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Æneas Sylvius Piccolomini, Pie II

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Æneas Sylvius Piccolomini, Pie II

Æneas Sylvius PICCOLOMINI,


PIE II.




SA CORRESPONDANCE. — HISTOIRE DE SYLIGAITHA.




Il est pour les peuples des époques douées d’une telle richesse de souvenirs, d’évènemens et d’idées, qu’il est comme impossible à l’histoire de les épuiser jamais ni de les connaître tout entières. Le quinzième siècle en Italie est une de ces époques : la gloire fastueuse de quelques hommes nous a long-temps caché tout ce qu’elle couvrait autour d’elle ; de nos jours seulement, on commence à distinguer à sa base une vraie multitude de talens originaux, d’esprits aventureux, de destinées rares et vivaces dont il faudra s’occuper tôt ou tard. Parmi la foule de noms tombés ainsi de cette grande couronne, nous ramassons au hasard celui d’Æneas Sylvius Piccolomini, poète, voyageur, ambassadeur et pape ; ces quatre sortes de renommées n’ont pas suffi à le sauver de l’oubli.

Æneas Sylvius Piccolomini naquit en 1405 à Corsini, dans le territoire de Sienne. Issu d’une famille illustre, il fut élevé avec soin ; ses études furent brillantes, et tout jeune encore, il se fit remarquer par la facilité avec laquelle il composait des vers latins sur des sujets de galanterie. Mais il ne tarda pas à donner une autre direction à ses talens. Accueilli par le cardinal Caprani, il devint son secrétaire, et l’accompagna au concile de Bâle. De retour en Italie, il s’attacha au cardinal de Sainte-Croix, et parcourut avec ce nouveau patron la France, l’Angleterre, l’Écosse et l’Allemagne. Bientôt Æneas retourna à Bâle où se tenait toujours le concile, et il entra dans l’intimité du pape Martin v. Il avait alors vingt-six ans ; c’est à cette époque qu’il composa plusieurs ouvrages pour la défense du concile, contre le pape Eugène iv. Cependant l’empereur Albert ii le nomma plus tard son poète lauréat, puis son secrétaire. Engagé par la suite dans les relations diplomatiques, Æneas fut chargé d’une mission délicate auprès du pontife Eugène iv, qu’il avait combattu autrefois, et qui néanmoins le prit aussi à son tour pour secrétaire, et le fit sous-diacre à l’âge de trente-neuf ans. Sous ce même pontificat, il fut élu successivement évêque de Trieste, puis de Sienne. Le pape Calixte iii le fit cardinal, et enfin après la mort de ce pontife, Æneas Sylvius lui succéda le 27 août 1458, sous le nom de Pie ii.

Telle est en peu de mots l’histoire d’Æneas Sylvius ; rien n’est si facile que de connaître en détail sa vie politique. Beaucoup de biographies, l’Art de vérifier les dates, sa Vie écrite, par Platina, ses ouvrages même, et enfin les Commentaires de Jean Gobelin, son secrétaire, à la rédaction desquels il a présidé, sont des sources plus que suffisantes où l’on pourra puiser toute espèce de renseignemens.

Pour l’objet que nous nous proposons ici, il suffira, sans doute, d’avoir indiqué les emplois et les dignités ecclésiastiques dont cet homme spirituel et habile a été revêtu.

Considéré comme homme de lettres, Æneas Sylvius peut passer pour un écrivain fécond. Les titres seuls des différens écrits dont le recueil de ses œuvres se compose, en font foi ; les voici : — Relation de ce qui s’est passé au concile de Bâle, — Histoire de Bohême, — Extraits d’une partie de l’histoire impériale, — une Cosmographie, — l’extrait d’un livre du poète Panormita, — un traité de rhétorique, — un autre traité de l’éducation des enfans, — et enfin le recueil de ses lettres, le tout formant un volume de mille trente-quatre pages in-folio ; la correspondance seule en occupe quatre cent soixante-trois.

Cette correspondance a été mise en ordre et publiée par le pape Pie ii lui-même. Non-seulement ce pontife n’a pas craint que l’on fît des recherches sur sa vie privée, mais il a pris soin, au contraire, de conserver et de publier des lettres de lui que tout autre n’aurait pu faire connaître sans être taxé de malveillance. Aussi règne-t-il dans l’ensemble de la volumineuse correspondance d’Æneas Sylvius, une bonhomie, une sincérité presque religieuse qui peut faire considérer ce recueil comme des confessions. « Il mit dans un ordre nouveau, dit Platina, les lettres qu’il avait écrites aux diverses époques de sa vie, d’abord avant qu’il ne fût entré dans les ordres, puis quand il les prit, et qu’il devint évêque, cardinal et enfin pape. »

Dans la dernière année de son règne, Æneas Sylvius adressa à un cardinal une longue épître, la cent deuxième de son recueil, où il parle de cette correspondance. Voici ce qu’il en dit : « J’en viens à présent au volume de mes lettres qui ont paru mériter votre approbation ; je me garde cependant d’accepter toute la part d’éloges que vous me faites, car je me sens bien loin des habiles gens auxquels vous avez la bonté de me comparer. J’ai la prétention de savoir ce que je vaux. Mon style manque d’éclat ; mais je parle franchement et sans détours. En écrivant, je rejette tout artifice ; je ne prends aucune peine, je ne me mêle pas de traiter des sujets trop élevés et que je ne possède pas entièrement ; enfin je ne parle que de ce que je sais. Quand on se comprend bien soi-même, il n’y a rien de si facile que de se rendre intelligible aux autres ; un esprit ténébreux ne saurait jamais arriver à faire jaillir la lumière. Quoique je n’ignore pas que mon style soit naturellement négligé, cependant je ne rejette pas, de gaîté de cœur, les expressions élégantes, quand elles me viennent. Je les accueille, si elles se rencontrent ; mais avant tout, je cherche à être clair et à me faire comprendre. L’imperfection de mes écrits m’a frappé surtout, lorsque vous m’avez témoigné le désir de voir le recueil de mes lettres. J’ai hésité quelque temps à vous satisfaire, lorsque j’ai pensé à laisser passer de semblables bagatelles sous les yeux d’un homme aussi éclairé que vous. D’ailleurs elles étaient pleines de fautes, et la collection n’en était pas encore complète ; car si, par le fait, on les avait déjà lues dans le public, c’était contre mon gré, puisque je ne les avais pas encore publiées. Mais tous mes amis, ainsi que les personnes avec lesquelles je me trouve en relation, les ayant successivement dérobées aux copistes, en ont fait un volume que chacun se passait pour le lire, et que l’on a vanté, bien que ce ne soit véritablement rien d’important. Après tout, si je ne puis me flatter d’avoir apaisé la soif de mes amis avec une eau bien pure, toujours est-il que cette eau n’est pas malfaisante. »

Ces paroles servirent de préface et d’apologie aux lettres qu’on va lire. Il nous reste cependant encore à justifier le choix que nous en avons fait. Il nous a paru piquant de faire connaître Æneas Sylvius Piccolomini tel qu’il était, tel qu’il s’est peint lui-même ; en un mot, de montrer l’homme dans le négociateur, l’évêque ou le pape. C’est pourquoi les lettres que nous allons citer, sont celles qui se rattachent particulièrement à la vie privée de celui qui les a écrites. Elles ne sont pas toujours très édifiantes ; mais la franchise qui y règne annonce une telle bonhomie, on y voit si bien que le pape Pie ii n’a jamais oublié qu’il était homme, qu’on aura sans doute pour lui la même indulgence qu’il avait pour les autres.

Voici, par exemple, une lettre publiée par ce pontife, mais écrite, il est vrai, à l’âge de trente ans.


Æneas Sylvius, poète impérial, à son père Sylvius :


Salut,

« Je vous écris, mon père, dans l’incertitude où je suis de savoir si vous serez satisfait ou mécontent de ce que le Seigneur m’a rendu père. Quant à moi, j’y trouve un sujet de joie et point du tout de chagrin. Qu’y a-t-il, en effet, de plus consolant pour l’homme que de reproduire son semblable et de donner, en quelque sorte, de l’extension à son être ? de laisser quelqu’un qui reste après vous ? Je vous l’avoue, je ne connais pas de joie supérieure à celle-là, et je rends grâce à Dieu, de plus, de ce qu’en me donnant un fils, je verrai ce petit Æneas jouer bientôt dans vos bras, dans ceux de ma mère, et égayer et charmer votre vieillesse. Mais je vous entends ; vous allez me reprocher mon crime et gémir de ce que, si j’ai un fils, je ne l’ai obtenu qu’en faisant un péché. En vérité, je ne sais quelle idée vous avez de moi ; mais il n’est pas possible que vous, qui êtes de chair et d’os, ayez la prétention d’avoir donné la vie à un fils qui serait de métal ou de pierre. Je ne suis donc pas de pierre ; outre cela, je suis la franchise même, je ne veux pas me donner pour meilleur que je ne suis : aussi vous avouerai-je ingénument ma faute, parce que je ne suis pas plus saint que le prophète David, ni plus sage que le roi Salomon. La chair est faible, et à tous péchés miséricorde.

