À quatre-vingt-dix-mille lieues de la Terre/11
CHAPITRE xi
La Faune du Cratère Platon.
L’ondulante immensité de la plaine se développait aux yeux des deux voyageurs qui, légers et rapides, roulaient sans fatigue dans le silence presque absolu. À peine entendaient-ils le bruit chuchotant de leurs moteurs détonant rapidement et imperceptiblement dans l’air raréfié. Les secousses produites par les rares inégalités du sol étaient presque nulles ; et c’était pour eux un réel plaisir de filer ainsi, bien à l’aise, rafraîchis par l’évaporation de l’air liquide réglable à leur gré.
Ils allaient depuis une bonne heure, contournant les ondulations trop prononcées, laissant derrière eux quelques petits cratères, lorsque le savant, qui se tenait à une cinquantaine de mètres devant son neveu, leva la main en signe de halte. Tous deux arrêtèrent leur moteur. et descendirent de machine ; puis le docteur se mit en communication avec Adrien en installant d’une tête à l’autre le téléphone dont nous avons déjà parlé.
— Mon cher, dit Agénor, il était nécessaire d’arrêter les motocyclettes sous peine de culbuter dans la rainure qui est près d’ici.
Ils s’avancèrent à pied, d’une centaine de mètres, et virent là, devant eux, au ras de la plaine, un fossé terriblement large et creux. Il avait bien cinq cents mètres d’un ord à l’autre et deux cents mètres de profondeur.
— Bigre, dit Adrien en pâlissant derrière sa vitre noircie, quelle culbute nous allions faire, mon oncle ! Quoique la pesanteur ait ici fortement diminué, la chute eût été grave. Je préfère, pour traverser, gagner le fond de cette fosse en cherchant, le long de sa paroi verticale, un chemin possible, plutôt que d’y tomber brusquement à plat ventre, comme une grenouille.
— Je suis de ton avis, dit Agénor en souriant.
— C’est donc là, continua le jeune homme, une de ces rainures que l’on voit de notre Terre, à l’aide des plus fortes lunettes, sous l’aspect de longs fils luisants, parallèles ou enchevêtrés, traversant les plaines, pénétrant parfois dans les cratères ?
— Oui, mon ami.
— Eh bien, vraiment, je ne me serais jamais douté que ce fût si profond et si grand !
— Mais celle-ci est petite, mon cher, car certaines de ces rainures sont larges de trois kilomètres, et atteignent, en profondeur, jusqu’à mille mètres !
— C’est ce qu’on est en droit d’appeler de vrais précipices ; à la bonne heure !
— Quant à leur longueur, apprends qu’elle dépasse parfois cent kilomètres.
— Et l’on sait quelle cause a produit ces longues excavations ?
— Au juste, non ; mais il est supposable que, sous l’action de la chaleur centrale lunaire, l’écorce de ce globe, déjà durcie et refroidie à la surface, s’est fendue en certains endroits ; de là ces crevasses gigantesques.
— Que l’on a pris longtemps pour des canaux, n’est-ce pas, mon oncle ?
— Oui, pour des canaux, pour des lits desséchés de rivières, pour des chemins, pour des rangées d’arbres même, car ces rainures, lorsqu’elles sont éclairées obliquement, ont un côté plongé dans une ombre qui se projette également sur le fond, et cela fait de grandes lignes noires.
Ils étaient remontés en selle, devisant ainsi, et, à petite vitesse, longeaient côte à côte le précipice dont ils observaient attentivement le bord irrégulier.
De place en place, des éboulis s’étaient produits, la paroi avait glissé jusqu’au fond du gouffre. Agénor cherchait un endroit de descente facile pour la traversée de cette ennuyeuse crevasse.
— Que vois-je là-bas, dit tout à coup Adrien dont la puissance visuelle était supérieure à celle de son oncle, j’aperçois une ligne fine et pâle qui traverse le fossé. Serait-ce un pont !
— Pressons l’allure, répondit le savant, et restons côte à côte pour ne pas briser le fil de notre téléphone.
De toute la puissance des moteurs, ils filèrent et se rapprochèrent rapidement de la chose en question. Bientôt, il ne fut plus possible de douter, c’était bien un pont. Une minute encore de course à toute vitesse, et nos deux voyageurs s’arrêtèrent à l’entrée d’une immense passerelle, longue de huit cents mètres au moins et large tout au plus de six à huit mètres.
