À quatre-vingt-dix-mille lieues de la Terre/14
CHAPITRE xiv
Un observatoire lunaire.
Dix minutes environ après l’éclatement des fusées, Agénor vit revenir Adrien d’abord, puis Sulfate.
Tout s’était bien passé. Nul obstacle, nul incident n’avait contrarié leur course ; et l’installation des fusées avait été chose toute simple.
— Voilà donc le signal fait, dit en riant Sulfate, dès que le fil téléphonique fut installé d’une tête à l’autre.
— VMais oui, mon cher, répondit Agénor, fait et vu, soyez-en sûr. C’est la nuit là-bas, en France, voyez… Et, de son doigt tendu, le savant montrait la terre, où l’Europe était encore, presque tout entière, plongée dans les ténèbres.
— En effet, dit à son tour Adrien, c’est la nuit, et aussi le clair de lune.
— Et un dernier quartier bien pur, ajouta le savant, car, dans la lueur doucement cendrée qui éclaire faiblement les parties sombres de la planète, je devine l’absence totale de nuages sur l’Europe occidentale.
— Ce qui dut être parfait pour la visibilité là-bas de notre signal, dit Sulfate. Les panaches lumineux étaient énormes !…
— La charge de ces grosses bombes devait donner, dans l’atmosphère infime de la Lune, un épanouissement de lumière large d’un kilomètre, dit encore le savant. C’était là, vous devez le penser, une largeur plus que suffisante pour être vue dans les lunettes braquées vers nous. Songez donc que l’on peut distinguer, de la Terre sur la Lune, un objet ayant moins de cent mètres de large, avec peine, il est vrai, et à l’aide de forts grossissements. Or, l’épanouissement de nos fusées avait dix fois cette dimension !
— Ils ont vu le triangle, soyez-en certains, dit Adrien, oui, ils l’ont bien vu ; et je suis sûr qu’en ce moment les dépêches annonçant la nouvelle commencent à filer de par le monde !
— Il me semble voir, ajouta Sulfate, les astronomes dans la joie ; j’entends leurs cris, j’assiste au spectacle de leurs ébats et de leurs gesticulations enthousiastes.
— À Paris, autour de la grande lunette équatoriale ! s’écria le jeune homme, en éclatant de rire, ils dansent le cake-walk, peut-être… ou bien la bamboula !
— Allons, allons, mes amis, leur répondit le savant, les astronomes sont gens graves, ils ne dansent pas, mais font seulement danser les chiffres, ce qui est bien suffisant. Quant à nous, rentrons, notre signal est fait.
— C’est vrai, dit Adrien, réfléchissant tout à coup, mais il me semble, mon oncle, que vous avez oublié une chose.
— Laquelle ? mon bon.
— Vous avez oublié de demander à nos compatriotes une réponse à votre fameux signal. Ne croyez-vous pas qu’il eût été drôle de recevoir un message lumineux, des gens de là-bas, un seul mot : félicitations, par exemple ?
— Évidemment, mon cher, c’eût été drôle, mais non nécessaire, puisque, sûrement, ils ont vu notre triangle. De plus, ne te déplaise, il est plus facile de faire un signal de la Lune à la Terre que de la Terre à la Lune.
— Ah ! Et pourquoi ?
— Parce que la Lune présente à la Terre une
face immobile, tandis que la planète tourne
continuellement devant la Lune. Or, si de la
Terre on peut observer un point fixe et nettement
désigné sur la Lune, tant que le satellite
est visible au ciel, il n’en est pas de même pour
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— On dirait un bâtiment, murmura le savant… Adrien ! cria-t-il, viens donc voir un peu cela…
des observateurs placés sur ce satellite, car un
point de la Terre, la France, par exemple, après
avoir passé exactement devant eux, tourne,
tourne, s’éloigne de plus en plus, ce qui finit, à
cause de la perspective, par modifier fortement
ou rendre inobservable la forme des choses,
figures géométriques ou lettres lumineuses.
— Mais, mon oncle, nos gens eussent pu faire leur signal au moment précis du passage devant la Lune.
— Ah ! bah ! mon neveu ; et si, à ce moment précis, leur ciel se fût couvert.
