À propos de théâtre/IX

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(À propos de théâtrep. 136-151).
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IX


Thérésa. — Origines de Thérésa. Thérésa rue de la Lune et à l’Alcazar. Les invisibles et le microscope au théâtre. — La statue de Dumas. Un dialogue des morts entre le père et le fils.

La salle en bois peint du faubourg Poissonnière, connue sous le nom d’Alcazar d’Hiver, a failli littéralement crouler sous les applaudissements. Madame Thérésa, après un long silence, y faisait sa rentrée. Dès le premier couplet, chanté par la diva populaire, ç’a été un délire d’admiration. Le délire est allé grandissant aussi longtemps que madame Thérésa a occupé la scène. Eh bien, il est encore resté au-dessous des qualités superbes de déclamation et de chant qu’a déployées l’héroïque cantatrice. Longin n’a pas nommé Thérésa dans son Traité du sublime ; il est excusable ; il ne l’a pas connue.

La destinée de Thérésa est l’un des mille contes orientaux qui se déroulent chaque jour sur le pavé de la capitale. Le coin le plus grouillant du faubourg Montmartre se rappelle encore la jeune Thérésa à quinze ou seize ans, une mince personne, maigrillonne et blanche, qui confectionnait des paniers pour les confiseurs, au numéro 9 de la rue, au cinquième, chez l’excellente madame Bonte, dont Jules Janin fut l’ami. La petite Thérésa n’était pas jolie, jolie.

Elle ne gagnait pas des mille et des cents : trente sous par jour, ou, tout au plus, quand le bonbon allait, quarante. Mais elle possédait deux vrais trésors, le contentement qui passe richesse et une note bien à elle. Avoir une note à Paris, ne fût-ce que sur le trombone, c’est avoir un million — pourvu, comme dit le philosophe Bilboquet, que cette note plaise au public. La petite Thérésa chantait d’une voix déjà tonnante. La brasserie au fond de la cour, qui porte maintenant le titre pompeux de Brasserie Moderne, était un rendez-vous d’artistes et de poètes. Plus d’un parmi eux, quand la jeune Thérésa traversait la cour en jetant sa note au vent, a pu prédire un avenir, de belles choses au trottin chantant de madame Bonte. Parbleu, mon enfant, vous êtes tout justement de la force de Paganini sur le violon ; cultivez-nous cette voix-là et je vous prédis que la fameuse madame Morel, au café de la rue de la Lune, n’a qu’à bien se tenir.

Thérésa y entra enfin dans ce paradis convoité de la rue de la Lune. Elle entra même par avancement à l’Alcazar d’Été. D’abord, elle n’en fut ni plus riche ni plus célèbre. Aux premiers temps de l’Alcazar, elle occupait encore une chambrette, ou plutôt un taudis garni dans un entresol de la rue Lamartine. Tout à coup son nom éclata par la ville. Quelques délicats, comme Reber, s’égarèrent pour l’entendre au café des Champs-Élysées. Ils revinrent ravis. Pendant trois ans, Thérésa fut la coqueluche du peuple et des salons. Il n’y avait pas de fête mondaine sans ses refrains. Elle ne se dérangeait pas pour les réceptions des financiers à moins de mille francs par soirée. Hier, trente sous par jour et le garni de la rue Lamartine ; aujourd’hui, mille francs par soir, des voitures, une villa, l’empressement de la foule, des ambassadrices aux loges d’avant-scène !

J’aurai des titres, des livrées ;
À la cour j’aurai mes entrées ;
J’aurai ma loge à l’Opéra,
Et de loin on me lorgnera.


Le rêve réalisé des couturières de Scribe ! Voilà de ces coups de Paris !

Quelle est donc cette note, par laquelle madame Thérésa a emporté le succès et la soudaine fortune ? Le public, même au moment où Thérésa avait le plus de vogue, ne s’en est jamais rendu bien compte. J’ai prononcé tout à l’heure le mot de sublime ; c’est le vrai mot. La note de madame Thérésa est tout simplement le sublime. Il y a dans le sublime des degrés ; madame Thérésa a quelquefois atteint les plus hauts.

