monsieur, il n’y a pas d’argent. Les filles sont sans dot…
— Tu oublies de dire qu’elles sont belles, ajouta Juliette avec gentillesse.
L’autre prononça lentement, comme à regret : « Oui… assez… » mais corrigea bien vite… « elles ont de vilaines jambes ! » Quittant le particulier pour le général, elle acheva :
— Il est vrai qu’ils ont table ouverte, mais il n’y a pas grand chose sur la table… En outre, le désordre règne, un désordre fou. Comment vous expliquer… Enfin ! chez les Chanaz, on déjeune entre une heure et quatre heures, et l’on se coupe les ongles avec les ciseaux à raisin… je ne sais pas si je me fais bien comprendre ?
— Parfaitement ! c’est une maison fort agréable pour un garçon, conclut Georges Boivin d’un air fat.
— Si vous voulez ! à la condition de le rester !… Ah ! cette vieille dame, genre ouvreuse pour le théâtre de Brive qui s’avance, c’est Mme Dumollard, une peste que vous avez peut-être remarquée l’autre soir au bridge du conseiller, la veuve d’un ancien préfet de la région. C’est elle qui signale la première à la société, que vous avez engraissé, que votre col est posé de travers, ou que votre robe tachera à l’eau…
— Ce n’est pas bien grave ?
— Attendez ! Elle remarquera aussi votre retard à un dîner où personne ne s’en était aperçu encore, et insinuera finement que vos occupations doivent être bien absorbantes, pour vous faire oublier l’heure, si totalement.
— Je n’aurai pas non plus affaire à celle-là.
— Détrompez-vous ! s’écria Marie avec feu. S’il y a un jour dans la ville une histoire de lettres anonymes, vous pourrez faire surveiller la mère Dumollard : c’est elle qui les aura fabriquées !
— À t’entendre, remarqua Juliette, doucement, on se croirait ici au milieu de maniaques, ou de gens capables de perfidies les plus noires. Que va penser M. Boivin de ce pays ? Ne la croyez pas, monsieur ! Il y a beaucoup de braves gens ici, et il ne s’y passe rien que de très honnête.
— Ah ! quel bébé, cette Juliette ! soupira Marie Huguet, elle ne voit de malice nulle part. Tiens ! tu es comme l’enseigne de Mme Salon : À la brebis sans tache ; tu ne crois pas au mal, tu ne devines pas les embûches. Et monsieur, continua-t-elle en riant, sais-tu quelles sont ses fins, à monsieur ? Ma chère, c’est de nous faire la cour à toutes les deux ! Tu ne te doutais pas de cela non plus, innocente ! Toutefois je vous préviens, cher monsieur, que madame adore son mari, et que d’ailleurs, ici, vous serez guetté de toutes parts ; si vous ne connaissez personne encore, tout le monde vous connaît déjà, est renseigné sur votre âge, poids et maladies infantiles. J’ajoute, pour votre gouverne, qu’à X…, toute femme au-dessous de quarante ans jouit, lorsqu’elle sort de sa maison, du privilège accordé aux bancs du Touring-Club plantés devant un point de vue : elles sont « sous la surveillance du public ! » Tenez-vous le pour dit !
Dans un fracas de chaises repoussées et de rires, les deux femmes quittèrent le grand Boivin, enchanté de son goûter. « Comme l’habitude de Paris donne de la conversation aux dames ! songea-t-il. Quelle animation ! Comme celle-ci a su me mettre à l’aise ! Elle est belle… mais c’est l’autre qui me plaît ! »
Marie Huguet s’éloigna au bras de son amie. En passant devant le magasin de Mlle Lecerf, la mercière, elles se heurtèrent à Mme Pichon qui en sortait. Cette dame les invita à venir le soir même entendre la T.S.F. chez elle. « Oh ! nous avons un très beau programme, affirma-t-elle. À la Radio-Paris : les Cloches de Corneville, une nouveauté ici, et puis le Pas des patineurs, la Vie en rose ; pour la partie gaie : la Marraine du poilu, et Cou-cou Tsoin-Tsoin ! »
Marie déclina poliment l’invitation, mais Juliette étourdiment déclara, en la refusant aussi, « qu’elle aimait trop la musique pour apprécier la T.S.F. », et Mme Pichon s’en fut, comme chassée par un courant d’air.
Marie Huguet s’absentait le lendemain ; elle voulut faire, avec son amie, quelques achats. Par une fatalité surprenante, dans chacun des magasins où elles entrèrent, on avait toujours vendu, la veille l’objet dont elles avaient besoin,
— Vous en recevrez d’autres ?
— Oh ! plus maintenant, répondait une voix plaintive : la saison est trop avancée.
On était en mars.
Marie Huguet avait remarqué, sans qu’il y parût, que Georges Boivin tenait surtout à plaire à son amie. S’il souriait aux boutades de Marie, elle sentait qu’il souriait par politesse, et que tous les frais qu’elle faisait pour lui, n’arrivaient pas à le distraire de sa contemplation. En effet, il ne cessait d’admirer la grâce discrète de la petite Mme Milon, son air étonné et candide. Pourtant, sous des dehors qu’il s’efforçait de rendre mondains, l’avocat Boivin était fort vulgaire : la beauté de Marie plus tapageuse, son allure assurée et délurée, eussent dû lui plaire davantage, hélas ! c’est l’autre qui le séduisait. Marie, accoutumée à régner sans partage, se dépita de constater qu’elle passait en second pour la première fois. Bien qu’elle se rendît compte qu’aucune coquetterie de Juliette ne sollicitât l’hommage de Boivin, sa rancune n’alla point à l’homme qui manifestait si ouvertement son admiration, mais à la femme qui la faisait naître.
Juliette, elle, paraissait ne s’apercevoir de rien.
« Ou c’est une oie, songeait généreusement son amie, ou un abîme de perfidie ! » Inutile de dire que Marie penchait pour l’abîme. Qu’une femme demeurât insensible à un empressement aussi marqué, elle ne pouvait l’admettre. « La petite, songeait-elle parfois, flattée de cet empressement, joue l’innocence à la perfection. Et pourquoi ? Parbleu ! par coquetterie ! Je ne la connaissais pas. Connaît-on jamais une amie ? Pourtant si celle-là m’a dupée, à qui se fier ? »
Quant à l’avocat, il courtisa au début Juliette par désœuvrement, autant que par goût. Il fallait bien se créer une occupation quelconque. Il n’y en avait guère dans ce pays, et l’on pense que, nouvel arrivé, et quoi qu’il fît, sa clientèle ne l’absorbait pas encore au point qu’il ne pût s’en évader quelquefois. Grâce à ses tantes, les demoiselles Ledoux, très honorées dans la ville et à la considération qui s’attache toujours chez nous à l’éloquence facile, on l’accueillit favorablement à X… Il faut avouer aussi qu’à l’arrivée d’un jeune célibataire l’espoir des mères fut grand : les jeunes filles à marier sont abondantes dans le bassin est-sud-est du Rhône. On lui sourit donc de toutes parts, et il fit florès dans la bonne compagnie.
Il y rencontra un jour, à sa grande joie, le mari de Juliette, que ses occupations tenaient d’habitude éloigné du « monde ». Georges Boivin fut aimable, empressé même : cette rencontre servait ses vues, puisqu’il désirait ardemment voir s’ouvrir devant lui les portes de la petite maison de la place du Marché où les époux, à deux pas du lycée Ballanche, résidaient. Mais il en fut pour ses peines, aucun des deux ne l’ayant invité à y venir, et rentra chez lui assez penaud.
— J’ai parlé longuement avec ce jeune avocat, confia le professeur le soir même à sa femme. Tu m’avais paru le trouver divertissant, et ici il n’est question que de lui. Eh bien ! il est aimable, mais il n’écoute rien. En outre, ignorant comme une carpe. Crois-tu qu’il ne se doute même pas de l’existence de l’hérésie Cathare au XIIe siècle ? J’en suis encore étonné !
— Tiens ! repartit Juliette en éclatant de rire, tu es trop beau ! Il n’y en a pas deux comme toi. Tu es si absorbé par les cours de tes élèves et par ta thèse, que tu finis par te persuader que l’univers entier s’intéresse à ce qui t’occupe. Tu me plais de plus en plus. Je croyais t’aimer quand je t’ai épousé, ce n’était rien. Aujourd’hui, je t’aime bien davantage ; en outre, je t’admire : tu es toute intelligence, et toute distraction ! Je parie que tu n’as pas entendu un mot de ce que je viens de te dire ?
— Si, si, on entend toujours ces mots-là !…
Déjà le professeur Milon, pressé, s’enfonçait de nouveau dans ses schismes, et poussait un soupir de soulagement en se retrouvant assis devant son tout petit bureau.
— Il n’a même pas vu que j’avais une robe neuve, soupira sa femme. Voilà comme il est ; pourvu que je ne saute pas à la corde place Favre, il ne me regarde pas une fois par jour !
