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Les Consolations (Sainte-Beuve)/À mon ami Boulanger

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Les ConsolationsMichel Lévy frères. (p. 66-69).


XIX

À MON AMI BOULANGER


Ami, te souviens-tu qu’en route pour Cologne,
Un dimanche, à Dijon, au cœur de la Bourgogne,
Nous allions, admirant portails, clochers et tours,
Et les vieilles maisons dans les arrière-cours ?
Une surtout te plut : — au dehors rien d’antique ;
Un barbier y logeait et l’avait pour boutique ;
Aux murs grattés et peints, pas un vestige d’art,
Pour dire à l’étranger qui chemine au hasard,
D’entrer ; — mais entrait-on par une étroite allée,
Alors apparaissait la beauté recélée,
Une façade au fond travaillée en bijou,
Merveille à faire mettre en terre le genou,
Fleur de la Renaissance. — Oh ! dans la cour obscure
Quand tu vis, en entrant, luire cette sculpture,
Saillir ces bas-reliefs nés d’un ciseau divin,
Et tout cela si pur, si naïf et si fin,
Oh ! que ton cœur bondit ! Croisant sur ta poitrine
Tes bras, levant ce front où la pâleur domine,

Semblable au pèlerin, qui, pieds nus et brisé,
S’approche d’une châsse, ou baise un marbre usé,
Et sent des pleurs pieux inonder sa paupière ;
Vite, pinceaux en main, assis sur une pierre,
Te voilà, sans relâche, à l’œuvre tout le jour.
Moi, pendant ce temps-là, te laissant dans la cour,
Par la ville j’errais, libre et d’humeur oisive,
Aux maisons en chemin regardant quelque ogive ;
Puis, fatigué d’aller, je revenais te voir,
Et te voyant pousser ton travail jusqu’au soir,
Retracer en tous points la muraille jaunie,
Des tons et des rapports traduire l’harmonie,
Rendre au vif chaque endroit, surtout ces quatre enfants,
Deux à deux, face à face, ailés et triomphants,
Un écusson en main, et plus bas ces mêlées
De cavaliers sortant des pierres ciselées ;
T’entendant proclamer l’égal de Jean Goujon
Ce sculpteur oublié qui décorait Dijon ;
Comme aussi je voyais cette cour peu hantée,
Cette arrière-maison pauvrement habitée,
Une vieille à travers la vitre sans rideau,
Une autre au puits venue et puisant un seau d’eau,
Je ne pus m’empêcher de penser qu’au génie
La gloire est de nos jours malaisément unie ;
Qu’à moins d’un grand effort, suivi d’un grand bonheur,
L’artiste n’a plus droit d’attendre un long honneur ;
Que, si dans l’origine, et quand peintres, poëtes,
Statuaires, régnaient sur les foules muettes,
Le monde enfant, heureux de se laisser guider,
Mit leurs noms en son cœur et les y sut garder,
Ces noms seuls ont tout pris ; que la mémoire humaine
N’en peut contenir plus, tant elle est déjà pleine !
Que pour un, qui survit à son siècle glacé
Et va grossir d’un grain le trésor du passé,

Tous meurent ; qu’il le faut ; et que la part meilleure,
Sur cette terre ingrate où l’humanité pleure,
Est encor d’admirer le beau, de le sentir,
De l’exprimer sans bruit, et, le soir, de sortir.
Ami, qu’en ce moment mon propos décourage,
Ami, relève-toi ; c’est la loi de notre âge,
Et de plus grands que nous ont dû s’y conformer :
Car, dis-moi, pourrais-tu seulement les nommer
Les auteurs inconnus de tant de cathédrales ?
Dans les inscriptions des pierres sépulcrales
Dont le chœur est pavé, cherche, quelle est la leur ?
Ils sont venus, ont fait leur tâche avec labeur,
Et puis s’en sont allés ; leur mémoire abolie
Dit assez combien vite aujourd’hui l’homme oublie ;
Et nous, de leur vieille œuvre adorateurs épars,
Nous pèlerins fervents des bons et des vrais arts,
Qui, le soir, aux abords des cités renommées,
Aimons tant voir monter du milieu des fumées
Les flèches dans la nue, et qui nous prosternons
Sous la lune aux parvis, nous ne savons leurs noms !
Destin mystérieux, destin grave et sévère,
Sans soleil, triste, nu, beau comme le Calvaire,
Tout conforme aux vertus de l’artiste chrétien !
Ami, ne pleure point, quand ce serait le tien.
Oui, dût, notre œuvre aussi, moins haute, mais austère,
S’enfanter sans renom, croître dans le mystère.
Et, nous morts, n’obtenir çà et là qu’un regard,
Comme cette maison que tu vis par hasard,
Ami, ne cessons pas, et marchons jusqu’au terme ;
Tirons tout l’or caché que notre cœur enferme ;
Dans notre arrière-cour ici-bas confinés,
Usons du peu d’instants qui nous furent donnés ;
Le soir viendra trop tôt, menant la nuit funeste ;
Faisons, tant que pour voir assez de jour nous reste,

Faisons pour nous, pour l’art, pour nos amis encor,
Pour être aimés toujours de notre grand Victor.

Octobre 1829.