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À propos d’une chanson bretonne

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À propos d’une chanson bretonne
Annoncée comme devant paraître dans la dernière édition du Barzaz-Breiz, et qui ne s’y trouve pas.






À PROPOS


D’UNE CHANSON BRETONNE


Annoncée comme devant paraître dans la dernière édition du Barzaz-Breiz, et qui ne s’y trouve pas.




I


Quand, il y a trois ans, j’entendis annoncer comme prochaine une nouvelle édition du Barzaz-Breiz, je m’en réjouis et je me dis : Voici une excellente occasion pour M. de la Villemarqué de nous donner enfin une édition critique, une édition définitive de son beau livre, en le mettant au point de la science actuelle ; il en est aussi capable que qui que ce soit, et il le fera bien certainement. Ce travail, du reste, est rendu assez facile par les observations et les critiques dont son recueil a été l’objet de la part de MM. de Belloguet, E. Renan, Pol de Courcy, P. Paris, P. Meyer, et d’autres encore. — Je me disais cela, et j’étais très-curieux, toutefois, de savoir comment s’en tirerait l’auteur du Barzaz-Breiz. Pour moi, qui crois assez bien connaître la question, pour en faire depuis plus de vingt ans l’objet de mes études et de mes recherches, et qui sais quelle est la part réelle de l’histoire et de la vérité dans les chants de ce recueil célèbre, et jusqu’où doit aller la confiance dans leur authenticité, je ne voyais qu’un parti à prendre, une seule manière de sortir de cette position difficile, tellement quellement c’était la sincérité et la franchise la plus absolue ; il fallait que l’auteur reconnût qu’il avait voulu faire une œuvre plus littéraire qu’historique. Il y avait du reste des précédents, connus de tout le monde savant, entre autres 1. J. Travers, avec sa chanson supposée d’Olivier Basselin, et M. P. Mérimée, le malin auteur de la Guzla. Mais mon espoir a été complètement déçu la dernière édition du Barzaz-Breiz ressemble aux précédentes,’ou il s’en faut de bien peu. L’auteur n’a pas cru devoir mettre à profit les critiques légitimes qui avaient été faites de son livre, et qui pourtant étaient bien inoffensives comparées à celles qu’on lui adresse aujourd’hui, et méritaient un tout autre accueil. Il maintient ses théories et ses affirmations sur les points les plus importants, comme l’antiquité exagérée et l’attribution d’un grand nombre de pièces de son recueil aux faits les plus marquants de notre histoire nationale. Je ne dis rien, pour le moment, d’une question plus importante encore, celle de l’authenticité de quelques-unes de ces pièces. — Cette persistance à soutenir une thèse qui devient de jour en jour plus insoutenable, a rendu sa situation très-difficile aujourd’hui, et je ne sais vraiment pas, malgré toute la science et l’habileté qu’on lui connaît, comment il parviendra à s’en tirer. Je regrette bien sincèrement-cet état de choses, d’abord pour le discrédit qui peut en résulter pour notre infortunée littérature bretonne, sur laquelle pèse si fâcheusement déjà le souvenir de Mac-Pherson et de quelques celtomanes comme Le Brigant, — ensuite pour une raison toute personnelle, car je serai toujours reconnaissant à M. de la Villemarqué des jouissances intellectuelles et des heures délicieuses que m’a souvent procurées son livre, qui a été certainement un de ceux que j’ai le plus étudiés et aimés.