Le professeur, dont le travail était tantôt insipide, tantôt fort absorbant, se montrait préoccupé. Une chaire d’histoire allait se trouver libre au lycée de Lyon. Depuis longtemps il désirait professer dans cette ville, où il avait des amis, où la Bibliothèque se prêterait si bien à ses recherches… Toujours craintif, il s’était efforcé, néanmoins, d’indiquer dans la feuille administrative de fin d’année destinée à recevoir les vœux du corps enseignant, qu’il souhaiterait… dans l’avenir, si la chose devenait possible par quelque vacance, échanger le séjour de son pays natal, contre celui du chef-lieu du Rhône. Il n’avait pas osé en dire davantage. Le proviseur du lycée et le recteur de l’Université voisine, connaissaient donc son ambition. Pourtant Paul Milon avait appris que le titulaire de la chaire de Lyon, très malade, ne passerait pas la quinzaine suivante. C’est du moins la nouvelle que lui avait donnée M. Tringle, le professeur de chimie, son collègue de Ballanche.
Paul Milon hésitait, scrupuleux, il s’interrogeait : valait-il mieux attendre, pour se faire appuyer, que le poste fût vacant ? Il avait un ancien camarade d’école à Paris que l’on disait influent. Peut-être consentirait-il à une démarche ? Que de démarches ! Et lui, ne devait-il pas rendre visite au recteur ? Fallait-il rendre visite au recteur ? Très bien coté partout où il avait passé, estimé, Milon ne croyait pas avoir d’ennemis. Mais que sait-on ? Il espérait obtenir ce poste, avancement intéressant ; le proviseur serait favorable sans doute ? Encore fallait-il s’informer, sortir de son trou, consulter ses partisans, demander. Corvées redoutables ! Au vrai, il répugnait à poser un premier jalon, pour solliciter une chaire toujours occupée par ce collègue moribond. On le voit, cet homme distrait demeurait étranger aux intrigues de ce genre, à toutes les intrigues, du reste. Ce n’est pas lui qui fût allé, comme jadis Alexandre Dumas père, se porter candidat au fauteuil d’un académicien en revenant du cimetière.
— Déjà ! s’écria le confrère à qui Dumas dévoila l’objet de sa visite. Vous êtes donc venu par le corbillard ?
Convenons, toutefois, que les scrupules du professeur de X… se rencontrent de moins en moins. Ils l’emportèrent pourtant, et Milon se résolut d’attendre encore, pour prier son ami de se rendre rue de Grenelle. Il n’avait parlé à personne de ses projets, pas même à Juliette, dont il craignait l’étourderie.
Cependant, le printemps était venu, les montagnes s’humanisaient, se dépouillaient chaque jour de leurs vêtements rouillés. À l’horizon purifié, l’amandier avait déjà fleuri. Maintenant, les tendres feuilles de l’acacia teignaient de vert léger les haies et la forêt prochaine.
Marie Huguet, depuis son retour, se montrait moins dans la petite maison de la place du Marché. Insensiblement, une certaine gêne s’établissait entre les deux amies, et Juliette, qui sentait la froideur de l’aînée, ne se l’expliquait point.
Parfois, elle cherchait comment elle avait pu la blesser : elle ne trouvait rien. Toujours puérile elle souffrait d’être délaissée par Marie, mais ne découvrait pas la cause de cet éloignement. Si on lui eût dit que celle-ci était jalouse d’elle, Juliette n’eût fait qu’en rire. Aux yeux de Juliette, Marie rassasiée de compliments et de soins, ne pouvait rien envier à la femme du professeur d’histoire. Elle n’eût jamais admis cette explication, l’idée ne lui en vint même pas. Hélas ! elle ne connaissait pas encore ses sœurs.
Étourdiment, elle demanda un jour à Marie la cause de sa froideur :
— Dis-moi si je suis fautive, même sans le vouloir. Il me semble que tu n’es plus, vis-à-vis de moi, la même qu’autrefois.
— Que veux-tu insinuer ?
— Que tu es moins libre avec moi, moins confiante… Enfin ! je ne te vois presque plus.
Mme Huguet fixa la petite Milon. Elle se demanda : « Serait-elle très forte ? »
Le regard de Juliette lui parut si désolé, qu’elle haussa les épaules.
— Tu es folle !
Toutefois, elle songea qu’il ne convenait pas de laisser soupçonner à Juliette la cause de sa rancune en faisant figure de vaincue ; elle reprit son sourire et une cordialité de commande. On jasait en ville de « l’assiduité persistante du jeune Boivin auprès de cette petite ». Ne l’avait-elle pas appris ? Quel bébé, cette Juliette ! Et que faisait donc le mari ?
La belle amie reprit :
— Tu sais bien que cette crèche, que j’ai fondée au Reclus, me prend presque tout mon temps cette année !
L’autre murmura :
— Tu pourrais m’emmener ? Je n’ai pas d’amie plus chère que toi !
Ceci parut si fort à Marie que de nouveau, l’idée de la duplicité lui vint, elle se mit à rire.
— Ne fais pas l’enfant ! Tu n’as pas besoin de moi pour te distraire, j’imagine ?
Elle la laissa là-dessus, tout émue et le cœur gros.
« Paul avait raison, songea la femme du professeur Milon, Marie est trop riche pour nous. Elle vient quand elle n’a rien de mieux à faire, mais je ne pèse pas lourd dans sa vie ! »
Il est bien vrai que le bataillon féminin de la ville observait passionnément, derrière ses créneaux, le manège de Boivin. Celui-ci avait oublié depuis longtemps l’élémentaire prudence qui devait, au début, régler sa conduite. « Était-il vraiment épris ? » se demandaient les dames de X… On pense bien qu’il ne l’était point, qu’il ignorait la passion et ses exigences. Juliette lui plaisait : il se piquait au jeu, sans se soucier du reste. Il avait décidé, une fois pour toutes, que son flair ne le poussait qu’aux entreprises infailliblement vouées au succès : avancement, collaborations utiles, intrigues de toute sorte. « Un bel homme comme cela, quel dommage ! Qu’est-ce qu’il lui trouve donc, à cette petite ? Elle n’est même pas jolie ! Quelle éhontée ! » clamait la concurrence en chœur, car le blâme allait à Juliette, ici encore, et non à celui qui lui faisait tort.
Si au début, il s’était montré discret, il l’avait fait dans son intérêt à lui, il ne songeait guère à elle. Sa formule préférée était : Pas d’histoires. On se figure trop souvent la vilenie humaine concertée comme dans les romans d’Eugène Sue : il est rare qu’elle le soit. Elle pousse petit à petit sur la vanité et la paresse, comme un champignon sur un arbre humide. Un quidam ne se dit pas tout de go : « Je vais nuire à cette femme-là. » Il s’inquiète d’abord de lui-même, et ne la jette à l’eau que si elle le gêne dans ses mouvements.
On ne naît pas noir comme le diable, et il est rare de rencontrer dans la vie plus d’un homme parfaitement féroce. Tous le deviennent, quand leur personne est en jeu, et si la vanité s’en mêle.
Avec une profonde inconscience, Georges Boivin compromettait donc Juliette Milon aux yeux de toute la ville. L’absence du mari, absorbé par ses travaux, rendait les manigances aisées. Neuf fois sur dix, Juliette allait et venait seule. Toujours étourdie, elle ne prêta d’abord que peu d’attention au galant qui lui tombait des nues. Celui-ci en profita pour se trouver chaque jour sur son chemin, en allant et en revenant du Palais, — car il connaissait ses heures, — la reconduire le samedi soir après le bridge du conseiller, passer devant la Brebis sans tache, le jeudi et le dimanche au moment où la jeune femme, avec les demoiselles Pot, s’y arrêtait en revenant du tennis, pour y prendre le thé.
Bientôt elle commença d’y voir clair, et fut même flattée lorsqu’il brûla ses vaisseaux, flattée comme une petite fille qui revêt, pour la première fois, une robe longue, symbole de son importance. Toutefois, elle possédait quelque bon sens sous son étourderie, et, on l’a vu, un jugement net. À la longue, Boivin sans tact, la heurta. Pareille mésaventure devait arriver à ce primaire, qui traitait toutes les femmes sur le même plan. Sans éducation, il prenait sa roublardise pour de la finesse ; sa faconde, son assurance, un mépris de toute conviction le vouaient tôt ou tard à la politique. Le neveu des demoiselles Ledoux traitait la vie comme une campagne électorale et demeurait persuadé, qu’avec un bon déjeuner, on obtient une concession de chemin de fer, ou un rendez-vous galant. Son point de vue eût été comique, si Juliette avait eu envie de rire : elle n’y songeait point. Il la froissa en lui racontant ses bonnes fortunes, en riant de ses effarements, en se gaussant des choses qu’elle prenait au sérieux, avec une épaisseur si vulgaire, qu’elle se demandait comment on avait pu s’y tromper, et décorer ici Georges Boivin, du titre d’homme distingué !
