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À la Brebis sans tache (recueil)/Le Mari de Claudie

La bibliothèque libre.
Gallimard (p. 85-142).


LE MARI DE CLAUDIE

1923.

Voilà un an et demi que Pierre m’est revenu, et que nous avons repris la vie commune. Je dois constater que je n’ai jamais été aussi heureuse à aucun moment de mon existence de femme : nous nous entendons même mieux qu’autrefois ; en outre je remarque dans son caractère à lui, plus d’entrain et une initiative qu’il n’avait certes pas auparavant. Jadis, il me laissait gouverner dans la maison, pendant que lui se plaignait à chaque heure du jour de sa santé. Bien qu’il se portât comme le Pont-Neuf, mon mari faisait figure de malade chronique. Aujourd’hui, changement total, ses maux ont disparu, il dirige, et c’est moi qui me croise les bras. Je dois avouer que cette nouvelle conception de l’existence me paraît très agréable : il n’est plus question de santé, la gaieté règne du haut en bas de la demeure. Pierre fait même montre d’un bagout que je ne lui connaissais pas. Tout cela doit être « le fruit » de la guerre ? Un fruit bien inattendu, certes. Depuis qu’il est ici la vie est transformée et d’abord la présence de l’enfant suffirait à me ravir. Dire que nous en avons désiré un huit ans avant toutes les catastrophes, et que nous l’avons tenu dans nos bras exactement dix mois après son retour !

Je devais donc être pleinement heureuse. Pourtant, je l’avoue devant ce papier blanc, de vagues inquiétudes, d’absurdes doutes me traversent de loin en loin ; je ne vois pas clair alors dans ma conscience, j’hésite à formuler directement ce que je redoute. En ai-je peur ?

À qui me fier ? Je n’ai confiance qu’en maman. Toutefois maman, qui devine ma pensée profonde, est une femme en acier ; elle n’admet pas qu’après avoir pris un parti, on puisse accueillir le doute ; elle dit que le mot « mais » devrait être rayé de notre langue : « C’est un correctif, un second mouvement, donc un mauvais mouvement, quelque chose comme l’amendement d’une loi mal venue au Parlement, une circonstance atténuante de la pensée… » Pourtant, rien n’est plus éloigné de mon caractère et de mes goûts que la pusillanimité, j’ai fait assez longtemps chez moi, figure de chef de famille responsable, pour regarder en face les surprises que la vie nous réserve. Je peux dire en passant qu’au point de vue surprise, elle m’a comblée. Il s’agit donc de savoir ce qui me trouble, de le savoir nettement, de faire ici une sorte de tableau du passé, de réunir les dates et les événements. Le procédé est enfantin ? Je n’en connais pas d’autre pour m’éclairer. Jusqu’à présent, je veux dire depuis dix-huit mois, j’ai été emportée par un tourbillon. Les émotions atroces de la guerre, la séparation, le coup de massue que m’asséna le Destin (pour m’éprouver sans doute ?), mon attente, enfin ce qui a suivi (ce qui a suivi surtout), eût rendu folle plus d’une femme solide. Mais il ne s’agit pas de perdre la raison : Dieu merci, nous n’avons ni sourds ni fous dans ma famille. Donc, je veux faire ici une sorte d’exposé sur papier blanc, avec toute la logique et toute l’impartialité dont je dispose. Je verrai peut-être plus clair ensuite… ou alors, je ne veux pas voir clair.

Mobilisé le 30 août 1914 comme territorial, Pierre partit sans enthousiasme : il n’avait rien d’un Déroulède ; en outre, il n’avait plus vingt ans, mais trente-cinq ans et se croyait de santé fragile. Il faut ajouter à cela que Pierre était un intellectuel d’avant-guerre, aucunement sportif, un homme sédentaire, méditatif, ne se plaisant que dans son bureau entouré de ses fiches ; la guerre fut pour lui une catastrophe personnelle, il n’était pas loin dans ce temps-là d’en vouloir à la Serbie pour avoir interrompu un livre auquel il travaillait depuis quatre ans, sur les dernières fouilles de Volubilis !

Ainsi, la déclaration de guerre le bouleversa de manière inattendue, même pour un homme aussi impressionnable. Il se demanda d’abord s’il résisterait à la terrible épreuve qui l’attendait. Il avait espéré que son âge le préserverait, que la guerre ne durant que trois semaines il ne serait pas appelé. Mais il vit bientôt le lycée de la ville savoyarde que nous habitions, se préparer à recevoir les blessés qui ne trouveraient pas de place à l’Hôtel-Dieu, et ses craintes s’accrurent. M. Pidoux, le pharmacien, étalait un optimisme souriant et affirmait qu’on prenait d’inutiles précautions et « qu’il n’y aurait pas de blessés » ; malgré cette vue réjouissante de la question, il prédisait une guerre de six mois.

Et Pierre de gémir : « Six mois ! Que vais-je devenir pendant six mois, Claudie, si loin de tout ! Comment me soigner ? Et, songes-y, je vais être astreint à une promiscuité constante avec des illettrés ! C’est cela qui m’inquiète le plus, car pour le reste j’ai fait le sacrifice de ma peau ; jamais, vois-tu, « je ne tiendrai le coup », comme ils disent. »

Je protestais, et lui répétais pour la dixième fois, qu’un homme solide et fort comme lui, pesant 70 kilos et n’étant jamais malade qu’en imagination, serait un soldat à toute épreuve ; il faisait alors de nouveau le « plainteret » comme l’on dit chez nous. « Je ne résiste à ces brûlures d’estomac si déprimantes, que grâce à mon régime, tu le sais bien, Claudie. Et mes migraines ? Qui me fera prendre mes cachets dans ces pays de l’enfer, et ma sieste ? Trouverai-je même vingt minutes par jour pour la faire ? » C’était si inattendu, cette sieste, qui intervenait là, au milieu de l’envahissement de la France, que je lui ris au nez.

J’avoue que les doléances de Pierre, dont je m’amusais en temps de paix, me portèrent sur les nerfs en août 1914. À cette époque, la France tout entière « ronflait comme un tambour » ; la moindre dissonance vous mettait hors de vous. Personne ne pensait à ses propres maux et il faut convenir qu’une certaine entente, au début, rapprocha tous les Français ; il s’agissait de le rester, cette perspective valait bien l’abandon de Volubilis. Pierre ne semblait pas le comprendre, soupirait, m’écoutait distraitement en examinant sa langue dans la glace.

Dans notre ménage les rôles avaient été renversés dès le début ; jamais je n’en eus l’impression aussi vive qu’à l’heure de la mobilisation. Si j’avais épousé Pierre Augié huit ans auparavant, c’est qu’il exerça sur moi le prestige que l’intellectuel exerce maintenant en province sur les demoiselles à marier. Un homme si cultivé ! un érudit ! un écrivain ! En outre, il était beau : on disait partout ici qu’il était « bien de sa personne… » Je l’admirai, il m’aima, je lui fus reconnaissante de m’aimer… Toutefois, l’amour romanesque du début se transforma petit à petit, chez moi, en une affection dévouée : le romanesque ne va pas de pair avec les pilules, la graine de lin avec la passion. L’admiration me resta et une affection plus profonde qu’exaltée, plus dévouée que sentimentale.

Je me consacrai à sa tranquillité et à son bien-être, le déchargeant chaque jour des petites corvées habituelles, afin qu’il fût libre de s’occuper de ses recherches et de se donner tout entier à ses travaux. Quelquefois j’éprouvais de vagues regrets… et j’aimais à me figurer ma vie s’écoulant auprès d’un compagnon plus ardent, qui eût fait fi des courants d’air. Puis, le temps s’en mêla, je me résignai à une affection plus calme et je n’eus, au fond qu’un véritable regret : celui des enfants qui n’étaient pas nés.

Certes, quand je voyais Pierre, entortillé dans son éternelle couverture et dans son cache-nez, refuser de m’accompagner l’hiver en promenade, par crainte du vent d’est, je le traitais de poule mouillée. Il riait et mettait ma rudesse sur le compte d’un trop plein de santé.

En revanche j’étais fière de lui, de son érudition stupéfiante et du respect que ses auditeurs lui manifestaient. On venait de très loin pour le consulter ; sa parole faisait foi quant aux questions d’histoire locale, de folklore et d’archéologie il se trouvait là sur son terrain, il s’y montrait imbattable et intarissable. En fin de compte, nous nous aimions beaucoup et je lui étais infiniment dévouée, je le lui ai d’ailleurs bien prouvé par la suite. Nous eussions continué cette vie sans trouble jusqu’aux pompes funèbres, si le Destin n’eût tout à coup bouleversé notre maison et n’y eût apporté le drame, la douleur, le mystère, agrémenté des aventures les plus invraisemblables.

D’abord tout alla bien, mon mari fut envoyé au fort Barraux, sur la route de Chignin à Grenoble, à dix kilomètres de chez nous. De là il m’écrivit au début, des lettres presque satisfaites : il faisait de vagues exercices, des espèces de manœuvres pépères. La tranquillité dont il jouissait ne l’empêchait pas, néanmoins, de gémir quelque peu. Il se plaignait de temps en temps du manque de confortable, de l’absence de baignoire qui l’obligeait de faire sa toilette dans une cuve d’eau insuffisamment chaude, etc… Il est si maniaque d’ordinaire, que ces absurdes réclamations ne me surprenaient point ; Pierre ignorait totalement la vie. Au fond de moi-même, je ne le trouvais pas à plaindre, surtout lorsque je comparais son sort à celui des fils des dames de la ville, mobilisés dès le premier jour, les uns dans le nord, les autres dans les Vosges avec les Alpins, qui y étaient déjà si éprouvés.