— En ce cas, un signal fait sur la Lune leur eût été également invisible.
— Non, car il y a toujours des endroits de la planète où le ciel est pur ; et les Terriens sont partout ou à peu près à la surface de la Terre ; de certains points, toujours ils peuvent voir. Pour être sûr d’avoir leur réponse, il m’eût été nécessaire de les obliger à faire de larges signaux un peu partout. Il ne faut pas trop demander ; j’y ai renoncé.
Après ce petit cours de télégraphie optique interplanétaire, professeur et auditeurs rentrèrent dans la nacelle.
Un quart d’heure après, tout le monde dormait, jusques et y compris Adrien, dont les nerfs étaient calmés cette fois…
Les voyageurs reposèrent admirablement. Sulfate et Cécile, moins fatigués, se levèrent les premiers le lendemain, dès sept heures. Ils ne réveillèrent pas leurs compagnons qui, jusqu’à dix heures du matin, dormirent encore à poings fermés.
Le confrère d’Agénor passa les instruments en revue, nettoya et graissa les motocyclettes démontées. Quant à Cécile, elle prépara un succulent déjeuner qui, en plus du bon sommeil réparateur, devait rétablir complètement les forces physiques et morales d’Agénor et d’Adrien, forces vraiment éprouvées dans le voyage au cirque Platon.
Lorsque l’oncle et le neveu furent levés, ils commencèrent la rédaction de leurs incidents de voyage depuis le départ d’Orléans. Adrien, chargé par le savant de tenir cette sorte de journal continuellement à jour, s’acquitta, par la suite, merveilleusement de sa tâche.
Puis on déjeuna gaiement, tous ensemble, cette fois.
L’après-midi fut employé à des travaux scientifiques de différentes sortes.
D’abord, on rangea dans une vitrine les échantillons déjà ramassés sur la Lune, après les avoir minutieusement observés. C’étaient des roches et du sable ressemblant un peu à ce que l’on voit sur terre. Les premières semblaient d’origine volcanique ; le sable devait être le résidu des roches cristallines inconnues dissoutes en partie par les eaux anciennes. L’on mit aussi à côté quelques plantules, également inconnues, trouvées à droite et à gauche. C’était là le commencement d’un petit musée lunaire.
L’atmosphère de la Lune, prise un des jours précédents à l’extérieur, fut analysée. On la trouva très faible, mais à peu près semblable, comme composition, à celle de la planète, avec, en plus, quelques gaz mystérieux.
L’on fit ensuite plusieurs autres observations. Un enregistreur thermométrique, capable de fonctionner par les températures extrêmement basses et de les noter exactement sur un cylindre, fut placé à l’extérieur, près de la nacelle. Cet instrument marqua bientôt 92 degrés centigrades au-dessous de zéro, température qui, les jours suivants, descendit encore jusqu’à 102 degrés, pour remonter ensuite au premier chiffre.
— Vous voyez, mes amis, dit le docteur, que cette température de 92 degrés de la nuit lunaire est assez éloignée des 140 degrés au-dessous de zéro que les calculs de Pouillet donnent aux espaces interplanétaires et aux nocturnes étendues lunaires. Cette différence est due à la présence de la faible, mais appréciable atmosphère de la Lune, et peut-être aussi, pour une petite part, à l’influence d’une chaleur interne du satellite.
Une magnifique lunette astronomique de quatre pouces, fut montée près de la nacelle pour l’observation de la Terre. La planète, vue ainsi dans l’espace avec un grossissement de deux cent cinquante fois et une netteté parfaite, n’offrait pas à sa surface le moindre indice de nature vivante. L’impression était semblable à celle que l’on eût ressentie, sur Terre, à la vue d’un globe quelconque de notre système. Et cependant, sur cette sphère terrestre en apparence inanimée, que de vie, que de mouvement, que de drames, que de luttes !
