À propos de la Nouvelle lettre de Junius

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Calman Lévy (p. 209-216).


À PROPOS
DE LA NOUVELLE LETTRE DE JUNIUS


À ***


J’ai lu tout d’un trait la Nouvelle Lettre de Junius. Me suis-je trompée ? C’est Dumas fils qui a pris, n’est-ce pas, le pseudonyme de Junius pour nous donner une des plus intéressantes pages de notre histoire courante ? Sous cette forme saisissante qui enchaîne, charme et persuade, tout le monde reconnaîtra comme moi, j’en suis sûre, l’esprit chercheur et sérieux dont le progrès a été si rapide et si frappant. Je vous remercie de m’avoir communiqué ce travail des plus intéressants, où l’auteur, — élève certainement de celui que je crois reconnaître, s’il n’est celui-là même, — a cherché dans la nature physique des personnages qui, de part et d’autre, ont allumé la guerre entre l’Allemagne et la France, les causes de la lutte funeste. Il a donc étudié leur physionomie, leur tempérament, leurs passions, leurs instincts, toutes ces fatalités qui nous ont conduits à la fatalité de la guerre.

C’est un point de vue qui, pour n’être qu’à moitié vrai, n’en est pas moins vrai. Tout homme qui pense peut facilement le compléter : compléter n’est pas contredire. L’Américain Emerson, qui est aussi, dans son pays, un des écrivains les plus brillants et les plus goûtés, a dit, il y a déjà longtemps, cette autre moitié du vrai, en se proposant de prouver que les hommes historiques ne sont que le résultat, l’expression, pour ainsi dire, des tendances, des passions, des instincts, du tempérament des majorités de leur époque. Plus leur rôle est important et effectif, plus ils représentent les majorités. Ils en sont le produit tout autant que le moteur, c’est-à-dire qu’ils n’en sont le moteur qu’à la condition d’en être le produit, et, quand ils cessent d’être moteurs, c’est parce que les majorités, lassées, ont produit d’autres types qui les remplacent. On voit que cela est vrai, mais à moitié vrai seulement, surtout pour cette longue histoire du passé, où le droit divin a occupé dans les esprits la place que tient aujourd’hui la notion de liberté traduite par l’institution du suffrage universel. Il n’y a de vérité complète que quand on peut lui trouver un lien logique avec son inévitable antithèse. Si Napoléon Ier a réussi à remuer le monde, c’est bien parce qu’il a représenté, durant une phase de ses triomphes, les besoins d’une lutte extérieure et d’ordre intérieur de la France en face de l’étranger au lendemain de la Révolution, son effroi des discordes civiles, ses aspirations guerrières, sa soif de gloire, ses tendances à la vanité, en un mot ses petitesses et ses grandeurs. C’est bien la France lassée et transformée qui a abandonné le conquérant épuisé qui l’épuisait à son tour. Mais ce n’est pas elle qui a rappelé et inauguré le règne des Bourbons, lequel ne sera jamais, dans l’histoire, qu’une intrigue de parti, une surprise de la conquête étrangère. Rien de plus antipathique aux aspirations et aux besoins de la France ne pouvait se produire à cette époque. Pourtant, les Bourbons ont duré autant que Napoléon ; ils ont réussi autant que lui, à leur manière ; ils ont maintenu l’état de paix comme il avait maintenu l’état de guerre, et la France, qui avait voulu la guerre, était forcée de vouloir la paix. Mais subir la nécessité n’est pas faire acte de vitalité. Les hommes historiques ne sont donc pas toujours une incarnation irresponsable et inconsciente de la vie des peuples, et, pour concilier cette thèse avec la thèse contraire, qui fait dépendre la vie et l’action des peuples des tendances et des besoins de ceux qui les mènent ou les poussent, il faut reconnaître qu’il y a échange incessant d’action et de réaction entre les individus et les masses. C’est une conclusion banale, à force d’être simple et prouvée dans l’ordre matériel et dans l’ordre moral, aussi loin que la connaissance humaine peut s’étendre. C’est pourquoi Michelet a raison, en attribuant à des secrets d’alcôve la plupart des événements historiques de la royauté aux derniers siècles. C’est pourquoi aussi l’auteur de la Nouvelle Lettre de Junius peut avoir raison, en faisant, de la haine de la reine Augusta pour l’impératrice Eugénie une des causes de la guerre de 1870. Mais ils auraient tort, s’ils y voyaient des causes uniques, sans lien avec l’influence des masses, et, comme ce serait là une erreur où ils ne tombent point systématiquement, la moitié de vérité qu’ils s’attachent à mettre en lumière conserve sa valeur et son autorité.

