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À la Brebis sans tache (recueil)/L’Ambassadrice

La bibliothèque libre.
Gallimard (p. 183-202).


L’AMBASSADRICE

Dans le bourg on ne l’appelait que Phémie, j’ignore si elle avait d’autres prénoms.

Son grand-père et son père étaient fermiers chez nous. La grand’mère vivait encore dans mon enfance, elle portait le bonnet plat, tuyauté, des femmes du pays, le dimanche, le fichu à franges et au cou, le cœur et la croix de Savoie.

Ces fermiers, les Faitaz, gens à l’ancienne mode, se montraient respectueux, polis, payant régulièrement leur cens à la saint-Jean et à la saint-Sylvestre suivant l’usage, travailleurs, sobres, pieux à la manière du pays, je veux dire par là que les hommes se tenaient le dimanche pendant la messe, en dehors de l’église non en dedans, mais que leurs enfants étaient tous baptisés et faisaient tous « leur communion » en temps voulu. La ferme se trouvait alors en pleine prospérité, le bétail bien tenu emplissait l’étable et le vin s’achetait d’avance sur pied, tant il avait bon goût.

Jamais je n’ai vu la mère Faitaz vêtue d’une robe fraîche, ni chaussée d’une paire de godasses neuves, elle portait hiver comme été une vieille jupe de serge noir, ses jambes nues plongeant dans de larges chaussures privées perpétuellement de lacets.

Levée la première, elle veillait à tout avec cette ardeur tenace du paysan qui connaît le prix des choses, et qui porte dans son sang l’instinct de l’épargne. Dès l’aube on voyait la Faitaz au poulailler surveillant les couvées, levant les œufs, ou retournant la litière du cochon, puis on la revoyait aux champs avec les hommes, de sa gaule guidant les bœufs dans le sillon, ou rentrant le foin, comptant les gerbes de blé pour la batteuse, hersant, vendangeant, lessivant, etc…

Au milieu de cette besogne incessante elle avait élevé neuf enfants sur douze qu’elle avait mis au monde. Quatre de ses fils étaient restés dans la ferme et deux filles, dont une s’était mariée là, tout ce monde sous l’œil de la vieille, maintenant que son mari était mort, devait coûte que coûte, travailler pour la communauté, et personne ne pleurait sur la besogne.

Quand il eut vingt ans le fils aîné se maria, et du jour au lendemain, à la terme, tout changea de face. Il y amena une Marie, enfant trouvée, élevée à l’Assistance. Où l’avait-il pêchée ? Elle était jolie et douce, timide même, son petit visage étroit, lisse, blanc, détonnait au milieu des faces hâlées et cuites des autres femmes. Servante à la ville, il lui fallut s’habituer à sa vie nouvelle et d’abord apprendre à se lever de bonne heure ; le mari qui en était fou n’y arrivait point. Ce n’est pas qu’elle se refusât à obéir, mais son apathie et son indifférence paraissaient si grandes qu’elles décourageaient. Pourtant dans nos pays où la terre est morcelée et les exploitations petites, il faut que tout le monde s’en mêle pour que chacun puisse y vivre ; Marie visiblement se désintéressa de la question. Sa nonchalance lui donnait au milieu de cette ruche, une allure contemplative qui déplut aux autres.

La mère Faitaz surveillait l’éducation de sa bru, et n’en revenait pas : jamais elle n’avait vu chose pareille. Elle ne comprenait donc pas ses intérêts, cette sucrée ? La vieille épiait sournoisement les manières de l’autre, sa nonchalance, son parler traînard et cet air de rêverie qu’elle portait avec elle aux champs. Le jour où elle surprit son fils apportant à sa femme, toujours couchée, son café au lait, elle demeura comme frappée de la foudre et jugea la partie perdue.

Rien à dire au mari, il était comme envoûté, mais les autres, ceux qui se levaient à quatre heures l’été, à six heures en plein hiver et qui faisaient en somme la besogne de cette princesse, commençaient à marronner. Du reste tous observaient que l’aîné, gagné par une paresse nouvelle, ne semblait s’occuper qu’avec ennui d’un travail qu’il brassait autrefois si gaillardement. La ferme commença vers ce moment-là à péricliter, ajoutez que le second fils Faitaz, découragé, alla se louer dans un autre pays du côté de Saint-Jeoire.