« Il en est peut-être de même à la surface des autres mondes, pensait le savant. Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, le lointain Neptune qui se traîne aux confins du système solaire ; Vénus, Mercure, le problématique Vulcain, presque perdu dans les rayons de l’astre roi, sont peut-être grouillants de vie, et, cependant, il n’en paraît rien… »
Agénor braqua la lunette un peu partout, sur les planètes, sur les étoiles, sur les nébuleuses. Mais, en dirigeant l’objectif de son instrument du côté des crêtes escarpées de Posidonius, vers le point du ciel où se trouvait le sommet du cratère, il eut une surprise. Quelque chose d’anormal luisait là faiblement sous la douce clarté de la Terre. Ce quelque chose, d’aspect métallique, rectiligne en partie, et de-ci de-là courbé très régulièrement, n’était sûrement pas de la roche.
— On dirait un bâtiment, murmura le savant. Adrien, cria-t-il, viens donc voir un peu cela…
Le jeune homme arriva près de la lunette et approcha la sphère vitrée de l’oculaire.
— C’est bizarre, dit-il après un bon moment d’observation, cela ressemble à une construction métallique. Je vois des coupoles…
— Des coupoles ! s’écria le savant. Serait-ce un observatoire !
Sulfate vint observer à son tour. Lui aussi crut voir là un bâtiment construit pour les observations astronomiques.
— Mes amis, dit Agénor, voulez-vous que, dès demain, nous nous rendions compte de cela ? Nous irions là-haut. Vous plairait-il de faire une ascension de nuit ?
Adrien et Sulfate approuvèrent cette idée du docteur. L’on convint donc de partir dès le lendemain matin dans la direction de la montagne pour en faire l’escalade. Puis, l’heure du dîner étant venue, les trois hommes rentrèrent un à un dans la nacelle.
Un quart d’heure après, le repas commença, et la conversation, comme on doit bien le penser, roula sur le problématique observatoire et sur l’excursion du lendemain.
Ensuite, la soirée fut employée à la lecture de divers ouvrages, à l’exécution de plusieurs expériences et à la rédaction des notes quotidiennes.
La température était toujours égale et douce ; depuis le retour d’Agénor et d’Adrien et, par conséquent, depuis la venue de la nuit, l’air liquide, après son évaporation, se réchauffait immédiatement par son passage dans un appareil électrique.
Sulfate ne cessait d’admirer, dans son ensemble et dans ses détails, cette merveilleuse maison d’acier qui leur donnait à tous, sur cette plaine déserte, le confort nécessaire.
Certes, ce voyage auquel il ne s’était guère
attendu ne plaisait pas au confrère d’Agénor ;
mais c’était surtout là, sous la douce lueur de la
lampe électrique, qu’il se sentait le moins à
plaindre, bien au chaud et le nez plongé dans
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Après quelques minutes de promenade, ils atteignirent les premières rampes de la montagne…
d’agréables lectures. Parfois, il levait la tête,
lançait en l’air la fumée de sa cigarette en songeant
à la France lointaine, puis il regardait les
hublots ; les vitres circulaires étaient continuellement
couvertes d’une épaisse couche de glace
que la vapeur d’eau contenue dans l’air intérieur
y fixait. Alors, Sulfate pensait à l’épouvantable
froid qui régnait, à l’extérieur, sur la
solitude des plaines lunaires ; et, consolé par la
pensée de pouvoir braver toujours, grâce à cette
nacelle et à son costume spécial, les dures morsures
de la nuit glacée, il reprenait le cours de
sa lecture, doucement bercé par le ronron
résonnant de Rodillard…
Lorsque le chronomètre marqua dix heures du soir, Agénor donna le signal du repos. Comme les soirs précédents, la petite colonie de Terriens se divisa en deux groupes inégaux : Agénor, sa fille et le jeune homme montèrent en haut, et Sulfate resta dans la pièce du bas.
Le lendemain matin, à sept heures précises, nos gens partirent, munis de bâtons ferrés, de lanternes à puissant réflecteur placées devant les poitrines et de quelques vivres pour le cas où un incident quelconque les obligerait à rester longtemps dehors.
Cette fois, Cécile était de la partie, vêtue du costume qu’elle avait déjà porté et qui lui allait parfaitement.
Deux kilomètres au plus les séparaient de la base de Possidonius. Ce fut une promenade. Bien à l’aise, baignant dans la douce atmosphère de leur appareil, ils bravaient les 96 degrés centigrades de froid que marquait ce jour-là, près de la nacelle, l’enregistreur thermométrique.
