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À la Brebis sans tache (recueil)/De Turc à More

La bibliothèque libre.
Gallimard (p. 143-181).


DE TURC À MORE

Quand j’étais petite enfant, mes parents recevaient une vieille demoiselle née au Blanc (Indre), dont les larges pommettes et la peau noire faisaient dire à ma mère : « La vieille Radegonde, c’est un souvenir de la bataille de Poitiers (732), tout ce qui nous reste de l’invasion sarrasine. »

De fait, les yeux de cette Radegonde, qui ressemblaient à deux morceaux d’anthracite toujours roulant dans un lait bleuté (les commerçants sont si voleurs !), la rapprochaient beaucoup plus d’un bédouin âgé que d’une Française du Centre. On peut considérer l’hypothèse de ma mère comme une boutade, toutefois il ne faudrait pas s’imaginer que ces maugrabins de malheur aient été chassés jusqu’au dernier par le bon Charles Martel ! Ces gens-là tiennent, quand ils le veulent, comme la teigne sur la tête d’un innocent ; refoulés, vaincus momentanément, oui, détruits jamais. Une fois sur notre terre, croyez-vous qu’ils aient pu se résoudre à la quitter tout à fait ? et après avoir vu de leurs yeux nos sources et nos fontaines, nos fruits et notre blé, ils aient de bon gré tourné leur vilain derrière à toutes ces prospérités pour revenir à leurs déserts de sable, où le caillou pousse comme chez nous le chiendent ? Allons ! vous voulez rire !

Certainement, bon nombre de ces moricauds ont trépassé en France, d’autres ont fui sans mourir, enfin d’autres encore n’ont ni fui ni ne sont morts, c’est pourquoi on rencontre encore chez nous leurs descendants aux pays montagneux comme le Var, l’Ain, la Savoie, la Drôme ou le Doubs. Dans toutes ces contrées-là, si vous vous donnez la peine de regarder, vous trouverez des Français plus noirs de peau, de poil et d’âme que leurs voisins : ce sont des arrière arrière-petit-fils de la race maudite. D’ailleurs, vous rencontrerez tant que vous voudrez dans notre pays des monts des Mores dans le Midi, et des Maures près d’Aurillac, des grottes sarrasines à la naissance du Lison, un Sarrageois à la source du Doubs, un village de la Sarraz près de Vallorbe, des Sarrasins et des Sarraz dans toutes nos Alpes. Preuve que cette race a prospéré chez nous, s’y trouvant plus grassement que dans son pays d’origine, où il ne pousse que des palmiers de zinc et des chameaux de laine.

Or, au lendemain de la grande guerre, vivait dans l’Ain précisément, non loin du village de Pyrimont, un homme mi-bourgeois mi terreux inscrit à la mairie sous le nom de Sarraz, mais affublé dans le pays des plus mauvais surnoms : le Morion, le sorcier du diable, etc. On l’appelait ainsi dans toute la contrée du Rhône à la Valserine, à cause de sa peau basanée, de ses fortes lèvres, et de son poil sombre. Ces surnoms, certes, il ne les avait pas volés, tout paraissait noir chez ce homme-là, l’âme et la peau, la tignasse et les yeux, tout, sauf la doublure de ses vilaines mains, rose comme celle des singes, ses frères. On prétend encore dans le pays que la famille de Sarraz, poursuivie dans les temps passés par Charles le Chauve, alors que celui-ci revenait de Rome portant la pourpre des empereurs, la famille de ce maugrabin, dis-je, fut quelque peu mêlée à l’assassinat du roi, empoisonné, comme chacun sait, par le juif Sédécias, puis déposé au château du Frou, à deux pas de Pyrimont.

Après la disparition de Charles le Chauve, le désordre et la désorganisation de l’empire furent tels que les coupables purent se fixer, ayant touché le prix du sang, dans la terre du Bugey, grasse et rude, à la fois fertile et escarpée, accueillante à celui qui se cache dans les plis de ses rochers chevelus. En un mot comme en dix, les maudits dès lors, ne quittèrent plus la terre de France. Les années s’écoulèrent, les souverains remplacèrent d’autres souverains, il y eut des guerres et des pillages, des invasions et des pestes, des années de famine et des années de prospérité.

L’Ain, grâce à M. le connétable de Lesdiguières, fut acquis à Henri IV qui fit la France grande et respectée. Vint la Révolution qui décapita les Bourbons et installa en leur place la guillotine et les robins… Toutefois, aucun cataclysme, aucune épidémie, aucune ruine, aucun cyclone, aucune bataille ne débarrassa le pays des Morions.

La famille de ce Sarraz au début de la Révolution subsistait encore, et pullulait toujours. Le château du Frou qui dressait comme autrefois ses contreforts au-dessus de la vallée du Rhône, gardait dans ses flancs le secret de Charles le Chauve. La Révolution exila le comte de Pyrimont, son légitime propriétaire. Un Sarraz était là, fermier quelconque du pays, il flaira la bonne affaire et lorsque le château fut mis en vente comme bien national, il l’acheta pour pas grand’chose qu’il ne paya jamais, de sorte qu’il l’eut pour rien.

Il s’y installa, et ses enfants, chéris du Prophète, y firent tant d’autres enfants, qu’au bout de trois générations, vingt-huit Sarraz se partageaient les terres et le domaine mal acquis. Sans doute le Seigneur Dieu, en désaccord avec Mahomet, maudissait-il pendant ce temps-là ce nid de réprouvés, car la désunion se mit entre eux, et sépara leurs méchants rameaux. Constamment en procès, aucun ne voulut se charger avant le jugement définitif de l’entretien du château et des terres. À ce jeu, le premier devint une ruine, que les paysans sourdement pillèrent, les secondes des terres incultes où chaque voisin prenait, qui un arbre, qui un cours d’eau pour enrichir son propre bien. Un Sarraz sous le grand Empereur fut officier des Douanes, son fils, moricaud comme ses pères, prit part à la guerre d’Espagne et en ramena une femme couleur d’orange, ce qui n’arrangea pas les choses ; le fils de celui-ci fit partie, en 1861, de notre expédition de Syrie après le massacre des Maronites ; c’est le fils de ce Sarraz-là, qui vivait en 1919 dans le château éventré du comte de Pyrimont… éventré, car les chicanes et les procès eurent raison des restes d’une fortune que les héritages avaient d’abord morcelée, que la discorde réduisit à rien.

Petit à petit, le chemin de ronde disparut sous l’ortie ; de la tour du guet, il ne restait que de mauvaises pierres et depuis longtemps le Morion avait vendu toute la ferraille de la maison. Il vivait seul dans cette ruine : un à un les siens l’avaient quitté, les uns mourant, les autres s’évadant de cette terrible retraite pour gagner les villes. L’un de ses quatre fils avait émigré dans les Amériques, les autres enfuis aux trois coins du monde, n’en revinrent jamais. Quant à sa femme, elle reposait à deux pas de là, en terre chrétienne dans le cimetière, car elle appartenait à la religion de Jésus et non pas aux infidèles. Le moricaud vivait donc seul dans sa bâtisse démolie. On ne lui connaissait pas d’amis, étant redouté à dix lieues à la ronde. Dans le village on l’évitait, on disait qu’il était malhonnête et fourbe, violent, menteur, brutal et que sa pauvre femme avait bien souffert pendant sa vie, infortunée. On ajoutait encore d’autres choses mystérieuses, effrayantes même, enfin une sorte de terreur l’entourait.

