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À quatre-vingt-dix-mille lieues de la Terre/18

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La Jeunesse illustrée (p. 45-48).

CHAPITRE xviii

L’homme préhistorique.

Lorsque les voyageurs pénétrèrent dans l’intérieur de la nacelle, ils eurent la joie d’y trouver immédiatement Sulfate. Le brave homme vint à eux et leur serra les mains affectueusement.

Mais le digne confrère n’était pas seul. Sur une des chaises, un être humain, un vieillard, était assis.

La taille de cet homme pouvait être d’environ 1 m 70. Ses bras étaient longs, son crâne fuyant, ses dents énormes, ses cheveux et sa barbe touffus, rudes et blancs.

Une chose frappa surtout le regard connaisseur d’Agénor, ce fut la différence existant entre les deux mâchoires du nouvel habitant de la nacelle. En effet, de ces deux mâchoires, la supérieure était fortement prognathe, c’est-à-dire très allongée en avant, tandis que l’inférieure était, au contraire, fuyante.

Cet étrange individu portait un costume couvert d’écailles qui, certainement, avait été taillé dans la peau rugueuse de quelque animal lunaire.

Rapidement, les trois voyageurs enlevèrent leur sphère métallique ; et, aussitôt, Agénor vint se camper devant l’étranger.

L’étonnement du savant était si grand qu’il en oubliait la faim. Il ne songeait pas davantage à montrer au confrère la mécanique lunaire dont les quatre pieds reposaient en ce moment moelleusement sur le sable. Adrien et Cécile, curieusement intéressés eux aussi, étaient dans le même état d’esprit qu’Agénor.

Le regard du docteur allait de l’inconnu à Sulfate et de Sulfate à l’inconnu.

— Quel est cet homme ? demanda-t-il.

Le confrère s’avança, sûr de l’effet que ses paroles allaient produire, et, d’un ton solennel :

— Cher ami, dit-il, je vous présente l’homme préhistorique que les Sélénites enlevèrent jadis dans leur nacelle, fait relaté par le document gravé sur le carré de métal que j’ai vu plusieurs fois ici et qui fut trouvé dans le terrain fouillé de votre villa des « Iris » !…

Agénor demeura d’abord silencieux pendant un court instant ; mais un épouvantable ouragan cérébral bouleversait son esprit. Il devint rouge d’abord, puis pâle et, enfin, fortement vert. Il recula jusqu’à la paroi de la nacelle. Ce court moment de défaillance passé, le savant poussa une sorte de cri rauque fait de surprise et de joie ; il bondit et retomba devant le vieillard auquel il cria :

— Tu es un homme préhistorique ! Et tu vis encore ! Les Sélénites, grâce à leur science, ont prolongé ta vie !…

Mais, brusquement, Sulfate s’interposa entre Agénor et l’homme.

— Confrère, dit-il, calmez-vous, ne le tuez pas, ne l’émotionnez pas, il n’a plus que le
… La lumière vive de ma lanterne me guida dans les méandres de la grotte.
souffle… Laissez-moi vous raconter la chose… Voulez-vous ?…

— Soit, répondit le savant, revenant doucement à son état normal. Racontez-nous cela, Sulfate, pendant que nous allons refaire nos forces en mangeant quelque peu.

Agénor et les jeunes gens, affamés, ouvrirent en un tour de main boîtes de conserves et bouteilles, mirent le couvert et mangèrent.

Sulfate s’assit à côté de l’homme et, solennellement, commença son récit.

— Quelques jours après votre départ, dit-il, je ne tardai pas à trouver monotone mon rôle de gardien et pensai pouvoir abandonner quelque peu la nacelle sans attirer le moindre danger sur elle. Nul ennemi n’était à craindre. En effet, jusqu’alors, quelques rares animaux seulement étaient apparus à l’horizon de la maison d’acier, mais nullement menaçants. Ils s’étaient contentés de dévorer leurs congénères morts que le froid avait conservés et que la chaleur du jour rendait un peu moins durs. Bref, je décidai qu’une petite absence ne serait nuisible en rien et qu’elle me dégourdirait sérieusement les jambes.

« Je revêtis donc un costume Desgrez-Balthazard, je pris un fusil automatique, une lanterne-phare électrique comme en-cas, des vivres, et, en route ! Me voilà parti pour la promenade.

« Possidonius m’attirait ; je me dirigeai de ce côté.