Agénor ne put retenir un geste d’admiration.
— C’est une pure merveille industrielle ! s’écria-t-il. Vois, Adrien, cet interminable chemin métallique, supporté seulement à ses deux bouts extrêmes sur le sol ! Pas d’arche ! pas un pilier ! Jamais ingénieur terrestre n’osa concevoir et créer une telle œuvre de hardiesse ! Mais… je ne me trompe pas ; regarde, mon neveu, ce métal est semblable à celui de notre hélice ! Oh ! ce pont est peut-être bien vieux ! Et il n’est pas une ruine ; il ne sera jamais une ruine !…
— Nous allons donc nous engager là-dessus ? dit Adrien avec une certaine inquiétude.
— Assurément. Nous pouvons, sois-en sûr, y rouler avec confiance. Mais laisse-moi d’abord prendre un rapide cliché de ce chef-d’œuvre d’industrie.
L’opération fut facilement faite, Agénor ayant emporté dans une des caisses un excellent appareil photographique.
Ensuite, l’un suivant l’autre, les deux hommes lancèrent leurs machines sur la passerelle au-dessus du gouffre immense.
À bonne vitesse, ils roulèrent, passèrent ; et le pont ne trembla pas, même en son milieu.
— J’ai cru voir dans ce précipice des vestiges d’habitations, dit Adrien dès qu’ils furent sur l’autre bord, les blocs qui parsemaient le fond n’avaient pas partout un aspect d’éboulis naturels.
— C’est très possible, répondit le docteur ;
s’il y a des ruines relativement récentes, elles
doivent se trouver plutôt au fond des rainures
et des cratères que sur les plaines ou les hauteurs,
car les couches épaisses d’atmosphère, les
plus respirables par conséquent, sont certainement
dans les endroits creux. C’est dans les
bas-fonds que les êtres animés ont dû se réfugier
aux derniers âges de la vie lunaire, si toutefois
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Les deux hommes lancèrent leurs machines sur la passerelle, au-dessus du gouffre immense.
certains de ces êtres n’ont pu se contenter
— peut-être même s’en contentent-ils encore —
d’une atmosphère aussi légère que celle qui
nous entoure.
Cependant, l’oncle et le neveu avaient repris la plaine. Habitués déjà au fil téléphonique qui les reliait l’un à l’autre, ils le laissèrent en place.
De nouvelles rainures se présentèrent. Ils les longèrent et eurent la surprise de trouver encore des ponts.
— Je vois des montagnes là-bas, dit Adrien, les monts Caucase, sans doute ?
— Oui, dit le docteur, en effet, les monts Caucase, là, au nord, et, plus au sud, les Apennins lunaires ; nous allons passer entre ces deux chaînes, juste en face du mont Aristille qui se dresse devant nous.
Assez facilement, ils franchirent le défilé, et, immédiatement, filèrent vers le nord.
L’endroit où ils se trouvaient, appelé Marais des Brouillards, est l’un des plus curieux de toute la Lune. Les voyageurs trouvèrent là un sol tourmenté, criblé de petits cratères qu’ils durent contourner. Ils laissèrent à leur droite les deux belles montagnes rayonnantes Aristille et Autolycus, hautes de trois mille trois cents et deux mille huit cent quatre-vingt-huit mètres, passèrent près du petit cratère Théétête, puis non loin de Cassini, cheminée volcanique plus vaste, mais d’élévation modeste.
Adrien et son oncle traversèrent cette région magnifique sans trop de heurts. Seule, une chute d’Agénor vint troubler un peu la promenade. Notre héros se releva, souriant et indemne. Dans sa culbute, il avait, malheureusement, cassé son chronomètre. Ils durent donc, dès lors, s’en rapporter à la simple évaluation pour calculer la fuite du temps.
Après une halte assez prolongée, ils repartirent à toute allure et longèrent les belles Alpes lunaires.
Cette chaîne s’étend, sur une longueur d’environ cent cinquante kilomètres, du Marais des Brouillards au cirque Platon. Ils purent voir, à leur gauche, pendant près d’une heure, les flancs escarpés de la pittoresque suite de hauteurs, dont les crêtes les plus élevées atteignent trois mille six cents mètres.
