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À quatre-vingt-dix-mille lieues de la Terre/Texte entier

La bibliothèque libre.
La Jeunesse illustrée (p. 2-49).

CHAPITRE PREMIER

Une singulière trouvaille.

— Adrien !

— Me voici, mon oncle.

Immédiatement après cette réponse lancée d’une chambre voisine, un gros jeune homme brun entra dans le cabinet de travail du docteur Agénor Lancette.

— Qu’y a-t-il, mon oncle ?

— Tiens, neveu, regarde, il y a du nouveau aux « Iris ».

Et le docteur tendit au nouvel arrivant un papier qu’un petit garçon du pays venait d’apporter. C’était une feuille arrachée d’un calepin et maculée de plâtre ; elle portait quelques lignes grossièrement écrites au crayon.

« Chair monsieur Lansaite,

« En creusant les fondassions de votre propilité à deux maîtres sous taire j’ai découvert une masse curieuse en métal inconnue ressemblant à du fair. Ça n’est pas rouillé ni usé de même. Il faudrait que vous vienderiez voir cela moi je n’y comprend goutte.

« Votre tout dévoué,

« Lagogué, mètre maçon. »

Disons de suite que la propriété en question, « Les Iris », était une villa que le docteur Agénor Lancette, habitant Orléans, faisait construire à quelques kilomètres de la ville.

Dès qu’Adrien eut achevé l’amusante épître ci-dessus, il releva la tête, fort étonné.

— Je voudrais bien, dit-il, savoir en quoi consiste cette découverte… Un vieux réservoir… un vieux canon, peut-être ?…

— Je ne peux, mon cher neveu, te donner aucune explication, précise à ce sujet. Le papier vient de m’être apporte à l’instant par le petit aux Lagrange. Lagogué, qui dirige les travaux aux « Iris », a vu passer l’enfant ; et, remarquant qu’il se dirigeait vers Orléans, il lui a confié ces quelques lignes crayonnées en le priant de me les remettre ; voilà tout.

— Mon oncle, répondit Adrien d’un air décidé, voici mon avis : je vous conseille d’aller de suite aux « Iris », la chose me paraît en valoir la peine ; et si Lagogué n’y comprend rien, n’y voit goutte, comme il dit, eh bien, vous éclairerez la situation des lumières de votre science.

Agénor Lancette ne répondit pas immédiatement à son neveu ; il méditait, réfléchissait, se parlant tout haut à lui-même : « Ça n’est pas rouillé et ça ressemble à du fer : le cas est bien étrange ! Quel peut être ce métal enterré et inoxydé tout à la fois ?… Car, enfin, Lagogué, quoique maçon, connaît bien tous le métaux, que diable ! il est constructeur, en somme ; s’il appelle cela un métal inconnu, c’est qu’il n’en a pas encore vu de semblable… Bizarre, bien bizarre…

« Le terrain sur lequel je fais construire les « Iris » n’a été retourné qu’à la surface, et il y a de cela bien longtemps ; de plus, je n’ai jamais entendu dire qu’on y ait enfoui profondément quoi que ce soit depuis que je suis ici, c’est-à-dire à peu de chose près depuis ma naissance. Alors, comment expliquer la présence de cette masse métallique dans le sous-sol de ma future villa ?… Mystère profond…

« Au fait, peut-être est-elle là depuis des milliers d’années : les couches de terrains successives, les sédiments amenés par les eaux l’auraient recouverte peu à peu en s’accumulant au-dessus d’elle dans le cours des siècles écoulés La chose est bien possible, après tout… »
Agénor Lancette, docteur en médecine, avait cinquante-cinq ans. C’était un homme long et maigre.

Adrien, pendant ce soliloque, écoutait, réfléchissant, lui aussi.

Soudain, le docteur se leva, et, s’adressant cette fois directement au jeune homme :

— Mon cher, tu as raison, la chose en vaut décidément la peine ; elle excite et surexcite ma curiosité au plus haut point. J’y vais. M’accompagnes-tu ?

— Assurément, mon oncle, avec plaisir.

— Eh bien, prépare-toi, nous partons dans un instant, car je fais atteler immédiatement Bridaine.

Agénor Lancette ouvrit une fenêtre donnant sur la cour, appela son domestique, Célestin, et lui commanda d’atteler de suite son cheval au cabriolet.

Dix minutes après, Bridaine, le docteur et Adrien, le premier emportant les deux autres, filaient à toute allure sur le pavé d’Orléans…

Laissons nos gens rouler vers les « Iris », et profitons-en pour donner au lecteur quelques détails sur le médecin et sa famille.

Agénor Lancette, docteur en médecine et oncle d’Adrien, avait cinquante-cinq ans. C’était un homme long et maigre, cinq pieds dix pouces. Son crâne, complètement dégarni, n’avait plus, comme ornement, qu’une simple couronne de cheveux ; mais une barbe longue et imposante garnissant fortement sa figure contrastait par sa toison fournie avec le poli du crâne ; barbe et cheveux avaient cette teinte vulgairement appelée poivre et sel, un peu plus sel que poivre cependant. Son visage aux traits mobiles s’éclairait de deux petits yeux vifs scintillant comme des braises sous d’épais sourcils ; un grand nez courbe en bec d’aigle s’abaissant vers une bouche aux lèvres bonnes complétait cette physionomie pas belle, assurément, mais toutefois fort sympathique.

L’excellent docteur ayant cinq pieds dix pouces, ainsi que nous l’avons dit, était muni de bras et de jambes bien proportionnés à sa taille, ce qui, lorsqu’il s’agitait, lui donnait vaguement l’aspect d’un de ces anciens télégraphes à signaux que nos pères virent fonctionner jadis.

Tel était Agénor Lancette au physique.

Au moral, notre homme était le plus aimable de tous les savants de la terre.

Quoique possesseur du titre de docteur en médecine, Lancette n’exerçait pas ; d’ailleurs il était riche. Ses amis et les pauvres recueillaient en cas de maladie ses précieux avis sans bourse délier ; mais il renvoyait à ceux de ses confrères d’Orléans ayant besoin de gagner leur vie les visiteurs fortunés qui, par hasard, venaient le consulter sur l’état de leur santé plus ou moins chancelante.

Agénor avait eu et avait encore pour l’étude un amour profond. Sa connaissance approfondie de la médecine ne lui avait pas suffi ; mathématiques, astronomie, aérostation, archéologie, chimie, physique, électricité, conchyliologie, cristallographie, minéralogie, zoologie, histoire, géographie, etc., toutes les sciences humaines avaient été par lui absorbées de bon appétit cérébral. Il était, on peut le dire, une encyclopédie vivante continuellement augmentée et mise à jour par les découvertes quotidiennes.

Le docteur avait, dans son bel appartement d’Orléans, boulevard Rocheplate, un endroit qu’il chérissait tout particulièrement : c’était son cabinet de travail. Il passait là les heures les plus douces de sa vie laborieuse, au milieu de ses livres et de ses collections.

C’était, à vrai dire, une sorte de bibliothèque-musée pratiquement aménagée en salle de travail. Sur de nombreux rayons s’alignaient et s’étageaient des rangées de livres aux reliures diverses, en grande partie scientifiques. Les meilleurs auteurs étaient représentés là, jusque et y compris Agénor Lancette lui-même qui en était bel et bien à son quinzième volume. Trois côtés de la pièce étaient ainsi complètement garnis. Au fond, sur tout un panneau et jusqu’au plafond s’entassaient des collections de merveilles naturelles et industrielles : ossements, insectes, minéraux, raretés végétales terrestres et marines, splendides productions des industries humaines guerrières ou pacifiques, armes et objets d’art de tous pays, de toutes provenances ; enfin, tout ce que la patience d’un collectionneur riche et très connaisseur avait pu faire amasser en de longues années d’inlassables et coûteuses recherches. Le tout était étiqueté, daté, monté avec un soin infini et rangé en de charmantes vitrines. La lumière venant de trois hautes fenêtres à vitraux éclairait de tons merveilleux les objets de cet idéal cabinet d’études et en faisait une sorte de petit palais scientifique et féerique à la fois.

Au-dessus de ses collections, de ses travaux, de son bien-aimé cabinet-musée, Agénor Lancette avait encore deux amours : sa fille Cécile et son neveu Adrien.

Mlle Cécile Lancette était une ravissante jeune fille de dix-neuf ans, dont le visage intelligent et délicieusement joli semblait avoir emprunté sa délicate fraîcheur aux fleurs du printemps. Elle avait d’épais cheveux blonds, de grands yeux noirs, calmes et profonds, miroirs d’une belle âme tranquille. Sa taille était souple et gracieuse, sa démarche pleine d’élégante simplicité.

Cécile avait hérité des qualités morales de son père : elle était douce, aimante et studieuse ; et le docteur, qui l’adorait, l’avait transformée à la longue en un excellent secrétaire et collaborateur pour ses travaux.

Adrien, autre secrétaire du savant, que nous avons vu tout à l’heure partir pour les « Iris », était un bon gros garçon de vingt-sept ans, le boute-en-train de la maison, réjoui, rieur, blagueur, bon diable, travailleur solide cependant, emplissant l’appartement de sa bruyante et infatigable animation. Agénor l’aimait comme son enfant.

Ce jeune homme, qui était le fils de Narcisse Lancette, frère d’Agénor, avait, de bonne heure, perdu ses parents. Le docteur et sa femme, alors vivante, le recueillirent, l’amenèrent chez eux, à Orléans, et commencèrent immédiatement à lui faire donner une instruction pratique et suffisante pour se débattre avec succès dans les combats de la vie.

Peu après l’arrivée du petit Adrien chez le docteur, Cécile vint au monde. Puis la mort, à son tour, arriva, comme la nuit sombre après le gai soleil ; son apparition au logis fut rapide : Mme Lancette mourut après quelques jours de maladie.

Le docteur resta donc avec les deux enfants ; et tous trois vécurent, sans se quitter jamais, d’une existence calme et très douce, jusqu’à l’époque où se produisirent les aventures dont nous allons narrer les incroyables détails.

Disons encore que le docteur avait à son service deux domestiques irréprochables, deux perles, Célestin Durand et sa femme Honorine. Le mari s’occupait des gros travaux, du cheval Bridaine, d’un beau jardin que Lancette avait loué en même temps que son appartement ; la femme remplissait le double rôle de servante et de cuisinière sous la direction et avec l’aide de Cécile, qui joignait à ses qualités de parfait secrétaire celles non moins importantes de bonne ménagère et d’excellent cordon bleu.

N’oublions pas également, dans l’énumération des êtres de la maison, le chien Polyte, terre-neuve bon enfant, si toutefois l’on peut s’exprimer ainsi, et son grand ami Rodillard, un chat roux aux yeux de braise, caressant, gourmand, fainéant et chapardeur.
— Ah ! messieurs, s’écria Lagogué, je vois par vot’ présence que l’ petit aux Lagrange vous a remis le mot…

. . . . . . . . . . . . . . . .

Cependant, Agénor Lancette et son neveu roulaient rapidement vers les « Iris ».

Bridaine, solide trotteur normand, avait traversé le pont de la Loire à bonne allure. Laissant en face de lui la route qui mène à Olivet, son conducteur l’avait lancé à gauche sur un chemin montant vers l’est ; et nos voyageurs pouvaient voir au loin, dans l’infinie verdure des champs et des bois, la ligne argentée du fleuve qui, là-bas, s’arrondissait en une courbe molle. Puis le chemin redescendit, et le cheval, soufflant un peu, leur fit passer un ruisseau, près de ces pittoresques sources du Loiret qui bouillonnent sous les arbres et s’étendent largement en nappe fraîches.

Une brise venant de l’ouest semblait les pousser, et ils filaient dans la campagne dont le silence n’était troublé que par quelques bruits confus et lointains et par le battement régulier des sabots de Bridaine.

Un quart d’heure après avoir quitté Orléans, les deux hommes arrivaient, tout près du bourg de Sandillon, à l’emplacement de la future villa des « Iris ».

Là, en face de la Loire, la nouvelle propriété de Lancette naissait tout doucement au milieu des arbres.

Le chantier de construction était très animé ; les terrassiers et les maçons s’agitaient au milieu d’un grand bruit de pierres remuées et de chansons. D’énormes tas de meulières, de briques, de plâtre et de chaux s’amoncelaient çà et là. Des buttes et des trous s’élevaient ou se creusaient partout, tandis que, très haut, des perches se dressaient déjà et que de longues ficelles, tendues horizontalement près du sol indiquaient nettement le futur emplacement des murs. Un tombereau qui avait amené d’Orléans des matériaux venait, en basculant, de se vider avec un bruit de tonnerre ; et le charretier, tout jurant, tirait son gros cheval par la bride, d’un effort violent, pour l’aider à sortir les roues des ornières.

Lagogué était là, sur le chantier, partout à la fois, dirigeant la besogne, gesticulant, parlant, criant, vociférant, donnant des ordres.

Rapidement, le cabriolet s’arrêta ; Lancette et son neveu descendirent. On attacha Bridaine à une branche basse ; et les deux hommes se dirigèrent, à travers les monticules de chaux et de mortier, vers les fondations de la villa.

Dès que Lagogué aperçut le propriétaire, il s’approcha, tout souriant, et aussi vite que ses courtes jambes le lui permirent.

C’était un gros homme court et rougeaud dont la figure toute ronde s’encadrait d’un collier de barbe noire et frisée. Ce paysan d’Orléanais ressemblait fort à l’illustre compagnon de Don Quichotte, à l’immortel Sancho Pança ; mais, chez Lagogué, le pittoresque vêtement du héros de Cervantès était remplacé par la blouse indispensable du maçon, et le feutre volumineux par un fez rouge de turc, tout maculé de plâtre, que notre homme s’était procuré je ne sais où.

— Ah ! messieurs s’écria-t-il, je vois par vot’ présence que l’ petit aux Lagrange vous a remis l’ mot ; et vous v’nez pour la chose. Ayez donc la bonté d’approcher pour vous rendre compte. Tenez, c’est dans c’ creux-là.

Et, d’un geste, le maître maçon indiquait dans les fondations un endroit où l’on avait déjà creusé un peu plus profondément qu’ailleurs, pour un puisard.

Les trois hommes descendirent prudemment, en file indienne, sur une planche inclinée et arrivèrent au fond.

Là, sortant en partie du sol, une masse couleur d’acier étonnait le regard. Elle était lisse et propre, de forme cylindro-conique et légèrement inclinée. Son diamètre pouvait avoir cinquante centimètres, et sa longueur, du sol à la pointe, en mesurait à peu près quatre-vingts.

— Voici l’objet, dit Lagogué au docteur ; nous l’avons mis au jour tout simplement comme ça, en creusant. Ça n’ serait-il pas des fois un projectile datant d’ la dernière guerre ?

— Non, mon ami, répondit le docteur, les plus gros obus que les Prussiens nous offrirent n’avaient pas, à beaucoup près, un diamètre semblable ; et si ce bloc était un projectile de cette époque déjà lointaine, il serait aujourd’hui en partie rongé par la rouille.

Ce disant, Lancette palpait l’objet, tapait dessus avec sa canne et constatait qu’il rendait un son plein et franc. Ayant ouvert son canif, il essaya de le rayer, mais ce fut impossible.

— Bigre ! grommela le savant en refermant son couteau, c’est dur comme de l’acier chromé ; le gaillard qui a forgé cela n’était pas un apprenti !

Maître Lagogué, je serais curieux de voir creuser autour de ce mystérieux objet, persuadé que la mise au jour de ce qui reste en terre nous réserve des surprises.

— Ohé ! Gaspard ! cria aussitôt Lagogué en se retournant, viens donc un peu creuser là avec ta pioche et une pelle.

Gaspard, un terrassier de l’équipe, arriva et se mit en devoir de faire immédiatement ce que demandait le patron.

— Allez doucement et avec précaution, mon ami, dit à son tour le docteur à l’ouvrier.

Lentement, Gaspard creusa sous le regard attentif des trois hommes, et, au bout d’une heure, il mit à jour tout le cylindre dont la longueur atteignait un mètre cinquante. Mais, ensuite, la forme de la chose changea : à son extrémité, on vit lentement paraître une sorte d’énorme boulon d’où partaient, en forme de croix, quatre tiges un peu inclinées en terre. Il était nettement visible que ce boulon devait pouvoir, dès que les tiges seraient entièrement dégagées, tourner facilement et les entraîner avec lui comme des ailes.

L’étonnement des trois observateurs grandissait à chaque pelletée de terre qu’enlevait soigneusement Gaspard, car ce mécanisme et ses joints étaient aussi nets, aussi bien ajustés que s’ils avaient été achevés et montés par quelque fin mécanicien une heure auparavant.

Au bout de quatre heures, vu la lenteur et le soin apportés au travail, les tiges formant ailes n’étaient pas encore dégagées sur plus d’un mètre de chaque côté ; sous le boulon mobile, le cylindre se continuait, un peu moins gros, il est vrai ; mais l’extrémité inférieure était peut-être encore loin dans les profondeurs du sol ; de plus, le jour baissait. L’on dut cesser les recherches.

— Restons-en là pour aujourd’hui, allez, dit Agénor à Lagogué ; demain, nous reviendrons et vous ferez continuer la fouille.

Gaspard s’arrêta ; puis l’oncle et le neveu se retirèrent du chantier déjà presque désert, après avoir serré cordialement la main du maître maçon.

Le retour s’effectua dans la nuit commençante.
— Voici l’objet, dit Lagogué au docteur ; nous l’avons mis au jour tout simplement comme ça, en creusant.
Vers l’ouest, les derniers rayons du jour embrasaient l’horizon de lueurs pourpres. Déjà, dans le ciel assombri, les plus fortes étoiles s’allumaient une à une et piquaient le ciel de quelques points d’or pâle, tandis que, du côté de Sandillon, la lune immense se levait majestueusement dans le grand ciel calme.

— Hein ! dit tout à coup le docteur en montrant l’astre du doigt ; est-elle jolie ce soir ! Lorsqu’elle se lève ainsi, immédiatement après le coucher du soleil, la nature entière illuminée par les deux astres se pare de teintes idéalement belles. Vois, Adrien, la plaine est splendide ! mais cela ne dure qu’un instant, un seul instant chaque mois…

Tous deux regardaient la terre et le grand ciel profond pour jouir du rapide et délicieux spectacle de cette soirée de juin. Mais, déjà, les lueurs du couchant s’éteignaient, se voilaient d’ombre bleue ; et la lune montait lentement, sereine et glorieuse à présent.

« Quel monde ! dit à son tour Adrien en montrant le satellite ; c’est grand dommage vraiment de ne pouvoir y aller faire un tour ; ce serait joliment curieux, cependant.

— Oui, bien curieux, certes, répondit le savant ; mais personne n’ira jamais ; c’est trop loin, vois-tu, mon neveu.

Il se trompait étrangement le bon Dr Agénor Lancette…


CHAPITRE ii

Euréka !

Le lendemain matin, à cinq heures, le Dr Lancette était déjà installé dans son cabinet de travail lorsque son neveu y entra.

— Bonjour, Adrien, dit le savant, as-tu bien dormi, après nos émotions d’hier ?

— Oh ! non, mon oncle, et cela contrairement à mon habitude. J’ai rêvassé péniblement et me suis réveillé peut-être vingt fois dans la nuit. La mécanique d’hier est, d’ailleurs, cause de mon insomnie : avec son gros boulon et ses ailettes, elle a tournoyé follement dans ma tête pendant des heures…

Mais, mon oncle, nous retournons là-bas, ce matin, n’est-ce-pas ?…

— De suite, neveu, de suite ! Tu n’entends donc pas que l’on attelle Bridaine ?…

Une des fenêtres de la bibliothèque était ouverte. Adrien y alla et se pencha vers la cour. Il vit le domestique fort occupé autour du cheval qui, déjà dans les brancards du cabriolet, frappait d’impatience avec son sabot sur le pavé sonore. Polyte, le terre-neuve, regardait Célestin atteler son ami, tandis que Rodillard, assis sur sa queue, à la porte de l’écurie, passait et repassait soigneusement une de ses pattes de devant sur ses oreilles pointues.

Puis, le jeune homme leva les yeux. Là-haut, dans le ciel déjà clair à cette heure matinale, de rapides, gros et menaçants nuages passaient, chassés par le vent d’ouest ; mais les nuées se déchiraient toutefois de-ci de-là, et, entre les longs haillons qu’elles laissaient traîner dans l’atmosphère, on pouvait apercevoir le profond ciel bleu ; cela laissait espérer, en somme, une journée pas trop maussade.

À ce moment, Adrien dut regarder de nouveau dans la cour, car la voix de Célestin attira son attention : le domestique annonçait que l’on pouvait partir.

Agénor et son neveu, prêts tous deux, sortirent de la bibliothèque ; mais, dans le corridor de l’appartement, ils eurent la surprise de voir Cécile, toute prête, elle aussi, charmante et rieuse en sa gracieuse toilette de touriste.

— Tiens ! exclama le savant, tu viens donc avec nous, ma chère enfant ?…

— Évidemment, père. Votre conversation d’hier soir, au dîner, concernant la trouvaille des « Iris », m’a trottiné cette nuit dans la tête. Sachant que vous retourniez tous deux là-bas ce matin, j’ai voulu vous faire la surprise d’être des vôtres, car je suis aussi curieuse que vous,

sachez-le bien ; et, voilà, je vais là-bas, moi aussi.

Le docteur fit un grand geste de contentement et s’écria :

— Partons, partons donc tous ; et je crois, mes enfants, que la journée sera intéressante pour nous trois.

Ils descendirent dans la cour et prirent place dans le cabriolet. Une minute après, ils étaient en ville, et, dans le silence matinal, roulaient vers les « Iris ».

Polyte, lui, avait profité de la porte ouverte et d’un court moment d’inattention de Célestin ; malgré la défense habituelle, il avait filé, se moquant supérieurement des cris et des appels réitérés du domestique. Rapidement sa course l’avait amené près du cabriolet, et, tout soufflant, il courait à présent par derrière.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Lorsque nos gens arrivèrent aux « Iris », tous les ouvriers étaient sur le chantier. Déjà Lagogué avait chargé trois hommes au lieu d’un de dégager lentement la mystérieuse mécanique. Les voyageurs trouvèrent donc la besogne en train.

Tant bien que mal, en fit pour la jeune fille une sorte de banc avec deux seaux renversés supportant une planche ; mais Agénor et le jeune homme, impatients au-delà de toute expression, voulurent aider les ouvriers à dégager complètement l’objet de sa séculaire prison de terre. La fouille, quoique faite avec soin, marcha relativement vite. Les tiges latérales en forme de croix furent totalement mises à jour ; elles se terminaient par de larges palettes obliquement placées comme les branches d’une hélice. Chaque tige munie de sa palette avait environ trois mètres de longueur, ce qui donnait six mètres pour l’envergure totale de l’appareil.

Le cylindre central nous l’avons dit, se continuait verticalement au-dessous du boulon, ou plutôt de cette grosse bague sur laquelle venaient s’adapter les quatre tiges ; l’on dut fouiller jusqu’à trois mètres de profondeur pour en atteindre le bout.

Sous la base du cylindre nettement terminé par une surface plane, l’on vit plusieurs tiges mystérieuses assez fines munies chacune d’un anneau et passant seulement de quelques centimètres. En plus, à droite et à gauche de cette base, apparurent encore deux crochets longs de trente centimètres qui, certes, avaient dû tenir quelque chose ; mais ce quelque chose n’existait probablement plus.

C’était tout. Il était alors onze heures du matin.

Agénor, les deux jeunes gens et Lagogué contemplaient silencieusement cette espèce de crochet énorme à quatre branches formées par les ailettes, un crochet de trois mètres de haut et de six mètres de large, s’il vous plaît, avec, au-dessus des branches, une pointe les dépassant d’un mètre cinquante.

Un certain nombre d’ouvriers, très intéressés par la trouvaille, n’avaient pu s’empêcher de quitter leur travail pour venir regarder avec des yeux élargis.

— Ça vaut un rébus, dit tout à coup Lagogué ; bien malin celui qui pourra dire à quoi servait c’grappin-là !

— Maître Lagogué, dit à son tour le docteur, vous serez bien aimable de faire transporter cela chez moi, à Orléans ; je ferai mettre cette machine sous le grand hangar de la cour, et l’étudierai bien à mon aise, afin de…

Le médecin ne continua pas, car sa phrase fut coupée par une exclamation du terrassier Gaspard qui s’écria :

— V’là du nouveau !

En effet, Gaspard avait continué la fouille, sans trop savoir pourquoi, par curiosité simple, peut-être ; et sa pioche avait heurté un objet dur et brillant.

Aux cris du terrassier, Agénor, vif comme un lézard, se précipita jusqu’au fond de la fouille,
Chaque tige munie de sa palette avait environ trois mètres de longueur.
se jeta littéralement sur la chose au question.

De ses mains il gratta la terre et, au bout d’un instant, en arracha une plaque métallique de peu d’épaisseur.

Prestement, il revint au niveau du sol et, arrivé là, regarda fiévreusement la nouvelle trouvaille.

Cette plaque, ou plutôt cette feuille de métal, était carrée, large de trente centimètres au plus, épaisse d’un demi-millimètre.

À sa surface lisse et inusée on distinguait nettement certains signes, certaines figures habilement, simplement et légèrement gravés. Agénor la contemplait attentivement, hochant la tête. Finalement, il se tourna vers son neveu :

— Encore un rébus, mon cher, lui dit-il, un second rébus assurément aussi embrouillé que le premier. Cette plaque métallique me paraît être de même nature que le mécanique à ailettes, voilà tout ce que je crois pouvoir affirmer. Enfin, nous tâcherons de déchiffrer ces hiéroglyphes mystérieux dans le silence du cabinet de travail avec toi et Cécile.

Puis s’adressant au maître maçon :

— Lagogué, j’emporte la feuille et laisse à vos soins tout le reste ; au revoir et merci, mon ami.

On se serra le mains ; et, après avoir donné un bon pourboire aux hommes qui avaient si soigneusement fait la fouille, Agénor accompagné des deux jeunes gens, revint prestement à Orléans muni de son précieux carré métallique.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Dès qu’ils furent installés dans le cabinet-bibliothèque, le docteur, Adrien et Cécile se mirent au travail, fermement décidés à déchiffrer la mystérieuse planche, même au prix du travail le plus désagréablement opiniâtre.

Il y avait sur ce document métallique des personnages, des objets divers, des cercles, des carrés, des moulins, que sais-je, tout cela gravé peu profondément. Tous trois installés devant la grande table de travail cherchaient, copiaient, comparaient et, en fin de compte, ne trouvaient rien.

Agénor observait la planche elle-même, la regardant avec une attention telle qu’il devait s’y user la rétine. Adrien et Cécile opéraient leurs recherches sur une copie calquée.

Et, pendant des heures, ce travail monotone les tint fixés sur leur chaise avec une patience digne d’un meilleur sort, car ils se fatiguèrent en vain.

Au soir, lorsque sept heures sonnèrent, Honorine, très étonnée de ne pas le voir comme d’habitude dans la salle à manger, fit timidement son entrée dans ce cabinet silencieux, et, plus timidement encore, annonça que le dîner était prêt.

Adrien et Cécile avaient, comme l’on dit, l’estomac dans les talons.

— C’est bien, Honorine, répondit aussitôt la jeune fille, nous vous suivons.

Ils se levèrent tous deux, espérant voir le docteur faire de même, mais ce dernier ne bougeant pas. Adrien vint le frapper doucement sur l’épaule. Le savant ne remua pas davantage, absolument absorbé, ne voyant plus que sa planche, et indifférent à toute autre chose au monde.

— Mon oncle, dit Adrien, venez donc dîner ; nous reprendrons ensuite tous les trois le cours de nos recherches. Il faut vous réconforter un peu, que diable !

Mais Agénor semblait transformé en statue, immobile et muet comme un marbre.

— Il n’est pas mort, au moins ! dit tout à coup le jeune homme, qui, à cette pensée, avait subitement pâli et s’était approché davantage, pour observer le chercheur.

— Non… il respire !…

— Oh ! tu m’as fait peur, dit à son tour Cécile tout émue. À le voir aussi immobile, mon cœur battait avec force. Laissons-le tranquille, va ; il cherche et il rêve… Viens…

Les deux jeunes gens quittèrent donc le cabinet de travail et passèrent dans la salle à manger qu’une délicieuse et chaude soupe aux légumes embaumait.

Ils s’attablèrent, et, bientôt, le tintement léger et rapide des cuillères dans les assiettes prouva que la dite soupe aux légumes, un des succès habituels d’Honorine, était parfaitement réussie.

« Tant pis pour mon oncle, dit Adrien en terminant et en posant sa cuillère, il la mangera froide. »

Puis le jeune homme fit tinter un joli petit timbre argenté pour appeler la domestique et réclamer la suite du repas.

Mais, presque à ce moment, un cri n’ayant rien d’humain retentit dans l’appartement.

Ils se levèrent tous deux, subitement pâles.

Honorine qui arrivait dans la salle à manger, portant religieusement un beau plat de lapin, sursauta dans un saisissement tel que le plat lui échappa des mains et vint se briser sur le tapis.

Un second cri déchira l’air, plus sonore que le premier, et se répercuta de pièce en pièce avec le bruit d’une avalanche tombant dans les gouffres profonds :

— Euréka ! ! !…

La vaisselle, l’argenterie qui, superbement, ornaient le buffet splendide, en avaient résonné. Honorine, la main sur son pauvre cœur battant comme une cloche, restait blanche, la bouche ouverte, dans une immobilité absolue.

Puis, on entendit une voix douce qui chantait, accompagnée dun bruit de pas rapides.

— Mais, c’est mon oncle ! s’écria tout à coup Adrien : le pauvre homme devient fou ! !…

Il se précipita, suivi d’Honorine et de la jeune fille. Dans le corridor, Célestin, accouru lui aussi, la figure complètement bouleversée, se joignit à eux. Tous quatre se ruèrent vers la bibliothèque.

Là, spectacle terrifiant et comique à la fois, ils virent le docteur Lancette radieux, chantonnant et valsant doucettement sur le plancher avec une chaise dans les bras.

Soudain, le savant les vit. Alors, lâchant sa chaise qui tomba bruyamment, il leva les bras en l’air et hurla :

— Adrien ! Cécile !… Euréka !… J’ai trouvé !… Le moulinet !… la machine !… Ah !… la trouvaille des « Iris » !… Ça vient de la Lune ! de la Lune ! ! de la Lune ! ! !… où nous irons ! ! ! !…

Et, tournoyant sur lui-même, il s’effondra sur le parquet.

— Mon Dieu ! cria Cécile ; il a un coup de sang ! vite, allez chercher un de ses confrères… et des sangsues !…

Aux cris de la jeune fille, Célestin s’était précipité vers la porte, courant chez le médecin le plus proche. Dans l’escalier qu’il descendit comme une flèche, le fidèle domestique culbuta le concierge venu aux nouvelles, attiré par les cris ; puis il fila dans la rue, tout défait…
Le savant leva les bras en l’air et hurla : « Adrien ! Cécile !… Euréka !… J’ai trouvé !… »

Cependant Adrien et Cécile tentaient vainement de ranimer Agénor, bien évanoui. Honorine avait perdu la tête. Fébrilement elle était allée chercher son gros et vieux missel, et, revenue près du corps inerte de son maître, s’était agenouillée, lisant dans son livre tourné à l’envers la prière des agonisants…

Pendant cette scène tragique, Rodillard, à pattes de velours, s’était glissé silencieusement dans la salle à manger ; puis, tranquillement, fermant à demi les yeux et inexprimablement heureux, s’était mis à dévorer le lapin resté sur le tapis, tandis que Polyte, enfermé dans une pièce à côté, soufflait et pleurait tout doucement, pour en avoir…


CHAPITRE iii

Tout s’explique.

Lorsque le docteur Michel Sulfate, ami de Lancette, arriva, suant et soufflant, pour soigner son confrère, ce dernier achevait de revenir à lui et paraissait tout radieux.

— Soyez le bienvenu, docteur, avait dit Cécile en ouvrant la porte au nouveau venu ; mais, cette fois, la bonne intention que vous aviez de guérir votre malade devra vous suffire : papa vient de recouvrer ses sens ; voyez, il est rose et tout joyeux.

— Bien cher confrère, dit de suite Sulfate en épongeant son front couvert de sueur, que vous est-il donc arrivé ; je n’ai pu saisir ce que m’a raconté votre domestique trop émotionné.

Cécile voyant que son père, souriant, ne répondait pas de suite, voulut expliquer elle-même la chose, mais, aux premières paroles de sa fille, Agénor intervint :

— Chut ! ma chérie, dit-il, ne dis rien ! ne dis rien !…

Et, s’adressant au docteur Sulfate :

— Mon cher confrère, merci pour votre bonne visite ; mon mal est passé ; ce n’est rien, une simple émotion sous l’empire de laquelle j’ai été terrassé un instant.

— Enfin, reprit Sulfate, la cause de votre malaise, est donc bien mystérieuse ?

— Oh ! non ; je travaillais, et j’ai été émotionné, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire.

Le confrère, très intrigué, essaya bien, en questionnant très adroitement Lancette, de lui arracher quelques détails, de lever un peu le voile cachant un secret qu’il devinait très intéressant, mais l’autre évita le piège, et, à toutes les questions, répondit en Normand : « p’t’être ben qu’oui, p’t’être ben qu’non », estimant, avec raison, que c’était la meilleure manière de ne pas se compromettre.

— Assurément, pensa Sulfate, il a fait une découverte ; je vois cela à sa tête ; et il ne veut pas, momentanément toutefois, me mettre au courant.

— Eh bien, mon cher Lancette, dit-il en tendant la main au maître du logis, au revoir et bonne santé. Ma présence ne pourrait que vous fatiguer. Je vous laisse… avec votre mystère.

Et l’on reconduisit Sulfate qui, pour prix de sa visite, ne voulut accepter qu’une bonne poignée de mains de chacun.

Adrien et Cécile attendaient, avec une impatience facile à comprendre, le départ du docteur Michel Sulfate afin de questionner Agénor sur sa découverte. Dès qu’ils furent seuls avec le savant, ils lui saisirent les mains et l’accablèrent de questions.

— Mes chers enfants, répondit d’abord Lancette avec émotion, approchez, approchez bien près de moi, afin que je vous embrasse…

Il les tint pendant un moment sur lui dans un geste d’ineffable tendresse, puis, les yeux humides de quelques larmes de joie, il leur dit doucement :

— Mes chéris, je vais aller sur la Lune !…

— Hein ! s’écria le neveu en quittant brusquement l’étreinte de son oncle.

— Oh ! papa, voilà que ça te reprend ! dit Cécile en imitant son cousin.

— Non, mes enfants ! s’écria le savant en levant les bras en l’air, non, ça ne me reprend pas ; j’irai dans la Lune ! je monterai vers la douce reine des nuits ! et Adrien lui aussi partira !…

Il est à peu près impossible de dépeindre la figure que fit Adrien en entendant ces paroles.

Quant à Cécile, elle s’échappa doucement sur la pointe des pieds pour aller chercher du vulnéraire ; mais, lorsqu’elle revint, la jeune fille ne put considérer son père comme un malade, car il était en train d’expliquer tranquillement à Adrien les mystères du document métallique.

Vivement, elle plaça sa bouteille et son verre sur la table, puis s’installa près des deux hommes.

— Ah ! vous m’avez cru privé de sens, mes enfants, continua le savant ; eh bien, détrompez-vous : la joie seule, la joie immense m’a rendu semblable à un fou.

Apprenez que les habitants de la Lune, les Sélénites, si vous aimez mieux, ont tracé les signes de ce document. Ils n’ont pas écrit en leur langue ce qu’ils voulaient expliquer, car, vous le pensez bien, c’eût été incompréhensible ; ils ont employé pour cela des dessins, de simples dessins représentant les êtres et les choses.

Ces dessins placés les uns à côté des autres ont joué le même rôle que les hiéroglyphes tracés sur les vieux monuments de l’ancienne Égypte.

C’était là, en somme, un procédé commode et très bien imaginé pour communiquer des pensées à tout être capable de raisonnement ; les Sélénites gens supérieurement intelligents, sans doute, n’ont pas manqué de s’en servir. Et, grâce à ce moyen, moi, Agénor Lancette, j’ai eu, seul sur cette Terre, l’honneur de recueillir une communication des habitants de la Lune !

En prononçant ces derniers mots, Agénor s’était transfiguré, le visage illuminé d’une incommensurable joie.

— Ah ! s’écria le jeune homme, la voilà donc enfin résolue la question de l’habitabilité de la Lune ! Grâce au présent document, nous savons qu’il y a encore des habitants sur ce globe que l’on considère à tort comme un désert de silence et de mort !…

Mais le savant arrêta son neveu d’un geste et dit d’une voix grave :

— Il ne doit plus y avoir d’êtres vivants sur la Lune ; et je crois même pouvoir affirmer, étant donné l’état de cet astre, que le dernier Sélénite est enterré depuis longtemps.

— Enluné, rectifia Adrien.

— Oui, enluné ; c’est juste, mon neveu.

— Mais alors, depuis combien d’années ce document est-il sur Terre ?

— Depuis peut-être cent mille ans !

— Cent mille ans !

— Oui, ne te déplaise, cent mille ans ! si ce n’est davantage !

— Bigre ! Et vous plairait-il, mon oncle, de nous lire les mystérieux hiéroglyphes dont ce document est couvert.

— Assurément, assurément. Approchez tous deux et suivez sur la planche.

Adrien et Cécile se penchèrent avidement sur le carré de metal.

— Voyez, dit Agénor en plaçant un doigt tromphant sur le document, il y a d’abord là deux cercles de dimensions inégales représentant en réalité des sphères ; le petit cercle, c’est la Lune ; le grand, c’est la Terre. Remarquez que la différence des grandeurs existant entre ces deux astres est parfaitemet indiquée ; la Lune, vous le savez, est beaucoup plus petite
— Voyez, dit Agénor, en plaçant un doigt triomphant sur le document…
que la Terre. Un trait relie ces deux cercles : cela veut dire qu’il y a une communication, que l’on est venu, et c’est de la Lune que l’on est parti, car, vous devez bien le penser, jamais personne n’a quitté notre globe pour accomplir un pareil voyage ! Regardez maintenant les deux objets qui suivent ; ils ressemblent chacun à un moulin, ou plutôt une hélice faite de quatre branches tournant autour d’une tige. Remarquez que chacune des tiges est terminée à sa base par un carré et que, dans chacun de ces carrés, il y a un personnage. Eh bien, ce sont des nacelles fermées que ces hélices ont à leur base, des espèces de boîtes contenant des êtres venus de la Lune !…

Voyez plus loin. Des hommes prestement dessinés se battent. En grand nombre, ils entourent et attaquent à coups de lances, de haches et de couteaux des personnages très grands qui ont bien l’air d’être les gens dessinés déjà dans les deux nacelles qui précèdent. Les armes dont se servent les petits hommes sont dessinées rapidement et vaguement, mais certains détails me permettent de supposer qu’elles sont faites de silex taillé.

— Oui, je comprends, dit Cécile, de ces armes primitives semblables à celles que tu as là, dans cette vitrine.

— C’est parfaitement cela, répondit Agénor ; et ces assaillants sont des hommes qui existaient à cette époque lointaine, vaguement connue, de la pierre taillée, époque la plus reculée des temps quaternaires.

Suivons le fil du document. Je vois ici deux autres hélices munies de leurs nacelles : l’une d’elles gît à terre avec son carré de la base brisé ; l’autre, au contraire, s’est élevée très haut, et le mystérieux auteur du présent document l’a placée entre deux sphères semblables à celles déjà dessinées au début, mais inversement ; cette derniere hélice munie de sa nacelle retourne donc vers la Lune. Je remarque dans la boîte les deux géants accompagnés d’un des petits hommes qui les ont attaqués.

Assurément, mes chers enfants, ces deux hélices sont les mêmes que celles de tout à l’heure, l’une est restée à terre, l’autre est repartie, voilà tout.

— Avec les deux voyageurs qui emmènent prisonnier un de leurs adversaires, dit le jeune homme.

— Juste, mon cher Adrien.

Et je remarque, continua le savant, que le terrain sur lequel est restée la seconde hélice se trouve garni d’animaux d’un autre âge. Ici, largement mais correctement dessiné, je vois un cerf à longues cornes, et, là, un ours des cavernes, bêtes appartenant à des races disparues à jamais.

En somme, l’aventure s’explique admirablement par ces signes nettement gravés. Deux êtres sont venus de la Lune sur la Terre, y ont été attaqués par un certain nombre de nos grossiers ancêtres qui firent un peu de dégât. Les Sélénites, grands, forts, beaucoup plus intelligents sans doute que leurs adversaires, ont repoussé ces derniers après avoir capturé l’un d’entre eux, par curiosité probablement. Avant de quitter cette terre, où, négligemment, fut abandonné un de leurs appareils, ces mystérieux voyageurs voulurent laisser un souvenir détaillé de leur passage sur notre planète. Voilà pourquoi la planche que nous avons sous les yeux fut gravée par eux et jetée là, près de l’hélice.

— Mais alors, mon oncle, dit tout à coup Adrien en interrompant Agénor, le moulin, l’hélice à la nacelle brisée, ça serait donc…

— Ce que Lagogué a trouve aux « Iris », mon cher ! Mais oui, mais oui, les Sélénites ont laissé cela chez moi ; et, ajouta le bon docteur en levant de nouveau vers le ciel ses deux grands bras maigres, j’irai dans la Lune avec cet instrument-là !

— Avec l’hélice !

— Avec l’hélice, parfaitement.

— Il manque la nacelle.

— J’en ferai faire une.

— Mais, la force, où prendrez-vous la force pour faire agir ce moteur-hélice ?

— Cette force existe assurément dans l’appareil lui-même ; et il doit en rester suffisamment pour aller faire un tour là-bas.

— Comment pouvez-vous savoir cela ?

— Je le sais parce que j’ai observé attentivement sur ce document les dessins qui représentent les hélices. Regarde avec soin, car ces indications sont fort petites. Vois-tu sur la tige qui surmonte les quatre branches de chaque hélice quelques rouages dessinés ?

— Oui, mon oncle.