Je ne me chargerais pas de dire en quoi consiste au juste le sublime. On le reconnaît à ses effets. La sensation du sublime est un brusque saisissement moral de tout l’être qui se manifeste aussitôt par l’intensité du frisson physique. Oh ! si le frisson ne court pas le long de vos moelles, rapide et fugitif comme l’éclair, mais envahissant et puissant comme la foudre, ce n’est pas encore le point culminant du sublime ou de la sensation du sublime.

J’ai beaucoup lu, beaucoup vu, beaucoup admiré. Je jouis beaucoup plus, ce me semble, de ce qui est beau que la plupart de mes contemporains. Je n’ai éprouvé le frisson sacré que trois fois. Rachel, la première, me l’a donné, quand elle s’écriait :

· · · · · · · · · Non ! je ne veux plus rien ;
Ne m’importune plus de tes raisons forcées…
Rentre dans le néant dont je t’ai fait sortir.

J’avais seize ans. La seconde fois, ce fut en 1848, pendant la nuit du 23 au 24 février. On se battait ; j’étais un triste reclus dans la morne École normale. Nous nous tenions dans les combles de l’École, regardant au loin les lueurs de la ville et en aspirant le sourd mugissement. Bientôt le mugissement prit une forme, quelque chose à la fois de distinct et de vague ; c’était le faubourg Saint-Marceau qui descendait sur Paris ; cinq ou six mille voix chantaient à l’unisson la Marseillaise. Dans le silence agité de la nuit, l’hymne révolutionnaire se détachait lent, grave, tout rempli de solennelle vengeance. Le ciel, là-bas, s’étendait terne, il sembla soudain comme embrasé ; les notes de la Marseillaise, nous arrivant massées et rassérénées par la distance, nous figuraient une marche aux flambeaux de la Souveraineté et de la Justice. C’était beau ! Le frisson vint, le grand frisson qui, pendant une seconde qui est un infini, nous fait plus qu’homme. Voilà quelle a été ma deuxième communion pleine et absolue avec le sublime. J’ai attendu pendant plus d’un quart de siècle la troisième secousse. Je ne fais aucune difficulté de dire que je la dois à Thérésa jouant aux Variétés la Boulangère. Vous souvenez-vous comme elle entonnait le chant de révolte contre les gens de police

Nous sommes trois cents femmes !

Ainsi devait paraître Tyrtée menant Sparte à la bataille. Madame Thérésa possède sans doute encore d’autres dons. Elle a l’intelligence et le style. Elle dit, phrase et déclame avec une science et un art accomplis. Elle sait provoquer le rire et faire monter aux yeux de douces larmes. Elle frappe sec sur les nerfs et elle remue le cœur. Mais le sublime est sa qualité éminente. Par le sublime elle se distingue de ses rivales dans la diction et dans l’art du geste. Je n’ai pas l’honneur de connaître personnellement madame Thérésa ; elle a, dit-on, le caractère bon enfant ; à ce titre elle compte une légion d’amis dans le journalisme grand, moyen et petit. Aussi, à peine avait-elle paru, l’autre soir, et avant qu’elle eût prononcé un mot, une triple salve d’amitiés l’a accueillie de toutes les parties de la salle. L’émotion l’a prise ; elle a senti qu’elle allait pleurer. C’eût été du beau : pleurer en scène sans que cela soit dans le rôle ! Madame Thérésa a alors porté sa main droite, non, son poing fermé, à la hauteur du cœur et elle l’a tourné d’un mouvement subit vers le public. Ce geste énergiquement répressif de ses larmes sentait les piliers des halles. Ce geste ne pouvait pas se traduire purement et simplement par la phrase noble : « C’est trop, amis, c’est trop ; » il signifiait : « Pas de bêtise, mes bons zigues ; ne me faites pas pleurer ; je ne pourrais plus vous dévider C’est dans l’ nez que ça m’ chatouille ». Et pourtant ce geste était sublime, pas moins, sublime. Avec un geste analogue Hermione pourrait dire :

Va, cours, mais crains encor d’y trouver Hermione ;


et Bérénice :

Je connais mon erreur et vous m’aimez toujours.