Cependant, nos amis arrivaient au but de leur excursion. Bientôt, sur l’horizon du nord-est, par cinquante degrés de latitude nord et dix degrés de longitude est, ils virent surgir les flancs lumineux de Platon.
— Le voici ! dit Agénor. Hein ! que dis-tu, mon cher neveu, de la vitesse de nos motocyclettes ! Platon est à environ sept cents kilomètres en ligne droite de notre point de départ ! mais le chemin que nous avons parcouru, y compris les détours, doit bien être de douze cents kilomètres ! D’ailleurs, c’est simple, nous avons à nos roues des cadrans qui vont nous renseigner exactement à ce sujet.
Le savant se pencha vers sa machine et regarda.
— Onze cent trente-trois kilomètres, dit-il.
— En combien de temps ? demanda le jeune homme.
— Ma foi, notre chronomètre étant cassé, il m’est difficile de te renseigner au juste, cependant, je crois pouvoir te dire que ça n’a guère dépassé six heures.
— Eh bien, c’est merveilleux ! nous filons comme des locomotives électriques ! Cette promenade légère a été délicieuse. Pas de vent, pas de poussière. C’est ici le paradis des chauffeurs ! J’ajouterai, mon oncle, que notre course m’a ouvert grandement l’appétit. Si nous attaquions les provisions avant de gravir les murailles du cratère, qu’en pensez-vous ?
— Mais, mon ami, je pense que ton idée est excellente et que, mon appétit étant au moins aussi ouvert que le tien, je vais t’imiter et t’aider de mon mieux à faire une solide brèche à nos conserves.
— Eh bien, mangeons, dit Adrien en se levant et en se dirigeant vers les coffres.
Agénor, s’étant levé, lui aussi, regarda son neveu en souriant.
— Tu crois pouvoir manger ici comme sur terre ou dans notre nacelle ? lui dit-il.
— Je ne saurais manger autrement, répondit le jeune homme assez étonné de cette observation d’Agénor.
— Malheureux ! Pour manger, tu vas ouvrir la vitre qui te garantit la face !
— C’est vrai ! Je n’y songeais pas ! L’air contenu dans mon appareil va s’échapper à l’extérieur !
— Parfaitement. Et je puis t’assurer d’avance que le fluide raréfié du satellite ne te suffira pas pour respirer.
— Alors, comment faire ?
— Il faut faire comme moi. Regarde…
Agénor s’approcha du coffre de sa machine, prit dans une des boîtes qui s’y trouvaient un sac transparent dans lequel il entra sa tête. À l’intérieur de ce sac qu’il descendit jusqu’à la moitié de son corps, il mit une boîte de viande conservée, un petit flacon d’eau et un couteau. Ensuite, il adapta l’orifice du sac à sa ceinture et l’y attacha hermétiquement.
Le savant se trouva donc à demi emprisonné, et, ses bras étant à l’intérieur de cette nouvelle enveloppe, il ouvrit la vitre de sa sphère d’aluminium. L’air qui emplissait l’intérieur du vêtement se répandit dans le sac qui n’en laissa pas échapper une molécule à l’extérieur. Agénor put manger à l’aise au grand étonnement d’Adrien.
— Oh ! c’est extrêmement ingénieux, s’écria le jeune homme. Avec vous, mon oncle, il faut s’attendre à toutes les surprises. Je m’empresse de vous imiter, car mon estomac crie famine.
Une minute après, Adrien mangeait de bon appétit tout en causant avec le savant, car l’appareil téléphonique fonctionnait toujours entre eux.
Dès qu’ils se furent restaurés, l’oncle et le neveu fermèrent leur vitre et enlevèrent le sac qui les emprisonnait. Ils se sentaient forts et pleins d’ardeur pour escalader les trois mille sept cent soixante-quatre mètres de la mystérieuse montagne.
— Il nous faut laisser ici nos motocyclettes, dit Agénor, n’emporter que nos sacs de caoutchouc pour un repas possible, quelques provisions, l’appareil photographique, chacun un bâton ferré et un fusil.
Rappelons-nous bien où se trouvent nos machines, prenons le long du trajet des points de repère pour faciliter notre retour, et partons.
Rapidement, ils s’approchèrent des premières rampes de la montagne et montèrent en suivant d’abord de larges sentiers sinueux contournant les roches. Leur bâton leur servait à peine. Ils se sentaient extrêmement légers, s’enlevaient avec une facilité prodigieuse de rocher en rocher.