Mais Pierre, réformé jadis pour sa mauvaise vue, n’eût jamais cru faire la guerre. En outre, l’habitude que je lui avais donnée de le décharger de tout, l’avait rendu très exigeant et préoccupé de lui-même quand j’étais absente. Je me souviens qu’à cette époque, il ne pouvait entendre parler d’une maladie, sans se rembrunir, et me confier quand nous étions seuls : « Tu as entendu ? Exactement ce que je ressens ! Je dois être beaucoup plus malade encore que je ne le crois. Mon médecin est un âne. »

L’hiver passa ainsi. Il me faut bien reprendre ces souvenirs de loin, pour tenter de dissiper, en le connaissant mieux, le trouble que je ressens parfois, l’inquiétude grandissante que j’éprouve depuis… oui, depuis que nous sommes revenus ici. Ce ne fut alors qu’une sorte d’hésitation. Et aujourd’hui ? Qu’est devenue cette hésitation aujourd’hui ? Et cette révolte devant mon doute ? L’éprouverais-je encore ? Allons donc ! Je n’ai plus de révolte…

À la fin de l’automne 1914, Pierre n’avait pas encore quitté le fort. Je lui faisais constamment des envois ; j’expédiai successivement à sa demande un bain de siège pliant, un thermos, des gaufrettes « pour manger à quatre heures », d’excellent café, car il ne voulait pas, disait-il, « s’empoisonner avec le jus de l’ordinaire » ; je lui tricotai aussi tout un trousseau, passe-montagne, chandail, etc., exactement comme s’il eût été au front en hiver. Ici, ces dames s’étonnaient de tels soins, alors que les combattants étaient si malheureux et recevaient encore si irrégulièrement leurs paquets. Elles étaient tout près de considérer que je rendais un très mauvais service à mon mari en le soignant exagérément, et sans doute avaient-elles raison ; toutefois, elles ne pouvaient pas savoir que dans la vie courante, tout le monde s’occupe de lui ici : les deux bonnes, moi-même, ma mère quand elle habite avec nous. Je dois convenir que malgré ses : hélas ! Pierre me paraissait supporter parfaitement sa nouvelle existence. Elle n’était guère fatigante du reste, quoiqu’il se plaignît des exercices militaires auxquels il était astreint : « Un archiviste-paléographe devrait être exempté d’office de tout service actif, m’écrivait-il », mais il confessait : « J’ai, malgré mes bourreaux, pris un kilo depuis que je suis sous les drapeaux ! »

Il ne s’ennuyait pas. Je lui avais, à sa prière, expédié certains livres. Il avait entrepris pendant ses loisirs, une étude sur l’architecture piémontaise : elle le passionnait. Ses lettres contenaient de véritables conférences d’archéologie comparée, avec dessins et plans à l’appui, car il dessinait fort bien à cette époque. Il ne s’agissait plus dans ses lettres, que d’arcs en accolade, de berceau tournant, de doubleau ou de rampants.

Il avait découvert, aux environs, un cloître à double étage, spécimen rare, et relevé la présence de l’arc en « anse de panier » qui ne date, disait-il, que du XVe siècle.

Pendant qu’il m’entretenait de ses projets d’art, l’ennemi était à Chelles ; le drame de la Marne était joué, l’hôpital de notre ville se remplissait de grands blessés. Une même anxiété pesait lourdement sur le plus indifférent d’entre nous. Cependant Pierre ne paraissait pas se douter de l’angoisse de la France, il ne me parlait jamais des événements dont toute l’Europe était bouleversée. D’une part, je me félicitais de sa sérénité, de l’autre, je souffrais de son détachement. Quand je lui écrivis que je suivais les cours de la Croix-Rouge, il me répondit qu’il ne me permettrait jamais de m’engager comme infirmière dans un hôpital, que le premier des malades devait être mon mari et qu’il ne fallait pas donner à d’autres des soins, dont il pouvait avoir besoin du jour au lendemain.

Pour être sincère, j’avais souvent à supporter les pointes des dames de la ville qui estimaient que mon mari à trente-cinq ans, en bonne santé apparente, jouissait au fort Barraux d’un « traitement exceptionnel ». Ces pointes étaient, à la vérité, injustes. N’avait-on pas désigné à Pierre sa résidence ? Il n’était pour rien dans ce choix, pouvait-il faire autre chose que d’obéir ? On me chicanait aussi sur sa prétendue maladie de cœur et il est bien vrai qu’il déclara loyalement au major, lorsque celui-ci l’examina, qu’il se croyait atteint de troubles cardiaques. Il souffrait certainement à ce moment-là de quelque affection de ce genre. Elle fut causée, je crois, par la nouvelle de la déclaration de guerre qui bouleversa quand il apprit qu’il partirait, son esprit, son existence et ses travaux. Je remarquai en effet, qu’après qu’il en fut question, le souffle manqua souvent à mon mari, il se mit à boiter et commença de marcher avec une canne. Mais quand il fut examiné, hâtivement d’ailleurs par le major, celui-ci le déclara « bon pour le service » après l’avoir engagé, en riant, à se dessaisir de sa canne et à « marcher comme tout le monde ». Ce sont les propres paroles de cet homme : ces gens-là ont si souvent affaire à des fourbes, qu’ils ne les distinguent plus de ceux qui sont sincères.

Je l’allai voir une fois au fort Barraux, ou du moins dans la petite chambre qu’il avait louée chez le boulanger de l’endroit. Il y faisait sa toilette, et y passait ses moments de loisir. Il me parut en parfait état, engraissé et le teint plus clair.

Il me confia qu’il avait beaucoup souffert, au début, de cette fameuse promiscuité avec ses camarades et de leur bruyante gaieté. Sans contredit, leurs façons de se divertir ne ressemblent pas à celles de Pierre : il me conta qu’un soir descendant à la soupe et ayant par mégarde poussé une porte qui donnait sur une sorte de cour, il fut surpris d’y voir danser la danse du ventre sur une estrade improvisée : un des hommes, demi-nu, jouait les Fathma, faisant flotter autour de lui, en guise d’écharpe, un vieux drap chipé à l’infirmerie, ou dans quelque dortoir. L’assistance accompagnait les contorsions de sa danse d’un tapage infernal, frappant la vaisselle en mesure et scandant à coups de talons une harmonie affreuse. Cette histoire burlesque me fit je m’en souviens, beaucoup rire. Pierre la prenait au tragique : je ne pus lui faire saisir qu’il manquait du sens de l’humour.

Toutefois, il s’était déjà fait là-bas une amitié. Un nommé Philippe Aubertin, instituteur je ne sais où dans le centre de la France, très supérieur, me dit Pierre, à sa fonction. Un pays, né, comme Pierre, à une portée de fusil du lac entre Saint-Innocent et Chanaz.

— Si je ne l’avais pas, m’assura Pierre, que deviendrais-je ? Je ne sais d’où il sort, il n’a ni famille ni amis, ne reçoit jamais de lettre ; malgré cela, son éducation est parfaite. Qualité inappréciable pour moi, il est gai, plein d’entrain, s’intéresse à tout. Nous avons de longues conversations ensemble le soir. Il m’interroge sur mes travaux, ma vie ; il est un peu mon cadet. Je le sens véritablement attaché à moi, il me réconforte : avec lui impossible de se décourager.

Je demandai à faire la connaissance de ce phénomène ; malheureusement il avait profité d’une permission de la journée, pour aller jusqu’à Chapareillan. Je ne l’ai jamais vu.

En janvier 1915, je reçus une lettre de mon mari m’annonçant son départ pour le front : destination inconnue, naturellement. « Tout est fini, m’écrivait-il ; on nous dirige vers je ne sais quel point de la carte de France. Ici, on prétend qu’on nous enverra en Champagne. J’essaierai de t’informer de mon adresse ; d’après ce que j’ai recueilli, on va nous faire pivoter je doute que nous restions longtemps à la même place. Et tout cela, pourquoi ? les hommes sont fous. Hélas ! quand retrouverai-je mes chenets ? »

Je le vis passer quand son bataillon traversa la ville, augmenté d’une centaine de nouveaux venus. Ce fut tout.

Son départ me fut cruel. Je n’avais pas d’enfants et il me sembla, en sentant Pierre s’éloigner, assister à une nouvelle déclaration de guerre. La première fois qu’il était parti, il n’avait pas quitté le pays ; en somme, ce premier départ correspondait à une sorte de villégiature inconfortable, mais sans danger. Aujourd’hui Pierre me quittait pour rejoindre ses camarades. Cette fois-ci, il allait souffrir, coucher dans l’eau, manquer de nouvelles, sans parler du reste. Comment supporterait-il tout cela ? J’y pensais avec une grande appréhension et beaucoup de trouble. Toutefois, le fait qu’il rentrait dans la normale comme ses frères, me causait quelque fierté et je me rendis soudain mieux compte de la situation privilégiée dont il avait joui jusque-là ! Je comprenais même qu’elle eût suscité des jalousies. Le N… régiment de notre ville (infanterie) et le régiment d’alpins, troupes d’élite, avaient déjà beaucoup souffert ; ici, quatre femmes sur dix étaient en deuil ; pourtant, on n’entendait guère gémir que ceux qui, à six cents kilomètres des lignes, grattaient du papier dans les bureaux.

Je restai longtemps sans nouvelles ; puis, j’appris en février 1915 que le régiment de Pierre se trouvait en Artois, et de Pierre lui-même je reçus un mot sibyllin, d’après lequel je compris qu’il occupait devant Carency les tranchées de glaise et de craie, où, depuis décembre, sapeurs, artilleurs et fantassins s’efforçaient de faire sauter, à qui mieux mieux, les défenses boches.

Une lettre un peu plus longue, mais très découragée, me parvint en avril ; cinq hommes du bataillon de Pierre, à la suite d’un bombardement, avaient été ensevelis dans une galerie, trois semaines auparavant. Il me disait : « C’est le danger qui nous menace à toute heure ; il vient du dedans et, quoique les tranchées soient peu protégées ici, nous craignons moins les balles que les fourneaux. »

Il m’entretint encore, comme il l’avait fait dans chacune de ses lettres, du fameux Philippe. « Il me surveille : c’est ma bonne, mon ombre. Il me rapporte mon couteau, qu’avec ma sempiternelle distraction je laisse tomber vingt fois par jour, ou mon calot. Il me dit : « Hein ? heureusement que je suis là ! » Dans les travaux épuisants que l’on nous fait faire avec les pionniers et qui sont beaucoup plus des travaux de sapeur que des travaux de fantassin, il prend les plus durs pour lui. Que deviendrais-je sans son aide ? (Je reconnaissais bien là une phrase habituelle à Pierre : Que deviendrais-je si… etc.) Il a une admiration pour ton époux dont tu serais bien surprise, peut-être, m’interroge, m’écoute ; dans d’autres temps, je dirais : c’est un disciple. Ciel ! comme je préférerais lui faire un cours de pédagogie à… entendre, pendant des heures, l’ennemi forer la muraille qui nous sépare de lui !… »

Il ne me parlait plus de ses travaux, il avait d’autres préoccupations maintenant dans ce secteur meurtrier. Mais il me recommandait le classement des revues et hebdomadaires qu’il recevait encore, pour les consulter plus aisément au retour… « S’il y a pour moi un retour ! »

Sa lettre se terminait ainsi. Ce fut la dernière.

