À la Brebis sans tache (recueil)/L’Arbre
L’ARBRE
Les Toutard étaient dans leur jardin quand la petite Mme Pons apparut de l’autre côté du portail, une valise à la main. Son fils Marcel la suivait.
— Madame Toutard ! appela-t-elle. Écoutez un peu ce qui m’arrive… Toutard qui rechargeait ses asperges, fit signe à sa femme. Mme Toutard lâcha son arrosoir et accourut près de la grille. Mme Pons entrait un peu essoufflée, sa chevelure de belle blonde dérangée par le vent.
— Ma tante Louise qui vient de tomber malade ! dit-elle. J’ai reçu une lettre de la concierge. Il paraît que ça serait le cœur… Elle n’a que moi. Il faut que je file à Paris par le premier train.
Mme Toutard, une grosse femme aux sentiments généreux, s’apitoya.
Mme Pons reprit :
— Je suis contrariée aussi à cause du petit. Mon mari est en tournée chez les clients jusqu’à la fin de la semaine. Si ç’avait été il y a seulement deux jours, je leur aurais demandé à l’école de me garder Marcel, mais ils ont congé de ce matin. Alors j’ai pensé… Vous pourriez peut-être me le prendre.
Embarrassée, Mme Toutard baissa les yeux sur l’enfant : un garçon trapu comme son père dont il avait aussi les cheveux noirs, le regard farouche. Il allait sur ses neuf ans mais en paraissait douze.
— Vous le mettriez avec les deux vôtres, proposa Mme Pons. Il serait bien gentil… Pas, Marcel !
Le garçon pétrissait une motte de terre entre ses doigts. Il dédaigna de répondre.
— Faut que j’en parle à mon mari, dit prudemment Mme Toutard. Hé ! Gaston !…
Toutard s’approcha d’un pas lent, les mains dans la grande poche de son tablier. Sous le chapeau de paille, il montrait un visage maigre où les petits yeux marquaient dans chaque silence la lueur d’une pensée prudente. Mis au courant, il réfléchit un instant.
— Si cet enfant est sage, prononça-t-il, nous pouvons très bien nous en charger. J’espère qu’il est en bonne santé ?
— Oh ! Gaston, dit timidement sa femme.
Campé sur deux jambes brunes, le jeune Pons semblait défier tout soupçon à ce sujet. Sa motte de terre, toujours dans les mains, il fixait les deux Toutard d’un regard sans peur.
— Alice et Julien ont bien l’habitude des autres enfants, suggéra Mme Pons, pressée de prendre son train.
— Pas tant que cela ! rectifia Toutard. Alice n’ira à l’école que l’année prochaine quand elle aura ses sept ans. Julien n’en a que quatre. Nous avons bien le temps. D’ici là, je préfère qu’ils jouent entre eux. À ces âges-là, les risques de contagion sont si fréquents !
C’était son idée. Mieux valait le laisser dire.
— D’ailleurs vous n’en avez pas pour longtemps, assura Mme Pons. Dans trois jours au plus, je serai là. Et même si ça se prolongeait, Michel rentre après-demain.
— C’est bien sûr ? demanda Toutard.
— Sa tournée finit samedi. Il repasse au Siège pour rendre compte, prendre les nouveaux échantillons et le soir, il est ici.
Elle trépignait sur place. Les Toutard firent venir leurs enfants : Alice accourut, un ruban défait sur ses cheveux emmêlés, les yeux ardents et interrogateurs. Julien suivait, tout rond, placide comme sa mère.
— Des amours ! déclara Mme Pons.
On les mit en présence de leur nouveau camarade.
— Marcel va passer quelques jours ici, expliqua Toutard. Vous tâcherez de ne pas faire trop de bruit tous les trois. Alice, tu veilleras à ce que ton petit frère ne se mette pas en nage à courir dans le jardin.
Alice, très digne, tendit la main à Marcel d’un mouvement de grande dame. Julien stipula :
— Je ne veux pas qu’on me prenne mon tombereau.
Marcel les regardait de haut sans rien dire.
— On ne te prendra rien, dit Toutard à son fils. Et maintenant les enfants, allez jouer.
Mme Pons se pencha sur Marcel et l’étreignit furieusement. Il se laissait faire, sans lui rendre tous les baisers qu’elle lui donnait. Les Toutard contemplaient cette scène, étonnés.
