À quatre-vingt-dix-mille lieues de la Terre/17
CHAPITRE xvii
Heures d’angoisse.
Tois jours déjà s’étaient écoulés depuis la découverte des deux cadavres ; et nos Terriens, presque sans arrêt, ils avaient encore franchi à toute allure plusieurs défilés assez praticables séparant entre eux une série de plaines vallonnées. Si jusqu’alors ils n’avaient vu que des ruines, les vaillants chauffeurs ne devaient pas tarder à contempler une merveille industrielle en activité, usant encore, après l’anéantissement complet des êtres qui l’avaient pensée et construite, d’une énergie pour ainsi dire inépuisable.
Cécile, la première, vit la chose : une immense colonne métallique s’élevant lentement derrière la courbure de l’astre.
— Que vois-je là-bas ? dit-elle en étendant la main.
L’oncle et le neveu regardèrent d’abord à l’œil nu. Puis tous s’arrêtèrent pour observer à l’aide d’une lunette.
— Voilà qui est drôle ! dit le jeune homme ; ma foi, on dirait bien la Tour Eiffel !…
— Oublies-tu que tu es à quatre-vingt-dix
![]()
Nos trois chauffeurs remontèrent sur leurs machines et partirent dans la direction de ce phare.
mille lieues du Champ de Mars ! exclama Cécile
en éclatant de rire.
— C’est un phare, dit le savant. Une lueur brille en haut.
Cette lueur fixe et puissante était visible en plein jour sur le ciel d’un noir d’encre.
Nos trois chauffeurs remontèrent sur leurs machines et, à toute vitesse, partirent dans la direction de ce phare. Après un quart d’heure de course folle, ils arrivaient au pied.
C’était un édifice gigantesque, sorte de colonne haute de quinze à vingt kilomètres, très vertigineuse — car le vertige des hauteurs existe comme celui des profondeurs.
Ce phare était fait jusqu’en haut de milliers de barres entrecroisées. À son sommet luisait une boule incandescente d’un diamètre de plusieurs centaines de mètres.
Le savant ne pouvait en croire ses yeux.
— Quel réverbère ! s’écria-t-il. Assurément, les Sélénites édifièrent cela autrefois pour l’éclairage des régions de cet hémisphère qui, pendant la nuit de trois cent cinquante-quatre heures, n’a jamais eu la Terre pour l’illuminer.
— Sans doute, répondit Adrien ; et peut-être pourrions-nous trouver des luminaires pareils en différents endroits de ce côté de la Lune. Autrefois, ils devaient être nombreux et croiser leurs feux… Mais cette lumière qui rivalise d’éclat avec l’astre du jour ! Quel merveilleux spectacle !
— Eh ! mon cher, je partage ton admiration ! Ces ingénieux habitants du satellite trouvèrent, tu le sais, des moteurs d’une puissance défiant toute comparaison. Transformer la force en lumière, c’est la simplicité même. Ils le firent et obtinrent cet éclairage d’une puissance et d’une durée infinies.
— Ils ont oublié d’éteindre ce luminaire, voilà tout.
— Ils l’ont oublié, comme tu dis, Adrien ; et il brille encore… Savants Sélénites, je vous salue ! ajouta le savant d’une voix grave en enlevant de son chef enveloppé de métal une coiffure imaginaire.
À peine s’étaient-ils arrêtés un quart d’heure en contemplation devant ce géant, appuyés sur leur machine, le nez en l’air et l’appareil photographique en main. Ils étaient ensuite repartis à toute allure dans l’est…
Ce qu’ils accomplissaient était vraiment un raid, sinueux, éperdu comme une galopante chevauchée de cavaliers en reconnaissance traversant quelque région hostile.
Ils étaient loin déjà du méridien central, mais toujours près de l’équateur, soit à droite, soit à gauche, selon la direction des crochets auxquels les obligeaient les accidents du sol.
Rien n’était plus facile que de rester à peu près sur cette ligne idéale équatoriale : il suffisait d’avoir le Soleil exactement derrière soi, au zénith ou en face. Cette direction régulièrement suivie devait, sans erreur possible, conduire les Terriens, dès qu’ils arriveraient sur l’autre hémisphère, près du cratère Schubert et dans la Mer de la Fécondité.