Cependant la femme de l’aîné avait eu deux enfants, deux filles, dont la première reçut le prénom d’Euphémie, elles n’étaient belles ni l’une, ni l’autre, mal tenues avec cela et pleurnicheuses, la mère ne s’en occupant guère. Pourtant Phémie, à l’âge de sept ans se mit soudain à embellir et à ressembler à sa mère. À son visage blanc et fin elle ajouta même un petit nez en trompette comme ceux qu’au XVIIIe siècle on qualifiait de « mutin ». De taille élancée, elle eût paru agréable si quelque soin eût présidé à son entretien. Infiniment paresseuse, comme la mère, elle fuyait tout genre de travail et passait à muser ses journées aux champs avec sa petite sœur. On les apercevait de la maison, dépeignées toutes deux, les bras et les jambes couvertes d’une couche de crasse, dans l’herbe jusqu’au cou, une gaule à la main pour ramener les vaches qui s’égaraient dans le clos du voisin.

Notre curé, plein d’entrain, comme tous les optimistes, avait essayé d’attirer au catéchisme les deux petites Faitaz. Phémie y eût été volontiers, car la course du bourg la divertissait, mais… le curé n’exigeait-il pas qu’elle sût par cœur son catéchisme ? Quel travail ! Ajoutez qu’elle ânonnait, car on n’avait jamais pu lui apprendre à lire convenablement. Comme sa mère, toute application la rebutait : elle préférait regarder travailler les autres.

Pourtant, non sans peine, la première communion eut lieu et l’on vit Euphémie en mousseline blanche, s’il vous plaît, traverser la petite église couleur « café-crème », un cierge à la main. Cette journée fut sa perte, ou du moins en décida. Quand je le fais remarquer à mon curé il pousse des exclamations indignées : Hélas ! c’est moi qui ai raison. Phémie vint plus souvent au bourg l’hiver qui précéda la communion, elle s’arrêta fréquemment à l’Étoile des Alpes où sa mère l’envoyait acheter des épingles et des berlingots, le magasin possédait une glace devant laquelle la petite ne manquait pas de faire des stations et de minauder. Le patron lui ayant dit un jour qu’il la trouvait jolie, Phémie enchantée, commença dès cette heure à se redresser et… à se laver les mains. Je ne répondrais pas que ce soin s’étendit au reste de sa personne, ce fut néanmoins un petit début : avec la connaissance de sa beauté naquit une orientation nouvelle.

Et d’abord l’indifférence qu’elle éprouvait jusque-là pour les siens se transforma en aversion. Cette moucheronne considérait ces braves gens avec un certain mépris : s’échiner tout le jour, courbé en deux sur la terre, se lever comme sa grand’mère avec le soleil, quand on pourrait vivre autrement… pressée, elle n’aurait pas su dire comment, l’important pour elle était de ne pas faire partie de ceux qui s’échinaient. Elle ne parlait de ses observations à personne, pas même à sa jeune sœur, rustaude, qui « ramenait » la tête carrée du père et ses jambes torses.

Phémie, elle, tenait de la mère, elle n’avait pas été longtemps à s’en apercevoir, d’ailleurs, aux Écoles libres, où malgré la gentillesse des demoiselles, elle ne faisait que passer, les autres le lui avaient affirmé : « Tu sembles ta maman, Phémie », lui déclara la fille du boucher, un soir qu’elles revenaient ensemble de l’école. Parbleu ! elle le savait bien. Elle n’eut besoin de personne non plus pour lui faire remarquer que ses mains étaient taillées sur le modèle maternel et n’avaient aucune ressemblance avec les grosses pattes gercées du père et de la grand’mère Faitaz.

Un jour je pus me rendre compte de cette vanité absurde qui pousse chez les filles des champs, depuis qu’existent la bicyclette et les stars… (qui n’a été étonné comme moi de voir au fond des causses, ou sur les rochers du Finistère, ou encore dans les gorges de l’Arly, une gosse gardant, suivant le paysage, les brebis de Jeanne d’Arc ou les porcs de l’enfant prodigue, une gosse lisant Pour vous ? Chaque boniche, dès qu’elle sait lire, aspire à être vue à travers une lentille de cinéma, ayant Garat à ses pieds.)