Un soir, se trouvant au cinéma avec elle et quelques amis, il tenta bêtement de lui prendre la main dans l’obscurité, elle le repoussa avec dégoût ; bref, il l’obséda. Pour s’en débarrasser, comment faire ? Elle était fort novice… En parler à son mari ? « Ah non ! cela ferait des drames songeait-elle, il me gronderait… je suis bien assez grande pour l’exécuter moi-même. »
Le malheur voulut qu’elle ne sût pas l’exécuter. D’ailleurs une Juliette « exécute-t-elle » un homme comme Boivin, dont le métier est de parler, qui connaît toutes les roueries, feintes, chausse-trapes, comédies, du métier ? Joignez qu’elle avait affaire à la pire sorte d’entêté : l’entêté vaniteux qui ne se croit jamais indésirable, quoi qu’on fasse. Il se persuada que l’aversion de la jeune femme était feinte et qu’elle cachait son jeu.
D’autre part, sentant qu’elle ne réussissait pas à le décourager, Juliette se mit à le détester avec violence et s’appliqua à le fuir. Or, on peut fuir un importun à Paris, à Bordeaux, à Marseille, à Lyon : on ne peut pas le fuir dans une ville qui n’abrite que trente mille âmes. Trente mille âmes sont très peu de chose, quand on calcule que sur ces trente mille, il y en a bien la moitié dans les magasins, les banques et les bureaux, 5.000 dans les usines, les chemins de fer et les couvents, 5.000 enfermés dans les institutions de l’État, musées, préfectures ou prisons ; il n’en reste donc que 5.000, — moins les malades, — pour voltiger dans les rues, et vous prêter leur ombre secourable : ce n’est rien. Il vint un temps où Juliette ne se sentit en sécurité que chez elle, l’autre n’osant encore l’y relancer. Elle ne sortait plus que pour promener sa fille et aux heures où elle savait Georges Boivin occupé au Palais. Hantée par son idée fixe, elle perdit sa gaieté et cet aspect bondissant d’enfant rebelle, qui constituait jadis sa grâce de jeune animal sauvage.
Le professeur Milon s’aperçut un jour que son oiseau ne chantait plus. Il quitta avec effort le Practica officii Inquisitionis heretice pravitatis, pour regarder sa femme et soudain s’alarma, en remarquant son visage pâli.
— Tu sors trop ! Fais-moi le plaisir de rester un peu chez toi ! dit cet homme distrait, avec un charmant à-propos. Si tu ne reprends pas ta mine ajouta-t-il déjà soucieux, tu pourrais peut-être changer d’air ?
— Changer d’air ? Et où aller, pour en trouver un meilleur ?
On n’en parla plus.
Pour une autre femme, — une femme, et non un enfant comme Juju, — se débarrasser d’un Boivin n’est rien. Une conversation de cinq minutes, entre quatre yeux, eût suffi. Mais Juliette ! une gamine qui se trouvait pour la première fois en butte à un embarras pareil, et sans le secours de son mari, c’était à perdre la tête.
Toutefois, elle sentait bien, dans son émoi, qu’elle n’avait que deux partis à prendre pour sortir de l’impasse où son inexpérience l’avait poussée : parler sérieusement à ce croquant, obtenir de lui qu’il la laissât en paix, ou demander à Paul si…
Quand elle songeait à cette dernière alternative, le cœur de la jeune femme lui sautait à la gorge : non !
Non ! Elle ne se résignerait jamais à cela. Au fond d’elle-même elle craignait, comme une petite fille, d’être réprimandée ; elle se dissimulait cette crainte par des mots, et se disait : « Paul a suffisamment d’ennuis et d’inquiétudes, sans que j’aille lui confier de pareilles sornettes. » Alors ? Alors il ne lui restait plus qu’à raisonner elle-même ce fat. En aurait-elle le sang-froid ? Elle connaissait sa propre faiblesse : n’allait-elle pas, à la première réplique s’emporter, taper du pied ou pleurnicher ? Dans ce cas, tout devenait inutile, tout serait à recommencer. Quelquefois elle s’encourageait elle-même. Après tout, la vanité n’exclut pas le bon sens. Et pourquoi cet homme-là ne serait-il pas, comme l’on dit, un galant homme au fond ? « Il faudrait lui donner une impression de sérieux », songeait la petite. « Oui, c’est ainsi qu’il faudrait procéder, ne pas perdre son sang-froid. » Elle se répétait cela vingt fois par jour.
Un soir plus doux que les autres soirs, Juliette s’attarda dans le jardin du musée. Avant de disparaître, le soleil couchant incendiait la fin du jour. Juliette se sentait lasse, énervée. Elle songeait à Marie. Perdrait-elle donc son amie, la seule amie à laquelle elle tenait ?… Elle la voyait se détacher d’elle, à chaque rencontre. Pourquoi ?
Paul Milon s’était décidé enfin à écrire à son ami de Paris. Avec l’appui du camarade qui bien souvent lui avait offert ses services, il obtiendrait peut-être ce poste, objet de son envie, vacant depuis peu. Il ne demandait pas une faveur en somme. Sa cote était excellente. Le recteur lui souriait, s’intéressait même à ses travaux, lui avait conseillé d’aller consulter, à la Bibliothèque municipale de Toulouse, le manuscrit de l’inquisition, qui provient des dominicains de Bordeaux ; il pourrait, disait le recteur, lui être utile et Milon reconnaissant reprenait quelque espoir…
En poussant la grille pour sortir du jardin, elle reconnut Georges Boivin qui entrait. Un sourire béat passa sur le visage osseux de l’homme :
— Je savais bien vous trouver ici, dit-il plaisamment, et je savais que vous le sauriez et que vous m’attendriez !
Éberluée de sa suffisance, Juju le regarda sans comprendre.
Voilà l’indiscret qu’elle désirait éviter le plus. Si on les voit ensemble dans ce jardin, à cette heure, que ne dira-t-on pas ? Elle prit peur, remit son explication à un autre jour, désireuse de rentrer au plus vite.
Mais Boivin s’adossa à la porte, et l’empêcha de l’ouvrir.
— Non, non, vous ne vous sauverez pas ainsi, dit-il en faisant le gracieux, je vous tiens, je vous garde !…
Il plaisantait sottement, sans voir le trouble de Juliette. Il voulut lui prendre le bras… Ce geste irrita la jeune femme à l’extrême, elle oublia sur-le-champ ses résolutions de calme et de dignité. La colère lui monta au nez.
— Laissez-moi passer, monsieur Boivin ! Je veux rentrer, je ne veux plus vous voir ; vous me poursuivez, vous ne voyez donc pas que je vous déteste ?
Le géant considérait ce bébé blond avec son petit nez en bataille, qui rageait en fermant les poings ; il se mit à rire, et Juliette, sentant son impuissance, à pleurer. Soudain elle se souvint de confidences de Marie Muguet ; elles frappèrent brutalement sa mémoire et sans réfléchir, comme on donne un coup pour se défendre, intimidée et baissant la tête elle murmura, au milieu de ses larmes :
— Laissez-moi… J’ai… j’ai un ami !
— Je ne vous crois pas, dit le géant.
Ce je ne vous crois pas mit le feu aux poudres. Il ne la croyait pas ! Voilà que tout allait recommencer ! Il lui faudrait entendre à nouveau ses absurdes compliments, le dépister encore — toujours ! Ah ! non. Une sorte de frénésie s’empara de Juliette, si douce, et l’entraîna. Elle se dressa furieuse, transformée, pour une seconde en une autre femme, ou plutôt : une autre femme était en elle, armée de toute l’audace qu’elle n’avait pas, une femme qui prononçait des paroles déjà entendues… où donc ? Elle les écoutait étonnée et continuait, portée par un torrent. « Vous n’y entendez rien ! Aucune femme n’est ce qu’elle paraît. Faut-il mettre l’univers au courant ? ouvrir le confessionnal pour le monsieur ou la dame qui passe ?… Cette lettre, écoutez-la, me croyez-vous capable de l’inventer ? »
Le grand dadais, ébranlé, demeurait frappé de stupeur.
— Qu’est-ce que vous me chantez là ?
Juliette ne l’écoutait plus. Elle prononçait des mots familiers qu’elle savait par cœur : la lettre que Marie Huguet jadis, lui avait lue : « Mon amour, pourquoi ce silence ? Ne sentez-vous pas mon chagrin, etc. »
Une sorte de nervosité extraordinaire la soutenait. Elle retrouvait à travers ses sanglots, l’enthousiasme de jadis pour cette prose amoureuse, qu’elle prononçait avec une émotion si sincère, que l’autre en fut la dupe. Quand elle eut terminé, Juliette releva la tête : la porte était ouverte, Boivin avait disparu.
II
Ce fut environ quinze jours après cet aveu dans le jardin du musée, que Mme Paul Milon crut sentir un certain refroidissement parmi les personnes de son entourage. Oh ! très peu de chose. Quelques silences, une ou deux mines pincées. Ce fut tout. D’abord, elle ne s’en affecta point. Les gens qu’elle fréquentait ne débordaient pas à l’habitude d’une telle cordialité, qu’elle pût l’opposer à leur réserve nouvelle.