La végétation était devenue très appréciable, assez touffue, basse, rampante, s’accrochant aux roches et aux murs éboulés, pénétrant dans un sol humide, à l’aide de tiges absorbantes, comme le font chez nous les mousses, l’hypnum, le polytric, la sphaigne.
Ces plantes lunaires étaient larges, noirâtres, violâtres, rouge sombre ; elles couvraient de vastes dépressions marécageuses et formaient des prairies véritables. Il fallut les éviter, les contourner, rechercher entre elles les endroits sablonneux, secs et lisses facilitant le bon roulement des machines.
Ces détours continuels furent une cause de retard ; et, en deux jours, le Soleil, peu à peu, dépassa les chauffeurs dans son apparent mouvement circulaire. L’astre, dès lors, les précéda et leur donna un après-midi continuel, semblant les guider comme fit jadis l’Étoile de Judée devant les trois rois mages.
Vingt-six jours terrestres s’étaient écoulés depuis le départ de Posidonius.
— Je propose vingt-quatre heures de repos dont nous avons l’absolu besoin, dit ce jour-là le savant après l’étape quotidienne. Nous approchons de l’ouest des régions visibles ; la plus grande partie de ce voyage circulaire est donc accomplie. Notre retard, la venue de la nuit ne m’effraient pas trop : voyez où est encore l’astre du jour…
Cette proposition acceptée, acclamée, ce fut avec joie que l’on s’arrêta, pour le campement, sur le sommet arrondi d’une ondulation de la plaine.
Au ras du sol légèrement brunâtre et humide, des plantes étranges et toutes bleues s’étalaient en vastes étoiles. C’était la première fois que les excursionnistes en voyaient de cette nature ; mais ils étaient tellement blasés par la vue de choses plus surprenantes les unes que les autres qu’ils ne firent nullement attention à ces nouveaux végétaux.
Adrien plaça la voiture et les motocyclettes en faisceau à côté d’une de ces plantes, puis il prit quelques provisions et revint près de son oncle et de sa cousine, afin de les aider à préparer le repas.
Soudain, l’attention des Terriens fut attirée par un bruit sonore et particulier : une série de coups secs et rapides suivis d’un glouglou extraordinaire. Ils tournèrent la tête et pâlirent.
La plante bleue venait de lancer ses tiges larges et longues sur le groupe des machines et de la voiture, qu’elle enlaçait formidablement comme l’eût fait une pieuvre. En un clin d’œil, le monstre avait puissamment brisé les caisses ; puis, par des ventouses garnissant son corps, il avait absorbé toutes les provisions et même, chose incroyable, le caoutchouc garnissant les roues !
Agénor et les deux jeunes gens s’étaient levés, voulant courir pour tenter d’arracher leur matériel des tentacules de la plante, mais il était déjà trop tard ; les tiges repues et gonflées se retiraient lentement et tombaient sur le sol.
Muets d’émotion, les Terriens regardaient. Il ne restait du matériel que les objets métalliques, devenus d’ailleurs inutilisables, car ce poulpe végétal avait répandu sur eux une bave rongeante qui les avait fondus en partie.
Agénor comprit de suite l’étendue de ce désastre. Il croisa les bras, baissa la tête et songea.
La plante remuait encore, heureuse sans doute. D’autres autour d’elle s’agitèrent à leur tour, tendirent leurs bras vers la voiture, la fouillèrent de leurs extrémités bleues et pointues. Et toutes, jusqu’à l’horizon, éveillées une à une, frémirent bientôt en un fouillis de lanières secouées. Entre leurs rangs pressés, des carcasses, des antennes, des pinces, des pattes étaient immobiles et blanches, rongées, dégarnies de toute chair : c’étaient les restes de quelque vaste troupeau de bêtes lunaires qui s’était aventuré là et que les tentacules avaient englouti tout entier.
