À quatre-vingt-dix-mille lieues de la Terre/16
CHAPITRE xvi
Un raid à travers l’hémisphère inconnu.
Le lendemain, six heures du matin sonnaient… à Orléans lorsque les Terriens sortirent sur le sable pour retrouver leurs motocyclettes ainsi qu’une mignonne voiturette faite de deux roues pneumatiques et de différentes pièces formant coffre, le tout resté là depuis la veille. La voiture était remplie des bagages, des vivres, des instruments, de tout ce qu’il était strictement nécessaire d’emporter pour une excursion sérieuse. Les essais du jour précédent avaient permis de constater la solidité du léger véhicule qu’un des voyageurs devait remorquer derrière sa machine. Les roulements de tout le matériel furent reconnus parfaits.
Cette fois, la petite caravane comprenait Agénor, Adrien et sa cousine. L’on se souvient que le savant avait promis à Cécile de l’emmener à la première longue excursion. La jeune fille s’était empressée de rappeler très énergiquement à son père la promesse faite. Sulfate, lui, restait, chargé de garder la maison d’acier. Hâtons-nous d’ajouter qu’il n’en était nullement fâché.
L’inventaire méticuleux des choses à emporter ayant été fait pendant les longues heures de la nuit lunaire, rien ne manquait. Ils n’eurent donc qu’à se mettre en route.
Il eût été possible de gagner par le plus court l’hémisphère inconnu du satellite, en se dirigeant immédiatement vers le nord, à travers la plaine des Songes jusqu’aux cratères Repsold et Sommering, pour atteindre ensuite la Mer de Humboldt qui, en partie, se perd de l’autre côté du disque ; mais la région montagneuse qui forme en grande partie ces contrées eût été vraiment trop accidentée pour les roues pneumatiques des machines et de la voiture. De plus, c’était aller au-devant de la nuit. Suivre l’astre du jour dans son apparente course autour du satellite était bien préférable, car cet itinéraire donnait aux voyageurs les vingt-neuf jours ensoleillés de la lunaison, plus une moitié lumineuse encore de ce temps, pour le cas où le retard aurait lieu au coucher du Soleil. Aussi le savant décida-t-il de se diriger vers l’est en traversant, cette fois, les Mers de la Sérénité, des Vapeurs, des Nuées, puis l’Océan des Tempêtes, pour gagner enfin la partie cachée de la Lune un peu au nord de l’équateur.
Après avoir serré la main du bon Sulfate devenu gardien de la nacelle, les Terriens partirent dans cet ordre : Agénor d’abord, Cécile ensuite, puis Adrien, dont la motocyclette remorquait voiture et bagages.
La petite troupe de chauffeurs avançait à une allure modérée, du tranquille cent à l’heure — vitesse médiocre sur la Lune. C’était toujours, sous les roues des machines, cette plane étendue qu’Adrien et son oncle avaient connue, plus au nord, en allant vers Platon. À peine les motocyclettes et la voiture ondulaient-elles sur ce sol d’alluvions anciennes presque aussi doux qu’un tapis.
Vers onze heures du matin, les excursionnistes, après avoir traversé toute la plaine de la Sérénité et une partie de celle des Vapeurs, virent surgir devant eux le beau cratère Manilius, haut de deux mille trois cent quarante-sept mètres, semblable à une citadelle gardant les vastes étendues de la plaine des Vapeurs. Ils passèrent à l’ouest de l’altière montagne éclatante de soleil, puis s’arrêtèrent pour le déjeuner. Le cadran de la motocyclette d’Agénor marquait six cent vingt kilomètres parcourus déjà.
Ils restèrent là deux grandes heures après leur repas, adossés à de petites roches, pour faire la sieste et causer. Près d’eux, les machines et la voiture étaient rangées en un large faisceau. Très lentement, le soleil, tout auréolé de protubérances roses, montait au-dessus de l’horizon de l’ouest.
Adrien regardait l’étendue lisse de la plaine ; puis il pensait aux régions plus accidentées et couvertes de laves qu’ils avaient longées quelque peu.