Or, un jour Phémie vint chez nous apporter un litre de lait. Elle touchait à ses treize ans, délurée déjà comme pas une et bien tournée, elle en était à la première étape, celle où n’ayant pas de sous encore, elles ne peuvent rien s’acheter, mais connaissant leur propre gentillesse elles commencent à s’en occuper, s’ajustent de leur mieux dans leur sarreau de toile, serrent leur ceinture d’un cran… etc.

Donc Phémie apportait son lait. Un de nos amis la vit descendre à la maison. Comme elle passait près de lui, elle lui décocha un regard de coin qui avait bien plus de treize ans. Il s’écria en riant : « Cette gosse-là fera sa fortune dans le corps de ballet quand elle voudra ! » Elle était déjà loin mais pas assez pour qu’elle ne l’eût entendu, car je vis sur les joues rondes de l’enfant se dessiner un sourire satisfait.

À la ferme la vie continuait cahin-caha. On n’y aurait bientôt plus d’argent les impôts augmentant, le blé des dernières années se vendant mal, ajoutez qu’il y avait trop de vin, personne ne voulait le payer son prix, les fermiers le donnaient à quarante centimes le litre. Mais la vieille Faitaz persistait à tenir.

Je crois que la dernière fois que je la vis sourire ce fut à la communion de Phémie. Bien que sa petite fille fût le portrait vivant d’une bru qu’elle devait haïr, elle se montrait fière de Phémie, elle admirait inconsciemment dans cette gosse tout ce qu’elle n’avait jamais eu : la beauté, la grâce, l’égoïsme même et pardonnait encore le léger dédain de la petite qui la toisa de bas en haut lorsqu’elle vit que pour aller à l’église la vieille avait arboré son bonnet tuyauté et son châle à franges.

Je pense que « la communion de Phémie » fut la dernière joie de la mère Faitaz. Le ménage de son fils aîné la désolait, non pas qu’on eût rien à reprocher à Marie, pas de coquetteries, pas d’infidélités, cette jolie finette restait fidèle à son tortu ; elle semblait bien trop indolente pour lui manquer : changer de place, s’attifer pour aller voir un galant. Toujours en savates dans la maison (elle n’allait même plus aux champs) elle se transportait languissamment d’une pièce à l’autre et passait ses journées d’hiver assise devant le fourneau à lire des romans à quatre-vingt-quinze centimes, ou dans la chambre à se regarder dans un miroir qu’elle avait gagné à une vogue voisine. Elle ne raccommodait jamais rien, mais confectionnait volontiers des nœuds de ruban à dix sous le mètre, qu’elle appliquait sur les trous de ses corsages,

Phémie avait maintenant quinze ans. Elle ne savait rien, lisait mal, son écriture, formée de gros bâtons maladroits s’en allait tout de travers ne pouvant se déchiffrer ; naturellement elle ignorait le premier mot de l’arithmétique. Les demoiselles des Écoles libres soupiraient : « On n’en peut venir à bout et ce qu’il y a de plus contrariant, c’est qu’elle n’est pas bête du tout, mais voilà elle ne veut pas travailler, parce qu’elle ne veut pas faire un effort qui, croit-elle, ne lui servira à rien. »

Quand le temps en était venu, on n’avait pu la présenter au certificat d’études. Elle ne savait pas, non plus marquer un torchon, ni coudre, bref elle se montrait d’une ignorance crasse. En revanche, son caractère s’était amélioré, elle paraissait aujourd’hui moins sèche avec les siens, et on la vit positivement un jour s’offrir à porter les seaux d’eau à l’étable pour faire boire les bêtes.

Ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était d’aller faire les commissions de ses parents au bourg, quand il y en avait, elle y mettait un empressement, une gentillesse, une complaisance, qu’elle n’apportait à rien d’autre. Mais, dame ! quand elle « descendait », il y en avait pour longtemps… « Quelle traînarde, cette Phémie, soupirait languissamment la mère, que peut-elle bien faire pendant si longtemps ? » La vieille Faitaz soupirait et fronçait ses vieux sourcils, elle avait déjà essayé de prévenir sa belle-fille… Pourquoi envoyer sans cesse Phémie, et non la cadette plus rapide ? Mais Phémie savait mieux faire, et d’ailleurs elle voulait s’acheter un savon… La vieille ne disait plus rien.