« Maintenant, pour éviter que l’on ne vous fasse des mensonges sur cette aventure, je vous dirai comment la chose a eu lieu. Il y a deux ans qu’étant à Strasbourg, je restai plusieurs jours oisif dans cette ville. Il arriva qu’une femme, jolie, assez jeune encore et venant d’Angleterre, descendit à l’auberge que j’habitais. Comme elle parlait fort bien l’italien, elle me donna le salut dans cette langue, chose qui me fit d’autant plus de plaisir qu’elle est plus rare ici. Cette femme parlait avec beaucoup de grâce, et je pris un plaisir extrême à l’entendre débiter mille choses des plus agréables. Je me souvins alors des effets de l’éloquence séduisante de Cléopâtre, qui subjugua non-seulement Antoine, mais le grand Jules César, et je me demandai si l’on pouvait s’étonner qu’un pauvre petit homme comme moi fît ce que de si grands personnages n’avaient pas dédaigné de faire. Je m’autorisai encore d’autres exemples, et sans parler de Moïse et d’Aristote, j’en trouvai un bon nombre parmi les chrétiens. Que vous dirai-je enfin ? mon cœur devint brûlant d’amour pour cette femme, et je fis tous mes efforts pour lui plaire. Mais elle rejeta mes discours, comme les récifs repoussent les vagues, et pendant trois jours, elle me tint rigueur. À la fin du troisième jour, sachant qu’elle devait partir le lendemain, je ne pus me résoudre à laisser s’en aller ma proie. Je lui parlai de nouveau ; je la priai de ne pas mettre le verrou à sa porte, l’assurant que j’aurais soin de venir pendant le moment le plus silencieux de la nuit. Elle refuse, j’insiste ; elle ne me dit ni oui ni non. Chacun va se coucher. Pour moi, je me mets à réfléchir, bien incertain de savoir si elle laissera ou non sa porte ouverte. Enfin, après avoir repassé dans ma mémoire toutes les aventures de ce genre, il faut essayer, me dis-je, et dès que le silence de la nuit me parut favorable à l’exécution de mon dessein, je m’approchai de la porte, j’entrai dans la chambre, et enfin dans le lit d’Élisabeth, car tel est son nom. Voilà comme je suis devenu père. Je n’ai appris la grossesse de cette femme que depuis, à Bâle, où je l’ai retrouvée. J’avoue que, bien que cette femme se soit montrée fort désintéressée à Strasbourg, et qu’elle n’ait cédé qu’à mes tendresses, j’ai cru long-temps qu’elle avait envie de se faire donner de l’argent, tout en n’en demandant pas. Mais à présent que je puis certifier qu’elle n’attend absolument rien de moi, je pense que l’enfant m’appartient. Je vous prie donc, mon père, de l’adopter, de le nourrir jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour revenir vers moi, afin que je m’occupe de son instruction. Soyez surtout bien certain que sa mère n’a fondé aucun espoir de fortune sur la naissance de cet enfant. »


Plusieurs lettres d’Æneas laissent voir que, malgré le tracas des nombreuses affaires où il fut constamment engagé, c’était un bon-vivant, qui ne restait étranger à aucune des histoires galantes dont on ne craignait pas de lui parler.

Dans la seizième, adressée à un jeune homme, Gaspar de Fara, qui sans doute était page chez un cardinal, il lui dit : « Je reçois toujours vos lettres avec plaisir. Elles sont écrites avec simplicité et élégance. J’ai surtout fort goûté toutes les plaisanteries que vous me mandez dans les dernières. Toutefois je suis étonné que vous y marquiez tant d’humeur pour le jeûne de trois jours qui vous a été imposé comme pénitence par le cardinal. Je ne m’explique votre mutinerie que par son indulgence pour vous et votre ami Jacob. Je vous parle librement, puisque vous voulez bien m’appeler votre maître ; aussi allons-nous peser toute cette affaire dans la balance de la justice. Voyons donc qui du cardinal ou de vous a eu tort. Voici le fait : Une femme est introduite en cachette dans le palais du cardinal, pour y passer la nuit avec Jacob son amant ; mais il arrive qu’elle ne peut s’évader. Grand embarras, car le crime devient manifeste à vos yeux. Alors, prenant les intérêts de votre ami Jacob, vous vous mettez en quatre pour faire sortir cette femme, vous y parvenez, et vous vous gardez bien d’en rien dire au cardinal. On comprend cette précaution. Cependant c’est une faute grave ; c’est une espèce de trahison envers votre maître, dont l’honneur aurait pu être taché par ce qui s’est passé chez lui ; et toutefois j’avoue que la faute une fois commise, vous deviez prendre les intérêts de Jacob, et couvrir sa faute, à moins que vous n’eussiez été plus attaché à votre maître qu’à votre ami, car l’amitié ne doit porter atteinte aux droits de qui que ce soit, ni admettre rien de honteux. Si vous dites qu’il était de votre devoir de cacher la faute de votre ami, soit : mais cela veut dire aussi que vous deviez prendre autant de soins de l’honneur du cardinal que de celui de Jacob. Vous avez préféré Jacob au cardinal ; pourquoi donc le cardinal n’aurait-il pas le droit d’être plus indulgent envers celui qui a commis la faute qu’à l’égard de celui qui l’a celée ? Vous êtes son serviteur, vous mangez son pain, vous dormez sous son toit ; si vous vous rendez coupable envers lui, n’a-t-il pas le droit de vous punir ? Vous dites que la peine est trop dure, que le juge a été trop sévère ? Voyez à quel point vous êtes injuste vous-même, et combien vous accusez mal à propos le cardinal ! La faute commise a été connue de lui à l’instant même ; toutefois il s’abstient de la punir, dans la crainte que la colère ne lui fasse dépasser les bornes que la justice impose, et il prend trois jours avant de décider du sort du coupable. Certes il n’y a rien de dur dans cette manière d’agir, et si tout autre que lui eût eu un serviteur qui se fût rendu coupable d’un pareil crime, il n’eût pas balancé à le faire fouetter et à le chasser de chez lui. Le cardinal de Saint-Eustache a souvent fait mettre les entraves pour des fautes bien moindres. Mais le cardinal, votre patron, est un homme doux et raisonnable, qui connaît le faible des jeunes gens, qui n’ignore pas combien il est difficile de comprimer les aiguillons de la chair. Il s’est donc borné à vous imposer trois jours de jeûne, et vous regardez son joug comme lourd et insupportable ! En vérité, mon cher Gaspar, si vous continuez de la sorte, je ne vous conseille pas de vous engager dans les cours, car si vous ne pouvez tolérer un maître si doux, vous ne supporterez les commandemens de personne. Quant aux cours des princes ou des prélats, attendez-vous à y trouver l’envie, la haine, les dissimulations, la calomnie et même les injures, toutes choses que l’on ne parvient à surmonter que par l’excès de la patience. Si donc vous ne vous sentez pas le courage de jeûner trois jours, tenez-vous pour assuré que vous ne pourrez jamais supporter rien de grave en ce monde. Adieu. »

Comme les lettres d’Æneas Sylvius ont été classées par lui-même, nous ne séparerons pas la vingt-deuxième de la vingt-troisième. Le rapprochement est d’autant plus curieux qu’il a été fait par l’auteur. Ce sont des billets :


Æneas Sylvius, poète impérial, au révérend père Bartholomée, évêque de Novare :


Salut,

« Le nombre des bienfaits que j’ai reçus de vous est incalculable, et le ciel m’accorderait mille années d’existence, que je n’aurais pas le temps de vous en témoigner ma reconnaissance. Je ferai cependant, pour m’acquitter envers vous, ce qu’il est en mon pouvoir de faire. Nous n’avons rien de plus précieux que notre âme. Nous devons la soigner, la cultiver avant toutes choses. Tout le reste est passager, caduc et périssable. Comme l’âme est immortelle, si nous en prenons soin, elle nous fera goûter des joies éternelles, tandis que si nous la négligeons, nous sentirons par elle des douleurs sans fin. D’après ces considérations, j’ai résolu de vous offrir une suite de lettres qui ont été envoyées ici, à la cour royale, des pays orientaux. Elles sont remplies de conseils si excellens, que ceux qui les liront avec attention, et qui seront pénétrés des saintes vérités qu’elles renferment, ne peuvent manquer de gagner le bonheur de la vie éternelle. Adieu. »


Æneas Sylvius, poète impérial, à Berthold de Lunébourg, scribe de la chancellerie impériale :