Quoi qu’il en soit, la vérité conserve toujours ses droits souverains et imprescriptibles, mais surtout pour tout ce qui regarde l’histoire. Elle peut être travestie, obscurcie, voilée, pour un temps plus ou moins long ; mais toujours elle finit par écarter les voiles, briser les entraves et paraître au grand jour ! Ainsi, quand on croit en tenir une parcelle inconnue, si minime qu’elle soit, aucune considération de personnes ne doit nous empêcher de la rendre publique. M. de la Villemarqué lui-même, dans la préface de sa dernière édition, page ix, empruntant les paroles de l’auteur du Consulat et de l’Empire, dit : « Quand on sait combien elle (la vérité) est belle, commode même, car elle explique tout, on ne veut, on n’aime, on ne poursuit qu’elle, ou du moins ce qu’on prend pour elle — Que ces mêmes paroles, que j’approuve sans réserve et prends pour règle de conduite, me servent d’excuse, si j’en ai besoin. — Je dirai donc en toute franchise, en toute sincérité, un peu ici, et plus au long ailleurs, ce que je crois être la vérité sur cette question importante, tout en ayant pour l’auteur du Barzaz-Breiz les convenances et les égards que méritent non-seulement son talent et sa position, mais surtout le service très-réel qu’il a rendu aux lettres bretonnes, en attirant sur elles l’attention des lettrés et des savants, alors que personne ne s’en souciait et qu’on n’en parlait qu’avec dédain ou mépris. — Le recueil de chants bretons que je publie sous le titre de Gwerziou Breiz-izel[1] est, selon moi, la meilleure critique et la plus respectueuse en même temps que je puisse faire du Barzaz-Breiz. — Suaviter in modo, fortiter in re.


II


L’analyse suivante d’une chanson bretonne destinée d’abord à paraître dans la dernière édition du Barzaz-Breiz (la sixième), et qui ne s’y trouve pas en réalité, — je ne sais pas pour quelle raison, car elle n’y eût pas fait trop mauvaise figure, à côté de quelques autres du même auteur, — cette analyse, dis-je, a été écrite il y aura bientôt quatre ans, avant qu’on eût annoncé la sixième édition du Barzaz-Breiz comme étant à la veille de paraître. J’allais la publier dans un journal, lorsque le livre fut annoncé. Je retins alors mon manuscrit, persuadé que cette nouvelle édition, depuis longtemps attendue avec impatience, lui enlèverait tout à-propos et même toute raison d’être, par une de ces déclarations franches et catégoriques que j’attendais, mais qui n’est pas venue. Aujourd’hui que je crois mon petit travail utile à la démonstration de la thèse que je soutiens, je le reprends et j’en fais usage.

La pièce intitulée : la Quenouille d’ivoire, ou plutôt une traduction de cette pièce, car le texte breton fait défaut, si ce n’est pourtant aux derniers couplets, a été publiée dans la Revue de Bretagne et de Vendée, livraison de juin 1857, p. 591. Elle y était accompagnée de cette note : « Le texte de cette ballade paraîtra dans la 5e (sic) édition des « Chants populaires de la Bretagne. » — Je veux essayer de démontrer que cette pièce a été fabriquée au moyen de fragments, de lambeaux pris à cinq ou six poésies réellement populaires dans le pays, et qu’on a cousus et reliés entre eux par d’habiles transitions, de manière à composer une pièce assez présentable et digne de prendre place dans le Barzaz-Breiz, au même titre que plusieurs autres. Commençons par mettre la chanson sous les yeux du lecteur.

LA QUENOUILLE D’IVOIRE.
Ballade. —
I

C’est Loïzaïk une demoiselle ! Elle ne veut pas filer sa quenouille. Ho Holà ! filles de Logueltas, n’allez pas pêcher des palourdes.

Il lui faut un fuseau d’argent et une quenouille d’ivoire. Ho ! Holà ! filles de Logueltas, n’allez pas pêcher des palourdes.

Quenouille d’ivoire point vous n’aurez ; quenouille de fer, je ne dis pas. Holà filles de Logueltas, etc.

II

Loïzaïk s’en allait le long du rivage, et elle ramassait des palourdes.

Holà ! filles de Logueltas, etc.

Elle ramassait des palourdes dans son panier, en chantant comme une alouette.

Holà ! filles de Logueltas, etc.

Les canons du Pouldu tonnaient, ceux de Logueltas tonnaient aussi.

Holà ! filles de Logueltas, etc.

Une barque aborda âu’rivage, et un seigneur anglais descendit.

Holà ! filles de Logueltas, etc.

Le seigneur anglais disait à Loïzaïk, en s’approchant :

— Jeune fillette du bord de la mer, que vous êtes jolie et que vous chantez bien !

Que vous êtes jolie et que vous chantez bien ! vous me donnerez un petit baiser ?

— Je ne suis pas jolie, je ne chante pas bien, je ne vous donnerai pas de baiser, ma foi !

Je ne vous donnerai de baiser, ni grand ni petit, pas plus qu’à aucun Anglais.