— Je remarque, dit-il à son oncle, que la surface de la Lune a deux aspects différents : d’abord ces étendues lisses sur lesquelles nous roulons si bien — il indiquait du doigt la plaine — ensuite les régions montagneuses, rocailleuses, énormément accidentées, criblées de cratères, de montagnes, de hauteurs enchevêtrées, ces régions qui couvrent, par exemple, toute la partie australe du disque.
— Mon cher, répondit le savant, cette remarque a déjà été faite par tous les astronomes ; mais c’est surtout Chacornac qui donna une explication plausible de ces différences d’aspect des régions lunaires.
« Tu n’ignores pas que la Lune a été pâteuse à son origine. Lorsque, par refroidissement sa croûte extérieure se fut formée, la force bouillonnante des masses encore fluides à l’intérieur perça l’écorce et forma d’énormes bulles qui crevèrent ; les vastes mers ou plaines circulaires des Pluies, de la Sérénité, des Crises, des Humeurs en sont les restes. La croûte extérieure durcissant toujours et les forces centrales diminuant, les bulles qui se formèrent ensuite furent plus faibles et donnèrent naissance à des cratères, à des cirques plutôt de dimensions moins géantes, mais bien grandes encore, tels que Schickardt, Clavius, Grimaldi, larges respectivement de soixante-quatre, de cinquante-sept et de cinquante-six lieues ! Puis naquirent une foule de cratères… de dimensions moyennes, disséminés sur toute la surface du satellite. C’est alors, pense M. Chacornac, que de formidables épanchements boueux se produisirent sur la Lune, couvrirent plus des deux tiers de l’hémisphère tourné vers notre Terre, nivelant les mers, emplissant un grand nombre de cratères et aplanissant leur fond. D’autres volcans vinrent encore, après ce déluge boueux, percer avec plus de peine la surface des plaines, mais ces derniers ont tous le fond de leur cavité centrale d’un niveau inférieur à celui du sol environnant.
« Voilà, mon cher Adrien, pourquoi nous pouvons rouler sur une surface aussi plane et pourquoi ces plaines sont si différentes d’aspect des autres régions du disque. J’ajoute que des eaux peu profondes ont également recouvert ces larges étendues de terrain ; les sables que nous voyons là le prouvent, mais ces eaux n’existent plus.
Après la sieste, les chauffeurs reprirent leur facile route au sud-est, et, vers sept heures, ils s’arrêtèrent pour dîner et se reposer près du cratère Godin, haut de trois mille trois cent vingt et un mètres.
Agénor et Cécile dormirent, bien à l’aise, sur le sable chaud de la plaine des Vapeurs, mais Adrien passa les heures de la nuit terrestre en faction, pour garder le campement, pour veiller sur son oncle, sur sa cousine, et pour prévenir toute attaque. Cependant nul être agressif ne se montra.
Le lendemain et les jours suivants, ils roulèrent de nouveau vers l’est, poussés par le continuel soleil levant qui, lentement, couvrait ces fantastiques paysages d’un immense tapis d’or.
Nos voyageurs purent ainsi parcourir en tous
sens et photographier la curieuse mer des Vapeurs
et le golfe du Centre ; région coupée de
rainures où ils trouvèrent un sol gras et couvert
de hautes végétations. Ils contournèrent ces
mystérieux et sombres bois sans oser y pénétrer,
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À tour de rôle, Adrien et son oncle surveillaient le petit campement.
de crainte d’y rencontrer des habitants, peut-être
trop dangereux.
Les vaillants chauffeurs, laissant au sud la région impraticable des montagnes et le vaste cratère Ptolémée, revinrent vers le nord, passèrent près de Mosting, haut de deux mille deux cent quatre-vingt-quatorze mètres, puis, ayant dépassé l’équateur, repartirent à toute vitesse au sud, lancés vers la Mer des Nuées, où ils pénétrèrent en passant à droite du petit cratère Gambart.