Certes, le refrain C’est dans l’ nez que ça m’ chatouille n’a rien de distingué ; il est aussi vulgaire, aussi bête, aussi populacier que vous voudrez. Il n’empêche que Thérésa l’enlève d’un mouvement héroïque. C’est infâme, mais c’est splendide. Pour l’élan du geste, il n’y a eu de nos jours, avec Thérésa, que Rachel ; et encore !

Je forme un vœu : c’est que le ministre des beaux-arts ouvre pour un jour, pour un seul jour, la Comédie-Française à Thérésa et que ce jour soit le 14 juillet. Nous aurions la Marseillaise de Thérésa là où l’on a entendu la Marseillaise de Rachel. Et cela aussi serait sublime, surtout si Thérésa, au lieu de chercher à imiter Rachel. restait franchement ce qu’elle est de nature.

La grande populace et la sainte canaille.

Au chant de la Victoire, je voudrais qu’elle joignît la chanson railleuse de la Défaite

Marlborough s’en va-t’en guerre,


qui est, hélas ! aujourd’hui plus de circonstance que l’autre. Je serais comblé si dans la même représentation gratuite du 14 juillet elle disait la Vivandière, l’une des épopées familières de Béranger, lequel est bien un poète, savez-vous, et un grand poète. Ah ! que Thérésa serait belle, chantant :

Vivandière du régiment,
C’est Catin qu’on me nomme !


Comme tout est fait pour son talent, dans ce poème de la marche des Français à travers l’Europe, vue, sentie et contée par une enfant de la balle ! Avec quelle fraîcheur de surprise, avec quel sursaut de fierté elle dirait

Puis j’entrai dans Vienne un matin !


Quel serait le frémissement de sa voix en arrivant au couplet

Mais nos ennemis gorgés d’or
Paieront encore à boire,

Je ne demande à Thérésa de chanter trois chansons de suite que le 14 juillet, par extraordinaire, pour la fête du peuple parisien. Trois chansons tous les soirs, comme elle fait en ce moment, c’est trop dorénavant pour ses forces. La voix a faibli et s’est légèrement voilée chez Thérésa ; c’est un instrument qu’il lui faut ménager avec soin.

Non loin de l’Alcazar, sur le boulevard de Strasbourg, dans le local de l’ancien théâtre des Menus-Plaisirs, s’est installé récemment un spectacle d’une haute curiosité. Un impresario viennois, ingénieur, mécanicien ou physiologiste, nous a rendu la bonne vieille lanterne magique, mais transformée d’une façon originale dans son mode et dans ses applications. Sur une toile de fond blanche, au moyen d’un puissant microscope combiné avec la lumière électrique, il fait apparaître, démesurément grossis, plusieurs des êtres invisibles et des infiniment petits de la création, ferments, moisissures, infusoires, microbes, insectes et parties d’insecte. Les ombres chinoises sont vivantes et la nature les fournit. Ce n’est pas un spectacle pour tout le monde ; il est intéressant surtout pour les deux extrêmes : pour les simples et pour les philosophes.

Je ne sais plus quel astronome allemand a écrit, dans ces dernières années, un ouvrage où il expose le combat des planètes pour la vie. On voit aux Menus-Plaisirs, dans une goutte d’eau de Seine et dans une goutte d’eau de Marne, les joutes, les frétillements, les assauts et les bonds, tout le struggle for life de monstres aquatiques mieux armés et mieux caparaçonnés pour la lutte que le gladiateur antique. Il y a de ces invisibles qui ont le mouvement gentil ; il y en a d’horribles. Des flots d’une liqueur abominable, noire, verte, jaune, s’échappent de l’orifice ouvert au milieu de leur chef. Les enfants qui assistent à ce spectacle ne cessent d’y pousser des oh ! et des ah ! de surprise, de joie et de terreur ; le sage y est abîmé par le sentiment de l’immensité dans le petit. Cœli enarrant gloriam Dei ; un cent millième d’insecte, vu au microscope, la raconte encore mieux. Mondes qui flottez sur nos têtes, étoiles, comètes, essaims cosmiques, voie lactée, myriades remplissant des milliards de lieues carrées, qu’êtes-vous auprès des merveilles d’organisation et de puissance que révèle un peu de poussière d’aile de papillon !