— Cela veut dire certainement que le moteur est là.

Aperçois-tu également, presque au même endroit, sur toutes les hélices, cette sorte de petit cadran divisé en six parties égales.

— Parfaitement.

— Eh bien, remarque à présent le dessin qui, le premier, représente les deux hélices arrivant à terre. Là, chacun des cadrans est traversé d’une aiguille exactement placée sur la deuxième des six divisions. À mon avis, cela veut dire qu’un sixième seulement de la force a été dépensé pour venir jusqu’à nous.

— Fort bien, répondit Adrien, mais cela signifie peut-être toute autre chose.

— Non, car voici une preuve. Observe le dernier dessin qui représente l’hélice en route pour la Lune. Sur le petit cadran l’aiguille se trouve plus loin, cette fois, entre la seconde et la troisième division. Cela me montre qu’à la moitié du second voyage, celui de retour, un sixième et demi de la force totale a été dépensé en tout. Sur l’hélice abandonnée à terre, l’aiguille n’a pas bougé, elle est restée immobile à la seconde division marquant la dépense d’énergie nécessitée par un seul voyage. La différence d’emplacement des aiguilles est ainsi nettement visible entre ces cadrans, et bien en rapport avec les distances parcourues. As-tu saisi ?

— En effet, j’ai compris ; et vous devez avoir raison, mon oncle.

— Eh bien, tu vois maintenant que je peux mathématiquement croire qu’il reste dans l’hélice abandonnée à terre et trouvée aux « Iris » cinq sixièmes de l’énergie primitive emmagasinée, c’est-à-dire de quoi parcourir cinq fois le trajet de la Terre à la Lune, ou bien encore, si tu le veux, deux fois et demi le voyage aller et retour.

— Et cette force serait emmagasinée ?…

— Dans la partie métallique située au-dessus des branches d’hélice.

— Comment ! une force enfermée comme cela dans un morceau de métal d’un mètre et demi de haut, capable, par sa détente, d’envoyer d’un astre à l’autre, trois fois de suite, aller et retour, s’il vous plaît, un mécanisme de six mètres d’envergure terminé par une nacelle qui me paraît d’une jolie taille ! Bigre ! ça me semble un peu fort, dites donc, mon oncle !

— Il doit y avoir là un mystère, assurément ; peut-être est-ce la solution de ce grand problème : l’accumulation de la force sous un volume extrêmement réduit. Car, enfin, mon cher Adrien, tu ne sais pas quel était le degré d’intelligence
… un gros camion portant un monstrueux fardeau recouvert d’une bâche…
et le savoir des habitants de la Lune, même à cette époque ! Notre satellite a vieilli plus vite que la Terre, et les êtres qui ont vécu à sa surface, nés bien avant ceux de notre planète, étaient peut-être déjà parvenus à un degré d’intelligence fort grand lorsque les hommes habitant ici-bas se terraient encore dans les cavernes !

Apprends également que notre savoir à nous autres hommes, aura peut-être encore besoin de milliers d’années de progrès accumulés par les générations successives pour atteindre le niveau de celui des habitants de la Lune d’il y a cinq mille ans !

Alors, il est possible qu’un instrument fabriqué par des êtres aussi supérieurs puisse posséder, sous un volume infime, une réserve de force mécanique capable d’étonner notre esprit enfantin.

— Papa, dit tout à coup Cécile interrompant à son tour, et pour faire fonctionner cela, il faudra savoir ?…

— Ma chère enfant, répondit Agénor, dès demain, lorsque la mécanique sera sous le hangar de la cour, nous étudierons tous les secrets de ses rouages, et nous deviendrons, je l’espère, d’aussi habiles mécaniciens que les mystérieux conducteurs qui ont abandonné sur cette Terre cette non moins mystérieuse machine.

Mais, pendant cette conversation passionnante, la nuit était venue, emplissant d’ombre le cabinet d’études. Dans les ténèbres grandissantes, nos bavards s’agitaient encore, semblables à trois êtres fantastiques. Ils n’avaient même pas pris le temps d’allumer une lumière, trop absorbés qu’ils étaient en leurs explications et discussions multiples, et depuis longtemps déjà l’heure où, d’habitude, ils se couchaient, se trouvait dépassée. Célestin et sa femme qui allaient toujours reposer après leurs maîtres, ne savaient que penser de cette aventure absolument stupéfiante. Quelle agitation ! quel affreux changement dans une vie ordinairement si calme pour tous ! Les deux braves domestiques en restaient atterrés, avec de gros yeux, semblables l’un et l’autre à d’honnêtes et tranquilles grenouilles, horriblement troublées dans leur paisible marécage par la chute d’un gros caillou lancé lourdement.


CHAPITRE iv

Quelques expériences.

Le lendemain, vers une heure de l’après-midi, les passants qui arpentaient les rues d’Orléans pour leurs affaires ou leur plaisir virent passer lentement un gros camion portant un monstrueux fardeau recouvert d’une bâche. Trois chevaux solides tiraient à grands coups de reins le véhicule, qui, lourdement, déambulait sur le pavé gras.

— Ça doit être une machine à vapeur ! disaient les gens en regardant cette chose énorme.

Des gamins, les mains dans les poches, curieux et gouailleurs, suivaient en sifflant ou en causant, et les dames de la ville appelaient en toute hâte leurs enfants et leurs chiens, toutes pâles à la pensée d’un écrasement possible sous les roues.

Dans la rue Royale, la mécanique qui dépassait fortement de la voiture à droite et à gauche faillit emporter un réverbère, et ce fut pendant un bon moment une tempête de voix où se mêlaient les protestations des gens et les jurons du charretier.

Enfin, lourdement, les trois chevaux entrèrent boulevard Rocheplate ; et, là, leur conducteur les arrêta devant une monumentale porte cochère ; c’était l’entrée de la maison d’Agénor Lancette.

Nos lecteurs ont reconnu immediatement, sans doute, la mystérieuse mécanique des « Iris » envoyée chez le docteur par le maître maçon.

En effet, dès la veille, Lagogué s’était occupé de cet envoi important. Il avait fait prévenir un camionneur d’Orléans, le priant d’envoyer le lendemain matin, à Sandillon, sa plus solide voiture pour le transport jusqu’à la ville d’une mécanique de six mètres d’envergure.

Le chargement de l’énorme masse avait été assez laborieux. Il fallut établir un échaffaudage spécial avec poulies et cordes pour sortir l’engin de terre et le charger sur la voiture. Mais, quoique cette besogne eût nécessité des efforts considérables, on en vint à bout assez facilement, en somme, le mystérieux métal incroyablement dur étant d’une légèreté relativement grande.

Dès qu’ils entendirent, vers l’entrée du boulevard, le lourd véhicule s’approcher, Agénor, Adrien et Cécile se précipitèrent aux fenêtres. Puis, avec rapidité, ils descendirent jusqu’à la porte cochère que Célestin, accouru au bruit, venait d’ouvrir largement à deux battants.

Ça n’était pas une petite affaire que d’entrer pareille voiture dans une cour ; mais, heureusement, cette cour très grande était précédée d’une porte suffisamment large et haute ; de plus, grâce à l’habileté du charretier, tout passa comme une lettre à la poste.

Quelques minutes après, une seconde voiture entra également ; elle portait quatre hommes et contenait les poutres, les poulies, les cordages et les outils nécessaires pour descendre la mécanique et la transporter facilenent à l’endroit désigné.

Vers quatre heures de l’après-midi tout était terminé, et l’on pouvait voir sous le hangar de la cour la machine aux ailettes dressée en l’air, toute droite et immobilisée par quatre madriers solides. Agénor, les mains derrière le dos, la contemplait avec ivresse…

Dans la soirée, le brave docteur fit fermer l’entrée du hangar avec des planches très hautes. De cette façon, sa chère trouvaille fut à l’abri des regards. C’était d’ailleurs bien plus dans ce but que dans celui de la soustraire aux intempéries qu’il l’avait fait enclore, car elle ne craignait vraiment rien des atteintes de l’air : n’avait-elle pas résisté pendant des siècles aux morsures de la terre, cette grande mangeuse, en qui tout disparaît…

On remit au lendemain l’étude des rouages et du moteur, car la nuit était venue. Il était suffisant d’avoir fortement discuté la veille jusqu’à une heure fort avancée ; les paupières étaient lourdes. Après un dernier regard jeté sur la mécanique lunaire, tranquillement, chacun s’en fut coucher.

Le lendemain, dès cinq heures, le docteur et Adrien, frais et dispos, étaient dans le hangar. Cécile n’était pas encore là ; l’on avait d’ailleurs jugé inutile de la réveiller : elle dormait d’un si bon sommeil !…

Agénor, bien campé devant son hélice, avait vraiment l’aspect digne et solennel d’un savant cherchant à découvrir la solution d’un mystérieux problème. D’une voix profonde et grave, il dit d’abord :

— De quel métal cette mécanique est-elle faite, et quelle en est la densité ?

Il faudrait, pour cela, pouvoir en peser une partie ; tout l’ensemble est assurément de même composition depuis le haut jusqu’en bas ; la densité d’un morceau, quelque petit soit-il, sera la même que celle du mécanisme entier.

Une haute échelle double était dans un coin du hangar. Le savant la dressa près de l’hélice, mit ses lunettes sur son nez et monta tout en haut.

— Je veux, vois-tu, dit-il à son neveu, décrocher,
… et le docteur, le brandissant dans sa main, s’écria tout joyeux : — J’en ai un morceau, Adrien !
si cela est possible, un morceau quelconque de cette machine.

— Mon oncle, dit Adrien, n’aurions nous pas devant les yeux un savant alliage de métaux connus ?

— Peut-être, répondit Agénor, mais remarque bien qu’il peut exister dans le sol lunaire des métaux inconnus sur notre Terre et possédant les qualités que je constate en celui-ci. En ce cas, les Sélénites, n’eurent que la peine d’en choisir un et de l’employer tel quel.

Je me demande, par exemple, avec quels engins ils ont pu travailler et polir un corps aussi dur.

Il se peut aussi que ce soit, ainsi que tu le dis, un mystérieux alliage reconnu par les mêmes Sélénites comme supérieur à leurs métaux simples. Tu n’ignores pas qu’il en est ainsi parfois chez nous.

— Je le sais, mon oncle ; ainsi les monnaies d’or et d’argent sont des alliages de neuf parties de ces métaux précieux et d’un dixième de cuivre ; elles possèdent une dureté que l’or, l’argent et le cuivre, pris séparement, n’ont pas ; le bronze des cloches, d’une si belle sonorité, doit ses qualités à son alliage de soixante-dix-huit parties de cuivre et de vingt-deux parties d’étain ; un autre bronze, celui des tamtams et des cymbales, est fait également de cuivre et d’étain, exactement de quatre-vingt parties de cuivre et de vingt parties d’étain.

Le laiton, le maillechor, les caractères d’imprimerie sont également le produit de certains alliages…

— Adrien, répondit le docteur, tu dis vrai ; mais, s’il en est ainsi pour cette mystérieuse hélice, la nature, le nombre des métaux formant ce problématique alliage, ainsi que la proportion du mélange sont, pour moi, autant de mystères.

Ce disant, Agénor était redescendu, et, à présent, il observait en bas.

Nous avons dit que la base de la mécanique était munie de deux gros crochets de trente centimètres environ de longueur. Le savant les regarda minutieusement. Ayant remarqué qu’une petite saillie semi-sphérique était à côté de chacun d’eux, il pressa sur l’une d’elles. Aussitôt un crochet se détacha ; et le médecin le brandissant dans sa main, s’écria tout joyeux :

— J’en ai un morceau, Adrien !… Oh ! j’admire le talent des mécaniciens que possédaient ces Sélénites. Regarde, comme c’est simple, il n’y a pas de vis ; ce crochet s’est détaché avec une facilité !… Je crois qu’un enfant doit pouvoir démonter et remonter cette machine. Simplicité, précision ; tu vois, c’est parfait… Cherchons maintenant la densité de l’objet… Tu comprends ce dont il s’agit, je désire savoir ce que pèse exactement un décimètre cube de ce métal. Mais il me faut d’abord, pour cela, connaître le volume exact du crochet, ainsi que son poids.

Agénor alla tout au fond de son hangar et prit un bocal qui lui avait servi jadis pour certaines expériences. Ce bocal, rigoureusement cylindrique, avait une contenance exacte de dix litres ; on voyait une ligne verticale tracée sur sa paroi de verre du haut en bas ; cette ligne était coupée de traits horizontaux pouvant indiquer immédiatement, grâce à des chiffres également gravés, le volume d’une quantité quelconque de liquide.

Ensuite, le savant alla puiser de l’eau et remplit exactement le bocal jusqu’au bord.

— Mon cher Adrien, dit-il, voici donc notre bocal plein de ses dix litres d’eau. J’y plonge le crochet comme ceci, complètement…

L’eau s’échappa en partie du vase et coula par terre. Puis le docteur retira doucement son crochet, ce qui fit baisser le niveau dans le bocal d’une quantité rigoureusement égale au volume du mystérieux morceau de métal.

— Quatre décimètres cube et un dixième, dit-il en observant la ligne graduée. Pesons à présent ce crochet.

La chose était facile, car une balance se trouvait là, sur un établi.

— Sept kilos trois cent quatre-vingt grammes, dit cette fois le docteur.

« Tu comprends à présent, n’est-ce pas, avec quelle facilité nous allons trouver la densité cherchée ?

— Oui, mon oncle, en divisant le poids du crochet, sept kilogrammes trois cent quatre-vingt grammes, par son volume, quatre décimètres cube et un dixième.

— Parfaitement, et cela fait comme densité ?

— Un kilogramme, huit cents grammes, répondit le jeune homme après avoir fait rapidement l’opération.

— Un kilogramme, huit cents grammes, répéta le savant ; je ne connais pas de métal terrestre, à part les métaux alcalins, bien entendu, capable de rivaliser avec celui-là pour la légèreté.

— En effet, mon oncle, puisque la densité de l’aluminium lui-même est de 2,56.

— Il faut donc admettre, dit alors le docteur, qu’il y a des métaux ou des alliages d’une légèreté extraordinaire. C’est là un point nettement acquis à la science.

Voyons maintenant la dureté.

Le médecin prit un marteau solide et frappa doucement d’abord sur la mécanique ; l’outil ne laissa nulle trace. Il frappa plus fort ; même résultat négatif. S’enhardissant alors, notre savant tapa de toutes ses forces, à tour de bras, partout, même aux endroits les plus délicats. Le métal, toujours lisse et net, sonna sous le marteau, mais Agénor se fatigua en vain ; il fut impossible, même à la loupe, d’apercevoir la moindre trace de ces coups de marteau.

— Ça doit être inusable, dit-il, en s’essuyant le front.

Voulant voir ensuite si le feu aurait une influence quelconque, il prit le crochet précédemment plongé dans l’eau, en mesura exactement la longueur et le mit sur les charbons d’une forge portative qu’il alluma. Bientôt, sous l’influence du soufflet, les flammes jaillirent avec bruit. Au bout d’un bon moment, Agénor retira l’objet à l’aide d’une pince et le mesura de nouveau. Le crochet, à peine chaud, n’avait pas gagné une fraction appréciable de millimètre en longueur !

— Voilà qui est fort, dit le savant abasourdi : pas de dilatation, ou, du moins, dilatation inappréciable !

Nous avons dit qu’il y avait sous la base de l’appareil plusieurs tiges assez fines la dépassant de quelques centimètres et terminées chacune par un anneau. Ces tiges, au nombre de quatre, se trouvaient assez loin du sol, car l’appareil était tenu par ses madriers au-dessus de terre Agénor tira sur l’anneau de l’une d’elles.

Aussitôt, spectacle terrifiant, les larges ailes de la mécanique se mirent en mouvement majestueusement, coupant de-ci de-là les charpentes du hangar. Le médecin et Adrien n’en pouvaient croire leurs yeux. Ne sachant trop ce qu’il faisait, Agénor tira sur la seconde tige ; le mouvement s’accéléra, faisant gémir les madriers qui maintenaient l’engin.

Étonné autant qu’on peut l’être, notre savant fit alors jouer quelque peu la troisième tige, mais l’hélice tourna plus vite encore, sifflant dans l’air
… Déjà elle s’envolait, emportant Agénor, puis Adrien cramponné au veston de son oncle, puis encore le concierge, qui, accouru, s’était accroché désespérément au pantalon du jeune homme.
où elle se vissait. Tout à coup, les madriers craquèrent, et, mue par une force colossale, la machine monta, crevant brutalement la toiture, coupant les chevrons, hachant les ardoises. Déjà elle s’envolait, emportant Agénor, puis Adrien cramponné au veston de son oncle, puis encore le concierge qui, accouru, s’était accroché désespérément au pantalon du jeune homme. Cécile, de son côté, avait ouvert sa fenêtre en entendant ce bruit, et elle criait à pleine gorge :

« Papa s’en va dans la Lune ! Papa s’en va dans la Lune ! !… »

Mais, heureusement, le savant n’avait pas, en cette extraordinaire circonstance, perdu tout son sang-froid. Il s’accrocha après le quatrième anneau, pensant ainsi mettre fin à cette ascension inattendue. Tout s’arrêta, en effet. Ensuite, prévoyant la chute et ayant constaté, avec une présence d’esprit admirable, que la première des tiges qu’il avait tirées faisait tourner les palettes avec lenteur mais assez fortement, toutefois, pour amortir une descente trop rapide, il tira de nouveau cette tige. Ce qu’il avait prévu arriva : l’appareil, doucement soutenu par le mouvement circulaire de ses ailes, descendit lentement et déposa le savant par terre, ainsi que le concierge et Adrien, au milieu des morceaux de bois coupés, des plâtras et des débris d’ardoises. La machine, elle, tournant toujours, s’inclina lentement, et ses palettes vinrent creuser le sol, faisant voler la terre, semblable à l’hélice d’un navire qui frappe et fait jaillir les eaux écumantes. Agénor ne l’arrêta qu’en tirant le quatrième anneau.

Les trois hommes s’étaient relevés ; et le docteur ivre de joie dit à Adrien, encore tout pâle :

— J’ai compris, mon cher ; je sais manier à présent cette machine comme les Sélénites surent la conduire il y a cent mille ans !

Le concierge, étrangement remué en son être par ce qu’il venait de voir, sentait une sueur froide lui perler sur le front. Il s’appuya, tout défait, sur la paroi du hangar, puis, perdant connaissance, il ferma les yeux, glissa et vint s’asseoir dans le ruisseau venant de la pompe, au beau milieu d’une flaque d’eau.


CHAPITRE v

Les malices du Dr Sulfate.

Un homme ennuyé, c’était le Dr Sulfate, ce confrère de Lancette que nous avons vu accourir auprès de notre savant le soir de la fameuse syncope.

Oui, depuis ce moment fatal, le malheureux Sulfate passait son temps à se demander quelle découverte pouvait bien avoir faite son collègue Agénor Lancette ; car, sûrement, il y avait eu découverte, Sulfate sentait cela, il en avait la tête bouillante, tenaillée par le doute et la jalousie.

Or, le hasard voulut qu’il passât précisément devant la maison de son confrère au moment où l’hélice lunaire perçait dans la toiture du hangar son trou circulaire de diamètre rigoureusement égal à l’envergure de ses ailes.

Ce percement produisit, comme on doit bien le penser, un bruit effrayant. Des morceaux de bois et des ardoises hachés furent projetés tellement haut, en un mouvement circulaire et vertical à la fois, qu’ils passèrent au-dessus de la maison. Un des morceaux d’ardoise ainsi lancé retomba dans la rue d’une facon si franche et si nette sur le porte-cigare du confrère Sulfate, que ledit porte-cigare, arraché des dents de son propriétaire, tomba sur le sol ; Polyte, le chien d’Agénor, se jeta dessus et l’emporta dans sa niche, le prenant pour un os.

Aussitôt, Sulfate et quelques passants se précipitèrent dans la cour et virent le dégât : le hangar percé, le pavé couvert de débris, le concierge immobile et pâle dans sa flaque d’eau, Adrien et Agénor gesticulant.

Aux fenêtres, les gens habitant l’immeuble se penchaient pour voir, et tous les visages étaient effrayés, sauf celui d’un locataire du quatrième, mauvais payeur devant trois termes, qui s’épanouissait de gaîté en voyant son ennemi mortel le portier, ce pauvre père Aristide, assis dans l’eau claire.

Deux hommes ramassèrent le concierge qui fut, tant bien que mal, traîné jusque dans sa loge. Il revint à lui presque immédiatement et un verre de kirsch le remit sur pied.

Dans la cour, Sulfate s’était approché de Lancette, et, brusquement, lui avait dit en montrant la mécanique gisant sur le sol de son hangar :

— Ah ! la voilà donc, votre découverte, homme mystérieux, je savais bien que l’évanouissement de l’autre soir avait une cause cachée : l’émotion produite par une grande trouvaille, parbleu ! et vous n’avez pas voulu me le dire de suite, ô Agénor ! Mais le secret découvert est là, sous mes yeux. C’est quelque aviateur, hein ? ajouta-t-il en observant avec admiration les palettes de l’hélice. C’est du plus lourd que l’air ; la navigation aérienne trouvée, peut-être !

Agénor était, nous le savons, peu disposé à faire connaître ses projets au Dr Sulfate. Il fut obligé de mentir.

— Eh bien, oui, dit-il ; c’est un moteur… un… aviateur ; et, comme vous dites… plus lourd que l’air.

— Sapristi ! répondit Sulfate, il a une jolie force, votre aviateur ; c’est lui qui a fait ce trou dans la toiture !

— Parfaitement, et il n’était que temps d’arrêter le mouvement, croyez-le bien, sans cela moi, mon neveu et le père Aristide, nous partions tous dans la… campagne.

— Et pourrait-on voir, contempler ce moteur, ami Lancette ? dit Sulfate en s’approchant.

— Ah ! ça, non, par exemple ! l’inventon n’est pas complètement terminée ; je travaille encore secrètement aux derniers préparatifs nécessités par mes ascensions prochaines… Vous verrez cela lorsqu’il sera temps… avec les autres…

La réponse était, en somme, aigre-douce. Sulfate ennuyé s’éloigna.

— C’est donc la direction des ballons qui occupe cet infatigable cerveau, se dit-il. J’étais certain que ce diable d’Agénor avait découvert quelque chose. Oh ! il faut à tout prix que je sache, il faut que je pénètre son secret, dussé-je, pour cela, employer les moyens violents. Oui ! oui ! je saurai ! foi de Sulfate !…

Nous n’avons pas encore dit au lecteur que le confrère d’Agénor faisait partie de la nombreuse phalange d’êtres humains qui cherchent avec ardeur la solution de cet extraordinaire problème : la direction des ballons. Le nombre de dessins, de modèles de dirigeables plus lourds ou moins lourds que l’air crayonnés par le Dr Sulfate était inimaginable. L’on comprendra facilement quelle dut être sa surprise lorsqu’il crut avoir deviné que les recherches et les préparatifs d’Agénor Lancette avaient également pour but la conquête de l’air. La jalousie, aussitôt, le mordit cruellement au cœur. Le voir partir bon premier, cet Agénor, dans la lumineuse atmosphère, le savoir maître de cet ennemi terrible des chercheurs, le vent ! oh ! non ! ce serait trop cruel ! Comment ! n’en être encore qu’aux plans et aux projets ! espérer, en somme, un résultat futur encore lointain, mais possible, réalisable, et voir là, près de lui, cet heureux confrère possesseur d’un appareil terminé déjà et de fort belle mine, ma foi. Ah ! l’épouvantable chose ! !…

Telles furent les pensées de Sulfate lorsque, la tête baissée et l’œil étincelant, il reprit le chemin de sa demeure.

Rentré chez lui, ce fut pire encore ; même au lit, le soir, la torturante pensée l’obséda sans laisser à sa tête le moindre repos, la moindre détente.

— Dépasser Lancette dans sa tentative, ruminait le pauvre Sulfate en s’agitant dans ses draps, ce serait impossible : je n’ai rien de
… Là, une sorte de baraque très haute et de forme cylindrique fut édifiée pour contenir la fameuse machine…
prêt et sa machine est faite. Je partirai plutôt avec lui ! de force ! ou, s’il y a moyen, par surprise ! Cela dépendra des événements. En attendant, je vais observer attentivement ses faits et gestes. Oh ! il ne sera pas dit que cet homme s’élèvera seul et le premier là-haut sur un appareil parfait. Je veux partager avec lui la gloire qui rejaillira sur les premiers conquérants de l’atmosphère ! Je le veux ! !…

Sulfate avait, on le voit, la certitude inébranlable et jalouse que la découverte d’Agénor était parfaite en tous points ; son admiration pour la science et l’intelligence de son confrère était, d’ailleurs, sans bornes. Il lui eût été impossible de penser un seul instant que le moteur volant de Lancette fut, comme ceux déjà expérimentés, peu propre à la navigation aérienne par temps quelconque.

— Le plus lourd que l’air ! se disait-il, cet homme génial a choisi le plus lourd que l’air ! Il a bien raison : l’oiseau, le dirigeable par excellence, n’est-il pas lui-même plus lourd que le fluide transparent dans lequel il plane !

Agénor, de son côté, était tout heureux de voir son ami Sulfate plongé dans une erreur aussi complète. Le confrère, de cette façon, penserait moins au voyage vers la Lune ! Lagogué, ses hommes et les camionneurs avaient d’ailleurs reçu une somme assez rondelette pour garder secrète l’histoire de la trouvaille. Quand à Cécile, Adrien, Célestin et Honorine, le docteur pensait pouvoir compter sur eux ; ils ne parleraient pas.

Aux questions nombreuses et pressées qui lui furent posées, tant par les savants intéressés accourus de partout que par les ignorants simplement curieux, notre docteur répondit :

— Je prépare une ascension en dirigeable, ascension qui sera le triomphe certain du plus lourd que l’air. Je ne peux, à ce sujet, vous donner aucun détail avant mes expériences ; mais vous me verrez partir ; et, soyez-en sûr, j’irai loin !

Dès lors, étant donnée l’impossibilité d’obtenir du faux inventeur quoi que ce soit concernant sa prétendue invention, savants et curieux s’en allèrent et le laissèrent tranquillement à ses préparatifs.

Lancette fit d’abord réparer le hangar détérioré par son appareil. Puis, étant parvenu à démonter les pièces principales de sa mécanique, il les fit transporter dans un terrain vague qui se trouvait derrière la maison. Là, une sorte de baraque très haute et de forme cylindrique fut édifiée à ses frais pour contenir la fameuse machine. Des ouvriers menuisiers et mécaniciens travaillèrent à l’abri des regards, dans ce nouvel atelier improvisé, pendant plus d’une année, sous la direction d’Agénor. On vit entrer des planches, des morceaux de fer. Force caisses, grandes et petites, arrivèrent d’un peu partout, de France, d’Angleterre, d’Amérique, d’Allemagne, à l’adresse du Dr Lancette. On les ouvrait seulement dans l’atelier, en présence du maître.

En somme, un travail totalement ignoré des non-initiés s’accomplissait derrière ces planches. Et l’on se hâtait, car le docteur se disait pressé et payait bien.

Tout Orléans avait causé de l’aventure du hangar perforé, ce qui, tout d’abord, avait fortement inquiété notre savant ; mais il en fut de cet événement comme de tout autre : l’oubli vint. Les esprits excités recouvrèrent peu à peu le calme. Et, un mois après, la question du dirigeable Lancette semblait à tout jamais enterrée, pour le plus grand plaisir de ce dernier.

Cependant, seul au milieu de l’indifférence devenue générale, un homme, tapi dans l’ombre, n’avait pas oublié : c’était le Dr Michel Sulfate.

Tout ce que la ruse d’un être vraiment décidé peut faire tenter, il l’avait essayé, mais en pure perte. Il offrit de l’or pour savoir ; les hommes au service d’Agénor refusèrent et ne parlèrent pas. Il se grima comme un acteur, mit de fausses barbes, changea chaque jour de physionomie pour pouvoir rôder sans attirer l’attention autour de la mystérieuse baraque. Il entendit bien le bruit des outils et aussi le souffle ardent d’une forge, mais il ne put savoir à quoi servaient ces outils et cette forge.

Il alla même jusqu’à essayer de se faire embaucher par le chef d’équipe, dans le but de travailler à l’atelier ; mais ledit chef d’équipe, un malin, devina l’espion. Saisissant une des moustaches de l’inconnu, il tira dessus, et, bien entendu, la moustache postiche lui resta dans la main ; le pauvre docteur, non reconnu, s’enfuit à toutes jambes en enlevant le reste de barbe qui garnissait sa figure ordinairement glabre.

Cette dernière déception le désespéra. Dès lors, on le vit errer dans les rues retirées d’Orléans ou, en dehors de la ville, le long du fleuve, tout à son idée fixe, négligeant ses malades, oubliant son devoir de guérisseur.

Or, un soir du mois d’août, tandis qu’il flânait près de sa demeure en songeant à la glorieuse et prochaine ascension de son heureux rival, il vit passer près de lui un homme portant péniblement sur son épaule une caisse assez grosse. L’homme, courbé, avait la figure cachée par son fardeau.

— Je connais cette silhouette, se dit Sulfate.

Vivement, il revint sur ses pas pour croiser de nouveau le porteur de la caisse et regarder son visage. Il le reconnut aussitôt.

— Mais, s’écria-t-il avec jovialité, c’est mon grand ami Célestin !

— Tiens ! c’est vous, docteur Sulfate, répondit l’homme qui, en effet, n’était autre que le domestique de Lancette. Ah ! que j’ai chaud ! cette maudite caisse est d’un poids terrible !

Et, ce disant, le bon Célestin prit, de sa main libre, un mouchoir pour essuyer sa figure ruisselante de sueur.

Sulfate le contempla un instant sans rien dire, mais, pendant ce moment qui fut très court, une idée malicieuse lui germa dans le cerveau.

— Mon cher ami, dit-il à Célestin, vous allez attraper du mal ; il faut vous reposer un instant. Voulez-vous venir chez moi, là, tout près.

— Non, merci, docteur, il faut absolument que je continue mon chemin. Cette caisse est attendue impatiemment par M. le docteur Lancette, et

— Mon très bon ami, je vous dis, moi, médecin, qu’il fait vous arrêter et vous reposer un instant. Vous avez même besoin de prendre un cordial, cela se voit à votre physionomie. Je suis persuadé que vous ne pourrez faire cent pas de plus sans qu’il vous arrive quelque chose de grave !

— Vous croyez, docteur !

— J’en suis absolument sûr, et Lancette lui-même, s’il vous observait en cet état, vous ordonnerait de faire ce que je vous recommande.

— Mais, ma caisse ! je ne vais bien sûr pas laisser ma caisse comme ça dans la rue ! Monsieur m’a surtout recommandé de veiller attentivement sur elle ; personne au monde ne doit voir ce qu’il y a dedans.

— Et qui donc vous dit de la laisser dans la rue. Apportez-là chez moi, c’est facile. Je demeure au rez-de-chaussée, vous le savez bien.
— Le voilà, dit Célestin en ouvrant sa caisse ; nous en avons déjà reçu cinq comme cela !
Personne ne l’ouvrira, ni moi, ni d’autres. Ça ne me regarde pas, d’ailleurs, ce qui est dedans ; mais venez prendre un cordial ; l’ordre d’un médecin ne se discute pas ; allons, venez.

Célestin, un peu malgré lui, suivit Sulfate en portant toujours sa caisse. L’appartement du docteur était à cinquante pas. Ils entrèrent tous deux dans le cabinet de consultation où le domestique d’Agénor introduisit également son fardeau précieux qu’il plaça sur le tapis.

Célestin, nous l’avons dit au début de cet ouvrage, était une perle ; mais, avouons-le, cette perle n’était pas d’un orient irréprochable. Ses qualités l’emportaient assurément de beaucoup sur ses défauts, ce qui était suffisant, pensons-nous, pour en faire un domestique plus que convenable, mais, enfin, il avait ses petits travers, un peu comme tous les mortels ; ainsi il aimait trop la Chartreuse, la verte, la plus forte. La vue de cette liqueur le rendait tout joyeux, surtout lorsqu’il la contemplait dans un petit verre placé bien en face de lui et destiné à son usage personnel. Sulfate n’ignorait point ce détail.

Dès que notre Célestin fut bien confortablement assis dans un des sièges garnissant le cabinet, le docteur alla dans la salle à manger, puis revint aussitôt avec une bouteille et deux petits verres. Le domestique eut un frémissement de bien-être : la bouteille contenait de la Chartreuse.

— Docteur, s’empressa-t-il de dire, vous soignez donc vos malades avec cette liqueur ?

— Parfois, mon cher. Cela vous rendra les forces qui vous abandonnaient. En disant ces mots, le malicieux médecin emplit le verre de Célestin et le sien.

Ils trinquèrent comme deux camarades ; et, avant de boire, le domestique put voir les derniers rayons du jour se jouer dans le cristal fin de son verre et illuminer de feux verdâtres la liqueur délicieuse ; on eût dit une émeraude liquide. Célestin but d’un trait.

Immédiatement, Sulfate remplit de nouveau le verre de l’imprudent.

— Buvez, mon cher, lui dit-il, cela ne vous fera aucun mal ; c’est efficace et souverain comme un rayon de soleil.

Célestin hésita un peu ; mais la liqueur était si belle, si verte ! qu’il but encore.

Au sixième verre, il appela Sulfate : « mon vieux frère ». Au septième, le malin disciple d’Hippocrate pensa qu’il était temps de questionner, car son homme semblait avoir oublié complètement les recommandations d’Agénor au sujet du silence imposé.

— Eh bien ! dit d’abord Sulfate, et ce dirigeable ?

— Ah ! oui, répondit l’autre, la mécanique, la fameuse mécanique ; mais on part demain !

— Comment : on, dit le médecin très intéressé ; Agénor ne part donc pas tout seul ?

— Pas du tout ; je m’en vais avec lui, et M. Adrien vient aussi ; mais, surtout ne dites rien de tout cela, c’est entre nous, n’est-ce pas ?

— Soyez tranquille, ami Célestin ; mais où allez-vous comme cela tous les trois ?

— Ah ! dame ! je n’en sais rien, mais ces messieurs savent.

« Nous partons pour un long voyage aérien, m’a dit monsieur, veux-tu nous accompagner, Célestin ?

« Ah ! mon maître, ai-je dit, avec vous j’irais jusque dans la Lune !

« Merci, ami, m’a-t-il répondu, en me serrant la main avec émotion, je compte sur toi. Et, voilà, on a fait un tas de préparatifs. Nous en avons empilé dans ce satané wagon qui doit partir, emporté par la grande mécanique !

— Il y a donc un wagon ?

— S’il y a un wagon ! Ah ! je crois bien ; c’est monumental !

— Et Lancette part comme cela, sans autorisation, sans avoir prévenu personne ?

— Une permission ! pourquoi faire ?

— Comment, pourquoi faire, dit Sulfate en versant un huitième verre à Célestin, mais il faut toujours une permission des autorités pour faire une expérience pareille ; il peut y avoir un accident ; vous et tout le matériel pouvez retomber des hauteurs de l’espace au beau milieu d’Orléans ; avouez, Célestin, que ça ne serait pas drôle !

— Ça marchera tout seul !

— Qu’en savez-vous ?

— Monsieur en est sûr ; il surprendra son monde, allez ! Quant aux autorités, on verra plus tard, au retour. On part demain, à deux heures du matin, c’est certain et tellement sûr que je viens de mettre à la poste une dernière lettre que mon maître adresse immédiatement avant son ascension dans les airs au directeur de l’Observatoire de Paris. De plus, je dois faire cette nuit, dans ma chambre, quelques modifications à un vêtement qui m’est destiné et que contient cette boîte. Il doit être placé dans le wagon demain matin avant deux heures, pour le départ. Le voilà, dit Célestin en ouvrant sa caisse ; nous en savons déjà reçu cinq comme cela.

Le docteur Sulfate regarda et vit un vêtement de scaphandrier muni de son énorme casque métallique et vitré. Le médecin reconnut immédiatement l’appareil inventé par MM. Desgrez et Balthazard, permettant de vivre dans tout milieu irrespirable ou vicié.

C’était, en effet, un de ces beaux vêtements que les deux savants confectionnèrent pour la première fois en 1900. Ayant reconnu que le bioxyde de sodium avait la propriété de se décomposer, au contact de l’eau, en oxygène et en soude, ils pensèrent qu’une faible quantité d’air non renouvelée pouvait rester continuellement respirable pour une personne hermétiquement enfermée dans un étroit espace, à la condition que du bioxyde de sodium et de l’eau y fussent enfermés aussi, l’un se dissolvant dans l’autre. En effet, l’oxygène ainsi obtenu continuellement par la dissolution remplace constamment la quantité de ce même gaz épuisé par les poumons de la personne enfermée, tandis que la soude qui se dégage en même temps fait disparaître l’acide carbonique asphyxiant expiré par les mêmes poumons. Et, tant qu’il y a de l’eau et du bioxyde de sodium, l’air n’a pas besoin d’être renouvelé.

Or, dans l’appareil inventé par MM. Desgrez et Balthazard, l’espace étroit où la personne est enfermée, c’est tout simplement l’intérieur du vêtement hermétiquement clos et contenant seulement quelques litres d’air. Sur le dos du sujet, une boîte circulaire et métallique est placée ; elle contient l’eau, le bioxyde de sodium, plusieurs petits appareils à mouvement d’horlogerie et un ventilateur.

C’est dans cette boîte communiquant avec l’intérieur du vêtement par des tuyaux, que la décomposition du bioxyde en oxygène et en soude s’opère automatiquement. Deux cents grammes de bioxyde peuvent fournir, dans un appareil ordinaire, une heure de respiration facile ; mais on peut augmenter la dose du bioxyde. Dans ceux exécutés pour le Dr Lancette et munis de certains perfectionnements, on pouvait respirer les quelques litres d’air contenus dans le vêtement pendant cent heures au moins !

— Cet homme pense à tout, murmura Sulfate émerveillé par ce que contenait la caisse. Il espère donc pouvoir planer dans les couches les plus élevées et les plus raréfiées de l’atmosphère, pour emporter de semblables appareils !

Mais le rusé docteur en savait assez sans doute, car il regarda le domestique, victime alcoolisée de son procédé malhonnête, et lui dit :

— Je ne vous retiens pas davantage, mon cher ami, continuez votre course et ne parlez pas à Lancette des soins que je vous ai donnés, c’est inutile, on se rend de ces petits services entre confrères.

Célestin, un peu hagard, se leva et mit la caisse refermée sur son épaule. Sans dire un mot, en titubant, il sortit de chez son « vieux
— Cependant, mon père, songez à tous les services que je pourrais vous rendre en cas d’accident…
frère » et s’enfonça dans les rues assombries d’Orléans…

Lorsqu’il fut seul, Michel Sulfate rayonna.

— Lancette, murmura-t-il d’une voix sourde, demain je partirai de force avec toi, et je t’arracherai la moitié de ta gloire, aussi vrai, vois-tu, qu’en ce moment la nuit vient et que le jour s’en va…


CHAPITRE vi

Partis !

Lorsque Célestin revint chez son maître avec sa malle, Agénor ne remarqua pas trop l’état d’ébriété de son domestique ; le savant était trop ému pour cela. Pensez donc, la veille du grand jour était arrivée ! Dans quelques heures, notre docteur allait bondir avec ses deux compagnons vers la Lune lointaine ! Il n’y avait rien d’extraordinaire à ce que Célestin fût troublé lui aussi, que diable ! ses légers mouvements de roulis et de tangage pouvaient provenir d’une émotion de cause identique, paraître normaux et compréhensibles.

Agénor, Adrien et Honorine ne quittaient pas la haute baraque, où la mise en place dans la nacelle des dernières caisses, des derniers instruments exigeait leur présence. Quant à Célestin, il était monté dans sa chambre, pour ne pas gêner les autres et là, seul, avait commencé les transformations dernières qu’exigeait le vêtement apporté dans la malle. Le domestique avait exercé jadis la profession de bourrelier ; ce petit travail devait être un jeu pour lui.

La fille d’Agénor, chose curieuse, ne se montrait pas en ces dernières heures précédant le départ, mais il y avait à cela une raison, la voici.

Cécile avait supplié son père de l’emmener avec Adrien.

— Non, ma chérie, avait répondu doucement mais impitoyablement Agénor, nous allons vers un but fait en grande partie d’inconnu ; des dangers nous guettent, assurément ; et ce qu’un homme peut difficilement supporter serait plus que suffisant pour anéantir une jeune fille frêle et délicate comme toi.

— Cependant, mon père, avait répondu Cécile, une femme ne peut-elle, dans les aventures incertaines, puiser en son énergie morale une force capable de décupler ses faibles moyens physiques ? Songez à tous les services que je pourrais vous rendre en cas d’accident ou de malaise, comme infirmière, par exemple ; ou bien encore pour la préparation de vos aliments ; pour cent autres choses enfin !…

Ces prières, ces propositions faites d’une façon si charmante ne purent contrebalancer la crainte paternelle. Agénor fut inflexible.

La jeune fille ne put obtenir qu’une chose ; la promesse faite par le docteur d’emporter dans la nacelle une caisse assez grande dans laquelle allaient être rangées certaines choses indispensables aux trois voyageurs.

— Mon père, avait encore dit Cécile, permettez-moi de ne pas assister à votre départ. Oh ! je ne pourrais, sans éprouver une secousse trop forte, voir cette nacelle s’élever vers l’infini, cette nacelle qui vous emporte et qui me laisse là !

Ce fut chose entendue. Agénor embrassa tendrement sa fille une heure avant le départ ; puis Adrien, à son tour, déposa sur les joues de sa cousine en larmes deux gros baisers sonores ; et la pauvre jeune fille, absolument troublée ou paraissent telle, remonta dans l’appartement sans même avoir l’air de penser aux adieux qu’elle devait adresser également à l’excellent Célestin.

La cuisinière avait le cœur plus ferme, sans doute, car elle resta là pour attendre la venue de son mari et s’occuper des derniers préparatifs.