Quelle bizarrerie naturelle ! Des plantes douées de mouvement et affamées comme le sont les animaux carnassiers, des végétaux capables de retenir en leurs visqueuses lanières et d’absorber gloutonnement par des centaines de bouches la proie passant à portée !
Dans quel règne animal ou végétal classer ces monstres ? Ils appartenaient aux deux,
![]()
La plante bleue venait de lancer ses tiges larges et longues sur le groupe des machines et de la voiture…
évidemment, un peu semblables en cela à certains
êtres terrestres que l’on pourrait croire à la fois
végétaux et animaux : le corail, que l’on trouve
en Méditerranée sous forme de petites arborescences,
est dans ce cas et ressemble étrangement
à une branche fleurie. Il est, en réalité,
formé d’une peau molle recouvrant des branchages
pierreux. Les fleurs — ou plutôt ce que
l’on pourrait prendre pour des fleurs — garnissant
ces branches sont tout simplement de
voraces petits animaux ayant la forme d’une
corolle. Quand l’eau est calme, on dirait des
fleurs de printemps mollement épanouies sous
les roches. Malheur aux faibles êtres marins
qui, sans méfiance, s’en approchent dans la
traîtresse et glauque tranquillité des eaux : les
fleurs soudain les happent, rentrent avec leurs
proies, puis lentement les dévorent…
Cependant le drame inouï qui venait de se passer avait, en quelques secondes, complètement changé la situation des voyageurs. Ils étaient à présent presque sans vivres et sans eau ; leurs armes étaient hors de service. Seuls étaient sauvés du désastre les photographies prises jusqu’à ce jour et les sacs indispensables pour manger, car ces choses se trouvaient auparavant près d’Agénor et non dans la voiture.
Regagner à pied Possidonius, à peine osaient-ils y songer : plusieurs milliers de kilomètres les en séparaient.
— Miséricorde ! s’était écrié le jeune homme, pour revenir il ne nous reste que nos jambes !…
Cécile, assise sur un roc, pleurait à chaudes larmes.
Cependant, Adrien, tout pâle, s’approcha du docteur,
— Mon oncle, murmura-t-il, qu’allons-nous devenir ?
— Nous allons mourir ici ! dit Cécile dont les sanglots redoublèrent.
— Ne perdons pas courage… quelque hasard nous sauvera, répondit Agénor. Voyons d’abord ce qui nous reste de vivres.
Ils avaient encore quelques boîtes de conserves, une dizaine de biscuits, un peu d’eau, de quoi, à l’extrême rigueur, vivre pendant deux jours en se privant fort. Les réservoirs qu’ils portaient au dos avaient été, heureusement, rechargés d’eau, de bioxyde de sodium et d’air liquide une heure auparavant ; ils pouvaient fonctionner pendant plusieurs jours.
— Allons, mes enfants, s’écria le docteur, ne nous laissons pas abattre par la crainte, mangeons. Et, surmontant, cachant son anxiété avec un admirable courage, Agénor partagea entre tous une partie des provisions.
Il est presque inutile de dire que ce maigre repas fut bien triste. Nos malheureux amis dînèrent difficilement, car l’émotion leur avait complètement enlevé l’appétit. À peine causaient-ils. Agénor, d’ailleurs, songeait et cherchait les moyens possibles de salut.
— Essayez de dormir, je vous l’ordonne, dit-il aux jeunes gens lorsque vint l’heure habituelle du repos ; moi, je veille…
Pendant que le garçon et sa cousine reposèrent tant bien que mal, le bon docteur Lancette passa près d’eux d’enfiévrées heures de garde.
Huit heures après, lorsque Cécile et Adrien s’éveillèrent d’un sommeil pénible, ils virent que le savant avait déjà fait un colis des vivres, de quelques objets et des photographies à l’aide d’un sac de cuir et d’une courroie pas trop maltraités, trouvés dans le fond de la voiture.
— Qu’allons-nous faire ? dit d’abord Adrien d’une voix émue.