J’appris en mai par le communiqué l’attaque, puis la prise partielle de Carency après un formidable arrosage d’artillerie… et je recommençai de trembler. Je savais la ville entourée de quatre lignes de tranchées, les rues et les maisons fortifiées, tout le pays miné, creusé, chargé d’explosifs, au milieu desquels un déluge de feu coulait. Qu’était devenu le pauvre Pierre dans cet enfer ?

Je l’imaginais, dangereusement blessé, ses camarades passant sur lui en avalanche, ou laissé en arrière, ne pouvant plus suivre.

À d’autres heures, je me rassurais, je le voyais défendu, protégé par cet ami, cet Aubertin, qui se disait si dévoué. Pour cet homme, le moment était venu de se montrer.

Aucune nouvelle ne me parvint après la date du 9 mai. Néanmoins, les opérations continuant, je ne pouvais guère m’attendre à autre chose. J’appris officieusement un mois plus tard, donc en juin vers le 15, par un camarade nommé Dufour, tué depuis, que mon cher mari, après une contre-attaque ennemie, avait été « porté disparu », sans doute, me dit-il, « enseveli dans sa tranchée au moment où il se préparait à traverser le boyau ; pareille chose était arrivée deux fois en trois semaines ».

Je ne voulus pas y croire. J’écrivis, le jour même où cette nouvelle m’atteignit, au capitaine et au lieutenant du N… bataillon, celui de Pierre : tous deux avaient été tués. Il me vint alors à l’esprit de m’adresser à ce Philippe Aubertin, le compagnon inséparable. Ma lettre me fut renvoyée avec cette mention du vaguemestre : « Blessé, évacué sur Clermont-Ferrand. »

Je partis immédiatement pour Clermont. Quel voyage ! Je dus passer par Lyon. La gare était encombrée de troupes : jeunes, pépères, sains, malades, blessés revenant des hôpitaux, allant en permission ou rejoignant le front ; il y avait des « bonshommes », comme on disait alors, partout, chantant, criant, s’appelant, riant, ronflant, couchés à même le quai, parqués dans tous les wagons tous débordant de toutes les issues, accrochés aux portes des salles d’attente : une vraie marée.

L’un d’eux, parfaitement « noir », comme ils disent, m’aperçut : une petite femme à la mer. Il s’approcha de moi avec un gros rire, cligna de l’œil : « Madame va voir son galant ? »

À un autre moment je n’eusse pas été en peine de lui répondre et de rire de sa question ; mais, je ne sais comment, cette plaisanterie me fit tout d’un coup mesurer le tragique de mon voyage, auquel je n’avais pas voulu croire pourtant, et les larmes me montèrent aux yeux…

Le train de Saint-Étienne ne partant qu’à cinq heures du matin — il était dix heures du soir — je dus l’attendre toute la nuit. Un employé compatissant m’enferma dans un wagon vide, sur une voie de garage. Il me promit de m’avertir à l’heure H. Il va sans dire que je ne dormis point. L’eussé-je fait, mon sommeil eût été bref, la gare sonore retentissant, autant la nuit que le jour, de chants sentimentaux ou obscènes, de lazzis, de cris d’animaux, de rires, etc., etc.

Enfin, le convoi de Clermont quitta la gare de Lyon soufflant, sifflant et crachant, avec une heure de retard : il mit douze heures avant d’aborder à la terre promise, et je dus encore attendre place de Jaude, à l’hôtel de la Poste, jusqu’au lendemain, pour me présenter à l’hôpital Michelin. Là une profonde déconvenue m’attendait : aucun homme, aucun sous-officier du nom de Philippe Aubertin n’était arrivé aux formations sanitaires de Clermont, Michelin ou autre. Je restai, malgré cela, deux jours encore, car un nouvel arrivage de grands blessés était signalé, et je voulus être sûre que je ne laissais pas échapper celui que je guettais.

Au début d’un matin d’été, si pur et si neuf qu’il paraissait être le premier matin du monde, j’assistai au défilé sinistre de ces voitures, qui portaient la souffrance et l’horreur. Ce spectacle fut bien près de me décourager à jamais, quoique j’aie le découragement difficile. Malgré cette faiblesse, que n’eussé-je donné pour reconnaître Pierre Augié parmi ces moribonds ? Je ne retrouvai même pas la trace de son ami, le seul humain qui eût pu me renseigner.

Je quittai donc Clermont très déçue. Pourtant — je suis ainsi faite — sur le chemin du retour, vingt combinaisons, vingt idées nouvelles se levèrent encore dans mon cerveau. C’est alors que j’écrivis au colonel D…, qui confirma, quelques semaines plus tard, la première lettre que j’avais reçue concernant le sort de Pierre à Carency : « Disparu depuis le 9 mai. »

Je suis si optimiste, que je préférai le mot « disparu » à l’autre, celui que l’on ne prononce jamais quand il s’agit d’un être qui vous tient au cœur. Je me dis que l’on ne me fournissait aucune preuve, que « disparu » ne signifiait que cela… que j’avais une énigme à déchiffrer, une croisade à entreprendre, et que je l’entreprendrais. Tenace comme je le suis, et courageuse, ne tenant aucun compte de l’opinion d’autrui, je me trouvais bien armée. En outre, certains éléments m’inspiraient confiance : le fait que l’on n’avait rien retrouvé, quelque paradoxal que cela paraisse aujourd’hui, ouvrait un champ infini à mon imagination. Comment n’avait-on rien retrouvé de lui ? Comment un camarade de tranchée n’avait-il pas ramassé, en revenant sur les lieux, le plus petit objet pouvant servir de pièce d’identité ? une médaille, un livret, que sais-je ? La réponse eût été facile pour quelqu’un de plus expérimenté. Je songeais encore : « N’avait-il pas été fait prisonnier ? »

Peut-être se trouvait-il actuellement blessé si cruellement qu’il ne pouvait donner son nom ? Absurde !… N’avait-il pas sur lui des papiers ? Et s’ils étaient perdus ?… Pas un jour, pas une heure, malgré l’incertitude où je me trouvais et où je restai six ans, je ne crus à mon échec.

Nous étions deux ici dans le même cas : Madame Roux, la libraire, et moi. Elle ne voulait pas pleurer son fils ; moi, je refusais de pleurer mon mari. Le silence de plomb où nous nous trouvions toutes les deux eût dû nous décourager. Mais non.

Quand j’eus épuisé les moyens dont je disposais et que le personnel officiel m’eut répondu à qui mieux mieux « Disparu depuis le 9 mai », je retrouvai la trace d’un brancardier appartenant à la D.I. de Pierre. Il avait donc assisté à la première avance sur Carency. Grièvement blessé depuis, et évacué sur l’hôpital de Tours, je pouvais aller le voir : j’y allai.

Je vis ce brancardier. Un homme roux, dont le bras droit, cassé en trois parties, était ligoté à l’intérieur par une sorte de panier à salade en fil de fer et maintenu à la hauteur du menton. Il était couché dans une salle de grands blessés, que je n’oublierai pas de sitôt. Je me fis connaître de cet homme. Il se souvenait naturellement de l’attaque du 9 mai ; il ne se souvenait de rien d’autre qui pût m’intéresser. Quant aux explosions, affaissements et effondrements de terrain, il y en avait tant dans ce secteur bourré de poudre à volcan, qu’il n’en avait pas retenu les dates.

Se rappelait-il Pierre ? L’avait-il connu ? Non, il ne l’avait pas connu bien portant, il ne pouvait pas se souvenir de lui blessé ; il l’avait peut-être transporté avec les autres à l’ambulance de fortune où s’échouaient les nôtres ?… il ne savait pas. L’attaque brusquée de Carency ayant été très rapide et très meurtrière, il n’avait aucun détail précis à donner là-dessus : « Ce fut, déclara-t-il, un tohu-bohu, un tremblement de terre en vitesse. Nous autres, on n’y comprend rien, on ne se souvient de rien, à moins d’avoir eu un copain sur les bras… » Ainsi je n’appris que cela. « S’il est vrai que celui que vous cherchez a été enseveli après une explosion de mine, ajouta cet homme, on ne le saura que lorsque notre avance nous permettra de déblayer le terrain conquis. Celui de cette région est crayeux et conserve longtemps les corps qui sont dessous. »

Cette information, prononcée d’une voix paisible, me glaça : j’accueillis, auprès du lit de ce rouquin, mon premier doute. Ce n’est pas le pathos, les mots terribles, qui font éprouver le plus d’horreur, mais la simplicité des paroles usuelles et exactes.

Pendant une heure et plus, j’interrogeai le blessé sans en tirer davantage. Il n’avait joué aucun rôle dans l’histoire dont j’essayais de contrôler la véracité ; quand j’en eus la conviction, je voulus du moins obtenir quelques renseignements sur le bataillon de Pierre. Car, pour le reste, cet homme ne pouvait me servir à rien. Des quantités de catastrophes avaient lieu journellement sur les différents fronts : chacun avait assez de s’occuper de sa personne, sans s’inquiéter du voisin que l’on connaît à peine, ou pas du tout. Je parlai donc à mon infirmier d’Aubertin. Il l’avait connu, et le croyait mort.

Il m’avoua que dans les bataillons d’active, qui contenaient pourtant six compagnies de cent vingt hommes, du fait des seuls bombardements et de l’infernal tir de l’ennemi, ils perdaient quinze hommes par jour. Mais quand il y avait une avance quelconque, une bataille, le bataillon revenait réduit à quelques hommes et neuf fois sur douze, les officiers ne revenaient pas du tout.

Il se souvenait d’avoir une nuit enterré des camarades avec cet Aubertin, car on ne pouvait approcher de nos morts, expliquait-il, à cet endroit qu’après le coucher du soleil. Il décrivit un grand gaillard brun, un peu voûté, courageux et, malgré la situation que certains qualifiaient de désespérée, un homme gai, entreprenant. Après ces détails, je m’expliquai comment Pierre, si enfant quand il s’agissait d’initiative ou de résolution pratique, s’était lié avec Aubertin : il avait besoin d’un compagnon plus fort que lui, qui le gourmandât et l’entraînât. Comme il a changé ! comme tout a changé depuis !…

Chaque misère était représentée dans cette salle d’hôpital : sauf celle des aveugles et des blessés de la face, il y avait un échantillonnage de chaque blessure. À côté du lit de mon brancardier, à qui le chirurgien venait de faire une greffe quelques heures plus tôt, et qui souffrait silencieusement, un bonhomme gémissait. Il avait eu le pied sectionné au-dessus de la cheville, et poussait de temps en temps un long hurlement, il avait même tant hurlé depuis le pansement du matin, que sa voix enrouée paraissait méconnaissable.