Les masses pierreuses formant la paroi circulaire
de Platon étaient faites de laves et de
cristaux agglomérés d’aspect léger, clairs en
général. Elle paraissait avoir eu la même origine
de formation intime que celle de la Terre,
les basaltes, pierres-ponces, laves, obsidiennes,
trachytes, etc… Comme celles de la planète
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Les deux longeaient parfois, sur des surfaces rocheuses d’une largeur infime, des précipices d’effrayante profondeur…
voisine, elles avaient été brûlantes, avaient
bouillonné formidablement et jailli pour laisser,
en dernier lieu, cette montagne, large cavité
éruptive, muette et morte, vestige de la
tempête rocheuse des anciens jours.
Des laves avaient coulé partout ; elles étaient poreuses, légères, pleines d’énormes bulles que les gaz avaient formées en elles.
Agénor, pendant la montée, ramassa certains échantillons géologiques et les mit précieusement dans sa poche pour les étudier plus tard.
— Si cette ascension continue avec une pareille facilité, disait Adrien, nous escaladerons ce Platon en un temps qui serait à peine suffisant pour gravir la butte Montmartre. Décidément, vive l’alpinisme lunaire !
— C’est un vrai plaisir, en effet, dit à son tour Agénor, de visiter un petit monde sur lequel la pesanteur est infime. Il en serait tout autrement si nous étions à la surface de Jupiter, par exemple, où l’intensité de cette pesanteur est bien plus considérable. Là, nous ramperions péniblement comme des limaces.
— J’aime mieux la Lune ! Vive la Lune ! criait le jeune homme, montant toujours.
Tout en causant et malgré leur charge, Adrien et son oncle bondissaient comme de vrais chamois sur les pentes de plus en plus raides. Sous leurs pas, des blocs se détachaient, roulaient terriblement et silencieusement jusque dans la plaine. Les deux hommes longeaient là, parfois, sur des surfaces rocheuses d’une largeur infime, des précipices d’effrayante profondeur, mais leur souplesse était si grande que ces prodiges d’équilibre étaient un jeu pour leurs élastiques jarrets.
Après une heure à peine d’ascension, ils atteignaient le faîte, sans une goutte de sueur, aussi frais qu’au départ.
De là-haut, comme bien on pense, la vue s’étendait sur un immense cercle de paysage. L’œil du docteur fouilla de suite la mystérieuse noirceur du grand cratère. Cet intérieur, bien plus profond que la plaine environnante, était plein d’une végétation touffue couvrant un sol qui paraissait humide.
Agénor, les bras croisés, restait pensif et grave devant cette étendue de vie végétale, problématique pour tous et certaine pour lui, à présent.
Le regard d’Adrien errait sur les plaines et les monts.
Tout là-bas, à droite, la grande chaîne des Alpes s’étendait, luisante et dentelée. À gauche, c’était l’interminable mer des Pluies qui s’arrondissait, bien au-delà de l’horizon, visible, jusqu’aux monts Karpathes, jusqu’à l’Océan des Tempêtes… Devant lui, les arêtes opposées de Platon se perdaient dans la courbure de l’astre, à vingt-quatre lieues de distance, vers la mer du Froid et la région chaotique du Pôle.
— Quelle cavité ! s’écria le jeune homme en plongeant ses regards dans le gouffre qui se trouvait devant lui.
— Oui, répondit Agénor, c’est prodigieusement grand ! Nous avons là, sous les yeux, un des plus beaux cirques lunaires. Mais, ce qui le rend surtout remarquable, c’est ce sombre fouillis végétal. La voilà donc la solution du mystérieux problème ! Platon, mon cher Adrien, a toujours intrigué les astronomes. Certains n’ont voulu voir dans sa noirceur qu’une simple coloration du sol. D’autres, parlèrent de plantes quelconques, de bois profonds garnissant tout le fond du cirque. Ces derniers avaient raison, tu le vois. Pourquoi le sol est-il plus fertile ici qu’ailleurs ? Mystère ! Doit-il cet avantage à sa dépression au-dessous du niveau des plaines environnantes ou à sa constitution spéciale ? Je pense, moi, que le résultat est dû à la réunion de ces deux conditions naturelles. Nous allons, d’ailleurs, être bientôt renseignés à ce sujet en pénétrant sous ces énigmatiques et sombres feuillages.
