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Les Consolations (Sainte-Beuve)/À madame V. H. ( « Un nuage a passé sur notre amitié pure » )

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Les ConsolationsMichel Lévy frères. (p. 29-31).

V

À MADAME V. H.


Un nuage a passé sur notre amitié pure ;
Un mot dit en colère, une parole dure
A froissé votre cœur, et vous a fait penser
Qu’un jour mes sentiments se pourraient effacer

Pour la première fois, Vous, prudente et si sage,
Vous avez cru prévoir, comme dans un présage,
Qu’avant mon lit de mort, mon amitié pour vous,
Oui, Madame, pour vous et votre illustre époux,
Amitié que je porte et si fière et si haute,
Pourrait un jour sécher et périr par ma faute.
Doute amer ! votre cœur l’a sans crainte abordé ;
Vous en avez souffert, mais vous l’avez gardé ;
Et tantôt là-dessus, triste et d’un ton de blâme,
Vous avez dit ces mots, qui m’ont pénétré l’âme :
« En cette vie, hélas ! rien n’est constant et sûr ;
« Le ver se glisse au fruit, dès que le fruit est mûr ;
« L’amitié se corrompt ; tout est rêve et chimère ;
« On n’a pour vrais amis que son père et sa mère,
« Son mari, ses enfants, et Dieu par-dessus tous.
« Quant à ces autres biens qu’on estime si doux,
« S’entr’aider, se chérir, croire à des cœurs fidèles,
« Voir en des yeux amis briller des étincelles,
« Ce sont de faux semblants auxquels je n’ai plus foi ;
« La vie est une foule où chacun tire à soi. »
Oui, vous avez dit vrai ; l’amitié n’est pas sûre ;
Mais, en me le disant, pourquoi me faire injure ?
Pourquoi, lorsqu’ici-bas, à l’ennui condamné,
Las de soi-même, on s’est à quelque autre donné ;
Qu’en cet autre on a mis son âme et sa tendresse,
Ses foyers, son orgueil et toute sa jeunesse ;
Qu’assis sur le tillac, à demi défailli,
Comme un pauvre nageur en passant recueilli,
On a juré de suivre aux mers les plus profondes
Le noble pavillon qui nous sauva des ondes ;
Lorsqu’autre part qu’en nous notre espoir refleurit ;
Lorsque pour l’être aimé, pour tous ceux qu’il chérit,
Pour leur salut, leur gloire ou pour leur moindre envie,
À toute heure, on est prêt à dépenser sa vie ;

Pourquoi venir alors nous dire que la foi
Est morte aux cœurs humains ; que chacun tire à soi ;
Qu’entre les amitiés aucune n’est durable ;
Et pour un tort léger parler d’irréparable ?
L’irréparable, hélas ! savez-vous ce que c’est,
Vous que le Ciel bénit ? malheur à qui le sait !
Une fille à quinze ans, fraîche, belle, parée,
Et tout d’un coup ravie à sa mère éplorée ;
Un père moribond, et que le froid raidit
Avant qu’il ait dit grâce au fils qu’il a maudit ;
Une vierge séduite et puis abandonnée,
Un souvenir sanglant dans notre destinée,
Un remords étalé sur un front endormi,
Quelque mortel outrage à l’honneur d’un ami :
Voilà l’irréparable ! et ce seul mot nous brise !
Mais aux coups plus légers le cœur se cicatrise ;
Et quand on vit, qu’on s’aime, et que l’un a pleuré,
On pardonne, on oublie et tout est réparé.


Juillet 1829.