— Mon cher, répondit le savant en s’efforçant d’être calme, nous allons nous diriger vers l’est tant que nos jambes voudront bien nous porter, afin de suivre le Soleil. Mais, surtout, nous fouillerons avec soin les ruines éparses. J’ai pensé que le hasard nous y fera peut-être trouver quelque chose d’utile pour notre retour. Quoi ? je ne sais : ne doit-on pas s’attendre ici à toutes les surprises…
— Partons donc, mon oncle, dit le jeune homme, Cécile est déjà debout et prête, voyez…
— Oui, je suis prête, dit la jeune fille, et pleine de courage, car j’espère à présent en la Providence qui ne nous abandonnera pas.
L’énergie que Cécile avait reconquise sans doute en sa nuit se communiquait aux deux hommes ; pleins d’ardeur, ils dirigeaient leurs regards vers l’est ensoleillé.
Agénor étendit la main, montra l’horizon et se mit en marche. C’était le signal du départ. Adrien et Cécile, le premier chargé du léger bagage, suivirent le savant ; mais la jeune fille se retourna pour jeter un dernier regard sur le pauvre campement abandonné, et ses yeux se mouillèrent de larmes en voyant pour la dernière fois ces machines à demi rongées et cette voiture inutilisable qui avaient été tout leur espoir.
La plaine devant eux était, en certains endroits, couverte de constructions maçonnées et métalliques en assez bel état de conservation. Des végétaux, dont les voyageurs se méfiaient, envahissaient toujours en grande partie le sol et pénétraient dans ces vieux édifices.
Agénor et les deux jeunes gens entraient prudemment par les portes monumentales et, avec soin, cherchaient l’inconnu. Souvent, dans l’intérieur à ciel ouvert de ces monuments, ils devaient marcher en file indienne sur des murs très élevés pour passer d’un endroit dans un autre. Ils avaient alors à leurs pieds des trous pleins d’ombre glacée, approfondis parfois en des caveaux vertigineux creusés jadis sous les édifices. Au-dessus de leur tête, entre de géantes ferrures déchiquetées par les siècles, le ciel tout noir était plein d’étoiles. De larges nappes de soleil brûlant couvraient par place les murs et luisaient, se jouaient en teintes multicolores sur des moulures et des ornements rappelant le jade, l’ambre, l’agate et l’onyx de notre Terre.
Les objets étaient rares, à demi enfouis dans le sol ; et, de certains d’entre eux, il ne restait que les parties inusables, inoxydables, indestructibles.
Patiemment, les pauvres voyageurs errèrent ainsi dans les ruines, regardant, fouillant. Ils virent bien, à plusieurs reprises, force machines encore intactes destinées autrefois à des usages qu’ils ne comprirent pas, mais ils ne découvrirent rien pour améliorer leur situation.
Le temps s’écoulait, trop rapide, emportant de plus en plus l’espoir des Terriens. Cette énergie qui s’était brusquement réveillée en eux n’avait pu résister à quelques heures d’inutiles et énervantes recherches.
Les trois pauvres abandonnés étaient las, vaincus bien plus par les pensées noires que par la fatigue corporelle. Sans causer, ils avaient fait un maigre déjeuner fort triste, au coin d’un rocher. Ils étaient ensuite repartis, l’âme toute sombre, à la recherche du salut improbable.
À l’heure du second repas journalier, ils n’avaient rien trouvé encore. Un morne désespoir planait sur leur misérable campement. Rien n’était pitoyable comme ce groupe de trois êtres humains si petits, si chétifs, abandonnés dans l’épouvantable solitude lunaire. De gigantesques cratères s’élevaient à l’horizon. La plaine était toujours, au ras du sol, couverte de plantes envahissantes. Le Soleil baissait un peu vers l’est. Ce paysage fantastique et lumineux allait-il être leur tombe ?
Agénor eut, cette fois encore, toutes les peines du monde pour décider les deux jeunes gens à prendre quelque nourriture : avec l’espoir perdu, le reste des forces physiques et morales s’en allait, et l’appétit avec elles. La pensée du lendemain sans vivres tuait d’avance ces pauvres gens.