— Allons, vous allez le retrouver bientôt votre gamin ! dit Toutard. Trois jours, c’est pas terrible.
Quand elle se releva, ils virent qu’elle avait les yeux humides. Elle leur serra les mains fébrilement.
— Merci encore… je n’oublierai pas… Surtout, qu’il prenne bien sa Phosphatine le matin. J’ai apporté la boîte…
Elle leur tendit un petit sac.
— Il y a ses affaires… Un tricot de rechange aussi pour s’il déchirait le sien. Il est un peu diable, mais c’est un bon enfant. Hein Marcel, tu ne feras pas enrager monsieur et madame Toutard qui sont si complaisants !
Il dit d’un air sombre :
— Non, maman.
Toutard s’avança :
— Donnez-nous l’adresse de votre tante qu’on puisse vous écrire si jamais il y avait quelque chose.
— L’adresse ?… C’est que… je ne sais pas si je pourrai loger chez ma tante. On sera peut-être forcé de l’emmener à l’hôpital. Dans ce cas-là, j’irais à l’hôtel. Je vous le ferai savoir à mon arrivée. Et puis, pourquoi m’écrire ?
Elle parlait très vite. Toutard entêté, précisa :
— On ne sait jamais avec les enfants. Supposez qu’il tombe malade…
— Gaston ! s’écria encore Mme Toutard, d’un ton de reproche.
— Laisse donc. Il vaut mieux prendre toutes ses précautions. Pour madame Pons, d’ailleurs, ça sera une sécurité.
Marcel, à l’écart des deux autres enfants, écoutait. La mine attentive.
Sa mère trancha rapidement :
— Vous n’avez qu’à m’écrire poste restante. Oui, c’est ça, à la poste centrale.
Après un dernier geste d’adieu, elle s’enfuit, légère.
— J’espère que vous nous rapporterez de meilleures nouvelles de votre tante, lui cria Mme Toutard comme elle passait le portail.
On n’entendit pas la réponse, Mme Pons courait déjà sur le chemin. Sa chevelure blonde semblait danser comme un feu clair au loin.
— Amusez-vous, les enfants, dit Toutard en reprenant sa bêche.
Alice entraîna Marcel. Julien suivait à grand’peine. Ils arrivèrent en un coin désert, au delà du potager.
— C’est notre jardin, expliqua Alice. On l’a fait tous les deux. Là, j’ai les fleurs.
Elle montra deux carrés entourés de cailloux blancs. Des marguerites coupées au milieu de leurs tiges, y étaient enfoncées. Une bordure de feuilles vertes rehaussait l’éclat du parterre.
— Si tu veux, on va en faire un autre avec des légumes. Toi, tu serais le propriétaire. Et je te dirais : « Voulez-vous me cueillir des melons ? Je vous en prends pour deux sous.
— Non, dit Marcel.
— Pourquoi ?
Sans plus s’occuper d’elle, il s’assit par terre, sortit un petit canif de sa poche et se mit à fouiller machinalement dans le sol.
— Il est joli ton couteau, déclara Julien séduit.
Et il s’approcha. Marcel le repoussa brusquement.
— Laisse ça ! C’est papa qui me l’a donné. Je ne veux pas que tu y touches.
Julien se garda d’insister. Alice dit, l’air entendu :
— Je le connais bien, ton papa. C’est un monsieur avec des gros sourcils et une valise. Il n’est pas souvent là.
— Quand je serai grand, annonça Marcel, je ferai comme lui.
— Tu partiras aussi et tu laisseras ta femme ?
— Je n’aurai pas de femme, dit-il d’un ton tranchant.
Et, plus bas, il ajouta :
— Les femmes… ça ne vaut pas grand’chose.
— Faut pas dire… observa Alice.
Julien rit bruyamment. Impassible, Marcel creusait la terre de la pointe de son canif.
— Alors, on joue à quoi ? demanda Alice.
— À rien.
Il se leva, essuya soigneusement son couteau avant de le remettre dans sa poche et s’approcha d’un arbre. La tête levée, il inspecta les branches basses, en atteignit une à bout de bras et s’enleva, favorisant son rétablissement d’un appel de ses pieds contre le tronc. Une autre branche plus haute fut à sa portée. Il s’y suspendit et continua de monter. Les deux autres le regardaient, admiratifs.