— Alors donnez-moi une boucle de vos blonds cheveux, Et j’en ferai faire un cordon, pour me souvenir de vous, jeune fille.

— Je ne suis pas de ces coureuses qui mettent leur baptême à découvert, Leur baptême trois fois béni pour un morceau de coton de couleur[2].

Le seigneur anglais disait à Loïzaïk, en la regardant : — Combien avez-vous payé l’aune de votre tablier de toile blanche ?

— Seigneur, cela ne vous regarde pas, votre bourse était fermée le jour où il fut acheté.

— Si vous voulez m’épouser, gentille fillette, je vous en donnerai un de toile de Hollande.

— Ce n’est pas pour de la toile de Hollande que je donnerai mon cœur, quand il me plaira de le donner ;

Ni pour argent ni pour or je ne donnerai mon pauvre cœur.

— Vous le donnerez bon gré, mal gré, et vous le donnerez pour rien !

Il n’avait pas fini de parler, qu’elle était dans sa barque ; Et au large, à la voile, les yeux remplis de larmes.

III

Quand Loïzaïk était en Angleterre, elle ne faisait que pleurer jour et nuit : — Dans le temps où je vivais avec ma pauvre mère, je cassais des noix avec une pierre d’or.

Lorsqu’on me parlait de mariage, je ne trouvais personne à mon gré ; Et comme je n’avais point de mari, j’ai été enlevée par les Anglais.

Si j’avais obéi à mon père et pris un mari, puisque j’étais en âge, Je ne serais pas ici près du feu à donner la bouillie à un petit monstre,

À emmailloter ce petit singe qui est aussi noir que la plume d’un corbeau.

Quand je tourne son dos au feu, il miaule comme un chat malade ; Et quand je le tourne de l’autre côté, il pousse des cris encore plus forts.

Lorsque les autres domestiques sont à table, moi, je suis à la fenêtre à les regarder ;

Lorsqu’on retire la viande de la marmite, j’ai pour ma part un petit os, Et encore dois-je, comme un chien, rester à le manger à la porte.

Il faut que je trempe ma soupe avec les larmes de mes yeux.

Il faut que je tremble sans avoir froid, et que je danse sans ménétrier.

IV

Au bout de quatre ans ou environ, voici des vaisseaux du pays ; Voici des vaisseaux de Cornouaille, à l’ancre, à une ou deux lieues d’Angleterre.

Et elle à la mer et de nager ; de tant nager qu’ils le rejoignirent. Et eux au large, vent arrière et grand largue ; tant qu’ils arrivèrent en Bretagne.

— Ma mère, ouvrez-moi la porte ! c’est moi Loïza ; ouvrez ! ouvrez !

V

Loïzaïk chantait doucement en filant sa quenouille tous les soirs ; Loïzaïk chantait toujours « Écoutez, filles et garçons ;

En voulant monter trop haut, fillette descend très-bas. Quand on est jeune, on s’imagine que l’or tombe du haut des arbres ; Tandis qu’il n’en tombe que des feuilles, qui font place à des feuilles nouvelles.

Mieux vaut de l’amour plein la main que des richesses plein un four.

Les biens viennent, les biens s’en vont ; l’amour jamais ne fait défaut. Les biens s’écoulent comme l’eau, mais l’amour reste à la maison.

Holà ! filles de Loguellas, n’allez pas pécher des palourdes ! »


Ann dut-iaouank a gav gant-he
A gouez ann aour euz beg ar gwe,
Ha padal ann deliou a gouez
Da ober lec’h d’ar re-newez.
Gwell eo karante leiz ann dorn
Wit n’ed eo madou leiz eur forn ;
Madou a zeu, madou a ia,
Karante morse na guita.
Madou a ia war bouez ar ster,
Hag ar garante chomm er ger.
Ho ! holla ! holla !
Holla, merc’hed Logwoltas,
N’it ket da burleta !