Car Phémie avait changé aussi sous le rapport de la propreté, elle était devenue plus soigneuse de sa personne, s’inquiétait même de sa mise. On remarqua chez le pharmacien qu’elle s’habillait gentiment et avec goût.

— « Je voudrais bien savoir où elle trouve l’argent, dit aigrement Mme Pillet, un jour où elle remarqua que Phémie portait une robe plus propre que d’habitude.

Pillet fit taire sa femme : — « Une méchante toile à quatre sous, c’est sa mère qui la lui a donnée, qu’est-ce que tu vas chercher là ? »

— « Que tu es donc sot, mon pauvre Pillet. J’ai vu la même chez Huguet le jour du marché, ce n’est pas une « méchante toile », c’est une très bonne cretonne imprimée, et ça vaut neuf francs le mètre. Phémie est grande, il y en a bien pour trente francs, sans compter la garniture et la doublure.

Mais Pillet ne voulut pas s’avouer vaincu.

— « Quand on est bien balancé, comme Phémie, il n’y a pas besoin de belles étffes, il conclut sentencieusement : Tout va à la jeunesse et à la beauté. » Sa femme haussa les épaules.

Or, cette même année, Phémie un jour ne rentra pas. Dans le bourg, on s’annonçait la chose sur le pas de la porte.

C’était en septembre. La petite était allée faire une commission pour sa mère chez l’épicier et n’était jamais revenue.

Les gens de la ferme ne parlèrent de rien au dehors. La vieille Faitaz ne s’illusionna pas : Phémie était à la ville emmenée par quelqu’un. Qui donc ? Il y eut une scène terrible entre l’aîné et sa mère. Elle lui reprocha d’un seul coup tout ce qu’elle avait sur le cœur depuis seize ans : son mariage avec une fille de l’Assistance, une propre à rien, une charge sur les bras qui avait causé leur ruine, et n’avait même pas su élever convenablement sa fille. Faitaz stupide écoutait assis sur une chaise et répétait vingt fois de suite : « Mais qui c’est, bon Dieu, qui c’est ? » Quant à Marie, elle s’était sauvée dans sa chambre, terrifiée par cette tempête, ne sachant pas s’il fallait pleurer ou se taire, ne comprenant pas, peut-être, que la foudre était tombée sur la maison par sa faute ?

Tout au fond d’elle-même, elle ne pouvait blâmer complètement sa fille. Sa tête farcie de littérature à bon marché, échafaudait malgré elle des enlèvements… des voitures puissantes qui emportent sur la Côte d’azur des héroïnes élégamment vêtues aux Dames de France.

J’appris plus tard que le séducteur était le fils cadet d’un M. Jonas-Lévy, gros propriétaire des environs. Ce garçon avait vu Phémie au bourg, lui avait donné des rendez-vous le soir derrière les peupliers des blachères, et à la fin, devant rentrer à Paris pour terminer ses études, l’avait bel et bien emmenée… en auto effectivement. On apprit ensuite qu’il l’avait installée chez lui à Paris. Un de ses amis que je rencontrai au Salon Nautique le printemps suivant, m’affirma que Phémie bien nippée, bien décrassée, bien ondulée, faisait les beaux jours du rez-de-chaussée du fils Jonas-Lévy, avenue Henri-Martin.

Il y a donc encore des princes qui épousent des bergères ? Cela est réconfortant à penser, pourtant ce ne sont plus aujourd’hui des princes, mais des Jonas-Lévy. Qu’importe ! Les Euphémie n’y regardent pas de si près, d’ailleurs elles y trouvent leur compte.

La vieille mère mourut deux ans plus tard, ses fils cadets quittèrent la ferme, Faitaz l’aîné, criblé de dettes, dut vendre son bétail sur place, finalement il la quitta lui aussi, en y laissant ses plumes. On vit alors combien la vieille avait eu raison quand elle dit que la débâcle et la ruine étaient entrées dans la maison avec cette gnan-gnan de Marie. Ce qui restait des Faitaz se dispersa, le ménage de l’aîné vint habiter le bourg, non sans avoir essayé d’exploiter une ferme plus petite, entreprise qui échoua comme l’autre : second désastre. Dès lors, le père de Phémie et Marie se logèrent tant bien que mal dans un taudis étroit et vécurent du travail de la fille cadette qui entra, protégée par un contremaître, dans l’usine de M. Ginet (cordes de chanvre).