À le voir, Sarraz se montrait plus geignard qu’agressif et se plaignait plus souvent qu’il n’attaquait (quand rarement il trouvait auditeur). Il gémissait toujours sur les temps nouveaux, les mauvais voisins, les serviteurs infidèles, les enfants ingrats, mais il avait beau se montrer pauvre homme personne ne passait devant sa maison sans hâter le pas, il semblait aux petites gens qu’il portât malheur : à la campagne on est superstitieux, il faut bien le dire.

Le destin voulut qu’après la grande guerre un homme de Lyon qui avait du bien tout contre la propriété de ce Sarraz, revînt dans l’Ain pour le cultiver. Le grand-père de cet homme-là possédait déjà la terre, mais il y avait beau jour qu’elle était à l’abandon, car on ne trouvait plus personne pour la travailler quand Clément Johannès dit Le Tourc (c’est le nom du Lyonnais) y arriva. Blessé, puis gazé en 1916 et 1917, celui-ci avait dû renoncer à reprendre son ancien métier de comptable dans la maison de soierie où il avait débuté avant les événements quai Saint-Antoine. Il arrivait donc dans le Bugey, décidé à y vivre comme un paysan, avec sa femme qui était de Bourgoin et sa fille, une gosse de douze ans.

Les débuts du Lyonnais furent bons, il travailla, et cette vie saine dans l’air vif de ces pays lui convint mieux que celle qu’il avait menée au Bois-Leprêtre certes, en outre, son bien prospéra. L’homme qui était arrivé presque voûté, le visage tiraillé, au bout de peu de mois se redressait, aujourd’hui il respirait, comme on dit, la santé et méritait son surnom, mais pour nerveux, il le serait toujours et sanguin donc ! et emporté ! Au moral, c’était un bon homme, ce Johannès, droit, courageux, net, mais dam ! un entêté et un terrible coléreux. Il ne se fâchait pas souvent, pourtant quand la fâcherie le prenait, une sorte de folie lui soufflait dessus ; il devenait blanc comme l’hostie de Notre-Seigneur ; chez lui alors sachant qu’il ne se connaissait plus tout le monde détalait. Une fois dans sa jeunesse, s’étant pris de querelle avec Désirée (sa femme), ne l’avait-il pas suspendue par le cou au-dessus du Rhône ? Désirée, à moitié pâmée, avait fait son mea culpa, s’attendant d’une seconde à l’autre à choir dans le fleuve et puis subitement, il l’avait jetée par terre auprès de lui, et s’était enfui comme un dément ! Désirée n’avait jamais oublié cette heure ; pour un souvenir c’était un souvenir, et pas heureux, aussi se gardait-elle depuis ce temps-là d’irriter Clément.

À Pyrimont, tous deux entreprirent de relever une masure qui limitait le champ du maugrabin d’à côté. Une fois debout, elle leur servit d’étable ; dès qu’ils le purent, ils y mirent d’abord une vache, et, petit à petit, deux bœufs pour le labour, des brebis, tout cela non sans peine, comme l’on pense. Pour nourrir ces bêtes, il y avait les prés, qui dans ce pays sont bien irrigués et donnent des pâturages plus gras qu’ailleurs ; pour la litière, la blache que l’on peut, si l’on sait s’y prendre faucher deux fois l’an.

La femme de Clément entendue, les faisait vivre tous trois sur l’élevage de la basse-cour et des lapins ; cela ne l’empêchait pas de labourer avec son mari, de herser et même de faucher l’herbe, car dans les montagnes, il y a trop d’escarpements pour songer à se servir partout des machines nouvelles. Le Lyonnais faisait aussi du blé et du tabac, ses champs étaient étroits, situés où ils pouvaient au hasard des monts… tout prospérait donc mieux qu’on aurait pu le croire, il semblait même à Désirée que son mari, si nerveux d’habitude, regrettât moins sa ville qu’au début.

L’Ain est un beau pays, tourmenté comme la Savoie, sa voisine. Ses vallées étroites, du côté de Saint-Rambert et de Virieu, ressemblent à des couloirs pincés entre deux rochers menaçants, que le soleil éclaire peu, où le pas résonne. Il y fait nuit de bonne heure, les jours d’été eux-mêmes y sont brefs.

L’aspect de cette contrée sans cesse envahie par les eaux, change avec les saisons qui tantôt révèlent un pays vert-chou, plein de vignes et de coteaux boisés un pays prospère, enfin, tantôt une étrange terre désertique sans routes, submergée, suite d’étangs surmontés de saules éperdus. Il n’y manque que Noé, sa colombe, et pour en sortir, son arche.

Le pays de Pyrimont par sa situation élevée, est différent et ne craint pas la catastrophe des eaux. Ses côtes sont bien exposées au soleil levant, abritées aussi de la mauvaise brise ; on peut y cultiver en paix sa vigne. Les routes qui descendent vers le fleuve sont toutes belles, elles conduisent à Fort-l’Écluse, à Bellegarde, à Seyssel-du-Rhône où les treilles sont dorées et le vin couleur de flamme.

Car le Rhône est voisin et il fait ce qu’il veut dans le pays. C’est lui qui à l’automne gonflé de pluies, au printemps chargé de neiges, déborde où il lui plaît. En une nuit, il s’étend dans les vallées de Culoz ou de Tenay, submerge les champs, noie les maisons et le bestiau : c’est un roi, ce fleuve-là ! Il faut le voir à Pierre-Châtel entre les parois des rochers sonores… Il coule si vite qu’on ne le voit pas couler. Ne l’entravez pas surtout ! ne lui barrez pas le chemin ! Il emporte les obstacles, poutres ou piles de pont, comme allumettes de la régie. Il n’y a pas si longtemps qu’à Avignon même, il a fait des siennes…

Le Rhône ! Il sonne bien ce nom-là ! On voit tout de suite que c’est le nom d’un souverain. Qu’il est rapide lorsqu’il traverse le pays vert de Savoie, majestueux quand il arrose la terre dorée de Vaucluse et la vigne des Papes, et le laurier de Pétrarque. Ah ! ça n’est pas en Picardie ou dans le Cher que vous en trouveriez un pareil, si large, si tumultueux, si chargé d’histoire et de richesse : vous pouvez toujours y aller voir ! Il n’y a qu’un Rhône, qui surgit chaque matin au pays de Guillaume Tell et s’unit chaque soir à la mer de Cypris.

Donc Clément travaillait et prospérait. Malgré cela, il ne serait jamais un vrai paysan, il avait gardé de la vie de sa jeunesse et de son premier métier de comptable, des manies de scribouillard : habitude de calculer, d’écrivasser. Il tenait admirablement ses comptes. Impeccable, chaque colonne était totalisée dans le bas de la page en chiffres gothiques, et soulignés à l’encre rouge de traits bien droits. Le Lyonnais se livrait à cet exercice le soir, il s’en était fait une loi. L’hiver, sous la lampe à pétrole achetée au bazar de la Poste de Belley, il notait ses dépenses en longues additions qu’il reportait avec soin : le comptable renaissait en lui à la fin du jour. Parfois le sommeil le terrassait sur ses chiffres, la plume à la main : il tombait comme une masse, le nez sur son buvard.

