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À quatre-vingt-dix-mille lieues de la Terre/15

La bibliothèque libre.
La Jeunesse illustrée (p. 35-37).

CHAPITRE xv

Le retour du Soleil.

Les longues heures de la nuit lunaire s’écoulèrent sans ennui.

Dans la nacelle, on lisait, on travaillait, au milieu d’une atmosphère de moyenne et invariable température, sans un rhume, sans un malaise.

La réserve d’énergie électrique des accumulateurs ayant été fort entamée, Lancette disposa sa grande hélice d’une façon nouvelle. L’on sait que cette machine s’était, lors de l’arrivée, penchée sur le sol de la Lune. Munis de leviers, les trois hommes relevèrent assez facilement le cylindre supérieur qu’ils fixèrent horizontalement sur des roches apportées. Ensuite, le savant fit tourner cette hélice à petite vitesse.

Grâce à un mécanisme qu’il serait trop long de détailler ici, le mouvement des ailettes fut transmis à la petite machine dynamo placée à l’intérieur de la nacelle, et cette machine rechargea les accumulateurs.

Plusieurs fois, les quatre Terriens firent des promenades hygiéniques, soit à pied, pendant une heure ou deux, soit à motocyclette, derrière les lueurs étincelantes des lanternes-phares. Ces dernières sorties eurent lieu surtout du côté nord de la Lune, à travers le lac des Songes, jusqu’aux cratères Mason et Burg, de moyenne altitude.

La petite troupe de chauffeurs rencontra de-ci de-là des bêtes gelées. Agénor put alors les étudier à loisir et en prendre des photographies. Il disséqua même un de ces singuliers animaux ; et ce ne fut certes pas un spectacle banal que celui offert par notre savant découpant, par plus de cent degrés centigrades au-dessous de zéro, un animal lunaire, sous la lueur magnifique de la pleine Terre.

Cinq fois nos amis retournèrent à l’observatoire de la montagne, attirés toujours par le spectacle que leur promettaient les instruments astronomiques.

— Ô ma vieille boule natale ! s’écriait alors Adrien en contemplant la planète dans sa merveilleuse lunette, mon cœur saute à la vue de tes villes innombrables ! Ô France ! tes contours géographiques forment une image bien douce à mes yeux !

Et le jeune homme faisait mouvoir l’instrument, des Pyrénées aux plaines flamandes et des roches armoricaines déchiquetées par le flot aux doux pays de Lorraine et d’Alsace ; puis il visait l’étranger, fort ennuyé lorsqu’il constatait la présence de larges surfaces nuageuses cachant sous leur voile immense et doucement mobile des régions, des pays entiers. Impatiemment il attendait ; et les cumulus, nimbus, stratus ou cirrus se déplaçant enfin avec une majestueuse lenteur, découvraient des choses facilement reconnaissables pour l’assez bon géographe qu’était Adrien.

Mais, tandis que Cécile et Sulfate imitaient Adrien, Agénor, de son côté, profitait de cette occasion d’exceptionnelle importance pour s’occuper de choses plus sérieuses : il traçait une carte approximative de ces régions polaires inconnues qui l’intéressaient si fort et qu’il ne voyait malheureusement que de profil. L’œil du savant allait de l’instrument à une feuille de papier où sa main experte dessinait.

En ces cinq séances, notre homme, modifiant à son gré, la puissance de l’instrument dressa complètement sa carte.

Le beau temps ne lui manqua pas : pendant toute la durée de cette tâche intéressante et unique, le hasard voulut qu’une atmosphère transparente et fine recouvrît les champs glacés des régions septentrionales. Cette carte fut assurément la chose la plus invraisemblable que le docteur rapporta sur Terre. Qui eût cru cela : la découverte du pôle faite du haut de la Lune !

Cependant, la pleine Terre était passée peu à peu à sa période de décours. Aussi mathématiquement qu’eût fait une horloge, la douce planète marquait, par la succession régulière de ses phases, les heures lentes de la longue nuit lunaire.