Salut,

« Nous avons reçu la lettre par laquelle vous nous invitez à souper. Nous acceptons, et nous préparons nos estomacs. De votre côté arrangez-vous pour ne pas les renvoyer vides. Peu nous importe que l’hôte soit à la maison si les perdrix et les chapons le représentent à table. Quant à l’hôtesse, c’est autre chose ; nous la verrons volontiers, nous l’embrasserons même, et si cela lui convient, nous ferons mieux encore ; car, vous le savez, nous sommes gais comme des passereaux. Si vous avez quelques prétentions à des droits exclusifs, gardez-vous bien de venir là, parce que tout doit être en commun. Vous savez comme les mains de Michel sont alertes, vous connaissez la faconde de Volfang, et combien il persuade facilement. Quant à Vinceslas, c’est la luxure en personne, et bien que Jacob fasse l’innocent, vous n’ignorez pas qu’il y aurait du danger à lui laisser du lard dans la souricière, même pendant le carême. Si donc vous desirez nous avoir, faites que tout soit à notre discrétion, ou nous ne voulons rien. Il y a un remède cependant, c’est le cas où vous nous donneriez tant à boire, que le sommeil serait plus fort que l’amour ; nous viendrions encore pour faire main basse sur votre table, mais nous épargnerions le reste. Adieu. »


Il est peu de sujets qu’Æneas Sylvius n’ait au moins effleurés dans ses lettres. Il parle du mariage et des femmes, notamment dans la quarante-cinquième lettre, adressée à un de ses amis, nommé Pierre. Voici ce qu’il en dit :


« Je crois, dit-il à cet ami qui voulait se marier, que vous êtes heureusement tombé ; puisque vous avez rencontré une jeune fille bien élevée, qui vous convient, et qui enfin est disposée à vivre selon vos habitudes, et à y conformer ses goûts. Vous ne me parlez pas de ce qu’elle vous apporte, parce que vous n’êtes pas de ceux qui épousent une dot et non une femme. Ce que je veux, moi, en mariage, c’est une femme chaste, belle et féconde ; si ces conditions sont remplies, je n’exige rien de plus. Ah ! croyez-moi, mon cher Pierre, il est bien rare que les femmes riches ne laissent pas développer en elles-mêmes de grands défauts. On y trouve souvent l’ivresse, l’orgueil, l’humeur, la médisance et l’adultère. Ordinairement elles sont maladives, laides, stériles. Il paraît que votre petite n’a aucun de ces défauts, mais qu’elle n’est pas riche. Eh bien ! rendez grâce au ciel, puisque ce que vous possédez vous suffit, et que vous avez une place lucrative. Vous connaissez l’histoire du marquis de Saluces, qui, ennuyé des vices et des excès des cours, prit pour femme une certaine fille, nommée Griselda, qui conduisait les animaux dans les forêts. Vous savez que la vie régulière et chaste de cette épouse a servi et sert encore de modèle à toutes les femmes d’un rang supérieur ou inférieur au sien. Qui vous arrêterait dans votre dessein, puisque des princes eux-mêmes n’ont pas craint d’épouser des filles pauvres ? Pour moi, mon cher Pierre, je ne vous conseille pas de vous presser d’épouser, si, comme vous le dites, cette fille est douce et s’arrange bien avec vous. Vous avez un avantage que d’autres trouvent rarement, vous avez mis cette fille à l’épreuve avant de l’épouser. Ne vous pressez pas, il y a tant d’hommes qui sont trompés en épousant avant de connaître ! Que de défauts cachés ne découvre-t-on pas après quelques jours de mariage, source intarissable de chagrins et de regrets pour les maris ! J’en juge par ce qui m’est arrivé ; j’ai aimé et connu plusieurs femmes qui, après deux ou trois jours, me sont devenues odieuses. Aussi, je le dis, si j’étais homme à marier, je ne choisirais pour femme qu’une personne dont je connaîtrais parfaitement les habitudes et les manières. Je vous parle sans détour sur ce sujet, car je connais votre pensée, et je me souviens de vous avoir entendu dire que vous ne vouliez prendre pour épouse qu’une femme qui saurait et avouerait qu’elle vous doit tout. Il me semble que vous avez la main à faire ce que vous souhaitez, pour peu que vous vouliez être conséquent avec vous-même. Mariez-vous donc, et moi, quand je retournerai en Italie, si j’y retourne, j’irai vous voir avec votre femme, vos enfans, au milieu de votre famille et de vos serviteurs ; vous me donnerez le couvert, je mangerai de votre pain. N’allez pas vous épouvanter au moins de l’habitude que j’ai de voir les grands et de vivre au milieu de leur luxe, tout cela a peu de charme pour moi, et je les quitterais volontiers pour rentrer dans ma patrie, pourvu que je pusse le faire sans mendier ma vie. Vous savez quel prince je sers, et tous les soins qu’il prend pour entretenir l’union en Europe. Un serviteur fidèle ne peut pas vouloir autre chose que ce que son maître désire ; aussi fais-je des vœux au ciel pour la réussite de ses desseins, qui me paraissent bons. Ce qu’il y a de certain, c’est que la faveur royale vous a atteint, ainsi que moi, et que, comme la cour va être plus riche, avec l’aide de Dieu, nous pourrons nous en ressentir. Quand cela arrivera-t-il ? je ne sais. En attendant, je m’insinue auprès du roi ; je lui obéirai, je le suivrai, je voudrai ce qu’il veut, je ne le contrarierai pas, je ne lui parlerai pas de ce qui me touche, car rien n’est plus dangereux que de vouloir s’ingérer dans les affaires d’un pays dont on n’est pas. Je suis étranger ici, et j’y prends le rôle du parasite Gnaton. Ils disent oui, je dis oui ; ils veulent non, je dis non. Font-ils bien, je les loue intérieurement ; s’ils extravaguent, tant pis pour eux. Enfin, je n’envie la gloire ni ne pleure l’infamie d’aucun d’eux. Ce que je saurai, je vous le transmettrai sans réflexions ; je ne veux paraître ni prudent ni sot, je saurai me taire et obéir à propos. Je ne vous dirai rien de plus aujourd’hui, si ce n’est de ne pas oublier à me donner des nouvelles de maître Thomas, et de m’écrire où en sont vos projets de mariage. Adieu. »

Ce mariage et la résolution future de son ami Pierre en cette occasion, paraissent avoir préoccupé assez vivement notre poète impérial, car il envoya une seconde lettre. Il écrit à ce même Pierre, greffier apostolique :

« J’ai eu assez souvent, depuis quelques jours, l’occasion de vous écrire sur les affaires. Cette fois je le fais de mon propre mouvement, et pour savoir où en est votre mariage projeté. Je n’ai rien autre chose à vous demander, si ce n’est de me faire savoir, par votre réponse, où en est cette affaire, et si vous êtes enfin marié. S’il en est ainsi, je vous donnerai la commission de me conférer aussi cette dignité dans le cas où vous rencontreriez par hasard quelque être féminin qui pût s’accommoder à mes goûts et à mes habitudes ; car, enfin, je n’entends pas passer toute ma vie hors d’Italie, et jusqu’à présent, je me suis bien gardé de me laisser emmaillotter dans les ordres sacrés. Je n’en fais pas mystère, j’ai une terreur extrême de la continence, qui, toute digne de louange qu’elle soit, est une vertu dont l’existence est bien plus dans les paroles que dans les actions, et qui convient beaucoup mieux aux philosophes qu’aux poètes. Répondez donc précisément à tout ce que je vous demande, et mettez-moi bien au courant. Souvenez-vous que vos intérêts me sont plus chers que les miens, et enfin informez-vous de tous les moyens que l’on pourrait inventer pour faire que le pauvre Æneas, d’Allemand qu’il est à présent, redevînt un jour Italien. Adieu. »


On pense bien, d’après ce que nous avons dit, en commençant, de la correspondance de Pie ii, que toutes les lettres qui la composent ne roulent pas sur des sujets familiers. En effet, il y traite souvent des questions agitées au concile de Bâle, il combat les argumens fournis par le pape Eugène iv ; il parle du roi d’Aragon, qui partait pour aller combattre les Turcs près de Rhodes, et en général de toutes les affaires politiques et religieuses qui agitaient alors les esprits. Ces lettres sont fort curieuses et souvent instructives ; mais, on le sait, nous avons résolu de ne pas nous en occuper cette fois. On a déjà pu voir ce qu’Æneas Sylvius pensait de l’amour, de la galanterie, du libertinage même, et enfin du mariage. Écoutons-le maintenant sur l’amitié. C’est à son ami Jean Campisio, grand philosophe d’alors, qu’il s’adresse. Il lui écrit :