Quant à Faitaz, fréquemment entre deux vins, il obtint, on ne s’explique pas trop comment, un surnumérariat de facteur des postes, j’eus la surprise de le voir entrer dans ma cuisine de temps à autre congestionné, l’œil fou, vaguement inquiet de mon courrier qu’il égarait en route la plupart du temps.

Les années passaient, Phémie devait avoir plus de vingt ans, il y avait beau jour qu’elle avait quitté son premier amant… ou qu’il l’avait quittée. De temps en temps, les échos de sa vie chaotique arrivaient au bourg. Il ne faut pas croire toutefois que ses parents s’en montrassent honteux. Ce serait mal les connaître, elle venait quelquefois les voir, débarquant par le petit train enfumé, d’où l’on extrayait de merveilleuses valises en peau de porc qu’on étalait sur la place. Immédiatement les fenêtres de la poste, de la Mairie, de l’Étoile des Alpes, celles du docteur, du receveur, se garnissaient de curieux. Phémie allait voir ses parents dans leur taudis ; les belles valises ouvertes, elle distribuait orgueilleusement à la ronde des pièces de foulard imprimé pour sa mère, un tour de cou de mongolie, des colliers de fausses perles, des chemises confectionnées pour le facteur, des parfums, etc., etc… On pense bien que dans les deux chambres des Faitaz, il n’y avait plus de place pour les remontrances, la morale, etc., etc., et que le père pleurait d’attendrissement, cela dura ainsi à peu près quatre ans.

Un soir d’été, j’appris que Phémie était revenue chez moi, du moins, elle s’était arrêtée à l’étable, sans pousser plus loin. « Sans oser aller plus loin », me dit-on. Son arrivée fit sensation, car elle descendit d’une belle auto, accompagnée d’un monsieur « très bien », orné d’une barbe poivre et sel taillée en éventail. La correction de ce protecteur en imposa au vacher qui fut ébloui par son allure et le luxe de Phémie « tout en blanc ». On me dit plus tard que cette dernière allant quitter le pays, avait voulu revoir son berceau, montrer à son compagnon les lieux où elle avait passé son enfance.

Je ne sais si ce monsieur fut suffisamment édifié par la ferme, la promiscuité de la porcherie et du trou à purin. On pourrait croire que les Phémie, quand elles se lancent dans ces reconstitutions sentimentales, commettent des erreurs et risquent d’éclairer trop vivement un passé sordide. On se trompe. Les hommes épris sont si absurdes que de semblables maladresses les charment et qu’ils sont capables lorsqu’on les invite à voir la crèche dans laquelle couchait Phémie, d’admirer qu’un pareil lys ait fleuri sur un tel fumier.

Celui-ci repartit satisfait dans la belle auto. Phémie n’insista pas pour nous voir.

De temps en temps quelques nouvelles arrivaient jusqu’au bourg — des nouvelles de Phémie — elle était mannequin chez un grand couturier, elle montait pour son compte un magasin de lingerie, elle dirigeait un Institut de beauté. Naturellement on ne parlait que des réussites. À en croire ses contemporains, qui vivaient toujours sur la vision des autos reluisantes et des valises en peau de porc, Phémie recueillait partout le suffrage des foules.

Exactement deux ans plus tard, il y eut beaucoup de bruit dans les journaux à propos d’une charmante parisienne qui devait porter en Amérique les modes et la grâce françaises. C’était une toute jeune femme de 22 ans qui dirigeait sur la rive droite un Institut de beauté. Belle, élégante, femme du monde, cette jeune femme s’était vu décerner le titre d’Ambassadrice de l’élégance Française en Amérique.

