À portée de la main (éd. Le Fleuron, 1950)/Là-haut
LÀ-HAUT
ès mon premier vol, je m’ennuyai, là-haut. On est
terrestre, ou on ne l’est pas… Une terre écrasée et
triste, à grandes taches, à petits quadrilatères ; plus de profils,
plus d’altitudes variées ; supprimés l’aspiration, le geste
humain, humble, ardent, invétéré, de lever la tête et les yeux
vers… vers ce qui est bleu, inconnaissable, inaccessible, vers
ce qui recule à mesure que l’homme monte. Peut-être que la
mer, les ombres véloces des nuages, sous l’eau la pâleur des
longs sables immergés, et les noires forêts des zostères,
m’eussent retenue, si nous avions survolé, assez bas, la mer…
Mais mon premier vol ne me donna qu’une blanche imitation
de l’étendue marine, un champ de nues bosselées
d’argent, promptement dépassé.
Je m’ennuyai donc, et redescendis à la rencontre du cri de l’oiseau, des sons de clochers, de la voix humaine. Je traversai, en descendant, le bas plafond invisible qui presse contre la terre toutes les odeurs… Le choc olfactif fut plus émouvant que je ne l’avais prévu. Juin justement fanait les foins fauchés, tarissait, sous notre avion, les petites mares bordées d’iris sauvages, craquelait leurs rives de vase bleuâtre et chaude, où foisonnaient la menthe des marais, les joncs et les massettes.
Odeur de l’air, boisson, aliment ! Le ravissement qui nous vient par l’odeur est parfait. En l’exprimant, nous mêlons naïvement le contentement de deux ou trois sens. Nous disons « l’air est doux » lorsqu’il sent bon, « l’air est vif » quand le thermomètre baisse. Rien qu’à recevoir, en quittant des régions inodores et pures, les parfums ascendants portés par l’air messager, la terre me reconquérait. En même temps, je regardais ressusciter les collines, les peupliers rangés, l’église aiguë, la forêt, tous les attraits verticaux du paysage.
D’autres tentatives de trajet aérien suivirent. Je n’y gagnai pas le goût de l’avion, ni celui du dirigeable, agréable autobus. Où manquent à la fois la peur et la confiance la passion ne saurait s’échauffer. Restaient le vol de nuit, et la traversée cahotée — je les attends encore. Du moins l’air m’a donné ce qu’il a de plus émouvant : un voyage de quelques heures en ballon libre.
La rigidité de l’itinéraire, la connaissance des chemins invisibles, des repères de feu, un tonnerre mécanique qui engourdit l’ouïe et la pensée, un confort qui rivalise avec celui du wagon et du paquebot, telles sont désormais les prérogatives de l’avion. La vieille sphère de soie ne s’en arroge qu’une seule : la féerie. Errer en ballon libre, c’est pleinement pénétrer la notion mythologique d’un élément.
Nous avons vite fait d’accueillir, d’utiliser tous les usages, toutes les accélérations de la propulsion à moteur. La vitesse ne nous effraie plus, depuis qu’elle nous est commode. Mais ce luxe, la lenteur, mais ce fantastique, le flottement, ce songe, le plus-léger-que-l’air, cette puissance, chevaucher le vent et se fier à lui, je ne les ai savourés que le jour où, enjambant le bord d’un petit panier carré qui pendait sous une planète jaune impatiente, je passai la Seine, frôlai la Tour, et m’en fus atterrir aux environs de Pont-sur-Yonne. Atterrir ? Il est des mots plus véridiques pour nommer et dépeindre la reprise de contact avec la terre… Mettons que nous chûmes, qu’avec désinvolture notre panier nous vida comme escarbilles sur un pré, pareils, sous le filet de notre planète efflanquée, au chat embrouillé dans une pelote de ficelle…
Pourquoi Pont-sur-Yonne plutôt que Martigues, ou la Norvège, ou les pinèdes bleues de quelque pays de l’Est ? « Le vent, le vent frivolant » l’avait voulu. En sphérique il faut partir sans dessein, sinon sans courage. L’homme aura toujours assez d’audace pour voler en avion, vite, plus vite, encore plus vite, vers Bagdad ou Buenos-Ayres. Le translucide esprit du vertige renonce à suivre et à déconcerter l’oiseau aux ailes inflexibles. Mais il s’accroche sous la primitive nacelle en gros osier tressé, nantie de sacs de sable et d’un outillage scientifique qui ferait sourire l’adolescence mécanicienne de ce temps-ci.
— Nous descendons ?
— Pis que cela, Monsieur Smith, nous tombons !
Ainsi débute, ou à peu près, L’île mystérieuse, et l’équipage du ballon jette tout le lest à la mer… Pour avoir de mes mains vidé du lest dans la Seine, j’associe à ces répliques de Jules Verne le bruit perlé du sable qui crible l’eau, un des derniers bruits que recueille l’ascensionniste penché, le buste hors de son petit panier. Après quoi, le bond du sphérique est si rapide qu’il ressemble à une chute à l’envers. Il s’enfonce dans le ciel, s’y creuse une retraite à même le silence, et le vent enfin l’adopte. Pas un souffle, nous sommes le vent lui-même, suggéré autrefois par ses hôtes impondérables, les Éoles joufflus, les esprits sans corps cravatés de plumes de pigeon, les Vents des cartes marines, Zéphire enlevant Psyché, et la bulle de savon.
Je fus cette bulle, la graine irresponsable et voyageuse, délivrée presque de l’intervention humaine. Cent mètres de guide-rope frétillaient sous la nacelle, traînaient mollement parmi de petites nuées, et la nouveauté, la perfection du silence nous ôtaient le besoin de parler.
Les sens humains se laissent aisément surprendre, habitués qu’ils sont à jouer en faisceau. Il ne fallait que l’abolition du son pour nous rendre sensible, à l’état de veille, un des sons furtifs du songe, le vol magique, sans lutte ni battement, la céleste promenade qui enchante parfois nos rêves.
Quelqu’un jeta par-dessus bord un poignée de pétales qui fondirent comme bus par l’air : « C’est que nous montons encore », dit une voix. Plus tard dans la journée, un autre lâcher de papillons parut se coller, immobile, aspiré à un plafond qui fuyait au-dessus de nos têtes :
— Ah ! Nous descendons… Nous n’aurons que le temps d’atterrir avant la nuit, dit la voix.
— Atterrir ? Où ? demandai-je.
— Mais, répondit la voix tranquille, nous n’en savons rien.
Et je trouvai naturelles cette incertitude et cette tranquillité, au cours d’un voyage gouverné par l’air et ses fleuves, au sein d’un élément à qui l’homme, pour l’interroger, dédie encore des fleurs effeuillées, un élément qui peut emporter vers la mort son passager, en lui cachant le terme de son essor, en lui épargnant même le vent de la suprême course.