Continuant leur course en zigzags, ils allèrent ensuite jusqu’aux régions montagneuses entourant Tycho d’un pittoresque et chaotique amoncellement de hauteurs, où ils atteignirent le trentième parallèle sud. Puis, la rapide caravane remonta de nouveau vers le nord et, sur l’interminable étendue de sable, roula en ligne droite, jusqu’à la féerique région des beaux cratères Copernic, Képler et Aristarque, sur un sol criblé par endroits de matières pulvérulentes et brillantes.
Adrien, ayant remarqué cette particularité de la plaine, s’arrêta et ramassa une poignée de la fine poussière brillante qu’il avait à ses pieds.
— Voyez, mon oncle, dit-il au docteur, n’est-ce pas du diamant brisé en morceaux infimes ?
— Mon cher ami, répondit Agénor après avoir regardé attentivement, je te prie de conserver cette poudre qui intéressera prodigieusement les savants auxquels nous la montrerons dès notre retour en France ; elle fut vomie, projetée autrefois par les volcans lunaires, et forma ces étoilements immenses que l’on voit fort bien de la Terre, et qui sont connus sous le nom de bandes lumineuses.
— Oui, oui, je sais, dit Adrien, j’ai déjà vu cela de là-bas, de notre planète ; ces bandes semblent s’échapper de différents cratères, et, rayonnant tout autour, les font ressembler à autant de décorations constellant la surface de la Lune.
— Juste, mon neveu ; et je m’empresse de t’apprendre que le roi de ces cratères rayonnants est Tycho ; puis viennent Copernic, Aristarque, Képler, Euler, Timocharis, Ératosthène, et bien d’autres…
Agrémentée de conversations instructives transmises téléphoniquement, l’interminable journée lunaire se poursuivait, mathématiquement allongée, doublée pour des voyageurs devançant l’astre radieux.
Cette longue suite d’heures était coupée régulièrement de haltes consacrées au sommeil. À tour de rôle, Adrien et son oncle surveillaient le petit campement. Sur le sable, aussi moelleusement couchés que dans un lit, les dormeurs retrouvaient la force, l’élasticité musculaire ; et, pour remplacer les ténèbres absentes, si douces aux yeux, pour avoir l’illusion des nuits terrestres, ils couvraient la sphère métallique emprisonnant leur tête d’un voile épais et noir.
Et c’est dans ces conditions que le savant, son neveu et sa fille atteignirent la limite des régions connues, par 90 degrés de longitude est et 13 degrés de latitude nord.
La Terre qui, lentement et régulièrement, s’était éloignée du zénith, disparut alors derrière l’étincelant horizon de l’ouest.
Les Terriens allaient donc pénétrer les mystères de régions nouvelles ; mais, avant de s’y lancer éperdument, Agénor crut devoir tenir aux deux jeunes gens le petit discours suivant :
— Mes enfants, leur dit-il, nous allons, en traversant l’inconnu, faire le tour de la Lune. Des difficultés nous attendent peut-être, des difficultés et des dangers. Je pense qu’il sera bon de traverser cet hémisphère à toute allure. Voici pourquoi je trace de notre exploration un si rapide programme : je crains que ces mystérieuses régions ne soient pas assez planes et régulières, que des détours répétés soient indispensables ; les seize kilomètres gagnés chaque heure à l’équateur par le Soleil, notre guide, se changeront parfois en centaines de kilomètres pour nous, à cause des sinuosités et accidents possibles de la route. Ne nous arrêtons donc pas ; prenons simplement quelques photographies et filons. Nous allons accomplir un raid, comme disent nos voisins les Anglais. Et cette grande excursion sera, croyez-le, profitable à la science, malgré sa rapidité.
À toute allure, ils s’engagèrent donc sur le sable fin d’une plaine immense, plate et entièrement inconnue, où ils roulèrent pendant des heures. Au loin, des cratères surgissaient, grandissaient, passaient et bientôt disparaissaient par derrière pour fondre, eût-on dit, sous l’horizon opposé. Les moteurs imprimaient aux machines une allure d’express.