Naturellement, elle n’avait parlé de rien à son mari. Pourquoi l’eût-elle fait ? N’avait-elle pas réussi ? N’était-elle pas maintenant débarrassée de ce grand jocrisse ? Pourquoi ennuyer Paul de ces bêtises ? L’essentiel était accompli : Boivin ne l’accostait plus dans la rue à chaque détour, il ne la guettait plus chez le conseiller, il ne la rencontrait plus « par hasard » aux Galeries ; c’est à peine s’il la saluait, même, quand elle était seule, le plus souvent il détournait la tête et feignait de regarder du côté opposé ! Qu’il fût fâché contre elle, Juliette y comptait bien. N’avait-elle pas fait exactement ce qu’il fallait pour le repousser ? Bon débarras !… Pourtant l’attitude des demoiselles Ledoux l’inquiétait. Boivin avait-il été discret avec elles ? Discret, il ne l’était jamais. Mais ici ! Un homme qui se prétend bien élevé, va-t-il ébruiter de telles choses ? Voyons, c’est absurde. Mais aussi, Boivin avait-il de semblables prétentions ? Douteux.
Plus tard, bien plus tard… dans un mois, peut-être, quand ils seraient à Lyon, elle raconterait tout à Paul : la poursuite du géant et comment, seule, elle avait su, astucieusement, se débarrasser de ce raseur insupportable. Ils en riraient tous les deux ! Mais, jusque-là, pourquoi le tourmenter de cette ridicule histoire ? Malgré les raisonnements qu’elle se tenait, il y avait trop de la petite fille en Juliette, pour qu’elle n’éprouvât pas parfois quelque malaise en songeant qu’elle avait agi seule, et sans consulter son mari.
Souvent elle pensait à la nomination prochaine. Que bonheur ! La petite s’en réjouissait. Iraient-ils s’installer sur les bords de la Saône ? du côté du quai Jules Courmont ? ou près de la Bibliothèque peut-être ? ou à Bellecour ? À certains moments, heureuse d’avoir réussi, la joie l’inondait, et il lui fallait toute son énergie — une énergie que personne ne lui eût prêtée — pour maîtriser son exubérance. Un dimanche à la sortie de la messe, où d’habitude Juliette retrouvait « ces dames », elle constata que leur groupe, très animé quand elle l’aperçut, devenait silencieux à son approche. Marie Huguet qui au milieu d’elles pérorait et riait se tut, mais ostensiblement vint à elle. Les demoiselles Ledoux et la femme du maire au contraire, répondirent brièvement à son salut, et se détournèrent aussitôt.
Marie embrassa bruyamment son amie. Ce baiser opportuniste, on le sentait donné uniquement pour la galerie ; les autres diraient : « Mme Huguet a une belle âme, personne ne parle plus à Mme Milon, elle seule généreusement… »
Juju eut la naïveté de demander :
— Qu’ont donc ces dames ? Tu as vu comme elles m’ont tourné le dos ?
— Mais non ! Qu’est-ce que tu vas chercher là ?
Elle accompagna la femme du professeur jusqu’à la place, puis la laissa rentrer seule.
La petite Mme Milon, toute pâle, passa devant le café de l’Obélisque, orné de gros lauriers roses, qu’un grillage défendait contre les projectiles des gamins. À cette heure dans le café, on ne voyait pas une table vide. Juliette reconnut le long Boivin, assis tout près du trottoir entouré de quelques jeunes hommes débraillés : les fils du député du cru. Renversés sur leurs chaises, ces messieurs la regardaient venir. Évidemment, sa vue les divertissait particulièrement. Des sourires erraient sur leurs lèvres et Juliette rougit comme la pécheresse de l’Écriture. Dès qu’elle eut passé, un rire discret fusa. Elle rencontra la femme du conseiller à la Cour qui fut aimable. « Peut-être, se dit Mme Milon, qui déjà en était là, ne sait-elle rien encore ? » Marie-Amélie Pot l’attendait devant la statue de Thiers. Gentiment, elle s’accrocha à son bras.
— Ah ! Juliette ! je vous accompagne… Que se passe-t-il ?
— Je n’en sais rien.
Le petit visage de Mme Milon apparut livide dans la pleine lumière de la place.
— Tout le monde bavarde à qui mieux mieux, on vous déchire, on vous accuse de légèreté, pis encore, Georges Boivin en tête. D’où cela vient-il ?
L’autre atterrée, eut un geste d’impuissance.
— Votre amie Mme Huguet, se montre la plus acharnée. Elle dit pis que pendre de vous ! Je l’ai entendue. Mais elle vous exécute si gentiment, qu’on pourrait la croire désolée de vous savoir si coupable. « Elle n’est presque pas responsable », gémit-elle. Ah ! vous avez là une fameuse amie. Quel dégoût ! Quant aux Ledoux, elles prétendent que vous avez agi avec une coquetterie insigne vis-à-vis de leur neveu… que vous êtes une allumeuse, que sais-je ?
Juliette n’avait pas prévu tant de noirceur. Déjà blessée par ces ragots, l’entrain de la petite Pot à les lui dévoiler, la blessa davantage. L’affection de cette amie, sans doute réelle, s’exerçait sans douceur : Marie-Amélie appuyait là où elle eût dû se montrer réservée, interrogeait de trop près, bref, mettait tant d’ardeur à son manège, qu’elle paraissait transformer un intérêt tout amical, en curiosité.
Le cœur de Juliette se ferma. Elle prononça d’une voix blanche :
— Qu’y faire ? Georges Boivin se venge, c’est clair.
Elle en eût pleuré là, devant le redingote de M. Thiers.
— C’est clair, reprit l’amie, ce n’est pas élégant. Eh ! il ne faut pas se résigner, il faut absolument que ces rumeurs-là cessent.
— Comment ?
— Que votre mari intervienne !
— Ah ! non, surtout ne le mêlons pas à ces ragots ! Et puis, cela ne servirait à rien. Il n’y a plus rien à faire, allez !
La petite Marie-Amélie, qui connaissait mieux le monde que Juliette et ne se réclamait pas des théories aquabonistes de M. Pot, rétorqua vivement :
— Je ne suis pas de votre avis. Il y a toujours quelque chose à faire ! Mais il faut le vouloir. (Pourquoi donc celle-ci ne le voulait-elle point ?)
La jeune femme ne se souciait pas d’expliquer, surtout depuis qu’elle en voyait les effets, comment elle s’était débarrassée de son gêneur. Elle se tut encore une fois. (Quelle école ! Juliette apprenait à se taire.) Évidemment Georges Boivin avait parlé, raconté discrètement, les « aveux de la petite Milon » : on en faisait des gorges chaudes à X… Boivin avait dû dire : « Je vais vous en raconter une bien bonne ! » Car c’est ainsi qu’il débutait d’habitude. Qui donc prendrait la défense de Juju, parmi tous ces gens qui ne lui avaient jamais marqué de sympathie, si sa meilleure amie l’abandonnait ?… Mais celle-ci n’avait pu lui pardonner l’admiration du nouveau venu… Elle considérait sa préférence marquée comme un affront, le premier qui lui fût infligé depuis qu’elle régnait à X… Une inquiétude venait à cette jolie femme. Juliette plus jeune qu’elle, moins belle, la détrônerait-elle ? Son petit museau de gamine avait-il tant d’attraits, qu’il fît pâlir les siens, consacrés par dix ans d’encens et de myrrhe ? Et si cela était ?… Il n’y a pas d’amitié féminine qui tienne devant de telles considérations.
En quittant Juliette, Mme Huguet rejoignit le groupe sans bienveillance qui l’attendait sur le parvis de l’église Métropole.
— Avec sa petite figure innocente, on lui aurait donné le bon Dieu sans confession, disait la mairesse. Qui aurait pu croire… ?
— Hélas ! soupira Mlle Ledoux. L’apparence ne fait rien à l’affaire ; pour ma part, l’affectation d’étourderie de cette jeune dame, ne m’a jamais aveuglée sur son compte. Quand je pense qu’elle a fait ses Pâques devant toute la ville !
— Eh bien ! moi, déclara rondement l’amie de cœur, je ne crois rien de toutes ces histoires. Juliette est incapable de mensonge…
— Vous voulez dire qu’en s’accusant de mauvaise conduite, elle n’a pas menti ? C’est bien mon avis. On ne se charge pas ainsi pour plaisanter.
L’argument parut écraser Marie Huguet, qui fit mine (à regret ?) de le trouver sans réplique.
— Si cela est vrai, je ne l’eusse jamais deviné, reprit-elle d’un air désolé.
Elle entendit la réponse avec une certaine satisfaction :
— Vous, chère dame, qui êtes la loyauté et la franchise mêmes, comment pourriez-vous concevoir qu’une amie portât ainsi deux visages ?
Paroles comiques s’adressant à cette débrouillarde. Toutefois les mêmes dames sentaient bien, au fond d’elles-mêmes, que Marie Huguet, alliée par accident, n’était pas des leurs. Qu’importe ? Entre femmes, l’entente se fait promptement, lorsqu’il s’agit d’en exécuter une autre. Dans ce cas seulement, la discipline règne. Ici, elle fut tacite et parfaite. Le sacrifice consommé, il serait toujours temps n’est-ce pas ? d’examiner les casiers judiciaires. Incapables de comprendre la valeur réelle du mari, encore moins la gentillesse de la femme, ces harpies affectaient de croire le pire, sacrifiant volontiers ainsi la brebis en holocauste au neveu des Ledoux, aux demoiselles Ledoux elles-mêmes.
