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À la Brebis sans tache (recueil)/Le Mystère de la grande mare

La bibliothèque libre.
Gallimard (p. 203-217).


LE MYSTÈRE DE LA GRANDE MARE

On trouva l’homme mort, dans les blaches au petit jour.

Les herbes froissées sur un parcours de cinquante mètres environ, semblaient indiquer qu’on l’avait traîné jusqu’au pylône électrique où il était adossé. D’horribles blessures au ventre, aux jambes, aux mains, l’avaient vidé de son sang. On reconnut en lui Jorroz (Ambroise), un homme du Cheminet, village de deux cents feux, voisin du bourg, qui s’appuyait d’un côté à la montagne et de l’autre, s’étendait en bordure le long des marécages. Il reste encore dans le pays de ces terres saturées d’eau, qu’a laissées jadis le lac en se retirant, car il occupait, très autrefois, une partie de la vallée, du Viviers à la Ravoire, et même au delà. Au fond de ces marécages — les blachères, comme on dit — pousse une herbe creuse, coupante, un peu rêche qui fait d’excellente litière pour les bêtes. Il est rare qu’un paysan de ces régions, je ne parle pas d’un galvaudeux, mais de celui qui se respecte, ne possède, bien à lui, quelques journaux de blache. Pendant le temps de la fenaison, il va la faucher de préférence la nuit quand la lune est pleine, portant son souper dans un cabas.

Sa femme avait vu partir Ambroise la veille au soir, vers huit heures, la faux sur l’épaule. Naturellement, devant faucher dans l’eau, il avait chaussé ses grandes bottes, car une fois la blache coupée, on se trouve à même l’étang ; aux eaux basses on y entre jusqu’au mollet et parfois plus haut, en temps de pluie. Parmi les trous des blachères, il y en a de si profonds, que le poisson y pullule. Le pays de Savoie est ainsi rempli de sources, de ruisseaux et de fleuves, qui courent à travers la terre, comme veines sous la peau. À côté des Rois : Rhône et Isère, il s’en trouve bien d’autres, que les gens pressés ne connaissent point : l’Arc et la Romanche, le Doron, le Breda, l’Arly, la Leysse, sans compter les Guiers, les bons et les mauvais Nants, etc.

Ce fut en allant aux champs vers cinq heures du matin, qu’un voisin vit l’herbe foulée, et les traces de sang. Ces traces commençaient justement au bord d’une assez grande mare dont la rive était déjà fauchée en partie, l’eau profonde y bruissait comme celle d’une source. L’homme suivit les traces rouges et arriva au pylône. On rencontre souvent en montagne de ces hideux porte-manteaux pour géants, ils enjambent les rochers et les monts, les champs et les treilles, portant dans leur flanc de ciment la Mort sans phrases.

Quand le voisin découvrit le défunt assis sur l’herbe, la tête appuyée au pylône électrique, il jeta l’alarme. Il avait bien vu que Jorroz était mort, mais redoutant les histoires, il réfléchit qu’il était dangereux de se mêler de ces sortes d’accidents. C’est pourquoi il ne s’approcha pas du corps, mais envoya la fille de Berthollet, qui passait avec ses vaches, chercher le brigadier de gendarmerie, pour les constatations. Le brigadier arriva, dix minutes après, mal réveillé, boutonné de travers, flanqué de son soldat.

— Eh ! mais c’est Ambroise, du Cheminet ! s’écria le chef.

— Oui, dit le voisin.

— La mort remonte bien au moins à deux heures, hein ? remarqua-t-il en touchant le corps… Qu’est-ce que tu en dis ?

— Oh ! moi, je n’dis point non.

— Et tu n’as rien entendu cette nuit ? Il y a dû y avoir une lutte, des cris ensuite, on l’a traîné ici. On l’a tué à bout portant, avec une arme à feu, conclut le brigadier, visiblement satisfait de cette découverte.

— Comment q’t’y a vu ?

— Parbleu ! ses habits sont arrachés autour des blessures !

Le voisin ne répondit rien, mais se pencha pour vérifier la chose : Il est bon de ne pas se laisser monter le coup.

Une petite troupe s’était déjà formée autour du corps, des gamins surgis soudain on ne sait d’où, couraient du village à la victime, se poursuivaient, criaient, faisant claquer leurs galoches de bois sur la route, se poussant des coudes, pour mieux voir le spectacle : Un mort ! quelle affaire !