Puis le paysage changea, devint très accidenté. La caravane automobile serpenta plus lentement parmi des rocs étincelants de lumière ; et, tout à coup, après un dernier détour du chemin, la plaine apparut de nouveau. Le docteur, émerveillé, s’écria :
— Mes enfants, voici des ruines !
En effet, le terrain, devant lui, était comme jalonné de choses indéfinissables, vieillies et artificielles : vieux murs éboulés, carcasses métalliques dressant vers le ciel noir des formes architecturales régulières encore. Certains de ces restes étaient énormes, larges, hauts, massifs, d’autres avaient des finesses exquises.
Quels étaient ces vestiges ? Assurément des ruines de maisons, d’usines ou de monuments destinés autrefois à des usages inconnus des Terriens. Disséminés d’abord, ils augmentèrent bientôt en nombre, formant des groupes, des agglomérations où, autrefois, la vie dut être active.
La curiosité des] chauffeurs était, cela se conçoit facilement, surexcitée au plus haut point. Ils contournaient ces ruines et plongeaient des regards émerveillés dans les ouvertures ténébreuses et mortes de ces anciennes demeures, regrettant de ne pouvoir s’arrêter qu’en de rares endroits afin d’étudier les quelques objets souvent mystérieux qui s’y trouvaient encore ; mais la consigne d’Agénor était formelle : il fallait filer…
Lorsque vint l’heure du repos, ce fut au milieu de ces éboulis que la halte eut lieu, près d’un ravin aride qui avait été sans doute autrefois le lit d’une rivière joyeuse, claire et murmurante.
Après un repas frugal, la route fut reprise parmi les débris archis séculaires de plus en plus nombreux, et jusqu’au soir il en fut ainsi.
Les paysages fantastiques et désolés de l’autre hémisphère avaient décidément fait place à des sites gardant encore l’empreinte d’une activité défunte, à des régions vraiment couvertes d’ouvrages ayant nécessité pour leur construction la coopération de l’intelligence et du travail.
Vers sept heures terrestres du soir, les voyageurs s’arrêtèrent comme d’habitude et le campement fut installé.
— C’est un fait certain, dit Adrien, en montrant la plaine d’alentour : les Sélénites ont habité par ici en grand nombre. Ces restes sont bien autre chose que les quelques passerelles vues de l’autre côté !
— Oui, mon neveu, répondit Agénor, et mes yeux ne peuvent sans émotion contempler ce paysage. Aux derniers, mais nombreux siècles de la vie lunaire, des êtres pensants, après avoir occupé plus anciennement toute la surface de l’astre, se réfugièrent sur cet hémisphère où l’atmosphère, pour des raisons de mécanique céleste, resta plus longtemps suffisamment épaisse et respirable. Oui, c’est en ces régions que vécurent, puis moururent les derniers Sélénites ; et la suite de notre voyage va, j’en suis sûr, nous amener des surprises.
— Eh bien, mon oncle, répondit Adrien, pour supporter sans défaillance ces surprises, quelles qu’elles soient, dînons, car j’ai grand’-faim ; et je me sens ce soir capable de travailler des mâchoires si terriblement que je vais sans doute calmer la faim présente et future…
L’on dîna de bon appétit, et, peu de temps
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Il y avait de-ci, de-là, entre ces cités, des ponts, des aqueducs, d’aériennes architectures…
après, la fatigue étant assez sérieuse, les deux
jeunes gens s’étendirent sur le sol. Agénor, dont
c’était le tour de garde, dut rester éveillé. Pensif
il demeura pendant les heures de nuit terrestre
accoudé sur un roc ; et, derrière la vitre
noircie de la sphère, le regard de notre
savant erra longtemps sur la plaine éclatante
de soleil.
Le lendemain, la course diabolique et féerique continua de plus belle, parfois droite et souvent en nombreux zigzags. Inutile de dire que les instantanés furent pris par centaines.