Les vénérables demoiselles ne constituaient-elles pas avec le conseiller Desthieux le pivot de la société de X… ? Ne recevaient-elles pas les meilleures familles chaque quinzaine ? Ne dépouillaient-elles pas, en outre, leur salon de ses housses, une fois l’an, pour le livrer généreusement aux organisateurs de la vente charitable qui avait lieu au profit des Sœurs de l’Hospice ?
Que pesait une Juliette Milon à côté de tout cela, je vous le demande ? Purement rien. Et voilà une femme à la mer.
Juliette éprouvait maintenant une sorte de gêne, lorsqu’elle sortait de sa maison. Il lui semblait que la marchande de primeurs de la place qui lui vendait des oranges, le pharmacien des Remparts, le poultier de la rue des prisons, connaissaient tous sa mésaventure, qu’ils la servaient en souriant, ou la regardaient passer en se poussant le coude. « Tiens, c’est la petite Milon ! vous avez su l’histoire ? On plaint le mari : un travailleur. Elle, c’est pas grand’chose de bon ! »
Les demoiselles Ledoux ne l’invitaient plus. Elle s’en serait réjouie, si le prétexte qu’elles devaient prendre pour la rayer de leur cercle, n’eût été le fait-divers dont toute la ville souriait.
Marie Huguet tenait Juliette à distance. Assez cordiale devant la galerie, dans la rue par exemple ou chez les Pot, qui étaient restés fidèles, partout ailleurs cette dame demeurait invisible. Elle se préparait, disait-elle à la ronde, à faire sa cure de soleil dans le Midi, d’où elle ne reviendrait qu’aussi noire que Joséphine Baker.
Le beau temps avait fait cesser les quelques réceptions hebdomadaires, où s’ennuyait tant Juju et dont certes elle eût été aujourd’hui exclue. Ainsi elle se trouvait très seule, et assez déprimée. Le pire est qu’elle se disait : « C’est de ma faute ! Quelle folie m’a prise ? »
Un matin, elle rencontra l’abbé Bongîte devant la mairie. Quoique le soleil fût cuisant, il portait sous son bras un maître parapluie, qui eût fort bien pu tenir lieu de tente sur une plage. La petite Milon s’arrêta gentiment pour le saluer.
L’abbé lui sourit.
— Eh bé ! Madame Milon, toujours seule ? M. le professeur ne vous accompagne donc jamais ?
— Monsieur le chanoine ! À cette heure-ci, sa classe…
— Oui, oui, je sais, cria le prêtre, mais il y a d’autres heures dans la journée. Et, dites-moi, il travaille toujours autant ?
— Mais… oui…
— Son livre est donc bien long à écrire ? Il n’en finit pas !
— Oh ! Monsieur le chanoine. Une thèse de 800 pages sur l’hérésie Cathare et les schismes du IIe au XIVe siècle. Il lui faut faire beaucoup de recherches, consulter un monceau d’ouvrages, de vieux textes, de documents religieux, de bulles, de prédications, condamnations… On lui envoie même des manuscrits de bibliothèques étrangères !
— Ah ! oui, oui, dit l’abbé distrait… Mon Dieu ! ça l’occupe, n’est-ce pas ? ça l’occupe !
— Mais…
Juliette sentait bien qu’il avait quelque chose à dire encore.
— Enfin ! reprit-il, d’une voix de stentor, décidé coûte que coûte cette fois, je souhaite que tout finisse au mieux, ma chère dame, vous me comprenez ? J’ai beaucoup d’estime pour vous, vous êtes de braves jeunes gens, enfin un jeune ménage… tout à fait très bien !
Et il s’enfuit avec son parapluie, qui bouffait sous son bras comme une jupe.
Paul Milon, naturellement, ne s’apercevait pas du changement d’attitude des dames de X… à l’égard de sa femme ; rien d’étonnant à cela, puisqu’il ne l’accompagnait presque jamais au dehors. Un envoi récent provenant de la Vaticane, copie d’un registre de l’inquisition de Pamiers en 1320, l’absorbait. Il ne sortait plus de ce qu’il nommait pompeusement son « bureau », que pour traverser la rue et aller au lycée. Les dames, ne le voyant pas dans la société de X…, ne pouvaient, malgré leur ardeur, empoisonner sa vie, comme elles le faisaient pour celle de Juliette. Néanmoins, à quelques jours de là, l’allure sévère de la mère d’un élève, rencontrée en ville, le frappa… malgré sa distraction habituelle. La dame, en général fort bavarde et aimable, ne manquait pas de l’arrêter quand elle l’apercevait, pour lui parler de tout, et de n’importe quoi, avec l’ardeur de certaines femmes, à qui le mutisme paraît si lourd, qu’elles se déchargent joyeusement à la première occasion des mots qu’elles n’ont pas pu prononcer encore.
Au lieu d’aller à lui, comme les autres fois, elle le dépassa avec raideur, répondant à peine à son coup de chapeau. Y répondit-elle ?… Froideur singulière, qui fixa Milon sur l’asphalte. Pareille conduite n’est pourtant pas rare en province où quelques personnes encore se figurent que sourire en public à un homme, c’est paraître leur faire quelque avance. Toutefois, ici, rien de semblable, La dame, ronde et cordiale, ne pouvait être retenue par aucun souci de ce genre. Alors, qu’y avait-il ?
Il y songea un peu avec regret, car il craignait les ennuis de la vie courante, qui troublent et dispersent la pensée, et puis, il ne songea plus qu’aux Cathares jusqu’à la fin du jour. Il se souvint avec tristesse qu’il n’avait écrit qu’un tiers de sa thèse. « Comme je travaille lentement ! » soupira-t-il. Il travaillait prudemment surtout, redoutant de laisser certains détails dans l’ombre, de ne pas avoir à sa disposition tous les éléments nécessaires pour rendre, comme il le voulait, ce sombre tableau d’inquisitions et de guerres. Il suivait pas à pas la trace de ce schisme étrange, dont certains font remonter l’origine au paganisme, tout au moins à Manèe, et même au mazdéisme, schisme qui eut ses martyrs, et quels martyrs ! Ceux-là épris de pureté, de chasteté, introduisirent bientôt le malthusisme dans leurs lois… cinq siècles avant Malthus.
Les hérésies furent si nombreuses au moyen âge, qu’on les confond généralement entre elles, et par exemple, la secte des Vaudois, créée à Lyon au xie siècle par P. de Valdo, avec celle des Cathares. Ces erreurs, très fréquentes, furent commises par les Inquisiteurs eux-mêmes. Les Vaudois, que l’on a nommés aussi Pauvres de Lyon, en furent expulsés vers 1180, y rentrèrent, furent excommuniés par le Congrès de Vérone, et encore par le concile de Latran ; traqués, ils se dispersèrent dans le Midi de la France centre de toutes les hérésies, puis passèrent les monts, revinrent… Les Cathares furent l’objet de persécutions plus dures. Malgré l’intervention des Papes et des évêques, malgré les délations et les bûchers (à cause d’eux, peut-être ?), ces hérésies diverses florissaient encore si bien au xiie siècle, que Jean XXII chargea Bernard Gui, frère prêcheur devenu évêque, du châtiment. Il fut terrible ; plus terrible même que ne le fut celui du Saint-Office espagnol.
L’époque du moyen âge passionnait le professeur Milon. Il en connaissait imperturbablement les mœurs et la langue, s’incarnant si bien dans les personnages de ce temps, qu’ils paraissaient à ses yeux debout, et non ensevelis sous la pierre. Il en parlait au présent, comme s’ils allaient intervenir d’un moment à l’autre… Quand il aborda l’hérésie albigeoise, qui se confondit à la fin avec les autres schismes, il redouta Raymond VI de Toulouse, comme le plus grand brouillon qui fut, sourit à Louis VIII, dit Cœur de Lion, et se méfia de Thibaut de Champagne, dont il soupçonna la droiture.
Cet homme si doux (le professeur), qui n’eût pas heurté un petit crapaud sur la route, s’exaltait en reconstituant les attaques livrées aux villes assiégées, aux murs qui fument et s’écroulent, aux soixante mille victimes que l’on pend aux arbres de Béziers et aux créneaux. On le surprenait souvent parlant tout haut, poursuivant son rêve au milieu de l’humble vie courante, et aussi discutant dans la rue avec des contradicteurs imaginaires. Un jour place des Juifs, le grainier, M. Cassin, fut bien surpris d’entendre Milon s’écrier : « Ce Thibaut fut un mécréant, il y a gros à parier qu’il empoisonna le roi ! »
— Le professeur du lycée est fou, dit l’honnête commerçant à Mme Cassin ; il parle tout haut d’empoisonner le roi. Quand on pense qu’on leur confie des jeunes gens, tout de même !
Le même soir, le professeur se souvint de la mine pincée d’une mère couleur cachou, qui ne lui avait pas rendu son salut. Il dînait avec sa femme, la fenêtre était ouverte sur la petite place.