— Papa défend ! murmura Julien.
Marcel grimpait toujours d’un mouvement souple. Par moments, on le voyait disparaître dans le feuillage. Alice inquiète, regardait du côté du potager. Mais personne n’apparaissait. Marcel, penché presque en haut de l’arbre, montra sa tête. Il appela :
— Eh ! les gosses.
De son index sur les lèvres, Alice lui fit signe de se taire. Cette satisfaction lui suffisait d’ailleurs. Quelques instants après, il descendit, les cheveux ébouriffés, sa veste verdie aux épaules par la mousse. Alice l’épousseta soigneusement. Il se laissait faire avec condescendance.
— Quand papa est là le dimanche, dit-il fièrement, on va dans les bois. Il me montre à grimper aux arbres. On saute des fossés… Il est fort, papa !
— Tu parles toujours de lui, remarqua Alice. Et ta maman ?
Il la toisa.
— Maman… elle ne va pas avec nous.
On les cherchait. Toutard se montra au coin de l’allée.
— Assez joué comme ça. Il va être l’heure d’aller manger.
La journée s’écouta dans une paix silencieuse. Toutard jouissait de ses dernières heures de liberté. Un congé obtenu pour achever de se débarrasser d’une grippe, lui permettait de donner des soins à son jardin. Dès le matin suivant, il lui faudrait reprendre le train pour Paris, courir à son bureau du ministère. Sa situation de sous-chef lui faisait la vie assez douce. Il ne se plaignait pas. Mais le meilleur de ses pensées après sa femme et ses enfants, allait aux quelques plants de terre qu’il sollicitait à chacun de ses loisirs d’une bêche active.
Marcel, Alice et Julien avaient passé presque tout leur temps au fond du jardin. Le jeune Pons s’était refusé à prendre part aux distractions des autres. Il n’avait en tête que des projets extravagants : partir à travers la plaine, gagner la forêt proche et y creuser un souterrain. Ou bien pêcher la grenouille dans le marais avec un bout de fil, une épingle et un morceau de viande crue. Alice ayant repoussé ces sollicitations avec horreur, l’invité s’était étendu à plat ventre dans l’herbe et considérait avec mépris ses hôtes occupés à leurs besognes mesquines. Alice ajoutait des boutons d’or à ses plantations de marguerites. Julien apportait du feuillage et se traînait autour de sa sœur en bavant d’admiration.
Le soir, Marcel abandonna sa soupe à la troisième cuillerée.
— C’est tout ce que tu manges ? demanda Toutard.
— Oui. Je n’ai pas faim.
Un plat de haricots qui vint ensuite, n’eut pas plus de succès. Toutard inquiet, regarda sa femme.
— C’est drôle, quand même !
Il tâta les mains du garçon.
— Tu n’as pas de fièvre, au moins !
— Il s’ennuie de sa mère, ce petit, risqua Mme Toutard. Pas, mon loup ?
— Non, dit simplement Marcel.
Les deux enfants Toutard s’empiffraient avec conviction. Profitant de ce que l’attention se portait ailleurs, Julien enfonçait les haricots dans sa bouche avec son pouce, pour éviter d’en rien perdre.
— C’est embêtant, déclara Toutard. J’espère qu’il n’a pas pris froid dans le jardin.
— T’énerve donc pas comme ça ! dit sa femme.
Après le dîner, on dressa un lit-cage dans la salle à manger pour Marcel. Il refusa poliment les services de Mme Toutard, se déshabilla seul et plia ses vêtements avec soin avant de se mettre au lit.
Dans la nuit, Toutard éveilla sa femme.
— Dis donc, qu’est-ce que tu en penses ?
Elle se dressa à demi dans un soupir.
— De quoi ?
— Du petit Pons. Ça ne me dit rien de bon de le voir comme ça.
— Tu te fais des idées. Laisse-moi dormir.
Il la poussa du coude.
— Lève-toi et va le voir.
Elle gémit, sachant déjà que rien ne prévaudrait contre son entêtement. Les pieds dans ses pantoufles, une camisole sur sa chemise de nuit, il lui fallut descendre à la salle à manger. Marcel était étendu sur le dos, les yeux ouverts. Elle ramena un peu la couverture sur lui et dit à voix basse :
— Qu’est-ce qu’il y a donc, mon petit ? Tu n’as pas sommeil ?