Voilà la ballade de la Quenouille d’ivoire, telle que M. de la Villemarqué dit l’avoir recueillie de la tradition armoricaine. Je ne nie pas qu’elle ne soit assez gracieuse et intéressante au point de vue littéraire ; mais on veut la donner pour un chant populaire, une pièce historique, et voilà où est tout le mal. Je ne fais aucune difficulté d’avouer que, le sujet étant donné, le pastiche est assez réussi, et tel qu’on pouvait l’attendre d’un homme instruit, d’un homme de goût et très au fait de la poésie populaire des Bretons. Mais cette perfection même, perfection relative du moins, cette régularité, ces transitions bien ménagées, qui expliquent tout et ne laissent aucun vide, rien à désirer, enfin une ballade parfaitement conforme à la poétique du genre et telle qu’aurait pu la faire sir Walter Scott lui-même, — tout cela doit paraître suspect a priori, et quiconque a l’habitude de la poésie populaire, avant toute retouche, devra être de mon avis. Pour moi, je n’hésite pas à affirmer, quoique je n’aie fait aucune recherche spéciale à ce sujet, qu’on ne trouvera ni à Logweltas, ni à Pouldu, ni à Quimperlé, ni nulle part ailleurs, la Quenouille d’ivoire, telle que nous l’a donnée le savant auteur du Barzaz-Breiz. Mais des généralités ne suffisent pas, en pareil cas ; il faut d’autres raisons, des preuves. Analysons donc la pièce, ou plutôt disséquons-la, rendons à chacun ce qui lui revient, puis nous verrons ce qui restera en définitive à cette pauvre Quenouille d’ivoire, quand elle ne devra plus rien à personne.

« C’est Loïzaïk une demoiselle Elle ne veut pas filer sa quenouille. Ho Holà ! jeunes filles de Logueltas, n’allez pas pêcher des palourdes 1 II lui faut un fuseau d’argent et une quenouille d’ivoire. Ho holà, etc.

Une ancienne chanson, très-répandue dans le pays de Lannion et de Tréguier, et dont j’ai recueilli quatre versions, commence ainsi :

Janet ar Iudek zo dimezell,
Na briz ket nezan hi c’heiell,
Met hi gwerzit a ve arc’hant,
Hi c’heiell korn pe olifant.

Janet ar Iudek, c’hui a gleo
Melenn’ vel ann aour e ho pleo,
Pa vent melennoc’h un hanter,

N’ho po ket Fulup Olier, etc.

— Jeanne Le Iudec est demoiselle,
Et ne daigne pas filer sa quenouille,
Si son fuseau n’est d’argent,
Sa quenouille de corne ou d’ivoire.

Jeanne Le Iudek, vous l’entendez,
Blonds comme l’or sont vos cheveux ;
Mais fussent-ils plus blonds de moitié,
Vous n’aurez pas Philippe Ollivier, etc.

La ballade de M. de la Villemarqué continue ainsi

— « Loïzaïk s’en allait le long du rivage, et elle ramassait des palourdes. Elle ramassait des palourdes dans son panier, en chantant comme une alouette.

Les canons du Pouldu tonnaient, ceux de Logweltas tonnaient aussi. Une barque aborda au rivage, et un seigneur anglais en descendit.

Le seigneur anglais disait à Loïzaïk, etc…

Le seigneur anglais disait à Loïzaïk, en la regardant :

— « Combien avez-vous payé l’aune de votre tablier de toile blanche ?

— « Seigneur, cela ne vous regarde pas, votre bourse était fermée le jour où il fut acheté, etc.

Bref, l’Anglais enlève la jeune fille, l’emmène dans sa barque, et fait voile vers l’Angleterre.

Toute cette exposition rappelle naturellement à l’esprit une vieille chanson fort connue dans les environs de Morlaix, et dont le sujet est aussi un enlèvement de jeune fille par des matelots anglais. En voici le début :

Ann de kenta euz a viz-du
’Tiskennas ar Saozon en Dourdu (bis).
En Dourdu pa’z int diskennet,

Ur plac’hik koant ho deuz laeret (bis).
Ho deuz laeret ur plac’hik koant,
Da gass gant-he d’ho batimant (bis).
Marivonnik eo hi c’hano,
Ginidik eo a Blougasnou (bis), etc…

Le premier jour du mois noir (nov.),
Les Anglais descendirent au Dourdu.
Au Dourdu quand ils furent descendus,
Ils enlevèrent une jolie jeune fille :
Ils enlevèrent une jolie jeune fille,
Pour l’emmener sur leur bâtiment.
Marivonne est son nom,
Elle est native de Plougasnou, etc…