Tout un remous se fit autour de la nouvelle. Les journaux prétendirent que le voyage d’une Parisienne représentant une des branches les plus importantes de l’industrie française, était pour la France non seulement une publicité retentissante, mais encore une œuvre patriotique. En expédiant une de ses filles les plus autorisées, la France répandait l’élégance et la beauté, on ne saurait trop encourager de semblables ambassadrices, etc… Naturellement une nuée de profiteurs s’étaient proposés pour mettre en scène ce voyage, accompagner l’Ambassadrice et jouir du luxe que l’on déployait pour elle. Ces bons parasites devaient organiser les réceptions à Chicago, exhiber la jolie dame pendant les conférences, etc. Au bout de quelque temps, on apprit que le Chicago Tribune se chargeait de tous les frais de l’expédition, que les bagages de l’Ambassadrice — 60 malles pesant chacune 50 kilos — avaient été embarquées devant une foule d’admirateurs. On voyait dans Excelsior cette «  Parisienne  » sur le pont de l’Aquitania (Cunard White Star) entourée de journalistes, de députés et de diplomates, s’il vous plaît, au moment du départ. J’eus le numéro entre les mains. Je vis une jeune femme mince qui riait et qui ressemblait à toutes les jeunes femmes minces qui rient. Je ne prêtai à cette image aucune attention, je l’avoue, connaissant le bluff de ces sortes de réclames et la piteuse comédie qui couronne d’habitude ce genre de royauté, comédie qui s’achève quelquefois par un mariage retentissant, le plus souvent par le désespoir et la dèche.

Bref je n’y pensais plus, quand j’appris qu’une certaine Yolande Faitaz, Ambassadrice de l’élégance était morte à Chicago pendant l’exposition, d’une douloureuse péritonite. Ce nom de Faitaz fit revivre en moi certains souvenirs d’autrefois… Mais l’âge de la morte — 22 ans — et son prénom ne concordaient pas avec ceux de Phémie et je ne m’y intéressai pas.

Cependant les journaux menaient grand bruit autour de l’affaire. L’Exposition de Chicago profitait de cette mort pour se faire une large publicité. On annonçait que le journal américain renvoyait à ses frais le corps de la jolie Yolande à Cherbourg, où la famille irait le recevoir. On parlait même du malheureux père, « haut fonctionnaire aux Postes » qui, accablé de douleur… son gendre l’accompagnait. Tout cela, je le confesse à ma honte, me divertit fort. Je pensais maintenant que Yolande se nommait en réalité Phémie et que le père infortuné devait être ce soulot de Faitaz, facteur d’occasion, transformé pour la circonstance par le Chicago Tribune en haut fonctionnaire des Postes. Restait l’âge de l’ambassadrice : 22 ans. Impossible. Phémie en avait 30 bien sonnés. Je m’informai néanmoins et j’appris qu’il s’agissait bien de la fille de notre fermier qui avait fini « Ambassadrice » à Chicago, après une douloureuse opération… J’appris même que l’Amérique reconnaissante, payait au père Faitaz le voyage de Cherbourg, celui de son gendre et un habit neuf. Dans la presse on insistait beaucoup sur la douleur de ce vieil ivrogne qui allait recevoir sur le quai de Cherbourg, d’un bâtiment étranger pavoisé aux couleurs nationales, le cercueil de sa fille, au son de la Marseillaise.

Exactement la cérémonie qui eût honoré le retour d’un héros, victime de ses exploits. Hélas ! Phémie était aussi, dans son genre, victime de ses exploits… J’appris par M. le Curé qu’à ses derniers moments elle avait été administrée, le cher homme s’en félicitait, n’avait-il pas jadis fait faire la première communion à cette pécheresse ? « Qui sait », prononçait-il avec ferveur « si je n’ai pas ainsi contribué pour ma petite part à son salut ? »

On ne peut songer à rire devant la Mort, pourtant il faut reconnaître que le retour de cette petite rien-du-tout, aux sons de l’hymne national, revêtait un caractère pittoresque qui frisait de tout près la farce ? J’en étais là de mes observations, lorsque la Presse française reprit l’information. Je pus voir alors dans le Journal et Excelsior, le portrait de cette victime de la diplomatie : À n’en pas douter, c’était Phémie ! Je reconnus son petit nez en l’air, ses yeux langoureux, son visage pointu, plein de grâce… C’était Phémie, l’Ambassadrice. Invraisemblable ! La petite gardeuse de vaches élevée sur notre ferme, que je voyais les pieds nus dans des galoches trop larges, chipant les fruits de notre verger et traînant sur les routes du bourg, c’était elle qui, rajeunie à miracle de dix années, était allée porter chez Washington les modes nouvelles et les refrains de chez nous !