Il leva la tête :
— Dites, Madame, à quelle heure qu’il part demain matin, monsieur Toutard ?
— Au train de huit heures. Pourquoi ?
— Peut-être qu’il y aura une lettre de maman, Si elle donnait son adresse à Paris, il pourrait y aller.
— Aller chez ta maman ? Mais d’abord il n’aurait pas le temps, à cause de son travail. Et puis, qu’est-ce qu’il irait faire ? Pour savoir des nouvelles de ta tante ?
Il ne répondit pas. Alors elle lui caressa la joue et reprit :
— Dors vite. Monsieur Toutard se fait du mauvais sang à cause de toi. Il faut que demain matin, il te trouve bien reposé.
En remontant, elle trouva son mari assis sur son lit.
— Ce n’est rien, dit-elle. Il a dû s’agiter un peu trop aujourd’hui.
Au matin, comme Toutard prenait son café au lait dans la cuisine, il vit paraître Marcel.
— Il n’y a pas de lettre de maman, Monsieur ?
— Tu demanderas ça au facteur, mon petit gars. Il n’arrive qu’à huit heures et demie. Et toi, ça va mieux ? Tu as bien dormi ?
— Très bien, Monsieur, merci, assura Marcel qui se souvenait des recommandations de Mme Toutard.
L’autre l’inspecta d’un œil rassuré.
— Il ne faut pas t’agiter. Encore deux jours et tu reverras ta maman.
Brusquement Marcel tourna le dos et disparut par la porte ouverte.
Toutard caressa sa moustache.
— Drôle de petit bonhomme ! J’aimerais pas voir les miens comme ça.
Il partit. Le facteur nassa un peu plus tard, sans apporter aucune lettre de Mme Pons. Marcel ne parut pas au jardin de la matinée. Il demeura dans la maison à traîner d’une pièce à l’autre. Mme Toutard le surveillait, intriguée malgré elle. À peine mangea-t-il à déjeuner. L’après-midi, il disparut. Mme Toutard qui lavait son linge, ne s’en aperçut qu’au bout d’une heure. Les manches retroussées, elle parcourut les allées, appelant l’enfant. Alice et Julien parurent.
— Vous n’avez pas vu Marcel ?
— Il n’a pas voulu rester avec nous, dit Alice mécontente. Et puis, il a dit qu’on l’ennuyait, qu’il partait tout seul et voilà !
— Qu’il partait !… Mais où ?
— Sais pas…
— Tu ne pouvais pas me prévenir, petite malheureuse !
Elle sortit en hâte sur le chemin, criant : « Marcel !… Marcel ! » Nulle voix ne répondait. Courant toujours, elle arriva deux cents mètres plus loin, devant la maison des Pons. Les volets étaient clos. Elle resta un instant à regarder à travers la grille puis se retourna. Alors en face, dans l’herbe, elle vit Marcel assis en boule, les deux poings fermés sur ses yeux. Elle clama :
— Qu’est-ce que tu fais là ?
Il se redressa. Elle vit ses yeux rouges et accourut près de lui.
Deux sillons de larmes marquaient son visage. Il s’essuya vite de la main.
— J’attends papa, dit-il.
— Pourquoi es-tu sorti sans permission ? D’abord ton papa ne rentre que samedi.
— Il m’a dit qu’il tâcherait de rentrer avant… Peut-être ce soir.
— Tu as rêvé. Ta maman ne l’attend que samedi.
— Il n’a pas dit à maman qu’il rentrerait plus tôt.
Il s’était mis debout et la fixait, l’air assuré. Mme Toutard suggéra :
— C’est une surprise qu’il veut faire à ta maman, alors ?
Marcel se taisait. Comme elle le poussait doucement devant elle, pour le ramener au logis, il reprit :
— Maman a laissé une lettre pour lui.
— Bien sûr. Elle le prévient que ta tante Louise est malade et qu’elle t’a conduit chez nous en partant.
— Oh ! c’est pas tout. Elle a écrit une lettre… qu’il y avait des pages. Et puis après, elle m’a embrassé plein. Elle m’a dit qu’il fallait que je sois bien gentil avec papa…
Ils marchaient côte à côte. Mme Toutard voulut le rassurer.
