À quatre-vingt-dix-mille lieues de la Terre/19
CHAPITRE xix
Retour sur Terre.
Le voyage interplanétaire de retour s’effectua sans incident. Une large part des vingt-deux heures fut d’ailleurs consacrée au repos, car Agénor, Adrien et la jeune fille ressentaient une forte fatigue après leur voyage circulaire autour du satellite. Longtemps, ils dormirent tous trois dans la pièce du haut, à poings fermés.
Sulfate, pendant ce temps, veilla sur le moribond avec un soin extrême et un grand dévouement.
Quelques heures avant l’arrivée, le confrère d’Agénor éveilla ses compagnons, et les préparatifs d’atterrissage commencèrent.
Lorsque la force acquise amena la nacelle et
l’hélice près de l’atmosphère terrestre, Agénor
mit en mouvement les palettes de son appareil,
afin d’atténuer l’épouvantable chute faite de
toute la force d’attraction terrestre ; puis, dès
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… D’un grand geste, les bras largement ouverts, Sulfate voulait, semblait-il, étreindre tout l’horizon visible… Agénor, Adrien et la jeune fille sortirent ensuite…
que l’hélice frappa les couches atmosphériques
les plus élevées, le savant saisit le gouvernail et
observa la Terre, toujours grossissante, par le
hublot de la base. Il avait si bien visé cette fois
le point à atteindre que la nacelle planait au-dessus
de l’Orléanais. Mais Sandillon et Orléans
étaient trop à droite, cependant.
Agénor désirait atterrir exactement à sa villa des « Iris », terminée à présent et même prête à le recevoir, car, d’après un ordre laissé à Orléans avant le départ, la maison nouvellement bâtie devait être garnie, depuis fin septembre de tout le mobilier qui se trouvait boulevard Rocheplate.
Une manœuvre des anneaux fit remonter obliquement l’appareil dans l’espace, à une trentaine de kilomètres au-dessus de la Terre ; puis ce fut la descente, obliquement encore.
Cette fois, c’était parfait : l’arrivée devait s’accomplir dans les conditions désirées.
Un instant, Orléans et ses environs furent visibles dans l’encadrement du hublot de la base. Les voyageurs reconnurent nettement le pays : la ville au bord et au nord de la Loire, l’île Charlemagne, Olivet, Saint-Jean-le-Blanc, Chécy, Saint-Jean-de-Bray, Saint-Denis, etc… Puis, plus bas et de plus près, ils purent apercevoir pendant quelques secondes le parc du château de la Source où s’étendent les nappes naissantes du Loiret, la Grande-Source et le Bouillon.
Lentement, soigneusement guidée par Agénor et avec un ralentissement mathématique, la nacelle s’approcha des « Iris ». Par les hublots de la paroi, nos amis virent passer les arbres au feuillage éclairci, les pignons pointus et les murs de la bâtisse. Puis l’appareil s’arrêta sur une large pelouse.
Sulfate sortit le premier de la nacelle. Ses yeux étaient humides de bonheur. D’un grand geste, les bras largement ouverts, il voulait, semblait-il, étreindre tout l’horizon visible. L’automne parait la nature de la gamme infinie des feuillages mourants, dorés et brunis. Un léger vent soufflait et atténuait encore les pâles rayons du soleil d’octobre. Quelques feuilles jaunies, voletant çà et là, tournoyaient dans la fraîche atmosphère et tombaient sur le sol. Des dahlias hauts et multicolores, des géraniums sanglants agonisaient, mordus par le vent déjà vif ; mais les chrysanthèmes allaient naître en étoilements magnifiquement tristes, précurseurs des grands froids…
Sulfate était heureux de vivre et de sentir sous ses talons la solide écorce de sa planète natale. Il frappa du pied le sol et s’écria :
— Cette fois, j’y suis, j’y suis bien !…
Agénor, Adrien et la jeune fille sortirent ensuite ; mais, au même instant, Honorine, Célestin et Polyte arrivèrent en courant. Les deux braves domestiques, émus à l’extrême, laissant de côté toute retenue, se jetèrent dans les bras de leurs maîtres, puis dans ceux de Sulfate, oubliant le tour pendable du confrère d’Agénor.
Polyte aboyait, sautait de joie.
Cependant, à son tour et solennellement, Rodillard sortit de la nacelle dont Adrien lui ouvrit la porte compliquée. Aussitôt, Polyte bondit vers le chat et, de sa large langue, lui lava fraternellement la figure en pleurant de joie. Ce fut le baiser de retour.