On le voit, la situation est la même. Le mot Pouldu, à l’embouchure du Laita, la rivière de Quimperlé, a été substitué à Dourdu, qui est une anse à l’embouchure de la rivière de Morlaix. — Un autre détail a été pris presque mot pour mot à une vieille chanson assez répandue, Annaïk ar Gardienn, dont je possède plusieurs versions. On trouve en effet dans ce gwerz :

Aotro ar c’hont a c’houlenne
Euz Mari ’r Gardienn neuze :
— Mari ’r Gardienn, d’in-me laret
Pegement eo ar walenn koustet,
Euz ho habit kamolot-glaz,
Kaeroc’h' wit hini ma c’hoar, ’zo Damaz ?
— Aotro ar c’hont, ma iskuzet,
Na oann ket er ger pa oa prenet.

Na aotro ar c’hont a c’houlenne
Euz Anna ’r Gardienn, en de-se :

— Annaïk ’r Gardienn, d’in laret
Pegement eo ar walen koustet,
Euz ho habit kamolot-gwenn,
Kaeroc’h’ wit hini ma c’hoar zei melenn ?
Annaik’r Gardienn a laras,
D’ann aotro ar c’hont,’vel m’hen klewas :
— Aotro ar c’hont, ma iskuzet,
Serret’ oa ho ialc’h pa oa paëet ;

Serret’ oa ho ialc’h pa on paëet,
 
Ha hini ma zad ’oa digorret, etc…

Monsieur le comte demandait
À Marie Le Gardien, en ce moment :
— Marie Le Gardien, dites-moi,
Combien a coûté l’aune
De votre robe de camelot bleu,
Plus belle que celle de ma sœur, qui est de damas ?
— Monsieur le comte, excusez-moi,
Je n’étais pas à la maison quand elle fut achetée
Monsieur le comte demandait
À Anne Le Gardien, ce jour-là :

— Anne Le Gardien, dites-moi
Combien l’aune a coûté
De votre robe decamelot blanc,
Plus belle que celle de ma sœur, qui est de soie jaune ?
Anne Le Gardien répondit
À monsieur le comte, sitôt qu’elle l’entendit
— Monsieur le comte, excusez-moi,
Votre bourse était close quand elle fut payée ;
Votre bourse était close quand elle fut payée,
Et celle de mon père était ouverte, etc…

Poursuivons. La jeune fille de la Quenouille d’ivoire, emmenée en Angleterre, se plaint ainsi de la manière dont elle est traitée :

… « Lorsque les autres domestiques sont à table, moi je suis à la fenêtre à les regarder ; Lorsqu’on tire la viande de la marmite, j’ai pour ma part un petit os ; — Et encore dois-je, comme un chien, rester à le manger à la porte. »

Je trouve ces vers, presque mot pour mot, dans une ancienne ballade, très-répandue dans le canton de Plouaret (Côtes-du-Nord), et connue sous le nom de Ervoanik al Lintier, ou les Marâtres. Le premier complet me semble avoir été utilisé ailleurs par M. de la Villemarqué, dans les Jeunes hommes de Plouyé (Barzaz-Breiz, p. 250, 6e édition).

Malloz ann env hag ann douar,


Malloz ar stered hag al loar,

Malloz ar gliz a gouez d’ann traon
A roann-me d’al les-vammo !

Me oa ’r bugelik iaouarik-flamm,
Pa varwas diganin ma mamm ;
’Baoe’ zo les-vamm ’n ti ma zad,

Me n’am euz ket a vuhe-vad.

La malédiction du ciel et de la terre,
La malédiction des étoiles et de la lune,
La malédiction de la rosée qui tombe,
Je donne (je souhaite) aux marâtres !

J’étais un petit enfant tout jeune,
Quand mourut ma mère ;
Depuis qu’il y a marâtre dans la maison de mon père,
Moi, je n’ai pas bonne vie.


Pa ve ma zadik gand he bred,

Me’ ve er prennestr o sellet ;
Me’ ve er prennestr o sellet,
Be dreg lie gein ’n tu bennaket.

P’ vo et ma les-vamm’ meaz ann ti,

’Taolo ma zad un askorn d’in,
Ha’ laro d’in hasta buham,
Gant aoun na wellfe ma les-vamm !