« Ce que vous me dites de la solidité de mon amitié, je ne puis le lire sans en être touché ; car si, en général, je n’accepte pas facilement les louanges, parce que je sais que je n’en mérite guère, je vous avoue que je puis dire hautement et sans modestie, que quand j’ai une fois donné mon amitié à quelqu’un, je persiste avec une constance sans égale. Je ne me prends pas facilement d’amitié, et je suis loin de regarder tous les hommes comme dignes d’être mes amis. Je suis difficile, dédaigneux, et, pour que je donne mon amitié à quelqu’un, il faut que je le juge meilleur que moi. Mais par cela même que je ne me jette pas inconsidérément à la tête des gens, je me refroidis pour eux lentement. En un mot, je suis un ami très tenace, et de toutes les personnes que j’ai aimées, il n’y en a encore aucune pour laquelle j’aie pu me sentir de l’éloignement et de la haine. »

À mesure que l’on avance dans la lecture des lettres d’Æneas Sylvius, on s’aperçoit que les idées de l’âge mûr succèdent aux folies de la jeunesse. Ce qu’on vient de lire sur l’amitié donne une idée avantageuse de la solidité de l’esprit et du caractère de ce personnage, qui un peu plus loin, dans la soixante-dix-septième lettre, exprime des pensées encore plus graves sur les vicissitudes de sa vie et sur son avenir. Il était alors secrétaire impérial, et en s’adressant à Constant Frédéric, chancelier de Trieste, il lui dit entre autres choses :

« Toutes ces affaires litigieuses me fatiguent. Je veux cependant vivre pour moi et non plus pour les autres. Déjà sa majesté l’empereur m’a accordé des bienfaits qui me permettent de vivre honorablement. Aussi vais-je me retirer le plus promptement possible de tous ces ennuis misérables des cours. Et comme je vois de loin venir la vieillesse et la mort, je vais penser d’avance à faire une bonne fin ; car savoir mourir est la grande science, la seule sagesse, la vraie philosophie. Toutes les autres connaissances sont futiles. La dernière action de l’homme est la mort, et eût-on bien fait jusque-là, si l’on manque la fin, le reste perd son prix. C’est comme un poète qui néglige son cinquième acte. Oui, mon cher ami, je sens qu’il faut que je pense à faire une bonne fin. Je me suis assez amusé. J’ai été assez long-temps enfant, puis jeune homme ; j’ai assez aimé le monde, trop sans doute ! Mais l’âge m’avertit que le moment est venu de rentrer dans la bonne route, et si je ne me trompe, j’y rentrerai. Je vous engage à en faire autant, ou plutôt à persévérer dans vos bonnes directions ; car je n’ignore pas à quel point elles sont louables. Recevez mes souhaits pour la bonne santé de votre chère femme, de vos aimables filles et de votre fils. Adieu. »

Voici encore deux lettres, la quatre-vingt-troisième et la quatre-vingt-douzième, où il est question d’une aventure galante à propos de laquelle Æneas Sylvius donne des conseils à son ami Jean Frund, secrétaire de la ville de Cologne. « Je suis inquiet de savoir si vous avez reçu plusieurs lettres que je vous ai adressées depuis quelques jours, car il y en a qui renferment des choses qu’il ne serait pas bon que l’on connût. Jean, le secrétaire de Nuremberg, homme bon, savant, et qui vous porte une amitié sincère, est de retour ici. Il nous a dit qu’il vous avait laissé fort triste, à la suite, a-t-il ajouté, d’une certaine défaite que vous avez essuyée au Capitole. J’ignore quel est cet objet qui, en s’enfuyant du Capitole, a pu vous troubler si fort le cœur ; mais on nous a dit que, quand cet objet en est parti, vous avez éprouvé tant de chagrin, que vous en avez perdu la parole. Je n’ai pu penser qu’il fût question d’un homme. On nous a dit, en parlant de vous et de l’objet : Il était dans le Capitole, lui y allait, souvent il y a goûté des délices inexprimables ; mais enfin l’objet s’est enfui, lui ne l’a plus trouvé, et il a été au désespoir. Tout cela est bien vague ; aussi n’ai-je pu savoir au juste de qui ou de quoi il est question, et j’ai compris seulement que vous étiez fort triste, et que vous refusiez toute consolation. Mon cher Jean, je vous ai connu autrefois un homme ; comment se fait-il que vous soyez tellement changé, et qu’il y ait quelque chose au monde qui puisse aliéner ainsi votre raison ? Un homme digne de ce nom doit prévoir tout ce qui peut arriver, et se préparer à supporter les maux, s’il faut qu’il lui en arrive. C’est le seul moyen de rendre les coups du sort moins pénibles. Si un ami meurt, on doit savoir que cet ami mourra ; si vous faites une perte de biens, devez-vous ignorer que la fortune est inconstante ? et enfin si votre maîtresse vous quitte, n’avez-vous jamais pensé qu’il n’y a rien de si frivole, de si inconstant que le cœur d’une femme ? en effet, quelle vérité est plus banale ? Qui est-ce qui ignore qu’il n’y a rien de plus douteux, de plus mobile que l’esprit féminin ; que la volonté d’une femme change d’heure en heure ; que son amour ne dure pas, et qu’enfin c’est un être pétri de ruses, de fausseté et de cruauté ? De plus les femmes, qui sont infidèles avec tout le monde, le sont encore bien autrement avec les vieillards. Aussi, mon cher Jean, vous et moi, qui arrivons au soir de la vie, nous n’avons rien à espérer avec les femmes. Nous leur servons de jouets, elles se moquent de nous, et quand elles s’en rapprochent, soyez-en certain, c’est à cause de notre argent. Éloignons-nous-en donc, car elles ruineraient nos coffres et nos âmes. Il est donc vrai que si une femme vous a quitté, elle ne vous fait aucun tort, mais qu’elle est partie pour en faire à un autre ; ainsi vous n’avez vraiment qu’un sujet de joie. Je vous parle ainsi, parce que j’ai cru deviner votre aventure à travers le récit fort obscur de Jean. Si le sujet de votre chagrin est autre que je ne le suppose, soignez-vous encore, car il n’y a pas de peine que le temps n’allège. Pleurer ce qu’on a perdu ne le fait pas revenir, et comme disent les paysans, cent livres de tristesse n’acquittent pas une dette d’une once. Adieu. »


Voici la seconde lettre adressée à Jean Frund, protonotaire de Cologne :