L’intérieur de la haute baraque cylindrique avait un aspect surprenant. Vingt lampes électriques fixées à la paroi l’emplissaient de lumière. Au centre, assez élevée de terre, on voyait la nacelle cylindro conique, haute de cinq mètres et large diamétralement de trois mètres. Sa surface était absolument lisse, condition nécessaire pour traverser avec facilité et à suprême vitesse les quelques soixante kilomètres d’atmosphère terrestre.

Elle était construite en plaques d’acier très fortes. Des hublots de verre épais encastrés dans la paroi métallique devaient permettre aux voyageurs d’observer l’espace dans toutes les directions, à gauche, à droite, en haut, en bas. Quatre de ces hublots placés à même hauteur, également distants l’un de l’autre, perçaient la partie supérieure conique et arrondie de la nacelle. Quatre autres de même dimension s’ouvraient de tous côtés dans la partie cylindrique et à hauteur d’homme. Enfin le neuvième était sous la base, à côté d’une sorte de large gouvernail métallique que l’on pouvait faire mouvoir de l’intérieur. Une lourde porte garnie d’obturateurs en caoutchouc était sur le côté, très près de la base ; elle ne s’ouvrait pas immédiatement sur l’intérieur proprement dit de la nacelle, mais sur une sorte d’étroit vestibule qui, lui, communiquait par une autre porte avec cet intérieur. Il y avait donc là double fermeture hermétique, chose indispensable. L’on avait soigné tout particulièrement les joints des plaques d’acier, les armatures des hublots et la fermeture des portes, cela dans le but de ne laisser aucun passage à l’air intérieur qui n’eût certes pas manqué, au cours du voyage, de filer à l’extérieur pour être immédiatement remplacé par l’éther irrespirable et terriblement froid de l’espace.

Au-dessus de la nacelle, qu’elle tenait par deux anneaux monstrueusement gros, se trouvait la fameuse hélice attachée elle-même à de grosses poutres.

L’appareil tout entier avait l’aspect d’une bête fantastique et mauvaise à tête pendante, d’un monstre hideux accroché là-haut, à quinze mètres du sol, par ses quatre tentacules affreusement déployés. Et la lumière électrique faisait étinceler cette chose étrange qui semblait toute ruisselante de larges nappes d’argent en fusion.

L’intérieur de la nacelle était à la fois charmant et sévère. Là, tout avait été pratiquement, élégamment aménagé.

Lorsqu’on avait, par la porte extérieure, pénétré dans l’étroit vestibule dont nous avons parlé, ladite porte extérieure devait être refermée, et la seconde, en face, s’ouvrait alors automatiquement. L’on entrait ensuite dans une pièce ronde mesurant environ deux mètres quatre-vingts de diamètre et trois mètres de haut. Cette pièce, la principale, communiquait avec une autre située au-dessus par une ouverture percée dans le plafond, près de la paroi ; une échelle de fer y conduisait. Dans le haut de la pièce principale étaient accumulés, en des casiers métalliques et dans des réservoirs spéciaux, force récipients d’air liquéfié, des quantités considérables de bioxyde de sodium et d’eau, de l’alcool, du vin, des biscuits, des boîtes de conserves de toutes catégories, des légumes secs, du thé, du café, du sucre, des liqueurs, des cigares, etc… etc… pour un an au moins de vivres et de choses diverses.

Près du plafond, on avait rangé les appareils Desgrez et Balthazard, au nombre de cinq déjà, sans compter celui que Célestin était en train de modifier.

Sous les casiers-armoires renfermant les choses ci-dessus et bien d’autres encore, il y avait
— Mes amis, saluons notre mère la Terre, notre bonne mère que nous allons quitter !… dit le savant d’une voix grave en ôtant sa coiffure.
toute une rangée circulaire de puissants accumulateurs d’électricité destinés à fournir l’éclairage de deux lampes, une pour chaque pièce, et l’alimentation calorique de plusieurs appareils culinaires et de chauffage dont nous reparlerons. Une petite machine dynamo, actionnée à l’occasion par la grande hélice motrice dont l’énergie était pour ainsi dire infinie, pouvait recharger ces accumulateurs.

La paroi tapissée de cette première pièce était, du haut en bas, garnie d’un grand nombre d’appareils de toutes sortes solidement fixés. On voyait aussi des armes, des outils, des motocyclettes démontées, des appareils photographiques, une rangée circulaire de livres…

Comme meubles, ce splendide cabinet avait au centre une table de travail et trois chaises confortables. Enfin, un épais et moelleux tapis couvrait entièrement le plancher.

La pièce du dessus exactement placée sous le dôme supérieur de la nacelle devait servir de chambre à coucher. Rien n’était drôle comme son mobilier composé de trois couchettes basses. Avec sa paroi capitonnée, percée de quatre hublots supérieurs et son plancher tapissé, elle devait être un délicieux endroit de repos.

Tel était l’extraordinaire appareil qui allait partir pour la Lune lointaine. Par une large ouverture de la paroi, qui devait être d’ailleurs définitivement refermée et boulonnée hermétiquement, tout avait été entré ; il ne restait plus à introduire que la caisse dans laquelle la fille d’Agénor avait empilé des choses prétendues indispensables.

Le docteur et Adrien montèrent donc dans la chambre de Cécile. La caisse s’y trouvait, munie d’un morceau de papier collé sur le dessus et portant cette inscription : n’oubliez pas ceci. La jeune fille n’était pas là ; mais, comme il était entendu qu’elle ne devait pas assister au départ, ils pensèrent que la pauvre enfant devait sans doute se cacher, tout en larmes, dans une pièce quelconque.

Les deux hommes prirent la caisse qui était fort lourde, la descendirent et la transportèrent jusqu’à la nacelle où elle fut introduite par la paroi ouverte.

Il était une heure cinquante du matin. L’appareil devait partir, selon les calculs du docteur, à deux heures précises.

— Appelle Célestin, dit Agénor à son neveu ; son vêtement doit être prêt ; nous partons dans dix minutes.

Adrien sortit pour aller chercher le domestique ; mais, dans la cour de la maison, il se heurta contre un homme vêtu d’un appareil de scaphandre qui venait en sens inverse. « Le voilà, se dit-il ; mais pourquoi diable s’est-il vêtu de son costume ? »

— Mon oncle ! s’écria le jeune homme en revenant vers la nacelle, nous sommes tous là, Célestin me suit.

Dès que le scaphandrier apparut, Honorine, très émue, se jeta sur lui et l’étreignit.

— Oh ! mon Célestin ! dit-elle avec des larmes dans la voix, mon Célestin chéri ! Adieu !…

L’autre, pour toute réponse, approcha sa grosse tête métallique contre la joue de la bonne cuisinière. Ce fut le baiser du départ, l’adieu du voyageur céleste…

Agénor et Adrien, à leur tour, dirent au revoir à la brave femme dont les mains à demi-jointes tremblaient. Puis, après avoir hermétiquement fermé et boulonné l’ouverture de la paroi qui avait été nécessaire pour l’aménagement intérieur, les trois hommes s’approchèrent de l’échelle qui conduisait à la porte double de la nacelle.

Mais, avant de gravir les échelons, le savant dit d’une voix grave, en ôtant sa coiffure :

— Mes amis, saluons notre mère la Terre, notre bonne mère que nous allons quitter !…

Religieusement, ses compagnons saluèrent, l’un ôta sa casquette et l’autre profondément s’inclina. Ensuite, d’un pas rapide, ils entrèrent dans la nacelle, et la porte extérieure se referma automatiquement…

Deux minutes après, l’appareil eut un frémissement, et, par le haut de la baraque qui, une heure auparavant, avait été dégagé, il monta, doucement d’abord, emporté par sa grande hélice qui se vissait dans l’atmosphère ténébreuse. Il monta plus vite, semblable à un immense oiseau de nuit planant sur la ville ; puis il s’inclina un peu, visant un point précis du grand ciel étoilé… Tout à coup, avec une vitesse effroyable, il partit et disparut. L’on entendit une sorte de déchirement aigu, et l’atmosphère fut rayée d’un long trait de feu…

Honorine, à genoux, sanglotait en priant pour ceux qui venaient de partir dans l’espace infini…


CHAPITRE vii

Ce qui s’était passé sur Terre.

Vers trois heures du matin, c’est-à-dire une heure après le départ du Dr Lancette et de ses deux compagnons pour notre satellite, quelque chose de bizarre se passa dans la chambre de Célestin. Un remuement sourd se produisit sous le lit du domestique. Un être ayant la faculté de voir la nuit et qui se fût trouvé là, Robillard, par exemple, eût pu voir une tête, puis un buste suivi de deux jambes, un homme, enfin, sortir de dessous ce lit.

Et savez-vous quel homme eût reconnu Rodillard en cet individu rampant ainsi sur le plancher ? Eh bien, il eût immédiatement reconnu Célestin ! Oui, Célestin lui-même qui, en ce moment, aurait dû se trouver à je ne sais combien de milliers de lieues du globe terrestre !

Le pauvre domestique se leva péniblement et alla, se traîna plutôt, jusqu’à sa cheminée. Il tourna un bouton et l’électricité illumina brusquement sa chambre.

Certainement notre homme avait la tête lourde, car, ayant chancelé sur ses jambes, il faillit tomber.

S’étant retenu au bras d’un fauteuil, il porta la main à sa tête et songea pendant une minute…

— Mon Dieu ! murmura-t-il, je suis tout drôle !… Voyons, Célestin, passe un peu tes idées en revue pour t’y reconnaître, mon ami…

Le brave domestique s’assit lourdement, et, après un court moment de réflexion, se frappa le front de l’index en s’écriant :

— J’y suis ! j’y suis ! je dois partir cette nuit avec monsieur ; et il doit même y avoir là un vêtement auquel j’ai fait quelques changements. Vite ! où est-il ce vêtement ?…

Mais Célestin eut beau chercher, fureter partout, il ne trouva rien.

— Que signifie cette disparition ! dit-il en croisant les bras et en baissant la tête dans une attitude de songerie profonde, et pourquoi étais-je ainsi sous mon lit, évanoui…

Tout à coup, il vit à ses pieds une petite bouteille.

— Ah ! s’écria-t-il, ce flacon !… là !… sur le parquet !… ce flacon !… Ah ! je me souviens ! C’est Sulfate ! ce coquin de Sulfate que me l’a fait brutalement respirer en pénétrant dans ma chambre cette nuit ! Je comprends ! le drôle m’a endormi, pour prendre mon costume, se cacher dedans et partir à ma place ! Ces verres de chartreuse qu’il m’a versés hier, c’était pour m’enivrer, pour me faire parler, pour savoir !…

Et le pauvre Célestin hurlait, pleurait, étreignait sa tête dans ses doigts crispés…

Il vint à la fenêtre et l’ouvrit toute grande. Au ciel, des nuages couraient se perdre dans l’est, et la Lune, voilée en partie, étendait sur les choses une vague lueur de veilleuse. Pour mieux voir, Célestin éteignit la lumière de sa chambre et revint fouiller la nuit de son regard avide. Là-bas, dans le terrain vague situé derrière la cour, la haute baraque qui avait abrité l’hélice et sa nacelle était vide à présent ; les vingt lampes n’avaient pas été éteintes, et une lueur fauve s’échappait de l’ouverture supérieure comme de la gueule d’un four vertical.

Mais une sorte de murmure confus montait d’en bas. Célestin se pencha, regarda mieux : la cour et le terrain étaient remplis d’une foule compacte et mouvante.

L’air de la nuit l’avait complètement remis ;
L’on entendit une sorte de déchirement aigu, et l’atmosphère fut rayée d’un long trait de feu…
il comprit nettement ce qui s’était passé. Parbleu ! c’était sûr, la nacelle était partie sans lui, mais avec Sulfate. Puis, quelque passant attardé dans la nuit avait vu sans doute l’énorme machine planant au-dessus de la maison et trouant l’air des lueurs étincelantes de ses hublots ; le passant, assurément, avait crié pour attirer l’attention sur cette chose étrange ; des gens s’étaient levés, habillés ; l’on avait dû carillonner à la porte de la maison, entrer. Et la foule, peu à peu, avait grossi…

Tout à coup, Célestin fut tiré de ses réflexions par le bruit d’une clef grinçant dans la serrure de sa porte. Il se retourna brusquement. La porte s’ouvrit ; et, dans les ténèbres du palier, il vit sa femme, Honorine, menaçante et tenant dans sa main crispée une paire de pincettes. À côté d’elle, il y avait Aristide, le portier, pâle de terreur, armé d’un vieux pistolet datant au moins du Premier Empire ou de la Révolution. Le concierge ferma l’œil gauche et braqua son arme centenaire dans la direction du domestique, un peu au-dessus de la tête, toutefois, pour l’effrayer par la détonation sans le tuer. D’une voix forte et solennelle, Aristide s’écria : « Au voleur ! » Et il pressa la détente de son pistolet, qui rata.

Fièvreusement et tout tremblant, il en chercha un second qui était dans sa poche ; mais il resta subitement pétrifié d’émotion. Honorine venait de reconnaîtrement son mari. Elle avait lâché ses pincettes, et, les bras tendus, s’était lancée dans la direction du domestique en s’écriant :

— Mon Célestin ! Tu n’es donc pas parti !… Nous te prenions pour un cambrioleur !

— Non, ma chère, répondit le brave homme, non, je ne suis pas parti. Hélas ! que va dire monsieur, lui qui comptait sur moi pour l’accompagner !

— Mais alors, quel était donc cet homme à tête de métal vitrée qui est parti à ta place avec ces messieurs ! ?

— C’était Sulfate ! ma chère Honorine, Sulfate ! le docteur Sulfate ! qui demeure près de la gare, tu sais bien ! ? Cet homme néfaste est apparu brusquement cette nuit dans ma chambre.

— Bonjour, chez ami, m’a-t-il dit sournoisement. Et en même temps, ce monstre m’a placé sous le nez un flacon dont j’ai respiré, malgré moi, les émanations. Je suis tombé, perdant connaissance, il m’a poussé sous ce lit, et voilà, pendant mon lourd sommeil il est parti à ma place, revêtu du costume qui m’était destiné !

— Ah ! l’horreur ! s’écria la cuisinière avec dégoût. C’est donc lui que j’ai serré dans mes bras, toute sanglotante, en croyanty que c’était toi, Célestin ! J’ai embrassé sa vilaine binette de fer, mon pauvre cher homme, croyant que c’était la tienne !… Pouah !…

Et la brave femme, heureuse, au fond de son cœur, de savoir l’autre parti à la place de son mari, embrassa Célestin sur les deux joues, avec transport, sans aucune erreur possible cette fois.

Le concierge, très ému par la vue d’un spectacle si attendrissant, essuya de la main gauche son œil où perlait une larme furtive, tandis que, de la droite, il enfonça bien soigneusement dans sa poche ses pistolets rateurs.

En bas, la rumeur s’apaisa. Peu à peu les curieux s’en allèrent, las de voir une baraque dans laquelle il n’y avait plus rien. Et le père Aristide s’en fut coucher, lui aussi, après avoir quitté les deux domestiques. Il ne put dormir, cependant, car sa pauvre cervelle était trop surexcitée par ce qu’il avait vu : l’envolée inattendue de son locataire dans l’espace, l’envahissement de sa maison si calme d’habitude, et cette affaire du faux cambrioleur qui l’avait fait trembler si fort……

CHAPITRE viii

Dans le vide.

Lorsque les trois hommes furent enfermés dans la nacelle éclairée intérieurement par les deux lampes électriques. Lancette dit tout d’abord d’une voix émue :

— Mes amis, l’instant est solennel ; nous allons quitter notre globe et filer dans l’espace !

Il consulta un chronomètre.

— Deux heures moins quinze secondes, murmura-t-il.

Puis il se dirigea vers la paroi et s’approcha d’une sorte de tableau portant quatre petites tiges munies chacune d’un anneau. Ces tiges, qui glissaient de haut en bas, communiquaient par un fil métallique avec les anneaux situés à l’extérieur sous la base de l’hélice. Ces derniers anneaux, nous l’avons remarqué au cours de la première expérience tentée par Lancette, mettaient, une fois tirés, la machine en mouvement à des vitesses variables.

Agénor, doucement et à moitié, tira la seconde de ces tiges ; immédiatement, les voyageurs se sentirent enlevés doucement. Par les hublots ils virent, dans leur mouvement ascensionnel, descendre une à une les lampes qui éclairaient jusqu’en haut l’intérieur de la baraque. Puis ce fut l’espace ténébreux…

L’appareil monta lentement, d’une centaine de mètres à peu près. Le docteur éteignit la lumière et prit dans sa main droite le levier servant à manier le gouvernail de la base. Il s’agissait à présent de viser un point précis du ciel. Un petit instrument spécial avait été disposé pour cela devant un des hublots supérieurs. C’était un viseur imaginé par notre savant. En regardant cet instrument par l’ouverture du plancher séparant les deux chambres et en imprimant doucement à la nacelle en marche les mouvements voulus, Agénor pouvait se diriger vers un point quelconque de l’espace.

Avec une extrême attention, le savant visa donc l’endroit qu’il avait décidé d’atteindre, c’est-à-dire à peu près le point précis que la Lune allait occuper sur la voûte céleste au moment de l’arrivée des voyageurs là-bas.

Il fixa des yeux le viseur et imprima au levier du gouvernail des mouvements prudents qui obligèrent l’appareil à s’incliner un peu. Dès qu’il fut certain de la direction, il tira entièrement la second tige pour augmenter la vitesse sans cesser de regarder le hublot. La rapidité de l’hélice devint extrême ; les voyageurs chancelèrent.

Enfin, voyant que cette direction ne variait pas, le docteur fit, d’un seul mouvement, glisser une plaque d’acier sur chacun des hublots pour les protéger.

— Attention ! tenons-nous bien, dit Agénor. Et il tira la troisième tige du tableau, celle de la grande vitesse.

Les trois voyageurs croulèrent sur le tapis tant la secousse fut forte. Le savant se releva le premier en s’écriant :

— Hurrah ! hurrah ! ! mes amis ; nous sommes partis et bien partis ! ! !

Les deux autres voyageurs se relevèrent aussi ; mais le jeune homme dut venir en aide à son compagnon dont le vêtement spécial et la sphère d’aluminium paralysaient quelque peu les mouvements.

Le chronomètre de la paroi marquait à ce moment deux heures précises du matin.

Les plaques d’acier qui avaient glissé sur les hublots pour les couvrir fonctionnèrent en sens inverse ; les vitres, dégagées, laissèrent apercevoir
— Hurrah ! hurrah ! mes amis, s’écria le savant ; nous sommes partis et bien partis !
le ciel étincelant, et la Lune, disque splendide, glissa ses rayons d’argent dans l’intérieur de la nacelle.

L’éclat de l’astre des nuits n’empêchait nullement d’apercevoir nettement les diverses constellations, car les rayons lunaires n’illuminaient alors aucune atmosphère susceptible d’atténuer la lumière des astres innombrables ; en effet, deux secondes avaient suffi pour franchir les soixante-quatre kilomètres environ formant l’épaisseur des couches atmosphériques terrestres ; l’on filait dans le vide. Dans ce vide, d’un noir absolu, les étoiles étincelaient par millions. C’était une poussière de soleils, de mondes, paraissant avoir été lancés dans l’infini sidéral par quelque main gigantesque…

À l’intérieur de la nacelle, les purs rayons de la Lune se jouaient sur la paroi tapissée, illuminant les divers appareils qui s’y trouvaient fixés.

Agénor, à la grande stupéfaction d’Adrien, tira la quatrième tige du tableau, pour arrêter l’hélice.

— Comment ! mon oncle, vous arrêtez le moteur ? ! s’écria le jeune homme.

— Évidemment, mon cher.

— Mais, pourquoi donc ?

— Le mouvement de l’hélice nous est à présent inutile dans le vide. Les palettes, grâce à leur effrayante vitesse, nous ont enlevés dans l’atmosphère terrestre en s’appuyant dessus, en s’y vissant pour ainsi dire. Avec une gradation sans laquelle notre organisme n’eût pu résister, elles ont imprimé à notre appareil une vitesse de soixante-quatre mille mètres dans les deux premières secondes dès après le tirage de la troisième tige. Cette vitesse qui dépasse, avoue-le, celle de n’importe quel projectile possible, sera plus que suffisante pour atteindre le point où cesse l’attraction de la Terre et où commence celle de la Lune. Arrivé là, notre appareil se retournera, car le poids de la nacelle est supérieur à celui du moteur ; et nous tomberons sur la Lune, en une chute amortie, toutefois.

— Oui, mon oncle, amortie surtout, n’est-ce pas ?

— Mais, évidemment, mon neveu ; car, à ce moment, je ferai fonctionner encore notre hélice, plus lentement, par exemple, et ses palettes nous retiendront en tournant. Nous arriverons donc à la surface de notre satellite aussi doucement que possible, et cela dans vingt-deux heures d’ici.

À ce moment, Adrien eut un sursaut d’étonnement.

— Ah ! s’écria-t-il tout à coup, voilà qui est drôle : Rodillard est ici !

En effet, le jeune homme venait de sentir un corps velouté qui lui frottait les jambes ; il avait regardé : c’était le chat. L’animal avait réussi à se glisser dans la chambre du haut pendant l’aménagement de la nacelle, pour dormir sur une des couchettes. Puis, au moment de la pleine vitesse, il avait dû bondir et sauter jusqu’en bas.

— Comment ! Rodillard est ici, dit à son tour Agénor. Eh bien, c’est simple, mon petit Rodillard, tu viens avec nous dans la Lune. Je ne te garantis pas, par exemple, que tu y trouveras des souris autant que tu en voudras, ajouta-t-il en caressant le félin.

Mais, à son tour, le bon docteur eut son sursaut de stupéfaction, et cela en regardant son compagnon toujours revêtu du vêtement Desgrez-Balthazard.

— Qu’as-tu, Célestin, à t’agiter comme cela ? lui dit-il ; ôte-donc ton costume !

Mais l’autre, que nous savons être Sulfate, semblait en proie à une émotion violente. Ses mains tremblaient, des sons rauques s’échappaient de sa bouche et résonnaient dans sa sphère métallique. Évidemment, vu son état de surexcitation nerveuse, il lui était impossible de défaire lui-même son costume. Adrien lui vint en aide en disant :

— C’est cependant bien facile à enlever tout cela ; tu sais bien, mon brave ami, qu’avec ces appareils perfectionnés spécialement pour nous, l’on n’a pas besoin d’aide pour se vêtir et se dévêtir. Et le jeune homme, en un tour de main, enleva le récipient du dos, puis ôta la sphère.

Mais, il recula jusqu’à la paroi, stupéfait. Agénor fit de même. D’une voix également rauque, l’oncle et le neveu s’écrièrent : « Sulfate ! oh ! Sulfate ! !… »

Le confrère de Lancette, tout pâle, ne pouvait parler, abasourdi par l’émotion. Sa bouche s’ouvrait et se fermait, absolument comme l’eût fait celle d’un poisson sorti de l’eau. Au bout d’une bonne minute seulement il parvint à prononcer quelques paroles.

— Confrère, dit-il à Lancette d’une voix à peine distincte, je croyais qu’il s’agissait seulement d’une expérience de dirigeable ; je voulais assister, malgré vous, à vos savants essais ; c’est pourquoi j’ai, par ruse, pris la place de votre fidèle domestique Célestin, qui, lui, est resté là-bas. J’ai endormi ce brave homme et lui ai ravi son vêtement. Puis, méconnaissable sous ce costume dérobé, j’ai pu, comme vous l’avez vu, pénétrer ici sans éveiller votre attention. J’avoue mes fautes. Soyez certain que je regrette encore plus mon acte depuis que je viens d’apprendre qu’il n’est nullement question ici de dirigeable. Est-ce vrai, confrère, que nous allons dans la Lune !

— Oui, répondit Agénor, le sourcil froncé, c’est vrai, bien vrai ! ! Et si, jusqu’à mon départ inattendu pour tous, j’ai laissé croire qu’il s’agissait d’une expérience d’aviation, c’était pour cacher le but véritable de ma tentative. Je vais dans la Lune, oui, monsieur. Vous voyez que l’aventure dans laquelle je me lance est de vaste envergure. J’avais la crainte, en divulguant mes projets, de voir surgir autour de moi des envieux, comme vous, par exemple. Il y a tout à craindre de cette sorte d’individu qui, lorsqu’ils ne peuvent égaler un rival, éprouvent toujours un plaisir malin à lui ravir ses secrets ou à l’empêcher d’accomplir son œuvre.

— Mais, monsieur, s’exclama Sulfate qui retrouvait sa voix, je n’irai pas jusque là-bas ; je n’y tiens pas du tout. C’est insensé, invraisemblable ! Et puisque vous me paraissez manquer à la politesse dans les observations que vous me faites, j’agirai de même. Je vous somme de me ramener sur Terre, et de suite !

— C’est impossible, car nous avons depuis un bon moment dépassé les couches les plus élevées de l’atmosphère terrestre ; nous filons, enlevés par notre vitesse acquise, dans le vide interplanétaire ; et si votre intelligence était un peu plus développée, vous comprendriez que les branches de mon hélice n’ont aucune prise sur ce vide, sur cet éther, plutôt, qui, comme vous le savez, emplit l’immensité sidérale. Je ne puis donc augmenter ou ralentir la vitesse de mon appareil et encore moins revenir en arrière.

— Alors, je suis obligé, malgré moi, d’accomplir ce voyage que je trouve ridicule, car je ne sais trop comment nous allons arriver là-bas, quoique vous soyez certain que le mouvement de vos hélices ou de vos palettes amortira la chute de cet appareil, en s’appuyant sur la problématique atmosphère lunaire…

— Vous dites, monsieur, problématique atmosphère lunaire ! interrompit Lancette.

— Évidemment.

— Ignorant Sulfate, apprenez que la Lune possède encore une atmosphère, de peu d’épaisseur, il est vrai. Schrœter donne à cette couche d’air une élévation de quatre cent cinquante mètres environ, ce qui me semble au-dessous de la vérité. Apprenez que cette atmosphère a été vue pendant une occultation de la planète Jupiter par la Lune. Sachez encore que l’astronome Flammarion signala souventes fois un effet de crépuscule,
… Dans ce vide, d’un noir absolu, les étoiles étincelaient par millions…
le sixième jour de la lunaison, dans la plaine orientale de la mer de la Sérénité. Encore autre chose. M. Charbonneaux, astronome à l’observatoire de Meudon, observant la région de la Lune appelée Marais des Brouillards avec la grande lunette de seize mètres dudit observatoire, vit disparaître un petit cratère dans un blanc nuage ; c’était tout uniment une éruption volcanique lunaire ; et, pour qu’un nuage reste ainsi en suspension au-dessus d’un cratère, il faut admettre la présence d’une atmosphère, avouez-le, Sulfate… Mieux que cela encore, cher monsieur, apprenez qu’il neige sur notre satellite. MM. Pickering et Percival Lowell observèrent ce fait, puis le signalèrent dans le Century Magazine de mai 1902 ; mes observations personnelles sont d’ailleurs en absolue concordance avec celles de ces deux savants. Oui, certains cratères, cirques et sommets de montagnes sont recouverts de neige. Eh bien, Sulfate, il faut une atmosphère pour cela.

— Admis, monsieur, admis, répondit aigrement Sulfate ; nous allons donc arriver sans risque. Mais, le retour ! pour quand le retour ?

— J’ai pour un an de vivres et de provisions ; nous ne pourrons donc rester plus longtemps sur le satellite.

— Un an ! s’écria Sulfate en bondissant d’autant plus haut que la pesanteur commençait à diminuer dans la nacelle du fait de l’éloignement croissant de la Terre. Mais, je vais perdre toute ma clientèle !

— Vous en ferez une nouvelle dans la Lune.

— Monsieur ! s’écria Sulfate hors de lui, je ne tolérerai pas plus longtemps de pareilles plaisanteries ; et, furieux, les poings serrés, il s’élança sur Agénor ; mais Adrien, vigoureux et vif, s’interposa ; il arrêta l’assaillant qui hurlait de colère, tandis que Lancette, de son côté, s’enflammait, lui aussi.

Ce charivari qui éclatait ainsi dans le grand calme de l’espace fut tout à coup interrompu par des paroles sortant on ne savait d’où.

— Papa ! papa ! disait une voix, ne te bats pas ! ne te bats pas…

Les trois hommes restèrent immobiles, bouche bée, puis regardant la paroi, le plafond… Adrien se précipita sur l’échelle de fer, monta jusqu’à la pièce supérieure, fouilla du regard l’étroit espace, mais ne vit rien…

— On croirait entendre Cécile, murmura le savant.

— Oui, c’est moi, dit encore la voix mystérieuse, je ne me cacherai pas plus longtemps ; c’est bien moi, père !

Cette fois, nul doute n’était possible ; la voix sortait de la caisse que l’on avait introduite dans la nacelle avant de partir. Agénor et Adrien soulevèrent rapidement le couvercle. Cécile était là, en effet.

— Ma fille ! s’écria Lancette, ma fille ! tu es venue ; tu m’as désobéi !… Oh ! c’est mal ; tu vas souffrir en ce voyage…

Adrien, stupéfait, aidait sa cousine à sortir de sa cachette. Le pauvre garçon ne pouvait parler, tant son étonnement était grand. Mais la jeune fille se précipita vers Agénor.

— Papa ! s’écria-t-elle, pardon ! Oh ! c’était plus fort que moi, vois-tu, j’en avais la tête perdue de te voir partir si loin sans moi. J’ai donc imaginé ce stratagème pour te suivre…

Elle était tombée à genoux, avait saisi les mains du savant et les embrassait avec force, les mouillait de larmes…

— J’aurais voulu, ajouta-t-elle, te révéler ma présence à l’arrivée seulement, mais cette dispute, ces cris que j’ai entendus !… J’ai craint pour toi et je suis intervenue…

Puis elle leva ses grands yeux vers ceux de son père et dit encore en lui pressant les mains plus fortement :

— Ne me ramène pas sur Terre, au moins !…

Agénor souleva le tapis et lui montra du doigt le ciel inférieur visible à travers le hublot de la base.

— Tiens, dit-il, voici la Terre. Nous ne pourrons y retourner, ma chère enfant, qu’après avoir atteint la Lune, où je suis obligé, à présent, de t’emmener.

Tous s’approchèrent, même Sulfate, que ce curieux incident avait calmé. Là, sous leurs pieds, dans l’espace immense et vertigineux, un disque noir voilait une large surface du ciel étoilé. C’était la Terre, qui tout là-bas, s’enfuyait. Derrière la planète, plus bas, plus profondément dans l’infini, on devinait le Soleil dont les rayons nimbaient le globe terrestre d’une auréole : l’atmosphère lointaine s’illuminait en un grand cercle de lueurs adoucies, d’un bleu très pâle ; puis, alentour, c’était le ciel d’un noir d’encre, tout piqué de points d’or…

Ils regardaient, pris de vertige…

Mais, bientôt, l’astre roi dépassa le disque sombre : un croissant d’or d’où jaillissaient de haites protubérances enflammées se montra ; et ce fut tellement aveuglant que Lancette dut faire glisser sur le hublot une vitre noire au travers de laquelle il fut possible d’observer ce Soleil si éclatant dans l’éther.

— Oh ! qu’il fait chaud ! dit tout à coup Adrien en s’épongeant le front.

— Je te crois facilement, mon cher, et je m’en aperçois d’ailleurs, répondit Agénor : le Soleil frappe notre appareil de ses rayons et nulle atmosphère n’en diminue l’ardeur ! Cela pourrait devenir intolérable ; mais nous allons améliorer la situation.

Le savant s’approcha de la paroi et dévissa quelque peu la partie supérieure d’un appareil. Immédiatement, des vapeurs blanchâtres s’en dégagèrent. Elles traînaient en longs flocons dans la partie basse de la nacelle, puis se dissipaient. C’était de l’air liquide dont les divers gaz, grâce à une trouvaille du docteur, s’évaporaient ensemble à une température extrêmement basse, et devaient rendre supportable le fluide surchauffé dans lequel les voyageurs respiraient. Ils en ressentirent bientôt la salutaire influence.

Cet air pur remplaça celui qui, depuis le départ, emplissait les deux pièces. Lancette n’eut, pour arriver à ce résultat, qu’à faire fonctionner une petite soupape automatique grâce à laquelle le fluide vicié s’en alla dans le vide extérieur.

— Hum ! fit Adrien, quelle fraîcheur délicieuse.

— Oh ! oui, répondit en souriant Agénor, c’est de l’air des bords de la Loire ! On se croirait là-bas, hein ! Il a été liquéfié à l’aide d’une machine Linde.

La température, dès lors, resta toujours agréable à l’intérieur de la nacelle, ni trop chaude, ni trop froide, le thermomètre marquant quinze à seize degrés centigrades.

Des heures nombreuses passèrent ainsi, consacrées à l’observation du ciel, cependant que la Terre fuyait dans l’éloignement et que la Lune grossissait peu à peu.

Sulfate, qui boudait silencieusement à part,
La viande qui grillait à merveille répandait dans l’air une odeur délicieuse.
ne pouvait s’empêcher d’admirer la merveilleuse installation de cette maison errante et céleste, alimentée de fluide respirable par l’air liquide dont la nacelle contenait une provision considérable. Son étonnement grandit encore lorsqu’il entendit Lancette dire tout à coup :

— J’ai l’estomac dans les talons, et vous devez avoir également faim, mes enfants ; nous allons, si vous le voulez bien, préparer notre repas à l’électricité.

— Des repas à l’électricité ! pensa le confrère ; vraiment, se croirait-on à des milliers de lieues de la planète !…

Agénor plaça sur la table un fourneau électrique garni d’une rôtissoire. Puis, ayant pris dans une caisse un beau morceau de mouton conservé par le froid, il le mit sur une assiette et le confia aux bons soins de Cécile en lui disant :

— Ma chère fille, puisque tu est venue, acte pour lequel je suis bien obligé de te pardonner, commence ton service de cordon-bleu ; tiens, voici ton premier travail : prépare-nous, sur le gril, ce délicat morceau de viande ; tu as à ta disposition du sel, du poivre, du beurre de conserve ; arrange-toi…

Ce ne fut pas long. Tandis que Cécile installait soigneusement sur le gril son morceau de mouton, Agénor mettait le fourneau en communication avec les accumulateurs d’électricité. Une minute après, la viande qui grillait à merveille répandait dans l’air une odeur délicieuse. Elle fut bientôt à point.

La jeune fille plaça ensuite sur la table quatre couverts ; mais, immédiatement, Sulfate protesta.

— Je ne mange pas, mademoiselle, dit-il d’un ton sec, inutile de me considérer comme convive.

Ce fut Agénor qui répondit :

— Comme vous voudrez, Sulfate. Mais, sachez que je n’ai nullement l’intention de vous laisser mourir de faim. Il y a là force provisions, beaucoup de viande que je peux garder indéfiniment, grâce aux cent-quatre-vingt-dix degrés de froid que me donne l’air liquide. J’ai des vins de Bordeaux, de Champagne, de Bourgogne, du Rhin, de la Loire… Des conserves de toutes espèces… Vous pouvez user et même abuser de ces choses.

Sulfate ne répondit pas.

— À table ! mes enfants, s’écria le savant.

Le morceau de mouton, arrosé d’une bonne bouteille de bourgogne, fut trouvé délicieux. Le pain était remplacé par une sorte de biscuit de conserve très fin, très délicat, que Lancette avait fait préparer spécialement pour ce voyage. Il y eut ensuite le dessert, de la gelée à la framboise, puis un délicieux café, à l’électricité, toujours. Un petit verre de Royal Cherry termina ce repas rapide et réconfortant.

— À présent, mes amis, dit Agénor en allumant une cigarette, je vais vous donner ou plutôt nous donner un conseil que je crois excellent : celui d’aller dormir pendant quelques heures. Nous serons, à notre réveil, frais et dispos pour les manœuvres de l’arrivée.

Mon cher Sulfate, ajouta-t-il en s’adressant au boudeur, je suis navré, mais je ne possède que trois couchettes… Cependant, pour vous, je tirerai bien volontiers un matelas de mon lit, et…

— Inutile, docteur, inutile, répondit l’autre avec un sourire jaune ; le tapis de cette pièce est suffisamment doux, je vous assure…

— Comme vous voudrez, confrère. Je vous demande donc la permission de me retirer, ajouta Lancette en s’inclinant… Puis il grimpa sur l’échelle de fer et atteignit la pièce supérieure. Adrien et Cécile l’imitèrent. Sans se déshabiller tous trois s’allongèrent sur leurs couchettes et ne tardèrent pas à s’endormir d’un sommeil lourd et profond.

Sulfate, pendant un bon moment, tourna dans la pièce du bas, allant d’un hublot à l’autre, emplissant son regard étonné de l’étourdissant spectacle du grand ciel tout criblé d’or.

Au-dessus de sa tête, il voyait la Lune grossir prodigieusement, tandis que, par le hublot du bas, c’était la Terre qui diminuait encore, dans la fuite éperdue de la nacelle. Du zénith au nadir resplendissaient les feux de l’espace. De l’Étoile Polaire à la Croix du Sud, sa vue embrassait toute l’étendue stellaire…

Il eut un grand geste.

— Mon Dieu ! que c’est beau ! dit-il.

Mais ses jambes fléchissaient et ses paupières alourdies se fermaient malgré lui.

Doucement il s’affaissa sur le tapis.

Deux minutes après, l’ami Sulfate dormait comme les autres, tandis que l’appareil filait toujours, avec une vitesse mathématiquement décroissante, dans l’immensité silencieuse…


CHAPITRE ix

Possidonius.

Ce fut Adrien qui se réveilla le premier. Le jeune homme bâilla, s’étira, se croyant encore à Orléans, dans sa chambre. Brusquement il vit les hublots, la paroi de la pièce courbée en olive, et le pauvre garçon ne put réprimer un frisson en se souvenant qu’il était dans l’espace fort loin d’Orléans. À ses côtés, Agénor et Cécile dormaient encore.

L’agile garçon eut tôt fait de descendre dans la pièce inférieure où ronflait encore Sulfate.

Il ne put retenir un cri d’étonnement : le Soleil et la Lune se trouvaient maintenant l’un à droite, l’autre à gauche de la nacelle. La Terre, elle, était près de l’astre du jour et ne le voilait plus en partie.

— C’est un peu fort s’écria le jeune homme, nous déraillons !…

Mon oncle ! mon oncle ! appela-t-il à plein gosier.

Agénor, Cécile et Sulfate se réveillèrent.

— Qu’y a-t-il ? demanda le savant.

— Il y a, répondit Adrien, que nous sommes mal aiguillés ! Tenez, la Lune est là ; nous avons tout l’air de nous échapper de la bonne direction.

En deux secondes, le savant jugea la situation.

— Notre position est absolument normale, dit-il avec calme, nous tournons, voilà tout. Notre appareil est à peu près au point où se neutralisent les attractions des deux astres ; il va tourner encore jusqu’à ce que sa base soit dirigée vers la Lune sur laquelle nous allons tomber avec une vitesse augmentant sans cesse.

C’est l’affaire de quelques heures.

Ce qu’avait prévu le savant arriva. La nacelle tourna de plus en plus sa base vers le globe lunaire.

Par mesure de prudence Agénor avait fait glisser des vitres noires devant tous les hublots pour amortir l’éclat insoutenable des deux astres. Le Soleil surtout était à craindre, car bientôt ses rayons tombèrent d’en haut, et, certainement, ils eussent terrassé les voyageurs.

— Voilà qui est drôle, fit Adrien, nous pirouettons comme les clowns d’un cirque. Quelle situation burlesque ! avoir à son réveil les pieds où l’on avait la tête avant de se coucher ! Et nous ne pesons guère lourd. Je ne me sens plus dans mon assiette… Je ne tiens plus au plancher !

— Il en est de même pour nous tous, mon neveu, répondit Agénor, mais ce phénomène va cesser, car, à présent, c’est la chute normale.

— Oui, la dégringolade d’une dizaine de
Son premier mouvement fut d’aller voir par les hublots où l’on en était du voyage.
milliers de lieues ! Vraiment, mon oncle, je sens en y pensant, une sorte de douleur, là, sous les ongles…

— D’abord, Adrien, je te ferai remarquer que la masse de notre satellite est de beaucoup inférieure à celle de la Terre, donc la force d’attraction sera moins forte, nous tomberons moins vite. De plus, nous aurons, je te l’ai déjà dit, le mouvement amortissant de l’hélice. Tranquillise-toi, mon ami.

Agénor, Adrien et Cécile contemplaient à présent, sans le quitter des yeux, le disque énorme du satellite. Ils étaient à genoux sur le tapis, autour de la vitre inférieure. Sulfate ne s’était pas mêlé au groupe, il observait, un peu inquiet et tremblant, par un des hublots de la paroi. Rodillard lui-même semblait s’intéresser à la situation, car sa petite tête moustachue se penchait devant l’ouverture du plancher supérieur, et il regardait de ses yeux ronds cette Lune énorme qu’il prenait sans doute pour un gigantesque fromage.

L’astre ainsi vu à travers la vitre noircie resplendissait de feux moelleusement adoucis. Toute la topographie lunaire s’étendait là, sous les yeux des voyageurs. Agénor semblait transfiguré de bonheur et il nommait sans hésiter toutes ces vastes étendues de sable appelées mers par les premiers observateurs de la Lune.

Tout cet enchevêtrement de cirques, de cratères, de pics, de montagnes était déjà connu de lui. Adrien et Cécile observaient et comparaient à l’aide d’une carte Lecouturier et Chapuis.

Quel merveilleux et éblouissant spectacle ! C’était, au centre du disque et de l’est à l’ouest, la vaste région des plaines, les unes de forme irrégulière, les autres arrondies. Ces immenses étendues sableuses furent parées de noms singuliers : mers de Sérénité, de la Fécondité, du Nectar, des Crises, des Pluies, du Froid, lacs des Songes, de la Mort… À l’est s’étendaient le grand Océan des Tempêtes, au centre duquel étincelait le brillant étoilement des beaux cratères Aristarque et Képler. Sur tout le disque luisait le chaotique amoncellement des cirques et des monts qui, vus ainsi de loin, semblaient taillés dans l’or pur : Copernic, Ptolémée, Arzachel, Possidonius, Archimède, Platon dont le centre est noirâtre, Grimaldi, Clavius, l’admirable Tycho, éclatant de lumière comme une montagne de diamants, roi incontesté de cette région montagneuse et tourmentée du sud, Tycho qui étreint une partie de l’astre dans ses gigantesques bandes lumineuses dont l’une atteint trois mille kilomètres de longueur. De la Terre, on voit ce géant presque à l’œil nu, lorsque le large disque du satellite brille d’un éclat adouci dans les brumes légères…

Tout cela grossissait, avançait, semblait monter vers la nacelle avec une vitesse formidable.