Sa femme depuis longtemps était montée « au galetas ». « Comme tu écris ! » remarquait-elle avec regret. Elle songeait que jamais elle n’en ferait un vrai terreux comme elle, fille, petite fille, arrière-petite fille de paysans. Elle flairait instinctivement là un danger. Elle avait raison. Il faut plusieurs générations de cultivateurs pour en faire un bon et Clément, lui, était bien plutôt un employé de commerce, un homme des villes qu’un paysan. Il ne frayait guère avec ceux qui se courbent sur leur champ. — « Bonjours, bonsoir ! » — Qu’aurait-il eu à leur dire ? Ce qu’il aimait jadis, à Lyon, sa journée finie, c’était retrouver ses amis au « Mal assis », ou au Café des Archers, non pas pour le plaisir de boire des apéritifs, mais pour le plaisir de discuter. Il disait fièrement alors qu’ « il défendait ses idées », peu de choses lui plaisaient autant que la discussion ; gentiment sociable avec une instruction un peu au-dessus de la primaire, il était fier de briller, d’apporter dans la conversation de ces simples des bribes de lectures recueillies çà et là, car il avait de la curiosité et lisait volontiers ; cette science, bien minime, lui constituait dans son entourage de calicots (et avec ça, madame ?) une petite auréole. On disait : « Ce Johannès ! Où va-t-il chercher cela ? » Car il avait ramassé un peu partout des débris de savoir comme on entasse des fragments de meubles au grenier : il n’y a pas de quoi en faire un entier, mais les morceaux sont là. Il avait la folie et le respect des mots, ils l’éblouissaient, toutefois, il ne s’en servait pas toujours à propos. Ainsi il disait : « C’est un dérivatif du borax », pour « c’est un dérivé », et encore : « l’hygiène est mauvais dans la métropole », et « une aquarium », « l’appétit est bonne… » On l’aurait fâché si on l’avait repris, mais pourquoi le reprendre ? Et puis, n’est-ce pas, il ne faisait de mal à personne ?

À dire vrai, l’existence de la ville manqua toujours au Lyonnais. Quand il s’installa à Pyrimont pour cultiver son bien (puisqu’il était à lui maintenant ne fallait-il pas s’y consacrer ?), il le fit avec ardeur ; d’ailleurs sa nature active prenant le dessus, il élabora des projets et résolut d’apporter « dans les campagnes », disait-il, « le progrès des lumières. » Car l’homme des villes se croit plus malin que celui des champs, parce qu’il parle pendant que l’autre réfléchit. Il fallut en rabattre. Bientôt Johannes Clément regretta le va-et-vient du magasin et de la manutention, les employés subitement appelés par un timbre bref, qui se précipitent dans le courant d’air, le téléphone, la voix sèche de la machine à écrire, enfin l’atmosphère étroite de la caisse et du bureau. Clément, sociable, s’ennuyait entre sa femme et son champ ; en outre il se tourmentait souvent de ne gagner guère, après tant de frais et d’efforts.

Désirée plus sage le raisonnait : « Il n’y a pas trois ans que nous sommes là, nous n’avons rien perdu, ne te donne pas peur. » Mais lui s’inquiétait déjà. Il tremblait maintenant d’avoir pris tant de peine pour n’amasser que du vent. Peut-être y mangeraient-ils même leurs quatre sous ? On craint toujours dans les campagnes. Et si l’inondation noyait la récolte ? Si la foudre ruinait les châtaigniers ? Si la grêle saccageait la vigne ? Tout redouter, ça n’est pas une vie cela. Vermont, vingt fois par jour, se prenait à songer à ses cartons poudreux du quai Saint-Antoine et à l’indépendance reconquise chaque soir au coup de six heures,

À la vie bruyante de Lyon avait succédé cette rude vie, régulière comme les équinoxes. Maintenant les événements qui se produisaient au delà de la ligne du chemin de fer, les événements de Lyon, de Paris par exemple, il n’y songeait même plus. À Pyrimont, il ne s’informait plus de rien. Quelquefois on lui passait un journal, il le lisait à peine. Jamais aujourd’hui la pensée de sa besogne ne le quittait : « Il faudra songer à effeuiller la vigne » ou : « Pourvu qu’on ait le temps de rentrer le foin ! » C’était sa vie, mais au fond il ne l’aimait pas, il disait à sa femme : « Ah ! ils ne me reconnaîtraient plus à Lyon, rien ne m’intéresse que le clos aujourd’hui. »

Il était né dans le quartier de la Croix-Rousse, qui étale ses maisons lépreuses et écaillées sur la colline. Ses parents, canuts en chambre rue des Chartreux, vivaient dans une de ces hautes bicoques étroites où l’on entend battre les métiers à chaque étage : Bis-tan claque-pan, Bis-tan claque-pan, Bis-tan claque-pan. Il avait traîné tout gone sur les quais avec les mariniers du fleuve, fait son apprentissage au milieu des canuts, mais comme il montrait du goût pour les écritures et les chiffres, son patron en fit un aide-comptable : la fierté de Johannès alors ne se peut décrire.

Le ronflement des métiers reprenait avec le jour réveillant les pauvres maisons entassées et pitoyables où naissent miraculeusement, à chaque coup de navette, des étoffes sans pareilles, qui coûtent dans la ville des mille et des cent. La mère de Johannès, façonneuse, gagnait bien sa vie, mais elle n’avançait guère son travail que de quarante ou même trente centimètres dans sa journée.

Quand sept heures sonnaient le matin, à Saint-Jean, il dégringolait la montée Bonafous, raide comme un escalier, poursuivi par le rythme des métiers qui traversait les fenêtres closes ; il courait pour retrouver la vie pressée, la vie marchande de Lyon. C’était l’heure des « entrées », les rues s’encombraient d’employés que le magasin où l’usine engouffraient. Le marché de la Guillotière, la vie du grand fleuve que les mouettes accompagnaient jusqu’à la mer, tout lui semblait plaisant et beau. Il songeait alors qu’il ne pourrait jamais quitter Lyon, exister autre part qu’à Lyon, dans cette fourmilière ardente… maintenant le voici : un paysan.

Lorsque Sarraz vit arriver son voisin, il commença par desceller deux ou trois pierres de son mur, afin d’examiner ce qui se passait de l’autre côté. Il vit travailler Clément et sa femme avec lui. Il pensa : « Ces gens des villes ne sauront jamais sortir de cette besogne. Ils se lasseront vite, ils n’ont pas l’habitude. » Pourtant, chaque matin à la première aube, le Lyonnais était dehors, courbé sur sa terre.

Il s’occupa d’abord de sa vigne. Dans l’Ain on la cultive comme dans le Jura, les cépages sont les mêmes. Le Lyonnais, prudent, choisit la mondeuse, qui, débourrant tard, craint peu les gelées ; c’est un cépage vigoureux, le vin en est dur, mais bon quand on peut le laisser vieillir ; et puis Pyrimont n’est pas loin de Seyssel. Clément, qui avait dans son clos des coteaux bien exposés, rêva de faire mieux encore. C’est le moment où ils échafaudèrent tous deux avec Désirée leurs plus beaux projets, pourquoi non ? Au bout de peu d’années, à eux deux en travaillant comme deux forçats, ils avaient refait leur terre, les prés étaient gras, les récoltes jolies.