— C’est singulier, tu ne trouves pas, Juju ?… Je n’ai jamais eu que des rapports cordiaux avec ces gens-là. Leur fils est un de mes bons, un garçon sérieux, qui certainement préparera une École. Je vois souvent le père, ingénieur à la Société du Haut-Grésivaudan. Quand je les rencontre les uns ou les autres, ils sont particulièrement cordiaux, mais aujourd’hui…
Juliette recula sa chaise dans l’ombre, qui commençait à envahir la pièce : elle avait rougi violemment. Dehors, les cris pointus des hirondelles traversaient l’air.
Comme sa femme ne répondait pas, Paul Milon répéta :
— Tu ne trouves pas ?
Elle haussa les épaules.
— Que veux-tu que je te dise ? Cela peut arriver, il y a des jours où l’on est pressé, où l’on n’a pas envie de parler ; puisque cette dame est toujours aimable avec toi, il n’y a pas de raison…
— C’est ce que je me répète, il n’y a pas de raison, et pourtant, je crois lui avoir vu une figure hostile !
— Tu rêves toujours !
En dessous, les propriétaires de l’entreprise Fruits et primeurs avaient installé leur gramophone devant la porte ouverte ; on entendit le grand air de la Favorite.
Paul Milon, tout distrait qu’il était, commençait à s’inquiéter. Il ne recevait aucune nouvelle de Paris. Une fois ou deux il avait tenté d’aborder son proviseur, brave homme et jusqu’ici sympathique, et de lui parler ; il lui sembla que l’autre le fuyait. Enfin l’inspecteur arriva à X… pour sa tournée vers le 15 mai, et suivant les rites s’entretint avec Milon. Celui-ci trouva un homme très sec, qui lui parut pressé. Il lui annonça que le poste de Lyon, sollicité par son collègue le Pivert avant la mort du précédent titulaire, avait été accordé à ce grand favori qui l’occuperait sous peu. À vrai dire, l’élu ne resterait peut-être pas dans l’Université, mais, « s’y étant pris à temps, n’est-ce pas ? il est tout simple qu’il eût obtenu ce que Milon ambitionnait ».
— Je regrette, dit l’inspecteur, de vous apporter une mauvaise nouvelle. J’ajouterai, entre nous, que vous avez trop tardé. Si vous vous étiez hâté davantage, vous seriez déjà à Lyon, et aujourd’hui il n’y aurait pas de question. Regrettable, très regrettable !
L’inspecteur néanmoins, encouragea beaucoup Paul Milon à quitter X… ; il lui proposa de se rabattre sur Bourg, et de permuter avec le professeur d’histoire actuel, qui ne demandait qu’à venir à X…, son pays natal. C’était la chute d’un rêve, caressé depuis de longues années. Comme Paul Milon, qui avait sursauté au nom de Bourg, réfléchissait avec amertume à toutes ces choses, l’autre insista, annonça assez brutalement :
— Vous avez des ennemis : à votre place je prendrais Bourg, qui certes n’est pas un avancement ; néanmoins, on vous saura gré en haut lieu de vous contenter de ce poste. Vous y achèverez tranquillement votre thèse, et vous pourrez la passer à votre heure, à Lyon, ou même à Paris. Ainsi, vous quittez X… en temps opportun. Si vous y restiez, l’hostilité qui règne dans cette ville à votre égard, et dont on est informé rue de Grenelle, pourrait vous nuire sérieusement quelque jour.
Milon tenta bien d’interroger, de savoir d’où sortait cette hostilité incompréhensible, vu qu’il n’avait démérité en rien ; mais demeurant étourdi du choc qu’il avait reçu, il fut la proie de l’autre, qui le noya sous un flot de bons points et lui fit perdre haleine.
Des ennemis ! Il avait des ennemis à X…, où il se croyait aimé, au contraire ! Il revit la femme cachou sous les arcades, le proviseur qui le fuyait… Le pauvre Milon tombait des nues. Il imagina une vaste conspiration ourdie contre lui, la vie désormais intolérable dans ce pays, son travail rendu difficile… Il eut beau s’efforcer d’obtenir d’autres éclaircissements, l’inspecteur se défendit d’en savoir davantage et lui fit comprendre sans ménagements cette fois, qu’il ne tenait qu’à lui de chasser l’impression défavorable qui régnait rue de Grenelle à son propos, en acceptant d’émigrer dans la patrie d’Edgar Quinet, des poules blanches, du général Joubert, et des émaux bressans.
Bourg. Carrefour ouvert entre le Jura et les Alpes, où tout l’univers passe, où personne ne s’arrête. Pourquoi ? Bah ! On est pressé d’aller plus loin, vers la neige, les Eaux chaudes, le baccarat, les lacs, que sais-je ? et Philibert le Beau, qui dort à côté sous son merveilleux baldaquin de pierre, reçoit peu de visites, en somme. Songez que Bourg est à soixante kilomètres de Lyon et de ses larges fleuves, de ses quais, de Fourvières. Lyon plein de soieries, de mouvement, de tramways, de radicaux et de fièvre typhoïde… à deux heures de Mâcon, où Lamartine se promène chaque soir autour de la rue des Ursulines et de Saint-Vincent… à trente-sept lieues de Dijon où habitent Charles le Téméraire et M. Estaunié, à une portée de canon de Genève. De Bourg encore, on va en une matinée à Besançon, ville auguste, qui vit naître un grand poète et une école d’horlogerie, à bien d’autres villes et villages, au bord des vignes, ou le long des rivières, que les peupliers ombragent en tremblant (ils songent à la hache) : Tournus et Cluny, Saint-Triviers, Chagny, la Rochepot, sans oublier les voisines, Porcieux, Virieu, Ruffieu, Ambérieu, Jujurieux, Montagnieu, Méximieux, Luthézieu, dont le pays d’Ain se pare.
Mais le professeur Milon avait bien le temps, ma foi, de s’occuper du paysage !…
Sur quinze heures de classe, ses cinq heures de supplément s’aggravèrent, ici, de quatre heures consacrées aux jeunes filles ; peu de temps pour la flânerie. Ses quarante-cinq élèves l’occupèrent surabondamment ; le traitement de trente mille francs, qui lui fut attribué au début, ne suffit même pas à le faire sourire.
Pour le consoler, il trouva dans la bibliothèque du lycée six cents volumes dépareillés, qui ne purent lui servir à rien, presque autant de ressources dans la bibliothèque de la ville, qui n’ouvre ses portes aux travailleurs que deux heures chaque jeudi. Tout cela lui parut mince, mais Juliette chantait ! Sa nature puérile oubliait vite, en somme. Elle avait désiré partir, et le plaisir qu’elle eut à quitter les Ledoux effaça le déboire de Lyon.
Toutefois, le couple s’installa pendant une terrible période de pluie ; l’humidité, constamment entretenue par les orages des montagnes voisines rendait malsain le séjour de la petite maison, où la grippe sévit pendant le premier hiver. Enfin les beaux jours revinrent, le printemps sourit à nouveau, et la thèse du professeur Milon, par un miracle de patience et de foi, progressa. Il fallut, néanmoins, quatre ans encore pour la mener à bien. Que d’espoirs le pauvre mousquetaire attacha à ce travail ! que de rêves il construisit autour de son œuvre !
Comme tous les amoureux qui se verrouillent avec leur amour et qui font de lui leur but, leur espoir, leur tout, il se figurait de bonne foi que l’Europe entière s’intéresserait à ce qu’il aimait, que les éditeurs s’en disputeraient la publication, que l’Université elle-même reconnaîtrait ses mérites avec éclat, le prendrait, lui, Milon, par la main… On pense bien qu’un sujet pareil ne passionne que les spécialistes et les théologiens. Ils ne sont pas légion. On sait aussi que les éditeurs redoutent les livres de huit cents pages à l’égal de la peste noire, et qu’enfin si loin d’un centre intellectuel, le professeur ne pouvait guère se faire connaître à ceux qui eussent pu le servir.
Paul Milon fut donc oublié à Bourg. Toutefois, il eut la joie de passer à Lyon une thèse demeurée mémorable, — sur place. Les potentats qui l’écoutèrent (ici, avec grande sympathie) le complimentèrent et lui sourirent, ils lui prédirent aussi que les recherches, qu’il avait été le premier à pousser si loin, auraient un retentissement considérable. Ce retentissement ne dépassa pas la portée de quelques provinces élues.
C’est alors que le professeur devint ambitieux. Maintenant que son œuvre était née, et qu’il la savait belle, il désira naïvement de se faire connaître. Il pensa que les revues accueilleraient ses travaux. Une seule lui ouvrit sa porte, les autres refusèrent ses articles : « Le sujet, affirmèrent-elles très spécial, ne s’adressant qu’à une élite elles craignaient que leur clientèle ordinaire ne fût pas assez cultivée pour en estimer le prix. »
Ainsi la vie passait. « Il me faudrait une tribune, soupirait le professeur, un journal qui eût à la fois des lecteurs cultivés et une grande diffusion. J’ai tant de choses à dire ! Il serait très curieux maintenant de reprendre mon sujet de thèse que je possède à fond, et d’indiquer l’influence des hérésies autrefois et aujourd’hui encore, dans le Toulousain, le Carcassès, l’Albigeois, la province ecclésiastique de Narbonne, décrire le rôle des différents Papes : indulgent comme Alexandre III, violent comme Boniface VIII, procédurier comme Clément V, l’allié du faux monnayeur Philippe, rigoureux comme Jean XXII, etc., etc. »
Pendant les heures de découragement qui vinrent par la suite :
— Tu as épousé un raté, Juju.