« Il y a peu de jours que j’ai reçu de vous plusieurs lettres pleines de choses intéressantes. Comme je veux répondre à toutes, je ne sais par où je dois commencer. Cependant je me décide à suivre l’ordre que vous avez adopté, et je vous parlerai d’abord de votre jeune fille que vous avez cédée à celui qui veut l’épouser. Je vous loue de cette action ; car que peut-on faire de plus louable que de favoriser l’union de deux personnes qui vont avoir des enfans, et concourir à peupler la ville ? Mais qu’après avoir fait cette bonne action, vous vous désoliez encore, cela n’est pas raisonnable, et ce n’est pas le propre de la vertu de faire naître le repentir ou au moins les regrets. L’exercice de la vertu donne ordinairement de la joie à l’âme. Je serais tenté de croire que vous avez fait le bien, mais que vous sentez que vous n’avez pas bien fait ; car, dans les actions humaines, c’est moins le fait qu’il faut considérer que l’intention. Si vous avez pris cette fille sous votre protection pour la sauver de l’opprobre, vous avez bien fait. Mais si vous avez été poussé à cette action par la crainte du châtiment de Dieu, ou seulement par la crainte des jugemens que le monde porterait de vous, cela n’est pas suffisant. Voilà ma réponse sur le premier point. Vous me demandez ensuite des remèdes contre vos chagrins, et vous ne voulez pas de ceux que fournissent les poètes ? Eh bien ! prenez l’Évangile. Vous y verrez que la fornication est une véritable mort, et d’après cela, vous reconnaîtrez que vous êtes véritablement heureux, puisque vous avez écarté loin de vous ce qui pouvait vous faire commettre cette terrible faute. « C’est bon ! c’est bon ! allez-vous me dire ; vous oubliez trop vite les écarts de votre jeunesse. Voilà Æneas qui devient sévère et qui me prêche maintenant la continence, lui qui, à Vienne, me tenait un langage tout contraire. » Je l’avoue, mon très cher Jean, je vous ai parlé ainsi autrefois, mais il s’est écoulé bien des années depuis ce temps. Nous devenons vieux, le jour de la mort approche incessamment, et déjà nous ne devons pas nous inquiéter de savoir comment nous vivrons, mais de quelle manière nous mourrons. C’est un homme très malheureux que celui qui, sans aucune expérience de la grâce de Dieu, n’interroge pas quelquefois son cœur, ne rentre pas en lui-même, ne perfectionne pas sa vie, et enfin ne réfléchit pas qu’après ce monde on passe dans un autre. Pour moi, mon cher Jean, j’ai assez commis d’erreurs, beaucoup trop même. Maintenant je me connais, et plût à Dieu que cela ne fût pas arrivé si tard. C’est pour moi à présent le temps de jeûne, de salut et de miséricorde. Je vous en prie donc, chassez de votre esprit le souvenir de cette fille. Imaginez-vous qu’elle est morte ; serait-ce une raison pour vous laisser mourir ? Réfléchissez mûrement aux plaisirs que vous pourriez goûter près d’elle ; pensez combien les traits de la volupté passent rapidement, à quel point toutes ces délices sont fugitives et instantanées ! Non, vous ne serez pas assez fou pour perdre une éternité au prix de plaisirs temporaires. J’emprunte ici le langage des théologiens, parce que vous dites que vous ne voulez pas des conseils des poètes, et je vous préviens que j’ai trouvé le remède que je vous indique dans les boutiques de Vienne. Sérieusement, mon ami, tâchez de vous ravoir, et qu’il ne soit pas dit qu’un homme de votre trempe, dont l’empereur lui-même n’aurait pas bon marché, soit dominé et vaincu par une petite fille. Je ne parlerai pas plus que vous ne le faites vous-même, du remède indiqué par Ovide, c’est-à-dire deprendre une nouvelle maîtresse ; car c’est se tirer de dessus des charbons ardens pour se jeter dans les flammes. Fuyez les femmes, mon ami, garez-vous de cette peste, et croyez que c’est le diable en personne. Je pense bien que je parle en vain, et que vous n’ajoutez pas foi à mes discours, parce que vous vous imaginez que je suis comme ces gens qui, avec l’estomac bien garni, recommandent le jeûne aux autres. Eh bien ! oui, j’ai l’estomac plein ; oui, je suis rassasié et las même de l’amour. Oui, il est vrai aussi que les forces me quittent, que mes cheveux blanchissent, que mes os deviennent rigides, que ma peau se ride, et qu’enfin je ne plais pas plus aux femmes à présent qu’elles ne me plaisent. À l’amour a succédé le vin, qui me nourrit, qui m’égaie, qui me rend heureux. Aussi cette douce liqueur me sera-t-elle chère jusqu’à la mort, et j’aurai soin, pour ne pas faire de mon goût un péché, de m’arrêter au besoin et de ne pas aller trop souvent jusqu’au plaisir. Pour vous, mon cher Jean, qui êtes dispos, fort et bien portant, je ne m’étonne pas que vous aimiez encore ; mais c’est précisément le cas le plus favorable pour montrer son courage et sa vertu ; car, il faut le dire, j’ai très peu de mérite à être chaste aujourd’hui, j’ai plus peur de Vénus encore qu’elle n’a peur de moi. Mais enfin je rends grâce au ciel de ce que je ne désire absolument que ce que je puis obtenir. Vous dites, à propos de vous, que l’on ne doit pas abandonner le combat tant que la victoire n’a pas été entièrement favorable à l’ennemi. Mais prenez-y garde, cela n’est pas vrai quand il s’agit de ces guerres où le vainqueur se trouve être aussi le vaincu. Soyez certain que celui qui a livré beaucoup de combats amoureux, ne peut pas s’en tirer sans avoir éprouvé de grandes défaites. Mais je ne sais en vérité pourquoi je fais tant le sévère. Quand nous nous portons bien, nous avons la rage de donner des conseils aux malades ; aussi m’appliquerez-vous sans doute ces paroles de Térence : « Si vous étiez à ma place, vous penseriez tout autrement. » Mais j’ai senti ce que vous sentez maintenant, et bientôt, quand l’âge vous sera venu, vous sentirez aussi ce que je sens. Ce qu’il y a de certain, c’est que si vous pouviez résister à vos passions pendant qu’elles sont encore brûlantes, vous en mériteriez d’autant plus de louanges. Que nous voudrions vous voir ici ! c’est un souhait que nous formons souvent, Michel et moi, lorsque nous nous réunissons pour parler, boire, rire et chanter ensemble. Vous vivez décidément trop loin de nous ; les courriers sont si rares, que nous n’avons pas même la consolation de recevoir fréquemment de vos lettres, et d’ailleurs on n’ose pas confier tout au papier. Je suis de votre avis relativement aux assemblées où se traitent les affaires ecclésiastiques. On n’ouvre pas une diète qu’elle n’enfante une autre diète, et je crois vraiment que c’est parce que leur nom est féminin qu’elles accouchent et pullulent ainsi. On avait eu l’idée d’ouvrir un concile à Nuremberg ; mais comme on a pensé que les affaires de l’église y seraient promptement réglées, et que ce serait un moyen de neutraliser la vertu prolifique des diètes, ce que l’on redoutait, on a renoncé à ce projet. C’est vraiment une chose curieuse de voir comme les véritables intérêts de l’église sont soignés ! Toutes les affaires sérieuses de la république chrétienne sont sens dessus dessous, et Dieu seul peut savoir comment tout cela finira. Heureusement que la barque de saint Pierre, autrement dit l’église, si bien agitée et battue par les tempêtes qu’elle soit, ne peut être submergée, puisque notre Sauveur J.-C. a promis qu’elle durerait jusqu’à la fin des siècles. Ce que l’on vous a débité du couronnement du roi, n’est nullement fondé, et je n’en ai pas encore entendu souffler un mot ici. Ce sont de faux bruits. Voici les nouvelles : Ulric, comte de Cilie, après des attaques longues et fréquentes, s’est rendu maître du camp où Franco, frère du marquis de Ban, s’était retranché. Le vaincu, après avoir perdu un de ses fils dans l’action, a été fait prisonnier et emmené par le vainqueur avec sa femme, son autre fils et toutes les richesses qu’il possédait. Giskra est entré en campagne avec une nombreuse armée pour combattre Pancrace ; aussi toute la Hongrie est-elle tremblante. On tient une assemblée à Albe Royale, en Hongrie, et en général on espère que les Hongrois se décideront à rentrer sous l’obéissance de Ladislas. Michel vous en dira plus long dans la lettre qu’il vous écrit. Recommandez-moi à tous nos amis, écrivez-moi souvent, et portez-vous bien. Adieu. »


Quelques pages plus haut, on a lu l’espèce de profession de foi que notre futur pape a faite au sujet de l’amitié, et avec quelle peine il se détachait de ceux qu’il avait cru devoir aimer. Dans la lettre suivante, on va voir les raisons qui le firent rompre un attachement de ce genre, et l’espèce d’apologie qu’il jugea à propos de faire, pour justifier le refroidissement de son cœur. La lettre est adressée à Michel Psullendorf, protonotaire de la chancellerie royale.

« Le jour où je vous accompagnai à cheval, au moment où vous partiez ainsi que Gaspar de Nuremberg, vous m’avez recommandé de vous écrire lorsque vous seriez arrivé dans votre pays. Je vous répondis que je ne vous écrirais que dans le cas où vous commenceriez par m’envoyer une lettre vous-même. Après avoir attendu long-temps votre initiative, et persuadé enfin que mon attente serait vaine, j’ai pris le parti de condescendre à votre désir et d’écrire le premier. Mais ne vous y trompez pas, en agissant ainsi, je fais autant pour moi que pour vous. Je suis sans cesse entouré de personnes qui me demandent avec curiosité quelle est la cause de notre brouillerie ; car, vous le savez, rien n’était plus connu que nos rapports d’amitié. Les uns me donnent tort, les autres vous accusent ; mais le plus grand nombre rejette la faute également sur nous deux. Dès que l’on me parle de ce sujet, je me défends moi-même, et je ne vous empêche pas d’en faire autant de votre côté. Procope le Bohémien, qui a beaucoup d’amitié pour moi, n’a pu être dissuadé qu’à force de longs raisonnemens, parce que vous l’aviez préparé favorablement pour vous. Cet homme était d’opinion que j’avais plus de torts que vous, mais il s’est rendu à mes raisons, et maintenant il vous condamne. Je vous l’avouerai, il est fatigant pour moi de redire perpétuellement ma défense à tous ceux qui m’interrogent, et j’ai pris le parti d’écrire. J’ai suivi l’exemple d’un certain Papio, Florentin, qui, ayant fait une tache d’huile à son vêtement, eut l’idée, pour éviter de répondre aux questions qu’on lui adressait sur la nature de cette tache, d’attacher auprès un petit écriteau sur lequel on lisait : « C’est de l’huile. » Par ce moyen, il s’épargna l’ennui de réponses continuelles. J’écrirai donc les raisons pour lesquelles j’ai cru devoir vous retirer mon amitié. Par ce moyen, je satisferai tout à la fois à la curiosité de tous et au désir que vous avez manifesté que je vous écrive.