Toutes les vingt minutes à peu près, la jeune infirmière de la salle, compatissante, tentait de l’apaiser. À bout d’arguments, elle lui donna mon brancardier en exemple. L’autre considéra silencieusement le modèle proposé d’un air soupçonneux. Un instant la jeune fille put croire qu’elle avait enfin convaincu son rustaud, mais il affirma bientôt d’une voix de rogomme à peine intelligible : « Ceuss qu’ont l’poil roux sont pus durs à la douleur. » Elle connut ainsi l’inanité de ses efforts.

De l’autre côté, un amputé de la jambe jouait aux dames avec un béquillard plus valide. À eux deux, ils représentaient les loustics de la compagnie. L’amputé recevait avec jovialité des bordées de quolibets de la salle entière : son corps, disaient les voisins, couvert de tatouages variés, excitait leur verve. Dans le dos, on lui voyait deux canons de 75 surmontés d’une couronne de roses moussues ; ses bras étaient entortillés de rubans et de devises ; enfin il portait sur chaque jambe la tête d’un homme d’État : Poincaré, Clemenceau. Malheureusement, Clemenceau avait disparu avec sa cuisse, il le regrettait infiniment, et affirmait avec force clignements d’yeux que : « C’était le plus réussi ! »

Ces gens-là étaient gais, quoiqu’ils fussent presque tous de grands blessés ; le béquillard comme l’amputé ; un autre, privé de son bras, espérait revenir chez lui, et obtenir une place de facteur. « C’est le chéri des dames, me souffla l’infirmier ; il commence à sortir en ville et il fait des conquêtes à chaque sortie. » Il le regardait avec une admiration mêlée d’envie…

L’année 1916 passa, puis 1917. Je me refusais toujours à croire à la mort de Pierre, malgré de longs et sombres jours. Je ne restai cependant pas inactive, et fis encore démarches sur démarches. C’est ainsi que j’entretenais mon constant espoir, que je trompais mon chagrin. J’interrogeai moi-même, M. Ador, président de la Croix-Rouge internationale à Genève, qui me promit son aide. J’allai encore à Lausanne parler à notre vice-consul. Je me souviens que ce fut pendant un de ces fréquents voyages en Suisse que je vis entrer en gare de Lausanne un convoi de réfugiés. Un enfant était né en cours de route quelques heures auparavant ; on l’avait enveloppé dans un journal du cru, ne pouvant trouver dans le train le moindre vêtement à sa taille ; le moutard ne s’en portait pas plus mal et dormait, quand je l’ai vu, de tout son cœur au fond de la Gazette de Liège.

À Berne, j’allai trouver M. de Chauvigny, attaché à la légation d’Espagne : une importante organisation spécialement fondée pour la recherche des disparus fonctionnait là. Singulièrement, le nombre considérable des disparus me donna de l’espoir ; d’ailleurs personne ne me découragea, au contraire. On me cita même le cas de Mme A… dont le fils, artilleur, avait été tué en Champagne. Ses camarades, revenus le lendemain à la place où il était tombé, l’avaient enterré. L’un d’eux, à sa première permission, alla chez la mère, pour lui raconter avec quels soins pieux ils avaient tous rendu à leur camarade ce funèbre devoir ; en outre il s’engagea, après la guerre, à lui montrer la tombe de son fils pour qu’elle puisse le ramener à Paris. Devant tant d’assurance, la pauvre femme, qui n’avait jamais voulu se rendre à l’évidence, s’effondra ; elle prit le deuil le lendemain.

Or, quatre mois, jour pour jour, après la visite du camarade, Mme A… reçut une lettre de son fils, prisonnier en Allemagne !

Ces histoires m’exaltaient. La chronique de la guerre en est remplie, les cas en sont presque toujours exceptionnels, déroutants, inattendus, il faut reconnaître que le mien défie toute vraisemblance.

Je fis faire en fin d’année 1917 des démarches auprès d’Alphonse XIII, et de Bâle, par le Père C…, aujourd’hui évêque d’Orléans, même tentative à Rome. Enfin j’eus l’idée d’envoyer la photographie de mon mari aux hôpitaux suisses, au cas où il aurait été fait prisonnier sans papiers, et renvoyé sans espoir de guérison en pays neutre. Car j’avais entendu parler d’une récente formation lausannoise : Les prisonniers abandonnés. J’expédiai le même portrait à la presse suisse, et au moment de l’armistice, deux journaux allemands, qui se spécialisaient alors dans ce genre de recherches, la Süddeutsche Zeitung et le Schwabischer Merkur, reçurent mes insertions, descriptions, portraits, etc.

Obstinément, je recommençais mes demandes, mes voyages, mes sollicitations ; Les consulats n’en pouvaient plus, la Croix-Rouge demandait grâce. Malgré les années écoulées, je ne pouvais admettre le visage de Pierre figé sous le masque d’un mort, ce perpétuel conférencier n’était pas muet à jamais… — Impossible, — Pierre était vivant. Le mystère qui me le cachait me le rendait plus cher ; jamais je ne l’avais tant aimé ; je désirais passionnément de le retrouver, fût-il infirme, aveugle, défiguré. Je me promettais de me dévouer à lui encore plus que je ne l’avais fait autrefois, de supporter sans me gausser ses exigences, enfin de lui donner des jours enchantés. Il n’y a qu’un pays que je ne pus explorer : l’Allemagne ; mais des recherches y furent faites, on me le dit et je le crus, des recherches en échange de celles que l’on tentait, chez nous, parmi les prisonniers ennemis.

« Pierre, me disais-je, pouvait fort bien être privé de mémoire, gravement malade dans un hôpital boche, au fin fond du pays, en Poméranie, par exemple. Il a sans doute perdu ses papiers, quoi de plus naturel ? » À mesure que le temps s’écoulait, j’accordais plus de crédit à l’invraisemblance. Dans la ville que j’habitais, on disait partout : « La pauvre Mme Pierre Augié est timbrée… » Que m’importait ? Les ragots, c’est le chiendent de la route : on passe dessus.

En 1918, Mme Roux se résigna à porter une robe noire, il y avait trois ans. Je résistai. Il me semblait que le Jour où je prendrais le deuil, je renoncerais à l’espoir de retrouver Pierre. Je sentais bien que je choquais ma mère et nos amis de la ville. Ma mère me reprochait d’avoir trop d’imagination, et m’engageait vingt fois par jour à me soumettre. Je lui répondais : « J’ai toute la vie pour me soumettre, si… la chose est vraie. »

Enfin il arriva que la guerre se termina — tout arrive. — J’entendis, le cœur gros, tonner le canon de l’armistice et sonner les fanfares de la victoire. Je vis les maisons couvertes de feuillages et de fleurs pour le retour des troupes, les gens s’embrasser dans les rues, les N… et N… régiments rentrer en triomphateurs chez eux ; les trois quarts des hommes étaient différents de ceux qui en étaient partis quatre ans auparavant ; les premiers, tombés dans les Vosges, à Souchez en Artois, en Voivre, ne reviendraient plus.

Je fus abattue pendant vingt-quatre heures par tant de cris et de tambours, car moi, je ne fêtais le retour de personne ; et puis mon énergie reprit le dessus : j’ai toujours ignoré les abandons et les défaites, les jérémiades contre le Destin. Ah ! les gens qui veulent me décourager perdent leur temps : autant noyer un canard.

Ici, on me considérait comme une sorte de « fiancé du timbalier », une veuve. Depuis la fin de la guerre, deux ou trois jeunes enfarinés tournaient autour de moi sous le fallacieux prétexte de me parler de Pierre, en réalité, comme je passe pour mener une vie aisée et que je ne suis pas laide du tout, ils venaient se rendre compte par eux-mêmes de la réalité de ma constance : ils ne sont pas revenus.

Maman, qui ne pensait naturellement qu’à mon avenir, se désolait de me trouver si butée. Elle eût voulu m’amener avec douceur au remariage ; toutefois, elle n’osait le déclarer nettement. Je la voyais arriver de loin avec ses arguments, comme le père de la « jeune veuve » de La Fontaine :

Après un certain temps, souffrez qu’on vous propose
Un époux beau, bien fait, jeune et tout autre chose
Que le défunt…

Elle eût voulu marquer dans mes propos, dans mon allure même, le désir, si faible fût-il, de reconstruire ma vie, certains signes impondérables et mystérieux auxquels les hommes, eux ne se trompent pas et qui semblent leur dire « venez, venez » : petite comédie que les oiseaux se jouent entre eux avec bien plus de grâce, à l’heure des nids. Quelquefois elle esquissait une offensive, me parlait de ma solitude, et surtout de celle à laquelle je me condamnais pour l’avenir, mais je lui coupais ses effets, en répondant à brûle-pourpoint :

— Et si Pierre était vivant ?

Elle haussait alors les épaules. Cela voulait dire : « Que ma pauvre fille est chimérique ! »

Au printemps de 1921, je reçus une lettre de Geislingen, en Wurtemberg.

L’écriture m’en était inconnue.

II

À partir du 15 mai 1921, j’entre dans l’atmosphère la plus invraisemblable et la plus folle. Si je n’avais pas vécu ces heures-là une à une (sans perdre la raison), je n’y croirais pas moi-même.

La lettre que je reçus, parfaitement bien tournée, était d’un charpentier. Écrite dans un allemand assez correct, elle m’avertissait que ledit charpentier, je ne sais plus de quelle manière, avait pris connaissance de mes annonces dans le Merkur et qu’il croyait devoir me prévenir qu’il avait employé chez lui de 1919 à 1920 un ex-prisonnier français pour le sciage et le débitage des planches de construction. Ce dernier répondait assez bien à la description de l’annonce. Sans papiers, l’homme avait été fait prisonnier après l’offensive d’Artois en 1915, non pas à Carency mais à Lorette, non pas le 9 mai, mais le 7 septembre.

Blessé à la tête et demeuré sans doute privé de soins assez longtemps, il arriva mourant à Douai (occupé par les Allemands) où on le trépana. J’appris ces détails petit à petit, par la suite ; le charpentier n’en savait pas si long. Si je les consigne ici, c’est pour étaler sous mes propres yeux toutes mes preuves. Lewin, le charpentier, écrivit seulement : « Il fut bien soigné, quoi que vous puissiez croire en France. »

On le trépana une seconde fois à Hanover en 1916-1917. À la suite de chaque opération, il semblait se remettre, mais quelque temps après on remarquait chez lui les signes terribles de l’épilepsie. On le ramassait alors dans la cour, n’importe où ; il fallait le soigner à nouveau.

