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À quatre-vingt-dix-mille lieues de la Terre/13

La bibliothèque libre.
La Jeunesse illustrée (p. 30-31).

CHAPITRE xiii

Signaux à la Terre.

Le chronomètre de la paroi marquait une heure précise du matin lorsque le savant ouvrit les yeux.

Sortir de son lit, s’habiller, cela fut pour lui l’affaire d’un instant. Il avait tourné le bouton de l’électricité et, par conséquent, inondé de lumière l’intérieur de la maison d’acier.

Ce remue-ménage, cette lumière jaillissante furent le signal du réveil général. Dix minutes après, tout le monde était sur pied.

Cécile prépara le thé sur le fourneau électrique ; Agénor, Sulfate et le jeune homme s’occupèrent du nettoyage rapide des machines et des vêtements.

Bientôt le liquide brûlant fuma dans les tasses, et les quatre Terriens — nous pouvons leur donner ce nom — s’assirent autour de la table pour déguster le délicieux breuvage renforcé de quelques tartines.

— Mes amis, dit le docteur Lancette, nous avons le droit d’être quelque peu fiers, car, pendant que nous absorbons gaiement ce thé, la moitié des lunettes astronomiques terrestres sont braquées vers nous.

— Comment cela ? dirent à la fois Sulfate et Adrien.

— C’est simple, continua le docteur, la veille de notre départ, mon domestique, le fidèle Célestin, mit une lettre à la poste en allant chercher à la gare une dernière caisse pour moi. Cette lettre était adressée au directeur de l’Observatoire de Paris.

— Oui, je sais, dit Sulfate avec un soupir, Célestin me l’a dit.

Le soupir de Sulfate était fait de regret, d’ennui d’avoir quitté la Terre par sa faute après cette maudite ribote de Célestin, Agénor crut à du remords de la part de son confrère et répondit de suite :

— C’est bien, Sulfate, c’est bien, ne parlons plus de cela. Puis, il ajouta :

— J’avais écrit :

« Monsieur le Directeur,

« Lorsque vous recevrez cette lettre, un de vos compatriotes, le docteur Agénor Lancette, d’Orléans, sera parti pour la Lune. Observez bien, vous et vos confrères des autres observatoires, la partie sombre du disque lunaire pendant la période du décours comprise entre le dernier quartier et la Lune nouvelle.

« Vous verrez alors, à un moment que je ne peux vous indiquer, mais qui sera choisi parmi les heures de nuit pour la région française, un signal que je ferai de la Lune.

« Ce signal consistera en trois points lumineux placés aux angles d’un triangle équilatéral de vingt kilomètres de côté.

« À ces trois points, et simultanément, je
Les chronomètre de la paroi marquait une heure précise du matin lorsque le savant ouvrit les yeux.
ferai partir trois fusées. La première sera bleue, la seconde blanche, la troisième rouge.

« Ce signal vous annoncera, monsieur, qu’un Français aura, le premier, mis le pied sur le sol de notre satellite.

« Il m’est impossible de vous dire exactement à quel endroit précis ce triangle paraîtra, mais vous pourrez cependant le chercher entre les 30e méridiens est et ouest et entre les 40e parallèles nord et sud.

« J’ai pensé — et vous serez assurément de mon avis — qu’un triangle de vingt kilomètres de côté, éclairé largement aux trois angles, sera visible même dans les lunettes astronomiques de faible puissance.

« Je vous prie, monsieur, de communiquer cette lettre à la Presse dont la grande voix lancera la nouvelle partout. Les astronomes du pays et — j’en suis sûr — ceux de l’étranger, professionnels et amateurs, observeront l’astre avec soin. Tant de curieux ne laisseront pas le triangle s’allumer sans le signaler. »

— Cette lettre, ajouta le savant, a sans doute été commentée déjà par tous les journaux du monde entier ; et, comme nous sommes à la seconde partie du décours, je vous laisse à penser s’il doit y avoir nombre de lunettes dirigées vers nous !

— Terminées chacune par un astronome qui, l’œil à l’oculaire, attend le signal », répondit Sulfate.

— Il y aurait une certaine cruauté à laisser ces braves gens s’impatienter plus longtemps, ajouta le jeune homme.

— Je vous ai justement, mes amis, réveillés à cette heure matinale, dit Agénor, pour que vous m’aidiez à faire ce signal lumineux et triangulaire. J’ai là les trois bombes fabriquées dans des conditions leur permettant de brûler et de s’épanouir en gerbes très larges dans un espace privé d’atmosphère.

Le savant se leva et grimpa jusqu’aux casiers métalliques. Dans un de ces casiers, il prit une à une, trois énormes fusées qu’il donna au jeune homme et à Sulfate.