La semaine, qui s’est terminée hier par la Vie parisienne, s’était ouverte dimanche par l’apothéose de Dumas père. Auprès de cet événement, les autres sont menue monnaie. Dimanche, on a inauguré, comme nous l’avons dit, la statue de l’auteur de Henri III et sa Cour, sur la place Malesherbes, où elle est encadrée de tous côtés par des édifices de style et notamment par le palais Renaissance de M. Gaillard. Dimanche et lundi, la Comédie-Française, l’Odéon, la Gaîté, la Porte-Saint-Martin ont appartenu au grand trouvère. Des rimes sonores ont été composées à sa gloire par de jeunes poètes, M. Jean Richepin, M. Raymond, M. Dorchain, M. Mary Aicard, et débités le soir dans ces différents théâtres. Des discours apologétiques ont été prononcés au pied de la statue. De tous ces à-propos, le moins précieux n’est pas la série de souvenirs que publie en ce moment sur Dumas, au Figaro, M. Blaze de Bury. Les lisez-vous ? Ne manquez pas de les lire quand ils seront recueillis en volume. L’ouvrage, amusant et facile, est d’un homme qui a connu son Dumas à fond, en même temps que d’un critique fin, mesuré et exact. Les faits caractéristiques, bien perçus et bien compris, y abondent.

Il est à remarquer que les deux grands romanceristes de notre époque, Hugo et Dumas, sont tous deux fils d’un officier des armées de Bonaparte. Ils ont été tous deux bercés par la chanson de gestes consulaire et impériale. C’est sans doute par leur filiation qu’on pourrait expliquer d’abord et principalement le tour qu’a pris leur génie. Sur le général Hugo, nous ne possédons presque aucun renseignement. Nous n’en avons sur le général Dumas que d’assez maigres. Nous en avons cependant : quelques lignes éparses, çà et là, dans les Mémoires en forme de controverses, qui ont été publiés pour et contre l’empereur, de 1820 à 1835. Alexandre Davy de La Pailleterie, général Dumas, paraît avoir été un de ces colosses militaires à qui manquent les facultés stratégiques supérieures, mais qu’illumine sur le champ de combat le coup de main à exécuter. Selon que tournent les dés au jeu de la guerre et de ce bas monde, la destinée fait indifféremment du colosse un tambour-major, qui paradera sa vie durant, admiré des grisettes et redouté des jeunes beaux des bals populaires, dans les villes de garnison, ou un héros épique qui sera l’idole et la légende de toute une armée. Je l’ai connu deux fois, au régiment, le tambour-major, faraud naïf du temps de paix, sublime dans la bataille, qui fait de sa canne une massue de pair de Charlemagne et devient capitaine. Plus d’un parmi les fameux maréchaux de Napoléon appartient à ce type. En aucun le type n’est plus pur et plus sympathique que dans le général Dumas. C’est au général Dumas que le petit Bonaparte, dans un moment d’impatience, le toisant de bas en haut, adressa en Égypte les paroles de menace célèbres que tous les historiens, y compris Michelet, font à tort tomber sur Kléber. Le géant mulâtre n’en fut pas trop déconcerté. Il étonnait l’armée d’Égypte par son audace, par sa fantaisie et ses enfances dans l’audace, comme il avait précédemment étonné l’armée d’Italie. On l’avait surnommé, au camp, l’Horatius Coclès de la République française ; et, de fait, sur le pont de Brixen, seul, il avait arrêté et mis en désordre un gros de cavalerie autrichienne ; exploit plus certifié que celui de Coclès.

