Aller au contenu

À quatre-vingt-dix-mille lieues de la Terre/12

La bibliothèque libre.
La Jeunesse illustrée (p. 26-30).

CHAPITRE xii

Terrible retour.

Ce fut Adrien qui, le premier, ouvrit les yeux. Le brave garçon remarqua qu’ils étaient, son oncle et lui, dans un coin d’ombre glacée.

— Quel froid ! dit-il en se levant tout grelottant. Bigre !… Mon oncle ! mon oncle ! s’écria-t-il en remuant le docteur, debout ! debout !… vous allez geler !

Agénor, secoué comme un prunier, reprit à son tour ses sens. Il leva des yeux hagards encore, se mit à genoux et voulut, pour réveiller ses idées, passer sa main sur son front, mais il ne réussit qu’à presser l’enveloppe d’aluminium qui lui emprisonnait la tête.

Tout à coup, il se dressa et montra de son doigt tendu l’astre du jour qui se trouvait près de l’horizon, dans une brume légère.

— Adrien ! s’écria-t-il, le Soleil se couche ! Hâtons-nous ! hâtons-nous pour le retour.

— Il va falloir allumer en route les lanternes des machines ? » dit le jeune homme.

— Assurément ! Et cela va diminuer notre vitesse. Quoique ces lanternes soient admirablement perfectionnées et que nous soyons certains d’avoir, dans cette insensible atmosphère de la lune, un faisceau lumineux éclairant le sol à plusieurs kilomètres devant nous peut-être, il sera nécessaire d’être prudents et de filer à modeste allure.

— Nous partons de suite ?

— Dès que nous aurons remplacé le petit réservoir d’air liquide de nos vêtements par l’appareil de chauffage à l’alcool dont je t’ai déjà parlé. Cela devient nécessaire. Nous allumerons ces appareils ainsi que nos lanternes aussitôt que les ténèbres viendront.

Cette petite transformation fut immédiatement commencée. Ils s’étaient, pour cela, mis au soleil, car il était impossible de rester à l’ombre où le froid était épouvantable.

— Voyez, mon oncle, dit Adrien, c’est ce rocher obliquement éclairé, là-bas, qui nous offrait gratuitement cette ombre capable de geler des ours blancs. Nous dormions là-dedans avec nos appareils qui, tout doucement, nous lançaient par surcroît des vapeurs glacées d’air liquide !

— C’est ce froid qui t’a réveillé, mon neveu. Il faut que tu saches qu’ici, toujours à cause de cette atmosphère extrêmement raréfiée, il fait aussi froid à l’ombre que chaud au soleil. Sur terre, il n’en est pas ainsi, car la densité considérable des couches atmosphériques ne permet pas ces brusques variations de température : la chaleur y est adoucie en plein soleil et le froid diminué à l’ombre.

« Cette obliquité des rayons solaires me fait penser qu’il a fallu que nous soyons restés anéantis sur le sol pendant de longues heures, pour que le Soleil soit, à notre réveil, presque couché là-bas, dans l’horizon de l’est ! C’est grand dommage que notre chronomètre soit abîmé et arrêté, car il nous eût, avec ses cadrans marquant les heures et les jours, admirablement et exactement renseignés sur le temps écoulé. Toutefois, il est certain que nous sommes restés là évanouis pendant plus de quarante-huit heures !

— Tant que cela !

— Parfaitement. La Lune, vue de la terre, doit être en ce moment près de son dernier quartier, très avancée dans son décours ! Assurément, la région ouest de la plaine de la Sérénité, et, par conséquent, notre appareil avec elle, se trouvent actuellement dans les plus profondes ténèbres. Cécile doit être dans une inquiétude extrême !

— Oh ! oui, pauvre Cécile, murmura le jeune homme.

— Je me demande quelle peut être la cause exacte d’un évanouissement d’aussi longue durée ?

— Mais, mon oncle, nos émotions éprouvées en cette forêt épouvantable, où vous m’avez sauvé la vie, chose que je n’oublierai jamais !

— Oui, nos émotions, je l’admets, mais ajoutées certainement à des raisons physiques que nous ignorons et qui sont sans doute particulières à ce présent globe. Enfin, hâtons-nous pour calmer la mortelle inquiétude de ma chère enfant.