— Tu as mal compris. Ta maman avait du chagrin à cause de la tante Louise.
Marcel ne répliqua pas. Ils étaient arrivés devant la maison des Toutard. Elle lui dit :
— Viens avec moi. Tu m’aideras à étendre le linge. Ça te distraira.
Jusqu’au soir, elle le tint dans la buanderie.
Il se montrait docile, allait lui chercher des brocs d’eau, tordait avec elle les linges humides de lessive. Quand Toutard rentra, elle le prit à part.
— C’est drôle ce que m’a raconté le petit aux Pons. Il paraît que son père va rentrer plus tôt qu’on ne croit.
— Tant mieux ! déclara Toutard. Ça me tracasse de voir comme il est, ce môme ! Je ne serai pas fâché que Pons le reprenne.
— Oui, mais le petit dit que Pons n’a pas prévenu sa femme.
— Comment veux-tu qu’il la prévienne puisque…
Il s’arrêta. Une autre idée lui venait. Comme pour y faire écho, Mme Toutard demanda :
— Tu y crois, toi, à cette histoire de sa tante ?
Toutard se gratta a tête. Cette question le troublait tout d’un coup.
— Sacré bon dieu de femmes ! s’écria-t-il. On n’est jamais tranquilles avec ces…
— Te mets pas dans des états pareils ! Gaston, supplia Mme Toutard. Les enfants pourraient entendre.
Elle allait fermer la fenêtre quand un appel retentit dans le jardin :
— Toutard !… Vous êtes là ? Descendez vite.
Elle regarda au dehors et vit la puissante silhouette de Pons. Il attendait dans le jardin, très rouge, la chemise ouverte. Sa main froissait un papier. Mme Toutard pressentit quelque chose de brutal.
— Montez, dit-elle. Ne faites pas de bruit.
Traversant la pièce aussitôt, elle ouvrit la porte et guetta. Un instant après, Pons fut là. L’émotion arrêtait ses paroles. Il tomba sur une chaise, tendit le papier qu’il tenait toujours.
— Tenez… Ce que j’ai trouvé en rentrant. Je ne peux pas… Lisez vous-même.
Elle jeta les yeux sur la lettre. Toutard qui s’était approché, lut par dessus son épaule. Des phrases se pressaient dans une course désordonnée de la plume.
« Il y a trop longtemps que cette vie dure. Je ne peux plus… C’est pour le petit que je suis restée jusqu’ici avec toi… Un homme qui m’aime… Il m’a dit : « Ne soyez plus qu’à moi… » Votre mari comprendra… sacrifice nécessaire. »
Pons haletait, la bouche ouverte. Mme Toutard abandonna la lettre. Son mari retint sa main.
— Attends. Il y a encore quelque chose…
Ils reportèrent les yeux sur le dernier paragraphe :
« J’ai payé l’électricité. On est venu aussi pour l’aspirateur… Il reste quatre cent soixante-cinq francs dans l’armoire, sur le troisième rayon à gauche… »
Laisse donc ! dit Mme Toutard.
Elle alla vers Pons, lui toucha le bras.
— Faut pas vous laisser aller comme ça. Il y a le petit…
— Elle en parle, observa Toutard. Voyez. C’est à la fin.
Il lut à son tour :
« Écris-moi pour me donner des nouvelles de Marcel. Tu n’as qu’à mettre : Poste restante, au bureau central de la rue du Louvre. »
— Saleté ! rugit Pons.
Ses mains se contractèrent. Puis, après un silence, il demanda :
— Où est-il, le petit ?
— En bas, dit Mme Toutard. Il va monter.
Elle fit un signe à son mari qui sortit. Les yeux fixes, Pons ne semblait rien voir.
— Tâchez de vous remettre, dit-elle. À cause de Marcel.
Il se leva d’un mouvement lourd. Mme Toutard le suivait de l’œil.
— J’avais mes vacances en rentrant, murmura-t-il. Nous allions partir. Je lui avais dit : « L’année n’a pas été mauvaise. Veux-tu que je t’emmène à la mer ? » Elle avait dit oui. On devait aller en Normandie.