« Des grottes et des cavernes que vous ne connaissez pas pénètrent dans les flancs de cette montagne géante. C’est admirable, pittoresque et sauvage. Je serais même presque prêt à dire que ces merveilles m’ont fait oublier la Terre. L’entrée d’une de ces grottes, qui me parut plus belle que les autres, éveilla en moi un assez vif désir d’explorer quelque peu les dessous du sol lunaire. Je m’armai de tout le courage possible, et, d’un pas ferme, mais le cœur battant un peu, je pénétrai dans la noirceur de cette excavation.

« Dès les premiers pas, je dus mettre en activité ma lanterne-phare ; puis, pendant une bonne heure, l’étrangeté de l’unique couloir où je me trouvais m’intéressa tellement que j’avançai toujours. La lueur vive de ma lanterne me guida dans les méandres de la grotte et il m’est impossible de vous décrire la beauté des cristaux que cette lumière y fit scintiller, aux parois, à la voûte et même sur le sol.

« Le couloir, qui, jusqu’alors, avait été franchement horizontal, s’engouffra brusquement dans les profondeurs du sol en une pente très oblique et très accidentée. Sans la légèreté merveilleuse que je dois à ma qualité de Terrien, jamais je n’aurais osé essayer ce que j’entrepris alors, car je devais surtout songer à la difficulté du retour. Hardiment, je continuai donc de m’enfoncer dans ces mystérieuses cavités…

« J’ai visité en France certains gouffres, certains avens, entre autres l’aven du Clos del Fayoun, dans le Var ; mais le pittoresque de ces abîmes formés par les eaux tombant dans les fissures du calcaire n’approche pas de l’étincelante beauté du couloir souterrain que j’ai suivi ici.

« Je ne puis vous dire au juste pendant combien de temps je descendis ainsi, mais je dus pénétrer fort avant, car l’atmosphère lunaire devint de plus en plus dense. Je m’aperçus de ce phénomène à l’intensité appréciable du son : j’entendais, faiblement, il est vrai, mais distinctement et de plus en plus, mes fortes semelles buter contre le roc et les cristaux.

« Cependant, il était écrit dans le grand livre de la destinée qu’une chose désagréable devait m’arriver ici. Je dois même vous certifier, ami Lancette, que cet événement m’a complètement et définitivement brouillé avec la Lune.

« À un tournant du couloir, mon malheureux pied heurta une sorte de barre dépassant du sol. Tout à coup, les pierres, les cristaux volèrent en éclats, et je fus saisi entre deux espèces de panneaux garnis de liens très forts qui se refermèrent brusquement. J’étais tout simplement pris au piège comme un vulgaire animal ! »

« L’instrument m’avait frappé les reins si fort que j’en restai abasourdi pendant un temps qui dut être assez long. Ce coup, je le sens encore, croyez-le bien !…

« Lorsque je repris mes sens, toujours dans mon piège, un homme était devant moi et me regardait fixement ! J’éprouvai alors, je dois bien l’avouer, une forte émotion faite d’éton­nement et d’effroi !

« Cet homme — le même qui est là de­vant vous — ouvrit le piège et me donna la liberté. Ma lanterne, heureusement, ne s’était pas brisée dans le choc ; elle éclai­rait cette scène étrange… À travers la vitre de ma sphère, je regardais l’in­connu qui m’exami­nait lui aussi, im­mobile et stupéfié.

« Mon regard, pen­dant quelques secon­des, ne put quitter sa tête blanche et vieille, son costume bizarre. C’est un Sé­lénite ! pensai-je…

« Brusquement je me levai et sortis du piège en me frottant les reins, ramassai ma lanterne, mon fusil ; et, croyant rê­ver, n’ayant guère conscience de mes actes, je voulus fuir au plus vite vers la lumière du soleil. afin d’échapper à ce cauchemar.

« Rapidement je grimpai dans le tortueux couloir, sautant de rocher en rocher, n'osant regarder en arrière…

« Je ne respirai librement que longtemps après, en voyant le sable étincelant et le grand ciel plein d’astres. M’étant retourné vers l’ouverture de la grotte, je constatai avec surprise que l’in­connu m’avait suivi ; mais, sous les rayons du soleil, je l’observai avec beaucoup moins de frayeur qu’en bas, dans l’abîme. Je pris le che­min de la nacelle. Le vieillard me suivit ; et je pus remarquer qu’il n’éprouvait aucune peine à se trouver dans une atmosphère aussi raréfiée…

« Dois-je l’introduire avec moi dans la maison d’acier, pensai-je. Il n’a pas l’air bien méchant… je ne l’ai vu esquisser nul geste agressif… Allons, Sulfate, un peu d’humanité…

« J’en étais là de mes réflexions lorsque je vis mon individu faire des gestes d’incommensu­rable stupéfaction. Il avait vu l’hélice et paraissait la reconnaître. Il pleurait, me montrait votre moteur d’une main, ensuite la Terre, puis il comprimait de l’autre main les battements de son vieux cœur ému…

« Je m’approchai de lui et le pris par le bras. Il chancelait d’émotion.