C’est ainsi qu’opéré pour la seconde fois à Hanover, Dieu sait avec quelles précautions, il fut dirigé, étant redevenu valide, vers le camp d’Osnabrück où il fut mis au régime des prisonniers de guerre. Il ne restait jamais longtemps au même endroit ; les crises survenant, on le réexpédiait dans un autre hôpital. À ce moment-là, son cerveau était si profondément atteint par les chocs subis et les diverses opérations, que des troubles de mémoire se produisirent.

Enfin, après l’armistice, on perd sa trace jusqu’en 1920. Qu’a-t-il fait pendant deux ans ? Lewin, qui le connut en 1920, n’en savait rien. Quant au prisonnier, il prétendit qu’il ne se souvenait plus de son nom de famille, ni du nom de la ville de France qu’il habitait en 1914, mais il devait se souvenir d’où il venait ? il n’en souffla mot.

Il n’avait plus de papiers depuis 1915 et les précisions que Lewin me fit connaître (à l’insu de son client) il les avait copiées sur certaines fiches délivrées au début de la guerre dans les camps de prisonniers, par des médecins français à leurs compatriotes. Ainsi on put relever la trace de celui-ci pendant qu’il dépendait encore de l’autorité militaire ennemie. Après, on ne savait rien.

Lewin ajoutait que M. Pierre : (c’est ainsi qu’on l’appelait) parlait difficilement l’allemand et qu’il avait une cicatrice ancienne au bras droit « paraissant provenir d’une balle de petit calibre qui l’aurait atteint près du coude ».

Quant à décrire son visage, le menuisier avouait en être fort embarrassé. L’homme était grand (environ 1 m. 75 ou plus), brun, un peu voûté, les yeux clairs, portant toute sa barbe. Il entreprit de bon cœur le travail que Lewin lui proposa quand M. Pierre vint lui en demander en 1920, travail assez rude et que visiblement il n’avait jamais exécuté auparavant.

Les deux opérations du trépan que l’on paraissait avoir faites sur lui, en guise d’expérience, l’avaient été grossièrement, et avaient laissé de terribles cicatrices au front, sur la tempe et à la joue ; son visage demeurait tuméfié par endroits.

Sa femme, en admettant que M. Pierre fût celui qu’elle cherchait, pourrait-elle le reconnaître ? Il avait travaillé chez Lewin pendant quelque temps. Après quoi il parut mieux, et se fit photographier. « Il voulait, disait-il, envoyer des épreuves aux siens quand il aurait la certitude d’être guéri, pour savoir s’ils le reconnaîtraient, s’ils pensaient toujours à lui. »

— Vous avez donc retrouvé leurs noms, l’adresse ? interrogea Lewin.

— Non, non, mais peut-être cela reviendra-t-il un jour, répondit l’autre avec insouciance.

Quand les cartes furent terminées et qu’il les vit, il se mit à pleurer, déclara que même guéri, même s’il retrouvait l’adresse des siens, il ne leur enverrait jamais ce portrait.

— Je suis un monstre, s’écriait-il, je ne veux plus les revoir.

« Il disparut à nouveau au début de cette année avec un certain Gottelieb, Bavarois comme moi, qui l’emmena dans la Forêt Noire, peut-être pour y débiter une coupe de bois chez un entrepreneur qu’ils connaissaient tous les deux, mais aussi le cas échéant pour trouver chez les horlogers de Triberg un travail plus fin, et plus rémunéré. M. Pierre paraissait encore déterminé, quand il partit, à n’entreprendre aucune démarche concernant son rapatriement, tant il se disait défiguré.

« Je ne sais pas s’il était sincère, ajoutait Lewin. Mme Pierre Augié voulait-elle voir une de ces cartes ? Le prisonnier les avait laissées à Geislingen ; il était facile à Lewin de lui en envoyer une : peut-être le reconnaîtrait-elle ? Il avait pris le parti d’écrire à Madame en lisant une annonce qui se rapprochait si bien de ce que lui, Lewin, connaissait. »

Depuis que Pierre avait disparu, j’avais subi bien des tentatives de ce genre, reçu des médailles, une chaîne d’identité, et après mes annonces et mes démarches, j’avais même reçu des lettres dont les inscriptions pouvaient se rapporter, — adresse ou non, — à l’homme que je cherchais si passionnément. Cette démarche du charpentier de Geislingen ne fut donc pas pour moi tout à fait une surprise ; pourtant quelques-unes des précisions qu’il me donnait me troublèrent, malgré ma méfiance ordinaire.

Bien des points, toutefois, divergeaient : Pierre parlait admirablement l’allemand ; je ne lui connaissais, en outre, aucune cicatrice au bras… Mais la première objection ne résistait pas longtemps, lorsqu’on songeait à l’amnésie dont il souffrait encore ; quant à la cicatrice, elle pouvait bien être postérieure à 1914, sans que Lewin y vît rien ? Bref, la lettre de ce Lewin me troubla fort, et je voulus partir sur l’heure, voir cet homme de mes yeux, le faire parler sur le compte de l’autre, obtenir plus de détails. Ma mère arrêta mon élan.

— Attendons le portrait, prononça-t-elle avec sagesse.

Il vint et n’éclaira rien : je vis l’image d’un homme qui, à la rigueur, pouvait avoir quelque ressemblance de carrure et d’aspect avec le disparu ; mais l’expression de celui-ci, balafré au ras des sourcils et aux tempes, me parut différente de celle que j’avais connue à Pierre. Hélas ! six ans me séparaient de sa dernière image. Il faut avouer que nous étions poursuivies (à bon droit) par la crainte d’une imposture possible : tout arrive ! Ma mère renvoya la carte et resta en correspondance avec le charpentier de Geislingen.

Ce M. Pierre devait revenir chez Lewin, il y avait laissé ses hardes, le mot me fit frémir : ses hardes ! Des loques dont on l’avait gratifié par charité, sans doute ? Dans sa deuxième lettre à ma mère, Lewin faisait remarquer que son inconnu était fort adroit de ses mains, ingénieux même, qu’on le recherchait dans le pays pour toutes sortes de petits travaux délicats. Ce dernier détail me rejeta dans l’incertitude. Jadis Pierre ne connaissait rien aux travaux manuels ; il avait toujours été le plus maladroit des hommes, souvent je me moquais de lui en le voyant embarrassé pour rien et je lui disais : « Tu as deux mains gauches ! »

À d’autres jours, j’étais prise d’une impatience extrême : je songeais que, pendant que j’attendais ici, je laissais peut-être fuir l’unique, la suprême chance. Frappé comme il l’était par son destin, cet homme — mon mari ? — ne reviendrait jamais au seul endroit où je pouvais avoir l’espoir de le rencontrer. Je me reprochais de ne pas être allée là-bas, d’avoir tenu presque entre mes doigts le fil merveilleux et de l’avoir laissé filer. Alors maman qui est heureusement plus énergique que moi, me rabrouait et me remettait d’aplomb… Une chose entre autres m’inquiétait : le prisonnier que Lewin appelait M. Pierre feignait-il d’avoir tout oublié ? Il ne paraissait pas désireux de revenir en France au contraire il se dérobait ; le prétexte de son visage défiguré pouvait-il être le vrai prétexte ? le seul ?

Lewin avait dit que M. Pierre serait de retour au début de l’hiver. L’été s’usa, puis l’automne… C’était la première fois depuis six ans que j’attendais pour quelque chose. Enfin vers le 25 octobre, le charpentier écrivit de nouveau. La personne était revenue si on voulait la voir, il fallait aller à Geislingen. Elle ne se doutait de rien, nul ne lui ayant parlé de l’annonce ni des lettres que le charpentier avait échangées.

Geislingen est une petite ville de rien, dans un repli des Alpes de Souabe : le bout du monde. Un endroit pour conspirateurs ou adultères éprouvés, à 60 kilomètres de Stuttgart, loin de tout, quoiqu’elle soit sur la ligne d’Ulm et d’Augsbourg. La vraie ville romantique de Henri Heine, dominée par un grand rocher, une tour et des ruines. Avant la guerre on y fabriquait des toupies. Quand nous y allâmes, j’avoue que je ne m’occupai pas de sa prospérité industrielle qui me parut nulle, je ne fus frappée que de son charme secret et de son caractère… je songeais surtout : Est-ce ici que ?…

Nous couchâmes la veille à Stuttgart, c’est-à-dire que nous passâmes la nuit dans une chambre à deux lits, assises devant une affreuse table ronde de l’époque de Guillaume Ier. Le lendemain nous arrivâmes vers la fin de la matinée à Geislingen.

La maison du charpentier se trouvait aux limites de la petite ville, sur une pente boisée. Elle était modeste, crépie à la chaux, entourée de deux pouces de jardin et d’une barrière de bois peinte en noir : l’abri classique de l’ouvrier allemand de banlieue. Je revois ce paysage comme si j’y étais encore. Il faisait beau et un rayon de soleil assez vif éclairait la façade. Lewin et sa femme nous attendaient devant leur porte : deux petits vieux méticuleux et polis. Ils s’empressèrent. Maman et moi, nous étions naturellement émues. L’homme — le charpentier — désira nous donner quelques explications supplémentaires, que je n’écoutai que d’une oreille.

Je me souviens pourtant qu’il nous informa que M. Pierre avait trouvé dans une ville de la Forêt Noire une situation gemütlich. Je fus frappée, malgré mon impatient émoi, de son attitude. Il avait l’air de nous dire : « Si vous ne reconnaissez pas mon candidat pour votre mari, tant pis pour vous ! il a reçu d’autres offres. » C’était à la fois puéril, comique et douloureux.

Je traduisais à mesure le dialogue à ma mère, qui n’eût pas entendu l’allemand de notre interlocuteur. Ma personnalité était dédoublée. Une partie de moi-même regardait avec méfiance ce qui se passait autour de nous ; l’autre, poussée par son espoir entêté, voulait savoir ce qui se tramait derrière ce nuage hypothétique ou j’allais aborder, et sans doute échouer.

Soudain, le couple Lewin se récria poliment, s’excusa de nous recevoir debout après un aussi long voyage, et nous invita à entrer dans la petite maison. Nous étions donc tournées vers la porte, quand elle s’ouvrit devant nous ; un homme en sortit, je le vis en plein soleil : c’était Pierre.

Aucun doute — je criai : — Pierre ! Il me regarda ahuri, devint blême, tendit ses bras en avant comme pour m’attirer, et maman, femme de tête, éclata en sanglots.