Bientôt les voyageurs, furent nettement certains que l’appareil n’atteindrait pas le centre du disque, mais, un endroit plus au nord et à l’ouest, près du grand cratère Possidonius.

— Peu m’importe d’arriver à un endroit quelconque pourvu que j’arrive, répondit le savant à une observation faite par Adrien à ce sujet. Mais, à présent, ajouta-t-il, attention ! nous allons bientôt nous trouver à bonne distance pour faire mouvoir l’hélice.

— Vous ne garantissez pas les hublots à l’aide des plaques d’acier extérieures, mon oncle, dit Adrien ?

— Non, c’est inutile, ils n’ont rien à craindre d’un frottement trop intense, l’atmosphère lunaire est trop faible pour être dangereuse.

— À notre départ, lorsqu’il fallut franchir les couches d’air terrestre, ce fut une autre affaire ; en les traversant avec une si effroyable vitesse, l’enveloppe métallique de notre nacelle doit être brûlante, près de la température de fusion ; et si nous avons pu échapper, enfermés comme nous l’étions dans ce mur incandescent, ce fut grâce au froid intense de l’espace qui, à la troisième seconde, vint rafraîchir l’ardente paroi de notre appareil. J’avais prévu la chose, d’ailleurs.

Quelques minutes après, Agénor tirait le premier anneau du tableau des vitesses, puis, en partie, le second. L’hélice, à toute volée, se mit à tourner dans l’air raréfié du satellite. La chute doucement s’atténuait. On vit, par les hublots de l’ouest, passer à pleine vitesse les crêtes déchirées de Possidonius ensuite les flancs abrupts du cratère furent visibles un moment en longues raies fulgurantes. Enfin, avec une douceur infinie, le fond de la nacelle toucha le sol. L’hélice tourna plus lentement et, doucement aussi, s’arrêta en s’inclinant sur le sable.

D’une voix que l’émotion intense affaiblissait au point de la rendre à peine intelligible, le savant, tout pâle, murmura :

— Nous y sommes !…


CHAPITRE x

Premières sorties.

Dès que la nacelle se fut posée sur le sol de la Lune, Agénor décrocha de la paroi les appareils Desgrez-Balthazard et dit :

— Nous allons pouvoir sortir de cette nacelle, et, les premiers, fouler le sol du globe lunaire ; cependant, méfions-nous de l’atmosphère inconnue et raréfiée qui entoure le satellite ; c’est pourquoi il nous est absolument nécessaire de revêtir ces vêtements protecteurs qui nous fourniront à volonté l’air pur de la campagne orléanaise.

— Mon oncle, une question ? interrompit Adrien.

— Pose ta question, mon garçon.

— Et la chaleur extérieure que nous allons affronter, ou plutôt tenter d’affronter, vous y avez pensé, je suppose ? Il me semble qu’elle est autant à craindre que la raréfaction de l’air. Je me souviens fort bien d’avoir lu quelque part que le sol de la Lune doit être brûlant, d’une température supérieure à celle de l’eau bouillante, sous l’action continue des rayons solaires. C’est là le dire de l’astronome Herschel, je crois…

— Peux-tu croire, mon cher, que j’aie négligé une chose de pareille importance. N’ai-je pas mes récipients d’air liquide, réserve toujours prête de froid intense. Je pouvais adapter au costume de scaphandre ordinaire, mais plus léger, un petit réservoir d’air liquéfié. Ce liquide se vaporisant dans l’intérieur du vêtement imperméable eût entouré la personne revêtue du dit costume d’une sorte d’enveloppe d’air très froid et lui eût permis de supporter une quelconque température régnant à l’extérieur ; mais ces vapeurs d’air liquide à 182 degrés au-dessous de zéro ne pouvaient, en somme, pénétrer sous le vêtement qu’avec une extrême lenteur, sous peine de geler instantanément le malheureux qui en eût été enveloppé. Cette évaporation extrêmement lente, trop lente de l’air liquéfié dans l’air surchauffé du vêtement, n’eût pas été, à elle seule, suffisante pour la respiration normale, mais, ajoutée au fonctionnement du bioxyde de sodium qui assure, dans l’appareil Desgrez-Balthazard, un air toujours pur, elle devait donner un fluide à la fois suffisamment froid et parfaitement respirable.

« J’ai donc combiné les deux systèmes, celui
L’hélice se mit à tourner dans l’air raréfié du satellite. La chute doucement s’atténuait…
de ces deux inventeurs et le mien. Et voilà, mon cher, pourquoi nous pourrons, sous ces vêtements imperméables ainsi perfectionnés, affronter, sans nous en trouver nullement gênés, les températures embrasées du sol de la Lune. J’ajouterai même qu’il nous est facile, à l’aide du petit robinet que voici, de diminuer ou d’augmenter l’évaporation de l’air liquéfié dans notre appareil, et de produire, par conséquent, plus ou moins de froid selon la plus ou moins grande intensité de chaleur extérieure.

Tout en donnant ces explications, qu’Adrien n’avait guère connues à Orléans dans la fièvre des préparatifs, Agénor s’était revêtu de son costume, impatient qu’il était de fouler ce sol lunaire, but de ses efforts victorieux. Et, non moins impatient que son oncle, Adrien en écoutant, avait fait de même.

Les vitres de leur sphère d’aluminium étaient de verre foncé, pour atténuer l’éclat des feux de l’espace et la réverbération du sol.

L’atmosphère lunaire, très légère, ne devait pas être un bon véhicule pour le son et le bruit. La voix des deux hommes, fortement arrêtée déjà dans les sphères vitrées, n’eût pu s’y faire entendre. Agénor, comme toujours, avait paré à cela d’une manière fort ingénieuse : un petit téléphone démontable devait être installé d’une tête à l’autre. Un fil allait relier les deux hommes et leur permettre de se causer tout à leur aise.

L’oncle et le neveu étaient prêts à sortir pour cette première excursion. Il fut convenu que, pendant le temps très court qu’allait durer leur promenade d’exploration, Cécile préparerait un repas substantiel, car l’autre était déjà loin, et les estomacs n’allaient pas tarder à crier famine.

Il ne fut pas question d’emmener Sulfate qui tournait le dos et regardait par un des hublots l’aride paysage lunaire.

Agénor ouvrit la porte de sortie, puis pénétra dans l’étroit vestibule ; il referma cette première porte, et, automatiquement, la seconde, communiquant avec l’extérieur, s’ouvrit. Grâce à ce système de double fermeture, une quantité relativement faible de fluide intérieur se perdait à chaque entrée ou sortie ; et l’air liquide, en s’évaporant, avait tôt fait de réparer cette perte. Adrien sortit comme son oncle ; tous deux se trouvèrent sur le sol de la Lune.

Ils avancèrent sur le sable, éblouis par le spectacle étrange et nouveau qui s’offrait à leurs yeux. Devant eux, l’énorme cratère Possidonius dressait vers le ciel noir sa muraille imposante et haute de six mille quarante-quatre mètres. Vers la droite, ils devinaient une longu entaille fendant la montagne du haut en bas et donnant accès dans le cirque intérieur. À gauche, une hauteur beaucoup moins importante ressemblait à quelque citadelle commandant et gardant le large détroit qui sépare la mer, la plaine plutôt de la Sérénité de celle des Songes.

Agénor et le jeune homme contournèrent leur appareil échoué sur le sol comme une infime épave.

Le savant eut alors un geste large de suprême admiration. Jusqu’à l’horizon, c’était l’immense plaine ondulée de la Sérénité, infinie, luisante de soleil, et se terminant là-bas en une ligne étincelante et nette.

L’atmosphère était si légère que nulle dégradation appréciable ne donnait aux terrains éloignés cette douceur bleuâtre qui pare si délicieusement les paysages terrestres ; mais si tout était brutal, franc et net sur ce monde lunaire, il ne s’en dégageait pas moins de l’ensemble une étrange beauté faite précisément de cette perspective pour ainsi dire sans lointains, et cela étourdissait le regard.

L’horizon semblait moins éloigné que sur Terre ; ce phénomène avait pour cause la petitesse du diamètre de l’astre ; et, du fait de cette courbure plus grande, les deux hommes n’apercevaient pas même la cime des monts Taurus où, cependant, les crêtes du cirque Le Monnier n’atteignent pas moins de deux mille sept cent mètres d’altitude, ni le cratère Bessel dont les onze cent soixante et onze mètres dominent le milieu de l’immense plaine qui s’étendait devant eux.

— Je me sens bien léger, dit Adrien en sautant comme un chamois ; mon costume me semble aussi facile à porter que s’il était en soie, et je crois bien que mes jambes feraient facilement cent kilomètres sans se fatiguer !

— Évidemment, répondit Agénor, la chose s’explique assez clairement : nous sommes sur un monde environ cinquante fois plus petit que la Terre, où, par conséquent, l’intensité de la pesanteur est beaucoup moindre que sur la planète., nous y pesons moins lourd, c’est simple. J’ajoute que cette légèreté nous permettra de parcourir ce globe lunaire avec une rapidité qu’il nous serait impossible d’atteindre sur terre.

— En effet, mon oncle, nous filerons sur ces plaines comme de vraies antilopes ; et je ne crois pas que le plus rapide isard des Pyrénées puisse bondir dans ses montagnes natales aussi vite que nous bondirons, nous, sur les pentes et les crêtes montagneuses de l’astre que nous venons visiter !

— Nos motocyclettes démontables, ajouta le savant, vont nous être d’une aide précieuse pour parcourir ces étendues planes comme celle qui est là devant nous. Je suis persuadé que nous y ferons facilement cent cinquante et peut-être deux cent kilomètres à l’heure, car l’effort mécanique destiné à faire mouvoir les roues sera, grâce à la pesanteur moindre, presque insignifiant.

— Mais oui ; et, lorsqu’il y aura des pentes à gravir ou des espaces accidentés à franchir, nous démonterons nos machines pour les mettre sur notre dos.

— Parfaitement, mon cher. Et, si tu n’y vois pas d’inconvénient, nous allons même partir le plus tôt possible pour une reconnaissance de courte durée. Je désirerais, avant la venue de la nuit lunaire, visiter le grand cirque Platon. Oh ! tu sais, une visite rapide…

— Avant la venue de la nuit, dites-vous, mon oncle ?

— Assurément. Tu sais bien qu’après la pleine Lune, c’est le bord ouest du satellite qui disparaît le premier. Par conséquent, c’est, en ce moment, pour l’endroit où nous sommes, pour la région de Possidonius, presque la fin du jour lunaire de trois cent cinquante-quatre jours et demi. Le soleil va s’abaisser sur l’horizon de l’est, là-bas, tiens, vers les monts Caucase et les Apennins qui nous sont invisibles, et l’ombre de la nuit va venir brusquement dès la disparition de l’astre radieux presque sans crépuscule. Nous avons le temps, cependant, d’aller dire un petit bonjour au noir Platon.

De suite, les voyageurs revinrent sur leurs pas et rentrèrent, l’un après l’autre, dans la nacelle dont les portes se refermèrent hermétiquement.

Ils enlevèrent seulement la sphère d’aluminium emprisonnant leur tête et le réservoir du dos, puis se mirent à table devant un bon repas préparé par Cécile.

Sulfate n’avait pu résister plus longtemps à la faim ; mais, cependant, il restait à part, dévorant à belles dents le contenu d’une boîte de thon arrosé d’un peu de vin blanc de la Loire.

— Je rembourserai le montant de mes dépenses dès mon retour à Orléans, avait-il dit à Cécile. Je suis un invité malgré lui et ne veux accepter la gratuite hospitalité qui m’est offerte.

Et, avant de déjeuner, ce protestataire avait écrit sur son calepin :

Sommes dues au docteur Lancette pendant mon séjour forcé sur la Lune :    Une boîte de thon.
   Une bouteille de vin blanc.

C’était là le commencement d’une comptabilité qui promettait de s’allonger autant que cela serait nécessaire, car une épaisse série de pages blanches étaient destinées à enregistrer la suite.


Le savant eut alors un geste large de suprême admiration…

Rodillard, lui aussi, mangeait à part, dans une assiette placée sur le tapis. Il avait, ma foi, bon appétit, et ne paraissait nullement ému de se trouver à près de cent mille lieues des gouttières d’Orléans.

Pendant le repas, Agénor et Adrien communiquèrent à Cécile leur projet de gagner sous peu le grand cirque lunaire de Platon, afin d’élucider l’importante question de sa végétation présumée.

— Ce cratère Platon, dit Agénor, est peut-être le plus intéressant du satellite, non par la hauteur de ses remparts qui s’élèvent à trois mille sept cent soixante-quatre mètres, ni par son diamètre de vingt-quatre lieues, car il y a mieux que cela sur la Lune, mais par ce fait curieux qu’il est d’autant plus noir que la lumière solaire l’éclaire davantage. Je crois absolument qu’il y a là une végétation quelconque, de la vie, enfin. Nous le saurons avant peu. Il existe, d’ailleurs, d’autres régions sur ce globe où des faits analogues se produisent, notamment dans la mer des Vapeurs, près du cratère Hyginus et dans le cirque Alphonse, plus au sud, dans la région montagneuse avoisinant Tycho.

— Est-ce bien loin d’ici, Platon ? demanda Cécile en versant dans les tasses un délicieux café fumant.

— À sept cents kilomètres à vol d’oiseau, répondit le savant, si toutefois cette expression peut être employée ici où règne une atmosphère incapable de supporter un volatile quelconque. Mais je m’empresse d’ajouter, ma fille, que cette distance sera peu de chose pour nous, grâce à notre infime pesanteur sur ce monde. Nos motocyclettes vont tourner avec une vitesse folle sur ces étendues planes. Nous n’aurons que les monts Caucase à traverser après l’immense plaine de la Sérénité, et, encore, en une région à peine élevée, dans une sorte de col les séparant des Apennins. Ensuite, nous passerons entre les cratères Cassini et Autolycus qui dominent le marais des Brouillards. Et il ne nous restera plus qu’à longer les Alpes au nord-ouest de la plaine des Pluies jusqu’à Platon.

— Qu’emportons-nous, mon oncle ? dit Adrien.

— D’abord nos vêtements spéciaux avec le réservoir d’air liquide, répondit Agénor, plus un petit appareil chauffé à l’alcool et destiné à être mis, au moment voulu, à la place du réservoir d’air liquéfié producteur du froid.

— Pourquoi ?

— Pourquoi ?… Mais, mon cher neveu, si la nuit nous surprenait au retour, que deviendrions-nous par le froid intense qui, presque immédiatement, suivra l’accablante chaleur du jour, nous gèlerions de suite. Grâce à ce petit appareil, remplaçant l’autre, nous supprimerons d’abord le renouvellement de fluide supplémentaire qui nous donne la fraîcheur. La petite quantité d’air exigée par l’appareil Desgrez-Balthazard demeurera seule, mais elle sera continuellement gardée à une température chaude et variable à volonté grâce à son passage continuel dans le serpentin chauffé du petit appareil en question.

Ensuite, il nous faut des vivres de conserve. Nous allons en mettre pour plusieurs jours, avec de l’eau, dans le caisson arrière de nos motocyclettes ; ce sera plus que suffisant. N’oublions pas quelques instruments, une carte, les petites caisses que voici, et, surtout, les fusils automatiques et à balles explosibles que j’ai fait conditionner suivant des indications spéciales. Nous aurons peut-être besoin de nous en servir.

— Des fusils automatiques ordinaires ne pouvaient donc suffire ?

— Non, car il faut ici une balistique particulière. Songe donc : atmosphère presque nulle et pesanteur infime ! Je voudrais bien te voir, sur la Lune, tirer avec des cartouches ordinaires et la hausse des fusils de la Terre. Voyons, Adrien !…

— C’est vrai, c’est vrai, mais je suis encore peu au courant de vos trouvailles. Souvenez-vous que le temps vous a manqué pour pouvoir me donner toutes ces explications lorsque nous étions encore des habitants d’Orléans.

— Deux jours nous suffiront largement, je pense, dit encore Agénor, pour aller et revenir après avoir jeté un coup d’œil dans ce cratère Platon et même y être descendus. En partant demain matin — heure de la Terre — ce sera bien suffisant. Nous pourrons faire tous nos préparatifs aujourd’hui.

« Maintenant, mes amis, ajouta le savant en observant le chronomètre fixé à la tapisserie, je vous annonce qu’il est deux heures du matin à Orléans. Quelqu’un a-t-il sommeil ?

Ni Adrien, ni Cécile ne pensaient à dormir. Quant à Sulfate, il jugea inutile de faire connaître son opinion.

L’on décida donc de rester debout jusqu’à cinq heures du soir et d’aller ensuite prendre, jusqu’au lendemain matin, un long repos pour se préparer au voyage vers Platon.

La journée d’Agénor et d’Adrien se passa en apprêts pour la grande excursion projetée et en une nouvelle et courte sortie sur le sol du satellite. Ils rapportèrent différents clichés photographiques, puis des pierres, des plantes infimes précieusement ramassées pour être étudiées plus tard. Ils mirent en vase clos un peu d’atmosphère lunaire destinée, elle aussi, à de futures analyses.

Sulfate resta inactif. Il lut et mangea, tout simplement.

Quant à Cécile, outre la préparation des repas, ses occupations consistèrent en un travail spécial effectué dans la pièce du haut. Elle sépara une couchette des deux autres par une cloison d’étoffe qu’elle installa simplement et avec goût. Cela lui fit une chambre exiguë, mais bien à part, munie de l’un des quatre hublots supérieurs.

Après un bon dîner arrosé de vins généreux, à cinq heures précises, Agénor, Adrien et la jeune fille montèrent pour se coucher dans la pièce du haut.

Cécile embrassa son père et son cousin, puis entra chez elle. Sulfate, lui, resta en bas, où une quatrième couchette avait été préparée à son intention.

Le lendemain matin, à quatre heures, tout le monde était debout.

On déjeuna. Ensuite, les deux voyageurs revêtirent leur costume Desgrez-Balthazard et sortirent de la nacelle avec les morceaux démontés de leurs motocyclettes. Ils montèrent là leurs machines.

Puis ce furent les adieux, après toutes sortes de recommandations d’Agénor à la jeune fille pour la vie à l’intérieur de la nacelle. Cécile avait les yeux humides. Sulfate, lui, fut froid. Il se leva cependant, salua les deux hommes et, du bout des lèvres, un peu ironiquement, leur souhaita bon voyage et pas trop de chutes dans les précipices lunaires ; ensuite il revint s’asseoir pour reprendre la lecture d’un volume qui semblait l’intéresser beaucoup plus que le départ de ses compagnons.

Lorsque l’oncle et le neveu montèrent en selle, une émotion très forte et bien compréhensible les étreignit. L’inconnu profond et troublant se trouvait là, devant eux ; non pas le
Ils s’avancèrent à pied d’une centaine de mètres et virent devant eux un fossé terriblement large et creux.
mystère absolu, car géographiquement, sélénographiquement, plutôt, ils avaient la carte, fruit d’observations successives des astronomes de la Terre ; mais c’était cependant l’inexploré fait de tous les dangers possibles, des rencontres les plus inattendues, peut-être. Leur cœur battait un peu.

Tout à coup, ils partirent ; et, l’atmosphère à peine sensible offrant un obstacle presque nul à leur course, ils purent filer, semblables à de vrais projectiles, droit devant eux, sur la plaine doucement vallonnée…

Cécile, par un hublot, regarda diminuer dans l’éloignement les deux silhouettes. Lorsqu’elles eurent disparu sur la ligne étincelante de l’horizon, les yeux de la jeune fille se voilèrent d’un rideau de larmes. Elle fut secouée de sanglots ; et, dès lors, son pauvre cœur souffrit d’incessante et mortelle inquiétude…


CHAPITRE xi

La Faune du Cratère Platon.

L’ondulante immensité de la plaine se développait aux yeux des deux voyageurs qui, légers et rapides, roulaient sans fatigue dans le silence presque absolu. À peine entendaient-ils le bruit chuchotant de leurs moteurs détonant rapidement et imperceptiblement dans l’air raréfié. Les secousses produites par les rares inégalités du sol étaient presque nulles ; et c’était pour eux un réel plaisir de filer ainsi, bien à l’aise, rafraîchis par l’évaporation de l’air liquide réglable à leur gré.

Ils allaient depuis une bonne heure, contournant les ondulations trop prononcées, laissant derrière eux quelques petits cratères, lorsque le savant, qui se tenait à une cinquantaine de mètres devant son neveu, leva la main en signe de halte. Tous deux arrêtèrent leur moteur. et descendirent de machine ; puis le docteur se mit en communication avec Adrien en installant d’une tête à l’autre le téléphone dont nous avons déjà parlé.

— Mon cher, dit Agénor, il était nécessaire d’arrêter les motocyclettes sous peine de culbuter dans la rainure qui est près d’ici.

Ils s’avancèrent à pied, d’une centaine de mètres, et virent là, devant eux, au ras de la plaine, un fossé terriblement large et creux. Il avait bien cinq cents mètres d’un ord à l’autre et deux cents mètres de profondeur.

— Bigre, dit Adrien en pâlissant derrière sa vitre noircie, quelle culbute nous allions faire, mon oncle ! Quoique la pesanteur ait ici fortement diminué, la chute eût été grave. Je préfère, pour traverser, gagner le fond de cette fosse en cherchant, le long de sa paroi verticale, un chemin possible, plutôt que d’y tomber brusquement à plat ventre, comme une grenouille.

— Je suis de ton avis, dit Agénor en souriant.

— C’est donc là, continua le jeune homme, une de ces rainures que l’on voit de notre Terre, à l’aide des plus fortes lunettes, sous l’aspect de longs fils luisants, parallèles ou enchevêtrés, traversant les plaines, pénétrant parfois dans les cratères ?

— Oui, mon ami.

— Eh bien, vraiment, je ne me serais jamais douté que ce fût si profond et si grand !

— Mais celle-ci est petite, mon cher, car certaines de ces rainures sont larges de trois kilomètres, et atteignent, en profondeur, jusqu’à mille mètres !

— C’est ce qu’on est en droit d’appeler de vrais précipices ; à la bonne heure !

— Quant à leur longueur, apprends qu’elle dépasse parfois cent kilomètres.

— Et l’on sait quelle cause a produit ces longues excavations ?

— Au juste, non ; mais il est supposable que, sous l’action de la chaleur centrale lunaire, l’écorce de ce globe, déjà durcie et refroidie à la surface, s’est fendue en certains endroits ; de là ces crevasses gigantesques.

— Que l’on a pris longtemps pour des canaux, n’est-ce pas, mon oncle ?

— Oui, pour des canaux, pour des lits desséchés de rivières, pour des chemins, pour des rangées d’arbres même, car ces rainures, lorsqu’elles sont éclairées obliquement, ont un côté plongé dans une ombre qui se projette également sur le fond, et cela fait de grandes lignes noires.

Ils étaient remontés en selle, devisant ainsi, et, à petite vitesse, longeaient côte à côte le précipice dont ils observaient attentivement le bord irrégulier.

De place en place, des éboulis s’étaient produits, la paroi avait glissé jusqu’au fond du gouffre. Agénor cherchait un endroit de descente facile pour la traversée de cette ennuyeuse crevasse.

— Que vois-je là-bas, dit tout à coup Adrien dont la puissance visuelle était supérieure à celle de son oncle, j’aperçois une ligne fine et pâle qui traverse le fossé. Serait-ce un pont !

— Pressons l’allure, répondit le savant, et restons côte à côte pour ne pas briser le fil de notre téléphone.

De toute la puissance des moteurs, ils filèrent et se rapprochèrent rapidement de la chose en question. Bientôt, il ne fut plus possible de douter, c’était bien un pont. Une minute encore de course à toute vitesse, et nos deux voyageurs s’arrêtèrent à l’entrée d’une immense passerelle, longue de huit cents mètres au moins et large tout au plus de six à huit mètres.

Agénor ne put retenir un geste d’admiration.

— C’est une pure merveille industrielle ! s’écria-t-il. Vois, Adrien, cet interminable chemin métallique, supporté seulement à ses deux bouts extrêmes sur le sol ! Pas d’arche ! pas un pilier ! Jamais ingénieur terrestre n’osa concevoir et créer une telle œuvre de hardiesse ! Mais… je ne me trompe pas ; regarde, mon neveu, ce métal est semblable à celui de notre hélice ! Oh ! ce pont est peut-être bien vieux ! Et il n’est pas une ruine ; il ne sera jamais une ruine !…

— Nous allons donc nous engager là-dessus ? dit Adrien avec une certaine inquiétude.

— Assurément. Nous pouvons, sois-en sûr, y rouler avec confiance. Mais laisse-moi d’abord prendre un rapide cliché de ce chef-d’œuvre d’industrie.

L’opération fut facilement faite, Agénor ayant emporté dans une des caisses un excellent appareil photographique.

Ensuite, l’un suivant l’autre, les deux hommes lancèrent leurs machines sur la passerelle au-dessus du gouffre immense.

À bonne vitesse, ils roulèrent, passèrent ; et le pont ne trembla pas, même en son milieu.

— J’ai cru voir dans ce précipice des vestiges d’habitations, dit Adrien dès qu’ils furent sur l’autre bord, les blocs qui parsemaient le fond n’avaient pas partout un aspect d’éboulis naturels.

— C’est très possible, répondit le docteur ; s’il y a des ruines relativement récentes, elles doivent se trouver plutôt au fond des rainures et des cratères que sur les plaines ou les hauteurs, car les couches épaisses d’atmosphère, les plus respirables par conséquent, sont certainement dans les endroits creux. C’est dans les bas-fonds que les êtres animés ont dû se réfugier aux derniers âges de la vie lunaire, si toutefois
Les deux hommes lancèrent leurs machines sur la passerelle, au-dessus du gouffre immense.
certains de ces êtres n’ont pu se contenter — peut-être même s’en contentent-ils encore — d’une atmosphère aussi légère que celle qui nous entoure.

Cependant, l’oncle et le neveu avaient repris la plaine. Habitués déjà au fil téléphonique qui les reliait l’un à l’autre, ils le laissèrent en place.

De nouvelles rainures se présentèrent. Ils les longèrent et eurent la surprise de trouver encore des ponts.

— Je vois des montagnes là-bas, dit Adrien, les monts Caucase, sans doute ?

— Oui, dit le docteur, en effet, les monts Caucase, là, au nord, et, plus au sud, les Apennins lunaires ; nous allons passer entre ces deux chaînes, juste en face du mont Aristille qui se dresse devant nous.

Assez facilement, ils franchirent le défilé, et, immédiatement, filèrent vers le nord.

L’endroit où ils se trouvaient, appelé Marais des Brouillards, est l’un des plus curieux de toute la Lune. Les voyageurs trouvèrent là un sol tourmenté, criblé de petits cratères qu’ils durent contourner. Ils laissèrent à leur droite les deux belles montagnes rayonnantes Aristille et Autolycus, hautes de trois mille trois cents et deux mille huit cent quatre-vingt-huit mètres, passèrent près du petit cratère Théétête, puis non loin de Cassini, cheminée volcanique plus vaste, mais d’élévation modeste.

Adrien et son oncle traversèrent cette région magnifique sans trop de heurts. Seule, une chute d’Agénor vint troubler un peu la promenade. Notre héros se releva, souriant et indemne. Dans sa culbute, il avait, malheureusement, cassé son chronomètre. Ils durent donc, dès lors, s’en rapporter à la simple évaluation pour calculer la fuite du temps.

Après une halte assez prolongée, ils repartirent à toute allure et longèrent les belles Alpes lunaires.

Cette chaîne s’étend, sur une longueur d’environ cent cinquante kilomètres, du Marais des Brouillards au cirque Platon. Ils purent voir, à leur gauche, pendant près d’une heure, les flancs escarpés de la pittoresque suite de hauteurs, dont les crêtes les plus élevées atteignent trois mille six cents mètres.

Cependant, nos amis arrivaient au but de leur excursion. Bientôt, sur l’horizon du nord-est, par cinquante degrés de latitude nord et dix degrés de longitude est, ils virent surgir les flancs lumineux de Platon.

— Le voici ! dit Agénor. Hein ! que dis-tu, mon cher neveu, de la vitesse de nos motocyclettes ! Platon est à environ sept cents kilomètres en ligne droite de notre point de départ ! mais le chemin que nous avons parcouru, y compris les détours, doit bien être de douze cents kilomètres ! D’ailleurs, c’est simple, nous avons à nos roues des cadrans qui vont nous renseigner exactement à ce sujet.

Le savant se pencha vers sa machine et regarda.

— Onze cent trente-trois kilomètres, dit-il.

— En combien de temps ? demanda le jeune homme.

— Ma foi, notre chronomètre étant cassé, il m’est difficile de te renseigner au juste, cependant, je crois pouvoir te dire que ça n’a guère dépassé six heures.

— Eh bien, c’est merveilleux ! nous filons comme des locomotives électriques ! Cette promenade légère a été délicieuse. Pas de vent, pas de poussière. C’est ici le paradis des chauffeurs ! J’ajouterai, mon oncle, que notre course m’a ouvert grandement l’appétit. Si nous attaquions les provisions avant de gravir les murailles du cratère, qu’en pensez-vous ?

— Mais, mon ami, je pense que ton idée est excellente et que, mon appétit étant au moins aussi ouvert que le tien, je vais t’imiter et t’aider de mon mieux à faire une solide brèche à nos conserves.

— Eh bien, mangeons, dit Adrien en se levant et en se dirigeant vers les coffres.

Agénor, s’étant levé, lui aussi, regarda son neveu en souriant.

— Tu crois pouvoir manger ici comme sur terre ou dans notre nacelle ? lui dit-il.

— Je ne saurais manger autrement, répondit le jeune homme assez étonné de cette observation d’Agénor.

— Malheureux ! Pour manger, tu vas ouvrir la vitre qui te garantit la face !

— C’est vrai ! Je n’y songeais pas ! L’air contenu dans mon appareil va s’échapper à l’extérieur !

— Parfaitement. Et je puis t’assurer d’avance que le fluide raréfié du satellite ne te suffira pas pour respirer.

— Alors, comment faire ?

— Il faut faire comme moi. Regarde…

Agénor s’approcha du coffre de sa machine, prit dans une des boîtes qui s’y trouvaient un sac transparent dans lequel il entra sa tête. À l’intérieur de ce sac qu’il descendit jusqu’à la moitié de son corps, il mit une boîte de viande conservée, un petit flacon d’eau et un couteau. Ensuite, il adapta l’orifice du sac à sa ceinture et l’y attacha hermétiquement.

Le savant se trouva donc à demi emprisonné, et, ses bras étant à l’intérieur de cette nouvelle enveloppe, il ouvrit la vitre de sa sphère d’aluminium. L’air qui emplissait l’intérieur du vêtement se répandit dans le sac qui n’en laissa pas échapper une molécule à l’extérieur. Agénor put manger à l’aise au grand étonnement d’Adrien.

— Oh ! c’est extrêmement ingénieux, s’écria le jeune homme. Avec vous, mon oncle, il faut s’attendre à toutes les surprises. Je m’empresse de vous imiter, car mon estomac crie famine.

Une minute après, Adrien mangeait de bon appétit tout en causant avec le savant, car l’appareil téléphonique fonctionnait toujours entre eux.

Dès qu’ils se furent restaurés, l’oncle et le neveu fermèrent leur vitre et enlevèrent le sac qui les emprisonnait. Ils se sentaient forts et pleins d’ardeur pour escalader les trois mille sept cent soixante-quatre mètres de la mystérieuse montagne.

— Il nous faut laisser ici nos motocyclettes, dit Agénor, n’emporter que nos sacs de caoutchouc pour un repas possible, quelques provisions, l’appareil photographique, chacun un bâton ferré et un fusil.

Rappelons-nous bien où se trouvent nos machines, prenons le long du trajet des points de repère pour faciliter notre retour, et partons.

Rapidement, ils s’approchèrent des premières rampes de la montagne et montèrent en suivant d’abord de larges sentiers sinueux contournant les roches. Leur bâton leur servait à peine. Ils se sentaient extrêmement légers, s’enlevaient avec une facilité prodigieuse de rocher en rocher.

Les masses pierreuses formant la paroi circulaire de Platon étaient faites de laves et de cristaux agglomérés d’aspect léger, clairs en général. Elle paraissait avoir eu la même origine de formation intime que celle de la Terre, les basaltes, pierres-ponces, laves, obsidiennes, trachytes, etc… Comme celles de la planète
Les deux longeaient parfois, sur des surfaces rocheuses d’une largeur infime, des précipices d’effrayante profondeur…
voisine, elles avaient été brûlantes, avaient bouillonné formidablement et jailli pour laisser, en dernier lieu, cette montagne, large cavité éruptive, muette et morte, vestige de la tempête rocheuse des anciens jours.

Des laves avaient coulé partout ; elles étaient poreuses, légères, pleines d’énormes bulles que les gaz avaient formées en elles.

Agénor, pendant la montée, ramassa certains échantillons géologiques et les mit précieusement dans sa poche pour les étudier plus tard.

— Si cette ascension continue avec une pareille facilité, disait Adrien, nous escaladerons ce Platon en un temps qui serait à peine suffisant pour gravir la butte Montmartre. Décidément, vive l’alpinisme lunaire !

— C’est un vrai plaisir, en effet, dit à son tour Agénor, de visiter un petit monde sur lequel la pesanteur est infime. Il en serait tout autrement si nous étions à la surface de Jupiter, par exemple, où l’intensité de cette pesanteur est bien plus considérable. Là, nous ramperions péniblement comme des limaces.

— J’aime mieux la Lune ! Vive la Lune ! criait le jeune homme, montant toujours.

Tout en causant et malgré leur charge, Adrien et son oncle bondissaient comme de vrais chamois sur les pentes de plus en plus raides. Sous leurs pas, des blocs se détachaient, roulaient terriblement et silencieusement jusque dans la plaine. Les deux hommes longeaient là, parfois, sur des surfaces rocheuses d’une largeur infime, des précipices d’effrayante profondeur, mais leur souplesse était si grande que ces prodiges d’équilibre étaient un jeu pour leurs élastiques jarrets.

Après une heure à peine d’ascension, ils atteignaient le faîte, sans une goutte de sueur, aussi frais qu’au départ.

De là-haut, comme bien on pense, la vue s’étendait sur un immense cercle de paysage. L’œil du docteur fouilla de suite la mystérieuse noirceur du grand cratère. Cet intérieur, bien plus profond que la plaine environnante, était plein d’une végétation touffue couvrant un sol qui paraissait humide.

Agénor, les bras croisés, restait pensif et grave devant cette étendue de vie végétale, problématique pour tous et certaine pour lui, à présent.

Le regard d’Adrien errait sur les plaines et les monts.

Tout là-bas, à droite, la grande chaîne des Alpes s’étendait, luisante et dentelée. À gauche, c’était l’interminable mer des Pluies qui s’arrondissait, bien au-delà de l’horizon, visible, jusqu’aux monts Karpathes, jusqu’à l’Océan des Tempêtes… Devant lui, les arêtes opposées de Platon se perdaient dans la courbure de l’astre, à vingt-quatre lieues de distance, vers la mer du Froid et la région chaotique du Pôle.

— Quelle cavité ! s’écria le jeune homme en plongeant ses regards dans le gouffre qui se trouvait devant lui.

— Oui, répondit Agénor, c’est prodigieusement grand ! Nous avons là, sous les yeux, un des plus beaux cirques lunaires. Mais, ce qui le rend surtout remarquable, c’est ce sombre fouillis végétal. La voilà donc la solution du mystérieux problème ! Platon, mon cher Adrien, a toujours intrigué les astronomes. Certains n’ont voulu voir dans sa noirceur qu’une simple coloration du sol. D’autres, parlèrent de plantes quelconques, de bois profonds garnissant tout le fond du cirque. Ces derniers avaient raison, tu le vois. Pourquoi le sol est-il plus fertile ici qu’ailleurs ? Mystère ! Doit-il cet avantage à sa dépression au-dessous du niveau des plaines environnantes ou à sa constitution spéciale ? Je pense, moi, que le résultat est dû à la réunion de ces deux conditions naturelles. Nous allons, d’ailleurs, être bientôt renseignés à ce sujet en pénétrant sous ces énigmatiques et sombres feuillages.

Le savant se mit en marche et commença la descente ; mais Adrien, qui était resté un peu en arrière, remarqua quelque chose de particulier dans la végétation du cirque. Il avait cru voir un grouillement formidable dans les fourrés épais.

— Devant vous, mon oncle, s’écria-t-il, voyez-vous remuer là-bas, près de ces roches ? Agénor regarda bien attentivement l’endroit désigné, mais ne vit rien.

— Tu t’es trompé, mon ami, répondit le savant, je ne vois que l’immobile et vaste étendue des plantes…

— C’est peut-être une illusion d’optique, dit alors le jeune homme, un peu de fatigue visuelle éprouvée après la continuelle admiration de tous ces sites étrangement nouveaux pour moi.

— Allons, viens, mon cher, descendons ; ne perdons pas de temps.

La descente, malgré la forte dépression intérieure du cirque, ce qui allongeait le chemin, fut beaucoup plus rapide que la montée.

Bientôt d’immenses plantes furent nettement visibles ; elles garnissaient déjà les basses rampes intérieures. C’étaient de larges et hauts bouquets de feuilles et de fleurs couleur de suie, assez semblables, sauf la teinte et la taille, à celles de la terre.

Nos voyageurs qui avaient atteint la base intérieure de la montagne annulaire, avançaient prudemment et curieusement sous l’ombre fraîche de cette forêt commençante.

Il y avait là des plantes énormes ressemblant à de gigantesques fougères, d’un gris sombre. D’autres semblaient de géants cycas s’épanouissant en gerbes noires, à dix mètres de hauteur. D’autres encore rappelaient, par leur aspect, nos mousses minuscules, mais elles étaient, sur ce sol, hautes comme des tours. De formidables ombellifères, couvraient, avec leurs ramures étendues, de larges espaces pleins d’ombre profonde. Puis c’étaient, partout, formes végétales faisant songer à nos pavots, caryophyllées, crucifères, malvacées… Des renoncules, des aconits, des mauves se mêlaient aux orchidées, aux églantines et aux roses ténébreuses. De-ci, de-là, au-dessus de tout le reste, de larges capitules s’épanouissaient, à soixante pieds du sol. Toutes ces plantes géantes, puissantes et sombres, se pressaient, se dépassaient en une poussée formidable vers le Soleil splendide.

Le sol était gras, humide, végétal, infiniment différent de celui qu’Agénor et Adrien avaient parcouru depuis Possidonius.

D’énormes masses de rochers s’élevaient de place en place, dépassaient même le feuillage de l’étrange forêt. Ces roches étaient sombres, lisses et semblaient d’origine volcanique. Certaines, accumulées les unes sur les autres, ne se tenaient que par les miracles d’un précaire équilibre ; et, dans ce fouillis de végétation noire, elles avaient un aspect extraordinaire et profondément sauvage.

Le docteur avançait, s’enfonçait davantage sous cette futaie lunaire.

— Viens, viens, disait-il à son neveu qui, prudemment, n’avançait qu’à petits pas. Vois ces merveilles que nul être humain n’a contemplées avant nous ! La vie végétale semble seule régner ici, silencieusement et formidablement. Quant à la vie animale, elle me paraît absente ; je ne vois pas la moindre bestiole, j’ai beau regarder attentivement sur le sol, sur les plantes…

Parfois, le savant s’arrêtait, prenait un cliché, puis repartait, suivi d’Adrien. Et tous deux s’engageaient de plus belle dans toute cette ombre, où le Soleil découpait des plaques d’or…

— Oh ! s’écria tout à coup Adrien, voyez donc, mon oncle, toutes ces cavités !…

Agénor regarda. L’endroit où ils se trouvaient alors était, à leurs pieds, percé de trous comme l’est la terre après les pluies d’orage ; mais ces trous, au lieu d’être minuscules, avaient plusieurs pieds de diamètre et devaient être fort
Avec une force décuplée par le danger, le docteur ébranla une de ces roches, qui culbuta et vint boucher le trou…
profonds. Une sorte de buée chaude en sortait ainsi que du sol environnant. Les masses de rochers qui se dressaient un peu partout étaient recouvertes d’une couche visqueuse et humide à la fois.

— Curieux endroit, murmura le savant. Je comprends pourquoi cette forêt est si grasse : l’humidité qui monte ici, et de bien d’autres endroits du cirque peut-être, nourrit toutes ces plantes d’un fluide épais et bas. Ce cratère est un gluant marécage…

Adrien, fatigué quelque peu, cherchait des yeux un endroit suffisamment sec pour s’asseoir. Pour regarder partout, il se retourna.

Il vit une chose épouvantable !

Là, derrière lui, une bête immobile, horrible, plate, démesurément longue, le regardait de ses yeux fixes !

Évidemment, ce monstre était sorti silencieusement d’un des trous du sol ou d’un amas de rochers voisins.

C’était une sorte de myriapode de proportions colossales, long de trente pieds, large de quatre. Son corps, formé d’anneaux plats, était soutenu par un nombre prodigieux de pattes hideuses. Imaginez, grossie démesurément, une de ces bêtes terrestres, souples et rapides, qui vivent par centaines sous les vieilles pierres moussues et sous les troncs d’arbres abattus.

Dans l’atroce peur à son paroxysme, il se passe un court moment de stupeur pendant lequel la langue ne peut articuler le moindre son. Puis le cri d’horreur s’échappe de la poitrine, rauque ou aigu.

Pendant ce court moment d’intense effroi du jeune homme, la bête s’empara de lui en le saisissant dans ses antennes. Lorsque Adrien cria, son oncle se retourna et vit le drame. D’un coup sec, le léger fil téléphonique s’était cassé, après le cri d’Adrien, heureusement.