Adrien devait — c’était son tour — veiller
cette fois sur le sommeil des deux autres ; mais
une telle garde allait devenir inutile, car ce
sommeil devait leur être enlevé, lui aussi, par
l’excès maladif des pensées tristes ; en lui seul
cependant ils eussent pu oublier pendant quelques
heures d’anéantissement complet l’horreur
![]()
— Cet ensemble-là doit marcher, pensa le docteur, et marcher vite !
de cette situation. Le mauvais sort allait donc
les obliger à voir venir la mort en face de leurs
yeux grands ouverts ?…
Agénor, ne pouvant reposer, songeait.
À sa droite se trouvait une vaste construction, sorte de hangar métallique qu’ils n’avaient pas visité. Ils en avaient tant fouillé des édifices sans y rien trouver d’utile qu’ils n’avaient même pas voulu voir celui-là ! À quoi bon, d’ailleurs ; tout espoir était bien perdu !… La mort allait venir ; simple question d’heures…
Le savant n’osait plus regarder les jeunes gens. Adrien surtout lui semblait sa victime ; ne l’avait-il pas amené un peu de force sur ce lointain satellite ?… Quant à Cécile, le pauvre homme n’y pouvait penser sans éprouver une douleur extrêmement vive. Pauvres enfants de la Terre ! La Lune allait garder leurs os !…
Puis il songea à la Terre, à Orléans, à la Loire ; et, dans son immense tristesse, il eut une faible consolation à la pensée qu’ils allaient mourir tous trois en respirant, dans leur casque d’aluminium, l’air du pays natal.
Brusquement, ses nerfs surexcités le mirent debout, avec un irrésistible besoin de se promener. Il passa près d’Adrien, tout songeur, et de Cécile qui, non loin de là, était couchée sur le sable chaud.
Ensuite, désirant s’éloigner un peu sans perdre de vue les autres, Agénor détacha le fil téléphonique qui le reliait à ses compagnons. Il s’avança dans la direction de la grande construction métallique, puis revint sur ses pas pour observer la plaine du côté opposé. Et, longtemps, il erra ainsi comme une âme en peine.
Soudain, mû par on ne sait quelle force mystérieuse, il entra dans le grand hangar métallique qu’il n’avait pas d’abord voulu visiter.
Ce que notre savant vit alors le frappa d’un tel saisissement qu’il dut s’appuyer à la muraille pour ne pas tomber à la renverse.
Devant lui, en partie violemment éclairée par les rayons solaires, une étrange machine occupait l’intérieur du bâtiment. Elle était entièrement métallique, haute de six mètres environ, soutenue par quatre pieds articulés en plusieurs endroits et terminés à la base par quatre boules de métal creux d’une bizarre souplesse. Au-dessus de ces pieds, la partie supérieure de la machine avait la forme d’une caisse ; et, sur le bord de cette caisse, on voyait une roue horizontale et un levier. Les pieds avaient environ quatre mètres de haut et la partie supérieure deux mètres seulement.
Agénor observait attentivement cette mécanique. Il en contemplait, ébahi, les fines articulations et certains rouages mystérieux qui, assez compliqués, devaient être les pièces d’un moteur placé sous la partie supérieure.
— Cet ensemble-là doit marcher, pensa le docteur, et marcher vite !
Il devait être facile de monter vers la caisse supérieure, car des ressorts, des tiges, des excentriques dépassaient de partout. De plus, l’anormale légèreté d’un Terrien sur la Lune devait encore faciliter cette tâche.
Agénor n’hésita pas ; il grimpa ; et, quelques secondes après, notre homme était en haut.
Les parois de la caisse, hautes de deux mètres, dépassaient la tête du savant. Pour voir, il dut monter sur une saillie métallique intérieure.
— Évidemment, disait-il en se parlant à lui-même, cet instrument fut construit pour des êtres de haute taille, dépassant au moins du buste ces parois.
Une immense joie l’envahissait peu à peu. Cette singulière chose automobile allait-elle les transporter jusque auprès de l’ami Sulfate ?
La pensée lui vint de faire immédiatement part de sa trouvaille à son neveu et à sa fille, de ne pas retarder plus longtemps l’annonce d’une bonne nouvelle ; mais une hésitation l’arrêta : cette machine fonctionnait-elle ?