Tout en causant, Agénor et Adrien avaient terminé leurs derniers préparatifs. Ils montèrent donc en selle, et, l’un précédant l’autre de peu, ils partirent, profitant des dernières heures de clarté pour filer à bonne vitesse pendant au moins la première partie du voyage de retour.

La région qu’ils traversaient, offrait alors un aspect tout autre qu’à l’aller. Les moindres aspérités du sol projetaient sur le sable des ombres longues, nettes et noires. Le Marais des Brouillards, la région quelque peu tourmentée située entre les monts Caucase et Autolycus semblaient plus bouleversés, davantage criblés de cratères minuscules.

Ils allaient de toute la force de leur moteur. au-devant des ténèbres qui avançaient également vers eux. À l’est, le Soleil baissait de plus en plus. Lorsqu’ils franchirent le large défilé qui termine le Marais des Brouillards, pour se lancer sur la plaine de la Sérénité, ils ne virent plus, en se retournant, qu’une partie de l’astre du jour. Le grand Soleil semblait fondre derrière l’amoncellement des Apennins lunaires qui se dressaient devant lui comme autant de croix noires.

Un léger crépuscule se manifestait. Les derniers rayons avaient un aspect rougeâtre. La nuit allait venir.

— Allumons nos lanternes et les appareils de chauffage pour l’air respirable, dit le savant, car la température baisse.

Les deux hommes mirent pied à terre pour faire ces préparatifs nocturnes, et, bientôt, la lumière des lanternes brilla dans le crépuscule à peine sensible.

Nos voyageurs allaient immédiatement remonter en selle pour partir, lorsque l’attention
… Ils s’allongèrent sur le sol, à plat ventre, derrière leurs motocyclettes qu’ils inclinèrent.
d’Adrien fut attirée par une sorte de moutonnement noirâtre qui, devant eux, faisait onduler tout l’horizon de l’ouest. On eût dit, vraiment, que la plaine de la Sérénité se liquéfiait, que des vagues subitement créées déferlaient sous l’effort d’un vent puissant et mystérieux.

— Voyez donc là-bas ! dit Adrien. Serait-ce une tempête de sable semblable au simoun du Sahara ?

Agénor tira de sa poche la petite lunette qui déjà, lui avait servi du haut de Platon, et la mit à son œil pour observer attentivement le singulier phénomène.

— Non, dit-il, cela ne peut pas être une tempête semblable au simoun, car il n’y a pas suffisamment de vent pour faire voler le sable en tourbillons mortels, comme cela se produit au désert.

— Voyez, mon oncle, dit Adrien qui, peu à peu, pâlissait, cela s’avançait lentement, cela vient vers nous avec la nuit ! Qu’allons-nous devenir ?…

— Mais, s’écria tout à coup Agénor qui observait toujours avec une attention profonde, ce sont des bêtes, d’innombrables bêtes !… Adrien ! éteignons les lanternes ! laissons les machines ! et grimpons sur ce petit cratère qui est là, près de nous, à deux cents pas !…

Immédiatement, les lumières furent supprimées. Mais il ne fallait plus, hélas ! songer à la fuite, car les premiers rangs de cette faune en course éperdue s’approchaient à moins de cent mètres déjà de nos voyageurs.

De ce coup d’œil rapide et large dont les gens en situation périlleuse observent ce qui les entoure, le savant et Adrien virent immédiatement dans son ensemble et dans ses plus infimes détails le spectacle dantesque qui se déroulait devant eux.

Sur le sol éclairé horizontalement par les feux agonisants du jour, des bêtes épouvantables avançaient avec une extrême rapidité. Elles avaient vaguement les formes, démesurément grossies, de nos insectes, arachnides et myriapodes. Leurs premiers rangs étaient clairsemés, mais, un peu plus loin, elles venaient en une cohue grouillante et hideuse.

Les deux hommes voyaient là des êtres ayant l’aspect d’affreux coléoptères et orthoptères qui se pressaient, se heurtaient. De noirs carabes et de géants criquets disparaissaient, reparaissaient sous un flot d’araignées et de scorpions colosses. Des nuées de myriapodes, de scolopendres, rasaient le sol sur lequel ils semblaient glisser avec vitesse, en rangs pressés. Par places, c’étaient des cohortes de monstres horribles comme la nymphe du hanneton, ou comme cette ignoble hémiptère que l’on appelle la punaise des bois. Ce flot vivant arrivait avec la rapidité d’un vent furieux, avec une violence de tempête. Les ténèbres glaciales semblaient le pousser vers la ligne dentelée des Apennins et du Caucase.