Avec lenteur, l’animal s’en allait, emportant sa capture. Le savant, rapidement, saisit son fusil, visa et tira cinq balles explosibles, coup sur coup, au même endroit du corps de la bête. De faibles détonations s’entendirent, doublées par celles de l’éclatement sourd des projectiles dans les anneaux du monstre qui fut coupé en deux.

La partie postérieure du corps s’agita en de gigantesques enroulements de mort, mais la partie antérieure continua d’avancer et d’emporter le malheureux Adrien. Bientôt le demi-monstre, accélérant son allure, arriva près d’un trou où, certainement, il allait disparaître pour dévorer à son aise le pauvre capturé.

Le docteur fut affolé un instant, ne sachant que faire…

Brusquement, il s’élança, vif comme un chamois, sur un éboulis de rochers qui surplombait la terrible cavité. Avec une force décuplée par la vision immédiate du danger, il ébranla une de ces roches ; elle se balança un moment, culbuta, et, presque sans bruit, vint boucher le trou au moment précis où Adrien, emporté par l’ignoble bête, allait y pénétrer pour n’en plus jamais sortir.

Puis, avec un courage et un sang-froid extrêmes, Agénor s’approcha de la tête de l’animal. À grands coups de crosse, il frappa. Sa force étant extrêmement augmentée par la merveilleuse diminution de pesanteur, il l’assomma sans trop de peine et délivra son neveu. Les pattes du monstre s’agitèrent un moment, griffant et déchirant le sol, ses anneaux eurent un dernier tremblement d’agonie, ses antennes lâchèrent leur proie, et ce fut tout…

Le docteur regarda d’abord attentivement le costume du jeune homme. Les antennes du myriapode n’avaient rien déchiré. Donc, pas de crainte d’asphyxie pour Adrien qui, à ce moment, se remit péniblement sur ses jambes.

Ayant raccommodé rapidement le fil de communication téléphonique, le docteur demanda de suite à son neveu s’il n’avait aucun mal.

— Non, dit Adrien, mais je sens encore en tout mon être un tremblement de frayeur que je ne peux réprimer. Retournons en arrière, mon oncle, je vous en conjure, partons. Il me semble que de nouveaux dangers nous guettent !

L’émotion ressentie, le combat livré au monstre, leur avaient fait perdre toute direction. De quel côté étaient-ils venus ? Ni l’un, ni l’autre n’aurait pu le dire alors. Quant à suivre les indications d’une boussole, ils n’y pouvaient songer. Cela n’eût été possible que sur terre.

— Montons là, nous nous orienterons, dit le savant également inquiet.

Tous deux gravirent un groupe de roches qui dépassait de plusieurs mètres les plantes les plus élevées.

Du faîte, ils virent l’immensité de la forêt qui s’étendait, d’un côté, à perte de vue, et, de l’autre côté, jusqu’aux rampes escarpées du cratère émergeant à deux kilomètres au plus.

— Ne dirait-on pas une mer d’encre noire ! dit Agénor, en qui l’admiration semblait effacer la crainte. Nous ressemblons à des naufragés, réfugiés sur une roche étroite.

— Oui, dit à son tour Adrien, sur une roche qu’entourent des flots ténébreux, plus formidablement garnis de monstres que ne le sont les océans. Tenez, voyez là-bas, entre la montagne et nous ! Voyez ce grouillement singulier. Il y a là quelque bataille effroyable. J’ai vu la même chose avant notre descente dans le cirque. Je n’ai pas eu d’illusion d’optique comme nous l’avons cru alors, il faut le constater à présent !

— Oui, répondit Agénor, je constate, mon cher Adrien ; et ce qui m’épouvante, c’est que nous allons être obligés justement de rentrer en forêt de ce côté pour gagner la base de l’enceinte circulaire du cratère. Il faut éviter ces monstres à tout prix.

— En faisant un détour ?

— Je ne crois pas qu’un détour quelconque dans notre chemin puisse nous assurer la sécurité, car ces formidables bêtes ne sont pas immobiles sous ces fourrés épais. Il se pourrait que nous tombions au milieu d’un de leurs dangereux groupes en cherchant à les éviter. Filons donc tout droit, le plus vite possible, là-bas, vers la base montagneuse… »

Rapidement, les deux hommes descendirent, et, hardiment, droit devant eux, ils partirent vers la montagne.

Le petit quart d’heure que cette fuite exigea dut leur sembler un siècle. Ils se glissaient silencieusement et rapidement sous les hautes futaies, n’osant regarder en arrière, le doigt prudemment placé sur la gâchette de leur fusil automatique. À chaque instant, ils avaient l’épouvantable crainte de voir surgir devant eux quelque redoutable habitant de la forêt lunaire, car ils ne pouvaient effacer de leur cerveau l’effroyable image du grouillement fantastique qu’ils avaient vu du haut des roches. À la seule pensée de ces anneaux, de ces antennes, de ces griffes, de ces pinces mêlés et remuant atrocement entre les cimes ténébreuses, un frisson les prenait. Ils tremblaient de se sentir, infimes et chétifs, la proie possible de ces monstruosités.

Respirant paisiblement enfin, Agénor et son neveu arrivèrent à l’orée de la forêt, sans avoir rencontré les bêtes qu’ils craignaient tant. Ils se lancèrent immédiatement sur les pentes de la
Tous deux gravirent un groupe de roches qui dépassait de plusieurs mètres les plantes les plus élevées
montagne qu’ils gravirent d’une seule traite jusqu’au sommet.

Le docteur reconnut là l’endroit où ils s’étaient arrêtés lors de leur première montée. En s’aidant d’une petite lunette qu’il sortit de sa poche, il vit, sous lui, à la base de Platon, les deux motocyclettes.

Malgré le peu d’intensité de la pesanteur, mais vu la longueur du chemin parcouru, ils commençaient à ressentir une assez forte fatigue. Cependant, ils décidèrent de descendre immédiatement jusque dans la plaine.

— Allons, Adrien, en avant ! » dit le bon docteur. En bas, nous nous reposerons un peu.

Et en disant ces mots, Agénor marchant devant son neveu, se mit à suivre les sentiers rocheux descendant et serpentant le long de la gigantesque montagne.

Une demi-heure après, ils se trouvaient près de leurs motocyclettes.

Aussitôt, ils s’assirent, un peu étourdis, les membres las. Un sable doux et luisant s’étendait sous eux, s’offrant à leur fatigue comme un lit moelleux où ils pouvaient trouver le repos et le sommeil réparateurs. Les émotions ressenties les avaient brisés, semblaient avoir absorbé, dans la tension excessive de leurs nerfs, toute leur force vitale.

L’oncle et le neveu échangèrent quelques paroles qui, bientôt, furent sans suite. Puis, l’un après l’autre, ils s’endormirent, s’évanouirent, devrions-nous dire, car l’anéantissement profond qui les terrassa tenait plus de la mort que du doux sommeil.

Ils restèrent là, étendus comme deux cadavres. Une à une des heures silencieuses se passèrent. Et, dans le grand ciel noir, le Soleil, peu à peu s’inclina vers l’est, au-dessus de l’immense mer des Pluies…


CHAPITRE xii

Terrible retour.

Ce fut Adrien qui, le premier, ouvrit les yeux. Le brave garçon remarqua qu’ils étaient, son oncle et lui, dans un coin d’ombre glacée.

— Quel froid ! dit-il en se levant tout grelottant. Bigre !… Mon oncle ! mon oncle ! s’écria-t-il en remuant le docteur, debout ! debout !… vous allez geler !

Agénor, secoué comme un prunier, reprit à son tour ses sens. Il leva des yeux hagards encore, se mit à genoux et voulut, pour réveiller ses idées, passer sa main sur son front, mais il ne réussit qu’à presser l’enveloppe d’aluminium qui lui emprisonnait la tête.

Tout à coup, il se dressa et montra de son doigt tendu l’astre du jour qui se trouvait près de l’horizon, dans une brume légère.

— Adrien ! s’écria-t-il, le Soleil se couche ! Hâtons-nous ! hâtons-nous pour le retour.

— Il va falloir allumer en route les lanternes des machines ? » dit le jeune homme.

— Assurément ! Et cela va diminuer notre vitesse. Quoique ces lanternes soient admirablement perfectionnées et que nous soyons certains d’avoir, dans cette insensible atmosphère de la lune, un faisceau lumineux éclairant le sol à plusieurs kilomètres devant nous peut-être, il sera nécessaire d’être prudents et de filer à modeste allure.

— Nous partons de suite ?

— Dès que nous aurons remplacé le petit réservoir d’air liquide de nos vêtements par l’appareil de chauffage à l’alcool dont je t’ai déjà parlé. Cela devient nécessaire. Nous allumerons ces appareils ainsi que nos lanternes aussitôt que les ténèbres viendront.

Cette petite transformation fut immédiatement commencée. Ils s’étaient, pour cela, mis au soleil, car il était impossible de rester à l’ombre où le froid était épouvantable.

— Voyez, mon oncle, dit Adrien, c’est ce rocher obliquement éclairé, là-bas, qui nous offrait gratuitement cette ombre capable de geler des ours blancs. Nous dormions là-dedans avec nos appareils qui, tout doucement, nous lançaient par surcroît des vapeurs glacées d’air liquide !

— C’est ce froid qui t’a réveillé, mon neveu. Il faut que tu saches qu’ici, toujours à cause de cette atmosphère extrêmement raréfiée, il fait aussi froid à l’ombre que chaud au soleil. Sur terre, il n’en est pas ainsi, car la densité considérable des couches atmosphériques ne permet pas ces brusques variations de température : la chaleur y est adoucie en plein soleil et le froid diminué à l’ombre.

« Cette obliquité des rayons solaires me fait penser qu’il a fallu que nous soyons restés anéantis sur le sol pendant de longues heures, pour que le Soleil soit, à notre réveil, presque couché là-bas, dans l’horizon de l’est ! C’est grand dommage que notre chronomètre soit abîmé et arrêté, car il nous eût, avec ses cadrans marquant les heures et les jours, admirablement et exactement renseignés sur le temps écoulé. Toutefois, il est certain que nous sommes restés là évanouis pendant plus de quarante-huit heures !

— Tant que cela !

— Parfaitement. La Lune, vue de la terre, doit être en ce moment près de son dernier quartier, très avancée dans son décours ! Assurément, la région ouest de la plaine de la Sérénité, et, par conséquent, notre appareil avec elle, se trouvent actuellement dans les plus profondes ténèbres. Cécile doit être dans une inquiétude extrême !

— Oh ! oui, pauvre Cécile, murmura le jeune homme.

— Je me demande quelle peut être la cause exacte d’un évanouissement d’aussi longue durée ?

— Mais, mon oncle, nos émotions éprouvées en cette forêt épouvantable, où vous m’avez sauvé la vie, chose que je n’oublierai jamais !

— Oui, nos émotions, je l’admets, mais ajoutées certainement à des raisons physiques que nous ignorons et qui sont sans doute particulières à ce présent globe. Enfin, hâtons-nous pour calmer la mortelle inquiétude de ma chère enfant.

Tout en causant, Agénor et Adrien avaient terminé leurs derniers préparatifs. Ils montèrent donc en selle, et, l’un précédant l’autre de peu, ils partirent, profitant des dernières heures de clarté pour filer à bonne vitesse pendant au moins la première partie du voyage de retour.

La région qu’ils traversaient, offrait alors un aspect tout autre qu’à l’aller. Les moindres aspérités du sol projetaient sur le sable des ombres longues, nettes et noires. Le Marais des Brouillards, la région quelque peu tourmentée située entre les monts Caucase et Autolycus semblaient plus bouleversés, davantage criblés de cratères minuscules.

Ils allaient de toute la force de leur moteur. au-devant des ténèbres qui avançaient également vers eux. À l’est, le Soleil baissait de plus en plus. Lorsqu’ils franchirent le large défilé qui termine le Marais des Brouillards, pour se lancer sur la plaine de la Sérénité, ils ne virent plus, en se retournant, qu’une partie de l’astre du jour. Le grand Soleil semblait fondre derrière l’amoncellement des Apennins lunaires qui se dressaient devant lui comme autant de croix noires.

Un léger crépuscule se manifestait. Les derniers rayons avaient un aspect rougeâtre. La nuit allait venir.

— Allumons nos lanternes et les appareils de chauffage pour l’air respirable, dit le savant, car la température baisse.

Les deux hommes mirent pied à terre pour faire ces préparatifs nocturnes, et, bientôt, la lumière des lanternes brilla dans le crépuscule à peine sensible.

Nos voyageurs allaient immédiatement remonter en selle pour partir, lorsque l’attention
… Ils s’allongèrent sur le sol, à plat ventre, derrière leurs motocyclettes qu’ils inclinèrent.
d’Adrien fut attirée par une sorte de moutonnement noirâtre qui, devant eux, faisait onduler tout l’horizon de l’ouest. On eût dit, vraiment, que la plaine de la Sérénité se liquéfiait, que des vagues subitement créées déferlaient sous l’effort d’un vent puissant et mystérieux.

— Voyez donc là-bas ! dit Adrien. Serait-ce une tempête de sable semblable au simoun du Sahara ?

Agénor tira de sa poche la petite lunette qui déjà, lui avait servi du haut de Platon, et la mit à son œil pour observer attentivement le singulier phénomène.

— Non, dit-il, cela ne peut pas être une tempête semblable au simoun, car il n’y a pas suffisamment de vent pour faire voler le sable en tourbillons mortels, comme cela se produit au désert.

— Voyez, mon oncle, dit Adrien qui, peu à peu, pâlissait, cela s’avançait lentement, cela vient vers nous avec la nuit ! Qu’allons-nous devenir ?…

— Mais, s’écria tout à coup Agénor qui observait toujours avec une attention profonde, ce sont des bêtes, d’innombrables bêtes !… Adrien ! éteignons les lanternes ! laissons les machines ! et grimpons sur ce petit cratère qui est là, près de nous, à deux cents pas !…

Immédiatement, les lumières furent supprimées. Mais il ne fallait plus, hélas ! songer à la fuite, car les premiers rangs de cette faune en course éperdue s’approchaient à moins de cent mètres déjà de nos voyageurs.

De ce coup d’œil rapide et large dont les gens en situation périlleuse observent ce qui les entoure, le savant et Adrien virent immédiatement dans son ensemble et dans ses plus infimes détails le spectacle dantesque qui se déroulait devant eux.

Sur le sol éclairé horizontalement par les feux agonisants du jour, des bêtes épouvantables avançaient avec une extrême rapidité. Elles avaient vaguement les formes, démesurément grossies, de nos insectes, arachnides et myriapodes. Leurs premiers rangs étaient clairsemés, mais, un peu plus loin, elles venaient en une cohue grouillante et hideuse.

Les deux hommes voyaient là des êtres ayant l’aspect d’affreux coléoptères et orthoptères qui se pressaient, se heurtaient. De noirs carabes et de géants criquets disparaissaient, reparaissaient sous un flot d’araignées et de scorpions colosses. Des nuées de myriapodes, de scolopendres, rasaient le sol sur lequel ils semblaient glisser avec vitesse, en rangs pressés. Par places, c’étaient des cohortes de monstres horribles comme la nymphe du hanneton, ou comme cette ignoble hémiptère que l’on appelle la punaise des bois. Ce flot vivant arrivait avec la rapidité d’un vent furieux, avec une violence de tempête. Les ténèbres glaciales semblaient le pousser vers la ligne dentelée des Apennins et du Caucase.

— Quelle situation ! s’écria le jeune homme. Mon oncle, nous sommes perdus !…

— Non, répondit le savant, non. Couchons-nous à l’abri de nos machines, aussi effacés que nous le pourrons !…

Ils s’allongèrent sur le sol, à plat ventre, derrière leurs motocyclettes qu’ils inclinèrent, et, immédiatement, tout passa au-dessus d’eux comme une vague déferlante. Malgré la faiblesse de propagation du son, ils entendirent un bruit sourd de carapaces qui se choquaient et un cliquetis infini de pattes, de corselets, d’anneaux, d’antennes et de pinces formidables. Ils furent heurtés et sentirent d’abominables frôlements, mais, heureusement, ils n’éprouvèrent en ces contacts que quelques contusions bénignes.

Ils se relevèrent en se frottant les reins. Leurs vêtements spéciaux Desgrez-Balthazard les avaient admirablement préservés. Les vitres des sphères d’aluminium étaient intactes. Les tuyaux et robinets faisant communiquer l’intérieur de chacun des costumes avec le mécanisme correspondant du dos ne portaient pas trace du moindre choc.

Les motocyclettes, elles aussi, restaient indemnes après cette surprenante aventure. Dans une roue de la machine d’Adrien, ils virent la patte d’un scolopendre géant restée prise parmi les rayons. Mal engagée, elle avait été arrachée brutalement, sans doute, du corps de la bête affolée dans sa fuite ; et cette patte remuait, frémissait encore, ainsi passée dans les solides et fines tiges d’acier. Avec un certain dégoût, Adrien la détacha difficilement de sa roue et la jeta un peu plus loin.

— Oh ! les horribles bêtes ! s’écria le jeune homme. Fuyez ! maudite engeance !…

Déjà les bataillons pressés de la faune lunaire disparaissaient à l’horizon de l’est. Et, brusquement, ce fut la nuit impressionnante. Le sol était cependant encore éclairé d’une faible lueur bleu verdâtre. Cette coloration de la Lune avait pour cause ce que l’on pourrait appeler le clair de Terre. La planète, éclairée à demi en ce moment, renvoyait, en effet, à son satellite, les rayons qu’elle recevait du soleil, mais elle les tamisait de toute la douceur de son atmosphère bleue et du reflet verdâtre de son sol et de ses eaux.

— Tu n’as rien, tu ne te sens aucun mal ? demanda le savant à son neveu.

— Elles m’ont bousculé un peu en me frictionnant les reins, répondit Adrien ; mais, vraiment, je ne me sens rien de grave. Et vous, mon oncle ?

— Il en est de même pour moi, mon ami ; j’ai reçu quelques bourrades, et c’est tout.

Les voyageurs, pour vérifier rapidement le parfait état de leur équipement, rallumèrent leurs lanternes ; aussitôt ces magnifiques petits phares lancèrent devant eux, à une immense distance sur le sol, de longues traînées lumineuses.

Les deux hommes, encore sous le coup de cette brusque et peut-être bien dangereuse rencontre, se remirent en selle et continuèrent de causer en roulant modérément.

— Je crois que nous avons bien agi en éteignant nos lanternes, dit le jeune homme tremblant encore, car les bêtes auraient pu se jeter spécialement dessus, attirées par les lueurs, et, en même temps, se précipiter sur nous avec plus de furie. Mais où se rend donc cette cohue d’animaux malfaisants ?

— À mon avis, ces monstres fuient devant la nuit glaciale, répondit le savant. Tu sais que l’arrivée des ténèbres est suivie presque instantanément ici d’une chute fort brutale du thermomètre, à cause, toujours, de l’insuffisante atmosphère qui ne peut conserver la chaleur du jour. Je suis persuadé qu’alors, dans l’espace de quelques minutes, la température baisse d’au moins cent degrés centigrades. Or, il peut se faire que les bêtes que tu as vues puissent facilement vivre, grâce à leur organisation spéciale, dans un air très raréfié et à la chaleur, mais il est possible également que ce brusque changement de température ne soit pas de leur goût. L’on comprend aisément la scène qui se passe au moment de l’arrivée brusque de la nuit. C’est la fuite générale pour échapper aux cuisantes morsures du froid, pour suivre les derniers rayons brûlants du Soleil. La ligne nette de démarcation entre le jour et la nuit ramasse, pour ainsi dire, toute la faune éparse. Et tous ces êtres éperdus courent alors droit devant eux jusqu’à ce qu’ils aient découvert quelque cavité pénétrant dans les entrailles de ce globe,
Le froid devait être épouvantable, car, de place en place, ils apercevaient des cadavres monstrueux de bêtes gelées dans des poses douloureuses…
où ils doivent certainement trouver, profondément, un froid moins intense qu’à la surface.

— Heureusement que l’instinct de leur conservation les a empêchés de penser à nous, répondit Adrien. Cela nous a sauvés, peut-être. Mais, cette fuite doit avoir lieu toujours et partout sur la ligne mouvante et fuyante des feux du jour ?

— Je le crois.

— Et avec une vitesse égale, sans doute, à la rotation de la Lune ?

— Parfaitement.

— C’est-à-dire ?…

— Un peu plus de seize kilomètres à l’heure à l’équateur.

La Lune tourne donc sur elle-même avec une vitesse inférieure à celle de nos motocyclettes.

— Assurément.

— Une chose m’effraie, murmura le jeune homme d’une voix émue, c’est de penser que toutes les bêtes fuyant la ligne d’ombre glacée ont dû passer à l’endroit où se trouve notre nacelle, et que Cécile les a vues. J’imagine aisément quelle a pu être sa frayeur !

— C’est vrai, dit Agénor, je n’avais pas pensé à cela !

— Et quelle a dû être aussi son inquiétude en voyant cette épouvantable phalange se ruer précisément à notre rencontre. Songez, mon oncle, à cet évanouissement qui nous a retardés ! Elle nous croit morts, allez ! Elle nous croit dévorés par ces monstres !…

— Mon cher, tu m’effraies ! Pressons un peu l’allure, avec prudence, toutefois.

Ils filèrent plus vite dans les ténèbres. Devant eux, les longues traînées lumineuses des lanternes leur montraient, sur le chemin, les rares obstacles de la plaine. Le froid devait être épouvantable, car, de place en place, ils apercevaient des cadavres monstrueux de bêtes gelées dans des poses douloureuses. C’étaient celles qui, pour une raison quelconque, n’avaient pu suivre les autres ou trouver à temps une cavité de retraite.

Agénor et son neveu roulèrent pendant des heures, repassèrent sur les ponts des rainures. Sur plusieurs de ces vastes passerelles, ils virent des cadavres d’animaux qui barraient le passage ou pendaient au-dessus de l’abîme. Le hideux troupeau avait passé là. Les deux hommes durent même plusieurs fois descendre de machine pour escalader ces monstres gelés.

— Ne nous égarons point, disait le jeune homme.

— C’est impossible, tranquillise-toi, répondait le savant. J’ai reconnu les ponts des rainures. De plus, la plaine de la Sérénité formant un vaste bassin circulaire, en cas d’erreur de route, nous n’aurions qu’à suivre la ligne montagneuse qui l’entoure, c’est-à-dire, du côté sud, les monts Hémus et Taurus, ou du côté nord, la chaîne montagneuse qui sépare notre plaine du Lac des Songes. Sans erreur possible, nous arriverons à Possidonius qui est à l’extrémité des monts Taurus, et, par conséquent, à notre nacelle.

Tout à coup, l’attention des deux voyageurs fut attirée par une fusée qui, sur leur droite, raya l’espace d’un jet de feu.

— Là-bas, Adrien ! vois ! » s’écria le savant, c’est une de mes fusées, j’en suis sûr ! On nous fait des signaux !

— Vite ! allons de ce côté ! » répondit le jeune homme, c’est évidemment un appel de Cécile et de Sulfate !

Ils lancèrent leurs motocyclettes dans la direction de la fusée. Au bout de quelques minutes, ils en virent une autre beaucoup plus forte monter dans les ténèbres.

— Nous approchons, criait le jeune homme. Pour sûr, ils sont là !

Dans son ardent désir de rassurer sa cousine, Adrien roulait à présent en tête, devant son oncle.

Bientôt ils virent deux lumières qui s’agitaient au loin. Quelques minutes après, ils mettaient pied à terre à côté de Cécile et de Sulfate, qui, vêtus du costume Desgrez-Balthazard, tenaient chacun à la main une lanterne-phare.

La jeune fille, immédiatement, se jeta dans les bras de son père, pendant que le jeune homme mettait en communication toutes les sphères d’aluminium au moyen du fil téléphonique.

— Vous êtes vivants ! Mon Dieu ! Merci ! s’écria la jeune fille. Oh ! père ! que je suis heureuse de te revoir ! Et toi, mon cher Adrien, ajouta-t-elle en prenant la main du jeune homme, te voilà également de retour ! quel bonheur ! Mais, les bêtes ! Avez-vous rencontré les bêtes, les monstres qui sont passés ?

— Nous les avons rencontrées, répondit le docteur avec calme ; elles ne nous ont rien fait, tu vois…

— Lorsque nous avons vu, par les hublots de la nacelle, passer cette cohue abominable, dit Sulfate à son tour, Mlle Cécile a failli s’évanouir, non de peur, car elle est brave, mais d’inquiétude pour vous. J’ai dû la ranimer à l’aide d’un cordial. Mais, depuis ce moment, elle n’a pu tenir en repos, me suppliant, avec larmes, de bien vouloir l’accompagner pour aller au-devant de vous. Je m’empresse d’ajouter, confrère, que j’ai mis de côté toute rancune et que je n’ai plus songé qu’à une chose : au danger qu’affrontaient deux braves dans l’inconnue solitude du satellite. Nous avons donc revêtu, votre fille et moi, les vêtements spéciaux dont nous avions compris le fonctionnement en écoutant vos explications. Et, voilà, munis de fusées, de lanternes, nous sommes venus à votre rencontre.

— Merci, Sulfate, dit Agénor en étreignant les deux mains de son confrère. C’est donc, dès à présent, la paix entre nous, sans rancune, n’est-ce pas ?

— Absolument, cher confrère et ami, c’est la paix durable.

— Oui, c’est la paix signée, pensait Sulfate, mais non la fin de mes ennuis, hélas ! Enfin, mieux vaut faire bonne figure à la mauvaise fortune et seconder ces braves gens. Que dirait-on de moi, au retour, si je n’aidais pas ici, au milieu des dangers, cet aventureux confrère qui me semble à la fois un génie et un fou !

Le jeune homme, à son tour, remercia Sulfate. Et, tous, bons camarades désormais, reprirent le chemin de la nacelle qui se trouvait à quelques kilomètres seulement de là.

Ils marchèrent en causant, heureux en somme de cette réconciliation faite par le danger.

Ne valait-il pas cent fois mieux, pensait Agénor, se sentir bien unis, si loin de la patrie commune, dans cette lutte contre l’inconnu, dans le combat de chaque jour à livrer pour la conquête scientifique de l’astre voisin de la terre.

Le savant raconta l’étonnante et dangereuse aventure qui leur était arrivée, à lui et à son neveu, dans le cirque Platon, puis le long évanouissement qui les avait tant retardés, et, enfin, le passage des bêtes lunaires au-dessus de leur tête.

Cécile en eut le frisson et reprocha aux deux hommes d’être partis sans elle.

— Je vous aurais prévenus de tout danger possible, leur dit-elle d’une voix de sincère et doux reproche. Aux prochaines grandes explorations, je veux vous accompagner. M. Sulfate restera seul et gardera la nacelle. Mais, au moins, je serai près de vous pour veiller. Et si de grands périls nous menacent, eh bien, je les affronterai, moi aussi.

Agénor, fier de sa fille, la complimenta pour sa vaillance et lui dit :

— C’est entendu, Cécile, tu viendras avec nous à l’avenir. D’ailleurs, les dangers à courir seront probablement très amoindris, car je m’entourerai de précautions que j’ai négligées en ce premier voyage, faute d’expérience.

Cependant, leur marche rapide les avait ramenés près de Possidonius.

Bientôt, une masse bleu verdâtre se montra devant eux, doucement éclairée par les
Démontons les machines et entrons, mes amis, dit Agénor.
rayons terrestres. C’était la nacelle, la chère nacelle dont le sommet luisait et dont les hublots ressemblaient aux yeux sombres d’une bête fantastique. C’était le logis, le doux logis bien chauffé par les appareils électriques, dans lequel on devait trouver l’air pur, la nourriture et le repos.

— Démontons les machines et entrons, mes amis, dit Agénor.

— Démontons les machines et entrons, mes amis, dit Agénor.

En un tour de main, le démontage fut fait. Puis, après avoir enlevé le fil téléphonique qui les réunissait, ils pénétrèrent l’un après l’autre dans la nacelle par la double porte hermétique.

Agénor s’approcha d’un bouton qu’il tourna. Les lampes étincelèrent et illuminèrent ce splendide intérieur.

Tous enlevèrent leur appareil Desgrez-Balthazard, se mirent à leur aise. Le savant et Adrien, heureux de pouvoir enfin se reposer, s’assirent devant la table centrale.

Immédiatement, Cécile mit devant eux une bonne galette encore chaude, une bouteille de bordeaux et deux verres.

— Mangez, dit-elle, vous devez avoir faim… À propos, savez-vous de quel four je me suis servie pour faire cuire cette galette ?

— Parbleu ! du four électrique, répondit Adrien en se coupant une forte tranche du gâteau.

— Pas du tout, mon cher, dit la jeune fille en riant, je me suis servie de la chaleur lunaire. Oui, j’ai posé tout simplement ma galette sur le sol de la lune, dans un plat de fer. Elle a cuit et bien cuit. Que dis-tu de mon idée, Adrien ?

— Je dis qu’elle est excellente, comme la galette, répondit le jeune homme.

— Cécile, je te félicite, dit à son tour le savant. Tu as su trouver là une source gratuite, inusable de chaleur puissante et régulière. Bravo ! Mais, ma chère enfant, je te fais remarquer que le four est éteint à présent, et qu’il ne se rallumera qu’au retour du divin soleil. Les galettes que tu déposerais en ce moment sur le sol de la lune gèleraient assurément.

— Mais, mon cher père, j’utiliserai également ce froid extérieur.

— Comment cela ?

— Comme glacière.

— Voilà qui est bien. Cécile, tu es ingénieuse. Tous mes compliments ! Nous aurons donc, en économisant notre air liquéfié, du froid à volonté et des glaces au café, à la vanille, au chocolat. C’est parfait.

La galette fut bientôt avalée. Rodillard, pris d’un appétit soudain, à cause sans doute de la joie éprouvée en revoyant ses maîtres, sauta sur la table. Il en eut sa petite part.

L’appétit des voyageurs se trouvait satisfait. Il s’agissait à présent d’obéir à la fatigue, de donner au corps et à l’esprit le repos qu’ils exigeaient impérieusement.

— Quelle heure est-il ? demanda le savant.

Sulfate s’approcha du chronomètre fixé à la paroi.

— Huit heures dix minutes du soir, dit-il… à Orléans, bien entendu.

— Mes amis, dit Agénor, allons prendre de suite quelques heures de repos bien gagné. Je compte vous réveiller dans la nuit pour une opération très importante, mais fatigante, que je dois faire sans trop de retard. Nous terminerons ensuite notre nuit interrompue.

Agénor, Adrien et la jeune fille grimpèrent dans la pièce du haut, où leurs lits les attendaient. Sulfate resta en bas et se coucha, lui aussi.

Tous, peu à peu, s’endormirent, sauf Adrien qui songea longuement, maintenu dans l’insomnie par le souvenir du drame vécu sous les futaies géantes de Platon. Il revit la forêt sombre, le monstre qui, pendant un moment, l’emporta. Tout son être frissonna lorsque, des yeux de l’esprit, il entrevit encore la cavité noire et profonde où il manqua d’être dévoré vif. Puis ce fut le retour, la vague déferlante des bêtes fuyant devant la nuit mortelle, les monstres tordus de douleur et de froid rencontrés en chemin…

Cependant, doucement, le cerveau surexcité du jeune homme se calma. Ses yeux se fermèrent, et il s’endormit lourdement…

Le silence ne fut plus troublé dans la nacelle que par les ronflements d’Agénor et de Sulfate, et par le ronron sonore de Rodillard, couché en bas sur le tapis.


CHAPITRE xiii

Signaux à la Terre.

Le chronomètre de la paroi marquait une heure précise du matin lorsque le savant ouvrit les yeux.

Sortir de son lit, s’habiller, cela fut pour lui l’affaire d’un instant. Il avait tourné le bouton de l’électricité et, par conséquent, inondé de lumière l’intérieur de la maison d’acier.

Ce remue-ménage, cette lumière jaillissante furent le signal du réveil général. Dix minutes après, tout le monde était sur pied.

Cécile prépara le thé sur le fourneau électrique ; Agénor, Sulfate et le jeune homme s’occupèrent du nettoyage rapide des machines et des vêtements.

Bientôt le liquide brûlant fuma dans les tasses, et les quatre Terriens — nous pouvons leur donner ce nom — s’assirent autour de la table pour déguster le délicieux breuvage renforcé de quelques tartines.

— Mes amis, dit le docteur Lancette, nous avons le droit d’être quelque peu fiers, car, pendant que nous absorbons gaiement ce thé, la moitié des lunettes astronomiques terrestres sont braquées vers nous.

— Comment cela ? dirent à la fois Sulfate et Adrien.

— C’est simple, continua le docteur, la veille de notre départ, mon domestique, le fidèle Célestin, mit une lettre à la poste en allant chercher à la gare une dernière caisse pour moi. Cette lettre était adressée au directeur de l’Observatoire de Paris.

— Oui, je sais, dit Sulfate avec un soupir, Célestin me l’a dit.

Le soupir de Sulfate était fait de regret, d’ennui d’avoir quitté la Terre par sa faute après cette maudite ribote de Célestin, Agénor crut à du remords de la part de son confrère et répondit de suite :

— C’est bien, Sulfate, c’est bien, ne parlons plus de cela. Puis, il ajouta :

— J’avais écrit :

« Monsieur le Directeur,

« Lorsque vous recevrez cette lettre, un de vos compatriotes, le docteur Agénor Lancette, d’Orléans, sera parti pour la Lune. Observez bien, vous et vos confrères des autres observatoires, la partie sombre du disque lunaire pendant la période du décours comprise entre le dernier quartier et la Lune nouvelle.

« Vous verrez alors, à un moment que je ne peux vous indiquer, mais qui sera choisi parmi les heures de nuit pour la région française, un signal que je ferai de la Lune.

« Ce signal consistera en trois points lumineux placés aux angles d’un triangle équilatéral de vingt kilomètres de côté.

« À ces trois points, et simultanément, je
Les chronomètre de la paroi marquait une heure précise du matin lorsque le savant ouvrit les yeux.
ferai partir trois fusées. La première sera bleue, la seconde blanche, la troisième rouge.

« Ce signal vous annoncera, monsieur, qu’un Français aura, le premier, mis le pied sur le sol de notre satellite.

« Il m’est impossible de vous dire exactement à quel endroit précis ce triangle paraîtra, mais vous pourrez cependant le chercher entre les 30e méridiens est et ouest et entre les 40e parallèles nord et sud.

« J’ai pensé — et vous serez assurément de mon avis — qu’un triangle de vingt kilomètres de côté, éclairé largement aux trois angles, sera visible même dans les lunettes astronomiques de faible puissance.

« Je vous prie, monsieur, de communiquer cette lettre à la Presse dont la grande voix lancera la nouvelle partout. Les astronomes du pays et — j’en suis sûr — ceux de l’étranger, professionnels et amateurs, observeront l’astre avec soin. Tant de curieux ne laisseront pas le triangle s’allumer sans le signaler. »

— Cette lettre, ajouta le savant, a sans doute été commentée déjà par tous les journaux du monde entier ; et, comme nous sommes à la seconde partie du décours, je vous laisse à penser s’il doit y avoir nombre de lunettes dirigées vers nous !

— Terminées chacune par un astronome qui, l’œil à l’oculaire, attend le signal », répondit Sulfate.

— Il y aurait une certaine cruauté à laisser ces braves gens s’impatienter plus longtemps, ajouta le jeune homme.

— Je vous ai justement, mes amis, réveillés à cette heure matinale, dit Agénor, pour que vous m’aidiez à faire ce signal lumineux et triangulaire. J’ai là les trois bombes fabriquées dans des conditions leur permettant de brûler et de s’épanouir en gerbes très larges dans un espace privé d’atmosphère.

Le savant se leva et grimpa jusqu’aux casiers métalliques. Dans un de ces casiers, il prit une à une, trois énormes fusées qu’il donna au jeune homme et à Sulfate.

— Voilà, dit-il, les engins en question. Il s’agit de placer et d’allumer ces pièces d’artifice sur le sol de la lune aux trois angles du fameux triangle équilatéral.

« Je n’ai pas besoin de vous dire, n’est-ce pas, qu’un triangle équilatéral est une figure dont les trois angles et les trois côtés sont rigoureusement égaux.

— Oui, répondit Adrien, nous savons cela.

— Et même, ajouta Sulfate, nous n’ignorons pas que chacun des angles de ce triangle mesure 60 degrés.

— C’est parfait, dit Agénor. Mais à présent, il s’agit de décider en quel endroit du sol lunaire nous ferons ce signal. »

Il prit une carte de la Lune qu’il plaça sur la table. Tous se penchèrent au-dessus.

— Il est bien entendu, n’est-ce pas, que, sur cette carte, comme sur toutes les cartes astronomiques, le nord est en bas et le sud en haut, car il ne faut pas oublier que les lunettes des observatoires renversent les objets. L’ouest se trouve à gauche et l’est à droite.

« D’abord, voyons un peu cette surface centrale du disque comprise entre les 30e méridiens est et ouest, et les 40e parallèles nord et sud…

« Je vois ici que le 30e méridien ouest coupe le cirque Posidonius à notre gauche et que le 40e parallèle nord est bien au-dessous du point occupé par la nacelle. Nous nous trouvons donc en bonne place présentement. Le signal peut être fait ici même, au sud-ouest de la plaine de la Sérénité.

« Je pense donc que la meilleure disposition sera celle-ci : un angle du triangle près de la nacelle, et les deux autres à vingt kilomètres au sud et à l’est du point que nous occupons.

— Jusqu’ici, c’est fort bien, dit Adrien, mais pour trouver exactement l’emplacement des deux angles éloignés ?…

— Oh ! répondit le savant, exactement n’est pas le mot ; approximativement, devrais-tu dire. Voici comment nous allons procéder, Adrien. Tu vas partir en motocyclette, avec une des fusées, droit au sud, jusqu’à ce que le cadran de ta roue marque vingt kilomètres. Alors, tu l’arrêteras… Sulfate, savez-vous conduire une motocyclette ordinaire ?

— Oui.

— C’est parfait ; je vais vous donner quelques détails complémentaires pour la manœuvre de celle-ci, et vous partirez ensuite en ligne droite, muni de la seconde fusée, dans une direction faisant un angle de 60 degrés avec celle qu’aura prise mon neveu. Grâce à la lueur que projettera la lanterne devant vous sur les moindres inégalités du sol et à plusieurs kilomètres en avant, il vous sera facile de prendre des points de repère pour filer à peu près droit. De même qu’Adrien, vous vous arrêterez au bout de vingt kilomètres.

Moi, je resterai ici avec la troisième. Pour donner le signal, j’allumerai une petite fusée blanche. Dès que l’épanouissement lumineux se produira, vite, tous trois, nous ferons partir nos bombes.

C’était compris. L’on fit tous les préparatifs. Puis les trois hommes revêtirent les costumes Desgrez-Balthazard munis du petit réchaud à alcool pour braver la nuit froide.

Adrien et Sulfate sortirent les morceaux démontés de leurs motocyclettes et les remontèrent à côté de la nacelle.

La nuit était doucement illuminée par les millions d’astres qui luisaient au ciel et par le reflet de la planète. Une couche très légère de glace s’étendait sur le sol auquel elle donnait un aspect vaguement blanc et phosphorescent.

Agénor prépara ses deux pièces d’artifice — la petite et la grande — devant ses compagnons.

— Voyez, leur dit-il, vous n’aurez qu’à placer votre fusée comme ceci, entre plusieurs pierres. Un petit système d’allumage y est adapté. Vous tirerez ce fil dès que, de mon côté, le signal convenu apparaîtra ; puis vous vous éloignerez. La fusée s’allumera cinq secondes après.

— Je pars, dit Adrien.

Dans la nuit, le jeune homme fila droit devant lui, vers le sud. Il allait à bonne allure, car, bientôt, la lueur de sa lanterne disparut derrière l’horizon…

— On ne le voit déjà plus ! exclama Sulfate.

— C’est à cause de la grande vitesse d’abord, répondit Agénor, puis ensuite et surtout à cause de la courbure très prononcée de l’astre qui est fort petit.

Le savant marqua sur le sol un angle de 60 degrés entre la direction prise par Adrien et celle que devait prendre Sulfate. Puis il expliqua au confrère le fonctionnement de la motocyclette.

— À votre tour, mon cher, lui dit-il.

Le gros Sulfate se mit en selle et partit dans la nouvelle direction avec sa fusée. Lui aussi seul, à côté de ses deux bombes qu’éclairait une lanterne.

Il tira un chronomètre de sa poche et constata qu’en ce moment deux heures du matin devaient sonner à Orléans.

Puis il leva la tête et, à travers sa vitre, regarda la Terre. Elle était là, énorme, bleu verdâtre. Une moitié seulement de la planète se trouvait éclairée par le Soleil ; l’autre moitié se dessinait à peine, teintée de lueurs vaguement adoucies. Une sorte d’auréole qui, doucement, s’éteignait, continuait, du côté sombre et sur les bords de l’astre, la fine lumière du jour. La ligne d’ombre coupait à peu près la planète d’un pôle à l’autre — l’on approchait de l’équinoxe d’automne — et, malgré les longues bandes nuageuses qui voilaient en partie la portion éclairée du disque, les formes géographiques des continents et des mers se distinguaient suffisamment.

Une large surface verdâtre et légèrement
Une nouvelle colonne de feu monta vers la voûte étoilée, immédiatement accompagnée par deux autres…
foncée occupait la majeure partie des régions éclairées par le Soleil. Agénor reconnut immédiatement les océans Indien et Pacifique criblés des îles multiples d’Océanie. L’Australie faisait, du côté de l’astre du jour, une large tache plus claire. Bornéo, Java, Sumatra, toutes les îles de la Sonde luisaient, mignonnes et pittoresquement groupées. Puis c’était l’Indochine, la Chine, l’Inde, l’immense Sibérie dont on ne voyait même pas l’extrémité orientale perdue dans la courbure du globe et dans la blancheur glacée du pôle.

Doucement, la planète tournait. Les régions orientales disparaissaient, tandis que les pays occidentaux sortaient lentement de la nuit. Pour ces derniers, c’était la douce aurore empourprée annonçant le gai Soleil.