De l’autre côté du mur, le maugrabin regardait cela avec envie ; il pestait, assis dans son domaine en ruines, trop nonchalant pour en faire autant, lui qui ne savait que boire frais et cracher en l’air. Au fait, de quoi vivait-il, ce Morion ? Il avait vendu une à une les dernières parcelles de son bien, il ne lui restait plus derrière sa maison, qu’un grand pré qui dévalait en pente jusqu’au Rhône. Le pré lui donnait deux fortes récoltes, mais quoi ? il ne pouvait subsister toute l’année sur cette herbe-là ? À Pyrimont, on disait qu’il vivait de rapines, on le disait tout bas, car à l’exemple de l’homme des villes le paysan est lâche ; quoi qu’il en fût, chacun se garait, quand on savait le sorcier dans le voisinage, on enfermait ses poules. Sarraz disparaissait souvent pendant plusieurs jours, vendait des peaux de lapin jusqu’à Bellegarde et au delà. Quand il passait la frontière, croyez-vous que ce fût pour voir le Salève de plus près ?

Or Clément qui d’abord se méfiait de son voisin (« Je n’en veux pas, disait-il à sa fenotte, il est plus noir que le cul du diable »), Clément donc, n’avait pu éviter le Morion bien longtemps. Les deux se rencontraient nez à nez dans les chemins, aux foires de Seyssel-du-Rhône ou de Frangy. Une fois, Sarraz avait abordé le Lyonnais poliment, lui avait touché la main, car il avait des belles manières quand il le voulait, ce maugrabin. Ensuite il fit le bon apôtre avec Clément, disant un mot du temps, demandant des nouvelles de la petite, oh ! tout cela bien honnêtement. Un jour il vint chez Clément, et Clément fut bien forcé de lui offrir le vin blanc : ces choses-là ne se refusent pas quand on sait vivre. À partir de ce moment, le Morion entra chez l’autre pour un oui ou un non ; il lui empruntait quelquefois une bêche, une cisaille, peut-on dire non ?

Bref, six mois après avoir été pour la première fois chez son voisin, le Sarraz était devenu un familier de la maison, bien que le Lyonnais s’en défendît encore de temps en temps. Parfois, d’une voix plaintive, le maugrabin racontait ses malheurs, sa ruine, sa malchance, la perfidie de ses parents ; il faisait le misérable… certains soirs il retenait Clément par quelque récit de voyage, parlait de traversées fabuleuses. Clément l’écoutait ; les heures, dès lors, ne lui pesèrent plus chez lui comme autrefois, il négligea ses fameux comptes et la tenue de ses livres, ne souligna plus, comme naguère, ses additions de belles raies rouges : il avait mieux pour s’occuper.

Le Sarraz avait roulé partout : « Il a de l’expérience, prononçait Clément en hochant la tête, il en a vu du pays ! Et puis lui, au moins, ça n’est pas comme les gens d’ici, il sait causer, il dit bien les choses, on sent que ça lui revient tout naturellement ; moi, qu’est-ce que je suis à côté de lui ? Je ne connais que Lyon et Saint-Rambert ! » Avoir voyagé de la sorte, connaître Le Caire et Gabès, constituait pour ce moricaud, aux yeux éblouis du Lyonnais, une supériorité ; l’autre le sentait bien, oui-dà !

Aux années nouvelles, le Morion apportait l’almanach de la région. On le lisait le soir à haute voix, quand la nuit, tôt venue, calfeutrait le Lyonnais et sa femme près du feu. On trouvait de tout dans cet almanach : dates des foires, contes à faire rire, usages pour les cérémonies, bons mots, recettes, tours de cartes, anecdotes, devinettes, lunes, conseils agronomiques, nouvelles à la main, etc… Désirée elle-même, bien hostile pourtant à la présence de Sarraz, écoutait lorsque celui-ci lisait les recettes. Il y en avait pour se débarrasser des mouches, pour nettoyer les cadres dorés, pour conserver les fruits dans la paille d’orge… Mais ce que le Lyonnais préférait à tout, c’était la lecture des nouvelles à la main. L’une d’elles le faisait rire aux larmes : Un voyageur à l’hôtel demande une chambre.

L’hôtesse répond : « Laquelle voulez-vous ? J’en ai à quinze francs sans punaises, et à dix francs.

— Avec punaises ? demande le voyageur.

Et l’hôtesse : « Naturellement. »

De ce train-là, en quelques mois, Sarraz devint indispensable à Johannès, celui dont on dit quand il a le plus léger retard : « Que fait-il donc ? Est-ce qu’il ne viendrait pas aujourd’hui, par hasard ? » S’il eût été un vrai paysan, Johannès Clément se fût montré méfiant, dur au voisin même, peu généreux ; mais il venait de la ville c’était à la vérité un commis, non un terreux de vraie souche, il faut distinguer… Bref, l’autre le roula comme dans la farine, endormit sa méfiance, se rendit utile parce qu’il sut le distraire de son ennui et de sa nostalgie. Bientôt le mauvais voisin fut si familier, qu’il entra à son gré chez le Lyonnais, se fit bien venir de la petite, qu’il flattait en lui racontant des gonandises ; le résultat fut que Clément reprenait goût à tout, qu’il ne s’ennuyait plus les soirs de veillée. Maintenant il ne voyait même plus la couleur du moricaud et disait à Désirée : « C’est un brave homme, on le calomnie. » Désirée, méfiante, attendait.

Les gens de la contrée, voyant cette intimité de Clément avec l’infidèle, lui dirent vingt fois : « C’est un sorcier, te voilà prévenu : il te fera des siennes ! » Mais Clément, « esprit libre » ne croyait pas aux « jeteux de sorts » jusqu’ici, il n’avait eu que de bons procédés de l’autre, Sarraz n’agissait pas comme un ennemi. « D’ailleurs, songeait le Lyonnais, dans les campagnes, ils sont si bornés ! »

Une nuit de septembre, l’étable de Clément fut visitée : deux agnelles disparurent. Clément, furieux, mit ce vol sur le compte d’une bande de romanichels qui venaient de Hongrie, disait-on, se rendant à la fête des Saintes-Maries-de-la-Mer ; ils campaient justement tout à côté, au bout du village.

L’hiver venu, le Lyonnais s’aperçut qu’on lui avait scié deux de ses plus beaux noyers. Il jura de se venger cette fois, de prendre le voleur : il le jura trop haut, passa la nuit dans un taillis à attendre, son fusil chargé entre les jambes, et… ne vit personne ! Il n’était pas armé, cet homme, contre un ennemi invisible puis il ne se doutait pas — parce que l’homme des villes se croit toujours plus fin que l’autre — de ce que le paysan renferme de ruse, d’astuce, de patience, de ladrerie. « Sais-tu qui c’est ? dit-il à sa femme ? Les gens de l’autre côté du Rhône, qui viennent nous piller, croyant que je mettrai cela sur le compte du Sarraz !… Pas si bête ! Je suis plus fin qu’eux ! » etc… C’est ainsi que Clément garda au maugrabin sa confiance et son amitié.

Il vint une heure où Sarraz se mit à conseiller le Lyonnais : « Tu devrais vendre ton vin à Hauteville, lui disait-il, les hôtels là-bas paient bien. Tu en tirerais davantage. » L’autre objectait qu’Hauteville était loin, et que lui, n’y connaissait personne. Le Morion riposta : « Je me charge de la chose. » Comme il était toujours par les chemins, cela parut tout simple, et on le laissa faire.