Quelqu’un dit : « Il faudra prévenir la Marie ? » Personne ne broncha. On ne voulait pas de cette corvée. Merci. Déjà Polet parlait d’envoyer demander à Monsieur le Curé… quand la veuve arriva, échevelée. C’était une jeune femme, vingt-huit ans, peut-être, mais déjà usée par les durs travaux de la terre et la mauvaise fortune, vieille avant l’âge, édentée, deux enfants pendus à sa jupe. Elle se mit à pleurer tout haut, la tête cachée dans son tablier.

Un juge et un médecin vinrent de la ville voisine. L’instruction fut longue. Les instructions sont toujours longues, en outre, la justice ne découvrant pas de coupable, traînait celle-ci, la retardait, comptant sur un incident, « un coup de surprise », disait le brigadier.

La femme du défunt, après avoir dûment crié et pleuré, accusa le courant électrique d’avoir tué son mari, et assura que la Société lui devait une pension, mais comme il était évident que Jorroz n’avait pas touché aux fils et que, d’autre part, le sang était visible au bord de l’eau, à cinquante mètres du pylône, il fallut en revenir à un assassinat, vengeance avec guet-apens, etc.

Valenton, le voisin qui trouva le mort, fut cuisiné convenablement par le juge, il finit par se souvenir qu’il avait entendu une détonation pendant la nuit, qu’il s’était levé au bruit, même qu’il avait aperçu alors « comme une flamme dans la direction de la grande mare ». On essaya bien de lui faire comprendre que s’il s’était levé au bruit de la détonation, il n’avait pas pu voir la flamme qui avait dû surgir en même temps que le coup de feu ? Il n’en voulut pas démordre, il avait entendu le bruit, et en ouvrant sa porte, il avait vu la flamme.

Alors le juge lui posa d’autres questions : « Connaissait-on des ennemis au défunt ? »

— Non, on ne lui en connaissait point. Ambroise et sa femme, tous deux bien braves et pauvres, ne pouvaient faire envie à personne.

Le juge prenait son temps, sachant bien par expérience, que tout se découvre à la fin avec le paysan. D’ailleurs, il escomptait cette affaire-là, et songeait qu’elle lui permettrait peut-être de donner enfin sa mesure. Un confrère plus âgé lui barrait la route, et le poste de conseiller revenait de droit au vieil homme qui attendait depuis si longtemps… Mollard le balayait, ce vieil homme. Pour un sujet actif et intelligent, très intelligent, comme lui, une affaire pareille pouvait fort bien, s’il savait s’y prendre, devenir le commencement de la fortune.

Notre député, qui est un petit front-popu plein d’activité, l’avait compris de même, aussi se dépensait-il généreusement, on ne voyait plus que lui au Cheminet et dans le bourg, parcourant les lieux du crime, assistant aux constatations, interrogatoires, etc… On se répétait l’engagement qu’il avait pris envers la veuve : « Ne craignez rien, si la Société est coupable de la moindre négligence, — et elle doit l’être — elle paiera largement son erreur, je vous ferai obtenir justice. » Tout le monde fut ravi de ces mâles paroles, ceux qui n’avaient pas voté pour lui jadis, ne s’en vantaient plus, hochaient la tête et murmuraient entre eux : « Y a pas à dire il est du parti. » Être « du parti » chez nous cela signifie accorder les pensions, les places, bureaux de tabac, permis de chemin de fer, cartes gratuites, etc.

La Marie, enfiévrée, reçut cet été-là dans sa masure, en deux semaines, plus de monde qu’elle n’en avait vu au village en un an : des photographes et des reporters, des magistrats, des touristes, des curieux, des gendarmes. Elle recommençait son histoire pour eux vingt fois par jour. Au bout de huit, elle l’avait transformée de telle sorte qu’en l’écoutant, on ne savait plus, si son mari avait été attiré bassement dans un guet-apens par la puissante Société, où s’il avait été noyé dans la mare par les ouvriers de ladite.

Le médecin avait conclu à la mort par accident, causée par des brûlures d’explosifs, mais lesquels ? Sentant la pension s’éloigner d’elle, la Marie répandait maintenant le bruit que son époux avait dû marcher sur un engin terrible, égaré dans l’herbe par les ouvriers du secteur, venus dernièrement réparer la ligne de haute tension. Tout le village partit en guerre contre les électriciens. Quelle canaille ! Alors ? les bœufs en allant aux champs, même les femmes et les gosses, pouvaient exploser, eux aussi grâce à ces dégoûtants ?