Ainsi le général Dumas offre d’avance la parfaite image de Porthos, d’Artagnan, Harmental, Buridan. Contemporain des grandes guerres, le père a pu dégager en hauts faits effectifs le preux qui était en lui ; venu dans un temps fade, le fils a épanché sur le papier le sang de paladin qui tourmentait ses veines. Ce n’est pas que lui aussi n’ait été, par ci, par là, mousquetaire réel. Il a eu ses duels. Il était passé maître dans tous les exercices du corps. Je note que sa dernière passion, dans un âge avancé, a été un rêve flamboyant de centaure pour un beau corps d’amazone étalé et sanglé sur la croupe d’un cheval sauvage. D’ailleurs, Dumas a fait la révolution de Juillet à lui tout seul, s’il faut l’en croire. Un jour, chez sa plus constante amie, l’excellente et spirituelle Guyet-Desfontaines, je l’ai entendu conter comment il avait pris Naples en 1860 ; il confessait que, cette fois, il n’était pas seul ; ils étaient deux, Garibaldi et lui, ou plutôt, lui et Garibaldi. Mais, la belle affaire ! S’ils avaient été trois, Naples, le Naples de 1860, se serait plaint d’avoir été écrasé sous le nombre. De tels épisodes sans doute sont de ceux dont doit tenir compte le psychologue qui trace la signalétique de Dumas. Le vrai du vrai est que le second Dumas (l’auteur de la Dame aux camélias ne devrait s’appeler que Dumas III) a fait voir surtout à ses contemporains un colosse en invention romanesque. Sa plume a été son épée Durandal, avec laquelle il moissonnait d’un seul coup des légions de Sarrazins ; son pont de Brixce, à lui, c’est le bastion Saint-Gervais, chapitres 46 et 47 des Trois Mousquetaires.

Je ne sais si les morts ont quelque part des dialogues, comme l’ont supposé jadis Lucien et Fénelon ; je néglige M. Vacherot. Mais, à supposer que les morts dialoguent entre eux, l’entretien ces jours-ci a dû être vif entre le général et son fils, qui sans doute là-bas continuent d’avoir tous deux également la tête près du bonnet. Je vois le paladin abordant le barde avec un sourire un peu piqué : « Ils vous ont donc fait une statue ; et, moi, j’attends toujours la mienne. — J’ai conté les mousquetaires, s’écrie fièrement le fils. — Et moi, je l’ai été », dit le père en réplique cornélienne. Je prends le parti du père. Je n’eusse pas été fâché que Gustave Doré eût trouvé moyen d’introduire, en bas-relief, le pont de Brixen, dans le monument consacré au fils. La statue de la place Malesherbes en eût reçu un reflet des grandes guerres qui n’eût pas été inutile pour en relever l’intention et le prix.

Ce n’est pas moi qui me plaindrai qu’on ait élevé une statue à Alexandre Dumas. Depuis que je sais lire, j’ai conçu pour ces deux prodiges, Dumas et Scribe, une passion infatigable et stupide contre laquelle n’ont jamais prévalu les protestations de la rhétorique, de la poétique et de l’esthétique. J’ai encore aujourd’hui les yeux et les oreilles d’un enfant de dix ans pour ces beaux contes de nourrice qui s’appellent les Trois Mousquetaires et les Diamants de la Couronne. Mais il faut quelque ordre et quelque hiérarchie dans les statues. Seul, entre les poètes, les romanciers et les dramaturges du xixe siècle, seul, Dumas, tout seul, est statufié. Dumas a son monument dans une ville où Lamartine, qui l’a sauvée d’elle-même, Lamartine, poète incomparable, grand historien, grand tribun, grand homme d’État, n’a pas le sien. Dumas trône et s’espace au plus bel endroit ; et le plus illustre des enfants de Paris est encore juché à l’étroit, et comme par charité, sur une fontaine, au carrefour d’une rue démodée et de trois rues mal famées. On est tenté de dire que Dumas, en conquérant, à lui seul encore, une statue, a accompli après sa mort la plus forte gasconnade de sa vie. Heureux est Dumas que le fils qu’il a laissé soit en bonne position littéraire et habite un quartier dont le conseiller municipal a du crédit ! Voilà pourquoi il a une statue ! Il y a des pays où la collation d’un si haut honneur est délibérée posément, après un certain temps écoulé, par les pouvoirs suprêmes de l’État. Là, les statues ne voyagent pas incessamment de la place publique au dépôt des marbres et du dépôt des marbres à la place publique. Chez nous, elles poussent et passent comme les gouvernements, les ministres et le mal de dents, sans qu’on sache pourquoi.