— Elle doit marcher ! Elle doit marcher ! se répétait Agénor. Elle doit avoir des réserves d’énergie encore utilisables ! Notre nacelle n’est-elle pas dans ce cas ? Le haut luminaire que nous avons vu n’est-il pas, lui aussi, encore pourvu d’une force puissante !
Une voix mystérieuse semblait lui dire : « Essaie ! Essaie donc ! »
Qu’avait-il là, en somme, sous la main ? Une roue horizontale et un levier. « La roue, pensa-t-il, doit servir pour la direction, et le levier pour la mise en marche et l’arrêt. »
Pour tenter l’aventure, il fallait un grand sang-froid et un fier courage. Agénor n’hésita pas. Il saisit la poignée du levier et l’amena quelque peu en arrière…
Lentement, majestueusement, les pieds articulés de la machine se mirent en mouvement semblables à ceux d’un être vivant. Avec une grande douceur les articulations se plièrent, s’étendirent tour à tour, firent avancer le tout, et les boules métalliques inférieures s’aplatirent moelleusement en se posant l’une après l’autre sur le sol. L’ensemble était si bien équilibré mécaniquement que la caisse supérieure, dans la marche, n’oscillait nullement, ni en avant ou en arrière, soit en haut ou en bas, soit à droite ou à gauche, et cela malgré les inégalités du sol.
Agénor ne pouvait croire à tant de bonheur. Perdant tout son calme et n’écoutant que sa joie immense, à tue-tête il cria dans son casque d’aluminium :
— Sauvés ! sauvés ! nous sommes sauvés !
Adrien et Cécile n’entendaient rien. Étendus sur le sol, pensifs, et regardant du côté opposé, ils ne voyaient pas le brave docteur qui, tournant la roue horizontale, faisait évoluer sa mécanique dans tous les sens, et, sûr de lui à présent, maniait volant et levier avec une grande sûreté de main. Cette machine marchante était, à vrai dire, une absolue merveille de simplicité.
Brusquement, le hardi conducteur partit dans la direction des jeunes gens et vint arrêter son curieux mécanisme devant eux.
Dès qu’ils virent cette chose étrange, ils eurent d’abord, Cécile surtout, un mouvement de recul et d’effroi. Mais Agénor, aussitôt, agita son bras gauche de leur côté en signe de triomphe.
Dépeindre leur stupéfaction en le voyant à la partie supérieure de cet étonnant engin est chose vraiment impossible ; mais à leur étonnement inquiet succéda bientôt une joie sans mélange. Adrien comprit de suite et s’écria :
— Nous avons un moyen de transport !
Cécile fut si heureuse qu’elle faillit s’évanouir.
Immédiatement, Agénor leur fit signe de monter avec le léger bagage qui restait.
Facilement, Adrien et sa cousine se hissèrent dans la caisse supérieure. Les vivres, l’eau et le reste furent placés dans un coin.
Dès que le fil téléphonique eut rétabli la communication entre tous, le savant put raconter sa découverte en termes émus.
Fous de bonheur, nos trois amis s’étreignirent ; et, pleins d’espoir, ils sentirent monter en eux une énergie nouvelle…
Lorsque cette émotion se fut un peu calmée,
![]()
— La Terre ! s’écria Adrien, la Terre ! Salut, ma vieille machine ronde !…
Agénor, rayonnant, montra l’est de la main et
s’écria :
— Mes enfants, voici toujours notre but, là-bas, droit devant nous, dans la direction du Soleil !…
D’un seul coup, il ramena le levier en arrière, puis il saisit à deux mains le volant horizontal.
La machine se mit en mouvement. Rapidement, les quatre pieds trottèrent ; et les voyageurs se sentirent emportés sans un balancement dans la bonne direction.
— Bravo ! Bravo ! s’écria le jeune homme.
Aurons-nous suffisamment de force pour aller jusqu’à la nacelle ? ajouta-t-il.
— Je l’espère, répondit simplement Agénor, devenu songeur à cette observation d’Adrien.