L’affaire, que les journaux intitulaient : « Le mystère du Cheminet », ou « l’Assassin fantôme » intrigua, puis passionna la région. Reproduits, les articles passèrent le Rhône et le Col du Bonhomme, se répandirent en Haute-Savoie, dans le Forez et le Nivernais, par les soins diligents de la T.S.F., « cette invention diabolique », disait l’épicier, la nouvelle atteignit Dijon qui souffla dessus, traversant le Morvan, puis l’Yonne, elle toucha à Vermanton, à Sens, à Paris, dans le Sud-Ouest et aussi dans les départements reconquis. Les baigneurs de la région savoyarde, reçurent de leurs amis de Dieppe ou de Biarritz, des lettres émues : « Qu’est-ce que j’apprends ? » écrivaient ces amis « Votre contrée n’est pas sûre ! On y assassine tout comme dans la zone ? » Enfin ce fut pour le Cheminet en quelques instants la Gloire : ses habitants en ressentirent une juste fierté.

Comme l’été battait son plein, on vint d’Aix, d’Allevard, d’Uriage, de Challes et même de Grenoble et de Lyon, le dimanche, pour contempler les lieux maudits. Le père Lebouc, voiturier de son état, profita le premier de la situation et fit des affaires d’or en transportant la Justice dans sa bagnole. Il y avait bien le service d’autos-cars de la ville, mais toutes les voitures partaient du Quinconce, qui est déjà à deux cents mètres du centre, et s’arrêtaient à deux kilomètres du lieu du crime, tandis que le père Lebouc, lui, transportait ses voyageurs du domicile jusqu’au bout de la blachère, ce qui était tout profit, car les abords très marécageux, foulés et sillonnés en tout sens, devenaient impraticables à pied.

Bogeat, l’aubergiste, connut, lui aussi une ère de prospérité. L’hôtel du Soleil Levant, hangar sans nom, se trouvant à une portée de fusil du champ de mort, attira les visiteurs, ils prirent l’habitude de s’y arrêter pour y boire une canette de bière. Quelques-uns y dînaient, et revenaient en ville à la fraîche.

Un mois après le crime, Bogeat avait installé des tonnelles et des tables devant le Soleil Levant : il y reçut dès lors tant de monde qu’il dut prendre un aide. Ce fut presque au même moment que le père Lebouc acheta de troisième main une vieille Ford au réparateur de cycles qui se trouve près du cimetière du bourg. Sa fille, une débrouillarde, qui conduit l’hiver la camionnette du laitier, organisa avec ce vieux clou des promenades régulières à la Grande Mare (un départ le matin, trois départs après-midi, retours garantis). Menés avec maestria par Césarine, les visiteurs traversaient victorieusement mares et fondrières, faisaient le tour du poteau suspect et revenaient chez eux, après la halte obligée au Soleil Levant, pour se rafraîchir. La promenade était ravissante.

Pendant ce temps-là, le père Lebouc réquisitionné, transportait, soit les enquêteurs et les hommes d’armes, soit la petite clientèle : Jamais il n’avait tant roulé… Au bout de quelques semaines, un bruit singulier commença de courir. Les blessures de Jorroz, toutes situées à la partie inférieure du corps, jambes et bas-ventre, n’avaient pu être causées par une arme à feu, à moins que cette arme n’ait été dirigée par un ennemi couché par terre à plat ventre, ce qui parut invraisemblable à l’enquête. L’hypothèse de l’électrocution par le pylône, dont les fils étaient demeurés à leur place et intacts, fut abandonnée également. Un pylône n’est pas si nocif, qu’il tue sans provocation l’homme qui marche innocemment dans son ombre ?

D’autre part, des renseignements pris discrètement dans le village et au bourg par la justice, démontrèrent que l’honnête Jorroz maraudait quelque peu. Ainsi, il lui arrivait de tendre des collets sur les terres de son voisin, et même de pêcher nuitamment dans les étangs de la commune. Le fruit qu’il retirait de ses ingénieux larcins, n’avait certes pas pour but de varier ses propres menus, mais de vendre, le samedi au marché de la ville, poisson frais ou lièvre de poids, qu’il cachait dans sa poussette sous son maïs, ou sous ses pommes : innocents alibis.

Ceci connu et prouvé, il n’y eut plus qu’un pas à faire pour découvrir que la victime, camarade d’un des ouvriers qui entretenait la ligne de haute tension, pouvait bien avoir reçu de lui quelques cartouches de cheddite, qu’il lançait au moment opportun dans l’eau, pour tuer en masse le poisson des mares. Docilement, la friture remontait alors à la surface, le ventre en l’air et il n’y avait plus qu’à la ramasser à poignées, telles que dragées au baptême.