La porte s’ouvrit, Marcel parut. D’un bond, il fut dans les bras de son père. Leurs chevelures du même noir se confondirent. Les mains du petit s’accrochaient aux épaules de Pons comme deux griffes. À la fin, l’homme se baissa.
Il reposa Marcel à terre et lui adressa un sourire qui marquait son visage comme une blessure.
— Papa ! questionna l’enfant, tu as une lettre de maman ? Tu sais quand elle rentre ?
— Je ne sais pas, non.
— Il faut qu’elle rentre vite pour qu’on puisse partir tous les trois.
Il tenta d’expliquer :
— Ta mère en a pour plus longtemps qu’elle ne pensait. Elle ne peut pas rentrer encore.
Marcel courba la tête. Puis il la releva d’un seul coup et dit, avec force :
— Va la chercher !
Les Toutard s’émurent. Pons fit un geste pour calmer l’enfant.
— C’est impossible.
— Pourquoi ? Tu vas à Paris, tu la ramènes et on part ensemble, tout de suite.
Pons s’assit, l’attira sur ses genoux. Il dit :
— Écoute. Ta mère doit rester encore. Elle m’a envoyé une lettre pour dire qu’elle espérait que tu serais sage pendant son absence. Si tu ne l’étais pas, je serais obligé de le lui écrire et ça lui ferait de la peine.
— Lui écrire ? Alors tu sais son adresse ?
— Bien sûr !
Marcel parut se calmer. Pons l’embrassa encore.
— Laisse-moi avec monsieur et madame Toutard. Nous avons des choses à dire. Va un peu avec tes petits camarades dans le jardin.
Sans plus protester, Marcel quitta les genoux de son père. Il descendit lentement l’escalier, s’arrêtant presque à chaque marche. Alice et Julien étaient dans la salle à manger, un peu étonnés d’être si délaissés à une heure où l’approche du dîner rendait de l’activité à ces lieux. Julien crayonnait sur une feuille de papier en imitant de ses lèvres jointes, le bruit de la trompette. Alice regardait par la fenêtre.
— Alors, tu as vu ton papa, tu es content ? demanda-t-elle. Et ta maman, quand c’est qu’elle revient ?
Marcel baissa les yeux sans rien dire. Julien s’approcha :
— On va manger ? questionna-t-il.
Toujours silencieux, Marcel s’était arrêté lui aussi devant la fenêtre. On voyait la pelouse, ornée d’un massif de dahlias qui faisait l’orgueil de Toutard, l’allée du potager, plantée de fusains et, plus loin, dominant tout le jardin, le grand arbre où Marcel était monté la veille.
— J’ai faim, dit encore Julien.
Alice l’arrêta d’un coup d’œil sévère. Marcel s’était retourné. Il dit, sans entrain :
— On va jouer.
C’était la première fois qu’il faisait cette proposition. Les deux autres s’étonnèrent.
— Il est tard, remarqua Alice.
— On va jouer, je vous dis… Allons dans le jardin.
— Non. Maman nous disputerait.
D’un mouvement brusque, il toucha Alice à l’épaule et se rejeta en arrière.
— Chiche que tu ne m’attrapes pas !
Elle bondit mais il fuyait et fut hors de la maison en trois sauts. Une poursuite s’engagea autour de la pelouse. Alice courait bien. Il semblait se laisser rejoindre puis, d’un crochet, prenait le large. Près d’être atteint, il s’échappa entre les fusains de l’allée. Elle faillit buter contre un des arbustes et perdit du temps. Marcel traversait déjà le potager. Elle s’arrêta, perdant sa respiration alors qu’il disparaissait derrière un buisson.
— Tu vas trop loin… Je ne joue plus.
On ne l’apercevait plus. Elle s’avança, curieuse, pensant qu’il s’était caché. Au fond du jardin, le feuillage du grand arbre remua. Alice leva la tête. Marcel montait de branche en branche.
— Je t’ai vu, cria-t-elle. Descends !
Il montait toujours. Elle vint près de l’arbre.
— Dépêche-toi de descendre. Si papa te voyait !…
Marcel se tenait debout, enlaçant d’un bras le tronc mince. Il ne semblait pas entendre. Pourtant, sur une nouvelle injonction, il commença de descendre puis s’arrêta sur une branche découverte, les yeux fixés obstinément à terre.