« Quels souvenirs cette hélice éveillait-elle en son âme ?… J’eus grandement pitié de lui et, n’hésitant plus, cette fois, je l’introduisis dans notre nacelle.

« Là, il se reposa, se restaura, reprit quelques forces.

« Trois heures après, assis tous deux à cette table, péniblement nous échangions nos pensées au moyen de dessins rudimentaires tracés sur des feuilles de papier. Il me narrait son histoire. Nous eûmes, vous le voyez, recours au procédé dont les Sélénites se servirent jadis lorsqu’ils gravèrent sur votre planche métallique le rapide récit de leur séjour chez nous.


… Lorsque je repris mes sens, toujours dans mon piège, un homme était devant moi et me regardait fixement.

« Ah ! Ce fut long et difficile ! J’en ai fait des gestes et des croquis mal dessinés avant de comprendre.

« Je sus ainsi que j’avais été pris dans un des pièges tendus par l’inconnu pour attraper des bêtes dont il faisait habituellement sa nourriture.

« J’appris aussi — et mon étonnement fut profond — que cet être était l’homme enlevé autrefois de notre globe par les Sélénites.

« Depuis ce rapt, m’apprit-il, environ cent vingt mille années terrestres se sont passées ! Vous entendez, ami Lancette ! cent vingt mille années !…

— J’admets, je comprends la chose, répondit le savant, car l’homme, cela est prouvé, se trouvait déjà sur Terre au début des temps quaternaires, époque géologique la plus récente et qui embrasse cependant une période d’au moins cent mille ans. D’après le savant Américain O. C. Marsh, l’ancienneté de nos ancêtres serait même plus reculée et remonterait à deux cent cinquante mille ans peut-être. À mon avis, O. C. Marsh doit être encore au-dessous de la réalité, car l’existence de l’homme dès une des périodes très anciennes de l’époque tertiaire est sur le point d’être admise. Cela reculerait sérieusement encore son ancienneté sur la planète ! Il n’est donc pas invraisemblable que notre hôte ait été capturé par les Sélénites il y a cent vingt mille ans. Ce qui m’étonne bien davantage, par exemple, c’est de le voir encore vivant !

— Mais, confrère, s’empressa de dire Sulfate, ainsi que vous l’avez de suite deviné, les Sélénites ont prolongé sa vie. Écoutez la fin de mon récit.

« Les habitants de la Lune qui, à l’emplacement où devait naître votre villa des « Iris », capturèrent notre inconnu, étaient les derniers survivants du satellite. Ces Sélénites étaient alors âgés d’environ mille siècles et avaient vu s’éteindre depuis longtemps les dernières générations des habitants de la Lune, dont les demeures se trouvaient de l’autre côté de l’astre… là-bas, sur l’hémisphère invisible.

— Oui, interrompit Lancette, nous avons vu cela ; nous vous raconterons… mais continuez, Sulfate…

— Ces quelques derniers Sélénites avaient réussi à prolonger leur existence après la disparition de leurs frères, tous fauchés par la mort, grâce à un breuvage mystérieux dont ils avaient toujours gardé jalousement le secret. Cette liqueur, sorte d’élixir de longue vie qui allongeait ainsi le chapelet de leurs ans, ne devait pas les rendre immortels, mais retarder jusqu’à la dernière limite possible l’usure de leurs organes. Ils étaient presque dans ce dernier état d’épuisement physique, mais encore en belle intelligence lucide, lorsqu’ils tentèrent et réussirent l’extraordinaire voyage de la Lune à la Terre, aventure qui se termina par l’arrivée de leur prisonnier sur le satellite.

— Prisonnier, est-ce bien le mot ? interrompit Lancette.

— Curiosité scientifique plutôt, répondit Sulfate. Puis il continua :

« Le Terrien ne fut nullement malheureux avec ses ravisseurs. Il s’habitua lentement à la raréfaction de l’air lunaire, put vivre aussi bien que sur notre Terre, et avec plus de bonheur même, car la fréquentation des derniers Sélénites archicivilisés et instruits dut offrir plus d’agrément que la cohabitation avec des Terriens habitant encore les cavernes et disputant leur proie journalière aux fauves de cette époque. Il eut sa part de l’élixir régénérateur qui lui réussit à merveille, éloignant la fin dernière.