« Je l’avoue, c’est moi dont l’amitié a commencé à se refroidir lorsque je me suis aperçu que l’homme que j’avais choisi pour mon ami, ne pourrait pas l’être toujours. On aurait donc lieu de s’étonner de ce que notre union ayant duré deux ans, a pu discontinuer ; car le cours de la vie est à peine suffisant pour cimenter et contracter une amitié véritable. Il y a des gens qui, dans le commencement d’une liaison, paraissent doux et modestes, et qui, avec le temps, se montrent tels qu’ils sont. Les défauts naturels ne sauraient rester cachés : à la longue, tôt ou tard, on finit par laisser voir ce que l’on est. Quand les choses vont ainsi, l’amitié cesse, parce que ce que l’on aimait est perdu. Vous devez comprendre où j’en veux venir. Oui, je pensais bien que vous aviez quelques défauts, mais je vous croyais un tout autre homme que vous n’êtes. J’avais pensé que vous aviez les mêmes goûts, les mêmes penchans que moi, et alors je vous ai aimé. Je suppose que vous avez mis quelque adresse à me faire croire que vous aviez un caractère analogue au mien. Mais comme vous n’avez pu soutenir ce rôle, et que, par le fait, vous avez cessé d’être pour moi ce que vous aviez été dans les premiers temps, mon amitié à votre égard n’est pas restée la même. Soyez donc certain que si je ne suis pas aimable pour vous aujourd’hui, c’est que je n’étais pas réellement né pour être aimé de vous, quand nous nous sommes connus. Non que je prétende inférer de là que je suis bon et que vous êtes méchant, que mes mœurs sont excellentes et les vôtres détestables ; j’en conclus seulement que l’amitié ne peut durer entre deux personnes de caractères opposés. Pour être bref et précis, je vous dirai nettement ce qui m’empêche d’être votre ami, et en quoi vous avez été injuste et malveillant envers moi. D’abord nous différons complètement l’un de l’autre. Vous aimez le monde, j’aime la retraite ; l’argent vous plaît, j’en fais peu de cas ; quand par hasard vous vous occupez des lettres, c’est pour en tirer profit ; moi, je les cultive pour tranquilliser mon âme et mon esprit. On vous trouve fier et dur, je passe pour avoir des mœurs douces et faciles. La table a plus d’attraits pour vous que l’amour ; moi, je préfère l’amour à tous les bons repas ; il vous convient de faire du jour la nuit et de la nuit le jour, quand j’aime à me coucher de bonne heure et à me lever matin ; enfin vous chérissez la gloriole, et je veux vivre tranquille. Telles sont les différences qui nous distinguent. Que si vous ne voulez pas en convenir, j’en appelle à tous ceux qui nous connaissent depuis long-temps.

« Il est donc certain que les fondemens sur lesquels nous avons établi notre amitié n’étaient rien moins que solides. Vous vous êtes montré tout autre par la suite que vous n’aviez été d’abord, en sorte que vous devez trouver tout simple que puisque vous avez changé de cette manière, j’aie aussi modifié mon amitié. Vous désirez savoir ce qui vous a nui dans mon esprit, Michel ? Le voici : vous avez médit de moi, vous avez fait entendre à nos connaissances que je suis un homme léger, et vous m’avez prêté beaucoup d’autres défauts. Je suppose que je les aie en effet, ce qui est fort possible assurément ; n’était-il pas du devoir d’un ami de m’en parler d’abord à moi-même, plutôt que d’aller les divulguer à tout venant ? Mais, loin de là, vous m’avez toujours loué en face, et par-derrière vous vous moquiez de moi. Je pourrais citer plusieurs personnes connues également de vous et de moi, qui vous ont vu tenir cette conduite. Pouvez-vous nier, par exemple, que vous ayez tourné en ridicule la comédie de Crisis que j’ai faite à Nuremberg ? Je me tourmente assez peu du jugement que vous portez de mes écrits, et je ne tiens nullement à ce que mes vers soient loués par un homme qui n’entend absolument rien à la poésie ; mais en rapportant ce fait, je fais connaître la disposition de votre esprit. Si cette comédie avait des défauts, il fallait me les indiquer, je les aurais fait disparaître. Mais ce n’étaient pas les vers qui vous occupaient, c’était l’auteur que vous vouliez présenter comme un homme léger, frivole, s’occupant à composer des comédies, comme si Térence et Plaute, qui ont écrit aussi des comédies, étaient réputés légers et frivoles ! Mais passons là-dessus, et occupons-nous de médisances qui attaquaient mon honneur et ma réputation. Vous m’avez prêté vingt-cinq pièces d’or, service digne d’un véritable ami ; car on peut avoir toute confiance en celui qui est dépositaire fidèle. L’argent est aussi précieux que le sang, c’est une seconde vie. Vous m’avez donc aidé, je l’avoue, dans une occasion importante, et quoi qu’il arrive, je vous serai toujours obligé de ce service. Vous m’aviez redemandé la somme, je ne l’avais pas refusée ; mais comme j’étais alors sans argent, j’ai emprunté à un autre, pour vous restituer ce qui vous était dû. Jusqu’ici tout va bien. Mais quelques jours après, comme vous m’aviez demandé je ne sais quoi qu’il m’était tout-à-fait impossible de vous prêter, vous avez prétendu que je m’étais emporté, parce que vous me redemandiez votre argent. C’était me faire un très grand tort assurément, car qui eût voulu désormais me prêter de l’argent alors que je passais pour me fâcher quand on me redemandait une dette ? Vous m’avez donc affublé gratuitement d’un vilain défaut, et vous m’avez d’autant plus offensé en me faisant cette réputation, que je ne la mérite nullement ; vous le savez mieux que qui que ce soit. Voilà, Michel, ce qui m’a blessé au cœur. Et si vous dites que depuis ce moment j’ai été moins bien avec vous que je n’étais auparavant, je ne le nierai pas, parce que j’avais la certitude que vous m’aviez fait tort par vos mauvais propos. Toutes ces blessures auraient pu cependant être adoucies, si vous n’en n’aviez pas ajouté de nouvelles. Ainsi j’aurais pu facilement détruire le mauvais effet qu’a produit votre plainte à l’occasion de la prétendue humeur que j’ai témoignée, quand vous m’avez redemandé votre argent. Alors nous ne nous connaissions pas depuis très long-temps, et il m’eût été facile de me détacher peu à peu de vous, sans exciter la curiosité du public. Mais ce qui m’a entièrement détaché de vous, c’est lorsque que j’ai su que vous alliez dire partout que je me fâchais quand on me redemandait de l’argent prêté. Oh ! alors c’est bien votre faute si j’ai coupé court à notre liaison. Je n’ai plus voulu dénouer seulement, mais j’ai coupé nettement le lien qui nous unissait, et je pense que votre conduite devait naturellement amener ce résultat. Car que vous ayez vendu à Jacob le coffre que vous m’aviez destiné, que vous m’ayez redemandé les livres que vous m’aviez prêtés, que vous ayez même gardé les miens, je ne considère pas cela comme de grandes fautes, et je l’attribue à la colère qui s’est emparée de vous au moment de notre séparation. Ainsi donc voici les faits ; si vous pensez que j’ai altéré la vérité, défendez-vous, et écrivez-moi : je me fierai à ce que les autres jugeront de ma cause, et je livre cette lettre comme garant et soutien de mon honneur. Mais quant à cette amitié, à cette tendresse que je vous ai témoignées autrefois, elles ne pourront jamais revivre, à moins que vous ne changiez de caractère, et que vous ne réhabilitiez ma réputation. Adieu, Michel ; si je vous écris plus durement que vous ne vous y attendiez, souvenez-vous que vous avez parlé plus durement de moi qu’il ne convient de le faire d’un ami. En tous cas, j’aime encore mieux vous faire ces reproches de vous à moi, d’abord dans cette lettre, que d’en parler publiquement et de manière à vous nuire ; car si l’amitié est éteinte entre nous, nous devons au moins conserver des rapports d’honnêteté que les gens bien élevés respectent toujours. Adieu. — De Vienne. »

L’ordre chronologique établi par Æneas Sylvius lui-même dans la publication de ses lettres, est le seul que nous suivions pour les extraits que nous donnons. Les sujets ne se coordonnent pas, et n’ont même guère de rapports entre eux ; mais nous pensons qu’on ne lira pas sans intérêt le commencement d’une lettre de notre auteur, où il signale l’introduction d’un usage adopté alors dans les relations sociales, et qui a apporté des modifications importantes dans les langues modernes.


À Sigismond d’Autriche.