Agénor vit ainsi sortir des ténèbres la Perse, l’extrémité orientale et arrondie de l’Arabie ; la mer d’Aral, salissant les terres lumineuses d’une imperceptible tache cendrée ; la ligne luisante de l’Oural se dessinant comme un serpent de feu et, plus près du nord, la Nouvelle-Zemble, dont les terres se perdaient, se fondaient vers l’Océan polaire…

Le globe terrestre, ainsi vu de la Lune, était environ treize fois plus considérable que le satellite vu de la Terre dans les mêmes conditions, mais la lumière reçue du Soleil qu’il renvoyait sur le sol de la Lune n’était pas d’une intensité treize fois plus grande. Ce phénomène avait pour cause la différence de pouvoir réfléchissant des deux astres. En effet, la Lune renvoie vers la Terre, dans les belles nuits claires, la lumière du Soleil un peu comme un miroir, à cause de l’étincelante aridité de son sol, tandis que la planète ne réfléchit vers son satellite que des rayons atténués par une épaisse couche atmosphérique, par une immense surface liquide, et par une vaste étendue de terres couvertes de végétation.

La plaine sur laquelle Agénor avait vu filer ses deux compagnons n’était donc pas beaucoup plus éclairée que les campagnes terrestres, au moment du premier quartier lunaire.

Cependant, une demi-heure s’était passée depuis le départ des deux motocyclettes.

— Adrien et Sulfate ont eu, pensa notre savant, plus que le temps nécessaire pour arriver et se préparer. Allumons la petite fusée.

Il s’approcha de la pièce d’artifice, tira sur un petit fil métallique et s’éloigna de quelques pas.

Une fine colonne lumineuse monta sans bruit vers le ciel, à une hauteur prodigieuse. Là, comme un silencieux météore illuminant soudain l’espace, elle s’épanouit en une gerbe étincelante et large. C’était le signal convenu.

Immédiatement, Agénor revint près de sa grosse fusée et tira, comme il l’avait fait pour la première, un fil de métal.

Une nouvelle colonne de feu monta vers la voûte étoilée, immédiatement accompagnée par deux autres, celles que tiraient Adrien et Sulfate. Presque simultanément, elles éclatèrent silencieusement, bien plus haut que la fusée-signal, en trois panaches immenses : un bleu, un blanc, un rouge.

Pendant une bonne demi-minute, les trois lueurs demeurèrent, s’étendirent lentement, emplissant le ciel de saphirs, de diamants et de rubis…

Ce fut le salut à la Terre, le signal à jamais historique fait aux hommes de la planète par trois des leurs, ayant bondi, les premiers, jusqu’à la Lune !

Peu à peu, tout s’éteignit. Il n’y eut plus que les étoiles, puis la Terre, énorme turquoise, qui lentement changeait d’aspect, mue par cette force mystérieuse qui fait tourner les mondes…

CHAPITRE xiv

Un observatoire lunaire.

Dix minutes environ après l’éclatement des fusées, Agénor vit revenir Adrien d’abord, puis Sulfate.

Tout s’était bien passé. Nul obstacle, nul incident n’avait contrarié leur course ; et l’installation des fusées avait été chose toute simple.

— Voilà donc le signal fait, dit en riant Sulfate, dès que le fil téléphonique fut installé d’une tête à l’autre.

— VMais oui, mon cher, répondit Agénor, fait et vu, soyez-en sûr. C’est la nuit là-bas, en France, voyez… Et, de son doigt tendu, le savant montrait la terre, où l’Europe était encore, presque tout entière, plongée dans les ténèbres.

— En effet, dit à son tour Adrien, c’est la nuit, et aussi le clair de lune.

— Et un dernier quartier bien pur, ajouta le savant, car, dans la lueur doucement cendrée qui éclaire faiblement les parties sombres de la planète, je devine l’absence totale de nuages sur l’Europe occidentale.

— Ce qui dut être parfait pour la visibilité là-bas de notre signal, dit Sulfate. Les panaches lumineux étaient énormes !…

— La charge de ces grosses bombes devait donner, dans l’atmosphère infime de la Lune, un épanouissement de lumière large d’un kilomètre, dit encore le savant. C’était là, vous devez le penser, une largeur plus que suffisante pour être vue dans les lunettes braquées vers nous. Songez donc que l’on peut distinguer, de la Terre sur la Lune, un objet ayant moins de cent mètres de large, avec peine, il est vrai, et à l’aide de forts grossissements. Or, l’épanouissement de nos fusées avait dix fois cette dimension !

— Ils ont vu le triangle, soyez-en certains, dit Adrien, oui, ils l’ont bien vu ; et je suis sûr qu’en ce moment les dépêches annonçant la nouvelle commencent à filer de par le monde !

— Il me semble voir, ajouta Sulfate, les astronomes dans la joie ; j’entends leurs cris, j’assiste au spectacle de leurs ébats et de leurs gesticulations enthousiastes.

— À Paris, autour de la grande lunette équatoriale ! s’écria le jeune homme, en éclatant de rire, ils dansent le cake-walk, peut-être… ou bien la bamboula !

— Allons, allons, mes amis, leur répondit le savant, les astronomes sont gens graves, ils ne dansent pas, mais font seulement danser les chiffres, ce qui est bien suffisant. Quant à nous, rentrons, notre signal est fait.

— C’est vrai, dit Adrien, réfléchissant tout à coup, mais il me semble, mon oncle, que vous avez oublié une chose.

— Laquelle ? mon bon.

— Vous avez oublié de demander à nos compatriotes une réponse à votre fameux signal. Ne croyez-vous pas qu’il eût été drôle de recevoir un message lumineux, des gens de là-bas, un seul mot : félicitations, par exemple ?

— Évidemment, mon cher, c’eût été drôle, mais non nécessaire, puisque, sûrement, ils ont vu notre triangle. De plus, ne te déplaise, il est plus facile de faire un signal de la Lune à la Terre que de la Terre à la Lune.

— Ah ! Et pourquoi ?

— Parce que la Lune présente à la Terre une face immobile, tandis que la planète tourne continuellement devant la Lune. Or, si de la Terre on peut observer un point fixe et nettement désigné sur la Lune, tant que le satellite est visible au ciel, il n’en est pas de même pour
— On dirait un bâtiment, murmura le savant… Adrien ! cria-t-il, viens donc voir un peu cela…
des observateurs placés sur ce satellite, car un point de la Terre, la France, par exemple, après avoir passé exactement devant eux, tourne, tourne, s’éloigne de plus en plus, ce qui finit, à cause de la perspective, par modifier fortement ou rendre inobservable la forme des choses, figures géométriques ou lettres lumineuses.

— Mais, mon oncle, nos gens eussent pu faire leur signal au moment précis du passage devant la Lune.

— Ah ! bah ! mon neveu ; et si, à ce moment précis, leur ciel se fût couvert.

— En ce cas, un signal fait sur la Lune leur eût été également invisible.

— Non, car il y a toujours des endroits de la planète où le ciel est pur ; et les Terriens sont partout ou à peu près à la surface de la Terre ; de certains points, toujours ils peuvent voir. Pour être sûr d’avoir leur réponse, il m’eût été nécessaire de les obliger à faire de larges signaux un peu partout. Il ne faut pas trop demander ; j’y ai renoncé.

Après ce petit cours de télégraphie optique interplanétaire, professeur et auditeurs rentrèrent dans la nacelle.

Un quart d’heure après, tout le monde dormait, jusques et y compris Adrien, dont les nerfs étaient calmés cette fois…

Les voyageurs reposèrent admirablement. Sulfate et Cécile, moins fatigués, se levèrent les premiers le lendemain, dès sept heures. Ils ne réveillèrent pas leurs compagnons qui, jusqu’à dix heures du matin, dormirent encore à poings fermés.

Le confrère d’Agénor passa les instruments en revue, nettoya et graissa les motocyclettes démontées. Quant à Cécile, elle prépara un succulent déjeuner qui, en plus du bon sommeil réparateur, devait rétablir complètement les forces physiques et morales d’Agénor et d’Adrien, forces vraiment éprouvées dans le voyage au cirque Platon.

Lorsque l’oncle et le neveu furent levés, ils commencèrent la rédaction de leurs incidents de voyage depuis le départ d’Orléans. Adrien, chargé par le savant de tenir cette sorte de journal continuellement à jour, s’acquitta, par la suite, merveilleusement de sa tâche.

Puis on déjeuna gaiement, tous ensemble, cette fois.

L’après-midi fut employé à des travaux scientifiques de différentes sortes.

D’abord, on rangea dans une vitrine les échantillons déjà ramassés sur la Lune, après les avoir minutieusement observés. C’étaient des roches et du sable ressemblant un peu à ce que l’on voit sur terre. Les premières semblaient d’origine volcanique ; le sable devait être le résidu des roches cristallines inconnues dissoutes en partie par les eaux anciennes. L’on mit aussi à côté quelques plantules, également inconnues, trouvées à droite et à gauche. C’était là le commencement d’un petit musée lunaire.

L’atmosphère de la Lune, prise un des jours précédents à l’extérieur, fut analysée. On la trouva très faible, mais à peu près semblable, comme composition, à celle de la planète, avec, en plus, quelques gaz mystérieux.

L’on fit ensuite plusieurs autres observations. Un enregistreur thermométrique, capable de fonctionner par les températures extrêmement basses et de les noter exactement sur un cylindre, fut placé à l’extérieur, près de la nacelle. Cet instrument marqua bientôt 92 degrés centigrades au-dessous de zéro, température qui, les jours suivants, descendit encore jusqu’à 102 degrés, pour remonter ensuite au premier chiffre.

— Vous voyez, mes amis, dit le docteur, que cette température de 92 degrés de la nuit lunaire est assez éloignée des 140 degrés au-dessous de zéro que les calculs de Pouillet donnent aux espaces interplanétaires et aux nocturnes étendues lunaires. Cette différence est due à la présence de la faible, mais appréciable atmosphère de la Lune, et peut-être aussi, pour une petite part, à l’influence d’une chaleur interne du satellite.

Une magnifique lunette astronomique de quatre pouces, fut montée près de la nacelle pour l’observation de la Terre. La planète, vue ainsi dans l’espace avec un grossissement de deux cent cinquante fois et une netteté parfaite, n’offrait pas à sa surface le moindre indice de nature vivante. L’impression était semblable à celle que l’on eût ressentie, sur Terre, à la vue d’un globe quelconque de notre système. Et cependant, sur cette sphère terrestre en apparence inanimée, que de vie, que de mouvement, que de drames, que de luttes !

« Il en est peut-être de même à la surface des autres mondes, pensait le savant. Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, le lointain Neptune qui se traîne aux confins du système solaire ; Vénus, Mercure, le problématique Vulcain, presque perdu dans les rayons de l’astre roi, sont peut-être grouillants de vie, et, cependant, il n’en paraît rien… »

Agénor braqua la lunette un peu partout, sur les planètes, sur les étoiles, sur les nébuleuses. Mais, en dirigeant l’objectif de son instrument du côté des crêtes escarpées de Posidonius, vers le point du ciel où se trouvait le sommet du cratère, il eut une surprise. Quelque chose d’anormal luisait là faiblement sous la douce clarté de la Terre. Ce quelque chose, d’aspect métallique, rectiligne en partie, et de-ci de-là courbé très régulièrement, n’était sûrement pas de la roche.

— On dirait un bâtiment, murmura le savant. Adrien, cria-t-il, viens donc voir un peu cela…

Le jeune homme arriva près de la lunette et approcha la sphère vitrée de l’oculaire.

— C’est bizarre, dit-il après un bon moment d’observation, cela ressemble à une construction métallique. Je vois des coupoles…

— Des coupoles ! s’écria le savant. Serait-ce un observatoire !

Sulfate vint observer à son tour. Lui aussi crut voir là un bâtiment construit pour les observations astronomiques.

— Mes amis, dit Agénor, voulez-vous que, dès demain, nous nous rendions compte de cela ? Nous irions là-haut. Vous plairait-il de faire une ascension de nuit ?

Adrien et Sulfate approuvèrent cette idée du docteur. L’on convint donc de partir dès le lendemain matin dans la direction de la montagne pour en faire l’escalade. Puis, l’heure du dîner étant venue, les trois hommes rentrèrent un à un dans la nacelle.

Un quart d’heure après, le repas commença, et la conversation, comme on doit bien le penser, roula sur le problématique observatoire et sur l’excursion du lendemain.

Ensuite, la soirée fut employée à la lecture de divers ouvrages, à l’exécution de plusieurs expériences et à la rédaction des notes quotidiennes.

La température était toujours égale et douce ; depuis le retour d’Agénor et d’Adrien et, par conséquent, depuis la venue de la nuit, l’air liquide, après son évaporation, se réchauffait immédiatement par son passage dans un appareil électrique.

Sulfate ne cessait d’admirer, dans son ensemble et dans ses détails, cette merveilleuse maison d’acier qui leur donnait à tous, sur cette plaine déserte, le confort nécessaire.

Certes, ce voyage auquel il ne s’était guère attendu ne plaisait pas au confrère d’Agénor ; mais c’était surtout là, sous la douce lueur de la lampe électrique, qu’il se sentait le moins à plaindre, bien au chaud et le nez plongé dans
Après quelques minutes de promenade, ils atteignirent les premières rampes de la montagne…
d’agréables lectures. Parfois, il levait la tête, lançait en l’air la fumée de sa cigarette en songeant à la France lointaine, puis il regardait les hublots ; les vitres circulaires étaient continuellement couvertes d’une épaisse couche de glace que la vapeur d’eau contenue dans l’air intérieur y fixait. Alors, Sulfate pensait à l’épouvantable froid qui régnait, à l’extérieur, sur la solitude des plaines lunaires ; et, consolé par la pensée de pouvoir braver toujours, grâce à cette nacelle et à son costume spécial, les dures morsures de la nuit glacée, il reprenait le cours de sa lecture, doucement bercé par le ronron résonnant de Rodillard…

Lorsque le chronomètre marqua dix heures du soir, Agénor donna le signal du repos. Comme les soirs précédents, la petite colonie de Terriens se divisa en deux groupes inégaux : Agénor, sa fille et le jeune homme montèrent en haut, et Sulfate resta dans la pièce du bas.

Le lendemain matin, à sept heures précises, nos gens partirent, munis de bâtons ferrés, de lanternes à puissant réflecteur placées devant les poitrines et de quelques vivres pour le cas où un incident quelconque les obligerait à rester longtemps dehors.

Cette fois, Cécile était de la partie, vêtue du costume qu’elle avait déjà porté et qui lui allait parfaitement.

Deux kilomètres au plus les séparaient de la base de Possidonius. Ce fut une promenade. Bien à l’aise, baignant dans la douce atmosphère de leur appareil, ils bravaient les 96 degrés centigrades de froid que marquait ce jour-là, près de la nacelle, l’enregistreur thermométrique.

Sur le sol, la légère couche glacée remarquée la veille s’étendait toujours jusqu’à l’horizon, mais nos excursionnistes ne s’en trouvaient pas gênés, car ils avaient, hermétiquement fermés à la base de leur vêtement, de forts souliers à clous coniques, chaussures mordant bien la glace.

Après quelques minutes de promenade, ils atteignirent les premières rampes de la montagne qui, semblable à un immense écran, cachait la moitié du ciel étoilé.

Le sommet de Possidonius se trouve à six mille quarante-quatre mètres au-dessus de la plaine environnante. C’est donc une montagne de belle élévation qui n’est guère dépassée sur l’hémisphère connu du satellite que par les monts Doerfel et Leibnitz, où deux pics atteignent la hauteur prodigieuse de sept mille six cents mètres ; par Newton, dont les crêtes altières sont à sept mille deux cents mètres d’altitude ; et par Clavius, Curtius, Calippe s’élevant respectivement à sept mille, six mille six cents et six mille deux cent-dix-sept mètres.

L’ascension du géant commença immédiatement. L’on grimpa le long de sentiers tracés sans doute jadis par les Sélénites. Cette escalade fut plus longue, mais aussi facile que celle de Platon, et la montée oscillante de ces quatre points lumineux sur les flancs du colosse fut, cette fois, d’une drôlerie fort pittoresque. Agénor, plein de feu et d’audace, marchait en tête suivi par Adrien et Cécile. Sulfate, moins enthousiaste, venait ensuite, plus péniblement, malgré la faible pesanteur.

Nous renonçons à décrire dans leurs détails les mille détours, les sauts de chamois que nos ascensionnistes firent lestement en montant parmi les blocs, et les quelques culbutes de Sulfate, chutes peu graves, en vérité, car le pauvre homme se relevait ou se raccrochait bien facilement.

Deux heures environ après le départ, la petite troupe de grimpeurs arrivait au sommet de Possidonius.

De là, les voyageurs pouvaient plonger leurs regards à la fois sur la plaine de la Sérénité et dans l’immense cratère de la montagne, cavité aussi vaste que celle de Platon.

Agénor et son neveu avaient vu de jour, lors de leur première excursion, un paysage à peu près identique, avec la végétation en plus. Du haut de Possidonius, sous la lueur pâle de la Terre nullement atténuée par l’épaisseur d’une atmosphère normale, la vue des solitudes lunaires avait un aspect diabolique et morne plus impressionnant encore. Elles s’étendaient, froides et grises, jusqu’à l’horizon visible.

— Mes amis, dit Agénor, ce pâle éclairage sépulcral qui s’étend ainsi sur la Lune, est la lumière cendrée.

— Ah ! dit Adrien, c’est cela cette faible lueur que l’on voit toujours sur la partie non éclairée du disque lunaire à peu près depuis la Lune nouvelle jusqu’au premier quartier, et depuis le dernier quartier jusqu’à la fin ?

— Oui, c’est bien cela ; c’est le clair de Terre. Cette lueur va augmenter encore de jour en jour jusqu’à ce que le disque entier de la planète soit éclairé. Nous aurons alors ici la pleine terre… Et maintenant, camarades, ajouta Lancette, laissons ce beau spectacle. En avant !… Allons vers notre but qui doit se trouver par ici.

La petite troupe s’avança dans la direction indiquée par le savant, en suivant l’amoncellement des roches, en longeant des précipices que la faible pesanteur des voyageurs rendait peu dangereux à côtoyer.

Agénor ne s’était pas trompé, car, au bout d’un petit quart d’heure, apparut le bâtiment vu de la plaine la veille au soir.

Il était épais et bas, métallique, trapu, solide, comme incrusté dans les roches volcaniques. Au-dessus de lui, plusieurs coupoles de dimensions moyennes s’arrondissaient.

Les ascensionnistes en firent assez facilement le tour. Sur le côté faisant face au gouffre intérieur de la montagne, ils virent la porte métallique, elle aussi, toute simple mais fort grande. Curieusement, nos gens la poussèrent et entrèrent dans une immense salle garnie de nombreux instruments.

— C’est bien un observatoire, s’écria Lancette, et muni de lunettes qui me paraissent joliment supérieures à celles de la Terre ! Je ne me trompe pas, voici des appareils perfectionnés et de formes bizarres dont certains doivent servir aux mêmes recherches que ceux de chez nous. Je vois, dans cette salle, des équatoriaux, des lunettes méridiennes, un cercle mural, des spectroscopes, des théodolites, un héliostat, des télescopes, des micromètres, et d’autres encore que je ne comprends pas… C’est là un lieu d’études célestes tel que nos arrière-neveux en verront sur terre dans cent mille ans et plus !… Ah ! ces savants Sélénites !…

Depuis combien d’années, de dizaines, de centaines, de milliers d’années cet observatoire et ces instruments étaient-ils ainsi abandonnés ? mystère. Ils avaient survécu à l’anéantissement des races. Le métal dont les murailles et les instruments étaient faits devait être éternel. À cette hauteur, il n’y avait plus, pour ainsi dire, d’atmosphère sensible, car nul soupçon de glace ne se voyait en ce lieu communiquant cependant avec l’espace extérieur.

La stupéfaction du digne docteur était extrême. Il écartait ses bras, les levait en l’air, courait d’un instrument à l’autre, ébloui, ivre
La petite troupe arriva bientôt devant le bâtiment vu de la plaine la veille au soir.
de joie. Cet homme heureux dirigeait le faisceau lumineux de sa lanterne du plancher au plafond ; et la lumière se jouait sur des rouages, sur des disques, sur des tuyaux et des leviers.

Sulfate, quoique profondément étonné, restait plus calme, assez indifférent, en somme, aux choses scientifiques s’éloignant de sa bonne médecine.

Il s’était assis et disait tout doucement : « Je rêve, je rêve assurément. À mon réveil, je serai à Orléans, voilà tout, dans mon lit, tout simplement. Continue, continue de dormir, Sulfate… »

Adrien et Cécile suivaient Agénor ; et ce que les deux jeunes gens trouvaient de plus extraordinairement curieux en ce lieu, c’était les attitudes et les manifestations joyeuses de l’amusant Lancette.

Le savant s’était arrêté près d’un instrument rappelant vaguement les équatoriaux des observatoires terrestres.

Disons ici que les lunettes ainsi nommées tournent sur un pivot placé dans le sens de l’axe du monde. Un mécanisme d’horlogerie les fait mouvoir lentement en sens inverse du mouvement de la Terre. Ces instruments gardent donc dans leur champ, sans que l’on ait besoin de les pousser à chaque instant, l’astre mouvant visé par l’objectif.

L’équatorial que Lancette observait, et dont il comprit immédiatement le mécanisme, tournait, bien entendu, suivant certaines combinaisons spéciales lui permettant de suivre la Terre dans sa course céleste. Il était long, d’une largeur démesurée, construit suivant des données optiques probablement inconnues des Terriens. L’objectif, l’oculaire n’étaient, quoique transparents, certainement pas de verre.

— Visons la Terre qui est là ! s’écria l’heureux homme. Visons la France ! Visons Paris !! Le moment est bon, car notre pays tout entier est, à cette heure, complètement dégagé des ombres de la nuit. Il est dix heures du matin là-bas…

Agénor dirigea donc l’objectif vers la Terre, vers la France, mit la lunette au point, et chercha Paris…

— Nom d’un plumet ! s’écria-t-il…

Il fallait, pour que notre homme commît pareil écart de langage que la lunette lui eût montré des choses bien extraordinaires.

— Ah ! quel grossissement ! s’exclama-t-il. Enfoncés les pauvres opticiens de la Terre… Je vois les maisons et les routes ! Sans l’enveloppe atmosphérique terrestre, tout serait net et clair.

La visibilité de ces petitesses terrestres si éloignées des observateurs, le grossissement formidable de cette lunette étaient choses naturelles, si invraisemblable que cela puisse paraître. En effet, il est facilement compréhensible que les Sélénites possédèrent autrefois des secrets de fabrication optique inconnus encore aujourd’hui des Terriens, d’où cette possibilité d’avoir pu construire des lunettes d’une puissance qui nous est inconnue. Quel est l’obstacle matériel auquel se heurtent actuellement nos savants fabricants lorsqu’ils veulent obtenir des instruments de plus en plus puissants ? Cet obstacle, c’est la presque impossibilité de fabriquer des objectifs géants, de ces larges lentilles en deux pièces, le crown glass et le flint qui garnissent la plus grosse extrémité des lunettes astronomiques. Lorsque les hommes fabriqueront aussi grands qu’ils le voudront ces sortes de verres, les mondes qui gravitent dans l’espace, n’auront plus de secrets pour eux.

Mais si la puissance des instruments astronomiques qu’Agénor avait à sa disposition était pour ainsi dire infinie, elle ne pouvait cependant faire disparaître le fluide aérien qui entoure la planète et qui mettait alors entre l’œil observateur et le point visé un obstacle de transparence assez alourdie. Les choses quoique visibles se noyaient donc dans le vague avec ce flottement, ce flou qui les accompagnent, lorsqu’on les voit en rêve.

En entendant les paroles que le docteur avait prononcées, Adrien, Sulfate et Cécile s’étaient approchés, tandis qu’Agénor continuant son soliloque faisait mouvoir la lunette d’une manière presque insensible, à l’aide de délicats engrenages.

— Ormesson ! disait-il, voici Ormesson. Je connais cette charmante région sud-est de Paris… La Marne et ses ravissants coteaux garnis de villas perdues dans les feuilles… c’est bien cela… Saint-Maur-les-Fossés… Charenton… Voici Paris !

« C’est une carte embrumée que j’ai là sous les yeux, carte sur laquelle les silhouettes des gens allant et venant se devinent. Je distingue des petites masses qui se meuvent. Des taches blanchâtres s’assombrissent, des groupes mobiles et noirs s’éclaircissent ; des points se déplacent, se fondent, se noient… C’est le mouvement de la vie terrestre tel que les Sélénites l’aperçurent. Évidemment, ils n’eurent jamais des humains qu’une idée assez vague…

Adrien, Cécile et Sulfate voulurent, à leur tour, regarder la planète. Lancette avait dit vrai. Ce fut un émerveillement général.

Bientôt la curiosité devint intense. Tous désirèrent voir en même temps. Agénor dut alors mettre au point trois autres lunettes aussi puissantes, et chacun put observer à loisir.

Mais, tandis que ses compagnons s’amusaient à parcourir les régions habitées du globe, Agénor, toujours épris d’inconnu, dirigeait l’œil puissant de sa lunette vers les régions de l’extrême nord où l’atmosphère était d’une grande limpidité en ce jour, circonstance favorable et même indispensable pour l’observation. Étant au 24 août, l’on précédait d’un mois environ l’équinoxe d’automne. La terre présentait encore aux doux effluves du Soleil la calotte blanche de son pôle septentrional. Ce pôle nord, Lancette allait le voir !

Notre savant tâtonna, chercha l’emplacement où tous les méridiens du globe se confondent en un point idéal et unique. Le champ infiniment réduit et formidablement grossi visible dans l’oculaire se déplaça, fila, rapide comme l’éclair.

Agénor trouva le point cherché, et vit là un désert blanc criblé de canaux noirs, sillonné de digues amoncelées produites par les pressions du pack ou champ glacé. Les glaces s’étaient élevées, heurtées, puis des blocs énormes avaient culbuté, formant de blancs et gigantesques éboulis que le Soleil éclairait obliquement. De-ci, de-là des canaux larges étaient apparus, se croisant en tous sens, formant également de vastes étendues d’eau sombre. Toute cette glace était mouvante, ondulante, continuellement poussée par le vent. Les canaux s’ouvraient, se rétrécissaient, se fermaient ; les digues s’enflaient, comme poussées par un travail sourd des eaux qu’elles recouvraient ; et de grandes îles blanches allaient d’un point à un autre, semblables aux unités géantes de quelque escadre désemparée.

— Voici, mes amis, la région du pôle toute simple et glacée, dit le savant en quittant l’oculaire et en conviant ses compagnons à l’y remplacer. C’est ainsi qu’elle apparut, un peu plus au sud, au commandant Umberto Cagni, de l’expédition polaire du duc des Abruzzes (Spedizione duca Abruzzi) en 1899-1900. Cagni, suivi par trois de ses compagnons, Petigax, Fenoillet et Canepa, parvint, le 25 avril 1900, à 86 degrés 34 minutes de latitude nord, point le plus septentrional atteint jusqu’à ce jour. Il eut la gloire de faire flotter le drapeau italien dans l’air glacé de ces régions. À moi, Agénor Lancette, ces étendues désolées apparaissent également, mais à 90 degrés de latitude nord, c’est-à-dire au pôle même !!!

Notre héros s’était redressé en une souveraine attitude, réellement beau dans son singulier costume à sphère d’aluminium, au milieu de tous ces instruments bizarres parmi lesquels il semblait se trouver en pays de connaissance. Le petit groupe lumineux des lanternes dessinait
La lumière de sa lanterne se jouait sur des rouages, sur des disques, sur des tuyaux et des leviers…
derrière lui, sur la muraille de la salle, une ombre gigantesque. Et Sulfate le contemplait, pensant dormir toujours, attendant le réveil tant désiré dans son bon lit de là-bas, sur la Terre.

Longtemps Agénor resta ainsi, rêveur, songeant à l’importance de sa situation. À peine pouvait-il y croire en pensant à l’immense et progressif effort des vaillants pionniers du pôle : Franklin, Kane, Mac Klintock, Hayes, Koldervey, Hegeman, Hall, Nares, De Long, Greely, Nansen, Andrée, Cagni… Il songeait aux douloureux combats que ces audacieux livrèrent et que d’autres livreront encore à la rude nature glacée de ces régions mortelles, tandis que lui, Lancette, devançait leurs fatigues et, des yeux seuls, pourrait-on dire, découvrait la mystérieuse région polaire du haut de cet invraisemblable observatoire de la Lune…

Puis il s’éveilla de cette songerie si douce pour un savant. Il regarda ses compagnons qui, près de lui, avaient, par leur silence, respecté son recueillement.

— Mes amis, dit-il, revenant tout à fait à la vie réelle, déjeunons, voulez-vous ?

Tous furent de cet avis, et, quelques instants après, nos excursionnistes dévoraient à belles dents les provisions qu’ils avaient prises à la nacelle.

L’après-midi — est-il nécessaire de le dire — se passa en observations terrestres. L’inextricable fouillis des grandes forêts tropicales, l’immensité désolée des vastes déserts, les cités populeuses, les ports grouillants de navires, les montagnes, les lacs, les mers, captivèrent au plus haut point l’attention des Terriens.

Agénor, Adrien et Sulfate suivirent avec une curiosité profonde les lignes irrégulières, dentelées des côtes terrestres, s’efforcèrent de voir le vague remous de la vie dans la clarté bleuâtre des villes.

Cécile, elle, s’amusa longuement à suivre, sur les flots de l’Atlantique, la forme imprécise et mouvante d’un grand paquebot qui, roulant et tanguant majestueusement, filait vers New-York sous la poussée de sa puissante hélice. Jamais nos Terriens ne voyagèrent tant qu’en ce jour…

Leurs yeux lassés et ravis quittèrent cependant, mais à regret, les féeriques oculaires des instruments. Vers quatre heures, les observateurs pensèrent à regagner la nacelle. Ils descendirent sous la douce clarté de la planète, jusque dans la plaine. Bientôt ils urent de retour au logis, dînèrent, se couchèrent et s’endormirent, gardant encore, même dans le sommeil, la vision surprenante des inoubliables spectacles terrestres.

Seul, le gros Sulfate demeura mélancolique, hanté par le souvenir de cette Terre qu’il trouvait trop loin. Lorsqu’il s’endormit, des larmes mouillèrent ses yeux ; et longtemps elles brillèrent comme des diamants, dans un rayon venu de la Patrie lointaines…


CHAPITRE xv

Le retour du Soleil.

Les longues heures de la nuit lunaire s’écoulèrent sans ennui.

Dans la nacelle, on lisait, on travaillait, au milieu d’une atmosphère de moyenne et invariable température, sans un rhume, sans un malaise.

La réserve d’énergie électrique des accumulateurs ayant été fort entamée, Lancette disposa sa grande hélice d’une façon nouvelle. L’on sait que cette machine s’était, lors de l’arrivée, penchée sur le sol de la Lune. Munis de leviers, les trois hommes relevèrent assez facilement le cylindre supérieur qu’ils fixèrent horizontalement sur des roches apportées. Ensuite, le savant fit tourner cette hélice à petite vitesse.

Grâce à un mécanisme qu’il serait trop long de détailler ici, le mouvement des ailettes fut transmis à la petite machine dynamo placée à l’intérieur de la nacelle, et cette machine rechargea les accumulateurs.

Plusieurs fois, les quatre Terriens firent des promenades hygiéniques, soit à pied, pendant une heure ou deux, soit à motocyclette, derrière les lueurs étincelantes des lanternes-phares. Ces dernières sorties eurent lieu surtout du côté nord de la Lune, à travers le lac des Songes, jusqu’aux cratères Mason et Burg, de moyenne altitude.

La petite troupe de chauffeurs rencontra de-ci de-là des bêtes gelées. Agénor put alors les étudier à loisir et en prendre des photographies. Il disséqua même un de ces singuliers animaux ; et ce ne fut certes pas un spectacle banal que celui offert par notre savant découpant, par plus de cent degrés centigrades au-dessous de zéro, un animal lunaire, sous la lueur magnifique de la pleine Terre.

Cinq fois nos amis retournèrent à l’observatoire de la montagne, attirés toujours par le spectacle que leur promettaient les instruments astronomiques.

— Ô ma vieille boule natale ! s’écriait alors Adrien en contemplant la planète dans sa merveilleuse lunette, mon cœur saute à la vue de tes villes innombrables ! Ô France ! tes contours géographiques forment une image bien douce à mes yeux !

Et le jeune homme faisait mouvoir l’instrument, des Pyrénées aux plaines flamandes et des roches armoricaines déchiquetées par le flot aux doux pays de Lorraine et d’Alsace ; puis il visait l’étranger, fort ennuyé lorsqu’il constatait la présence de larges surfaces nuageuses cachant sous leur voile immense et doucement mobile des régions, des pays entiers. Impatiemment il attendait ; et les cumulus, nimbus, stratus ou cirrus se déplaçant enfin avec une majestueuse lenteur, découvraient des choses facilement reconnaissables pour l’assez bon géographe qu’était Adrien.

Mais, tandis que Cécile et Sulfate imitaient Adrien, Agénor, de son côté, profitait de cette occasion d’exceptionnelle importance pour s’occuper de choses plus sérieuses : il traçait une carte approximative de ces régions polaires inconnues qui l’intéressaient si fort et qu’il ne voyait malheureusement que de profil. L’œil du savant allait de l’instrument à une feuille de papier où sa main experte dessinait.

En ces cinq séances, notre homme, modifiant à son gré, la puissance de l’instrument dressa complètement sa carte.

Le beau temps ne lui manqua pas : pendant toute la durée de cette tâche intéressante et unique, le hasard voulut qu’une atmosphère transparente et fine recouvrît les champs glacés des régions septentrionales. Cette carte fut assurément la chose la plus invraisemblable que le docteur rapporta sur Terre. Qui eût cru cela : la découverte du pôle faite du haut de la Lune !

Cependant, la pleine Terre était passée peu à peu à sa période de décours. Aussi mathématiquement qu’eût fait une horloge, la douce planète marquait, par la succession régulière de ses phases, les heures lentes de la longue nuit lunaire.

Ce fut pendant ces interminables ténèbres qu’Agénor prépara, pour le retour du Soleil, une sérieuse expédition. Il s’agissait, cette fois, de percer le mystère archiséculaire enveloppant l’hémisphère invisible de notre satellite, d’aller
Et le brave médecin traça sur la table avec son doigt une ligne circulaire et ondulée à la fois.
visiter le fameux autre côté de la Lune que personne n’a jamais vu.

Cette expédition projetée amena de longues conversations autour de la lampe électrique. Agénor dut remplir le rôle de conférencier, apprendre à ses trois auditeurs tout ce que l’on sait sur la Lune, sur ses mouvements principaux, sa constitution physique, sa formation. Lorsqu’il parla de l’hémisphère invisible, Sulfate lui dit tout d’abord :

— Ne soyez pas étonné si un ignorant tel que moi vous pose une question qui vous paraîtra singulière. Depuis mon baccalauréat, je me suis empressé d’oublier tout ce qui n’est pas médecine ou ballon. Dites-moi, l’on voit donc toujours le même côté de la Lune ?

Agénor resta médusé, terrassé devant une pareille ignorance des choses astronomiques. Il lança vers son confrère un regard singulier.

— Oui, ami Sulfate, dit-il, d’une voix douce, la Lune nous montre toujours le même hémisphère. On ne connaît que la moitié de sa surface.

— Vous oubliez ce que nous montrent les mouvements de libration, mon oncle, rectifia le jeune homme.

— Mon cher, répondit le savant, ne parle donc pas brusquement comme cela de libration au confrère, tu vas l’étourdir, il ne se souvient pas, cet homme ! Sulfate, ajouta-t-il, les librations sont des mouvements du satellite qui nous permettent de voir, soit à l’est, soit à l’ouest, soit au nord, soit au sud, d’étroites bandes supplémentaires aux régions toujours tournées vers la Terre, ce qui fait qu’en réalité, sur 1 000 parties formant la surface de la Lune, nous en voyons 569, c’est-à-dire un peu plus de la moitié. Vous voilà renseigné ?

— J’ai un vague souvenir, répondit le gros Sulfate, d’avoir marmotté jadis dans un livre de cosmographie quelque chose qui devait être cela.

— Je crois même, dit Cécile à son tour, que la Lune a d’autres mouvements encore, très nombreux même.

— Ah ! oui, ma chère fille, dit Agénor, des mouvements très nombreux et si compliqués que je renonce à te les faire connaître tous, ne voulant pas te torturer la cervelle avec le mouvement de la ligne des apsides, la révolution synodique des nœuds, les librations diurnes en latitude, en longitude, etc… Je me contenterai de te dire que son mouvement principal est celui qu’elle exécute en tournant une fois sur elle-même et en opérant sa révolution autour de la Terre.

— Comment ! dit tout à coup Sulfate, elle nous montre toujours la même face et elle tourne sur elle-même !

— Évidemment, son mouvement de rotation s’exécute en un temps rigoureusement égal à celui de sa révolution autour de la planète.

Sulfate se mit à réfléchir en tapotant de ses doigts le tapis de la table…

— C’est vrai, dit-il au bout d’un instant, c’est vrai, puisque sa même face a regardé successivement tous les points de l’horizon. J’ai compris, Lancette.

— Élève Sulfate, vous aurez un bon point et la croix si vous continuez, répondit le savant en suscitant un rire général.

— Mais, confrère, reprit Sulfate, j’en sais plus long encore ; ainsi, je puis vous dire que la Terre entraîne la Lune avec elle dans son mouvement elliptique autour du Soleil ; je vois très bien d’ici la courbe que fait notre satellite. Il avance comme ceci, tenez… Et le brave médecin traça sur la table avec son doigt une ligne circulaire et ondulée à la fois.

— Et, demanda en souriant Agénor, cette courbe s’appelle ?…

Sulfate se gratta l’oreille.

— Une courbe épicycloïde, dit le savant.

— Épi ?…

— … cycloïde.

— Bigre !… Mais, et le mouvement du Soleil dans l’espace, en voilà encore une complication ! Par exemple, de cela je m’en souviens. Le Soleil, avec toute sa famille de planètes, dont font partie la Terre et la Lune, se dirige vers la constellation d’Hercule, tournant autour de je ne sais quoi…

— J’ajouterai, Sulfate, que ce je ne sais quoi fait partie de l’immense agglomération d’étoiles en forme de lentille que nous voyons par la tranche, que nous appelons Voie lactée et dans laquelle se trouve notre Soleil, étoile lui aussi.

— Je parie, Lancette, que cette nébuleuse lenticulaire, notre Voie lactée, tourne, elle aussi, autour de quelque autre agglomération d’étoiles plus considérable !

— C’est probable. Et, peut-être des agglomérations de nébuleuses tournent-elles également autour de centres plus puissants encore dans les insondables profondeurs de l’infini !…

— Comme tout cela est grand ! exclama Cécile. Je croyais que les étoiles étaient dispersées dans le ciel un peu partout.

— Nullement, ma fille, elles sont groupées par masses, par nébuleuses semblables à de fines poussières d’or et situées à d’incalculables distances les unes des autres. Notre Soleil lui-même et toutes les étoiles que nous admirons forment un groupe compact. Et si nous voyons ces astres lumineux partout autour de nous, c’est parce que nous sommes à peu près au milieu de l’amas. Je m’empresse de dire qu’à côté de ces nébuleuses formées d’archipels d’étoiles, il y a d’autres lueurs vagues dans le ciel qui sont des mondes en formation.

— Des mondes en formation !…

— Parfaitement, comme l’a été autrefois notre système solaire tout entier.

À une époque antérieure incommensurablement éloignée, le Soleil et tous les mondes qui l’entourent à présent formaient un vaste brouillard lumineux. C’est le refroidissement continuel de cette nébuleuse en mouvement qui a formé les planètes et leurs satellites, le Soleil en est la partie centrale, encore fluide et brûlante. La Terre, la Lune elle-même, sont des espèces de noyaux sphériques formés par cette ancienne matière lumineuse, refroidie et solidifiée…

Sulfate, Adrien et Cécile écoutaient toujours avec plaisir ces intéressantes causeries d’Agénor. On buvait du café ou du thé, on croquait des gâteaux tout en discutant. Sulfate lui-même en oubliait parfois Orléans et la Terre.

Sauf les ascensions de Posidonius et les quelques excursions pendant lesquelles nos amis se donnèrent un peu d’exercice, tout le temps fut donc pris, soit par les conversations scientifiques et les expériences faites à l’intérieur de la nacelle, soit par les préparatifs de la future exploration. Puis les Terriens attendirent le retour du Soleil.

Trois cent cinquante-quatre heures environ s’étaient passées depuis la tombée presque brusque de la nuit lorsque l’astre-roi fit son apparition. Son disque flamboyant de protubérances se montra tout à coup au-dessus des monts Taurus, et, immédiatement, de longues et mouvantes traînées d’or illuminèrent la plaine de la Sérénité, faisant fondre instantanément en vapeurs rapides la légère couche de glace qui couvrait le sol. Lentement, le Soleil monta, prit possession des étendues lunaires. Par les vitres circulaires, il cribla l’intérieur de la nacelle de ses javelots d’ardente lumière. L’on dut rapidement supprimer l’appareil qui élevait la température de l’air liquide et remettre les verres noirs devant les hublots.

— Mes amis, dit Agénor en s’éveillant ce matin-là, voici le gai Soleil. Nous avons quarante-trois jours environ pour faire notre excursion. Laissons l’astre radieux s’avancer un peu dans sa course lente. Faisons aujourd’hui l’essai très sérieux et définitif de notre matériel, de nos appareils. Et, dès demain matin, en route pour l’autre hémisphère…


… Agénor d’abord, Cécile ensuite, puis Adrien dont la motocyclette remorquait voiture et bagages.


CHAPITRE xvi

Un raid à travers l’hémisphère inconnu.