— Quelle situation ! s’écria le jeune homme. Mon oncle, nous sommes perdus !…

— Non, répondit le savant, non. Couchons-nous à l’abri de nos machines, aussi effacés que nous le pourrons !…

Ils s’allongèrent sur le sol, à plat ventre, derrière leurs motocyclettes qu’ils inclinèrent, et, immédiatement, tout passa au-dessus d’eux comme une vague déferlante. Malgré la faiblesse de propagation du son, ils entendirent un bruit sourd de carapaces qui se choquaient et un cliquetis infini de pattes, de corselets, d’anneaux, d’antennes et de pinces formidables. Ils furent heurtés et sentirent d’abominables frôlements, mais, heureusement, ils n’éprouvèrent en ces contacts que quelques contusions bénignes.

Ils se relevèrent en se frottant les reins. Leurs vêtements spéciaux Desgrez-Balthazard les avaient admirablement préservés. Les vitres des sphères d’aluminium étaient intactes. Les tuyaux et robinets faisant communiquer l’intérieur de chacun des costumes avec le mécanisme correspondant du dos ne portaient pas trace du moindre choc.

Les motocyclettes, elles aussi, restaient indemnes après cette surprenante aventure. Dans une roue de la machine d’Adrien, ils virent la patte d’un scolopendre géant restée prise parmi les rayons. Mal engagée, elle avait été arrachée brutalement, sans doute, du corps de la bête affolée dans sa fuite ; et cette patte remuait, frémissait encore, ainsi passée dans les solides et fines tiges d’acier. Avec un certain dégoût, Adrien la détacha difficilement de sa roue et la jeta un peu plus loin.

— Oh ! les horribles bêtes ! s’écria le jeune homme. Fuyez ! maudite engeance !…

Déjà les bataillons pressés de la faune lunaire disparaissaient à l’horizon de l’est. Et, brusquement, ce fut la nuit impressionnante. Le sol était cependant encore éclairé d’une faible lueur bleu verdâtre. Cette coloration de la Lune avait pour cause ce que l’on pourrait appeler le clair de Terre. La planète, éclairée à demi en ce moment, renvoyait, en effet, à son satellite, les rayons qu’elle recevait du soleil, mais elle les tamisait de toute la douceur de son atmosphère bleue et du reflet verdâtre de son sol et de ses eaux.

— Tu n’as rien, tu ne te sens aucun mal ? demanda le savant à son neveu.

— Elles m’ont bousculé un peu en me frictionnant les reins, répondit Adrien ; mais, vraiment, je ne me sens rien de grave. Et vous, mon oncle ?

— Il en est de même pour moi, mon ami ; j’ai reçu quelques bourrades, et c’est tout.

Les voyageurs, pour vérifier rapidement le parfait état de leur équipement, rallumèrent leurs lanternes ; aussitôt ces magnifiques petits phares lancèrent devant eux, à une immense distance sur le sol, de longues traînées lumineuses.

Les deux hommes, encore sous le coup de cette brusque et peut-être bien dangereuse rencontre, se remirent en selle et continuèrent de causer en roulant modérément.

— Je crois que nous avons bien agi en éteignant nos lanternes, dit le jeune homme tremblant encore, car les bêtes auraient pu se jeter spécialement dessus, attirées par les lueurs, et, en même temps, se précipiter sur nous avec plus de furie. Mais où se rend donc cette cohue d’animaux malfaisants ?