— Voilà, dit-il, les engins en question. Il s’agit de placer et d’allumer ces pièces d’artifice sur le sol de la lune aux trois angles du fameux triangle équilatéral.

« Je n’ai pas besoin de vous dire, n’est-ce pas, qu’un triangle équilatéral est une figure dont les trois angles et les trois côtés sont rigoureusement égaux.

— Oui, répondit Adrien, nous savons cela.

— Et même, ajouta Sulfate, nous n’ignorons pas que chacun des angles de ce triangle mesure 60 degrés.

— C’est parfait, dit Agénor. Mais à présent, il s’agit de décider en quel endroit du sol lunaire nous ferons ce signal. »

Il prit une carte de la Lune qu’il plaça sur la table. Tous se penchèrent au-dessus.

— Il est bien entendu, n’est-ce pas, que, sur cette carte, comme sur toutes les cartes astronomiques, le nord est en bas et le sud en haut, car il ne faut pas oublier que les lunettes des observatoires renversent les objets. L’ouest se trouve à gauche et l’est à droite.

« D’abord, voyons un peu cette surface centrale du disque comprise entre les 30e méridiens est et ouest, et les 40e parallèles nord et sud…

« Je vois ici que le 30e méridien ouest coupe le cirque Posidonius à notre gauche et que le 40e parallèle nord est bien au-dessous du point occupé par la nacelle. Nous nous trouvons donc en bonne place présentement. Le signal peut être fait ici même, au sud-ouest de la plaine de la Sérénité.

« Je pense donc que la meilleure disposition sera celle-ci : un angle du triangle près de la nacelle, et les deux autres à vingt kilomètres au sud et à l’est du point que nous occupons.

— Jusqu’ici, c’est fort bien, dit Adrien, mais pour trouver exactement l’emplacement des deux angles éloignés ?…

— Oh ! répondit le savant, exactement n’est pas le mot ; approximativement, devrais-tu dire. Voici comment nous allons procéder, Adrien. Tu vas partir en motocyclette, avec une des fusées, droit au sud, jusqu’à ce que le cadran de ta roue marque vingt kilomètres. Alors, tu l’arrêteras… Sulfate, savez-vous conduire une motocyclette ordinaire ?

— Oui.

— C’est parfait ; je vais vous donner quelques détails complémentaires pour la manœuvre de celle-ci, et vous partirez ensuite en ligne droite, muni de la seconde fusée, dans une direction faisant un angle de 60 degrés avec celle qu’aura prise mon neveu. Grâce à la lueur que projettera la lanterne devant vous sur les moindres inégalités du sol et à plusieurs kilomètres en avant, il vous sera facile de prendre des points de repère pour filer à peu près droit. De même qu’Adrien, vous vous arrêterez au bout de vingt kilomètres.

Moi, je resterai ici avec la troisième. Pour donner le signal, j’allumerai une petite fusée blanche. Dès que l’épanouissement lumineux se produira, vite, tous trois, nous ferons partir nos bombes.

C’était compris. L’on fit tous les préparatifs. Puis les trois hommes revêtirent les costumes Desgrez-Balthazard munis du petit réchaud à alcool pour braver la nuit froide.

Adrien et Sulfate sortirent les morceaux démontés de leurs motocyclettes et les remontèrent à côté de la nacelle.

La nuit était doucement illuminée par les millions d’astres qui luisaient au ciel et par le reflet de la planète. Une couche très légère de glace s’étendait sur le sol auquel elle donnait un aspect vaguement blanc et phosphorescent.

Agénor prépara ses deux pièces d’artifice — la petite et la grande — devant ses compagnons.

— Voyez, leur dit-il, vous n’aurez qu’à placer votre fusée comme ceci, entre plusieurs pierres. Un petit système d’allumage y est adapté. Vous tirerez ce fil dès que, de mon côté, le signal convenu apparaîtra ; puis vous vous éloignerez. La fusée s’allumera cinq secondes après.

— Je pars, dit Adrien.

Dans la nuit, le jeune homme fila droit devant lui, vers le sud. Il allait à bonne allure, car, bientôt, la lueur de sa lanterne disparut derrière l’horizon…

— On ne le voit déjà plus ! exclama Sulfate.

— C’est à cause de la grande vitesse d’abord, répondit Agénor, puis ensuite et surtout à cause de la courbure très prononcée de l’astre qui est fort petit.

Le savant marqua sur le sol un angle de 60 degrés entre la direction prise par Adrien et celle que devait prendre Sulfate. Puis il expliqua au confrère le fonctionnement de la motocyclette.

— À votre tour, mon cher, lui dit-il.