Le lendemain, six heures du matin sonnaient… à Orléans lorsque les Terriens sortirent sur le sable pour retrouver leurs motocyclettes ainsi qu’une mignonne voiturette faite de deux roues pneumatiques et de différentes pièces formant coffre, le tout resté là depuis la veille. La voiture était remplie des bagages, des vivres, des instruments, de tout ce qu’il était strictement nécessaire d’emporter pour une excursion sérieuse. Les essais du jour précédent avaient permis de constater la solidité du léger véhicule qu’un des voyageurs devait remorquer derrière sa machine. Les roulements de tout le matériel furent reconnus parfaits.

Cette fois, la petite caravane comprenait Agénor, Adrien et sa cousine. L’on se souvient que le savant avait promis à Cécile de l’emmener à la première longue excursion. La jeune fille s’était empressée de rappeler très énergiquement à son père la promesse faite. Sulfate, lui, restait, chargé de garder la maison d’acier. Hâtons-nous d’ajouter qu’il n’en était nullement fâché.

L’inventaire méticuleux des choses à emporter ayant été fait pendant les longues heures de la nuit lunaire, rien ne manquait. Ils n’eurent donc qu’à se mettre en route.

Il eût été possible de gagner par le plus court l’hémisphère inconnu du satellite, en se dirigeant immédiatement vers le nord, à travers la plaine des Songes jusqu’aux cratères Repsold et Sommering, pour atteindre ensuite la Mer de Humboldt qui, en partie, se perd de l’autre côté du disque ; mais la région montagneuse qui forme en grande partie ces contrées eût été vraiment trop accidentée pour les roues pneumatiques des machines et de la voiture. De plus, c’était aller au-devant de la nuit. Suivre l’astre du jour dans son apparente course autour du satellite était bien préférable, car cet itinéraire donnait aux voyageurs les vingt-neuf jours ensoleillés de la lunaison, plus une moitié lumineuse encore de ce temps, pour le cas où le retard aurait lieu au coucher du Soleil. Aussi le savant décida-t-il de se diriger vers l’est en traversant, cette fois, les Mers de la Sérénité, des Vapeurs, des Nuées, puis l’Océan des Tempêtes, pour gagner enfin la partie cachée de la Lune un peu au nord de l’équateur.

Après avoir serré la main du bon Sulfate devenu gardien de la nacelle, les Terriens partirent dans cet ordre : Agénor d’abord, Cécile ensuite, puis Adrien, dont la motocyclette remorquait voiture et bagages.

La petite troupe de chauffeurs avançait à une allure modérée, du tranquille cent à l’heure — vitesse médiocre sur la Lune. C’était toujours, sous les roues des machines, cette plane étendue qu’Adrien et son oncle avaient connue, plus au nord, en allant vers Platon. À peine les motocyclettes et la voiture ondulaient-elles sur ce sol d’alluvions anciennes presque aussi doux qu’un tapis.

Vers onze heures du matin, les excursionnistes, après avoir traversé toute la plaine de la Sérénité et une partie de celle des Vapeurs, virent surgir devant eux le beau cratère Manilius, haut de deux mille trois cent quarante-sept mètres, semblable à une citadelle gardant les vastes étendues de la plaine des Vapeurs. Ils passèrent à l’ouest de l’altière montagne éclatante de soleil, puis s’arrêtèrent pour le déjeuner. Le cadran de la motocyclette d’Agénor marquait six cent vingt kilomètres parcourus déjà.

Ils restèrent là deux grandes heures après leur repas, adossés à de petites roches, pour faire la sieste et causer. Près d’eux, les machines et la voiture étaient rangées en un large faisceau. Très lentement, le soleil, tout auréolé de protubérances roses, montait au-dessus de l’horizon de l’ouest.

Adrien regardait l’étendue lisse de la plaine ; puis il pensait aux régions plus accidentées et couvertes de laves qu’ils avaient longées quelque peu.

— Je remarque, dit-il à son oncle, que la surface de la Lune a deux aspects différents : d’abord ces étendues lisses sur lesquelles nous roulons si bien — il indiquait du doigt la plaine — ensuite les régions montagneuses, rocailleuses, énormément accidentées, criblées de cratères, de montagnes, de hauteurs enchevêtrées, ces régions qui couvrent, par exemple, toute la partie australe du disque.

— Mon cher, répondit le savant, cette remarque a déjà été faite par tous les astronomes ; mais c’est surtout Chacornac qui donna une explication plausible de ces différences d’aspect des régions lunaires.

« Tu n’ignores pas que la Lune a été pâteuse à son origine. Lorsque, par refroidissement sa croûte extérieure se fut formée, la force bouillonnante des masses encore fluides à l’intérieur perça l’écorce et forma d’énormes bulles qui crevèrent ; les vastes mers ou plaines circulaires des Pluies, de la Sérénité, des Crises, des Humeurs en sont les restes. La croûte extérieure durcissant toujours et les forces centrales diminuant, les bulles qui se formèrent ensuite furent plus faibles et donnèrent naissance à des cratères, à des cirques plutôt de dimensions moins géantes, mais bien grandes encore, tels que Schickardt, Clavius, Grimaldi, larges respectivement de soixante-quatre, de cinquante-sept et de cinquante-six lieues ! Puis naquirent une foule de cratères… de dimensions moyennes, disséminés sur toute la surface du satellite. C’est alors, pense M. Chacornac, que de formidables épanchements boueux se produisirent sur la Lune, couvrirent plus des deux tiers de l’hémisphère tourné vers notre Terre, nivelant les mers, emplissant un grand nombre de cratères et aplanissant leur fond. D’autres volcans vinrent encore, après ce déluge boueux, percer avec plus de peine la surface des plaines, mais ces derniers ont tous le fond de leur cavité centrale d’un niveau inférieur à celui du sol environnant.

« Voilà, mon cher Adrien, pourquoi nous pouvons rouler sur une surface aussi plane et pourquoi ces plaines sont si différentes d’aspect des autres régions du disque. J’ajoute que des eaux peu profondes ont également recouvert ces larges étendues de terrain ; les sables que nous voyons là le prouvent, mais ces eaux n’existent plus.

Après la sieste, les chauffeurs reprirent leur facile route au sud-est, et, vers sept heures, ils s’arrêtèrent pour dîner et se reposer près du cratère Godin, haut de trois mille trois cent vingt et un mètres.

Agénor et Cécile dormirent, bien à l’aise, sur le sable chaud de la plaine des Vapeurs, mais Adrien passa les heures de la nuit terrestre en faction, pour garder le campement, pour veiller sur son oncle, sur sa cousine, et pour prévenir toute attaque. Cependant nul être agressif ne se montra.

Le lendemain et les jours suivants, ils roulèrent de nouveau vers l’est, poussés par le continuel soleil levant qui, lentement, couvrait ces fantastiques paysages d’un immense tapis d’or.

Nos voyageurs purent ainsi parcourir en tous sens et photographier la curieuse mer des Vapeurs et le golfe du Centre ; région coupée de rainures où ils trouvèrent un sol gras et couvert de hautes végétations. Ils contournèrent ces mystérieux et sombres bois sans oser y pénétrer,
À tour de rôle, Adrien et son oncle surveillaient le petit campement.
de crainte d’y rencontrer des habitants, peut-être trop dangereux.

Les vaillants chauffeurs, laissant au sud la région impraticable des montagnes et le vaste cratère Ptolémée, revinrent vers le nord, passèrent près de Mosting, haut de deux mille deux cent quatre-vingt-quatorze mètres, puis, ayant dépassé l’équateur, repartirent à toute vitesse au sud, lancés vers la Mer des Nuées, où ils pénétrèrent en passant à droite du petit cratère Gambart.

Continuant leur course en zigzags, ils allèrent ensuite jusqu’aux régions montagneuses entourant Tycho d’un pittoresque et chaotique amoncellement de hauteurs, où ils atteignirent le trentième parallèle sud. Puis, la rapide caravane remonta de nouveau vers le nord et, sur l’interminable étendue de sable, roula en ligne droite, jusqu’à la féerique région des beaux cratères Copernic, Képler et Aristarque, sur un sol criblé par endroits de matières pulvérulentes et brillantes.

Adrien, ayant remarqué cette particularité de la plaine, s’arrêta et ramassa une poignée de la fine poussière brillante qu’il avait à ses pieds.

— Voyez, mon oncle, dit-il au docteur, n’est-ce pas du diamant brisé en morceaux infimes ?

— Mon cher ami, répondit Agénor après avoir regardé attentivement, je te prie de conserver cette poudre qui intéressera prodigieusement les savants auxquels nous la montrerons dès notre retour en France ; elle fut vomie, projetée autrefois par les volcans lunaires, et forma ces étoilements immenses que l’on voit fort bien de la Terre, et qui sont connus sous le nom de bandes lumineuses.

— Oui, oui, je sais, dit Adrien, j’ai déjà vu cela de là-bas, de notre planète ; ces bandes semblent s’échapper de différents cratères, et, rayonnant tout autour, les font ressembler à autant de décorations constellant la surface de la Lune.

— Juste, mon neveu ; et je m’empresse de t’apprendre que le roi de ces cratères rayonnants est Tycho ; puis viennent Copernic, Aristarque, Képler, Euler, Timocharis, Ératosthène, et bien d’autres…

Agrémentée de conversations instructives transmises téléphoniquement, l’interminable journée lunaire se poursuivait, mathématiquement allongée, doublée pour des voyageurs devançant l’astre radieux.

Cette longue suite d’heures était coupée régulièrement de haltes consacrées au sommeil. À tour de rôle, Adrien et son oncle surveillaient le petit campement. Sur le sable, aussi moelleusement couchés que dans un lit, les dormeurs retrouvaient la force, l’élasticité musculaire ; et, pour remplacer les ténèbres absentes, si douces aux yeux, pour avoir l’illusion des nuits terrestres, ils couvraient la sphère métallique emprisonnant leur tête d’un voile épais et noir.

Et c’est dans ces conditions que le savant, son neveu et sa fille atteignirent la limite des régions connues, par 90 degrés de longitude est et 13 degrés de latitude nord.

La Terre qui, lentement et régulièrement, s’était éloignée du zénith, disparut alors derrière l’étincelant horizon de l’ouest.

Les Terriens allaient donc pénétrer les mystères de régions nouvelles ; mais, avant de s’y lancer éperdument, Agénor crut devoir tenir aux deux jeunes gens le petit discours suivant :

— Mes enfants, leur dit-il, nous allons, en traversant l’inconnu, faire le tour de la Lune. Des difficultés nous attendent peut-être, des difficultés et des dangers. Je pense qu’il sera bon de traverser cet hémisphère à toute allure. Voici pourquoi je trace de notre exploration un si rapide programme : je crains que ces mystérieuses régions ne soient pas assez planes et régulières, que des détours répétés soient indispensables ; les seize kilomètres gagnés chaque heure à l’équateur par le Soleil, notre guide, se changeront parfois en centaines de kilomètres pour nous, à cause des sinuosités et accidents possibles de la route. Ne nous arrêtons donc pas ; prenons simplement quelques photographies et filons. Nous allons accomplir un raid, comme disent nos voisins les Anglais. Et cette grande excursion sera, croyez-le, profitable à la science, malgré sa rapidité.

À toute allure, ils s’engagèrent donc sur le sable fin d’une plaine immense, plate et entièrement inconnue, où ils roulèrent pendant des heures. Au loin, des cratères surgissaient, grandissaient, passaient et bientôt disparaissaient par derrière pour fondre, eût-on dit, sous l’horizon opposé. Les moteurs imprimaient aux machines une allure d’express.

Puis le paysage changea, devint très accidenté. La caravane automobile serpenta plus lentement parmi des rocs étincelants de lumière ; et, tout à coup, après un dernier détour du chemin, la plaine apparut de nouveau. Le docteur, émerveillé, s’écria :

— Mes enfants, voici des ruines !

En effet, le terrain, devant lui, était comme jalonné de choses indéfinissables, vieillies et artificielles : vieux murs éboulés, carcasses métalliques dressant vers le ciel noir des formes architecturales régulières encore. Certains de ces restes étaient énormes, larges, hauts, massifs, d’autres avaient des finesses exquises.

Quels étaient ces vestiges ? Assurément des ruines de maisons, d’usines ou de monuments destinés autrefois à des usages inconnus des Terriens. Disséminés d’abord, ils augmentèrent bientôt en nombre, formant des groupes, des agglomérations où, autrefois, la vie dut être active.

La curiosité des] chauffeurs était, cela se conçoit facilement, surexcitée au plus haut point. Ils contournaient ces ruines et plongeaient des regards émerveillés dans les ouvertures ténébreuses et mortes de ces anciennes demeures, regrettant de ne pouvoir s’arrêter qu’en de rares endroits afin d’étudier les quelques objets souvent mystérieux qui s’y trouvaient encore ; mais la consigne d’Agénor était formelle : il fallait filer…

Lorsque vint l’heure du repos, ce fut au milieu de ces éboulis que la halte eut lieu, près d’un ravin aride qui avait été sans doute autrefois le lit d’une rivière joyeuse, claire et murmurante.

Après un repas frugal, la route fut reprise parmi les débris archis séculaires de plus en plus nombreux, et jusqu’au soir il en fut ainsi.

Les paysages fantastiques et désolés de l’autre hémisphère avaient décidément fait place à des sites gardant encore l’empreinte d’une activité défunte, à des régions vraiment couvertes d’ouvrages ayant nécessité pour leur construction la coopération de l’intelligence et du travail.

Vers sept heures terrestres du soir, les voyageurs s’arrêtèrent comme d’habitude et le campement fut installé.

— C’est un fait certain, dit Adrien, en montrant la plaine d’alentour : les Sélénites ont habité par ici en grand nombre. Ces restes sont bien autre chose que les quelques passerelles vues de l’autre côté !

— Oui, mon neveu, répondit Agénor, et mes yeux ne peuvent sans émotion contempler ce paysage. Aux derniers, mais nombreux siècles de la vie lunaire, des êtres pensants, après avoir occupé plus anciennement toute la surface de l’astre, se réfugièrent sur cet hémisphère où l’atmosphère, pour des raisons de mécanique céleste, resta plus longtemps suffisamment épaisse et respirable. Oui, c’est en ces régions que vécurent, puis moururent les derniers Sélénites ; et la suite de notre voyage va, j’en suis sûr, nous amener des surprises.

— Eh bien, mon oncle, répondit Adrien, pour supporter sans défaillance ces surprises, quelles qu’elles soient, dînons, car j’ai grand’-faim ; et je me sens ce soir capable de travailler des mâchoires si terriblement que je vais sans doute calmer la faim présente et future…

L’on dîna de bon appétit, et, peu de temps
Il y avait de-ci, de-là, entre ces cités, des ponts, des aqueducs, d’aériennes architectures…
après, la fatigue étant assez sérieuse, les deux jeunes gens s’étendirent sur le sol. Agénor, dont c’était le tour de garde, dut rester éveillé. Pensif il demeura pendant les heures de nuit terrestre accoudé sur un roc ; et, derrière la vitre noircie de la sphère, le regard de notre savant erra longtemps sur la plaine éclatante de soleil.

Le lendemain, la course diabolique et féerique continua de plus belle, parfois droite et souvent en nombreux zigzags. Inutile de dire que les instantanés furent pris par centaines.

— C’est ici le vrai paradis des photographes, disait le joyeux Adrien.

Les jours suivants, les ruines se montrèrent plus nombreuses encore, plus pressées, plus imposantes d’aspect : palais effondrés où des armatures métalliques de style bizarre restaient indestructibles, capitales éboulées s’accrochant au flanc des montagnes géantes, envahissant largement les plaines d’une immense coulée de défunts édifices ; châteaux de formes bizarres dressant leurs silhouettes diaboliques sur certains sommets de montagnes.

Parfois, lorsque leur course amenait nos voyageurs sur les hauteurs, c’étaient des cris d’admiration à la vue de villes énormes et nombreuses qui, sur ces étendues lunaires sans atténuation aucune, étaient aussi nettement visibles à une portée de fusil qu’à l’horizon.

Il avait, de-ci, de-là, entre ces cités, des ponts, des aqueducs, d’aériennes architectures légères comme des dentelles, entrecroisées, entrelacées, franchissant des lits desséchés de rivières, des vallées entières, des cratères, semblant faits toujours de ce métal inusable, le même que celui de l’hélice.

— Ces paysages, ces villes encore debout en partie, sont choses inoubliables, disait Adrien émerveillé ; mais s’il reste encore des vestiges d’habitations, je ne vois guère de restes d’habitants.

— Mon cher, répondait le docteur, le temps et le sol ont tout enfoui, rongé. Il n’y a ici que des choses ayant bravé l’usure des siècles, les feux brûlants du jour et le froid mortel des nuits. La Lune est vraiment un monde mort en ce qui concerne les êtres pensants et raisonnables…

Sur cet hémisphère mystérieux, la chaleur diminuait, car l’atmosphère y était à la fois plus élevée et plus dense que sur l’autre ; l’ardeur des rayons solaires s’y trouvait donc atténuée. Un thermomètre centigrade observé indiqua 82 degrés au niveau des plaines, tandis que, du côté de la nacelle, on en avait enregistré 91. À l’intérieur des vêtements, la température de l’air était, on le sait, réglable à volonté ; les différences extérieures pouvaient donc osciller, nos amis ne s’en souciaient guère.

Aux pays couverts de cités qu’ils venaient de parcourir succéda une région extrêmement accidentée, faite d’un sol tourmenté, raviné, criblé de trous, de gouffres insondables et de précipices à parois verticales. Agénor et les deux jeunes gens durent modérer fortement l’allure de leurs machines, et suivre assez péniblement leur route en une infinité de tortueux lacets.

Cette traversée difficile se prolongea et les fatigua pendant près de vingt heures. Puis, brusquement, les sites de nouveau s’aplanirent, et ce fut féerique.

Là, pendant deux jours, Agénor, Adrien et la jeune fille traversèrent un vrai pays de conte de fée. Là, leur admiration ne connut plus de bornes. Le croira-t-on jamais ? Pendant ces deux journées, ils virent des palais, des portiques, des colonnades interminables d’or, de diamant, de saphir, d’émeraude, d’améthyste lunaires énormes, luisants de soleil, à demi engloutis par les séculaires alluvions…

Comment décrire ces architectures prodigieuses, vertigineuses pourrait-on dire, ces styles éclos dans les cerveaux sélénites, styles dont les moindres détails ne pouvaient être que sujets d’étonnement pour des yeux de Terriens !

Pour se faire une idée de ces choses, il faut avoir regardé les admirables photographies qu’Agénor rapporta de là-bas. Et encore, après avoir vu, l’on ose à peine croire, tant c’est étrange !…

— Quel pays ! exclamait Adrien ; des maisons d’or et de pierreries ! Lorsque, le progrès aidant, les communications interplanétaires seront établies, il me semble que les entrepreneurs de démolitions qui viendront ici feront leurs affaires.

— Allons, tais-toi et roule, éternel farceur, répondit le savant à cette observation fantaisiste, tes entrepreneurs, avant de commencer leurs travaux devront d’abord faire circuler les êtres qui sont là-bas, dans cette direction. Tiens, regarde…

Adrien regarda et vit, désagréable surprise, des bêtes semblables à celles déjà rencontrées sur l’autre hémisphère. Elles rampaient ou trottinaient, hideuses, en plein soleil, sur les ruines, à travers les colonnades. De leurs yeux multiples et louches, elles regardaient passer les chauffeurs. Certaines, des plus rapides et haut montées sur pattes, voulurent même se mettre à la poursuite des motocyclettes. Les pneumatiques, heureusement, filèrent suffisamment vite ; et, peu à peu, ces redoutables animaux se montrèrent en plus petit nombre, pour, au bout d’un certain temps, disparaître tout à fait.

Néanmoins, par prudence, nos gens ne quittèrent plus les machines, dont la rapidité pouvait toujours les mettre hors de portée. Et le soir, pour camper, ils s’arrêtaient toujours en un point élevé, bien découvert, d’où le veilleur pouvait voir au loin tout l’horizon lumineux, plein de surprises possibles, et prévenir à temps les autres, pour la fuite.

Assez rapidement, les voyageurs s’approchaient du méridien central, suite de cette ligne courbe et idéale qui, sur les régions visibles, coupe en deux parties égales le disque de la Lune, traversant la Mer du Froid, les Marais de la Putréfaction et des Brouillards, la Mer des Vapeurs, le golfe du Centre et les régions montagneuses du sud ; mais, près de ce méridien zéro, la route, brusquement, leur fut barrée. Une suite ininterrompue de hauteurs se dressa devant eux.

Agénor, suivi des deux jeunes gens, partit droit au sud, espérant tourner l’obstacle, mais ce fut peine perdue : la chaîne devint plus colossale, se changea en un chaotique amoncellement de hauteurs inaccessibles.

— Retournons, dit le savant, essayons par le nord.

Ils revinrent et, pendant des heures, roulèrent dans la direction opposée. L’obstacle était, de ce côté, encore plus formidable.

Un petit conseil fut tenu ; et, à l’unanimité, l’on décida de tenter l’escalade des hauteurs derrière lesquelles devaient probablement s’étendre de nouveau les plaines.


Des rois, sans doute, murmura le savant.

Les motocyclettes furent démontées, placées sur la voiture ; et nos amis s’approchèrent à pied des montagnes, tirant et poussant facilement leur véhicule.

Des sentiers assez larges serpentaient sur les flancs des hauteurs, sentiers pratiques ayant servi jadis, assurément. La petite troupe s’y engagea et monta très facilement.

Deux heures après, Agénor, Cécile et le jeune homme, alpinistes lunaires consommés, arrivaient au faîte où les sentiers continuaient, devenaient plus larges et ressemblaient à de belles avenues planes, traversant une solitude silencieuse.

Cécile marchait en tête. Les deux hommes venaient un peu en arrière, remorquant et poussant la voiture. Bientôt, la route pénétra entre deux hautes murailles rocheuses, presque à pic. Dans ce roc, des cavernes s’ouvraient, béantes et pleines d’ombre. Nos voyageurs étaient alors à six ou sept mille mètres, au-dessus du niveau moyen des plaines.

Soudain, la jeune fille s’arrêta, regarda sur la droite l’ouverture ténébreuse d’une excavation et poussa un cri de stupéfaction, que le fil reliant les têtes fit parvenir aux oreilles de son père et du jeune homme.

Adrien pâlit subitement.

— Cécile a peur ! s’écria-t-il, quelque monstre la menace ! »

— Un monstre à cette altitude, c’est impossible, dit à son tour le savant ; il n’y a plus d’air suffisamment respirable ici pour un être vivant !

Ils abandonnèrent cependant la voiture et coururent pour voir…

Lorsqu’ils arrivèrent près de la jeune fille, tous deux poussèrent également un cri.

— Une nécropole ! » dit Agénor.

En effet, dans cette caverne, deux squelettes gigantesques se dessinaient vaguement dans la pénombre, vision surprenante. De larges et hautes glaces les recouvraient, vastes diamants peut-être. Le roc avait été creusé obliquement, puis on avait mis là les deux Sélénites, les seuls que les Terriens virent en leur voyage. Ils étaient dans le vide, et, dans l’ombre glacée de cette grotte, éternellement à l’abri des brûlures du Soleil torride. Les parois et la voûte de cette salle funèbre étaient, partout, incrustées de riches plaques métalliques, couvertes de caractères incompréhensibles : quelques hauts faits concernant les deux défunts, sans doute, racontés, burinés là dans le métal.

Nos voyageurs s’approchèrent, et, leurs yeux s’accommodant à l’obscurité, les détails invisibles d’abord, se précisèrent.

Les squelettes avaient trois mètres au moins de hauteur, et leurs quatre membres, sauf les dimensions, ressemblaient un peu à ceux des hommes. Les têtes étaient énormes et portaient des couronnes qui, de côté, avaient glissé sur les crânes. L’un des défunts avait près de lui une sorte de sceptre, fait d’une pierre précieuse unique, verdâtre et doucement phosphorescente. Les os de ces trépassés s’effritaient sous l’effroyable action des siècles.

— Des rois, sans doute, murmura le savant.

— Oui, dit Adrien, des rois, anciens maîtres peut-être des régions étincelantes de richesses que nous avons parcourues.

— Et, ajouta le docteur, des souverains dont les corps furent, après leur mort, placés ici par leurs contemporains, à cette altitude où se trouvait probablement une atmosphère déjà bien raréfiée, pouvant les conserver longtemps sous ces vitres.

— Vois donc, père, dit tout à coup Cécile en montrant du doigt le sol.

Les deux hommes regardèrent. À leurs pieds, le roc était couvert d’un bruissant tapis de pierres précieuses.

— Sur terre, dit Adrien, on se serait contenté de mettre, en un endroit semblable, des petits cailloux, de la mignonnette ; mais, chez les Sélénites, on n’y regarde pas de si près : quelques tonnes de diamant en plus ou en moins, cela n’a pas d’importance… J’en ramasse comme souvenir, sans croire, en faisant ce geste, manquer de respect à ces morts ; et, s’étant baissé, il en emplit ses poches, puis celles de son oncle et de Cécile.

Pendant ce temps, le docteur fit jaillir rapidement une vive lueur électrique, pour prendre une photographie de la salle et de ses merveilles. Les ossements furent pendant une seconde soulignés d’ombre très noire, et les deux têtes regardèrent de leurs yeux vides, semblant vivre un instant ; le sol, les parois et la voûte étincelèrent de mille feux ; puis tout retomba dans les ténèbres.

— Nous avons une photo de ces êtres lunaires, dit Agénor, image qui, je crois pouvoir l’affirmer, aura quelque succès lorsque nous serons revenus sur Terre.

— Je suis de cet avis, répondit Adrien ; et j’aperçois déjà les bonnes têtes de savants à lunettes penchées dessus avec intérêt, étudiant, observant, discutant, se chamaillant même quelque peu…

— Partons, dit le savant en rangeant son appareil et en jetant un dernier regard sur ce lieu fantastique ; partons, mes enfants, laissons ces morts dans leur éternité tranquille. Ne perdons pas de temps…

Nos alpinistes continuèrent silencieusement leur route, émotionnés longtemps par ce qu’ils venaient de voir.

Pendant une heure, ils s’avancèrent dans le défilé, dont les murailles, droite et gauche, s’abaissaient graduellement. Bientôt, ils aperçurent, de l’autre côté des hauteurs, l’interminable étendue des plaines brûlantes, sur lesquelles ils purent descendre avec facilité ; et, aussitôt, ils roulèrent sur les motocyclettes remontées.

Ce fut ce jour-là que le savant, ayant minutieusement observé l’emplacement des étoiles, put dire aux deux jeunes gens :

— Mes enfants, nous venons de franchir le méridien central lunaire…


CHAPITRE xvii

Heures d’angoisse.

Tois jours déjà s’étaient écoulés depuis la découverte des deux cadavres ; et nos Terriens, presque sans arrêt, ils avaient encore franchi à toute allure plusieurs défilés assez praticables séparant entre eux une série de plaines vallonnées. Si jusqu’alors ils n’avaient vu que des ruines, les vaillants chauffeurs ne devaient pas tarder à contempler une merveille industrielle en activité, usant encore, après l’anéantissement complet des êtres qui l’avaient pensée et construite, d’une énergie pour ainsi dire inépuisable.

Cécile, la première, vit la chose : une immense colonne métallique s’élevant lentement derrière la courbure de l’astre.

— Que vois-je là-bas ? dit-elle en étendant la main.

L’oncle et le neveu regardèrent d’abord à l’œil nu. Puis tous s’arrêtèrent pour observer à l’aide d’une lunette.

— Voilà qui est drôle ! dit le jeune homme ; ma foi, on dirait bien la Tour Eiffel !…

— Oublies-tu que tu es à quatre-vingt-dix
Nos trois chauffeurs remontèrent sur leurs machines et partirent dans la direction de ce phare.
mille lieues du Champ de Mars ! exclama Cécile en éclatant de rire.

— C’est un phare, dit le savant. Une lueur brille en haut.

Cette lueur fixe et puissante était visible en plein jour sur le ciel d’un noir d’encre.

Nos trois chauffeurs remontèrent sur leurs machines et, à toute vitesse, partirent dans la direction de ce phare. Après un quart d’heure de course folle, ils arrivaient au pied.

C’était un édifice gigantesque, sorte de colonne haute de quinze à vingt kilomètres, très vertigineuse — car le vertige des hauteurs existe comme celui des profondeurs.

Ce phare était fait jusqu’en haut de milliers de barres entrecroisées. À son sommet luisait une boule incandescente d’un diamètre de plusieurs centaines de mètres.

Le savant ne pouvait en croire ses yeux.

— Quel réverbère ! s’écria-t-il. Assurément, les Sélénites édifièrent cela autrefois pour l’éclairage des régions de cet hémisphère qui, pendant la nuit de trois cent cinquante-quatre heures, n’a jamais eu la Terre pour l’illuminer.

— Sans doute, répondit Adrien ; et peut-être pourrions-nous trouver des luminaires pareils en différents endroits de ce côté de la Lune. Autrefois, ils devaient être nombreux et croiser leurs feux… Mais cette lumière qui rivalise d’éclat avec l’astre du jour ! Quel merveilleux spectacle !

— Eh ! mon cher, je partage ton admiration ! Ces ingénieux habitants du satellite trouvèrent, tu le sais, des moteurs d’une puissance défiant toute comparaison. Transformer la force en lumière, c’est la simplicité même. Ils le firent et obtinrent cet éclairage d’une puissance et d’une durée infinies.

— Ils ont oublié d’éteindre ce luminaire, voilà tout.

— Ils l’ont oublié, comme tu dis, Adrien ; et il brille encore… Savants Sélénites, je vous salue ! ajouta le savant d’une voix grave en enlevant de son chef enveloppé de métal une coiffure imaginaire.

À peine s’étaient-ils arrêtés un quart d’heure en contemplation devant ce géant, appuyés sur leur machine, le nez en l’air et l’appareil photographique en main. Ils étaient ensuite repartis à toute allure dans l’est…

Ce qu’ils accomplissaient était vraiment un raid, sinueux, éperdu comme une galopante chevauchée de cavaliers en reconnaissance traversant quelque région hostile.

Ils étaient loin déjà du méridien central, mais toujours près de l’équateur, soit à droite, soit à gauche, selon la direction des crochets auxquels les obligeaient les accidents du sol.

Rien n’était plus facile que de rester à peu près sur cette ligne idéale équatoriale : il suffisait d’avoir le Soleil exactement derrière soi, au zénith ou en face. Cette direction régulièrement suivie devait, sans erreur possible, conduire les Terriens, dès qu’ils arriveraient sur l’autre hémisphère, près du cratère Schubert et dans la Mer de la Fécondité.

La végétation était devenue très appréciable, assez touffue, basse, rampante, s’accrochant aux roches et aux murs éboulés, pénétrant dans un sol humide, à l’aide de tiges absorbantes, comme le font chez nous les mousses, l’hypnum, le polytric, la sphaigne.

Ces plantes lunaires étaient larges, noirâtres, violâtres, rouge sombre ; elles couvraient de vastes dépressions marécageuses et formaient des prairies véritables. Il fallut les éviter, les contourner, rechercher entre elles les endroits sablonneux, secs et lisses facilitant le bon roulement des machines.

Ces détours continuels furent une cause de retard ; et, en deux jours, le Soleil, peu à peu, dépassa les chauffeurs dans son apparent mouvement circulaire. L’astre, dès lors, les précéda et leur donna un après-midi continuel, semblant les guider comme fit jadis l’Étoile de Judée devant les trois rois mages.

Vingt-six jours terrestres s’étaient écoulés depuis le départ de Posidonius.

— Je propose vingt-quatre heures de repos dont nous avons l’absolu besoin, dit ce jour-là le savant après l’étape quotidienne. Nous approchons de l’ouest des régions visibles ; la plus grande partie de ce voyage circulaire est donc accomplie. Notre retard, la venue de la nuit ne m’effraient pas trop : voyez où est encore l’astre du jour…

Cette proposition acceptée, acclamée, ce fut avec joie que l’on s’arrêta, pour le campement, sur le sommet arrondi d’une ondulation de la plaine.

Au ras du sol légèrement brunâtre et humide, des plantes étranges et toutes bleues s’étalaient en vastes étoiles. C’était la première fois que les excursionnistes en voyaient de cette nature ; mais ils étaient tellement blasés par la vue de choses plus surprenantes les unes que les autres qu’ils ne firent nullement attention à ces nouveaux végétaux.

Adrien plaça la voiture et les motocyclettes en faisceau à côté d’une de ces plantes, puis il prit quelques provisions et revint près de son oncle et de sa cousine, afin de les aider à préparer le repas.

Soudain, l’attention des Terriens fut attirée par un bruit sonore et particulier : une série de coups secs et rapides suivis d’un glouglou extraordinaire. Ils tournèrent la tête et pâlirent.

La plante bleue venait de lancer ses tiges larges et longues sur le groupe des machines et de la voiture, qu’elle enlaçait formidablement comme l’eût fait une pieuvre. En un clin d’œil, le monstre avait puissamment brisé les caisses ; puis, par des ventouses garnissant son corps, il avait absorbé toutes les provisions et même, chose incroyable, le caoutchouc garnissant les roues !

Agénor et les deux jeunes gens s’étaient levés, voulant courir pour tenter d’arracher leur matériel des tentacules de la plante, mais il était déjà trop tard ; les tiges repues et gonflées se retiraient lentement et tombaient sur le sol.

Muets d’émotion, les Terriens regardaient. Il ne restait du matériel que les objets métalliques, devenus d’ailleurs inutilisables, car ce poulpe végétal avait répandu sur eux une bave rongeante qui les avait fondus en partie.

Agénor comprit de suite l’étendue de ce désastre. Il croisa les bras, baissa la tête et songea.

La plante remuait encore, heureuse sans doute. D’autres autour d’elle s’agitèrent à leur tour, tendirent leurs bras vers la voiture, la fouillèrent de leurs extrémités bleues et pointues. Et toutes, jusqu’à l’horizon, éveillées une à une, frémirent bientôt en un fouillis de lanières secouées. Entre leurs rangs pressés, des carcasses, des antennes, des pinces, des pattes étaient immobiles et blanches, rongées, dégarnies de toute chair : c’étaient les restes de quelque vaste troupeau de bêtes lunaires qui s’était aventuré là et que les tentacules avaient englouti tout entier.

Quelle bizarrerie naturelle ! Des plantes douées de mouvement et affamées comme le sont les animaux carnassiers, des végétaux capables de retenir en leurs visqueuses lanières et d’absorber gloutonnement par des centaines de bouches la proie passant à portée !

Dans quel règne animal ou végétal classer ces monstres ? Ils appartenaient aux deux,
La plante bleue venait de lancer ses tiges larges et longues sur le groupe des machines et de la voiture…
évidemment, un peu semblables en cela à certains êtres terrestres que l’on pourrait croire à la fois végétaux et animaux : le corail, que l’on trouve en Méditerranée sous forme de petites arborescences, est dans ce cas et ressemble étrangement à une branche fleurie. Il est, en réalité, formé d’une peau molle recouvrant des branchages pierreux. Les fleurs — ou plutôt ce que l’on pourrait prendre pour des fleurs — garnissant ces branches sont tout simplement de voraces petits animaux ayant la forme d’une corolle. Quand l’eau est calme, on dirait des fleurs de printemps mollement épanouies sous les roches. Malheur aux faibles êtres marins qui, sans méfiance, s’en approchent dans la traîtresse et glauque tranquillité des eaux : les fleurs soudain les happent, rentrent avec leurs proies, puis lentement les dévorent…

Cependant le drame inouï qui venait de se passer avait, en quelques secondes, complètement changé la situation des voyageurs. Ils étaient à présent presque sans vivres et sans eau ; leurs armes étaient hors de service. Seuls étaient sauvés du désastre les photographies prises jusqu’à ce jour et les sacs indispensables pour manger, car ces choses se trouvaient auparavant près d’Agénor et non dans la voiture.

Regagner à pied Possidonius, à peine osaient-ils y songer : plusieurs milliers de kilomètres les en séparaient.

— Miséricorde ! s’était écrié le jeune homme, pour revenir il ne nous reste que nos jambes !…

Cécile, assise sur un roc, pleurait à chaudes larmes.

Cependant, Adrien, tout pâle, s’approcha du docteur,

— Mon oncle, murmura-t-il, qu’allons-nous devenir ?

— Nous allons mourir ici ! dit Cécile dont les sanglots redoublèrent.

— Ne perdons pas courage… quelque hasard nous sauvera, répondit Agénor. Voyons d’abord ce qui nous reste de vivres.

Ils avaient encore quelques boîtes de conserves, une dizaine de biscuits, un peu d’eau, de quoi, à l’extrême rigueur, vivre pendant deux jours en se privant fort. Les réservoirs qu’ils portaient au dos avaient été, heureusement, rechargés d’eau, de bioxyde de sodium et d’air liquide une heure auparavant ; ils pouvaient fonctionner pendant plusieurs jours.

— Allons, mes enfants, s’écria le docteur, ne nous laissons pas abattre par la crainte, mangeons. Et, surmontant, cachant son anxiété avec un admirable courage, Agénor partagea entre tous une partie des provisions.

Il est presque inutile de dire que ce maigre repas fut bien triste. Nos malheureux amis dînèrent difficilement, car l’émotion leur avait complètement enlevé l’appétit. À peine causaient-ils. Agénor, d’ailleurs, songeait et cherchait les moyens possibles de salut.

— Essayez de dormir, je vous l’ordonne, dit-il aux jeunes gens lorsque vint l’heure habituelle du repos ; moi, je veille…

Pendant que le garçon et sa cousine reposèrent tant bien que mal, le bon docteur Lancette passa près d’eux d’enfiévrées heures de garde.

Huit heures après, lorsque Cécile et Adrien s’éveillèrent d’un sommeil pénible, ils virent que le savant avait déjà fait un colis des vivres, de quelques objets et des photographies à l’aide d’un sac de cuir et d’une courroie pas trop maltraités, trouvés dans le fond de la voiture.

— Qu’allons-nous faire ? dit d’abord Adrien d’une voix émue.

— Mon cher, répondit le savant en s’efforçant d’être calme, nous allons nous diriger vers l’est tant que nos jambes voudront bien nous porter, afin de suivre le Soleil. Mais, surtout, nous fouillerons avec soin les ruines éparses. J’ai pensé que le hasard nous y fera peut-être trouver quelque chose d’utile pour notre retour. Quoi ? je ne sais : ne doit-on pas s’attendre ici à toutes les surprises…

— Partons donc, mon oncle, dit le jeune homme, Cécile est déjà debout et prête, voyez…

— Oui, je suis prête, dit la jeune fille, et pleine de courage, car j’espère à présent en la Providence qui ne nous abandonnera pas.

L’énergie que Cécile avait reconquise sans doute en sa nuit se communiquait aux deux hommes ; pleins d’ardeur, ils dirigeaient leurs regards vers l’est ensoleillé.

Agénor étendit la main, montra l’horizon et se mit en marche. C’était le signal du départ. Adrien et Cécile, le premier chargé du léger bagage, suivirent le savant ; mais la jeune fille se retourna pour jeter un dernier regard sur le pauvre campement abandonné, et ses yeux se mouillèrent de larmes en voyant pour la dernière fois ces machines à demi rongées et cette voiture inutilisable qui avaient été tout leur espoir.

La plaine devant eux était, en certains endroits, couverte de constructions maçonnées et métalliques en assez bel état de conservation. Des végétaux, dont les voyageurs se méfiaient, envahissaient toujours en grande partie le sol et pénétraient dans ces vieux édifices.

Agénor et les deux jeunes gens entraient prudemment par les portes monumentales et, avec soin, cherchaient l’inconnu. Souvent, dans l’intérieur à ciel ouvert de ces monuments, ils devaient marcher en file indienne sur des murs très élevés pour passer d’un endroit dans un autre. Ils avaient alors à leurs pieds des trous pleins d’ombre glacée, approfondis parfois en des caveaux vertigineux creusés jadis sous les édifices. Au-dessus de leur tête, entre de géantes ferrures déchiquetées par les siècles, le ciel tout noir était plein d’étoiles. De larges nappes de soleil brûlant couvraient par place les murs et luisaient, se jouaient en teintes multicolores sur des moulures et des ornements rappelant le jade, l’ambre, l’agate et l’onyx de notre Terre.

Les objets étaient rares, à demi enfouis dans le sol ; et, de certains d’entre eux, il ne restait que les parties inusables, inoxydables, indestructibles.

Patiemment, les pauvres voyageurs errèrent ainsi dans les ruines, regardant, fouillant. Ils virent bien, à plusieurs reprises, force machines encore intactes destinées autrefois à des usages qu’ils ne comprirent pas, mais ils ne découvrirent rien pour améliorer leur situation.

Le temps s’écoulait, trop rapide, emportant de plus en plus l’espoir des Terriens. Cette énergie qui s’était brusquement réveillée en eux n’avait pu résister à quelques heures d’inutiles et énervantes recherches.

Les trois pauvres abandonnés étaient las, vaincus bien plus par les pensées noires que par la fatigue corporelle. Sans causer, ils avaient fait un maigre déjeuner fort triste, au coin d’un rocher. Ils étaient ensuite repartis, l’âme toute sombre, à la recherche du salut improbable.

À l’heure du second repas journalier, ils n’avaient rien trouvé encore. Un morne désespoir planait sur leur misérable campement. Rien n’était pitoyable comme ce groupe de trois êtres humains si petits, si chétifs, abandonnés dans l’épouvantable solitude lunaire. De gigantesques cratères s’élevaient à l’horizon. La plaine était toujours, au ras du sol, couverte de plantes envahissantes. Le Soleil baissait un peu vers l’est. Ce paysage fantastique et lumineux allait-il être leur tombe ?

Agénor eut, cette fois encore, toutes les peines du monde pour décider les deux jeunes gens à prendre quelque nourriture : avec l’espoir perdu, le reste des forces physiques et morales s’en allait, et l’appétit avec elles. La pensée du lendemain sans vivres tuait d’avance ces pauvres gens.

Adrien devait — c’était son tour — veiller cette fois sur le sommeil des deux autres ; mais une telle garde allait devenir inutile, car ce sommeil devait leur être enlevé, lui aussi, par l’excès maladif des pensées tristes ; en lui seul cependant ils eussent pu oublier pendant quelques heures d’anéantissement complet l’horreur
— Cet ensemble-là doit marcher, pensa le docteur, et marcher vite !
de cette situation. Le mauvais sort allait donc les obliger à voir venir la mort en face de leurs yeux grands ouverts ?…

Agénor, ne pouvant reposer, songeait.