Sur le sol, la légère couche glacée remarquée la veille s’étendait toujours jusqu’à l’horizon, mais nos excursionnistes ne s’en trouvaient pas gênés, car ils avaient, hermétiquement fermés à la base de leur vêtement, de forts souliers à clous coniques, chaussures mordant bien la glace.
Après quelques minutes de promenade, ils atteignirent les premières rampes de la montagne qui, semblable à un immense écran, cachait la moitié du ciel étoilé.
Le sommet de Possidonius se trouve à six mille quarante-quatre mètres au-dessus de la plaine environnante. C’est donc une montagne de belle élévation qui n’est guère dépassée sur l’hémisphère connu du satellite que par les monts Doerfel et Leibnitz, où deux pics atteignent la hauteur prodigieuse de sept mille six cents mètres ; par Newton, dont les crêtes altières sont à sept mille deux cents mètres d’altitude ; et par Clavius, Curtius, Calippe s’élevant respectivement à sept mille, six mille six cents et six mille deux cent-dix-sept mètres.
L’ascension du géant commença immédiatement. L’on grimpa le long de sentiers tracés sans doute jadis par les Sélénites. Cette escalade fut plus longue, mais aussi facile que celle de Platon, et la montée oscillante de ces quatre points lumineux sur les flancs du colosse fut, cette fois, d’une drôlerie fort pittoresque. Agénor, plein de feu et d’audace, marchait en tête suivi par Adrien et Cécile. Sulfate, moins enthousiaste, venait ensuite, plus péniblement, malgré la faible pesanteur.
Nous renonçons à décrire dans leurs détails les mille détours, les sauts de chamois que nos ascensionnistes firent lestement en montant parmi les blocs, et les quelques culbutes de Sulfate, chutes peu graves, en vérité, car le pauvre homme se relevait ou se raccrochait bien facilement.
Deux heures environ après le départ, la petite troupe de grimpeurs arrivait au sommet de Possidonius.
De là, les voyageurs pouvaient plonger leurs regards à la fois sur la plaine de la Sérénité et dans l’immense cratère de la montagne, cavité aussi vaste que celle de Platon.
Agénor et son neveu avaient vu de jour, lors de leur première excursion, un paysage à peu près identique, avec la végétation en plus. Du haut de Possidonius, sous la lueur pâle de la Terre nullement atténuée par l’épaisseur d’une atmosphère normale, la vue des solitudes lunaires avait un aspect diabolique et morne plus impressionnant encore. Elles s’étendaient, froides et grises, jusqu’à l’horizon visible.
— Mes amis, dit Agénor, ce pâle éclairage sépulcral qui s’étend ainsi sur la Lune, est la lumière cendrée.
— Ah ! dit Adrien, c’est cela cette faible lueur que l’on voit toujours sur la partie non éclairée du disque lunaire à peu près depuis la Lune nouvelle jusqu’au premier quartier, et depuis le dernier quartier jusqu’à la fin ?
— Oui, c’est bien cela ; c’est le clair de Terre. Cette lueur va augmenter encore de jour en jour jusqu’à ce que le disque entier de la planète soit éclairé. Nous aurons alors ici la pleine terre… Et maintenant, camarades, ajouta Lancette, laissons ce beau spectacle. En avant !… Allons vers notre but qui doit se trouver par ici.
La petite troupe s’avança dans la direction indiquée par le savant, en suivant l’amoncellement des roches, en longeant des précipices que la faible pesanteur des voyageurs rendait peu dangereux à côtoyer.
Agénor ne s’était pas trompé, car, au bout d’un petit quart d’heure, apparut le bâtiment vu de la plaine la veille au soir.
Il était épais et bas, métallique, trapu, solide, comme incrusté dans les roches volcaniques. Au-dessus de lui, plusieurs coupoles de dimensions moyennes s’arrondissaient.
Les ascensionnistes en firent assez facilement le tour. Sur le côté faisant face au gouffre intérieur de la montagne, ils virent la porte métallique, elle aussi, toute simple mais fort grande. Curieusement, nos gens la poussèrent et entrèrent dans une immense salle garnie de nombreux instruments.