Ma méfiance, mes craintes d’imposture, les hésitations que j’avais éprouvées dès le début à accueillir une histoire aussi insensée, tout cela tomba subitement et devant ce vagabond en cotte bleue, défiguré par ses balafres, maigri, voûté, barbu, enfin méconnaissable, je n’eus, avant même qu’il parlât, aucune sorte d’hésitation. Mon mari se trouvait devant moi : c’était l’évidence même.

Plus tard, le docteur qui le vit à Paris et qui soigna son système nerveux, me reprocha le saisissement que j’infligeai à Pierre ce jour-là : « Vous pouviez aggraver de beaucoup son état avec le coup que vous lui asséniez si subitement… » Loin d’avoir aggravé son état, j’ai l’impression au contraire d’avoir opéré ce jour-là mon malade de son hésitation, en brusquant les choses. Qui sait, si je n’étais pas venue le reconnaître de mes yeux dans ce village d’opéra-comique, ce que serait devenue sa vie ? Sans doute l’aurait-il enfouie pour toujours à Triberg, au fond de la Forêt Noire et fabriquerait-il des coucous à perpétuité ? Les médecins n’y entendent rien ; pour eux, l’agent moral n’a pas de part dans la maladie : ils ne voient que le mal localisé en lui-même, avec ses causes scientifiques. Le reste les fait sourire.

Une fois la secousse subie, Pierre me parut bouleversé : il ressemblait à quelqu’un qui a le vertige. Il bégayait, me prenait dans ses bras, riait, prononçait « Claudie » sur tous les tons, embrassait maman avec une violence toute nouvelle, car autrefois ils ne s’aimaient guère. Je constatai qu’il n’avait pas oublié mon nom, quoiqu’il eût affirmé à Lewin qu’il ne s’en souvenait plus.

C’est un de ces cent mille mystères que je sentais peser sur moi et que j’aurais voulu connaître sans tarder, mais maman me recommanda de ne poser que peu de questions à Pierre si je voulais mener à bien cette extraordinaire aventure.

S’il n’avait dépendu que de moi, je serais repartie sur l’heure avec ma trouvaille, mais ma mère ne le voulut pas. Elle décida que Pierre avait déjà éprouvé de trop fortes émotions, et que nous passerions la nuit à l’hôtel Sonne pour le laisser s’apaiser et s’habituer. Elle en profita pour faire le tour du pays et s’informer auprès du charpentier d’une foule de détails auxquels je n’eusse jamais pensé, tant la réussite que je venais d’obtenir et à laquelle je songeais pourtant depuis six ans m’écrasait.

Dans son enquête aucune fausse note, rien sauf le mystère des deux années obscures, et les lacunes dans l’esprit de mon mari ; aucune situation complètement inexplicable. Les détails, que Lewin ajouta aux premiers, nous parurent à toutes deux d’une logique et d’une simplicité parfaites.

Le docteur que nous consultâmes à Strasbourg — une sorte de colosse albinos effrayant et sans voix — ne me cacha pas que les crises d’épilepsie pouvaient se renouveler, mais, si Pierre était bien soigné, elles s’espaceraient peut-être avec le temps. Il dit peut-être et ne promit rien. Il me recommanda de réapprendre à mon mari la vie qu’il avait menée autrefois, mais « doucement, comme si vous aviez affaire à un enfant », me dit-il ; il me répéta : « aucun choc, aucune surprise ». Il tombait bien : aucune surprise ! Cela n’était pas chose facile. Tout pouvait être sujet à surprise, puisqu’il prétendait avoir tout oublié.

Je dois dire que ce géant monstrueux (le docteur) examina Pierre avec soin ; ses gestes pleins d’onction avaient quelque chose d’ecclésiastique. Il parlait d’une voix blanche que l’on n’entendait qu’à peine ; mais il me parut consciencieux et ne prononça que des paroles sensées. Il croyait que l’amnésie dont souffrait Pierre et qui, — curieusement, — n’existait que sur des périodes de sa vie qui avaient précédé sa blessure, cette amnésie provenait de l’état de faiblesse dans lequel il se trouvait, quand il subit ses opérations.

Celles-ci furent faites grossièrement, sans souci de l’aspect que garderait son visage quoi qu’en ait dit Lewin, Pierre n’avait donc pas été soigné si bien qu’il le croyait. Enfin il étant vivant et il m’était rendu. Le reste me regardait.

J’avais craint, jadis, de le retrouver à moitié dément, mais, sauf les lacunes de sa mémoire, et l’air d’enfant-perdu-au-fond-des-bois qu’il avait de temps à autre, il me parut en possession d’un cerveau sain.

Quand nous traversâmes la Suisse, il reconnut Bâle et les pays que nous avions parcourus ensemble avant la guerre. En Savoie, chaque image éveilla un souvenir, ou du moins créa un réflexe dans son esprit. Je pensai que c’était ainsi, visuellement, qu’il renouerait sans effort le passé au présent.

Il avait tant souffert, que rien ne m’étonna de lui quand je le retrouvai. Lorsque je regardais ce pauvre visage labouré de cicatrices, cette maigreur, je me demandais comment mon mari, jadis si gémissant, avait résisté à tant de maux. Par bonheur Pierre heureux, ne demandait qu’à revivre. Quand nous nous trouvâmes face à face chez le charpentier, le choc fut si soudain qu’il n’eut pas le temps de se reprendre. Son premier mouvement, — le bon, — fut un mouvement de joie, le second fut un mouvement d’effroi et de honte : il cacha sa tête dans ses deux mains. Mais, à force de patience, je pus le distraire de cette hantise et il s’occupa de moins en moins de son visage.

À Lausanne, j’eus beaucoup de mal à l’empêcher de manger une livre de pain par repas ; l’immonde « ersatz à la sciure de bois », dont il avait été nourri pendant sa captivité, lui avait fait oublier que le pain se fabrique d’habitude avec de la farine et même, après la guerre… comment fut-il traité dans ses courses et ses étapes de cheminot ?

Il n’a souffert depuis son retour que d’une seule crise encore fut-elle très bénigne. La mémoire est assez lente à revenir, il est vrai. On me dit que cette lenteur est normale. Sa mémoire, du reste, ne le trahit pas d’une façon générale, mais plutôt lorsqu’il veut rappeler ses souvenirs d’autrefois, les noms de nos amis, nos voyages… Depuis que nous avons repris la vie commune, je constate aussi des absences bien déterminées dans son érudition, cette érudition si étendue et si infaillible. Pierre sait toujours beaucoup de choses, il ne sait pas les mêmes choses. Il a dû se faire mettre en disponibilité quelques mois ; il le fallait, puisque les docteurs avaient recommandé d’éviter tout effort cérébral ; je l’ai donc contraint à cette mesure qui parut lui coûter beaucoup, mais il n’y a rien qu’il ne fasse pour moi.

Après avoir examiné tout cela, où donc réside mon inquiétude ? Dans une sorte d’insécurité qui m’est venue depuis que la vie normale a repris ici, et que les catastrophes se sont éloignées. Si Pierre pouvait me dire de temps en temps par exemple : « Te souviens-tu de telle ou de telle chose ? » d’un petit fait indifférent, mais que nous connaissions tous deux autrefois, d’une promenade, d’un livre, s’il pouvait me rappeler même une de ses multiples maladies imaginaires ! Mais ce silence qui se dresse entre nous sur le passé me semble intolérable. Il me faut patienter et je ne suis pas patiente… pour les petites choses. Alors c’est moi qui lui dis : « Te souviens-tu ? » Il cherche, et quelquefois me sourit et dit « oui ». Mais j’ai peur que ce soit un oui de complaisance.

Je m’étonne aussi qu’il n’ait jamais trouvé le moyen de me faire écrire entre Carency et sa grave blessure. Il s’est passé là quelques semaines, deux mois. Il s’explique si gentiment que je me reproche ma cruauté. Ensuite, dans l’état où il était, pouvait-il écrire ? D’ailleurs bientôt il avait oublié, il prétend qu’il a été fou dans sa maison de santé et ces terribles crises… j’ai été témoin de leurs ravages.

Non, non, tout, en somme, même passé au crible de ma critique, paraît logique, exact, et ne choque pas la raison. En Artois, Pierre a perdu tout ce qu’il portait sur lui, sauf son alliance. C’est là une preuve de son identité. Maintenant, l’alliance glisse de ses doigts amaigris, mais quand il tomba, elle était si étroite qu’il ne pouvait la retirer. C’est une chance ! car c’est la seule preuve que nous ayons, je veux dire la seule tangible. Enfin, pour tout confesser honnêtement, à mesure que mon rescapé revenait à la santé, je lui trouvais moins de parenté avec mes souvenirs. Son entrain, surtout, m’était inconnu. Se peut-il qu’un homme fait se transforme à ce point ? Ici, tout le monde l’a fêté, sans l’ombre d’une hésitation malgré les balafres : son garçon de bureau, nos amis, le garagiste de la rue de la Banque, tous, jusqu’au concierge du Palais devant lequel il passait chaque jour… et la chienne ! La petite Zette, si hargneuse avec les étrangers, que lui dirait-elle ? Je la guettais. Eh bien ! du plus loin qu’elle l’aperçut elle se jeta sur lui dans un délire de joie : quelle meilleure preuve ? Mais mon esprit critique réapparaît, même devant une certitude si forte, et répond : Il portait alors des habits d’avant-guerre.

Ainsi je suis seule, dans le secret de ma pensée, à me dire : « Si ce n’était pas… ? »

Voilà les mots écrits. N’en suis-je pas libérée, mieux portante ? Ils sont là, sous mes yeux. J’ai versé ici mon tourment, cet absurde doute que je hais. Et si ce n’était pas lui ? Même alors, ma vie serait prisonnière jusqu’au bout d’une situation impossible à dénouer. Il faudrait me taire.

D’ailleurs, si je suis sincère avec moi-même, entièrement sincère, pourrais-je affirmer qu’en aucun cas je souhaiterais une séparation ? Jamais. Cette idée seule me fait trembler. Et pourquoi me séparer ? Si je ne dis rien, qui connaîtra mon doute ?

Comment ! J’aurais trouvé un bonheur total, que j’ignorais jusqu’ici et par stupide faiblesse, j’irais le risquer, parce qu’il me plaît de le faire suivre d’un point d’interrogation ? Non, et non.