La veuve interrogée, nia, comme de juste, et s’indigna derechef : « Son Ambroise, allant pêcher la nuit dans le marais communal ? Pour qui le prenait-on ? Plusieurs générations de probité et d’honneur, alors, à quoi serviraient-elles ? Des gens honnêtes devraient bien se trouver à l’abri de si malveillants soupçons ! »

— « Permettez, Madame Jorroz, objecta le juge, ce n’est pas accuser votre pauvre mari de grande malhonnêteté, que de le croire capable de lancer une grenade de temps en temps, dans une mare, un léger braconnage seulement… » Toutefois, ce piège ne réussit pas, et la veuve ne voulut pas entendre prononcer ce mot de braconnage qui lui écorchait les oreilles. Bien.

Le juge conçut après cela une idée géniale. Cela arrive aux juges comme à tout le monde. Celui-ci résolut, pour en avoir le cœur net, d’envoyer les vêtements du mort, ainsi que ses bottes, à l’institut Pyrotechnique de Bourges. Là, une analyse rigoureuse serait faite, et donnerait le mot de l’énigme. Du même coup, la Société électrique serait débarrassée de toute menace de procès, pension indûment exigée, etc., et le calme reviendrait certainement dans le pays, fort agité depuis l’événement. Il fallait en finir une bonne fois.

On envoya donc les habits à Bourges. En attendant, pour venir en aide à la veuve, le Maire du bourg fit, parmi ses conseillers, une collecte qui produisit quatre-vingts francs, après quoi, M. le Curé, le dimanche suivant, ayant engagé ses paroissiens à ne pas rester en arrière, les excita à la charité, et annonça que le produit de la quête aux deux messes serait consacré à la Marie. Elle recueillit ainsi deux cent vingt francs, lesquels additionné au produit de l’effort laïc, lui valut trois cents francs, nets momentanément de tout impôt. La veuve en parut assez satisfaite, pourtant en lui remettant la somme, M. le Curé put s’apercevoir que la bénéficiaire se montra distraite, comme une personne qui aura mieux : c’est que la Marie pensait à la retraite confortable que ne manquerait pas de lui verser la Société d’Électricité. Le député ne lui avait-il pas répété encore deux jours auparavant : « Nous ferons payer les gros » ?

Trois mois s’étaient écoulés depuis l’accident. L’automne commençait, un automne resplendissant, qui pouvait faire croire à l’éternité du beau temps. Saison favorable aux villégiatures prolongées. Seuls, les chasseurs ivres de carnage, quittaient le pays. Somme toute, la dernière saison estivale avait été incomparable au Cheminet. Jamais on n’y avait connu une pareille abondance, jamais on n’y avait consommé tant de bière, et Byrrh et de gîte à la noix. Jamais on n’y avait vu pareil mouvement, visages si nouveaux, joui de semblable prospérité, enfin.

Les bénéfices du seul père Lebouc furent tels, qu’il put changer en novembre sa vieille Ford pour une camionnette Citroën, tout dernier modèle. Quant à Bogeat, il acheta un petit terrain en fichu pour s’agrandir, et parla de faire ajouter des chambres à son auberge.

Malheureusement, les acquisitions de l’été ne furent pas toutes aussi avantageuses. Mlle Lebouc (Césarine), pendant la fièvre qui agita son pays natal, au cours de la mémorable saison avait servi de point de mire à maints godelureaux, que sa situation de jolie chauffeuse attira. Agréable, adroite, parée d’un rien, elle plut aussi bien coiffée d’une chéchia « façon hermine », que d’une soucoupe de feutre posée sur l’oreille. Il ne faut pas grand’chose pour encourager un homme ; un regard appuyé, une riposte piquante, le voilà en feu !

Césarine Lebouc ne manqua pas d’adorateurs, même parmi ceux du village qui n’avaient eu garde de la remarquer quand elle conduisait, tête nue et en tablier, la camionnette du laitier aux fermes des alentours. Son rôle au volant lui valut force pourboires, madrigaux et compliments, tant et si bien, que quelques mois après la mort de Jorraz (Ambroise), elle dut faire à son père certaine confession, si foudroyante, qu’elle valut au vieux gentleman une attaque d’apoplexie.