— C’est bien un observatoire, s’écria Lancette, et muni de lunettes qui me paraissent joliment supérieures à celles de la Terre ! Je ne me trompe pas, voici des appareils perfectionnés et de formes bizarres dont certains doivent servir aux mêmes recherches que ceux de chez nous. Je vois, dans cette salle, des équatoriaux, des lunettes méridiennes, un cercle mural, des spectroscopes, des théodolites, un héliostat, des télescopes, des micromètres, et d’autres encore que je ne comprends pas… C’est là un lieu d’études célestes tel que nos arrière-neveux en verront sur terre dans cent mille ans et plus !… Ah ! ces savants Sélénites !…
Depuis combien d’années, de dizaines, de centaines, de milliers d’années cet observatoire et ces instruments étaient-ils ainsi abandonnés ? mystère. Ils avaient survécu à l’anéantissement des races. Le métal dont les murailles et les instruments étaient faits devait être éternel. À cette hauteur, il n’y avait plus, pour ainsi dire, d’atmosphère sensible, car nul soupçon de glace ne se voyait en ce lieu communiquant cependant avec l’espace extérieur.
La stupéfaction du digne docteur était
extrême. Il écartait ses bras, les levait en l’air,
courait d’un instrument à l’autre, ébloui, ivre
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La petite troupe arriva bientôt devant le bâtiment vu de la plaine la veille au soir.
de joie. Cet homme heureux dirigeait le faisceau
lumineux de sa lanterne du plancher au plafond ;
et la lumière se jouait sur des rouages,
sur des disques, sur des tuyaux et des leviers.
Sulfate, quoique profondément étonné, restait plus calme, assez indifférent, en somme, aux choses scientifiques s’éloignant de sa bonne médecine.
Il s’était assis et disait tout doucement : « Je rêve, je rêve assurément. À mon réveil, je serai à Orléans, voilà tout, dans mon lit, tout simplement. Continue, continue de dormir, Sulfate… »
Adrien et Cécile suivaient Agénor ; et ce que les deux jeunes gens trouvaient de plus extraordinairement curieux en ce lieu, c’était les attitudes et les manifestations joyeuses de l’amusant Lancette.
Le savant s’était arrêté près d’un instrument rappelant vaguement les équatoriaux des observatoires terrestres.
Disons ici que les lunettes ainsi nommées tournent sur un pivot placé dans le sens de l’axe du monde. Un mécanisme d’horlogerie les fait mouvoir lentement en sens inverse du mouvement de la Terre. Ces instruments gardent donc dans leur champ, sans que l’on ait besoin de les pousser à chaque instant, l’astre mouvant visé par l’objectif.
L’équatorial que Lancette observait, et dont il comprit immédiatement le mécanisme, tournait, bien entendu, suivant certaines combinaisons spéciales lui permettant de suivre la Terre dans sa course céleste. Il était long, d’une largeur démesurée, construit suivant des données optiques probablement inconnues des Terriens. L’objectif, l’oculaire n’étaient, quoique transparents, certainement pas de verre.
— Visons la Terre qui est là ! s’écria l’heureux homme. Visons la France ! Visons Paris !! Le moment est bon, car notre pays tout entier est, à cette heure, complètement dégagé des ombres de la nuit. Il est dix heures du matin là-bas…
Agénor dirigea donc l’objectif vers la Terre, vers la France, mit la lunette au point, et chercha Paris…
— Nom d’un plumet ! s’écria-t-il…
Il fallait, pour que notre homme commît pareil écart de langage que la lunette lui eût montré des choses bien extraordinaires.
— Ah ! quel grossissement ! s’exclama-t-il. Enfoncés les pauvres opticiens de la Terre… Je vois les maisons et les routes ! Sans l’enveloppe atmosphérique terrestre, tout serait net et clair.