— Qu’est-ce que tu fais ? Ne regarde pas en bas ! supplia Alice.
Il allongea une jambe dans le vide, sembla tâtonner, recula d’un mouvement instinctif.
— Je ne sens pas la branche du dessous, assura-t-il. Avec ces feuilles on ne voit rien…
— Plus en arrière, indiqua Alice, le cœur battant. Fais attention ! Doucement !… Ha !… Marcel !…
Elle poussa un cri rauque. Marcel avait glissé, semblait-il, perdant l’appui qu’il atteignait du bout de son pied. Il y eut un violent froissement dans le feuillage. Alice ferma les yeux, cacha son visage dans ses mains. Le bruit des branches cassées se confondit avec celui de la chute dans la terre lourde. Un gémissement rendit la conscience à Alice. Marcel, très pâle, gisait au pied de l’arbre. Il fit un faible geste de la main, murmura :
— Papa…
Son regard allait vers la maison. Alice partit d’un trait à toutes jambes, appelant :
— Monsieur Pons… Maman… Vite !… Marcel qui est tombé !…
Une porte battit. Pons parut sur le perron, descendu en quelques enjambées. Derrière lui, se montrèrent bientôt les Toutard. Alice se rua sur le groupe.
— Il était monté en haut de l’arbre… Son pied lui a manqué…
Sans dire un mot, Pons s’élança. Il arriva le premier, s’agenouilla auprès du petit corps. Marcel fit un effort pour parler. Sa mâchoire tremblait :
— Ce n’est rien… je crois.
Son père le palpait avec précaution. Une main passée sur sa jambe gauche le fit crier.
— Ne bouge pas, surtout ! C’est là que tu as mal, hein ?
Dans cette nouvelle catastrophe, Pons retrouvait son sang-froid en déroute depuis une heure. Il se releva, dit aux Toutard qui attendaient derrière lui :
— Il faut quelque chose qui fasse civière, pour le mettre. Je crois qu’il a une jambe cassée.
— Ma planche à repasser, proposa Mme Toutard. Ça sera bien assez large !
Toutard alla la chercher en maugréant :
« Sacrés moustiques ! Pas moyen de les laisser une minute !… » On ramena Marcel avec mille précautions dans la salle à manger. Il serrait les dents, le visage en sueur. Le médecin était à dix minutes de là. Toutard partit sur sa bicyclette. Mme Toutard alla dans la cuisine pour préparer des compresses. Pons caressait d’une main le front de son fils.
— Tu souffres toujours autant ?
Marcel fit non, de la tête. Puis il dit à voix basse :
— Papa… Il faut prévenir maman.
Pons se pencha sur lui :
— Tu veux que…
— Vite, papa. Tu vas écrire… Une dépêche… Ça ira plus vite.
Pons réfléchit, troublé. Une dépêche, poste restante… Quand irait-elle la chercher ?
— Elle viendra, répétait Marcel avec une sourde obstination. Écris, papa.
Sans savoir ce qu’il faisait, Pons prit une feuille de papier, son stylo. L’enfant suivait de l’œil chacun de ses mouvements.
Mme Pons arriva le lendemain soir. On avait plâtré Marcel. Il reposait dans le lit-cage rétabli dans la salle à manger. Quand elle entra, Pons et les Toutard se levèrent. Elle s’arrêta sur le seuil, les yeux dilatés. Marcel appela :
— Maman !…
Alors, sans plus regarder les autres, elle courut jusqu’au lit, s’abattit sur l’oreiller.
Les Toutard avaient fui à pas discrets. Les mains de Marcel s’étaient noués autour du cou de sa mère. Il la regardait à travers ses larmes.
— Tu vas rester, maman… Toujours ! Quand je serai guéri, on partira tous les trois.
Elle se retourna vers Pons qui attendait, immobile. Un silence passa. Puis elle dit :
— Je reste…
De l’autre côté de la porte, les Toutard se concertaient :
— Ça va faire du vilain avec Pons, ce soir, déclara Toutard.
Comme sa femme ne répondait pas, il demanda :
— Tu crois qu’elle aura le culot de se débiner… après ?
Mme Toutard haussa les épaules.
— Regarde…
Elle lui montra de la main la valise rapportée par Mme Pons et qui était dissimulée sous le porte-manteau de l’antichambre.