Le gros Sulfate se mit en selle et partit dans la nouvelle direction avec sa fusée. Lui aussi seul, à côté de ses deux bombes qu’éclairait une lanterne.

Il tira un chronomètre de sa poche et constata qu’en ce moment deux heures du matin devaient sonner à Orléans.

Puis il leva la tête et, à travers sa vitre, regarda la Terre. Elle était là, énorme, bleu verdâtre. Une moitié seulement de la planète se trouvait éclairée par le Soleil ; l’autre moitié se dessinait à peine, teintée de lueurs vaguement adoucies. Une sorte d’auréole qui, doucement, s’éteignait, continuait, du côté sombre et sur les bords de l’astre, la fine lumière du jour. La ligne d’ombre coupait à peu près la planète d’un pôle à l’autre — l’on approchait de l’équinoxe d’automne — et, malgré les longues bandes nuageuses qui voilaient en partie la portion éclairée du disque, les formes géographiques des continents et des mers se distinguaient suffisamment.

Une large surface verdâtre et légèrement
Une nouvelle colonne de feu monta vers la voûte étoilée, immédiatement accompagnée par deux autres…
foncée occupait la majeure partie des régions éclairées par le Soleil. Agénor reconnut immédiatement les océans Indien et Pacifique criblés des îles multiples d’Océanie. L’Australie faisait, du côté de l’astre du jour, une large tache plus claire. Bornéo, Java, Sumatra, toutes les îles de la Sonde luisaient, mignonnes et pittoresquement groupées. Puis c’était l’Indochine, la Chine, l’Inde, l’immense Sibérie dont on ne voyait même pas l’extrémité orientale perdue dans la courbure du globe et dans la blancheur glacée du pôle.

Doucement, la planète tournait. Les régions orientales disparaissaient, tandis que les pays occidentaux sortaient lentement de la nuit. Pour ces derniers, c’était la douce aurore empourprée annonçant le gai Soleil.

Agénor vit ainsi sortir des ténèbres la Perse, l’extrémité orientale et arrondie de l’Arabie ; la mer d’Aral, salissant les terres lumineuses d’une imperceptible tache cendrée ; la ligne luisante de l’Oural se dessinant comme un serpent de feu et, plus près du nord, la Nouvelle-Zemble, dont les terres se perdaient, se fondaient vers l’Océan polaire…

Le globe terrestre, ainsi vu de la Lune, était environ treize fois plus considérable que le satellite vu de la Terre dans les mêmes conditions, mais la lumière reçue du Soleil qu’il renvoyait sur le sol de la Lune n’était pas d’une intensité treize fois plus grande. Ce phénomène avait pour cause la différence de pouvoir réfléchissant des deux astres. En effet, la Lune renvoie vers la Terre, dans les belles nuits claires, la lumière du Soleil un peu comme un miroir, à cause de l’étincelante aridité de son sol, tandis que la planète ne réfléchit vers son satellite que des rayons atténués par une épaisse couche atmosphérique, par une immense surface liquide, et par une vaste étendue de terres couvertes de végétation.

La plaine sur laquelle Agénor avait vu filer ses deux compagnons n’était donc pas beaucoup plus éclairée que les campagnes terrestres, au moment du premier quartier lunaire.

Cependant, une demi-heure s’était passée depuis le départ des deux motocyclettes.

— Adrien et Sulfate ont eu, pensa notre savant, plus que le temps nécessaire pour arriver et se préparer. Allumons la petite fusée.

Il s’approcha de la pièce d’artifice, tira sur un petit fil métallique et s’éloigna de quelques pas.

Une fine colonne lumineuse monta sans bruit vers le ciel, à une hauteur prodigieuse. Là, comme un silencieux météore illuminant soudain l’espace, elle s’épanouit en une gerbe étincelante et large. C’était le signal convenu.

Immédiatement, Agénor revint près de sa grosse fusée et tira, comme il l’avait fait pour la première, un fil de métal.

Une nouvelle colonne de feu monta vers la voûte étoilée, immédiatement accompagnée par deux autres, celles que tiraient Adrien et Sulfate. Presque simultanément, elles éclatèrent silencieusement, bien plus haut que la fusée-signal, en trois panaches immenses : un bleu, un blanc, un rouge.

Pendant une bonne demi-minute, les trois lueurs demeurèrent, s’étendirent lentement, emplissant le ciel de saphirs, de diamants et de rubis…

Ce fut le salut à la Terre, le signal à jamais historique fait aux hommes de la planète par trois des leurs, ayant bondi, les premiers, jusqu’à la Lune !

Peu à peu, tout s’éteignit. Il n’y eut plus que les étoiles, puis la Terre, énorme turquoise, qui lentement changeait d’aspect, mue par cette force mystérieuse qui fait tourner les mondes…