Neuze me ’ia en em oela
D’ di ma mageres da breja ;

D’ di ma mager, ma mageres,

’M euz gret eno meur a bred ez ! etc.

Quand mon père chéri est à son repas,
Je suis à la fenêtre à le regarder ;
Je suis à la fenêtre à le regarder,
Ou derrière lui, quelque part.

Quand ma marâtre sort de la maison
Mon père me jettera un os,
Et il me dira de me dépêcher,
De peur d’être vu par ma marâtre !

Alors je m’en vais en pleurant,
(Je m’en vais) manger chez ma nourrice ;
Chez mon père nourricier et ma nourrice,
J’ai fait bien des repas à mon aise ! etc…

Loïzaïk est revenue d’Angleterre, — on sait comment, — et vieille maintenant, sans doute, et pleine d’expérience, elle donne de bons conseils à la jeunesse. Voici ce qu’elle chantait doucement, tous les soirs, en filant sa quenouille, nous dit M. de la Villemarqué :

— « Écoutez, jeunes filles et garçons : — En voulant monter trop haut, fillette descend très-bas ! — Quand on est jeune, on s’imagine que l’or « tombe du haut des arbres ; — Tandis qu’il n’en tombe que des feuilles, qui font place à des feuilles nouvelles. — Mieux vaut de l’amour plein la main que des richesses plein un four. »

Encore un air qu’il me semble bien avoir entendu ailleurs ! Un charmant petit sône que j’ai là chante comme un merle ou une fauvette, sous la feuillée de mai :

Klewet oc’h euz gant ann dut-fur

Eo mad korrijan ann natur,
Rei ar garantez gant muzur.
Biskoas glâo n’ euz gret na dawje,

Awell-greon pini na gouezje.

Gwell eo karantez leiz ann dorn,
’Wit na eo madou leiz ar forn.
Gant karantez’zo plijadur,
He gant madou, tamaladur.

Vous avez entendu dire aux gens sages
Qu’il est bon de corriger la nature,
Et d’user de l’amour avec mesure.
Il n’y a jamais eu de pluie qui n’ait cessé,
Ni de grand vent (tempête) qui ne soit tombé.
Mieux vaut de l’amour une poignée
Que des richesses plein un four.
Avec de l’amour on a du plaisir,
Avec des richesses on a du souci.

Et un autre lui répond si gentiment :

Ann dut-iaouank, pa dimezont,

Na ouzont ket petra reont.
Allas ! sonjall a ra gant-he
A kouez ann aour a vek ar gwez ;

Hag ’ve deliou melenn a ve,
Da ober plaz d’ar re-newe !

Me sonje d’in p’ vijenn dimet

N’renkjenn ober netra a-bed,
Nemet bale ha torri kraou,

Ha gwalc’hi ma daou-dorn ho daou, etc.

 Les jeunes gens, quand ils se marient,
Ne savent pas ce qu’ils font.
Hélas ! ils s’imaginent
Qu’il tombe de l’or du haut des arbres ;
Et ce n’est que des feuilles jaunies,
Pour faire place aux feuilles nouvelles !
Je croyais que, quand je serais mariée,
Je n’aurais rien à faire au monde,
Que me promener et casser des noix,
Et me laver les deux mains, etc…


Enfin, un dernier lambeau qu’il nous faut encore enlever à la Quenouille d’ivoire :

« Il faut que je trempe ma soupe avec les larmes de mes yeux. »

… Que je trouve sous cette forme dans le sône de la jeune fille mariée d’abord à un vieillard, avec qui elle était heureuse, mais dont elle souhaitait la mort, puis à un jeune homme qui la bat et la rend malheureuse :

… Brema me dremp ma skudellad

Gant ann daerou ma daoulagad,
Ha c’hoas am be gant ur grennenn,

Ken a frez ma c’hotiltonenn !

À présent je trempe mon écuellée (de soupe)
Avec les larmes de mes yeux,
Et encore suis-je battue avec une trique,
Jusqu’à déchirer mon cotillon !

J’aurais bien encore quelques observations générales ou de détail à présenter mais je pense que ce que j’ai dit suffira.