La mécanique marcha sans trêve à une allure extrêmement rapide, de cent kilomètres à l’heure, au moins.
Quelle étendue de route cette machine pouvait-elle parcourir ? Était-ce cent, mille, dix mille kilomètres ou bien allait-elle rester immobile sous peu et les obliger à redescendre mourir sur le sable ? Autant de mystères auxquels Agénor ne voulait songer. « À Dieu vat ! » se disait-il en regardant fixement l’horizon.
Cent kilomètres furent franchis, puis cent autres ; et, toujours avec la même vitesse, sans défaillance, le curieux appareil avança vers l’hémisphère connu.
Les voyageurs ne comptaient plus les heures ; et Agénor, serrant fiévreusement son volant, ne demandait nul repos, nul sommeil, dans sa hâte de ramener à bon port son neveu et sa fille.
Les ruines disparaissaient ; l’immense solitude reprenait peu à peu possession des étendues lunaires. Il n’était vraiment plus question de photographies et d’observations ; une seule pensée emplissait l’esprit des Terriens : le salut. Aussi, à peine les cratères et les pics passant non loin d’eux obtenaient-ils un regard de curiosité.
Tout à coup, Adrien eut un bruyant éclat de joie.
— La Terre ! s’écria-t-il ; la Terre ! Salut, ma vieille machine ronde !…
C’était bien la planète qui, lentement, surgissait là-bas à l’horizon, annonçant, par conséquent, l’arrivée sur l’hémisphère désiré, celui où reposait la nacelle.
Sur la mécanique marchante, la joie fut bien grande. Un triple bravo accueillit l’apparition du globe terrestre ; et, en son honneur, on fit halte un moment, juste le temps nécessaire pour manger les dernières provisions. Puis la machine repartit au trot allongé de ses quatre jambes.
Par 80 degrés de longitude ouest, les voyageurs virent le cratère Schubert. Ensuite, ils traversèrent le 60e degré et entrèrent dans la plaine de la Fécondité, sur les limites de laquelle se dressa bientôt Taruntius, haut de mille quatre cent quatre-vingt-trois mètres.
Leur désir d’arriver à la nacelle avant toute autre chose était si grand qu’ils n’avaient pas même songé à visiter le curieux double cratère Messier, situé près de l’équateur et au milieu de la plaine de la Fécondité. Une occasion exceptionnelle s’offrait là d’observer sur place les bizarres changements qui se manifestèrent au cours du siècle dernier dans la forme et les dimensions des deux petits cratères ; le hasard avait cependant mis ces cheminées volcaniques sur la route de nos amis. Mais rien ne les intéressait plus. Sans arrêt, ils se lancèrent sur la plaine de la Tranquillité. Peu après, ils passaient au trot de leur appareil au sud du cratère Jansen, puis au nord du beau cratère Pline, dont les remparts hauts de trois mille deux cent seize mètres dominent l’entrée de la plaine de la Sérénité.
Les Terriens avaient de nouveau dépassé le Soleil. L’astre, peu à peu, rétrogradait jusqu’à l’horizon. Il n’était plus derrière, mais à droite, car nos voyageurs avaient abandonné l’équateur pour s’avancer franchement au nord ; et l’ombre gigantesque de la mécanique se projetait à gauche, indéfiniment.
Traverser la Mer de la Sérénité ne fut qu’un jeu. Leur joie devint intense lorsqu’ils revirent ce sable connu, après trente-trois heures de trot sur les plaines lunaires.
Partis avec l’astre levant, ils revenaient donc avec lui, ayant, nous l’avons vu, tourné en sens inverse du mouvement de la Lune en vingt-neuf jours à peu près.
Bientôt ils aperçurent la nacelle toujours à la même place sur l’interminable plaine, et, près d’elle, Agénor, très ému, arrêta doucement la machine.
Cette maison d’acier, n’était-ce pas une parcelle de la Patrie ! Ce fut plus fort qu’eux : à sa vue leur cœur chavira, et, derrière la vitre noircie de leur casque d’aluminium, de joie, doucement ils pleurèrent…