Peu de temps après, on acheta en effet (c’était un commerçant d’Hauteville) à Johannès une pièce de cinq cents litres, qui fut payée comptant. Sarraz, après cette première affaire, apporta au Lyonnais, ébloui, une commande d’on ne sait quelle Coopérative hôtelière, pour toute la récolte, environ 2.000 litres. Les gérants de l’entreprise, « gros bonnets et connaisseurs », affirma le Morion, avaient goûté à la première livraison, le vin avait plu. Les pièces furent livrées à l’adresse indiquée, on reçut un acompte (très minime), puis, plus rien. Pas d’argent, de la Coopérative hôtelière, pas trace. Clément en fut pour ses 2.000 litres. Désirée, furieuse, poussa pendant six mois des cris de paon, injuriant le Sarraz qui prit des grands airs. Les Clément furent gênés cette année-là et obligés de vendre deux bêtes qui leur firent bien défaut. Mais comment faire ? Le Morion s’abrita derrière la faillite imprévue de la Coopérative hôtelière ! Un soir, il rapporta même le Petit Dauphinois. On y vit, en effet, que la société y publiait sa déconfiture. « Eh bien ! poursuivit Désirée plus tenace, nous sommes des créanciers de cette liquidation-là, on nous doit comme les autres, il faut nous payer. » — Va-t’en voir ! On chargea le voisin qui avait emmanché l’affaire de la débrouiller, mais il ne débrouilla rien : Clément ne vit jamais le prix de sa récolte.

Quand on songe bien à tout cela, on peut dire que ce fut à partir de la faillite de la Coopérative que datèrent tous les malheurs. On le remarqua à Pyrimont et partout où l’on vit cette étrange amitié du Lyonnais et de Sarraz. Cette année-là, Justine, la fille de Clément, disparut un soir. Elle ne rentra pas dîner, la nuit se passa à l’attendre. On la chercha dans le pays le lendemain, on ne la trouva nulle part ; personne ne l’avait vue depuis la veille, personne ne la revit après. Désirée, pendant ce temps, changée à faire peur, errait partout, entrait chez tout le monde comme une folle, pour demander sa petite : cela dura des jours.

À Pyrimont les ragots allaient leur train : n’avait-on pas tout prédit ? blâmé la liaison (bizarre en vérité) de Johannès et du Morion ? Cet homme-là ne portait-il pas malheur ? N’avait-on pas averti le Lyonnais que personne ne parlait plus à Sarraz dans le pays, que c’était un mauvais chien ? Pourquoi n’avoir pas fait comme les autres ? Pourquoi se distinguer ? Ces hommes de la ville sont tous les mêmes : il n’y a qu’eux qui ont raison !

Le dimanche qui suivit la disparition de Justine, Pidoux, l’adjoint au maire, M. Paix le percepteur, et le maître d’école se retrouvèrent au café Bel-Air pour l’apéritif. L’adjoint semblait préoccupé, enfin il dit :

— Cette affaire de la fille de Clément pourrait bien nous causer de l’ennui, amener les juges ici… un tas d’histoires ? Pidoux était craintif de nature.

— Vous croyez à un crime ? interrogea le percepteur, soudain intéressé.

— Moi ! fit Pidoux en sursautant, je ne dis pas cela ! Je n’ai rien dit de cela ! Un crime ! comme vous y allez ! Non, ça n’est pas un crime. Mais je crains les histoires, vous comprenez, les his-toi-res ;… et je ne voudrais pas de drames dans la commune.

— Permettez, reprit le maître d’école, permettez ! Il faut que la justice suive son cours !…

— Bien sûr, mais rien ne dit que la justice ait affaire ici ?

— Rien encore, accorda le maître d’école sentencieusement, pourtant la chose pourrait arriver : une jeune fille, ce n’est pas Proserpine !

— Proserpine ?

— C’est une femme de la mythologie enlevée par un taureau.

— Ah bon ! dit Pidoux, je ne pense pas que Justine ait été enlevée comme vous dites, tout de même j’aimerais mieux un taureau qu’un satyre !

— Ah ! un satyre, s’écria M. Paix, dont l’œil s’alluma, y a-t-il quelque chose qui vous fasse supposer ?…

— Mais non, monsieur Paix, on cause : c’est tout.

— Bien fâcheux tout cela, bien fâcheux, reprit le maître d’école, si elle s’était noyée ?

Pidoux frémit derechef.

— Noyée ? mais pourquoi dire cela ? rien ne le fait présager, voyons ! N’allons pas au pire. Il n’y a jamais eu d’instruction à Pyrimont, nous n’allons pas commencer maintenant.

M. Paix rapprocha sa chaise :

— Le Morion ne serait-il pas pour quelque chose là dedans ? Genouilleux, le facteur, m’a affirmé qu’il guettait la petite, ces temps-ci, sur les chemins : Genouilleux l’a vu.

Pidoux fit un large geste qui balayait ces insinuations.

— Des histoires, répétait-il, rien que des histoires.

— En tout cas, c’est fâcheux pour les parents, mais n’envenimons rien.

— D’ailleurs, observa le maître d’école, Clément avait tort de fréquenter ce moricaud. Le Lyonnais était prévenu, ce qui arrive est de sa faute au fond.

— Tout cela finira mal, conclut sentencieusement le maître d’école.

Pidoux pâlit.

— Je n’arriverai jamais à comprendre l’amitié de Clément pour cette saleté de vieux Sarraz (c’est le maître d’école qui s’indignait) et qu’un homme comme le Lyonnais, qui a de l’instruction et tout, devienne « père et compagnon » avec un sorcier ! Il y a eu des exemples dans l’histoire, mais ils ont toujours été illustrés de catastrophes terribles.

— Eh bien ! cette fois, j’espère que cela ne finira pas comme vous dites, conclut Pidoux. Ce Sarraz, du reste, c’est une brute, vingt fois j’aurais pu le faire arrêter, moi qui vous parle, chasser du pays, même !

— Eh ! mon ami, pourquoi ne l’avoir pas fait ?

M. le maire me disait : « Arrangez cela à l’amiable, » ou bien : « Fermez les yeux… » Il est comme moi, M. le maire, il n’aime pas les aventures…

— Moi, je suis pour la fermeté, déclara M. Paix : le droit d’abord. Telle est ma devise !

Le pharmacien de Seyssel (Haute-Savoie) entra sur ces paroles ; il vint s’asseoir à la table du groupe, et demanda une cerise. C’était un bellâtre, l’air avantageux ; on disait à Pyrimont qu’il ne comptait plus ses succès féminins. Il s’informa du sujet de la discussion, mais demeura songeur, caressant sa barbe frisée, finalement il dit :

— Une belle fille, cette Justine belle jambe, le teint dénotait peut-être un tempérament lymphatique ?… Qu’en pensez-vous ? Il aurait fallu la nourrir exclusivement d’aliments lécithinisés, les parents ne pensent pas assez aux vitamines… Ne croyez-vous pas que le Sarraz et la petite, hein ?… Il cligna de l’œil. Après tout, il l’a peut-être tuée ! Ça se voit, ces choses-là !…

— Que dites-vous, monsieur ! prononça Pidoux éperdu, on n’avance pas de telles…

— Attendez ! je dis peut-être, reprit le pharmacien ; moi je suis un scientifique, je ne crois pas aux vampires, vous comprenez ? Tout dans la vie est une question de régime… phosphore ici…

Le maître d’école lança sentencieusement :

— Monsieur Bock, vous êtes ce que j’appelle un matérialiste !