C’est elle aussi, la pauvre, qui revenait dans un cercueil « somptueux », affirmaient les journaux américains ; il serait remis le x du mois, avec tous les honneurs que la situation comportait, au père désolé, haut fonctionnaire de la République. Je le revoyais aussi, ce fonctionnaire, avec son demi-uniforme de facteur (car il n’en arborait jamais que la moitié) son képi trop large, la sacoche qui lui battait les fesses… Il faut avouer que la vie vous réserve de temps en temps des surprises de choix. Je me promis de ne pas perdre de vue le haut fonctionnaire, je fis bien.

La cérémonie de la réception à Cherbourg se déroula selon le programme qui avait été fixé. J’ignore (car la presse ne saurait tout dire) si Faitaz ce jour-là se montra dans son état naturel d’ébriété : sur ce point la discrétion fut unanime.

Le corps de Phémie fut ramené dans le chef-lieu et déposé — excusez du peu — dans la crypte de la cathédrale, le tout aux frais du même journal américain. La date de l’enterrement étant arrêtée, le père convoqua « par la voix de la presse », tous les amis de la défunte à venir en foule l’accompagner de leurs prières. À l’heure dite, la cathédrale était pleine : pas une place dans le chœur, dans les tribunes même, on eût dit l’enterrement d’un général commandant de la place. Le corbillard littéralement couvert de gerbes de couronnes gigantesques, et de croix fleuries, se rangea devant l’Église. La foule respectueuse, qui attendait sur les marches, suivit le cercueil que l’on porta à l’intérieur.

La messe commença : grand orchestre, chants, solis, chœurs, harpes, enfin la première classe intégrale. Après l’absoute, le clergé se retira, les hommes posèrent la bière recouverte de velours sur un tréteau à l’entrée de l’église, et le public de défiler devant le père noble dans son habit neuf.

Les premières personnes secouèrent sur le velours l’eau bénite de leur goupillon, il se produisit alors une poussée comme il arrive quelquefois dans la foule, mais aucun service d’ordre n’ayant été prévu, les gens qui attendaient furent rejetés un peu vivement par les autres sur le cercueil dont le drap glissa. On vit alors cette chose stupéfiante : le cercueil de Phémie était recouvert d’une glace au travers de laquelle on voyait la morte. Une morte ondulée, fardée, teinte, vêtue à la dernière mode. Ses mains croisées étaient « faites » avec soin ; sur ses ongles pointus, éclatait une impeccable couche de vernis Lescandieu de couleur framboise.

À ce spectacle il se produisit dans la foule un remous : stupeur d’abord, curiosité ensuite. Personne, au début n’en pouvait croire ses yeux, chacun se poussait pour voir de plus près. Certains, saisis de dégoût devant ce cabotinage de la mort, demeuraient muets, d’autres indignés le manifestèrent trop bruyamment dans un lieu où ils auraient dû se taire. La plupart furent agités d’une curiosité sans bornes avertissant ceux qui n’avaient encore rien vu, se poussant, se refoulant : on se serait cru à la foire. Cela dura environ vingt-cinq minutes, pendant ce temps le désarroi fut complet, je ne jurerais même pas qu’il ne se produisît des bagarres. On avait dû renseigner la foule qui stationnait sur la place, car elle voulut rentrer à l’intérieur et ce fut une inexprimable bousculade.

En vain les Suisses voulurent-ils faire circuler les curieux, personne n’obéissait. Finalement le Curé averti, vint lui-même mettre un terme à ces inconvenances, sur un ordre prononcé avec sévérité, il fit vider l’église.

Grisé (toujours) de cette célébrité publicitaire, on me dit que le père Faitaz, tout glorieux, vint le lendemain demander au Curé de l’église de lui accorder une chapelle où l’on exposerait le cercueil de sa fille, livré ainsi à l’admiration et au culte des foules à perpétuité.

C’eût été, en somme, la répétition du tombeau de Sainte Cécile-au-Transtévére à Rome, dont on voit la forme sous le maître-autel de l’église ? On devine que le Curé indigné refusa, et mit Faitaz dehors.

Peut-être pensa-t-il aussi qu’Euphémie n’avait vraiment pas droit à la palme des martyrs ?