« Aussitôt que je me suis trouvé à la cour de César, j’ai senti un desir extrême de t’écrire. Mais j’ai été d’abord arrêté par l’humeur de notre siècle, qui ne reconnaît de bon que ce qu’il aime et ce qui lui ressemble. Presque tous ceux qui écrivent aujourd’hui se servent du pluriel, bien qu’ils ne s’adressent qu’à un seul, comme si, en multipliant les personnes, ils faisaient plus d’honneur et paraissaient plus polis. Cette coutume est fort répandue en Allemagne, et elle a déjà été en vigueur pendant quelque temps en Italie. Mais depuis que Pétrarque a nettoyé la rouille de son temps, et a remis en honneur l’imitation de l’éloquence antique, beaucoup de gens se sont décidés à écrire avec la pureté des anciens. C’est ainsi qu’en usent Leonardo Aretino, Guarino, Poggio, et tant d’autres qui, en ce moment, écrivent en Italie avec une pureté toute cicéronienne. Aussi tous ces hommes habiles écrivent-ils au singulier, parce que les Grecs et les Latins faisaient ainsi, comme l’attestent les lettres de Socrate, de Démosthène, de Cicéron et de Mécène, qui nous sont parvenues. Non-seulement les païens ont suivi cet usage, mais les pères de l’église même s’y sont conformés, et ils ne balancent pas, quand ils s’adressent à Dieu lui-même, de dire : Donne, fais, accorde, écoute, et non pas donnez, faites, accordez, écoutez. Ils savaient cependant tout aussi bien que nous que cette dernière manière de parler est beaucoup plus ornée, mais ils furent arrêtés par cette réflexion, que ces ornemens ruineraient toutes les véritables lois du langage, si on les employait une fois auprès des princes et des supérieurs. Je me range de leur avis, et je suis leur exemple en écrivant. Toutefois je suis encore dans le doute de ce que je dois faire au moment de t’écrire ; car je crains que tu ne t’en fies plus aux habitudes de ceux qui t’environnent qu’à mon propre jugement, et que tu ne regardes comme un devoir d’écrire au pluriel, comme font les rois et les princes eux-mêmes, quand on s’adresse à eux. Nous envoyons, nous voulons, nous mandons, nous faisons, telle est leur locution usitée. Mais, chez les princes, cet usage a une cause satisfaisante. Si puissans qu’ils soient, quelque désir qu’ils aient de mettre une loi en vigueur, cependant ils sentent la nécessité de montrer de la modération dans l’exercice de leur volonté, et de laisser voir qu’eux seuls n’ont pas pris cette résolution, mais qu’ils se sont entourés de conseillers. Ainsi donc je trouve que l’on aurait tort de faire l’application d’une formule modeste à des usages de vanité. Mais pour toi, de ton côté, ne t’offense pas de ce que les princes, lorsqu’ils écrivent à des princes supérieurs à eux, rejettent la formule du pluriel, sous prétexte que cela excite leur orgueil. On voit dans les lettres adressées à César, prince impérial, que le duc de Milan, par exemple, écrit : Je supplie, j’avertis votre majesté. Mais il faut bien se persuader que cette formule a une toute autre cause que celle que l’on imagine ; car les puissances inférieures écrivant à des supérieures, il est naturel que les secondes ne se servent pas du pluriel en parlant d’elles-mêmes. C’est une manière d’avouer son infériorité, c’est comme si elles disaient : Ô puissance supérieure à la mienne, je ne puis me servir du concours de la volonté des autres, puisque c’est vous qui m’avez confié le dépôt de ces sujets que je représente envers vous, puisqu’en dernière analyse, vous me représentez en me comprenant avec eux. Le pluriel employé par les princes est donc de leur part une formule de modération. Ils l’emploient par modestie, on la leur rend par politesse. Ainsi, lorsque le pape s’intitule le serviteur des serviteurs de Dieu, nous lui répondons en l’appelant le père des pères. »


On ne peut se dissimuler qu’Æneas Sylvius ne fut naturellement très disposé à s’occuper d’abord activement, et ensuite littérairement, des affaires d’amour et de galanterie. La cent sixième lettre, adressée à Michel de Wirtemberg, traite du remède ou des adoucissemens que l’on peut apporter à un amour qui n’a pas le mariage pour but. Ce morceau, qui a acquis une certaine célébrité par les réimpressions que l’on en a faites dans plusieurs recueils, avec ce titre : Amoris illiciti medela, n’est cependant qu’une suite de lieux communs renfermant des conseils fort sages sans doute, mais dont tout le monde connaît trop bien la teneur et l’inefficacité, pour que l’on ait cru nécessaire d’en donner ici une traduction même extraite. Nous prendrons le même parti à l’égard de la cent vingt-deuxième lettre dans laquelle l’auteur en adresse une autre à son maître Sigismond, duc d’Autriche, qui lui avait demandé de lui composer une épître tendre et amoureuse, propre à fléchir les rigueurs d’une jeune fille qu’il aimait. Le poète lauréat, pour plaire à son prince, lui composa une lettre qui est censée adressée par Annibal, chef des Numides, à la belle et jeune Lucrèce, fille du roi des Épirotes. Après avoir entassé des lieux communs de morale dans le Remède d’amour, cette fois il a rassemblé tous ceux d’une galanterie qui n’est plus guère de mode, et il se trouve, dans cette lettre d’Annibal, une espèce d’inventaire de toutes les beautés corporelles de sa Lucrèce, qui parviendrait peut-être plutôt à guérir de l’amour que toutes les graves et sérieuses raisons qu’il a données dans la lettre précédente.

On doit le dire à la louange d’Æneas Sylvius, il n’avait aucune des qualités qui font un rhéteur. Il a besoin de parler de verve, de cœur ; il faut qu’il peigne, qu’il écrive d’après nature ; alors, comme il le dit lui-même, son style n’est pas orné, mais sa parole est vraie, naïve, pittoresque, entraînante, et la franchise de son langage, l’indépendance de son esprit, rendent le lecteur indulgent sur le choix des sujets qu’il a traités, et sur la manière dont il les traite.

L’une des productions de notre pape qui a eu le plus de succès de son temps et même pendant deux siècles après sa mort, est une espèce de petit roman, une nouvelle, ou, comme il le dit lui-même, une anecdote amoureuse, qui fait le sujet d’une des plus longues lettres de son recueil. Cette nouvelle a pour sujet : Les Amours d’Euriale et de Lucrèce. Cette composition, qui se sent tout à la fois de la nouvelle comme l’ont traitée les Italiens, et du goût des comiques latins dont le style et tout l’appareil scénique étaient alors adoptés d’une manière assez pédantesque, produit aujourd’hui une singulière impression à la lecture. À chaque page, on s’aperçoit que le sujet est moderne, que sans doute même l’auteur a connu les personnages qu’il met en scène ; et toutefois l’esprit se sent arrêté, contrarié à chaque phrase, souvent à chaque mot, par l’abus continuel du langage mythologique, par la singularité des noms tirés des poèmes d’Homère et imposés aux acteurs du roman, et enfin par des locutions continuellement empruntées à Plaute, à Térence et surtout à Virgile. Il est hors de doute que cet étalage d’érudition a été, lorsque l’ouvrage a paru et long-temps encore après, une condition de succès non moins puissante que le sujet même du roman.

Ce roman ou plutôt cette nouvelle d’Æneas Sylvius, nous l’avons traduite en entier, et notre intention était de la joindre aux extraits qui précèdent ; mais la longueur de son ensemble et la multiplicité de détails sur les ruses des femmes et le malheur des maris, sujets bien rebattus depuis les nouvelles de Boccace, nous ont engagé à n’en donner qu’un extrait.