Désirée, comme une ombre, cherchait toujours sa fille : elle craignait de demander leur aide aux gendarmes et les fuyait, bien qu’elle répétât qu’on lui avait volé Justine, qu’on avait surpris l’enfant, enlevée de force, jetée dans le Rhône, enfin un tas de fariboles. Les gens qui la connaissaient autrefois disaient que cette affaire-là lui avait dérangé le cerveau. Clément, accablé d’abord, retrouva une activité fébrile plus inquiétante encore que l’exaltation de sa femme ; il n’admettait qu’un accident, parcourait les routes de montagne tout le jour, persuadé qu’il allait retrouver le corps de sa fille suspendu au-dessus d’un ravin, puis rentrait pour écrire longuement au procureur de la République, lui relater tout le détail de l’affaire.

La petite se retrouva à Mâcon, elle était bel et bien partie d’elle-même pour la ville. On la vit dans un cinéma, derrière un comptoir peint en rouge, distribuant des billets. Alors il fallut se rendre à l’évidence ; ça n’était pas de force qu’on la tenait derrière cette caisse ? Clément alla à la ville, la mère y alla aussi, ils pensaient qu’en la raisonnant elle reviendrait ; inutile. La petite ne voulait pas revenir. Elle répondait qu’on ne pouvait pas l’empêcher de gagner sa vie, qu’elle n’aimait pas la terre, qu’elle s’ennuyait au pays, qu’elle se trouvait bien dans cette place et ne languissait plus, qu’il fallait la laisser tranquille, etc. ; après tout, elle avait ses dix-sept ans. L’enfant, aussi, était trop gâtée. Cela arrive aux paysans les plus rudes qui n’ont qu’un marmot : on l’admire, on l’encense, on l’écoute parler bien plus que ne le font les riches avec les leurs, on lui porte sa soupe au lit le matin, rien n’est trop beau pour ce gone-là ; et quand on demande aux parents (histoire de dire quelque chose) s’il travaille bien, ils se rengorgent, vous répondent : « Oh ! il ne cultivera pas comme nous, il aura son brevet ! » Son brevet, mots magiques !

Mais pourquoi le nier ? Ici encore le Morion avait passé. Quand il rencontrait la Justine, ne lui tournait-il pas de grands compliments, à cette morveuse ?

— Tu es trop gentille pour mener la charrue, ma belle, disait-il ; regarde ta mère, elle n’a que quarante ans et la voilà tortue ! Il te faudra trouver autre chose… tu ferais mieux à la ville ! Je voudrais déjà t’y voir danser ! Et il la regardait de tout près avec ses vilains yeux luisants, lui reniflait le col… À l’âge de la petite on ne distingue guère : toutes les flatteries sont bonnes à prendre ; c’est neuf cela plaît, même es paroles d’un mécréant sont les bienvenues. La Justine, à les écouter, se gonflait d’aise puis Sarraz lui promit de trouver à la ville la place rêvée. Enfin il la détourna au moyen de la vanité, comme il avait détourné le père en guérissant son ennui.

Clément naturellement ne vit rien de ce travail. La disparition de la petite, il crut que c’était une lubie de jeunesse, l’effet des temps présents, un caprice. Les hommes ne voient pas grand’chose et surtout ils ne peuvent pas voir plusieurs événements à la fois d’un coup d’œil comme les femmes quand elles sont avisées : celles-là ont des yeux partout, ce qui les rend redoutables, utiles, ou odieuses… suivant le point de vue. Donc Clément n’avait rien vu. Il ne s’était même pas aperçu que la petite apprenait à monter à bicyclette depuis quelques semaines, avec les polissons du village, et qu’elle s’en cachait… Pourquoi ? Il n’y avait pas de mal. Désirée, elle, avait relevé sur l’heure, dans le petit chemin le long de la vigne blanche, des traces de roues qui zigzaguaient, preuve que c’étaient des novices qui les avaient faites. Ensuite elle vit bien que Justine rentrait plus rouge, plus animée… mais pas un mot de la petite. La mère crainte d’avoir l’air d’espionner, ne bougea pas non plus. Justine du reste, faisait toujours bien le travail qu’on lui commandait, mais il semblait qu’elle fût maintenant plus lasse de le faire, plus lasse, et plus ennuyée aussi. Désirée flairait tout cela, elle sentait qu’elle perdait à cette heure l’amitié de sa fille. Pourquoi ? Autant Justine autrefois était confiante, gaie, autant aujourd’hui elle était raide, souvent absente comme fermée… Même quand elle était là, assise devant les siens, elle n’y était pas.

Bien sûr, les mères ne doivent pas s’attendre à recevoir ce qu’elles donnent, à être aimées autant qu’elles aiment, cela serait trop beau ; mais deviner que votre enfant s’ennuie en votre présence, n’est à son aise que vous absente, est-ce pas à mourir tout de suite de découragement et de détresse ?

La mère aussi avait vu plusieurs fois, en revenant plus tôt que d’habitude du lavoir, Justine et le Sarraz en conversation sur le chemin. Sans doute, le Morion guettait-il la petite au passage ? Pourquoi ? Qu’avaient-ils à se dire ces deux, en si grand secret, puisque le Belzébuth entrait chez eux aujourd’hui comme chez lui ; pourquoi parler à Justine le long des haies ? Désirée devinait bien quelque manigance, un danger, mais lequel ? Elle écarta le plus mauvais : que le Sarraz en contât à la petite. Ah ! ah ! cette rose du bon Dieu à ce vieux diable ? Non et non. Alors quoi ? une chose était claire : la petite, dont le visage semblait si clos à la maison, s’épanouissait aux paroles de Sarraz, ses yeux brillaient entre ses cils comme de l’eau sur les pierres, elle faisait des petites mines, telles que les filles en ont pour un galant. Que projetait donc le vilain ? Désirée y songeait sans cesse, mais elle ne pensa jamais à la fuite vers la ville. Maintenant sa fille était perdue pour elle, séparée d’elle, non seulement par des pays et des champs, mais par une foule de forces obscures et toutes-puissantes qu’elle ne distinguait pas nettement, mais qu’avec son instinct elle sentait plus fortes qu’elle-même.

Impossible de lutter, inutile. Mieux valait encore ne pas fâcher la petite, rester bien avec elle, la voir, l’aider si elle se conduisait convenablement, Après tout, cela n’est pas un crime pour une jeunesse de préférer la ville aux champs ? Non. Mais partir comme cela, en secret, faire cette peine affreuse, donner à ceux qui vous aiment le mieux dix jours d’épouvante… On l’avait cru morte. Elle n’avait donc pas de cœur, cette Justine ?

Quant au Lyonnais, en revenant de Mâcon où il avait revu sa fille, il était plus blanc qu’un mort, ses mâchoires étaient si serrées qu’on n’y aurait pu passer un fil de chanvre. Désirée vit bien qu’il allait prendre une grande colère. Elle éclata pendant le souper, tout d’un coup. Clément abattit son poing sur la table avec un affreux tintamarre, et déclara à sa femme qu’il ne reverrait plus jamais l’enfant : « Tu ne la reverras plus jamais non plus, si tu veux rester ici dans cette maison, ajouta le Lyonnais violemment ; pour moi, l’enfant a mal tourné, c’est fini, je ne veux pas de putains ici. »

Désirée pleura et parla en vain. En vain insinua-t-elle que le Morion pourrait avoir une grosse part dans cette fuite et les résolutions de Justine, Clément ne voulut rien entendre ; aux questions de sa femme qui le pressait de dire ce qu’il savait il répondit : « Je suis renseigné, ça suffit, » et comme Désirée insistait, il lui ferma la bouche par un si formidable : « Tais-toi ! » que le charron qui passait sur la route avec sa ferraille l’entendit de la carriole.