« Après la capture de l’homme, les Sélénites vécurent encore bien des milliers d’années ; puis, malgré la liqueur mystérieuse, la mort patiente les prit lentement un à un. Sur la Lune, le Terrien resta seul, buvant et épuisant jusqu’à la dernière goutte le liquide merveilleux, dont ses défunts ravisseurs lui avaient légué les précieux restes. Aujourd’hui il n’y en a plus, et le temps, toujours vainqueur, fait en cet homme ses ravages ordinaires…

— Mais, dit Agénor, la vie dut lui être pénible, seul ainsi sur ce globe où l’atmosphère peu à peu s’allégeait…

Il vécut comme il put, mon cher Agénor, pendant une grande partie de nos temps préhistoriques terrestres : âges des pierres taillées et polies, âge du bronze… puis pendant que se passèrent les faits racontés en nos histoires ancienne, moderne, contemporaine… Il buvait son élixir, chassait pour manger, se réfugiait dans les souterrains de la Lune, vrai Robinson de ce satellite énorme.

— À sa place, je serais revenu sur ma Terre natale avec l’hélice ayant déjà fait le voyage, interrompit Adrien.

— Elle n’était peut-être pas à sa disposition, cette hélice, dit à son tour le savant ; ou bien, les Sélénites, voulant le garder, lui, l’homme terrestre, rendirent peut-être l’appareil inutilisable.

— C’est précisément ce qui se produisit, continua Sulfate…

À ce moment, le mystérieux inconnu eut une quinte pénible de toux qui, brusquement, coupa la conversation.

— Il tousse, dit le savant, c’est la densité trop forte de l’air à l’intérieur de cette nacelle qui l’incommode, peut-être.

— Non, confrère, s’empressa de répondre Sulfate, je me suis aperçu les jours précédents, que cet air ne le gêne pas. Notre homme passe par transition brusque, de l’intérieur à l’extérieur et de l’extérieur à l’intérieur, sans éprouver de malaise : Habitude sans doute de vivre indifféremment à la surface ou dans les cavernes profondes du satellite, en des milieux atmosphériques de densité variable. Cette toux qui le secoue cruellement de temps en temps est la même ici et au dehors. Le mal qui le ronge est autre. J’ai observé minutieusement le jeu de ses organes ; ce vieillard est près de sa fin ; et c’est prodigieux vraiment qu’il ait pu me suivre aussi facilement qu’il l’a fait de sa grotte à notre nacelle !…

Cependant, Agénor ayant quitté la table, s’était approché de l’inconnu et l’observait en monologuant ainsi :

— C’est bien là l’un des hommes de l’âge des pierres taillées, époque où l’être humain vécut sur Terre à côté de races d’animaux aujourd’hui disparues… âge pendant lequel il fabriqua ces armes de silex, couteaux, pointes de flèches, massues qui, retrouvées aujourd’hui dans le sol, garnissent curieusement les vitrines des musées…

Puis le savant se recula et, croisant les bras :

— Ô homme préhistorique, dit-il d’une voix grave, il m’était donc réservé de pouvoir te con­templer vivant ! Je devais donc te trouver sur la Lune ? Tu vivais donc ici, séparé, par les siècles et l’espace, de tes frères les hommes fossiles, de tes frères au front bas dont les restes furent découverts dans les grottes du Néanderthal, du Moustier et d’ailleurs…

Adrien et Cécile écoutaient en silence, stu­péfaits.

Cependant, au cerveau de la jeune fille, une pensée naissait, pensée généreuse.

Père, dit-elle tout à coup, en s’adressant au savant, c’est donc vrai, cet homme va mourir ?


— En ce cas, mes bons amis, dit Lancette d’une voix émue, c’est le retour sur Terre… aujourd’hui même…

Agénor, avant de répondre, éludia, ausculta sérieusement le malade…

— Oui, ma chère fille, dit-il après un instant d’observations, Sulfate a dit vrai : chez ce malade les lobules pulmonaires, correspondant aux petites bronches, sont atteints d’inflammation aiguë. Il tousse singulièrement, écoute… De plus, il a la fièvre. J’ai entendu, à l’auscultation, des râles sous-crépitants fins… Dans quatre jours il sera mort !

— Père, dit encore Cécile, dont les yeux se mouillaient, veux-tu m’accorder une grâce ?

— Laquelle, mon enfant ?

— Je voudrais que cet homme revienne sur la Terre, sa patrie, avant de mourir !

Il y eut un silence…

Toute l’âme charmante et charitable de la jeune fille était dans ces quelques mots. Agénor fut ému jusqu’aux larmes.