Le savant se mit en marche et commença la descente ; mais Adrien, qui était resté un peu en arrière, remarqua quelque chose de particulier dans la végétation du cirque. Il avait cru voir un grouillement formidable dans les fourrés épais.
— Devant vous, mon oncle, s’écria-t-il, voyez-vous remuer là-bas, près de ces roches ? Agénor regarda bien attentivement l’endroit désigné, mais ne vit rien.
— Tu t’es trompé, mon ami, répondit le savant, je ne vois que l’immobile et vaste étendue des plantes…
— C’est peut-être une illusion d’optique, dit alors le jeune homme, un peu de fatigue visuelle éprouvée après la continuelle admiration de tous ces sites étrangement nouveaux pour moi.
— Allons, viens, mon cher, descendons ; ne perdons pas de temps.
La descente, malgré la forte dépression intérieure du cirque, ce qui allongeait le chemin, fut beaucoup plus rapide que la montée.
Bientôt d’immenses plantes furent nettement visibles ; elles garnissaient déjà les basses rampes intérieures. C’étaient de larges et hauts bouquets de feuilles et de fleurs couleur de suie, assez semblables, sauf la teinte et la taille, à celles de la terre.
Nos voyageurs qui avaient atteint la base intérieure de la montagne annulaire, avançaient prudemment et curieusement sous l’ombre fraîche de cette forêt commençante.
Il y avait là des plantes énormes ressemblant à de gigantesques fougères, d’un gris sombre. D’autres semblaient de géants cycas s’épanouissant en gerbes noires, à dix mètres de hauteur. D’autres encore rappelaient, par leur aspect, nos mousses minuscules, mais elles étaient, sur ce sol, hautes comme des tours. De formidables ombellifères, couvraient, avec leurs ramures étendues, de larges espaces pleins d’ombre profonde. Puis c’étaient, partout, formes végétales faisant songer à nos pavots, caryophyllées, crucifères, malvacées… Des renoncules, des aconits, des mauves se mêlaient aux orchidées, aux églantines et aux roses ténébreuses. De-ci, de-là, au-dessus de tout le reste, de larges capitules s’épanouissaient, à soixante pieds du sol. Toutes ces plantes géantes, puissantes et sombres, se pressaient, se dépassaient en une poussée formidable vers le Soleil splendide.
Le sol était gras, humide, végétal, infiniment différent de celui qu’Agénor et Adrien avaient parcouru depuis Possidonius.
D’énormes masses de rochers s’élevaient de place en place, dépassaient même le feuillage de l’étrange forêt. Ces roches étaient sombres, lisses et semblaient d’origine volcanique. Certaines, accumulées les unes sur les autres, ne se tenaient que par les miracles d’un précaire équilibre ; et, dans ce fouillis de végétation noire, elles avaient un aspect extraordinaire et profondément sauvage.
Le docteur avançait, s’enfonçait davantage sous cette futaie lunaire.
— Viens, viens, disait-il à son neveu qui, prudemment, n’avançait qu’à petits pas. Vois ces merveilles que nul être humain n’a contemplées avant nous ! La vie végétale semble seule régner ici, silencieusement et formidablement. Quant à la vie animale, elle me paraît absente ; je ne vois pas la moindre bestiole, j’ai beau regarder attentivement sur le sol, sur les plantes…
Parfois, le savant s’arrêtait, prenait un cliché, puis repartait, suivi d’Adrien. Et tous deux s’engageaient de plus belle dans toute cette ombre, où le Soleil découpait des plaques d’or…
— Oh ! s’écria tout à coup Adrien, voyez donc, mon oncle, toutes ces cavités !…
Agénor regarda. L’endroit où ils se trouvaient
alors était, à leurs pieds, percé de trous comme
l’est la terre après les pluies d’orage ; mais ces
trous, au lieu d’être minuscules, avaient plusieurs
pieds de diamètre et devaient être fort
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Avec une force décuplée par le danger, le docteur ébranla une de ces roches, qui culbuta et vint boucher le trou…
profonds. Une sorte de buée chaude en sortait
ainsi que du sol environnant. Les masses de
rochers qui se dressaient un peu partout étaient
recouvertes d’une couche visqueuse et humide à
la fois.