Désirée se tut, à bout de souffle, mais non de résistance et se dit à part d’elle-même que rien de rien ne l’empêcherait de voir sa petite : ni colère, ni menaces, rien.

Après qu’on eut retrouvé sa fille à Mâcon, Désirée vit un matin devant la mairie l’adjoint Pidoux qui surveillait l’affichage des bans ; il était en bras de chemise et portait des pantoufles en tapisserie grenat sur lesquelles on voyait briller une lyre d’or, allusion discrète aux talents de l’adjoint, chef de la fanfare de Pyrimont.

La face grasse de Pidoux s’illumina de plaisir quand il aperçut Désirée ; il l’appela de loin, l’autre eût bien voulu s’enfuir mais ne put l’éviter.

— Eh bien ! Manie Johannès ! vous êtes contente ? Vous avez retrouvé votre berbis bien vivante ?

Désirée fit « oui » de la tête ; elle voulut passer, mais Pidoux qui avait toute sa journée devant lui la retint.

— Qu’est-ce que je vous disais, hein ? Ah ! ah ! ah ! la petite futée ! Je savais bien, moi, qu’il n’y avait pas eu attentat ! Il n’y en a jamais ici. Pidoux ajouta finement : Vous voyez ? tout s’arrange. Il regagna sa mairie en chantonnant :

Tout ça n’vaut pas l’amour,
Le bel amour !
Le grand amour !!

Désirée était déjà loin.

Après avoir bien raisonné avec elle-même, s’être interrogée sur l’indifférence de la petite, cet égoïsme féroce qui se dressait entre elles deux aujourd’hui, elle finissait toujours par excuser l’enfant : les mères sont ainsi jusqu’à ce que leur cœur en crève. Par contre, toute la haine de celle-ci se leva contre le maugrabin. Ce matin en regagnant sa maison vide, elle songea que depuis qu’ils le connaissaient c’était toujours lui qui avait amené chez eux les catastrophes ; qu’il fût près ou qu’il fût loin, il était mêlé à tous leurs malheurs elle le sentait elle en était sûre, elle l’aurait affirmé sur le billot ; pourquoi ce terrible entêtement de Johannès ? l’autre l’avait-il ensorcelé comme on le disait dans le pays ? Elle pensa que le Morion, c’était le diable et elle se signa. Il est bien vrai que Clément ne voulait pas voir clair.

L’année suivante le feu prit à sa grange pendant la nuit de la fête de la bonne Dame. On avait justement battu l’avant-veille et engrangé toute la récolte ; avec le foin, le bâtiment était rempli jusqu’au toit. Il brûla du haut en bas, on ne retrouva sur la terre calcinée que des tas de pierres noires, des morceaux de fer et la plus grosse poutre. Pour les pompiers, point d’eau il eût fallu faire la chaîne jusqu’au Rhône : deux kilomètres à pic, impossible. Comble de malheur, la batteuse était restée près de la grange de Clément, les hommes devant venir la prendre le surlendemain pour la conduire dans une ferme à quelques maisons de là, qui n’avait pas battu encore.

Clément n’était pas assuré, il dut emprunter pour payer la batteuse. On peut dire que (sauf l’abandon de Justine) ce malheur-ci l’atteignait plus que les autres. C’est la première fois de sa vie qu’il empruntait aussi gros, ce fut pour lui une sorte de drame, presque un déshonneur, en tout cas il en eut honte. En outre il se creusa la tête pour démêler comment le feu avait pu prendre à une grange close, isolée de la maison, où il n’était entré personne.

Le 16 août au matin, sa femme harassée, tiraillée par l’inquiétude et le chagrin après cette terrible nuit, errait encore sur le sol calciné, fouillant dans les cendres, pareille à une sorcière de suie. Elle plongeait sans mot dire, depuis le jour, ses mains dans les débris, s’y brûlait, y revenait. Enfin elle crut reconnaître, dans une poignée de ferraille encore chaude, le pied tordu d’une lampe à essence ; triomphante, elle le mit sous le nez du Lyonnais.

— Nous n’avons pas de lampe comme celle-ci, dit-elle, celui qui est entré dans notre grange y a jeté cette lampe pour allumer le feu.

— Tu es folle, répondit l’autre avec lassitude. On n’avait pas besoin de laisser une lampe pour se faire prendre, on n’avait qu’à allumer et partir !…

Mais Désirée répétait : « Cette lampe n’est pas à nous… »

Clément, buté, ne voulut rien entendre, il nia même que la tige retrouvée par sa femme fût le pied d’une lampe, il écarta Désirée avec ennui.

« Les femmes ne sont bonnes qu’à vous exaspérer ; si on les écoutait, on serait en guerre avec tout le monde, etc., etc. » Désirée, têtue, hochait la tête et murmurait entre ses dents : « Le Morion, le Morion… »

Quelques jours après le sinistre, Clément alla retrouver sa femme occupée aux piquets de la vigne, il triomphait. Sarraz, absent depuis un mois, était revenu ; il avait appris leur malheur, il lui avait dit : « Tu me fais grande pitié, voilà que ta récolte a brûlé et ton foin avec ton blé ; tu n’auras rien cet hiver pour nourrir tes bêtes… » Il avait offert son champ pour les y faire paître, « aussi longtemps que tu voudras, tu les reprendras à ta guise, ainsi elles ne crèveront pas de faim. » Touché de cette gentillesse, le Lyonnais avait conduit ses bêtes dans le pâturage du voisin séance tenante ; il en venait, tout glorieux d’avoir un tel ami.

Désirée d’abord foudroyée, se mit ensuite dans une violente colère, toute sa haine lui remonta aux dents : « Si le Sarraz te prend tes bêtes, il ne te les rendra jamais, jamais tu m’entends ? Es-tu aveugle ? Quand donc verras-tu ce sorcier tel qu’il est ? C’est lui qui a fait notre malheur, qui a volé notre vin, étouffe nos agnelles, perdu notre fille ; c’est lui qui a allumé la grange, c’est lui qui a coupé nos noyers, et c’est toi, toi, panasse ! grand quienque naneau ! qui lui livre ce qui nous reste… Nous n’avons plus que cela et il le donne !… »

La femme tremblait de rage, pleurait de faiblesse et de chagrin ; ils seraient donc toujours la risée de ce misérable sorcier de malheur, qui leur avait tout pris, même leur fille…, surtout leur fille. Son mari : un aveugle.

Cette fois encore Désirée eut raison. Mais elle ne triompha pas, car elle mourut trois semaines après l’incendie de la grange, d’un mal de poitrine.

Les pauvres gens sont lents à se faire soigner dans les campagnes : payer des visites à un médecin leur semble cruel, un luxe… Ils disent tous : « Ça attendra bien à demain ! » Quand ils se décident, les uns ou les autres, à faire « monter » le docteur à la dernière minute, ils sont tout étonnés de ne pas être guéris sur l’heure comme le lépreux de l’Évangile.