À sa droite se trouvait une vaste construction, sorte de hangar métallique qu’ils n’avaient pas visité. Ils en avaient tant fouillé des édifices sans y rien trouver d’utile qu’ils n’avaient même pas voulu voir celui-là ! À quoi bon, d’ailleurs ; tout espoir était bien perdu !… La mort allait venir ; simple question d’heures…

Le savant n’osait plus regarder les jeunes gens. Adrien surtout lui semblait sa victime ; ne l’avait-il pas amené un peu de force sur ce lointain satellite ?… Quant à Cécile, le pauvre homme n’y pouvait penser sans éprouver une douleur extrêmement vive. Pauvres enfants de la Terre ! La Lune allait garder leurs os !…

Puis il songea à la Terre, à Orléans, à la Loire ; et, dans son immense tristesse, il eut une faible consolation à la pensée qu’ils allaient mourir tous trois en respirant, dans leur casque d’aluminium, l’air du pays natal.

Brusquement, ses nerfs surexcités le mirent debout, avec un irrésistible besoin de se promener. Il passa près d’Adrien, tout songeur, et de Cécile qui, non loin de là, était couchée sur le sable chaud.

Ensuite, désirant s’éloigner un peu sans perdre de vue les autres, Agénor détacha le fil téléphonique qui le reliait à ses compagnons. Il s’avança dans la direction de la grande construction métallique, puis revint sur ses pas pour observer la plaine du côté opposé. Et, longtemps, il erra ainsi comme une âme en peine.

Soudain, mû par on ne sait quelle force mystérieuse, il entra dans le grand hangar métallique qu’il n’avait pas d’abord voulu visiter.

Ce que notre savant vit alors le frappa d’un tel saisissement qu’il dut s’appuyer à la muraille pour ne pas tomber à la renverse.

Devant lui, en partie violemment éclairée par les rayons solaires, une étrange machine occupait l’intérieur du bâtiment. Elle était entièrement métallique, haute de six mètres environ, soutenue par quatre pieds articulés en plusieurs endroits et terminés à la base par quatre boules de métal creux d’une bizarre souplesse. Au-dessus de ces pieds, la partie supérieure de la machine avait la forme d’une caisse ; et, sur le bord de cette caisse, on voyait une roue horizontale et un levier. Les pieds avaient environ quatre mètres de haut et la partie supérieure deux mètres seulement.

Agénor observait attentivement cette mécanique. Il en contemplait, ébahi, les fines articulations et certains rouages mystérieux qui, assez compliqués, devaient être les pièces d’un moteur placé sous la partie supérieure.

— Cet ensemble-là doit marcher, pensa le docteur, et marcher vite !

Il devait être facile de monter vers la caisse supérieure, car des ressorts, des tiges, des excentriques dépassaient de partout. De plus, l’anormale légèreté d’un Terrien sur la Lune devait encore faciliter cette tâche.

Agénor n’hésita pas ; il grimpa ; et, quelques secondes après, notre homme était en haut.

Les parois de la caisse, hautes de deux mètres, dépassaient la tête du savant. Pour voir, il dut monter sur une saillie métallique intérieure.

— Évidemment, disait-il en se parlant à lui-même, cet instrument fut construit pour des êtres de haute taille, dépassant au moins du buste ces parois.

Une immense joie l’envahissait peu à peu. Cette singulière chose automobile allait-elle les transporter jusque auprès de l’ami Sulfate ?

La pensée lui vint de faire immédiatement part de sa trouvaille à son neveu et à sa fille, de ne pas retarder plus longtemps l’annonce d’une bonne nouvelle ; mais une hésitation l’arrêta : cette machine fonctionnait-elle ?

— Elle doit marcher ! Elle doit marcher ! se répétait Agénor. Elle doit avoir des réserves d’énergie encore utilisables ! Notre nacelle n’est-elle pas dans ce cas ? Le haut luminaire que nous avons vu n’est-il pas, lui aussi, encore pourvu d’une force puissante !

Une voix mystérieuse semblait lui dire : « Essaie ! Essaie donc ! »

Qu’avait-il là, en somme, sous la main ? Une roue horizontale et un levier. « La roue, pensa-t-il, doit servir pour la direction, et le levier pour la mise en marche et l’arrêt. »

Pour tenter l’aventure, il fallait un grand sang-froid et un fier courage. Agénor n’hésita pas. Il saisit la poignée du levier et l’amena quelque peu en arrière…

Lentement, majestueusement, les pieds articulés de la machine se mirent en mouvement semblables à ceux d’un être vivant. Avec une grande douceur les articulations se plièrent, s’étendirent tour à tour, firent avancer le tout, et les boules métalliques inférieures s’aplatirent moelleusement en se posant l’une après l’autre sur le sol. L’ensemble était si bien équilibré mécaniquement que la caisse supérieure, dans la marche, n’oscillait nullement, ni en avant ou en arrière, soit en haut ou en bas, soit à droite ou à gauche, et cela malgré les inégalités du sol.

Agénor ne pouvait croire à tant de bonheur. Perdant tout son calme et n’écoutant que sa joie immense, à tue-tête il cria dans son casque d’aluminium :

— Sauvés ! sauvés ! nous sommes sauvés !

Adrien et Cécile n’entendaient rien. Étendus sur le sol, pensifs, et regardant du côté opposé, ils ne voyaient pas le brave docteur qui, tournant la roue horizontale, faisait évoluer sa mécanique dans tous les sens, et, sûr de lui à présent, maniait volant et levier avec une grande sûreté de main. Cette machine marchante était, à vrai dire, une absolue merveille de simplicité.

Brusquement, le hardi conducteur partit dans la direction des jeunes gens et vint arrêter son curieux mécanisme devant eux.

Dès qu’ils virent cette chose étrange, ils eurent d’abord, Cécile surtout, un mouvement de recul et d’effroi. Mais Agénor, aussitôt, agita son bras gauche de leur côté en signe de triomphe.

Dépeindre leur stupéfaction en le voyant à la partie supérieure de cet étonnant engin est chose vraiment impossible ; mais à leur étonnement inquiet succéda bientôt une joie sans mélange. Adrien comprit de suite et s’écria :

— Nous avons un moyen de transport !

Cécile fut si heureuse qu’elle faillit s’évanouir.

Immédiatement, Agénor leur fit signe de monter avec le léger bagage qui restait.

Facilement, Adrien et sa cousine se hissèrent dans la caisse supérieure. Les vivres, l’eau et le reste furent placés dans un coin.

Dès que le fil téléphonique eut rétabli la communication entre tous, le savant put raconter sa découverte en termes émus.

Fous de bonheur, nos trois amis s’étreignirent ; et, pleins d’espoir, ils sentirent monter en eux une énergie nouvelle…

Lorsque cette émotion se fut un peu calmée,
— La Terre ! s’écria Adrien, la Terre ! Salut, ma vieille machine ronde !…
Agénor, rayonnant, montra l’est de la main et s’écria :

— Mes enfants, voici toujours notre but, là-bas, droit devant nous, dans la direction du Soleil !…

D’un seul coup, il ramena le levier en arrière, puis il saisit à deux mains le volant horizontal.

La machine se mit en mouvement. Rapidement, les quatre pieds trottèrent ; et les voyageurs se sentirent emportés sans un balancement dans la bonne direction.

— Bravo ! Bravo ! s’écria le jeune homme.

Aurons-nous suffisamment de force pour aller jusqu’à la nacelle ? ajouta-t-il.

— Je l’espère, répondit simplement Agénor, devenu songeur à cette observation d’Adrien.

La mécanique marcha sans trêve à une allure extrêmement rapide, de cent kilomètres à l’heure, au moins.

Quelle étendue de route cette machine pouvait-elle parcourir ? Était-ce cent, mille, dix mille kilomètres ou bien allait-elle rester immobile sous peu et les obliger à redescendre mourir sur le sable ? Autant de mystères auxquels Agénor ne voulait songer. « À Dieu vat ! » se disait-il en regardant fixement l’horizon.

Cent kilomètres furent franchis, puis cent autres ; et, toujours avec la même vitesse, sans défaillance, le curieux appareil avança vers l’hémisphère connu.

Les voyageurs ne comptaient plus les heures ; et Agénor, serrant fiévreusement son volant, ne demandait nul repos, nul sommeil, dans sa hâte de ramener à bon port son neveu et sa fille.

Les ruines disparaissaient ; l’immense solitude reprenait peu à peu possession des étendues lunaires. Il n’était vraiment plus question de photographies et d’observations ; une seule pensée emplissait l’esprit des Terriens : le salut. Aussi, à peine les cratères et les pics passant non loin d’eux obtenaient-ils un regard de curiosité.

Tout à coup, Adrien eut un bruyant éclat de joie.

— La Terre ! s’écria-t-il ; la Terre ! Salut, ma vieille machine ronde !…

C’était bien la planète qui, lentement, surgissait là-bas à l’horizon, annonçant, par conséquent, l’arrivée sur l’hémisphère désiré, celui où reposait la nacelle.

Sur la mécanique marchante, la joie fut bien grande. Un triple bravo accueillit l’apparition du globe terrestre ; et, en son honneur, on fit halte un moment, juste le temps nécessaire pour manger les dernières provisions. Puis la machine repartit au trot allongé de ses quatre jambes.

Par 80 degrés de longitude ouest, les voyageurs virent le cratère Schubert. Ensuite, ils traversèrent le 60e degré et entrèrent dans la plaine de la Fécondité, sur les limites de laquelle se dressa bientôt Taruntius, haut de mille quatre cent quatre-vingt-trois mètres.

Leur désir d’arriver à la nacelle avant toute autre chose était si grand qu’ils n’avaient pas même songé à visiter le curieux double cratère Messier, situé près de l’équateur et au milieu de la plaine de la Fécondité. Une occasion exceptionnelle s’offrait là d’observer sur place les bizarres changements qui se manifestèrent au cours du siècle dernier dans la forme et les dimensions des deux petits cratères ; le hasard avait cependant mis ces cheminées volcaniques sur la route de nos amis. Mais rien ne les intéressait plus. Sans arrêt, ils se lancèrent sur la plaine de la Tranquillité. Peu après, ils passaient au trot de leur appareil au sud du cratère Jansen, puis au nord du beau cratère Pline, dont les remparts hauts de trois mille deux cent seize mètres dominent l’entrée de la plaine de la Sérénité.

Les Terriens avaient de nouveau dépassé le Soleil. L’astre, peu à peu, rétrogradait jusqu’à l’horizon. Il n’était plus derrière, mais à droite, car nos voyageurs avaient abandonné l’équateur pour s’avancer franchement au nord ; et l’ombre gigantesque de la mécanique se projetait à gauche, indéfiniment.

Traverser la Mer de la Sérénité ne fut qu’un jeu. Leur joie devint intense lorsqu’ils revirent ce sable connu, après trente-trois heures de trot sur les plaines lunaires.

Partis avec l’astre levant, ils revenaient donc avec lui, ayant, nous l’avons vu, tourné en sens inverse du mouvement de la Lune en vingt-neuf jours à peu près.

Bientôt ils aperçurent la nacelle toujours à la même place sur l’interminable plaine, et, près d’elle, Agénor, très ému, arrêta doucement la machine.

Cette maison d’acier, n’était-ce pas une parcelle de la Patrie ! Ce fut plus fort qu’eux : à sa vue leur cœur chavira, et, derrière la vitre noircie de leur casque d’aluminium, de joie, doucement ils pleurèrent…


CHAPITRE xviii

L’homme préhistorique.

Lorsque les voyageurs pénétrèrent dans l’intérieur de la nacelle, ils eurent la joie d’y trouver immédiatement Sulfate. Le brave homme vint à eux et leur serra les mains affectueusement.

Mais le digne confrère n’était pas seul. Sur une des chaises, un être humain, un vieillard, était assis.

La taille de cet homme pouvait être d’environ 1 m 70. Ses bras étaient longs, son crâne fuyant, ses dents énormes, ses cheveux et sa barbe touffus, rudes et blancs.

Une chose frappa surtout le regard connaisseur d’Agénor, ce fut la différence existant entre les deux mâchoires du nouvel habitant de la nacelle. En effet, de ces deux mâchoires, la supérieure était fortement prognathe, c’est-à-dire très allongée en avant, tandis que l’inférieure était, au contraire, fuyante.

Cet étrange individu portait un costume couvert d’écailles qui, certainement, avait été taillé dans la peau rugueuse de quelque animal lunaire.

Rapidement, les trois voyageurs enlevèrent leur sphère métallique ; et, aussitôt, Agénor vint se camper devant l’étranger.

L’étonnement du savant était si grand qu’il en oubliait la faim. Il ne songeait pas davantage à montrer au confrère la mécanique lunaire dont les quatre pieds reposaient en ce moment moelleusement sur le sable. Adrien et Cécile, curieusement intéressés eux aussi, étaient dans le même état d’esprit qu’Agénor.

Le regard du docteur allait de l’inconnu à Sulfate et de Sulfate à l’inconnu.

— Quel est cet homme ? demanda-t-il.

Le confrère s’avança, sûr de l’effet que ses paroles allaient produire, et, d’un ton solennel :

— Cher ami, dit-il, je vous présente l’homme préhistorique que les Sélénites enlevèrent jadis dans leur nacelle, fait relaté par le document gravé sur le carré de métal que j’ai vu plusieurs fois ici et qui fut trouvé dans le terrain fouillé de votre villa des « Iris » !…

Agénor demeura d’abord silencieux pendant un court instant ; mais un épouvantable ouragan cérébral bouleversait son esprit. Il devint rouge d’abord, puis pâle et, enfin, fortement vert. Il recula jusqu’à la paroi de la nacelle. Ce court moment de défaillance passé, le savant poussa une sorte de cri rauque fait de surprise et de joie ; il bondit et retomba devant le vieillard auquel il cria :

— Tu es un homme préhistorique ! Et tu vis encore ! Les Sélénites, grâce à leur science, ont prolongé ta vie !…

Mais, brusquement, Sulfate s’interposa entre Agénor et l’homme.

— Confrère, dit-il, calmez-vous, ne le tuez pas, ne l’émotionnez pas, il n’a plus que le
… La lumière vive de ma lanterne me guida dans les méandres de la grotte.
souffle… Laissez-moi vous raconter la chose… Voulez-vous ?…

— Soit, répondit le savant, revenant doucement à son état normal. Racontez-nous cela, Sulfate, pendant que nous allons refaire nos forces en mangeant quelque peu.

Agénor et les jeunes gens, affamés, ouvrirent en un tour de main boîtes de conserves et bouteilles, mirent le couvert et mangèrent.

Sulfate s’assit à côté de l’homme et, solennellement, commença son récit.

— Quelques jours après votre départ, dit-il, je ne tardai pas à trouver monotone mon rôle de gardien et pensai pouvoir abandonner quelque peu la nacelle sans attirer le moindre danger sur elle. Nul ennemi n’était à craindre. En effet, jusqu’alors, quelques rares animaux seulement étaient apparus à l’horizon de la maison d’acier, mais nullement menaçants. Ils s’étaient contentés de dévorer leurs congénères morts que le froid avait conservés et que la chaleur du jour rendait un peu moins durs. Bref, je décidai qu’une petite absence ne serait nuisible en rien et qu’elle me dégourdirait sérieusement les jambes.

« Je revêtis donc un costume Desgrez-Balthazard, je pris un fusil automatique, une lanterne-phare électrique comme en-cas, des vivres, et, en route ! Me voilà parti pour la promenade.

« Possidonius m’attirait ; je me dirigeai de ce côté.

« Des grottes et des cavernes que vous ne connaissez pas pénètrent dans les flancs de cette montagne géante. C’est admirable, pittoresque et sauvage. Je serais même presque prêt à dire que ces merveilles m’ont fait oublier la Terre. L’entrée d’une de ces grottes, qui me parut plus belle que les autres, éveilla en moi un assez vif désir d’explorer quelque peu les dessous du sol lunaire. Je m’armai de tout le courage possible, et, d’un pas ferme, mais le cœur battant un peu, je pénétrai dans la noirceur de cette excavation.

« Dès les premiers pas, je dus mettre en activité ma lanterne-phare ; puis, pendant une bonne heure, l’étrangeté de l’unique couloir où je me trouvais m’intéressa tellement que j’avançai toujours. La lueur vive de ma lanterne me guida dans les méandres de la grotte et il m’est impossible de vous décrire la beauté des cristaux que cette lumière y fit scintiller, aux parois, à la voûte et même sur le sol.

« Le couloir, qui, jusqu’alors, avait été franchement horizontal, s’engouffra brusquement dans les profondeurs du sol en une pente très oblique et très accidentée. Sans la légèreté merveilleuse que je dois à ma qualité de Terrien, jamais je n’aurais osé essayer ce que j’entrepris alors, car je devais surtout songer à la difficulté du retour. Hardiment, je continuai donc de m’enfoncer dans ces mystérieuses cavités…

« J’ai visité en France certains gouffres, certains avens, entre autres l’aven du Clos del Fayoun, dans le Var ; mais le pittoresque de ces abîmes formés par les eaux tombant dans les fissures du calcaire n’approche pas de l’étincelante beauté du couloir souterrain que j’ai suivi ici.

« Je ne puis vous dire au juste pendant combien de temps je descendis ainsi, mais je dus pénétrer fort avant, car l’atmosphère lunaire devint de plus en plus dense. Je m’aperçus de ce phénomène à l’intensité appréciable du son : j’entendais, faiblement, il est vrai, mais distinctement et de plus en plus, mes fortes semelles buter contre le roc et les cristaux.

« Cependant, il était écrit dans le grand livre de la destinée qu’une chose désagréable devait m’arriver ici. Je dois même vous certifier, ami Lancette, que cet événement m’a complètement et définitivement brouillé avec la Lune.

« À un tournant du couloir, mon malheureux pied heurta une sorte de barre dépassant du sol. Tout à coup, les pierres, les cristaux volèrent en éclats, et je fus saisi entre deux espèces de panneaux garnis de liens très forts qui se refermèrent brusquement. J’étais tout simplement pris au piège comme un vulgaire animal ! »

« L’instrument m’avait frappé les reins si fort que j’en restai abasourdi pendant un temps qui dut être assez long. Ce coup, je le sens encore, croyez-le bien !…

« Lorsque je repris mes sens, toujours dans mon piège, un homme était devant moi et me regardait fixement ! J’éprouvai alors, je dois bien l’avouer, une forte émotion faite d’éton­nement et d’effroi !

« Cet homme — le même qui est là de­vant vous — ouvrit le piège et me donna la liberté. Ma lanterne, heureusement, ne s’était pas brisée dans le choc ; elle éclai­rait cette scène étrange… À travers la vitre de ma sphère, je regardais l’in­connu qui m’exami­nait lui aussi, im­mobile et stupéfié.

« Mon regard, pen­dant quelques secon­des, ne put quitter sa tête blanche et vieille, son costume bizarre. C’est un Sé­lénite ! pensai-je…

« Brusquement je me levai et sortis du piège en me frottant les reins, ramassai ma lanterne, mon fusil ; et, croyant rê­ver, n’ayant guère conscience de mes actes, je voulus fuir au plus vite vers la lumière du soleil. afin d’échapper à ce cauchemar.

« Rapidement je grimpai dans le tortueux couloir, sautant de rocher en rocher, n'osant regarder en arrière…

« Je ne respirai librement que longtemps après, en voyant le sable étincelant et le grand ciel plein d’astres. M’étant retourné vers l’ouverture de la grotte, je constatai avec surprise que l’in­connu m’avait suivi ; mais, sous les rayons du soleil, je l’observai avec beaucoup moins de frayeur qu’en bas, dans l’abîme. Je pris le che­min de la nacelle. Le vieillard me suivit ; et je pus remarquer qu’il n’éprouvait aucune peine à se trouver dans une atmosphère aussi raréfiée…

« Dois-je l’introduire avec moi dans la maison d’acier, pensai-je. Il n’a pas l’air bien méchant… je ne l’ai vu esquisser nul geste agressif… Allons, Sulfate, un peu d’humanité…

« J’en étais là de mes réflexions lorsque je vis mon individu faire des gestes d’incommensu­rable stupéfaction. Il avait vu l’hélice et paraissait la reconnaître. Il pleurait, me montrait votre moteur d’une main, ensuite la Terre, puis il comprimait de l’autre main les battements de son vieux cœur ému…

« Je m’approchai de lui et le pris par le bras. Il chancelait d’émotion.

« Quels souvenirs cette hélice éveillait-elle en son âme ?… J’eus grandement pitié de lui et, n’hésitant plus, cette fois, je l’introduisis dans notre nacelle.

« Là, il se reposa, se restaura, reprit quelques forces.

« Trois heures après, assis tous deux à cette table, péniblement nous échangions nos pensées au moyen de dessins rudimentaires tracés sur des feuilles de papier. Il me narrait son histoire. Nous eûmes, vous le voyez, recours au procédé dont les Sélénites se servirent jadis lorsqu’ils gravèrent sur votre planche métallique le rapide récit de leur séjour chez nous.


… Lorsque je repris mes sens, toujours dans mon piège, un homme était devant moi et me regardait fixement.

« Ah ! Ce fut long et difficile ! J’en ai fait des gestes et des croquis mal dessinés avant de comprendre.

« Je sus ainsi que j’avais été pris dans un des pièges tendus par l’inconnu pour attraper des bêtes dont il faisait habituellement sa nourriture.

« J’appris aussi — et mon étonnement fut profond — que cet être était l’homme enlevé autrefois de notre globe par les Sélénites.

« Depuis ce rapt, m’apprit-il, environ cent vingt mille années terrestres se sont passées ! Vous entendez, ami Lancette ! cent vingt mille années !…

— J’admets, je comprends la chose, répondit le savant, car l’homme, cela est prouvé, se trouvait déjà sur Terre au début des temps quaternaires, époque géologique la plus récente et qui embrasse cependant une période d’au moins cent mille ans. D’après le savant Américain O. C. Marsh, l’ancienneté de nos ancêtres serait même plus reculée et remonterait à deux cent cinquante mille ans peut-être. À mon avis, O. C. Marsh doit être encore au-dessous de la réalité, car l’existence de l’homme dès une des périodes très anciennes de l’époque tertiaire est sur le point d’être admise. Cela reculerait sérieusement encore son ancienneté sur la planète ! Il n’est donc pas invraisemblable que notre hôte ait été capturé par les Sélénites il y a cent vingt mille ans. Ce qui m’étonne bien davantage, par exemple, c’est de le voir encore vivant !

— Mais, confrère, s’empressa de dire Sulfate, ainsi que vous l’avez de suite deviné, les Sélénites ont prolongé sa vie. Écoutez la fin de mon récit.

« Les habitants de la Lune qui, à l’emplacement où devait naître votre villa des « Iris », capturèrent notre inconnu, étaient les derniers survivants du satellite. Ces Sélénites étaient alors âgés d’environ mille siècles et avaient vu s’éteindre depuis longtemps les dernières générations des habitants de la Lune, dont les demeures se trouvaient de l’autre côté de l’astre… là-bas, sur l’hémisphère invisible.

— Oui, interrompit Lancette, nous avons vu cela ; nous vous raconterons… mais continuez, Sulfate…

— Ces quelques derniers Sélénites avaient réussi à prolonger leur existence après la disparition de leurs frères, tous fauchés par la mort, grâce à un breuvage mystérieux dont ils avaient toujours gardé jalousement le secret. Cette liqueur, sorte d’élixir de longue vie qui allongeait ainsi le chapelet de leurs ans, ne devait pas les rendre immortels, mais retarder jusqu’à la dernière limite possible l’usure de leurs organes. Ils étaient presque dans ce dernier état d’épuisement physique, mais encore en belle intelligence lucide, lorsqu’ils tentèrent et réussirent l’extraordinaire voyage de la Lune à la Terre, aventure qui se termina par l’arrivée de leur prisonnier sur le satellite.

— Prisonnier, est-ce bien le mot ? interrompit Lancette.

— Curiosité scientifique plutôt, répondit Sulfate. Puis il continua :

« Le Terrien ne fut nullement malheureux avec ses ravisseurs. Il s’habitua lentement à la raréfaction de l’air lunaire, put vivre aussi bien que sur notre Terre, et avec plus de bonheur même, car la fréquentation des derniers Sélénites archicivilisés et instruits dut offrir plus d’agrément que la cohabitation avec des Terriens habitant encore les cavernes et disputant leur proie journalière aux fauves de cette époque. Il eut sa part de l’élixir régénérateur qui lui réussit à merveille, éloignant la fin dernière.

« Après la capture de l’homme, les Sélénites vécurent encore bien des milliers d’années ; puis, malgré la liqueur mystérieuse, la mort patiente les prit lentement un à un. Sur la Lune, le Terrien resta seul, buvant et épuisant jusqu’à la dernière goutte le liquide merveilleux, dont ses défunts ravisseurs lui avaient légué les précieux restes. Aujourd’hui il n’y en a plus, et le temps, toujours vainqueur, fait en cet homme ses ravages ordinaires…

— Mais, dit Agénor, la vie dut lui être pénible, seul ainsi sur ce globe où l’atmosphère peu à peu s’allégeait…

Il vécut comme il put, mon cher Agénor, pendant une grande partie de nos temps préhistoriques terrestres : âges des pierres taillées et polies, âge du bronze… puis pendant que se passèrent les faits racontés en nos histoires ancienne, moderne, contemporaine… Il buvait son élixir, chassait pour manger, se réfugiait dans les souterrains de la Lune, vrai Robinson de ce satellite énorme.

— À sa place, je serais revenu sur ma Terre natale avec l’hélice ayant déjà fait le voyage, interrompit Adrien.

— Elle n’était peut-être pas à sa disposition, cette hélice, dit à son tour le savant ; ou bien, les Sélénites, voulant le garder, lui, l’homme terrestre, rendirent peut-être l’appareil inutilisable.

— C’est précisément ce qui se produisit, continua Sulfate…

À ce moment, le mystérieux inconnu eut une quinte pénible de toux qui, brusquement, coupa la conversation.

— Il tousse, dit le savant, c’est la densité trop forte de l’air à l’intérieur de cette nacelle qui l’incommode, peut-être.

— Non, confrère, s’empressa de répondre Sulfate, je me suis aperçu les jours précédents, que cet air ne le gêne pas. Notre homme passe par transition brusque, de l’intérieur à l’extérieur et de l’extérieur à l’intérieur, sans éprouver de malaise : Habitude sans doute de vivre indifféremment à la surface ou dans les cavernes profondes du satellite, en des milieux atmosphériques de densité variable. Cette toux qui le secoue cruellement de temps en temps est la même ici et au dehors. Le mal qui le ronge est autre. J’ai observé minutieusement le jeu de ses organes ; ce vieillard est près de sa fin ; et c’est prodigieux vraiment qu’il ait pu me suivre aussi facilement qu’il l’a fait de sa grotte à notre nacelle !…

Cependant, Agénor ayant quitté la table, s’était approché de l’inconnu et l’observait en monologuant ainsi :

— C’est bien là l’un des hommes de l’âge des pierres taillées, époque où l’être humain vécut sur Terre à côté de races d’animaux aujourd’hui disparues… âge pendant lequel il fabriqua ces armes de silex, couteaux, pointes de flèches, massues qui, retrouvées aujourd’hui dans le sol, garnissent curieusement les vitrines des musées…

Puis le savant se recula et, croisant les bras :

— Ô homme préhistorique, dit-il d’une voix grave, il m’était donc réservé de pouvoir te con­templer vivant ! Je devais donc te trouver sur la Lune ? Tu vivais donc ici, séparé, par les siècles et l’espace, de tes frères les hommes fossiles, de tes frères au front bas dont les restes furent découverts dans les grottes du Néanderthal, du Moustier et d’ailleurs…

Adrien et Cécile écoutaient en silence, stu­péfaits.

Cependant, au cerveau de la jeune fille, une pensée naissait, pensée généreuse.

Père, dit-elle tout à coup, en s’adressant au savant, c’est donc vrai, cet homme va mourir ?


— En ce cas, mes bons amis, dit Lancette d’une voix émue, c’est le retour sur Terre… aujourd’hui même…

Agénor, avant de répondre, éludia, ausculta sérieusement le malade…

— Oui, ma chère fille, dit-il après un instant d’observations, Sulfate a dit vrai : chez ce malade les lobules pulmonaires, correspondant aux petites bronches, sont atteints d’inflammation aiguë. Il tousse singulièrement, écoute… De plus, il a la fièvre. J’ai entendu, à l’auscultation, des râles sous-crépitants fins… Dans quatre jours il sera mort !

— Père, dit encore Cécile, dont les yeux se mouillaient, veux-tu m’accorder une grâce ?

— Laquelle, mon enfant ?

— Je voudrais que cet homme revienne sur la Terre, sa patrie, avant de mourir !

Il y eut un silence…

Toute l’âme charmante et charitable de la jeune fille était dans ces quelques mots. Agénor fut ému jusqu’aux larmes.

Sulfate sentit son cœur se fondre à la pensée que le retour sur Terre pouvait, grâce à cette circonstance, ne pas tarder beaucoup.

— En effet, hasarda-t-il d’une voix suppliante, si nous revenions chez nous, Lancette !…

Agénor, troublé, les observait tous, d’un regard singulier.

Évidemment, un combat se livrait en lui : il avait un fou désir de rester encore pour compléter ses études sélénographiques, mais son cœur parlait également et la proposition de sa fille était si généreuse…

— Qu’en penses-tu ? dit-il en se tournant vers Adrien.

— Je partage la belle pensée de ma cousine, répondit le jeune homme après un court instant de réflexion.

— En ce cas, mes bons amis, dit Lancette d’une voix émue, c’est le retour sur Terre… aujourd’hui même… si nous voulons que cet homme meure là-bas…

Un triple bravo répondit à cette phrase du docteur.

— Partons ! partons ! ajouta Sulfate, au comble de la joie. Rien ne nous retient plus, n’est-ce pas, confrère ?

— Non, répondit Agénor, d’une voix brisée par l’émotion, rien de bien compliqué. Notre hélice est toujours prête à filer sans nul besoin de préparation. Il nous faut simplement partir de façon telle que la France se trouve en face de notre nacelle au moment de l’arrivée là-bas, c’est-à-dire, vingt-deux heures après notre départ…

Le héros de cet inoubliable voyage observa sans perdre une minute la situation exacte de la Terre. Ses calculs immédiatement commencés lui apprirent que la France devait mathématiquement passer devant la Lune vingt-cinq heures plus tard.

— Nous partons dans trois heures, dit-il simplement à ses compagnons. Occupez-vous des derniers préparatifs ; passez une revue générale du matériel et de tous les instruments.

Immédiatement, une grande animation régna. Adrien, rapidement, vérifia tout.

Le jeune homme sortit de la nacelle et alla jusqu’à la machine trotteuse, pour prendre les clichés photographiques et les pierres précieuses rapportés de l’hémisphère mystérieux.

À la vue de cette mécanique fantastique, qu’il observait pour la première fois à travers un hublot, Sulfate chancela d’étonnement et dut s’asseoir sur le tapis.

S’étant relevé, il voulut savoir. Adrien et Cécile furent obligés de calmer sa curiosité, de lui raconter brièvement, tout en donnant des potions au Terrien, les aventures vécues de l’autre côté de la Lune… Et, pendant ce temps, lentement, les dernières heures s’écoulèrent…

Cet étourdissant voyage se terminait donc ainsi, brusquement, par un acte de bonté généreuse. Agénor sacrifiait ses projets d’excursions possibles encore, malgré la perte des machines et de la voiture. Entre sa passion de savant et la délicate pensée de sa fille, il n’hésitait pas. C’était le retour, affreux pour lui, certes. Il fit, sans dire un mot, ses préparatifs, ses derniers et longs calculs, étouffant énergiquement en son cœur une douleur réelle et bien intime.

Bientôt, l’instant du départ arriva.

Tout était prêt, le viseur bien en place.

L’homme préhistorique, très faible, se trouvait étendu sur une des couchettes placées dans la pièce du bas. Rodillard, surexcité, pressentant un événement grave, allait de l’un à l’autre des voyageurs, très affairé.

En ce moment solennel, le savant s’approcha de la paroi, consulta un chronomètre et saisit l’anneau de la vitesse moyenne.

– Attention ! dit-il à ses compagnons immobiles et silencieux à ses côtés, attention ! nous allons partir !

Il tira et la tigelle s’abaissa entièrement.

Soudain, l’hélice tourna, se dressa, se vissa dans l’atmosphère lunaire et, rapidement, la maison métallique quitta le sol de la Lune, aussi simplement qu’elle avait quitté la Terre.

Agénor, la main sur le levier du gouvernail, visa l’endroit du ciel que ses calculs lui avaient indiqué. Brusquement, il tira la troisième tige, celle de la vitesse extrême. Comme un projectile, l’appareil partit vers la Terre, moins vite qu’au départ de la planète, mais avec une force ascensionnelle suffisante cependant pour atteindre le point neutre, plus rapproché cette fois.

Par le hublot du bas, les voyageurs virent la Lune qui s’enfuyait et semblait tomber dans les abîmes sans fond de l’espace. Par les vitres du haut, la Terre, au contraire, grossissait lentement. C’était la mère qui les rappelait en hâte. Elle les voulait, ces enfants un moment perdus ; elle les voulait tous, y compris ce vieillard qui revenait moribond pour lui donner son dernier souffle et ses vieux os…


CHAPITRE xix

Retour sur Terre.

Le voyage interplanétaire de retour s’effectua sans incident. Une large part des vingt-deux heures fut d’ailleurs consacrée au repos, car Agénor, Adrien et la jeune fille ressentaient une forte fatigue après leur voyage circulaire autour du satellite. Longtemps, ils dormirent tous trois dans la pièce du haut, à poings fermés.

Sulfate, pendant ce temps, veilla sur le moribond avec un soin extrême et un grand dévouement.

Quelques heures avant l’arrivée, le confrère d’Agénor éveilla ses compagnons, et les préparatifs d’atterrissage commencèrent.

Lorsque la force acquise amena la nacelle et l’hélice près de l’atmosphère terrestre, Agénor mit en mouvement les palettes de son appareil, afin d’atténuer l’épouvantable chute faite de toute la force d’attraction terrestre ; puis, dès
… D’un grand geste, les bras largement ouverts, Sulfate voulait, semblait-il, étreindre tout l’horizon visible… Agénor, Adrien et la jeune fille sortirent ensuite…
que l’hélice frappa les couches atmosphériques les plus élevées, le savant saisit le gouvernail et observa la Terre, toujours grossissante, par le hublot de la base. Il avait si bien visé cette fois le point à atteindre que la nacelle planait au-dessus de l’Orléanais. Mais Sandillon et Orléans étaient trop à droite, cependant.

Agénor désirait atterrir exactement à sa villa des « Iris », terminée à présent et même prête à le recevoir, car, d’après un ordre laissé à Orléans avant le départ, la maison nouvellement bâtie devait être garnie, depuis fin septembre de tout le mobilier qui se trouvait boulevard Rocheplate.

Une manœuvre des anneaux fit remonter obliquement l’appareil dans l’espace, à une trentaine de kilomètres au-dessus de la Terre ; puis ce fut la descente, obliquement encore.

Cette fois, c’était parfait : l’arrivée devait s’accomplir dans les conditions désirées.

Un instant, Orléans et ses environs furent visibles dans l’encadrement du hublot de la base. Les voyageurs reconnurent nettement le pays : la ville au bord et au nord de la Loire, l’île Charlemagne, Olivet, Saint-Jean-le-Blanc, Chécy, Saint-Jean-de-Bray, Saint-Denis, etc… Puis, plus bas et de plus près, ils purent apercevoir pendant quelques secondes le parc du château de la Source où s’étendent les nappes naissantes du Loiret, la Grande-Source et le Bouillon.

Lentement, soigneusement guidée par Agénor et avec un ralentissement mathématique, la nacelle s’approcha des « Iris ». Par les hublots de la paroi, nos amis virent passer les arbres au feuillage éclairci, les pignons pointus et les murs de la bâtisse. Puis l’appareil s’arrêta sur une large pelouse.

Sulfate sortit le premier de la nacelle. Ses yeux étaient humides de bonheur. D’un grand geste, les bras largement ouverts, il voulait, semblait-il, étreindre tout l’horizon visible. L’automne parait la nature de la gamme infinie des feuillages mourants, dorés et brunis. Un léger vent soufflait et atténuait encore les pâles rayons du soleil d’octobre. Quelques feuilles jaunies, voletant çà et là, tournoyaient dans la fraîche atmosphère et tombaient sur le sol. Des dahlias hauts et multicolores, des géraniums sanglants agonisaient, mordus par le vent déjà vif ; mais les chrysanthèmes allaient naître en étoilements magnifiquement tristes, précurseurs des grands froids…

Sulfate était heureux de vivre et de sentir sous ses talons la solide écorce de sa planète natale. Il frappa du pied le sol et s’écria :

— Cette fois, j’y suis, j’y suis bien !…

Agénor, Adrien et la jeune fille sortirent ensuite ; mais, au même instant, Honorine, Célestin et Polyte arrivèrent en courant. Les deux braves domestiques, émus à l’extrême, laissant de côté toute retenue, se jetèrent dans les bras de leurs maîtres, puis dans ceux de Sulfate, oubliant le tour pendable du confrère d’Agénor.

Polyte aboyait, sautait de joie.

Cependant, à son tour et solennellement, Rodillard sortit de la nacelle dont Adrien lui ouvrit la porte compliquée. Aussitôt, Polyte bondit vers le chat et, de sa large langue, lui lava fraternellement la figure en pleurant de joie. Ce fut le baiser de retour.

Puis il fallut songer à l’homme ramené de la Lune. On ouvrit largement la paroi de la nacelle et, avec d’infinies précautions, le malade fut descendu. Nous laissons à penser quel fut l’étonnement d’Honorine et de Célestin à la vue de ce moribond ramené de là-bas ; mais les explications qu’ils demandèrent furent remises à plus tard, car il s’agissait avant tout de placer le mourant dans une des chambres de la maison nouvelle.

Tous se dirigèrent vers le perron de la villa en portant l’homme préhistorique, tandis que, derrière la grille d’entrée, une foule de paysans, peu à peu grossie, curieuse, sympathique et


bruyante se massait déjà, acclamant le retour tant attendu d’Agénor Lancette et de ses compagnons…

Comment dépeindre la joie délirante qui, quelques heures après le retour de nos amis, s’empara d’Orléans, puis, peu après, de la France, de la Terre entière : certains enthousiasmes ne peuvent se décrire. Les savants du monde entier, les représentants de toutes les sociétés médicales, astronomiques, géographiques et autres, tous les amis de la science accoururent pour voir, vivant encore, l’être des générations éteintes, l’homme préhistorique ramené de la Lune. Mais, s’il y eut beaucoup d’appelés, il y eut peu d’élus. Les premiers arrivés seuls purent voir encore dans le regard du moribond un dernier rayon de vie ; deux jours après le retour, Agénor dut lui fermer les yeux pour toujours.

La dépouille mortelle fut embaumée, puis, dans un coffre vitré provisoire, exposée aux regards. Et ce fut encore, pendant des mois, un défilé ininterrompu de savants, de curieux…

Agénor, est-il besoin de le dire, devint l’homme à la mode, admiré, encensé par tous. Sa modestie en souffrit beaucoup. Il ne fut réellement heureux que quelques mois après, au moment où l’enthousiasme cessa quelque peu. Le brave homme put alors, dans le grand jardin de la villa des « Iris », faire édifier tranquillement un bâtiment nouveau dont les ornements d’architecture rappelèrent beaucoup les choses vues sur le satellite par les Terriens.

Dans l’unique pièce de ce pavillon qu’il appela son Musée de la Lune, Agénor fit mettre d’abord l’hélice, au fond, puis, au-dessous, la nacelle encore munie de ses instruments, de ses meubles, de ses couchettes. Au milieu, l’on plaça le coffre funéraire, splendide sarcophage métallique hermétique et vitré, contenant le corps de l’homme préhistorique. Sur les côtés furent rangées, encadrées, la carte du pôle nord terrestre dessiné sur le satellite par le savant, les photographies montrant les scènes curieuses, les vues et les paysages fantastiques et sauvages de là-bas. Enfin, dans des vitrines de cristal étincelant, le docteur étiqueta les échantillons minéraux et végétaux de la Lune, puis les diamants — immense fortune — ramassés à poignée sur le sol, près des souverains défunts du satellite.

Le mécanisme intérieur de l’hélice attira, dans le musée Lancette, les ingénieurs les plus réputés de la Terre. Avec des difficultés inouïes et après trois mois de travaux délicats et ininterrompus, la partie supérieure cylindro-conique de l’hélice fut démontée, mais le curieux moteur qui s’y trouvait renfermé garda son secret : ayant usé plus qu’on ne l’aurait cru sa mystérieuse accumulation d’énergie dans l’atmosphère lunaire par trop insignifiante et dans l’effort dernier de l’arrivée sur Terre, il s’était, en vertu d’on ne sait quoi, réduit en une poudre blanchâtre dans laquelle on trouva seulement quelques rouages pulvérisés à demi. Le mystère demeurait donc toujours aussi profond, aussi troublant…

La découverte de l’homme préhistorique due, en somme, à Sulfate, fit naître entre les deux docteurs une inaltérable amitié. À jamais furent oubliées les heures de rivalité qui, au début du voyage, avaient quelque peu séparé les deux confrères.

Agénor, Adrien et Cécile ne se quittèrent plus. Tous trois, magnifiquement installés dans leur nouvelle villa, continuèrent à savourer les douces joies que procure la connaissance de plus en plus approfondie des sciences.

Quant à Rodillard, il ronronne toujours comme autrefois auprès de son grand ami ` Polyte, nullement fier d’être le chat revenu de la Lune ; et, dans ses promenades nocturnes sur les gouttières, c’est à peine s’il regarde l’astre géant des nuits qui, là-haut, parcourt interminablement sa course dans l’Infini des cieux…

Marius Monnier.
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FIN