— Curieux endroit, murmura le savant. Je comprends pourquoi cette forêt est si grasse : l’humidité qui monte ici, et de bien d’autres endroits du cirque peut-être, nourrit toutes ces plantes d’un fluide épais et bas. Ce cratère est un gluant marécage…
Adrien, fatigué quelque peu, cherchait des yeux un endroit suffisamment sec pour s’asseoir. Pour regarder partout, il se retourna.
Il vit une chose épouvantable !
Là, derrière lui, une bête immobile, horrible, plate, démesurément longue, le regardait de ses yeux fixes !
Évidemment, ce monstre était sorti silencieusement d’un des trous du sol ou d’un amas de rochers voisins.
C’était une sorte de myriapode de proportions colossales, long de trente pieds, large de quatre. Son corps, formé d’anneaux plats, était soutenu par un nombre prodigieux de pattes hideuses. Imaginez, grossie démesurément, une de ces bêtes terrestres, souples et rapides, qui vivent par centaines sous les vieilles pierres moussues et sous les troncs d’arbres abattus.
Dans l’atroce peur à son paroxysme, il se passe un court moment de stupeur pendant lequel la langue ne peut articuler le moindre son. Puis le cri d’horreur s’échappe de la poitrine, rauque ou aigu.
Pendant ce court moment d’intense effroi du jeune homme, la bête s’empara de lui en le saisissant dans ses antennes. Lorsque Adrien cria, son oncle se retourna et vit le drame. D’un coup sec, le léger fil téléphonique s’était cassé, après le cri d’Adrien, heureusement.
Avec lenteur, l’animal s’en allait, emportant sa capture. Le savant, rapidement, saisit son fusil, visa et tira cinq balles explosibles, coup sur coup, au même endroit du corps de la bête. De faibles détonations s’entendirent, doublées par celles de l’éclatement sourd des projectiles dans les anneaux du monstre qui fut coupé en deux.
La partie postérieure du corps s’agita en de gigantesques enroulements de mort, mais la partie antérieure continua d’avancer et d’emporter le malheureux Adrien. Bientôt le demi-monstre, accélérant son allure, arriva près d’un trou où, certainement, il allait disparaître pour dévorer à son aise le pauvre capturé.
Le docteur fut affolé un instant, ne sachant que faire…
Brusquement, il s’élança, vif comme un chamois, sur un éboulis de rochers qui surplombait la terrible cavité. Avec une force décuplée par la vision immédiate du danger, il ébranla une de ces roches ; elle se balança un moment, culbuta, et, presque sans bruit, vint boucher le trou au moment précis où Adrien, emporté par l’ignoble bête, allait y pénétrer pour n’en plus jamais sortir.
Puis, avec un courage et un sang-froid extrêmes, Agénor s’approcha de la tête de l’animal. À grands coups de crosse, il frappa. Sa force étant extrêmement augmentée par la merveilleuse diminution de pesanteur, il l’assomma sans trop de peine et délivra son neveu. Les pattes du monstre s’agitèrent un moment, griffant et déchirant le sol, ses anneaux eurent un dernier tremblement d’agonie, ses antennes lâchèrent leur proie, et ce fut tout…
Le docteur regarda d’abord attentivement le costume du jeune homme. Les antennes du myriapode n’avaient rien déchiré. Donc, pas de crainte d’asphyxie pour Adrien qui, à ce moment, se remit péniblement sur ses jambes.
Ayant raccommodé rapidement le fil de communication téléphonique, le docteur demanda de suite à son neveu s’il n’avait aucun mal.
— Non, dit Adrien, mais je sens encore en tout mon être un tremblement de frayeur que je ne peux réprimer. Retournons en arrière, mon oncle, je vous en conjure, partons. Il me semble que de nouveaux dangers nous guettent !
L’émotion ressentie, le combat livré au monstre, leur avaient fait perdre toute direction. De quel côté étaient-ils venus ? Ni l’un, ni l’autre n’aurait pu le dire alors. Quant à suivre les indications d’une boussole, ils n’y pouvaient songer. Cela n’eût été possible que sur terre.
— Montons là, nous nous orienterons, dit le savant également inquiet.
Tous deux gravirent un groupe de roches qui dépassait de plusieurs mètres les plantes les plus élevées.
Du faîte, ils virent l’immensité de la forêt qui s’étendait, d’un côté, à perte de vue, et, de l’autre côté, jusqu’aux rampes escarpées du cratère émergeant à deux kilomètres au plus.