Et comme elle s’indignait…
— J’appelle un raté, celui qui n’est pas arrivé où il voulait… Je ne suis d’aucun parti, d’aucune coterie, je ne sais pas me pousser par l’intrigue. Ainsi, je n’ai que mon seul mérite, cela ne suffit pas, je t’assure… Je ne sais plus qui déclarait, comme je pourrais le faire : « J’étais capable d’écrire et même de bonnes choses, je n’étais pas capable de me proposer… » Je crois que c’est Jules Simon dans son jeune âge, car ensuite…
Pour faire bref, le professeur Paul Milon passa cinq ans au lycée de Bourg, déplorant gentiment qu’un hasard malheureux l’eût privé dans ce poste, des appuis qu’il eût trouvés à Lyon, et qui l’eussent aidé à gagner le grand large ; et puis, un jour pluvieux d’octobre, il sortit fiévreux de sa classe, pataugea dans la boue glaciale, prit froid, et mourut un mois plus tard d’une grippe infectieuse laissant trois enfants, dont sa femme Juliette, aussi jeune que les deux autres.
Jamais elle n’avait avoué à son mari son aventure de X…, ni les antipathies qu’elle avait déchaînées autour d’elle, cause initiale de la disgrâce. À vrai dire, le professeur ne s’expliqua pas comment il lui avait poussé, soudain, tant d’ennemis dans sa ville natale ; il attribua leur présence à la jeunesse étourdie de sa femme, à la jalousie, à ses propres distractions, qui lui avaient peut-être fait commettre « des impairs », et encore à son indépendance. Toutefois, il se figura que les dix ans qu’il avait jetés aux Cathares, et consacrés à une œuvre consciencieuse et belle, le tireraient honnêtement de la nuit. Il n’en fut rien. Nous avons trop de primaires. Qui s’intéresse, aujourd’hui, à ces travaux de bénédictin ? Trois personnes sur dix mille. En dehors des oasis que sont les bibliothèques, la méditation et l’étude n’ont plus cours chez nous. La lecture, de moins en moins, depuis que les Saxons nous ont doté du week-end et de la bougeotte… Ainsi l’esprit se voile la face. On ne peut à la fois rechercher l’ivresse du ballon ovale et goûter, comme elle le mérite, l’édition du Saint-Simon de Boislisle. Attendons. Tout recommence.
Juliette demeura à Bourg après son veuvage. Où aller ? Elle comptait dans le pays maintenant, quelques amis, et avec le temps, qui se mêle de tout, finit par surmonter l’aversion qui l’avait saisie au début, devant cette villa sans mystère, semée sur le revers de la route. Elle ne connut jamais les belles promenades, les églises célèbres, les excursions où courent ceux qui la traversent chaque jour. Elle ne connut même pas le fameux aubergiste, plus renommé dans la région qu’Edgar Quinet lui-même, le fameux aubergiste qui fait, à Priey, sauter ses truites dans l’azur. La vie de la femme du professeur Milon s’écoula ainsi, sédentaire, entre la naissance et la mort.
L’amie de cœur, Marie Huguet, avait disparu, mais la petite Marie-Amélie mariée à Dijon devenue Mme Rey, demeura fidèle. Il en est souvent de même dans la vie : on commence avec celui qui vous trahit et le visage de la vérité demeure enseveli dans son puits, jusqu’à l’avalanche qui l’en fait sortir.
Juliette s’était habituée à la rudesse de son amie : ses questions ne la froissaient plus, ni les précisions qu’elle exigeait pour « juger sainement des choses », disait-elle. « Il y a du procureur en vous », déclarait Juliette : Marie-Amélie y consentait. Son origine était de basoche en outre, elle avait épousé un juge d’instruction !
Un soir plus triste que les autres, Juliette avoua à son amie ce qu’elle n’avait jamais avoué à personne : la fausse confidence, faite dans un jardin désert à un homme qu’elle haïssait, et qui s’était si vilainement vengé.
Quoi ! Un mouvement si enfantin ? si absurde : trois mots amenant tant de catastrophes ? Marie-Amélie n’en revenait pas.
Il faut s’y résigner : l’esprit d’équité n’est pas de ce monde.
À l’inverse du professeur d’histoire, la réussite de Georges Boivin apparaissait complète. Pendant que le premier usait ses jours à de rudes besognes, consacrait ses nuits à une œuvre qu’il désirait parfaite, y sacrifiait son sommeil et ses yeux, l’autre triomphait à la ronde et sa carrière promettait d’être rapide. Sa curiosité, son désir d’agrandir sa clientèle, le poussaient à « étendre ses relations ». Une mémoire prodigieuse le servait. Elle lui permettait de dépister les uns et les autres, lui évitait les impairs, flattait même les familles sensibles : il n’oubliait aucune date.
Son bavardage intolérable aux gens délicats, attirait l’attention des autres. Il amusait la galerie avec son répertoire d’anecdotes et de bons mots : le monde n’étant malade que d’ennui, Boivin, qui le divertissait, était toujours le bienvenu. Il n’avait pas encore choisi les opinions qui le mèneraient à ses fins. Attaché au début, à une société bourgeoise qui l’avait épaulé la première, il se dirigeait insensiblement vers d’autres plans, qui lui permettraient de toucher une autre clientèle. Au point où il en était, il avait déjà réussi ce tour de force, de s’entendre avec tous. C’est ainsi qu’il fut l’ami de Monseigneur et des Maçons, des femmes et des maris, des archéologues et des architectes, des Congrégations et des Sociétés : réussite inouïe, qu’il accomplit en se jouant.
Si l’on veut bien y réfléchir, ces qualités sont celles qui conviennent le mieux à la politique. Boivin, naturellement, y songea. Avocat plein d’activité, ami de la réclame, ne négligeant aucune cause, se poussant dans tous les cercles, il rêva une estrade plus large, une influence plus étendue… les 60.000. Ses vertus de bon-garçonnisme apparent, son goût marqué pour les cuisines et les « combines », son manque de délicatesse, bref, son manque d’épiderme, le rapprochaient de l’électeur courant. On disait de lui, dans les débits : « C’est un bon type, et qui sait causer, on l’écouterait pour rien, pour le plaisir. »
Georges Boivin prépara donc tout doucement les lendemains. Pas un tonnelier de la région, pas un aiguilleur de tramway, pas un aubergiste, pas un marchand de moutarde, ou de fil en quatre, qui ne le connût, ne le saluât avec complaisance, ne se recommandât à lui pour étouffer ses petites malversations, ou encourager ses entreprises, pas un qui, à l’occasion, ne lui offrît « un blanc », sous sa tonnelle. Tout se présentait donc bien pour lui et quand demain, ce soir peut-être, un siège se trouverait vacant… On pense que le souvenir de sa petite infamie ne pesa jamais une once sur sa conscience : il savait oublier, excellente condition d’indépendance et de paix. Comprit-il d’ailleurs, le rôle qu’il avait joué dans le désastre ? C’est douteux. On ne sait jamais, avec les Boivin, où leur mémoire finit, où leur trahison commence.
Quatorze ans avaient passé. Juliette allait avoir quarante ans. Petit à petit son chagrin, les difficultés, les ennuis quotidiens, si lourds à porter seule, l’avaient usée. Sa tournure demeurait jeune et ses cheveux blonds ; mais, sur son visage, la lassitude traçait des rides, éteignait l’éclat du regard, jadis trop gai, au dire du professeur.
Résignée, elle vivait maintenant comme toutes les autres dames de la ville, toutes les autres dames de son âge, s’occupait de sa fille, bonne musicienne, qui travaillait le contrepoint avec l’organiste de Notre-Dame et donnait déjà quelques leçons aux alentours ; de son fils, boursier au lycée, de sa petite maison. Le dimanche, elle se promenait après la messe, sur le Bastion et revenait régulièrement par la place de la Comédie. « Ces dames reçoivent peu de visites », disait-on à Bourg. Quelquefois, les jours fériés, le ménage Rey arrivait de Dijon par le train de dix heures trente-cinq pour déjeuner avec elle. Les voisins en étaient avertis, lorsqu’ils voyaient la bonne traverser la place. Ils disaient : « Le juge d’instruction et madame viennent déjeuner ce matin chez Mme Milon, la domestique est descendue chercher un vol-au-vent à l’hôtel de France. » Ces habitudes qu’elle détestait jadis, ce train-train morne de la vie provinciale, ces ragots, elle les acceptait, rompue aujourd’hui aux gestes rituels de tous, aux obligations que l’on multiplie pour raccourcir les jours, aux événements que l’on gonfle pour les remplir. Ah ! elle ne ressemblait guère à la Juju d’autrefois, si imprudente, si primesautière… si indisciplinable. Le temps est le maître : ce que ni l’amour, ni la société n’avaient pu obtenir, il l’avait obtenu, lui, il avait fait de cette imprudente qui refusait de s’ennuyer une dame en robe sombre, toute pareille aux autres dames de la ville quand elles ont dépassé quarante ans, aussi mesurée dans ses gestes, aussi décente dans sa tenue, aussi silencieuse, aussi renfermée, — d’apparence — car, au fond d’elle-même, son cœur était vivant encore, elle se souvenait et Dieu merci ! n’avait pas désappris de pleurer.