La visibilité de ces petitesses terrestres si éloignées des observateurs, le grossissement formidable de cette lunette étaient choses naturelles, si invraisemblable que cela puisse paraître. En effet, il est facilement compréhensible que les Sélénites possédèrent autrefois des secrets de fabrication optique inconnus encore aujourd’hui des Terriens, d’où cette possibilité d’avoir pu construire des lunettes d’une puissance qui nous est inconnue. Quel est l’obstacle matériel auquel se heurtent actuellement nos savants fabricants lorsqu’ils veulent obtenir des instruments de plus en plus puissants ? Cet obstacle, c’est la presque impossibilité de fabriquer des objectifs géants, de ces larges lentilles en deux pièces, le crown glass et le flint qui garnissent la plus grosse extrémité des lunettes astronomiques. Lorsque les hommes fabriqueront aussi grands qu’ils le voudront ces sortes de verres, les mondes qui gravitent dans l’espace, n’auront plus de secrets pour eux.
Mais si la puissance des instruments astronomiques qu’Agénor avait à sa disposition était pour ainsi dire infinie, elle ne pouvait cependant faire disparaître le fluide aérien qui entoure la planète et qui mettait alors entre l’œil observateur et le point visé un obstacle de transparence assez alourdie. Les choses quoique visibles se noyaient donc dans le vague avec ce flottement, ce flou qui les accompagnent, lorsqu’on les voit en rêve.
En entendant les paroles que le docteur avait prononcées, Adrien, Sulfate et Cécile s’étaient approchés, tandis qu’Agénor continuant son soliloque faisait mouvoir la lunette d’une manière presque insensible, à l’aide de délicats engrenages.
— Ormesson ! disait-il, voici Ormesson. Je connais cette charmante région sud-est de Paris… La Marne et ses ravissants coteaux garnis de villas perdues dans les feuilles… c’est bien cela… Saint-Maur-les-Fossés… Charenton… Voici Paris !
« C’est une carte embrumée que j’ai là sous les yeux, carte sur laquelle les silhouettes des gens allant et venant se devinent. Je distingue des petites masses qui se meuvent. Des taches blanchâtres s’assombrissent, des groupes mobiles et noirs s’éclaircissent ; des points se déplacent, se fondent, se noient… C’est le mouvement de la vie terrestre tel que les Sélénites l’aperçurent. Évidemment, ils n’eurent jamais des humains qu’une idée assez vague…
Adrien, Cécile et Sulfate voulurent, à leur tour, regarder la planète. Lancette avait dit vrai. Ce fut un émerveillement général.
Bientôt la curiosité devint intense. Tous désirèrent voir en même temps. Agénor dut alors mettre au point trois autres lunettes aussi puissantes, et chacun put observer à loisir.
Mais, tandis que ses compagnons s’amusaient à parcourir les régions habitées du globe, Agénor, toujours épris d’inconnu, dirigeait l’œil puissant de sa lunette vers les régions de l’extrême nord où l’atmosphère était d’une grande limpidité en ce jour, circonstance favorable et même indispensable pour l’observation. Étant au 24 août, l’on précédait d’un mois environ l’équinoxe d’automne. La terre présentait encore aux doux effluves du Soleil la calotte blanche de son pôle septentrional. Ce pôle nord, Lancette allait le voir !
Notre savant tâtonna, chercha l’emplacement où tous les méridiens du globe se confondent en un point idéal et unique. Le champ infiniment réduit et formidablement grossi visible dans l’oculaire se déplaça, fila, rapide comme l’éclair.
Agénor trouva le point cherché, et vit là un désert blanc criblé de canaux noirs, sillonné de digues amoncelées produites par les pressions du pack ou champ glacé. Les glaces s’étaient élevées, heurtées, puis des blocs énormes avaient culbuté, formant de blancs et gigantesques éboulis que le Soleil éclairait obliquement. De-ci, de-là des canaux larges étaient apparus, se croisant en tous sens, formant également de vastes étendues d’eau sombre. Toute cette glace était mouvante, ondulante, continuellement poussée par le vent. Les canaux s’ouvraient, se rétrécissaient, se fermaient ; les digues s’enflaient, comme poussées par un travail sourd des eaux qu’elles recouvraient ; et de grandes îles blanches allaient d’un point à un autre, semblables aux unités géantes de quelque escadre désemparée.