— À mon avis, ces monstres fuient devant la nuit glaciale, répondit le savant. Tu sais que l’arrivée des ténèbres est suivie presque instantanément ici d’une chute fort brutale du thermomètre, à cause, toujours, de l’insuffisante atmosphère qui ne peut conserver la chaleur du jour. Je suis persuadé qu’alors, dans l’espace de quelques minutes, la température baisse d’au moins cent degrés centigrades. Or, il peut se faire que les bêtes que tu as vues puissent facilement vivre, grâce à leur organisation spéciale, dans un air très raréfié et à la chaleur, mais il est possible également que ce brusque changement de température ne soit pas de leur goût. L’on comprend aisément la scène qui se passe au moment de l’arrivée brusque de la nuit. C’est la fuite générale pour échapper aux cuisantes morsures du froid, pour suivre les derniers rayons brûlants du Soleil. La ligne nette de démarcation entre le jour et la nuit ramasse, pour ainsi dire, toute la faune éparse. Et tous ces êtres éperdus courent alors droit devant eux jusqu’à ce qu’ils aient découvert quelque cavité pénétrant dans les entrailles de ce globe,
Le froid devait être épouvantable, car, de place en place, ils apercevaient des cadavres monstrueux de bêtes gelées dans des poses douloureuses…
où ils doivent certainement trouver, profondément, un froid moins intense qu’à la surface.

— Heureusement que l’instinct de leur conservation les a empêchés de penser à nous, répondit Adrien. Cela nous a sauvés, peut-être. Mais, cette fuite doit avoir lieu toujours et partout sur la ligne mouvante et fuyante des feux du jour ?

— Je le crois.

— Et avec une vitesse égale, sans doute, à la rotation de la Lune ?

— Parfaitement.

— C’est-à-dire ?…

— Un peu plus de seize kilomètres à l’heure à l’équateur.

La Lune tourne donc sur elle-même avec une vitesse inférieure à celle de nos motocyclettes.

— Assurément.

— Une chose m’effraie, murmura le jeune homme d’une voix émue, c’est de penser que toutes les bêtes fuyant la ligne d’ombre glacée ont dû passer à l’endroit où se trouve notre nacelle, et que Cécile les a vues. J’imagine aisément quelle a pu être sa frayeur !

— C’est vrai, dit Agénor, je n’avais pas pensé à cela !

— Et quelle a dû être aussi son inquiétude en voyant cette épouvantable phalange se ruer précisément à notre rencontre. Songez, mon oncle, à cet évanouissement qui nous a retardés ! Elle nous croit morts, allez ! Elle nous croit dévorés par ces monstres !…

— Mon cher, tu m’effraies ! Pressons un peu l’allure, avec prudence, toutefois.

Ils filèrent plus vite dans les ténèbres. Devant eux, les longues traînées lumineuses des lanternes leur montraient, sur le chemin, les rares obstacles de la plaine. Le froid devait être épouvantable, car, de place en place, ils apercevaient des cadavres monstrueux de bêtes gelées dans des poses douloureuses. C’étaient celles qui, pour une raison quelconque, n’avaient pu suivre les autres ou trouver à temps une cavité de retraite.

Agénor et son neveu roulèrent pendant des heures, repassèrent sur les ponts des rainures. Sur plusieurs de ces vastes passerelles, ils virent des cadavres d’animaux qui barraient le passage ou pendaient au-dessus de l’abîme. Le hideux troupeau avait passé là. Les deux hommes durent même plusieurs fois descendre de machine pour escalader ces monstres gelés.

— Ne nous égarons point, disait le jeune homme.

— C’est impossible, tranquillise-toi, répondait le savant. J’ai reconnu les ponts des rainures. De plus, la plaine de la Sérénité formant un vaste bassin circulaire, en cas d’erreur de route, nous n’aurions qu’à suivre la ligne montagneuse qui l’entoure, c’est-à-dire, du côté sud, les monts Hémus et Taurus, ou du côté nord, la chaîne montagneuse qui sépare notre plaine du Lac des Songes. Sans erreur possible, nous arriverons à Possidonius qui est à l’extrémité des monts Taurus, et, par conséquent, à notre nacelle.

Tout à coup, l’attention des deux voyageurs fut attirée par une fusée qui, sur leur droite, raya l’espace d’un jet de feu.

— Là-bas, Adrien ! vois ! » s’écria le savant, c’est une de mes fusées, j’en suis sûr ! On nous fait des signaux !

— Vite ! allons de ce côté ! » répondit le jeune homme, c’est évidemment un appel de Cécile et de Sulfate !

Ils lancèrent leurs motocyclettes dans la direction de la fusée. Au bout de quelques minutes, ils en virent une autre beaucoup plus forte monter dans les ténèbres.

— Nous approchons, criait le jeune homme. Pour sûr, ils sont là !