Je me suis confiée à maman. Elle s’est mise en colère. Maman est très « soupe au lait ». (J’y ai réfléchi depuis, sa colère n’était-elle pas feinte ?) Maman est une femme du xviiie siècle, elle en a l’esprit, la verdeur, les réparties savoureuses, sa culture est peu commune. Elle est libre dans ses idées, c’est-à-dire qu’elle les énonce rudement, mais, très stricte dans ses principes, elle n’accepterait jamais un compromis qui me nuirait. Par exemple, je découvrirais maintenant que nous nous sommes trompées, que Pierre est un faux Pierre, elle ne me permettrait pas, si jamais j’en avais l’idée, de divorcer à cause de l’enfant… À moins que le vrai Pierre ne fût présent et que sa présence évidente ne m’entraînât au scandale. Toutefois, elle considérerait dans ce dernier cas, sa présence comme un malheur. C’est pourquoi, je crois, elle n’admet pas mes rêveries autour du fantôme de mon doute.

Si elle pouvait, elle me dirait : « De quoi te plains-tu ? Tu es rentrée en possession d’un homme qui, s’il n’est pas le même, vaut dix fois le précédent. Mettons que les secousses de la guerre l’aient changé et n’en parlons plus. (Maman, quoique très dévouée au Pierre première manière, for my sake, ne l’aimait point.) Elles en ont transformé plus d’un. Voilà un homme que ces horreurs-à ont débarrassé de son égoïsme ; tu sais bien qu’autrefois, — disons les choses comme elles sont, — Pierre ne pensait qu’à lui, nous étions toutes les deux ses servantes, il t’ensevelissait sous ses édredons, te noyait dans ses laits de poule… Souviens-toi donc ! Et son départ en 1914, son tub, ses gaufrettes, sa fausse maladie de cœur… mais souviens-toi ! On te le rend — affreux, j’en conviens, couturé et méconnaissable, — mais enfin on te le rend ; c’est un homme, celui-ci, et il est amoureux, et il est prévenant et il t’admire, t’adore et… il te fait un enfant ? Ma pauvre fille, tu es absurde : ne tente pas le sort ! »

Voilà ce qu’elle me dirait, — elle me le dit d’ailleurs, — par boutades, drôlement, parce qu’elle voit juste et qu’elle n’aime pas les sermons. Et de fait, que vais-je, aujourd’hui, chercher ? J’attends six ans, je retrouve l’homme que j’aimais et, lorsqu’il est là, parce qu’il vaut mieux qu’autrefois, je commence à en douter ! « Tu n’as donc pas vu, m’a dit maman, comment Pierre s’est dirigé tout de suite dans la maison à son retour, comment il a cherché ses papiers, les a classés, a retrouvé ses manies dans la boîte aux fiches ? Et ses habits ? Les vieux habits de 1914 dans lesquels il est entré comme s’il les avait quittés la veille. En voilà une preuve ! Ils flottaient un peu, mais il a tant maigri ! Ils sont faits pour lui, ses habits, voyons, il n’y a qu’à les regarder sur son dos ils sont à lui… Et son écriture ? Ah ! c’est la sienne ! »

Oui, oui, j’ai remarqué tout cela. Pour les habits et l’écriture, il n’y a rien à répondre ; quant à la topographie de la maison… ce point-là m’a frappée comme elle, plus qu’elle, même, car il ne me semblait pas, d’après le peu de mémoire qui lui reste sur les gens et les événements d’avant-guerre que mon rescapé pût se débrouiller ainsi et j’ai soupçonné, je l’avoue, cette aisance. Je l’ai confié à maman, en ajoutant : « J’ai soupçonné son aisance, mais si elle est jouée, je suis incapable de me l’expliquer ! » Elle réplique :

— Tu soupçonnes tout, cela devient une maladie. Je croyais avoir une fille saine et voici une neurasthénique. Quel changement ! Toi aussi, tu t’es transformée ; ne t’étonne donc pas si ton mari…

— Mais si, maman, je m’étonne. Pierre n’est pas à l’âge où l’on change ainsi… »

Elle éclate, exaspérée :

— Tiens ! tu me ferais mettre en colère ! Alors, tu ne trouves pas qu’un homme enterré dans une sape, blessé deux mois après d’une blessure qui atteint son cerveau, fait prisonnier, deux fois opéré, sujet à des crises épileptiformes, qui a connu pendant six ans toute la misère humaine y compris la folie, tu ne trouves pas que ces épreuves-là peuvent le transformer ?

Si, je le trouve comme elle, mais je m’étonne que la transformation soit ce qu’elle est, et que les épreuves subies n’aient pas fait de leur victime un homme chagrin (notons que son humeur déjà était sombre), impatient, sujet à des boutades, à des humeurs noires. Je m’étonne qu’elles l’aient doté d’une bonne santé et d’une gaieté que je ne lui connaissais pas autrefois ?

Je n’ai jamais, non plus, vu le Pierre d’avant-guerre épris de sa femme comme l’est celui-ci. Il m’accompagne partout, ne peut souffrir de me voir m’éloigner, est jaloux, même lorsque je parle à nos amis un peu longuement. Le tout gentiment : aucun rapprochement à faire avec le More de Venise…

À côté de ces observations morales, il y en a d’autres bien troublantes : avant la guerre, comme toutes les femmes je portais les cheveux longs. Je les ai coupés une des premières pendant l’été de 1920. La première fois que mon mari le remarqua, il s’écria, d’un ton de regret :

— Ah ! Claudie ! tu as coupé tes beaux cheveux ?

En entendant son exclamation, j’ai eu froid dans le dos. Je n’ai jamais possédé de beaux cheveux et ce ne fut pas un sacrifice de les faire tondre.

Quelquefois il a des mots délicieux, pour moi inconnus. Hier, il me regardait silencieusement en souriant ; je l’ai questionné :

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je te réapprends par cœur.

Il est aussi studieux que par le passé et travaille autant, note et lit presque sans trêve, malgré mes remontrances. Il prétend qu’il retrouvera tout doucement sa science, que c’est une affaire de foi.

— J’ai le temps, m’a-t-il déclaré dernièrement ; après tout, je n’ai que quarante-deux ans !

Je le regardai éperdue : « Quarante-quatre, mon chéri ! Il se rendit de suite : « Ah ! c’est vrai ! »

En somme, la vie que je mène aujourd’hui est le contraire de celle que je menais hier. Je ne vivais que pour Pierre, je veillais sur sa tranquillité, je protégeais, j’adoptais ses manies… il est vrai que je m’en moquais copieusement de temps à autre. Toute la maison gravitait autour de lui, de son travail, de sa santé.

Aujourd’hui, c’est à mes quatre volontés que la vie est suspendue. Quand par hasard j’envoie la servante prendre les ordres de son maître, comme elle le faisait jadis, il la renvoie :

— Demandez à madame. Je ferai ce qu’elle voudra.

Si je n’avais été rompue très jeune à une gymnastique de détachement absolu, sacrifiant toujours mes goûts et ma personnalité à ceux de Pierre, l’adoration nouvelle dont je suis l’objet de sa part me rendrait insupportable ! Il est trop tard : le pli est pris, je ne peux plus être tyrannique. D’ailleurs, la nouvelle manière de Pierre m’est si agréable, que je la savoure sans plus. Et puis, il y a l’enfant : nous formons un trio précieux. Un seul point noir : avant la guerre, Pierre était bon à regarder. Aujourd’hui, non seulement on ne se douterait pas qu’il ait jamais eu le visage le plus parfait, mais il est impossible de retrouver dans ce visage, si couturé, un seul de ses traits. La barbe qu’il conserve « pour cacher sa blessure », affirme-t-il, m’égare. Je ne me fais pas à cette barbe, et il ne veut pas la sacrifier. « Pour ne pas te dégoûter davantage », me dit-il. Puis-je le lui reprocher ?

Je le plaisantais jadis : je n’y songerais plus maintenant. On ne plaisante pas un homme de cette qualité. Quelle autorité il a prise ici, malgré sa douceur ! Je l’observe à la dérobée dans mes jours d’incertitude… je ne reconnais que son regard, et encore le regard de Pierre autrefois était flottant, incertain, souvent absent. Celui qui se pose aujourd’hui est assuré : il possède le monde.

Quand l’enfant s’annonça, ce fut du délire. Pierre s’attendrissait vingt fois par jour, m’entourait de soins absurdes et désuets, me faisait des recommandations pour familles régnantes qui craignent de voir disparaître la ignée des Valois.

Il m’environna aussi du portrait des dieux ; je n’avais, chez moi, le droit de fixer que le petit Saint Jean de Murillo, Master Lambton, dom Baltasar du Prado, et les enfants de Lawrence et de Romney. Pierre de temps en temps me disait : « Pourvu qu’il ne me ressemble pas ! », et moi je songeais : « S’il ressemble au Pierre de 1914, de quelle beauté sera-t-il doué ! »

Lorsque ma fille naquit, je la trouvai hideuse : je n’avais jamais rien vu de si rabougri. Maman, au contraire, s’en montra enchantée ; elle s’adressait à ce maillotin et s’écriait : « Te voilà, chère amie ! » comme si elle parlait à une vieille connaissance quittée le jour précédent. Pierre, penché des heures au-dessus du berceau, proclamait, éperdu : « Claudie ! elle a ton nez ! »

Malgré cette assurance, l’enfant à cette heure ne ressemblait à personne et rien ne pouvait faire soupçonner qu’elle fût la fille du Pierre Augié d’autrefois, dont les traits rappelaient ceux du David de Michel-Ange qui, à San Miniato, regarde Florence, le fleuve et Santa Maria Novella.

À la suite d’un propos inattendu, d’une intonation, d’une question qu’il ne m’eût pas posée jadis, je suis assaillie à nouveau par mes doutes, je me dis : « Non, non, ce n’est pas lui » (oui, je me dis cela en vérité : c’est monstrueux). Autrefois Pierre me citait constamment l’exemple des étrangers, dénigrant par esprit de contradiction son propre pays, je répliquais agacée : « Tu es un Européen, tu n’es pas un Français !… » Il riait et ne se fâchait point. Aujourd’hui sa susceptibilité à ce sujet est toujours armée, il ne faudrait pas le confondre avec ses confrères, les intellectuels de notre temps si affables avec leurs ennemis d’hier, et tout prêts à un bon garçonnisme qui est le snobisme de l’oubli, ces intellectuels qui signent des manifestes à l’envers et se vantent de leurs amitiés soviétiques. Pierre a fait durement la guerre et pour cela du moins, il n’a pas perdu la mémoire.

Sa fille lui ressemblera-t-elle ? Je m’évertue à rechercher dans ce petit visage rond et rose un trait… je ne trouve rien.