— C’est ici le vrai paradis des photographes, disait le joyeux Adrien.
Les jours suivants, les ruines se montrèrent plus nombreuses encore, plus pressées, plus imposantes d’aspect : palais effondrés où des armatures métalliques de style bizarre restaient indestructibles, capitales éboulées s’accrochant au flanc des montagnes géantes, envahissant largement les plaines d’une immense coulée de défunts édifices ; châteaux de formes bizarres dressant leurs silhouettes diaboliques sur certains sommets de montagnes.
Parfois, lorsque leur course amenait nos voyageurs sur les hauteurs, c’étaient des cris d’admiration à la vue de villes énormes et nombreuses qui, sur ces étendues lunaires sans atténuation aucune, étaient aussi nettement visibles à une portée de fusil qu’à l’horizon.
Il avait, de-ci, de-là, entre ces cités, des ponts, des aqueducs, d’aériennes architectures légères comme des dentelles, entrecroisées, entrelacées, franchissant des lits desséchés de rivières, des vallées entières, des cratères, semblant faits toujours de ce métal inusable, le même que celui de l’hélice.
— Ces paysages, ces villes encore debout en partie, sont choses inoubliables, disait Adrien émerveillé ; mais s’il reste encore des vestiges d’habitations, je ne vois guère de restes d’habitants.
— Mon cher, répondait le docteur, le temps et le sol ont tout enfoui, rongé. Il n’y a ici que des choses ayant bravé l’usure des siècles, les feux brûlants du jour et le froid mortel des nuits. La Lune est vraiment un monde mort en ce qui concerne les êtres pensants et raisonnables…
Sur cet hémisphère mystérieux, la chaleur diminuait, car l’atmosphère y était à la fois plus élevée et plus dense que sur l’autre ; l’ardeur des rayons solaires s’y trouvait donc atténuée. Un thermomètre centigrade observé indiqua 82 degrés au niveau des plaines, tandis que, du côté de la nacelle, on en avait enregistré 91. À l’intérieur des vêtements, la température de l’air était, on le sait, réglable à volonté ; les différences extérieures pouvaient donc osciller, nos amis ne s’en souciaient guère.
Aux pays couverts de cités qu’ils venaient de parcourir succéda une région extrêmement accidentée, faite d’un sol tourmenté, raviné, criblé de trous, de gouffres insondables et de précipices à parois verticales. Agénor et les deux jeunes gens durent modérer fortement l’allure de leurs machines, et suivre assez péniblement leur route en une infinité de tortueux lacets.
Cette traversée difficile se prolongea et les fatigua pendant près de vingt heures. Puis, brusquement, les sites de nouveau s’aplanirent, et ce fut féerique.
Là, pendant deux jours, Agénor, Adrien et la jeune fille traversèrent un vrai pays de conte de fée. Là, leur admiration ne connut plus de bornes. Le croira-t-on jamais ? Pendant ces deux journées, ils virent des palais, des portiques, des colonnades interminables d’or, de diamant, de saphir, d’émeraude, d’améthyste lunaires énormes, luisants de soleil, à demi engloutis par les séculaires alluvions…
Comment décrire ces architectures prodigieuses, vertigineuses pourrait-on dire, ces styles éclos dans les cerveaux sélénites, styles dont les moindres détails ne pouvaient être que sujets d’étonnement pour des yeux de Terriens !
Pour se faire une idée de ces choses, il faut avoir regardé les admirables photographies qu’Agénor rapporta de là-bas. Et encore, après avoir vu, l’on ose à peine croire, tant c’est étrange !…
— Quel pays ! exclamait Adrien ; des maisons d’or et de pierreries ! Lorsque, le progrès aidant, les communications interplanétaires seront établies, il me semble que les entrepreneurs de démolitions qui viendront ici feront leurs affaires.