Chez le Lyonnais aussi, le docteur « monta » trop tard. Désirée ne reconnaissait plus son mari depuis la veille ; elle prit ce docteur tout de noir vêtu pour un juge et le supplia, dans son délire, d’aller trouver Sarraz, de lui reprendre la petite. Le curé qui était venu pour les prières, entendant ces cris, déclara ensuite qu’il n’avait jamais assisté à une mort plus terrible, il est bien vrai qu’on entendait les sanglots du village. Clément, assis devant sa femme, tantôt écoutait hébété ses supplications, tantôt se bouchait les oreilles pour ne plus les entendre.

C’est ce soir-là qu’il commença de douter de lui-même. S’il s’était trompé pourtant ? Comme tous les hommes du peuple, sa femme malgré l’âge, lui semblait une enfant, il disait souvent : « Elle dramatise tout, » puis : « Ça n’est qu’une femme. » Il avait pour elle un gentil mépris, il pensait que le bon sens dans le ménage, c’était lui qui le détenait, n’était-il pas le chef ? Il prenait la passion de sa femme pour de la déraison ; bref, il ne l’avait jamais crue et décidait toujours seul. Mais quand il abaissa cette nuit-là les paupières de Désirée sur ses yeux sans regard, la mort lui prêtait une majesté si grande qu’il en fut saisi et qu’il se demanda pour la première fois si elle n’avait pas eu plus de raison que lui… Il lui sembla enfin que Désirée, qu’il avait jusque-là considérée comme une inférieure, eût subitement grandi et que son jugement devenait raisonnable depuis qu’elle était morte. Toutefois Clément étant un homme buté comme il y en a, ne fut convaincu que lorsque la prophétie de Désirée s’accomplit.

Or, dès le lendemain du jour où elle lui avait fait cette scène pour avoir sottement donné ses bêtes sans garantie à un homme de rien, saisi (quoi qu’il en eût) de l’indignation de sa femme, Clément avait songé à se procurer du fourrage pour le moment des pluies : ainsi il pourrait réclamer plus tôt son dépôt au Morion. Pour cela, il avait labouré en août et semé de la moutarde blanche, des navets et même, pour avril, du seigle. La saison étant favorable, il put déjà, sans rien risquer, réclamer son bestiau à la Saint-Martin.

Il se présenta donc chez le Sarraz qui ne l’attendait point, car depuis que Désirée était morte, on ne se voyait plus. Le maugrabin prit ses grands airs, demanda à Clément ce qui l’amenait et comme l’autre répondait simplement : « Je viens reprendre mes bêtes ! » Sarraz se prit à rire, affirma que les bêtes étaient à lui, Sarraz, que tous deux avaient passé la convention ensemble le 16 août dernier, après l’incendie de la grange et que Clément avait bel et bien touché le prix de la vente, même qu’il s’en était montré alors très satisfait, etc…

Clément, au lieu de tuer Sarraz sur-le-champ, comme vous ou moi l’eussions fait, s’indigna honnêtement, répéta à Sarraz ses propres paroles : « Tu les reprendras quand tu voudras, » et enfin toutes celles que le sorcier avait prononcées trois mois auparavant. Alors le Morion le prit de très haut, ce guenilleux nia tout, fut insolent, pour finir jeta Clément à la porte.

Hébété, le Lyonnais rentra dans sa maison dépouillé de tout son bien. Que faire ? Se plaindre au maire ? À Pidoux ? grand merci ! Pidoux serrerait les fesses et gagnerait le large, on le connaissait : pas d’histoires. S’adresser à la justice ? Il y songea, mais il n’avait pas de preuves que les bêtes fussent à lui, on ne manquerait pas de déclarer : possession vaut titre. On lui dirait même : « Tu as vendu ton bestiau après le sinistre, c’était bien naturel, ne te fallait-il pas des sous pour payer le désastre ? » Que répondrait-il ?

Pendant quelques jours, Clément ne sortit pas de sa maison, ruminant tout cela, repassant dans sa tête les raisons qu’il avait contre Sarraz. Il en trouva cent plus fortes les unes que les autres. Pourtant Clément ne rêva d’aucun projet homicide, il ne pensait qu’à reprendre son bien par la ruse, comme l’autre avait fait pour le lui voler, il s’efforçait de trouver des combinaisons ingénieuses. Le Lyonnais raisonnait en lui-même sans colère, froidement. Sans colère, Johannes Clément ? Il fallait qu’il fût ensorcelé. Qui donc l’affranchirait ? Depuis la mort de Désirée il s’était mis à boire ; vraiment, boire le réchauffait, le rendait moins triste.

L’hiver s’annonçait vif. Déjà, depuis la fin d’octobre, la neige tombée sur le Salève avait refroidi les vallées, le Rhône, qui coulait entre les talus chauves, paraissait si blanc qu’on croyait le voir transporter des glaçons.

Un soir le Lyonnais, au lieu de rentrer chez lui par la plaine, coupa au plus court à travers la forêt de sapins ; mais le brouillard étant très épais il le regretta, car il ne pouvait distinguer le chemin et trébuchait à chaque pas sur les souches. Et puis il n’y prit plus garde, d’autres idées l’envahirent. Il venait du cimetière. Est-ce le souvenir de sa morte qui le bouleversait à ce point ? Là-bas il avait maudit le sorcier qui l’avait ruiné : il en était sûr ce soir. Il n’avait jamais voulu le croire jusque-là, mais ce soir il savait que le Sarraz avait fait tous leur malheurs. Et en y songeant, voilà qu’il se mit à trembler. Il ne tremblait pas de peur, Dieu merci ! mais de fureur, de fureur seulement, comme s’il saisissait tout cela bien clairement pour la première fois.

Oui, oui, il était dépouillé de son bien, mais non point de sa force ; il était vigoureux toujours, solide, son courage coulait dans ses veines comme du sang. Il aurait porté ce soir la mairie de Seyssel et l’église avec sa Notre-Dame ; il pensa que c’était le vin qui le rendait fort, malgré ses peines. Soudain il entendit chanter dans le chemin à dix pas de lui. Il reconnut la voix tout de suite : c’était celle du Sarraz. L’homme venait en sens inverse, comme à sa rencontre… À vrai dire Sarraz ne l’avait pas vu, puisqu’on ne pouvait rien voir dans le brouillard cette nuit-là, c’était le hasard voilà tout.

En entendant chanter le maugrabin, la colère du Lyonnais éclata comme l’incendie de la grange, une colère aveugle, telle qu’il n’en avait jamais eue. Toutefois il s’arrêta, retenant son souffle et sa haine, heureux, oui, heureux pour la première fois depuis la mort de sa défunte. La voix s’approcha, devint plus distincte, encore plus distincte, bientôt même il entendit les paroles que chantait l’autre et aussi le bruit de ses pas sur la terre molle. Enfin il fut tout près, si près que Clément sentit son souffle sur lui, alors il ne se retint plus, quand Sarraz le croisa, d’un revers de son bras : — V’lan, il te l’assomma. Le Morion tomba sans crier ouf ! Vermont, satisfait, continua son chemin sans hâte, rentra chez lui et se coucha.

À l’aube, la neige s’abattit violemment sur le pays. Ce ne fut que deux jours plus tard après cette tourmente que l’on découvrit le corps du Sarraz dans la forêt, raide comme un I. Pidoux fut prévenu le premier, examina le corps, déclara que l’homme avait péri d’une congestion causée par le froid très vif cette nuit-là et tout de suite après, le maire signa le permis d’inhumer.