Elle songeait bien souvent à X… et aux puissances mystérieuses qui l’en avaient chassée, exilée ici. Depuis que son mari n’était plus là, elle se demandait comment elle avait pu lui cacher ces événements si importants, de leur vie commune ? Par tendresse, — il aurait trop souffert, et pour rien, puisqu’on ne pouvait rien changer, — mais elle s’étonnait, en songeant à l’enfant qu’elle était alors, que cette enfant ait pu garder un tel secret.
Un soir, entre chien et loup, comme elle s’attardait à songer au passé, repoussant le moment d’allumer sa lampe, la paysanne qui la servait introduisit un visiteur ; elle n’en recevait guère et reconnut celui-là tout de suite : c’était Georges Boivin.
Quoiqu’il ne fît pas bien clair dans la pièce, elle remarqua son air d’autorité et de suffisance. Il portait sous son bras une serviette bourrée de papiers, et, à sa boutonnière, une rosette aussi grosse que celle du colonel Chabert. Juliette se sentit émue à la vue de cet homme : tant de fantômes, oubliés ou lointains, se levaient sur ses pas ! Que venait-il faire ici ?
Nullement gêné, il déposa sa serviette sur la table avec son chapeau, s’assit commodément dans le seul fauteuil du salon. Juliette se taisait.
— Je vois, commença-t-il avec aplomb, que vous m’avez reconnu et que vous êtes surprise de ma visite. Pourtant, croyez bien que je ne vous ai jamais oubliée. Voilà longtemps que je formais le projet d’aller vous voir… Hélas ! mes multiples occupations… la vie de Palais est absorbante… en outre… vous avez peut-être appris que je me présentais à la députation, sur le siège de Chindroux, le député sortant ? Non ? peu importe, Madame, je serai bref, — et… franc… je viens vous demander un service.
Juliette l’interrompit :
— Pardon ! vous avez appris que j’avais perdu mon mari ?
— Certes, certes ! bien terrible épreuve !…
Boivin ne s’y attarda point. Il expliqua : il s’agissait d’obtenir une lettre d’introduction auprès des Rey, très liés avec l’évêque de X… Ce dernier pourrait l’aider… peut-être…
— J’ai perdu Marie-Amélie de vue, continua Boivin, familier, depuis qu’elle habite Dijon ; mais je sais que vous êtes demeurée fidèle à vos amitiés, et que vous voyez le ménage. Ah ! les femmes sont bien heureuses ! elles ont le temps d’entretenir leurs relations ; nous autres, nous en avons à peine pour accomplir les devoirs d’un métier qui…
Juliette reconnaissait ces propos vides, ce bavardage niais, cette personnalité égoïste et vulgaire. Boivin, c’était clair, avait agi avec ces amis-là comme avec elle-même, il s’en souvenait quand ils pouvaient le servir ; il n’avait pas changé. Elle le considérait, stupéfaite. Ainsi, cet homme, artisan de son infortune, cet homme dont la méchante indiscrétion lui avait coûté si cher, il était là, bavardant familièrement avec elle, insouciant, croisant ses longues jambes : « Vous permettez ? » allumant une cigarette.
Elle rougit de le voir si bas.
— Monsieur Boivin, comment avez-vous pu venir ici ?
Elle sentit qu’il s’étonnait à ces mots ; peut-être, après tout, ne se souvenait-il de rien ? Combien de fois avait-elle désiré cette heure ! Combien de fois avait-elle songé, dans sa solitude à une scène toute semblable à celle-ci, pendant laquelle, rigoureusement, elle reprocherait à Boivin sa lâcheté, l’accablerait, se vengerait enfin !… Trop tard. Elle se sentait vaincue, il y avait trop longtemps… Néanmoins, sa rancune la poussa :
— Avez-vous donc oublié le temps où mon mari professait à X… ?
— Comment pourrais-je l’oublier ?
Il y avait, dans le ton de l’autre, une galanterie si vulgaire, que Juliette fut écœurée…
— Et notre départ, vous vous en souvenez aussi, n’est-ce pas ? Il n’est pas possible, que vous ne vous soyez pas aperçu du mal que vous nous avez fait : nous vous devons toute notre infortune.
Comme il sursautait, elle continua :
— Souvenez-vous donc, à la fin ! vous me poursuiviez, vous me compromettiez à plaisir, grossièrement, je ne pouvais plus sortir de chez moi, et un jour, pour vous éloigner, je… je vous ai… enfin, je vous ai ait une confidence, seule façon de décourager votre vanité… mais cette confidence, qui n’était que pour vous seul, vous l’avez répandue joyeusement aux quatre coins de la ville. Par vos soins, le scandale est né, l’hostilité s’est dressée autour de nous, mon mari, forcé de quitter X…, dut accepter Bourg. Comprenez-vous : accepter ? Nous y sommes venus, il y est mort, et… sa vie échoua ici. Tout le mal est venu de vous.
L’avocat ne l’entendit pas ainsi.
— Permettez, madame ! Je me souviens fort bien… mais, ne renversons pas les rôles, s’il vous plaît. Si j’ai bonne mémoire, vous aviez commis, vous, une grosse imprudence. Vous aviez une intrigue… Dans une petite ville comme X… Quelle erreur ! On vous écrivait des lettres… ne vous étonnez donc pas que, lorsqu’on l’apprit…
— Personne ne pouvait l’apprendre, riposta Juliette âprement. Avant de vous avoir parlé au musée, personne ne savait rien, — pour cause. Du jour au lendemain, tout le monde m’a tourné le dos. Par votre trahison, vous avez alimenté, à mes dépens, la chronique venimeuse de la ville !
— Peut-être ai-je été léger, reconnut Boivin, ennuyé de la tournure que prenait la conversation, qui l’éloignait beaucoup du but de sa visite, — possible ; pourtant, la première faute, madame, permettez-moi de vous le dire, venait de vous. C’est vous-même qui…
— J’étais trop jeune, gémit Juliette, ce fut tout mon crime, j’étais une enfant. Non, non. Il n’y avait rien de vrai dans ce que je vous ai, soi-disant, avoué, vous entendez ? rien. Je voulais vous éloigner, j’ai tout inventé.
Boivin cligna de l’œil.
— Et la lettre que vous m’avez récitée par cœur ? Hein ?
— Elle ne m’appartenait pas. Ah ! pourquoi m’avez-vous crue ?
Boivin, quelque épais qu’il fût, ne pouvait pas se tromper à un pareil accent. Il regardait Juliette qui pleurait. La nuit était venue. Il ne voyait plus son visage, il ne voyait que ses cheveux blonds, et sa robe noire. Surpris, certes, toutefois cette vieille histoire ne l’intéressait plus beaucoup… Il entendit Juliette gémir.
— Vous avez fait notre ruine. Combien de fois Y ai-je pensé depuis ! J’étais résolue, si jamais vous osiez revenir, à vous dire mon mépris. Hélas ! je suis toujours la même, je pleure bêtement, je ne sais faire que cela. J’ai perdu l’homme que j’aimais ; par vous je l’ai vu malheureux, oublié et lui, que je plaçais si haut, est mort inconnu. Tout cela par votre faute, par votre faute stupide ! Moi, j’étais une enfant, je n’avais jamais eu affaire qu’à d’honnêtes gens, je ne me doutais pas de la vilenie humaine, c’était visible pour tous, même pour vous, monsieur Boivin ; mais vous, qu’étiez-vous donc ?
Boivin songeait à la lettre qu’il était venu demander, la lettre pour l’évêque… lui restait-il encore quelque chance de l’obtenir ? Pour lui, elle valait son pesant d’or, cette lettre. Elle lui permettrait de pénétrer dans le milieu clérical du quartier des remparts, qui se méfiait, d’approcher l’évêque ; il le gagnerait, sans doute, par la promesse de la réfection de l’hospice qui s’effondrait ; il n’y avait plus de fonds, il le savait… c’est pourquoi il ne s’en allait point.
Juliette, le voyant silencieux, crut innocemment qu’il éprouvait quelque confusion, et ne savait comment opérer sa retraite. Elle ouvrit la porte :
— Allez-vous-en, monsieur Boivin, dit-elle doucement.
Il ne se le fit pas dire deux fois, et eut tôt fait d’enjamber l’entrée étroite et de franchir le jardinet. Elle l’entendit marcher sur le gravier.
Quand il se trouva dans la rue, il s’efforça de chasser le souvenir de sa déconvenue, et s’ingénia à découvrir un intermédiaire, qui l’aiderait à atteindre Monseigneur… Puis il pensa de nouveau à Juliette. « Quelle idée ai-je eue d’aller me fourvoyer chez elle ? Les femmes sont si rancunières ! »
Il s’aperçut qu’il avait dix minutes à perdre avant de reprendre son train, entra au buffet de la gare et se fit servir un grog chaud.
— C’est singulier comme les blondes vieillissent vite… murmura-t-il.