Cette pauvre quenouille d’ivoire ! comme elle se trouve maintenant dégarnie et presque à nu, après avoir rendu à chacun ce qui lui revenait ! Tout cela doit jeter quelque lumière, ce me semble, sur la méthode qui a été suivie pour l’établissement des textes du Barzaz-Breiz, et sans dire absolument : ab uno disce omnes, — j’ajouterai que je pourrais faire le même travail d’analyse ou de dissection pour plus d’une pièce de ce célèbre recueil. Mais je m’en tiendrai à celui-ci, pour le moment.

Que conclure de tout ceci ? — Que les pastiches en fait de poésie populaire ne sont pas aussi difficiles à réussir qu’on se l’imagine. généralement. Il suffit pour cela d’un peu de science, d’un peu d’imagination et de beaucoup d’art. Les exemples sont nombreux. Qu’on veuille bien se rappeler l’admiration et l’enthousiasme qu’excita, à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, Mac-Pherson, avec ses poésies ossianiques. Le chant des Cantabres, le chant d’Annibal, le chant de Roncevaux, reconnus aujourd’hui pour supposés, ont longtemps fait autorité et trompé nos historiens littéraires dont la science est le mieux établie, comme Ampère et Fauriel. À une date plus rapprochée de nous, certaine chanson attribuée par M. J. Travers à Olivier Basselin, et la Guzla, recueil de pastiches de la poésie populaire des Illyriens, ont aussi passé pendant longtemps pour authentiques et dérouté bien des savants. M. J. Travers, avec une franchise qui lui fait honneur, a décelé lui-même sa fraude, en séance publique à la Sorbonne. L’auteur de Colomba nous a raconté aussi, avec beaucoup d’esprit et de malice, l’origine de la Guzla. L’histoire est piquante et instructive.

En 1827, M. J.-J. Ampère, plus tard de l’Académie française, et M. Prosper Mérimée, aujourd’hui sénateur, et aussi académicien, alors amoureux passionnés de la couleur locale, selon la mode du jour, voulaient faire, à sa recherche, un voyage en Illyrie. Rien ne s’y opposait, sauf toutefois une question avec laquelle il faut toujours compter, surtout en voyage, — la question d’argent ! — En avisant au moyen de la résoudre, l’idée leur vint d’écrire d’abord leur voyage, de le vendre avantageusement, et d’employer les bénéfices à reconnaître s’ils s’étaient trompés dans leurs descriptions. M. Mérimée fut chargé par son ami de la partie poétique du voyage ; il devait recueillir les poésies populaires des Illyriens. Il se mit au travail résolûment, mais sans quitter Paris, et en quinze jours il composa les ballades qui forment le recueil connu sous le nom de : la Guzla. Le secret fut bien gardé, et personne peut-être ne fut plus étonné que l’auteur du succès qui accueillit sa fraude. Il reçut des lettres de félicitations de partout un peu, mais surtout de l’Allemagne et de la Russie. Un M. Gerhart, conseiller et docteur quelques part en Allemagne, traduisit la Guzla en vers allemands, ce qui lui avait été assez facile, disait-il dans sa préface, car sous la prose du traducteur français il avait découvert le mètre des vers illyriques ! — Jugez si le malin auteur de la Venus d’Ille dut en rire dans sa barbe ! Pourtant un si brillant succès ne lui fit pas perdre la tête ; le procédé lui parut si simple, si facile (ce sont ses expressions mêmes), qu’il en vint à douter de la couleur locale elle-même, et pardonna à Racine d’avoir policé les sauvages héros de Sophocle et d’Euripide ! [3].

Pour moi, je regrette bien sincèrement que l’auteur du Barzaz-Breiz n’ait pas cru devoir suivre l’exemple de MM. J. Travers et P. Mérimée.

F.-M. Luzel.



  1. Gwerziou Breiz-Izel, chants populaires de la Basse-Bretagne, chez A. Franck, à Paris. — Le premier volume est en vente.
  2. C’est-à-dire, qui vendent leurs cheveux pour un mouchoir.
  3. Je possède un exemplaire de la première édition de la Guzla, éditée par F.-G. Levrault, rue de la Harpe, 81. Paris 1827. — On voit au commencement du volume un portrait de Hyacinthe Maglanovich, l’auteur supposé de plusieurs des pièces du recueil. H est représenté assis par terre, les jambes croisées, à la manière turque, et jouant de la Guzla, espèce de guitare à une seule corde.