Après le dîner, l’autre soir, il m’a dit :

— Je vois bien que tu ne me reconnais pas toujours. Je te comprends, va ! Il s’est fait en moi un tel bouleversement… Pendant mes longs mois de misère en Allemagne, ceux de la captivité et tous ceux qui ont suivi, j’hésitais à me reconnaître moi-même ; je me trouvais si changé que lorsque je suis revenu de la Forêt Noire je m’étais résolu à ne plus retourner en France, je ne voulais pas voir ta stupeur en regardant l’homme que je suis devenu, ta répulsion peut-être (Pierre ne me parle jamais que de son changement physique) ; mais quand tu es allée au-devant de moi, c’était trop beau : pouvais-je me dérober ? m’enfuir ? Et à mesure que nous revenions à notre vie d’autrefois, j’en sentais le prix inestimable : Vivre avec une femme comme toi, si sensible, si belle, une femme qui ne ressemble à aucune autre… Ce bonheur, l’avais-je donc méconnu jusque-là ? Si j’étais mort là-bas, tu aurais conservé de moi le souvenir d’un grincheux qui retardait l’heure des repas, pour se faire poser préventivement des ventouses ! Quelle disgrâce !

Je ne crois pas beaucoup aux révélations humaines, en dehors de la Vie des Saints, mais cette sortie de Pierre m’a troublée, je l’avoue, moins encore par l’amour qu’elle exhalait que par le petit fait si exact qu’elle rappelait : les ventouses ! Voilà un souvenir frappant, ressuscité à l’heure voulue. Une manie du Pierre d’autrefois. Je suis ainsi. N’est-ce pas pitoyable ? Il me faut toujours chercher la vérité, la sincérité dans les propos, dans la voix, dans le geste, dans un regard qui se dérobe… Maman appelle cela : la folie du doute.

Une fois je lui ai parlé d’Aubertin : il est devenu si pâle que j’ai cru qu’il allait se trouver mal ; à grand’peine enfin il s’est repris, et puis il a murmuré : « Ne m’en parle jamais ! il est mort en mai le jour où j’ai été enseveli dans la sape… »

Je me suis tue devant cette émotion si forte ; pourtant j’aurais voulu qu’il m’expliquât… En juin cet Aubertin vivait encore, puisqu’il fut expédié à l’hôpital de Clermont, et, d’après les renseignements que j’avais, Pierre avait été blessé en septembre ; d’ailleurs il ne le niait pas. Avait-il cru son ami mort à ce moment-là ? Il paraît difficile de le penser. J’en viens à me demander si c’est bien Aubertin qui avait été envoyé à Clermont… Quel chaos !

Il y a ainsi trois ou cinq fois par jour des questions qui me brûlent la langue et que je ne prononce pas ; pourtant je dois dire qu’il m’entretient plus souvent de la guerre qu’au début. Ainsi il m’a décrit assez longuement avant-hier ses souffrances à la prison civile de Magdebourg, où il prétend qu’il perdit la raison pendant un laps de temps qu’il ne peut déterminer. C’est la première fois qu’il parlait de Magdebourg devant moi ; j’ignorais même qu’il y fût allé. Chaque jour il prononce un nom dont je ne me doutais pas la veille. Mais les noms qu’il connaissait entre 1906 et 1914, il ne les prononce jamais.

Si Pierre… enfin s’il avait disparu comme on me l’a tant de fois affirmé, celui-ci le saurait et tout cela ne serait qu’une trahison. Voilà où j’en arrive avec cette manie d’examen. Pierre est-il dupe de mon silence ? Devine-t-il de quels doutes je suis assaille ? Aucune contestation de ma part, aucun interrogatoire trop précis ; on me l’a défendu : c’est une question de guérison… Et puis encore, c’est moi qui suis allée le chercher… et encore il y a la voix. Elle est la même. Je pourrais oublier d’autres choses, mais je n’oublie jamais la voix : c’est celle de Pierre.

J’ai dit à maman samedi :

— J’ai vu Pierre cacheter un paquet de papiers assez volumineux. Il était dans son cabinet, je l’ai aperçu au-dessus des petits carreaux de glace de la porte de la galerie. Il ne se cachait pas absolument, mais j’ai eu l’impression qu’il ne paraissait pas non plus désireux d’être dérangé dans ses opérations. Je suis repassée une autre fois sans me montrer. Il avait inscrit une ou deux lignes sur l’enveloppe et y appuyait une feuille de buvard. Il prit ensuite le paquet, son trousseau de clefs et alla le serrer dans le secrétaire qu’il referma soigneusement à deux tours.

— Cela ne veut rien dire, répondit ma mère avec brusquerie, puisque vous avez chacun une clef de ce secrétaire.

— Pierre l’a peut-être oublié ?

Maman haussa les épaules ; visiblement elle me parut perplexe.

— Ce n’est pas tout, ajoutai-je timidement…

Elle se retourna vivement.

— Quoi encore ?

— Quand il eut enfermé ce paquet, cacheté de cinq cachets noirs, il se mit tranquillement à lire. Il n’a certainement pas vu que je l’observais.

Toute la journée je l’ai guetté sans en avoir l’air : il ne m’a parlé de rien… ce qui est assez bizarre et contraire à ses habitudes. Enfin, il est sorti à six heures comme chaque soir, pour acheter les journaux de Paris à la gare. J’ai pris alors la feuille de buvard qui lui avait servi, et je l’ai examinée avec une glace pour connaître ce qu’il avait écrit sur l’enveloppe…

À ma grande surprise ma mère ne broncha pas, et ne s’indigna même pas de ce procédé d’investigation bien féminin… elle attendait la suite.

— Eh bien ?

— Eh bien ! il avait écrit : Pour ma femme bien-aimée quand je ne serai plus.

— Hum ! fit maman, l’air agressif, est-ce tout ?

— Oui, c’est tout. Je n’ai pas ouvert le secrétaire et pourtant je le pouvais : je n’ai pas osé. Si j’allais découvrir quelque chose ? Un jour, peut-être ne résisterai-je pas à une tentation trop forte ?

— Tu ferais une bêtise et sans doute pour rien, rétorqua-t-elle. Ton pauvre père qui était un sentimental, — j’ajouterai, sans aucun bon sens, — m’écrivait ainsi des adieux, tous les ans, qu’il cachetait, comme Pierre, du plus beau noir… mais il les laissait traîner sur les meubles, visiblement pour que je les ouvre. Il avait la manie de l’attendrissement et des adieux. Un jour, pour lui faire plaisir, j’ai ouvert son enveloppe. Elle ne contenait rien, que beaucoup de pathos et une pièce de vers de Bouilhet : jamais je n’ai vu un homme plus heureux.

— Mais enfin, maman, tu sais bien que Pierre n’a pas de papiers secrets, qu’il a dû faire refaire ceux…

Elle m’interrompit :

— Il peut bien avoir écrit un testament, maintenant que vous avez un enfant.

— Évidemment, cet argument-là pourrait jouer à la rigueur… Mais pourquoi ourdir cela en dehors de moi ?

— Tout le contraire de ton père : pour ne pas t’attrister. Ne le lui reproche pas ! et puis, — fit-elle vivement, — tout cela ne tient pas debout : puisque tu as, comme ton mari, une clef de ce secrétaire, il n’aurait pas l’idée de cacher un secret dans un meuble que tu peux ouvrir six fois par jour.

— Cette double clef date d’avant la guerre, Pierre peut avoir oublié son existence.

— Tu as réponse à tout ; je te le répète : avec des réactions pareilles, tu vas tout droit au cabanon !

À certains moments je pense : « Je suis ridicule », et je me souviens d’une farce que mon ami Prosper me répétait dans notre jeune âge, à propos d’un homme que l’on suspectait de je ne sais quoi, je ne sais où : « Il feint de feindre, afin de mieux dissimuler. »

Ce doute, comme dit maman, paraît absurde. J’ai un mari charmant : si c’est le même, puis-je lui demander compte de sa gentillesse, d’un amour-passion qu’il ne m’avait jamais témoigné si vivement ? — quelle folie !

Me voilà convaincue, — et soudain surgit la terrible question : « Qu’a-t-il fait pendant deux ans ? » et aussi : « Pourquoi ne voulait-il pas revenir ? » Il a erré, explique-t-il, désespéré de son visage : on n’erre pas pendant deux ans. Je ne peux pas le presser de s’expliquer davantage. Vais-je forcer sa mémoire pour me libérer de mes intolérables inquiétudes, et risquer un accès ? même une crise de nerfs, comme je lui en ai vu une ici ?

Maman s’énerve de me sentir constamment passer de la félicité brûlante à des accès de trouble et d’hésitation. Malgré moi, le temps travaille pour lui, l’image du passé chaque jour devient plus pâle, plus insaisissable : c’est celle d’aujourd’hui qui se pose maintenant sur l’autre. Bientôt la première rentrera dans l’oubli, s’effacera entièrement, car la présence est plus forte que tout.

Tant mieux !… l’imagination inopportune qui me harcèle détruirait, si je l’écoutais de trop près, un bonheur si péniblement reconstruit… À la vérité, mon inquiétude ne réside pas, même au bout de six ans, dans le fait d’avoir retrouvé, par des circonstances trop romanesques, un mari que je n’ai jamais voulu enterrer, mais de l’avoir retrouvé plus brave (ah certes !) plus aimable qu’il ne l’était, plus épris que je ne l’avais jamais vu : voilà où se trouve le hic. Parbleu ! c’est d’avoir retrouvé un homme différent du premier.

L’égoïste, le prudent, le morose ont disparu ; les sangsues ne tiennent plus de place dans la conversation : voilà le secret de la blessure. Ai-je donc une telle soif de sacrifice que je regrette à ce point mon valétudinaire ? Ne puis-je recevoir le présent magnifique d’un bonheur tout neuf, sans demander compte au destin de ma nouvelle richesse ? Ne puis-je prendre ce qu’il m’offre, sans exiger de lui des explications détaillées ? L’homme que je pleurais ne m’aimait pas autant que celui-ci (qui est peut-être le même).

Pourquoi chercher si loin ? Dois-je repousser la libéralité des dieux ? Dois-je leur dire : « L’homme que vous me rendez est charmant, d’un caractère égal, jeune et gai, enfin il a tout pour me plaire, c’est trop beau ! Rendez-moi donc l’autre, incertain et chagrin, qui allait à son devoir en rechignant » ?

Après tout, il serait bien improbable que nous nous fussions trompés ; il faut accueillir la générosité de la Fortune, qui sème ses biens d’habitude avec moins de discernement. Vais-je empoisonner ma vie et celle des miens par mes scrupules et mes doutes ? En somme je suis seule à en avoir : si la Fortune s’égare, j’en suis innocente.

Le navire qui portait ma chance a déjà échoué une fois ; par grâce spéciale le voilà reparti ; le vent souffle dans ses voiles…

Pourquoi chercher ?…