Ce fut pendant ces interminables ténèbres qu’Agénor prépara, pour le retour du Soleil, une sérieuse expédition. Il s’agissait, cette fois, de percer le mystère archiséculaire enveloppant l’hémisphère invisible de notre satellite, d’aller
Et le brave médecin traça sur la table avec son doigt une ligne circulaire et ondulée à la fois.
visiter le fameux autre côté de la Lune que personne n’a jamais vu.

Cette expédition projetée amena de longues conversations autour de la lampe électrique. Agénor dut remplir le rôle de conférencier, apprendre à ses trois auditeurs tout ce que l’on sait sur la Lune, sur ses mouvements principaux, sa constitution physique, sa formation. Lorsqu’il parla de l’hémisphère invisible, Sulfate lui dit tout d’abord :

— Ne soyez pas étonné si un ignorant tel que moi vous pose une question qui vous paraîtra singulière. Depuis mon baccalauréat, je me suis empressé d’oublier tout ce qui n’est pas médecine ou ballon. Dites-moi, l’on voit donc toujours le même côté de la Lune ?

Agénor resta médusé, terrassé devant une pareille ignorance des choses astronomiques. Il lança vers son confrère un regard singulier.

— Oui, ami Sulfate, dit-il, d’une voix douce, la Lune nous montre toujours le même hémisphère. On ne connaît que la moitié de sa surface.

— Vous oubliez ce que nous montrent les mouvements de libration, mon oncle, rectifia le jeune homme.

— Mon cher, répondit le savant, ne parle donc pas brusquement comme cela de libration au confrère, tu vas l’étourdir, il ne se souvient pas, cet homme ! Sulfate, ajouta-t-il, les librations sont des mouvements du satellite qui nous permettent de voir, soit à l’est, soit à l’ouest, soit au nord, soit au sud, d’étroites bandes supplémentaires aux régions toujours tournées vers la Terre, ce qui fait qu’en réalité, sur 1 000 parties formant la surface de la Lune, nous en voyons 569, c’est-à-dire un peu plus de la moitié. Vous voilà renseigné ?

— J’ai un vague souvenir, répondit le gros Sulfate, d’avoir marmotté jadis dans un livre de cosmographie quelque chose qui devait être cela.

— Je crois même, dit Cécile à son tour, que la Lune a d’autres mouvements encore, très nombreux même.

— Ah ! oui, ma chère fille, dit Agénor, des mouvements très nombreux et si compliqués que je renonce à te les faire connaître tous, ne voulant pas te torturer la cervelle avec le mouvement de la ligne des apsides, la révolution synodique des nœuds, les librations diurnes en latitude, en longitude, etc… Je me contenterai de te dire que son mouvement principal est celui qu’elle exécute en tournant une fois sur elle-même et en opérant sa révolution autour de la Terre.

— Comment ! dit tout à coup Sulfate, elle nous montre toujours la même face et elle tourne sur elle-même !

— Évidemment, son mouvement de rotation s’exécute en un temps rigoureusement égal à celui de sa révolution autour de la planète.

Sulfate se mit à réfléchir en tapotant de ses doigts le tapis de la table…

— C’est vrai, dit-il au bout d’un instant, c’est vrai, puisque sa même face a regardé successivement tous les points de l’horizon. J’ai compris, Lancette.

— Élève Sulfate, vous aurez un bon point et la croix si vous continuez, répondit le savant en suscitant un rire général.

— Mais, confrère, reprit Sulfate, j’en sais plus long encore ; ainsi, je puis vous dire que la Terre entraîne la Lune avec elle dans son mouvement elliptique autour du Soleil ; je vois très bien d’ici la courbe que fait notre satellite. Il avance comme ceci, tenez… Et le brave médecin traça sur la table avec son doigt une ligne circulaire et ondulée à la fois.

— Et, demanda en souriant Agénor, cette courbe s’appelle ?…

Sulfate se gratta l’oreille.

— Une courbe épicycloïde, dit le savant.

— Épi ?…

— … cycloïde.