— Voici, mes amis, la région du pôle toute simple et glacée, dit le savant en quittant l’oculaire et en conviant ses compagnons à l’y remplacer. C’est ainsi qu’elle apparut, un peu plus au sud, au commandant Umberto Cagni, de l’expédition polaire du duc des Abruzzes (Spedizione duca Abruzzi) en 1899-1900. Cagni, suivi par trois de ses compagnons, Petigax, Fenoillet et Canepa, parvint, le 25 avril 1900, à 86 degrés 34 minutes de latitude nord, point le plus septentrional atteint jusqu’à ce jour. Il eut la gloire de faire flotter le drapeau italien dans l’air glacé de ces régions. À moi, Agénor Lancette, ces étendues désolées apparaissent également, mais à 90 degrés de latitude nord, c’est-à-dire au pôle même !!!
Notre héros s’était redressé en une souveraine
attitude, réellement beau dans son singulier
costume à sphère d’aluminium, au milieu de
tous ces instruments bizarres parmi lesquels il
semblait se trouver en pays de connaissance. Le
petit groupe lumineux des lanternes dessinait
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La lumière de sa lanterne se jouait sur des rouages, sur des disques, sur des tuyaux et des leviers…
derrière lui, sur la muraille de la salle, une
ombre gigantesque. Et Sulfate le contemplait,
pensant dormir toujours, attendant le réveil tant
désiré dans son bon lit de là-bas, sur la Terre.
Longtemps Agénor resta ainsi, rêveur, songeant à l’importance de sa situation. À peine pouvait-il y croire en pensant à l’immense et progressif effort des vaillants pionniers du pôle : Franklin, Kane, Mac Klintock, Hayes, Koldervey, Hegeman, Hall, Nares, De Long, Greely, Nansen, Andrée, Cagni… Il songeait aux douloureux combats que ces audacieux livrèrent et que d’autres livreront encore à la rude nature glacée de ces régions mortelles, tandis que lui, Lancette, devançait leurs fatigues et, des yeux seuls, pourrait-on dire, découvrait la mystérieuse région polaire du haut de cet invraisemblable observatoire de la Lune…
Puis il s’éveilla de cette songerie si douce pour un savant. Il regarda ses compagnons qui, près de lui, avaient, par leur silence, respecté son recueillement.
— Mes amis, dit-il, revenant tout à fait à la vie réelle, déjeunons, voulez-vous ?
Tous furent de cet avis, et, quelques instants après, nos excursionnistes dévoraient à belles dents les provisions qu’ils avaient prises à la nacelle.
L’après-midi — est-il nécessaire de le dire — se passa en observations terrestres. L’inextricable fouillis des grandes forêts tropicales, l’immensité désolée des vastes déserts, les cités populeuses, les ports grouillants de navires, les montagnes, les lacs, les mers, captivèrent au plus haut point l’attention des Terriens.
Agénor, Adrien et Sulfate suivirent avec une curiosité profonde les lignes irrégulières, dentelées des côtes terrestres, s’efforcèrent de voir le vague remous de la vie dans la clarté bleuâtre des villes.
Cécile, elle, s’amusa longuement à suivre, sur les flots de l’Atlantique, la forme imprécise et mouvante d’un grand paquebot qui, roulant et tanguant majestueusement, filait vers New-York sous la poussée de sa puissante hélice. Jamais nos Terriens ne voyagèrent tant qu’en ce jour…
Leurs yeux lassés et ravis quittèrent cependant, mais à regret, les féeriques oculaires des instruments. Vers quatre heures, les observateurs pensèrent à regagner la nacelle. Ils descendirent sous la douce clarté de la planète, jusque dans la plaine. Bientôt ils urent de retour au logis, dînèrent, se couchèrent et s’endormirent, gardant encore, même dans le sommeil, la vision surprenante des inoubliables spectacles terrestres.
Seul, le gros Sulfate demeura mélancolique, hanté par le souvenir de cette Terre qu’il trouvait trop loin. Lorsqu’il s’endormit, des larmes mouillèrent ses yeux ; et longtemps elles brillèrent comme des diamants, dans un rayon venu de la Patrie lointaines…