Voilà une bien lourde appréciation de cette lumineuse Lettre de Junius ; mais on a si peu le temps de se recueillir, on est si fiévreusement impressionnable en ce terrible moment de notre histoire, qu’il faut peut-être aller au-devant des critiques prime-sautiers ; et puis il n’est pas inutile, en traversant de pareilles crises, de se retremper le plus modestement du monde dans les notions élémentaires du bon sens, pour apprécier les lueurs ou les éclairs de vérité qui traversent nos sombres horizons.

Cela posé, voyons comment le nouveau Junius procède pour définir l’action des hommes historiques.

Il les observe d’abord au point de vue physiologique, et, s’étant bien rendu compte de leur tempérament, de leurs lignes d’ensemble et de leurs traits de détail, il énonce le genre de fatalité qu’ils doivent subir pour devenir anges ou démons. C’est un procédé déjà éprouvé et auquel l’illustre Lavater a su donner un grand développement. Des études subséquentes ont encore mieux précisé les progrès de ce procédé. Le nouveau Junius y a apporté, à son tour, sa lumière d’intuition, son tact personnel et ses déductions, qui, présentées avec un talent rare, donnent à son analyse une vitalité d’art et de réalité extraordinaire.

Mais là ne se borne pas l’importance de son étude. Il n’a pas voulu seulement amuser l’auditoire, il a voulu l’éclairer, et, passant de l’appréciation des hommes qui agissent à celle des hommes qui subissent ; après le portrait des rois, des princes et des ministres, il trace celui des nations ; il étudie aussi leurs tempéraments et leurs besoins. Là, le cadre s’élargit, le sentiment s’élève de la critique à l’émotion. Le patriotisme, qui semblait comme engourdi sous le calme de l’observation, trouve une issue et jette de ces grands cris que l’Europe entend et que l’histoire enregistre.

Le philosophe, qui est au fond de tout artiste de réelle valeur, reparaît aussi dans les conclusions de Junius ; il jette sur l’histoire de nos futures destinées un coup d’œil ardent qui n’en est pas moins lucide ; il voit, il signale à l’horizon la voile blanche du salut de l’humanité.

Depuis qu’il a écrit ces pages émues, il s’est passé des événements qui semblent donner un cruel démenti à l’optimisme des vrais voyants. Eh bien, ces événements ne prouvent qu’une chose : c’est que la science sociale a un grand effort et un grand travail à faire pour rendre toutes les classes de la Société solidaires de son progrès et intéressées à l’essor de la civilisation. Une très-petite portion du prolétariat, oui, très-petite, quoi qu’on en dise, a cru trouver du bénéfice dans la destruction ; elle a payé chèrement une erreur grossière, d’abord en tombant dans l’ivresse criminelle qui devait en être la conséquence, ensuite en se heurtant à la réprobation de l’immense majorité du peuple de France. Ainsi, cette minorité, égarée, a fatalement perdu l’estime d’elle-même et la sympathie des autres. C’est une leçon terrible qui profitera à tout le monde et démontrera une fois de plus la nécessité de rendre accessible le but de toutes les aspirations. En forçant l’homme à s’instruire, on le contraindra à se faire une idée de ce qu’il y a d’indestructible dans les lois du mécanisme social. Ceux d’en haut comme ceux d’en bas ont besoin que la notion soit bien définie et qu’elle pénètre dans toutes les intelligences. Le pauvre a tout à apprendre ; mais le riche ne sait pas tout, et il est en train d’apprendre beaucoup de choses très-graves qu’il sera forcé, par l’inexorable logique, de traduire en actes de législation et en faits de sacrifices patriotiques.

Ceci sera l’œuvre du temps. Le temps est un grand législateur ; mais il faut le suivre, l’aider, le pressentir, au besoin le pousser. Si nous le voulons bien tous, si nous ne nous arrêtons pas aux chimères, ici le retour au passé, là l’anticipation sur l’avenir, la prédiction de cet éloquent Junius se verra réalisée, et la France, après les grandes douleurs de l’enfantement, après les grandes épreuves de l’initiation, aura la joie des grandes créations et la gloire des vrais triomphes.


Août 1871.