Puis il fallut songer à l’homme ramené de la Lune. On ouvrit largement la paroi de la nacelle et, avec d’infinies précautions, le malade fut descendu. Nous laissons à penser quel fut l’étonnement d’Honorine et de Célestin à la vue de ce moribond ramené de là-bas ; mais les explications qu’ils demandèrent furent remises à plus tard, car il s’agissait avant tout de placer le mourant dans une des chambres de la maison nouvelle.
Tous se dirigèrent vers le perron de la villa en portant l’homme préhistorique, tandis que, derrière la grille d’entrée, une foule de paysans, peu à peu grossie, curieuse, sympathique et
bruyante se massait déjà, acclamant le retour
tant attendu d’Agénor Lancette et de ses compagnons…
Comment dépeindre la joie délirante qui, quelques heures après le retour de nos amis, s’empara d’Orléans, puis, peu après, de la France, de la Terre entière : certains enthousiasmes ne peuvent se décrire. Les savants du monde entier, les représentants de toutes les sociétés médicales, astronomiques, géographiques et autres, tous les amis de la science accoururent pour voir, vivant encore, l’être des générations éteintes, l’homme préhistorique ramené de la Lune. Mais, s’il y eut beaucoup d’appelés, il y eut peu d’élus. Les premiers arrivés seuls purent voir encore dans le regard du moribond un dernier rayon de vie ; deux jours après le retour, Agénor dut lui fermer les yeux pour toujours.
La dépouille mortelle fut embaumée, puis, dans un coffre vitré provisoire, exposée aux regards. Et ce fut encore, pendant des mois, un défilé ininterrompu de savants, de curieux…
Agénor, est-il besoin de le dire, devint l’homme à la mode, admiré, encensé par tous. Sa modestie en souffrit beaucoup. Il ne fut réellement heureux que quelques mois après, au moment où l’enthousiasme cessa quelque peu. Le brave homme put alors, dans le grand jardin de la villa des « Iris », faire édifier tranquillement un bâtiment nouveau dont les ornements d’architecture rappelèrent beaucoup les choses vues sur le satellite par les Terriens.
Dans l’unique pièce de ce pavillon qu’il appela son Musée de la Lune, Agénor fit mettre d’abord l’hélice, au fond, puis, au-dessous, la nacelle encore munie de ses instruments, de ses meubles, de ses couchettes. Au milieu, l’on plaça le coffre funéraire, splendide sarcophage métallique hermétique et vitré, contenant le corps de l’homme préhistorique. Sur les côtés furent rangées, encadrées, la carte du pôle nord terrestre dessiné sur le satellite par le savant, les photographies montrant les scènes curieuses, les vues et les paysages fantastiques et sauvages de là-bas. Enfin, dans des vitrines de cristal étincelant, le docteur étiqueta les échantillons minéraux et végétaux de la Lune, puis les diamants — immense fortune — ramassés à poignée sur le sol, près des souverains défunts du satellite.
Le mécanisme intérieur de l’hélice attira, dans le musée Lancette, les ingénieurs les plus réputés de la Terre. Avec des difficultés inouïes et après trois mois de travaux délicats et ininterrompus, la partie supérieure cylindro-conique de l’hélice fut démontée, mais le curieux moteur qui s’y trouvait renfermé garda son secret : ayant usé plus qu’on ne l’aurait cru sa mystérieuse accumulation d’énergie dans l’atmosphère lunaire par trop insignifiante et dans l’effort dernier de l’arrivée sur Terre, il s’était, en vertu d’on ne sait quoi, réduit en une poudre blanchâtre dans laquelle on trouva seulement quelques rouages pulvérisés à demi. Le mystère demeurait donc toujours aussi profond, aussi troublant…
La découverte de l’homme préhistorique due, en somme, à Sulfate, fit naître entre les deux docteurs une inaltérable amitié. À jamais furent oubliées les heures de rivalité qui, au début du voyage, avaient quelque peu séparé les deux confrères.
Agénor, Adrien et Cécile ne se quittèrent plus. Tous trois, magnifiquement installés dans leur nouvelle villa, continuèrent à savourer les douces joies que procure la connaissance de plus en plus approfondie des sciences.
Quant à Rodillard, il ronronne toujours comme autrefois auprès de son grand ami ` Polyte, nullement fier d’être le chat revenu de la Lune ; et, dans ses promenades nocturnes sur les gouttières, c’est à peine s’il regarde l’astre géant des nuits qui, là-haut, parcourt interminablement sa course dans l’Infini des cieux…