Sulfate sentit son cœur se fondre à la pensée que le retour sur Terre pouvait, grâce à cette circonstance, ne pas tarder beaucoup.

— En effet, hasarda-t-il d’une voix suppliante, si nous revenions chez nous, Lancette !…

Agénor, troublé, les observait tous, d’un regard singulier.

Évidemment, un combat se livrait en lui : il avait un fou désir de rester encore pour compléter ses études sélénographiques, mais son cœur parlait également et la proposition de sa fille était si généreuse…

— Qu’en penses-tu ? dit-il en se tournant vers Adrien.

— Je partage la belle pensée de ma cousine, répondit le jeune homme après un court instant de réflexion.

— En ce cas, mes bons amis, dit Lancette d’une voix émue, c’est le retour sur Terre… aujourd’hui même… si nous voulons que cet homme meure là-bas…

Un triple bravo répondit à cette phrase du docteur.

— Partons ! partons ! ajouta Sulfate, au comble de la joie. Rien ne nous retient plus, n’est-ce pas, confrère ?

— Non, répondit Agénor, d’une voix brisée par l’émotion, rien de bien compliqué. Notre hélice est toujours prête à filer sans nul besoin de préparation. Il nous faut simplement partir de façon telle que la France se trouve en face de notre nacelle au moment de l’arrivée là-bas, c’est-à-dire, vingt-deux heures après notre départ…

Le héros de cet inoubliable voyage observa sans perdre une minute la situation exacte de la Terre. Ses calculs immédiatement commencés lui apprirent que la France devait mathématiquement passer devant la Lune vingt-cinq heures plus tard.

— Nous partons dans trois heures, dit-il simplement à ses compagnons. Occupez-vous des derniers préparatifs ; passez une revue générale du matériel et de tous les instruments.

Immédiatement, une grande animation régna. Adrien, rapidement, vérifia tout.

Le jeune homme sortit de la nacelle et alla jusqu’à la machine trotteuse, pour prendre les clichés photographiques et les pierres précieuses rapportés de l’hémisphère mystérieux.

À la vue de cette mécanique fantastique, qu’il observait pour la première fois à travers un hublot, Sulfate chancela d’étonnement et dut s’asseoir sur le tapis.

S’étant relevé, il voulut savoir. Adrien et Cécile furent obligés de calmer sa curiosité, de lui raconter brièvement, tout en donnant des potions au Terrien, les aventures vécues de l’autre côté de la Lune… Et, pendant ce temps, lentement, les dernières heures s’écoulèrent…

Cet étourdissant voyage se terminait donc ainsi, brusquement, par un acte de bonté généreuse. Agénor sacrifiait ses projets d’excursions possibles encore, malgré la perte des machines et de la voiture. Entre sa passion de savant et la délicate pensée de sa fille, il n’hésitait pas. C’était le retour, affreux pour lui, certes. Il fit, sans dire un mot, ses préparatifs, ses derniers et longs calculs, étouffant énergiquement en son cœur une douleur réelle et bien intime.

Bientôt, l’instant du départ arriva.

Tout était prêt, le viseur bien en place.

L’homme préhistorique, très faible, se trouvait étendu sur une des couchettes placées dans la pièce du bas. Rodillard, surexcité, pressentant un événement grave, allait de l’un à l’autre des voyageurs, très affairé.

En ce moment solennel, le savant s’approcha de la paroi, consulta un chronomètre et saisit l’anneau de la vitesse moyenne.

– Attention ! dit-il à ses compagnons immobiles et silencieux à ses côtés, attention ! nous allons partir !

Il tira et la tigelle s’abaissa entièrement.

Soudain, l’hélice tourna, se dressa, se vissa dans l’atmosphère lunaire et, rapidement, la maison métallique quitta le sol de la Lune, aussi simplement qu’elle avait quitté la Terre.

Agénor, la main sur le levier du gouvernail, visa l’endroit du ciel que ses calculs lui avaient indiqué. Brusquement, il tira la troisième tige, celle de la vitesse extrême. Comme un projectile, l’appareil partit vers la Terre, moins vite qu’au départ de la planète, mais avec une force ascensionnelle suffisante cependant pour atteindre le point neutre, plus rapproché cette fois.

Par le hublot du bas, les voyageurs virent la Lune qui s’enfuyait et semblait tomber dans les abîmes sans fond de l’espace. Par les vitres du haut, la Terre, au contraire, grossissait lentement. C’était la mère qui les rappelait en hâte. Elle les voulait, ces enfants un moment perdus ; elle les voulait tous, y compris ce vieillard qui revenait moribond pour lui donner son dernier souffle et ses vieux os…