Toutefois, la jeune fille ne s’en tint pas là, une dessalée ne se livre pas aux pleurs que pratiquaient ses aînées en semblables circonstances. Elle examina froidement la situation et choisit in petto parmi ses sept séducteurs, celui qu’elle rendrait responsable de l’accident. Elle persuada en effet, assez aisément à un jeune coquebin des environs, que l’enfant lui appartenait comme la mère et qu’il se préparât à épouser celle-ci en temps utile. Le village tout entier admira la présence d’esprit de Césarine, qui avait su se tirer d’un pas dangereux, où d’autres eussent laissé leur réputation : celle de césarine demeurait intacte.

Aux premières gelées, on reçut la réponse de Bourges. L’Institut pyrotechnique concluait sans hésitation à une explosion de cheddite. Le rapport expliquait très clairement que la victime avait dû tenir l’explosif dans la main droite, le heurter avant de le lancer, comme il se doit, et mal calculer le nombre de secondes prévues pour l’explosion. Ayant trop attendu avant de jeter la cartouche, l’explosion s’était produite, très violente, et avait fait du braconnier un homme mort. Cette solution expliquait les blessures au bas-ventre, aux mains et aussi aux jambes.

L’Institut poussa la conscience jusqu’à faire faire des croquis d’un individu (A) lançant la grenade (B) à temps (B’) et échappant à tout accident, et celui d’un autre, omettant la règle du jeu, et pulvérisé par la faute de son retard (C.D.D’). L’arrêt était concluant : aucune faute commise en dehors du braconnage de la victime. Quelques malins, quand les nouvelles leur parvinrent, protestèrent : « Eh bien ! et l’herbe froissée de la mare au pylône, qui l’avait aplatie ainsi ? »

L’instruction démontra que ce fut Jorroz lui-même, en se traînant jusque-là à bout de forces : il y était mort.

Pas d’assassin, pas d’homicide par imprudence du fait de la Société. La Marie jeta des cris affreux, prétendit que ses voisins avaient « parlé contre elle », les menaça de sa vengeance, puis soudain à l’étonnement général, se tut. On apprit bientôt pourquoi. Ginet, l’équarrisseur, puissant conseiller municipal socialiste du bourg, qu’elle était allée voir, intercédait pour la femme Jorroz « en haut lieu » comme l’on dit. La Marie ayant déclaré que son époux était un gazé de la guerre, réclamait, en compensation de son dernier malheur, une pension de l’État. Rien, aucun fait n’appuyait cette singulière déclaration, dont personne n’avait jamais ouï parler depuis vingt ans. Aucune formation militaire n’avait reçu ce prétendu gazé, aucun hôpital ne l’avait soigné, son livret militaire ne mentionnait aucune blessure.

Néanmoins, le député et ces messieurs de la mairie, désireux « de réparer une injustice » (?) firent le nécessaire, trouvèrent, on ne sait comment, des témoins et finalement, en moins de temps qu’il n’en faut pour aller de Tolède à Port-Bou, obtinrent une pension (gazé 90 %) pour la veuve de Jorroz (Ambroise).

L’hiver est venu, le village et le bourg ont recouvré la paix : pas d’assassins au milieu de ses valeureux enfants. Quelques-uns ont trouvé mieux encore : après la Marie, Bogeat est maintenant, grâce au mystère du Cheminet, sur la route de la fortune. Il a fait quasiment reconstruire son auberge, qui s’enorgueillit aujourd’hui de cinq chambres « Touring-Club », avec eau courante. À côté de ses tonnelles couvertes de feuillage, il a installé un terrain de cochonnet, qui attire plus de monde à lui seul, que ceux des bourgs environnants.

Le vieux Lebouc est devenu loueur d’autos, et fait la pige aux cars du P.-L.-M. Sa fille règne actuellement sur un époux soumis… et aisé.

Notre député, qui se servit très habilement de l’affaire du Champ maudit, profita de l’instruction pour montrer son zèle et son tact. On lui a offert la cravate aux promotions de décembre, mais il donna à entendre qu’il préférait, à la prochaine chute du ministère (Hélas ! tangente) un sous-secrétariat d’État… On serait toujours libre de le décorer à ce moment-là ? Cette modestie a plu, et son sous-secrétariat ne fait de doute pour personne aujourd’hui.

Quant au bon juge, j’ai aperçu dernièrement sa nomination, comme Conseiller de Cour d’Appel à Lyon. Il passe ainsi sans vergogne, sur les droits, le ventre, le zèle, et les années du vieux D. son prédécesseur et son collègue. Il n’est pas douteux que ce favoritisme sans précédent (ou presque) ait fait crier quand il fut connu, la haute et basse cour. Qu’importe ? Chez nous une poignée de gens crient, dans ces occasions-là, au scandale, la majorité se tait, parce qu’elle compte bien que demain, elle aussi…