— Ne dirait-on pas une mer d’encre noire ! dit Agénor, en qui l’admiration semblait effacer la crainte. Nous ressemblons à des naufragés, réfugiés sur une roche étroite.
— Oui, dit à son tour Adrien, sur une roche qu’entourent des flots ténébreux, plus formidablement garnis de monstres que ne le sont les océans. Tenez, voyez là-bas, entre la montagne et nous ! Voyez ce grouillement singulier. Il y a là quelque bataille effroyable. J’ai vu la même chose avant notre descente dans le cirque. Je n’ai pas eu d’illusion d’optique comme nous l’avons cru alors, il faut le constater à présent !
— Oui, répondit Agénor, je constate, mon cher Adrien ; et ce qui m’épouvante, c’est que nous allons être obligés justement de rentrer en forêt de ce côté pour gagner la base de l’enceinte circulaire du cratère. Il faut éviter ces monstres à tout prix.
— En faisant un détour ?
— Je ne crois pas qu’un détour quelconque dans notre chemin puisse nous assurer la sécurité, car ces formidables bêtes ne sont pas immobiles sous ces fourrés épais. Il se pourrait que nous tombions au milieu d’un de leurs dangereux groupes en cherchant à les éviter. Filons donc tout droit, le plus vite possible, là-bas, vers la base montagneuse… »
Rapidement, les deux hommes descendirent, et, hardiment, droit devant eux, ils partirent vers la montagne.
Le petit quart d’heure que cette fuite exigea dut leur sembler un siècle. Ils se glissaient silencieusement et rapidement sous les hautes futaies, n’osant regarder en arrière, le doigt prudemment placé sur la gâchette de leur fusil automatique. À chaque instant, ils avaient l’épouvantable crainte de voir surgir devant eux quelque redoutable habitant de la forêt lunaire, car ils ne pouvaient effacer de leur cerveau l’effroyable image du grouillement fantastique qu’ils avaient vu du haut des roches. À la seule pensée de ces anneaux, de ces antennes, de ces griffes, de ces pinces mêlés et remuant atrocement entre les cimes ténébreuses, un frisson les prenait. Ils tremblaient de se sentir, infimes et chétifs, la proie possible de ces monstruosités.
Respirant paisiblement enfin, Agénor et son
neveu arrivèrent à l’orée de la forêt, sans avoir
rencontré les bêtes qu’ils craignaient tant. Ils se
lancèrent immédiatement sur les pentes de la
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Tous deux gravirent un groupe de roches qui dépassait de plusieurs mètres les plantes les plus élevées
montagne qu’ils gravirent d’une seule traite
jusqu’au sommet.
Le docteur reconnut là l’endroit où ils s’étaient arrêtés lors de leur première montée. En s’aidant d’une petite lunette qu’il sortit de sa poche, il vit, sous lui, à la base de Platon, les deux motocyclettes.
Malgré le peu d’intensité de la pesanteur, mais vu la longueur du chemin parcouru, ils commençaient à ressentir une assez forte fatigue. Cependant, ils décidèrent de descendre immédiatement jusque dans la plaine.
— Allons, Adrien, en avant ! » dit le bon docteur. En bas, nous nous reposerons un peu.
Et en disant ces mots, Agénor marchant devant son neveu, se mit à suivre les sentiers rocheux descendant et serpentant le long de la gigantesque montagne.
Une demi-heure après, ils se trouvaient près de leurs motocyclettes.
Aussitôt, ils s’assirent, un peu étourdis, les membres las. Un sable doux et luisant s’étendait sous eux, s’offrant à leur fatigue comme un lit moelleux où ils pouvaient trouver le repos et le sommeil réparateurs. Les émotions ressenties les avaient brisés, semblaient avoir absorbé, dans la tension excessive de leurs nerfs, toute leur force vitale.
L’oncle et le neveu échangèrent quelques paroles qui, bientôt, furent sans suite. Puis, l’un après l’autre, ils s’endormirent, s’évanouirent, devrions-nous dire, car l’anéantissement profond qui les terrassa tenait plus de la mort que du doux sommeil.
Ils restèrent là, étendus comme deux cadavres. Une à une des heures silencieuses se passèrent. Et, dans le grand ciel noir, le Soleil, peu à peu s’inclina vers l’est, au-dessus de l’immense mer des Pluies…