— Allons, tais-toi et roule, éternel farceur, répondit le savant à cette observation fantaisiste, tes entrepreneurs, avant de commencer leurs travaux devront d’abord faire circuler les êtres qui sont là-bas, dans cette direction. Tiens, regarde…
Adrien regarda et vit, désagréable surprise, des bêtes semblables à celles déjà rencontrées sur l’autre hémisphère. Elles rampaient ou trottinaient, hideuses, en plein soleil, sur les ruines, à travers les colonnades. De leurs yeux multiples et louches, elles regardaient passer les chauffeurs. Certaines, des plus rapides et haut montées sur pattes, voulurent même se mettre à la poursuite des motocyclettes. Les pneumatiques, heureusement, filèrent suffisamment vite ; et, peu à peu, ces redoutables animaux se montrèrent en plus petit nombre, pour, au bout d’un certain temps, disparaître tout à fait.
Néanmoins, par prudence, nos gens ne quittèrent plus les machines, dont la rapidité pouvait toujours les mettre hors de portée. Et le soir, pour camper, ils s’arrêtaient toujours en un point élevé, bien découvert, d’où le veilleur pouvait voir au loin tout l’horizon lumineux, plein de surprises possibles, et prévenir à temps les autres, pour la fuite.
Assez rapidement, les voyageurs s’approchaient du méridien central, suite de cette ligne courbe et idéale qui, sur les régions visibles, coupe en deux parties égales le disque de la Lune, traversant la Mer du Froid, les Marais de la Putréfaction et des Brouillards, la Mer des Vapeurs, le golfe du Centre et les régions montagneuses du sud ; mais, près de ce méridien zéro, la route, brusquement, leur fut barrée. Une suite ininterrompue de hauteurs se dressa devant eux.
Agénor, suivi des deux jeunes gens, partit droit au sud, espérant tourner l’obstacle, mais ce fut peine perdue : la chaîne devint plus colossale, se changea en un chaotique amoncellement de hauteurs inaccessibles.
— Retournons, dit le savant, essayons par le nord.
Ils revinrent et, pendant des heures, roulèrent dans la direction opposée. L’obstacle était, de ce côté, encore plus formidable.
Un petit conseil fut tenu ; et, à l’unanimité, l’on décida de tenter l’escalade des hauteurs derrière lesquelles devaient probablement s’étendre de nouveau les plaines.
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Des rois, sans doute, murmura le savant.
Les motocyclettes furent démontées, placées sur la voiture ; et nos amis s’approchèrent à pied des montagnes, tirant et poussant facilement leur véhicule.
Des sentiers assez larges serpentaient sur les flancs des hauteurs, sentiers pratiques ayant servi jadis, assurément. La petite troupe s’y engagea et monta très facilement.
Deux heures après, Agénor, Cécile et le jeune homme, alpinistes lunaires consommés, arrivaient au faîte où les sentiers continuaient, devenaient plus larges et ressemblaient à de belles avenues planes, traversant une solitude silencieuse.
Cécile marchait en tête. Les deux hommes venaient un peu en arrière, remorquant et poussant la voiture. Bientôt, la route pénétra entre deux hautes murailles rocheuses, presque à pic. Dans ce roc, des cavernes s’ouvraient, béantes et pleines d’ombre. Nos voyageurs étaient alors à six ou sept mille mètres, au-dessus du niveau moyen des plaines.
Soudain, la jeune fille s’arrêta, regarda sur la droite l’ouverture ténébreuse d’une excavation et poussa un cri de stupéfaction, que le fil reliant les têtes fit parvenir aux oreilles de son père et du jeune homme.
Adrien pâlit subitement.
— Cécile a peur ! s’écria-t-il, quelque monstre la menace ! »
— Un monstre à cette altitude, c’est impossible, dit à son tour le savant ; il n’y a plus d’air suffisamment respirable ici pour un être vivant !
Ils abandonnèrent cependant la voiture et coururent pour voir…
Lorsqu’ils arrivèrent près de la jeune fille, tous deux poussèrent également un cri.
— Une nécropole ! » dit Agénor.