Dans son ardent désir de rassurer sa cousine, Adrien roulait à présent en tête, devant son oncle.

Bientôt ils virent deux lumières qui s’agitaient au loin. Quelques minutes après, ils mettaient pied à terre à côté de Cécile et de Sulfate, qui, vêtus du costume Desgrez-Balthazard, tenaient chacun à la main une lanterne-phare.

La jeune fille, immédiatement, se jeta dans les bras de son père, pendant que le jeune homme mettait en communication toutes les sphères d’aluminium au moyen du fil téléphonique.

— Vous êtes vivants ! Mon Dieu ! Merci ! s’écria la jeune fille. Oh ! père ! que je suis heureuse de te revoir ! Et toi, mon cher Adrien, ajouta-t-elle en prenant la main du jeune homme, te voilà également de retour ! quel bonheur ! Mais, les bêtes ! Avez-vous rencontré les bêtes, les monstres qui sont passés ?

— Nous les avons rencontrées, répondit le docteur avec calme ; elles ne nous ont rien fait, tu vois…

— Lorsque nous avons vu, par les hublots de la nacelle, passer cette cohue abominable, dit Sulfate à son tour, Mlle Cécile a failli s’évanouir, non de peur, car elle est brave, mais d’inquiétude pour vous. J’ai dû la ranimer à l’aide d’un cordial. Mais, depuis ce moment, elle n’a pu tenir en repos, me suppliant, avec larmes, de bien vouloir l’accompagner pour aller au-devant de vous. Je m’empresse d’ajouter, confrère, que j’ai mis de côté toute rancune et que je n’ai plus songé qu’à une chose : au danger qu’affrontaient deux braves dans l’inconnue solitude du satellite. Nous avons donc revêtu, votre fille et moi, les vêtements spéciaux dont nous avions compris le fonctionnement en écoutant vos explications. Et, voilà, munis de fusées, de lanternes, nous sommes venus à votre rencontre.

— Merci, Sulfate, dit Agénor en étreignant les deux mains de son confrère. C’est donc, dès à présent, la paix entre nous, sans rancune, n’est-ce pas ?

— Absolument, cher confrère et ami, c’est la paix durable.

— Oui, c’est la paix signée, pensait Sulfate, mais non la fin de mes ennuis, hélas ! Enfin, mieux vaut faire bonne figure à la mauvaise fortune et seconder ces braves gens. Que dirait-on de moi, au retour, si je n’aidais pas ici, au milieu des dangers, cet aventureux confrère qui me semble à la fois un génie et un fou !

Le jeune homme, à son tour, remercia Sulfate. Et, tous, bons camarades désormais, reprirent le chemin de la nacelle qui se trouvait à quelques kilomètres seulement de là.

Ils marchèrent en causant, heureux en somme de cette réconciliation faite par le danger.

Ne valait-il pas cent fois mieux, pensait Agénor, se sentir bien unis, si loin de la patrie commune, dans cette lutte contre l’inconnu, dans le combat de chaque jour à livrer pour la conquête scientifique de l’astre voisin de la terre.

Le savant raconta l’étonnante et dangereuse aventure qui leur était arrivée, à lui et à son neveu, dans le cirque Platon, puis le long évanouissement qui les avait tant retardés, et, enfin, le passage des bêtes lunaires au-dessus de leur tête.

Cécile en eut le frisson et reprocha aux deux hommes d’être partis sans elle.

— Je vous aurais prévenus de tout danger possible, leur dit-elle d’une voix de sincère et doux reproche. Aux prochaines grandes explorations, je veux vous accompagner. M. Sulfate restera seul et gardera la nacelle. Mais, au moins, je serai près de vous pour veiller. Et si de grands périls nous menacent, eh bien, je les affronterai, moi aussi.

Agénor, fier de sa fille, la complimenta pour sa vaillance et lui dit :

— C’est entendu, Cécile, tu viendras avec nous à l’avenir. D’ailleurs, les dangers à courir seront probablement très amoindris, car je m’entourerai de précautions que j’ai négligées en ce premier voyage, faute d’expérience.

Cependant, leur marche rapide les avait ramenés près de Possidonius.