— Bigre !… Mais, et le mouvement du Soleil dans l’espace, en voilà encore une complication ! Par exemple, de cela je m’en souviens. Le Soleil, avec toute sa famille de planètes, dont font partie la Terre et la Lune, se dirige vers la constellation d’Hercule, tournant autour de je ne sais quoi…

— J’ajouterai, Sulfate, que ce je ne sais quoi fait partie de l’immense agglomération d’étoiles en forme de lentille que nous voyons par la tranche, que nous appelons Voie lactée et dans laquelle se trouve notre Soleil, étoile lui aussi.

— Je parie, Lancette, que cette nébuleuse lenticulaire, notre Voie lactée, tourne, elle aussi, autour de quelque autre agglomération d’étoiles plus considérable !

— C’est probable. Et, peut-être des agglomérations de nébuleuses tournent-elles également autour de centres plus puissants encore dans les insondables profondeurs de l’infini !…

— Comme tout cela est grand ! exclama Cécile. Je croyais que les étoiles étaient dispersées dans le ciel un peu partout.

— Nullement, ma fille, elles sont groupées par masses, par nébuleuses semblables à de fines poussières d’or et situées à d’incalculables distances les unes des autres. Notre Soleil lui-même et toutes les étoiles que nous admirons forment un groupe compact. Et si nous voyons ces astres lumineux partout autour de nous, c’est parce que nous sommes à peu près au milieu de l’amas. Je m’empresse de dire qu’à côté de ces nébuleuses formées d’archipels d’étoiles, il y a d’autres lueurs vagues dans le ciel qui sont des mondes en formation.

— Des mondes en formation !…

— Parfaitement, comme l’a été autrefois notre système solaire tout entier.

À une époque antérieure incommensurablement éloignée, le Soleil et tous les mondes qui l’entourent à présent formaient un vaste brouillard lumineux. C’est le refroidissement continuel de cette nébuleuse en mouvement qui a formé les planètes et leurs satellites, le Soleil en est la partie centrale, encore fluide et brûlante. La Terre, la Lune elle-même, sont des espèces de noyaux sphériques formés par cette ancienne matière lumineuse, refroidie et solidifiée…

Sulfate, Adrien et Cécile écoutaient toujours avec plaisir ces intéressantes causeries d’Agénor. On buvait du café ou du thé, on croquait des gâteaux tout en discutant. Sulfate lui-même en oubliait parfois Orléans et la Terre.

Sauf les ascensions de Posidonius et les quelques excursions pendant lesquelles nos amis se donnèrent un peu d’exercice, tout le temps fut donc pris, soit par les conversations scientifiques et les expériences faites à l’intérieur de la nacelle, soit par les préparatifs de la future exploration. Puis les Terriens attendirent le retour du Soleil.

Trois cent cinquante-quatre heures environ s’étaient passées depuis la tombée presque brusque de la nuit lorsque l’astre-roi fit son apparition. Son disque flamboyant de protubérances se montra tout à coup au-dessus des monts Taurus, et, immédiatement, de longues et mouvantes traînées d’or illuminèrent la plaine de la Sérénité, faisant fondre instantanément en vapeurs rapides la légère couche de glace qui couvrait le sol. Lentement, le Soleil monta, prit possession des étendues lunaires. Par les vitres circulaires, il cribla l’intérieur de la nacelle de ses javelots d’ardente lumière. L’on dut rapidement supprimer l’appareil qui élevait la température de l’air liquide et remettre les verres noirs devant les hublots.

— Mes amis, dit Agénor en s’éveillant ce matin-là, voici le gai Soleil. Nous avons quarante-trois jours environ pour faire notre excursion. Laissons l’astre radieux s’avancer un peu dans sa course lente. Faisons aujourd’hui l’essai très sérieux et définitif de notre matériel, de nos appareils. Et, dès demain matin, en route pour l’autre hémisphère…


… Agénor d’abord, Cécile ensuite, puis Adrien dont la motocyclette remorquait voiture et bagages.