En effet, dans cette caverne, deux squelettes gigantesques se dessinaient vaguement dans la pénombre, vision surprenante. De larges et hautes glaces les recouvraient, vastes diamants peut-être. Le roc avait été creusé obliquement, puis on avait mis là les deux Sélénites, les seuls que les Terriens virent en leur voyage. Ils étaient dans le vide, et, dans l’ombre glacée de cette grotte, éternellement à l’abri des brûlures du Soleil torride. Les parois et la voûte de cette salle funèbre étaient, partout, incrustées de riches plaques métalliques, couvertes de caractères incompréhensibles : quelques hauts faits concernant les deux défunts, sans doute, racontés, burinés là dans le métal.
Nos voyageurs s’approchèrent, et, leurs yeux s’accommodant à l’obscurité, les détails invisibles d’abord, se précisèrent.
Les squelettes avaient trois mètres au moins de hauteur, et leurs quatre membres, sauf les dimensions, ressemblaient un peu à ceux des hommes. Les têtes étaient énormes et portaient des couronnes qui, de côté, avaient glissé sur les crânes. L’un des défunts avait près de lui une sorte de sceptre, fait d’une pierre précieuse unique, verdâtre et doucement phosphorescente. Les os de ces trépassés s’effritaient sous l’effroyable action des siècles.
— Des rois, sans doute, murmura le savant.
— Oui, dit Adrien, des rois, anciens maîtres peut-être des régions étincelantes de richesses que nous avons parcourues.
— Et, ajouta le docteur, des souverains dont les corps furent, après leur mort, placés ici par leurs contemporains, à cette altitude où se trouvait probablement une atmosphère déjà bien raréfiée, pouvant les conserver longtemps sous ces vitres.
— Vois donc, père, dit tout à coup Cécile en montrant du doigt le sol.
Les deux hommes regardèrent. À leurs pieds, le roc était couvert d’un bruissant tapis de pierres précieuses.
— Sur terre, dit Adrien, on se serait contenté de mettre, en un endroit semblable, des petits cailloux, de la mignonnette ; mais, chez les Sélénites, on n’y regarde pas de si près : quelques tonnes de diamant en plus ou en moins, cela n’a pas d’importance… J’en ramasse comme souvenir, sans croire, en faisant ce geste, manquer de respect à ces morts ; et, s’étant baissé, il en emplit ses poches, puis celles de son oncle et de Cécile.
Pendant ce temps, le docteur fit jaillir rapidement une vive lueur électrique, pour prendre une photographie de la salle et de ses merveilles. Les ossements furent pendant une seconde soulignés d’ombre très noire, et les deux têtes regardèrent de leurs yeux vides, semblant vivre un instant ; le sol, les parois et la voûte étincelèrent de mille feux ; puis tout retomba dans les ténèbres.
— Nous avons une photo de ces êtres lunaires, dit Agénor, image qui, je crois pouvoir l’affirmer, aura quelque succès lorsque nous serons revenus sur Terre.
— Je suis de cet avis, répondit Adrien ; et j’aperçois déjà les bonnes têtes de savants à lunettes penchées dessus avec intérêt, étudiant, observant, discutant, se chamaillant même quelque peu…
— Partons, dit le savant en rangeant son appareil et en jetant un dernier regard sur ce lieu fantastique ; partons, mes enfants, laissons ces morts dans leur éternité tranquille. Ne perdons pas de temps…
Nos alpinistes continuèrent silencieusement leur route, émotionnés longtemps par ce qu’ils venaient de voir.
Pendant une heure, ils s’avancèrent dans le défilé, dont les murailles, droite et gauche, s’abaissaient graduellement. Bientôt, ils aperçurent, de l’autre côté des hauteurs, l’interminable étendue des plaines brûlantes, sur lesquelles ils purent descendre avec facilité ; et, aussitôt, ils roulèrent sur les motocyclettes remontées.
Ce fut ce jour-là que le savant, ayant minutieusement observé l’emplacement des étoiles, put dire aux deux jeunes gens :
— Mes enfants, nous venons de franchir le méridien central lunaire…