Bientôt, une masse bleu verdâtre se montra devant eux, doucement éclairée par les
Démontons les machines et entrons, mes amis, dit Agénor.
rayons terrestres. C’était la nacelle, la chère nacelle dont le sommet luisait et dont les hublots ressemblaient aux yeux sombres d’une bête fantastique. C’était le logis, le doux logis bien chauffé par les appareils électriques, dans lequel on devait trouver l’air pur, la nourriture et le repos.

— Démontons les machines et entrons, mes amis, dit Agénor.

— Démontons les machines et entrons, mes amis, dit Agénor.

En un tour de main, le démontage fut fait. Puis, après avoir enlevé le fil téléphonique qui les réunissait, ils pénétrèrent l’un après l’autre dans la nacelle par la double porte hermétique.

Agénor s’approcha d’un bouton qu’il tourna. Les lampes étincelèrent et illuminèrent ce splendide intérieur.

Tous enlevèrent leur appareil Desgrez-Balthazard, se mirent à leur aise. Le savant et Adrien, heureux de pouvoir enfin se reposer, s’assirent devant la table centrale.

Immédiatement, Cécile mit devant eux une bonne galette encore chaude, une bouteille de bordeaux et deux verres.

— Mangez, dit-elle, vous devez avoir faim… À propos, savez-vous de quel four je me suis servie pour faire cuire cette galette ?

— Parbleu ! du four électrique, répondit Adrien en se coupant une forte tranche du gâteau.

— Pas du tout, mon cher, dit la jeune fille en riant, je me suis servie de la chaleur lunaire. Oui, j’ai posé tout simplement ma galette sur le sol de la lune, dans un plat de fer. Elle a cuit et bien cuit. Que dis-tu de mon idée, Adrien ?

— Je dis qu’elle est excellente, comme la galette, répondit le jeune homme.

— Cécile, je te félicite, dit à son tour le savant. Tu as su trouver là une source gratuite, inusable de chaleur puissante et régulière. Bravo ! Mais, ma chère enfant, je te fais remarquer que le four est éteint à présent, et qu’il ne se rallumera qu’au retour du divin soleil. Les galettes que tu déposerais en ce moment sur le sol de la lune gèleraient assurément.

— Mais, mon cher père, j’utiliserai également ce froid extérieur.

— Comment cela ?

— Comme glacière.

— Voilà qui est bien. Cécile, tu es ingénieuse. Tous mes compliments ! Nous aurons donc, en économisant notre air liquéfié, du froid à volonté et des glaces au café, à la vanille, au chocolat. C’est parfait.

La galette fut bientôt avalée. Rodillard, pris d’un appétit soudain, à cause sans doute de la joie éprouvée en revoyant ses maîtres, sauta sur la table. Il en eut sa petite part.

L’appétit des voyageurs se trouvait satisfait. Il s’agissait à présent d’obéir à la fatigue, de donner au corps et à l’esprit le repos qu’ils exigeaient impérieusement.

— Quelle heure est-il ? demanda le savant.

Sulfate s’approcha du chronomètre fixé à la paroi.

— Huit heures dix minutes du soir, dit-il… à Orléans, bien entendu.

— Mes amis, dit Agénor, allons prendre de suite quelques heures de repos bien gagné. Je compte vous réveiller dans la nuit pour une opération très importante, mais fatigante, que je dois faire sans trop de retard. Nous terminerons ensuite notre nuit interrompue.

Agénor, Adrien et la jeune fille grimpèrent dans la pièce du haut, où leurs lits les attendaient. Sulfate resta en bas et se coucha, lui aussi.

Tous, peu à peu, s’endormirent, sauf Adrien qui songea longuement, maintenu dans l’insomnie par le souvenir du drame vécu sous les futaies géantes de Platon. Il revit la forêt sombre, le monstre qui, pendant un moment, l’emporta. Tout son être frissonna lorsque, des yeux de l’esprit, il entrevit encore la cavité noire et profonde où il manqua d’être dévoré vif. Puis ce fut le retour, la vague déferlante des bêtes fuyant devant la nuit mortelle, les monstres tordus de douleur et de froid rencontrés en chemin…

Cependant, doucement, le cerveau surexcité du jeune homme se calma. Ses yeux se fermèrent, et il s’endormit lourdement…

Le silence ne fut plus troublé dans la nacelle que par les ronflements d’Agénor et de Sulfate, et par le ronron sonore de Rodillard, couché en bas sur le tapis.