C’est donc une anecdote contemporaine qui en a fourni le sujet à notre auteur. La scène se passe à Sienne, lorsque l’empereur Sigismond, venant de Milan, pour aller recevoir, à Rome, la couronne impériale du pape Eugène iv, séjourna un an entier (1433) en Toscane, avec tous les guerriers qui composaient sa suite et son escorte. Le jour que Sigismond fit son entrée à Sienne, entouré de tous ses officiers, les habitans et les dames en particulier, qui aiment assez les étrangers, vinrent au-devant du prince pour lui faire honneur. Quatre dames, les plus belles et les plus nobles de la ville, furent chargées particulièrement d’aller à la rencontre de l’empereur. La plus remarquable de ces quatre Siennoises était Lucrèce, mariée à Ménélas, riche, vieux, et à qui naturellement son nom devait porter malheur. Au nombre des officiers qui caracolaient autour du vieux, mais galant monarque, on voyait Euriale, natif de Franconie, dont les yeux bleus, la chevelure blonde, l’air élégant et martial tout à la fois, firent une vive impression sur madame Lucrèce. Il est vrai que madame Lucrèce n’en fit pas une moins profonde sur M. Euriale, ce qui rendit M. Ménélas complètement malheureux. Tel est le fond du sujet. Quant aux incidens qui, comme dans toutes les nouvelles, les rendent agréables ou insipides, selon qu’ils sont bien ou mal traités, on voit d’abord Lucrèce qui combat sa passion tantôt avec force et tantôt avec une complaisante faiblesse ; puis enfin qui, ne pouvant plus y résister, fait confidence de ce qu’elle éprouve pour Euriale à un fidèle esclave, au vertueux Sosie. Elle l’engage à favoriser ses desseins criminels en le menaçant de se donner la mort, s’il refuse de l’aider. Le vieux serviteur, après avoir pillé Ovide et Virgile pour lui prouver qu’elle veut commettre un crime envers les dieux et les hommes, feint de se laisser toucher et emploie toute son adresse à ménager des entrevues dont il rend toujours le résultat infructueux. Cependant il s’établit entre Lucrèce et son amant Euriale, qui avait appris l’italien pour plaire à sa maîtresse, une correspondance où le talent naturel et la grâce propres à Æneas Sylvius reparaissent. Ces lettres d’amour sont fort jolies, et au tour vrai, naturel et passionné qu’elles ont ordinairement, on serait presque tenté de croire que notre aimable et spirituel pontife a eu les originaux entre les mains, et qu’il n’a fait que les traduire en langue latine. Après bien des rendez-vous manqués, bien des stratagèmes déjoués, beaucoup de lettres écrites en vain, Euriale pénètre enfin chez Lucrèce à la faveur d’un déguisement, et il obtient ce qu’il désirait depuis long-temps. De nouveaux obstacles s’opposent à leurs rendez-vous, et donnent lieu à l’auteur de peindre la vivacité de la passion des deux amans, jusqu’à la catastrophe de la nouvelle, qui est le départ de l’empereur Sigismond de Sienne, départ qui détermine celui d’Euriale, fait le désespoir des deux amans, et amène enfin la mort de Lucrèce.

L’histoire des amours de Lucrèce et d’Euriale est, comme on le voit, un de ces canevas si connus dans les recueils de nouvelles des quinzième et seizième siècles. Mais, tout en ayant le droit de reprocher à Æneas Sylvius l’affectation pédantesque et classique qui dépare souvent cette composition, le lecteur ne peut s’empêcher d’y reconnaître, en beaucoup d’endroits, un naturel exquis et une naïveté de style qui plaît et attache singulièrement. On en pourra juger par les citations suivantes : au moment où les démêlés qui avaient eu lieu entre l’empereur Sigismond et le pape Eugène iv, furent apaisés, le César fut obligé de partir pour Rome. La nouvelle du départ de la cour impériale se répandit à Sienne, et Lucrèce, comme on le pense bien, ne fut pas des dernières à sentir les conséquences d’un tel événement. Aussi, dans son inquiétude, écrivit-elle à son amant :

« Euriale ! si je pouvais éprouver de la colère à votre sujet, j’en ressentirais une extrême de ce que vous m’avez dissimulé votre départ prochain. Mais je vous aime surtout pour vous-même, aussi ne puis-je vous en vouloir dans cette triste circonstance. Ah ! vous n’avez pas eu pitié de mon pauvre cœur ! que ne me prépariez-vous à apprendre que l’empereur devait quitter Sienne ? Tout annonce son voyage ; je sais que vous ne pouvez rester ici. Que vais-je devenir ? Que ferai-je ? Où trouverai-je du repos ? Si vous m’abandonnez, il ne me reste pas deux jours à vivre.

« Par les larmes qui inondent cette lettre, au nom de cette foi que nous nous sommes jurée, et si enfin j’ai pu vous inspirer quelque affection tendre, ayez pitié de votre malheureuse amante. Je ne te demande pas de rester, mais enlève-moi ! Ce soir je feindrai d’aller à la chapelle de Bethléem ; une vieille femme seulement m’accompagnera. N’aie aucun scrupule à l’égard de mon mari ; car, de quelque manière que les choses tournent, je suis perdue pour lui. Si tu ne m’emmènes pas, c’est la mort qui me séparera de cet homme. Au nom du ciel, ne me laisse pas mourir ! Enlève-moi ! Je t’aime plus que tout au monde. »

Ce cri de la passion est bien autrement fort que les déclamations que l’auteur met souvent dans la bouche de son héroïne, lorsqu’elle ne parle que par centons de Virgile. Mais la réponse d’Euriale n’est pas moins remarquable par l’absence de toute idée et de toute locution appartenant aux auteurs de l’antiquité classique. On trouve même dans cette seconde lettre l’expression d’une pensée délicate, qui appartient au développement des sociétés modernes, et dont nous ne voyons pas d’exemple dans les auteurs du siècle de Pie ii. Dans cette réponse, il a peint admirablement la position d’un homme honnête, qui aime tendrement, mais qui se trouve dans le plus grand embarras où puisse tomber un amant, celui d’être réduit à parler raison à sa maîtresse.


« Je t’ai caché les apprêts du départ jusqu’à ce moment, ma chère Lucrèce, dit Euriale, afin que tu ne t’affliges pas mal à propos. Je te connais ; je sais à quel point tu te tourmentes au sujet des choses les plus simples. — Sigismond ne quitte pas Sienne avec l’intention de n’y plus revenir, et à notre retour de Rome, il se propose de ne plus se remettre en marche que pour rentrer dans notre pays. Que si César était obligé de faire ce voyage, sois assurée que, Dieu aidant, tu me verras revenir à Sienne. Ainsi donc, ma chère amie, respire un peu, ne te trouble pas outre mesure, et fais en sorte au contraire de vivre en paix. — Quant à l’enlèvement que tu me proposes de faire, bien que l’idée m’en soit douce et qu’elle sourie à mon amour, cependant je pense qu’en cette occasion, je dois plutôt consulter les intérêts de ton honneur que ceux de ma passion. La sincérité de mon attachement pour toi me fait un devoir de ne te donner que des conseils avantageux pour toi-même. Souviens-toi donc que tu es d’une très noble race, alliée à une famille qui n’est pas moins illustre que la tienne. Pense que non-seulement tu passes pour la plus belle, mais encore pour la plus honnête personne de Sienne. Cette réputation, tu l’as en Italie, mais tu l’as encore en Allemagne et chez les peuples du Nord. Fais-donc attention que si je t’enlève, outre que je me déshonore aux yeux de tout le monde, je couvre encore de honte tous les tiens, et que je mets le désespoir dans le cœur de ta mère. Et enfin que ne pourrait-on pas dire de toi ? Dans l’état de mystère où sont les choses, tout le monde te loue encore ; mais, après un rapt, on t’accablerait de blâme. — Je consens à mettre de côté pour un instant ce qui regarde l’honneur ; crois-tu, cependant, qu’après le bruit de ton enlèvement, il nous serait possible de jouir tranquillement du bonheur de nous aimer ? Fais-y réflexion : je suis attaché au service de l’empereur ; c’est à lui que je dois mon élévation, mes richesses. Je ne puis m’éloigner de lui sans qu’à l’instant même toutes ses faveurs ne me soient retirées. Si donc je le quittais, il ne me serait plus possible de vivre avec toi d’une manière convenable à ton rang, à tes goûts, à ton éducation. Que si, au contraire, je reste à la cour, nous n’aurions plus alors un instant de repos, tant Sigismond, par son goût belliqueux, a contracté l’habitude de ne jamais rester dans la même ville. Nulle part il n’a fait un si long séjour qu’à Sienne. Il ne me resterait donc pour ressource que de te traîner à ma suite dans les camps, ce qui ne pourrait convenir à aucun de nous deux. Consulte-toi donc, ma chère Lucrèce, et pèse mes avis ! Un autre amant qui fermerait les yeux sur l’avenir, et qui chercherait surtout à satisfaire sa passion aux dépens de ton repos, te tiendrait un autre langage que le mien ; mais il ne t’aimerait pas, puisqu’il ne craindrait pas de sacrifier ta réputation à ses goûts. Je te tiens ici le langage d’un honnête homme : reste dans ton pays ! — Cependant, ne doute pas que je n’y revienne bientôt, car je ferai en sorte que toutes les affaires que Sigismond a à régler en Toscane me soient confiées. Alors je pourrai profiter des bontés que tu as pour moi, sans te porter aucun préjudice. Adieu, ma chère âme ! aime-moi toujours bien, et sois certaine que mon amour n’est pas moindre que le tien ; que notre séparation momentanée ne me coûte pas moins qu’à toi. Adieu, encore une fois, mon bonheur et ma vie ! »

La fin du roman est fort triste et empreinte de vérité. Après avoir écrit la lettre que l’on vient de lire, où l’amant du Nord exprime si bien cette passion septentrionale toujours tempérée par le raisonnement, Euriale part avec Sigismond, et le suit jusqu’en Hongrie. Là, il apprend la mort de-Lucrèce, qui s’était laissé consumer peu à peu par le chagrin. Enfin le dernier trait frappant de cette histoire est la consolation lente, il est vrai, d’Euriale, mais qui lui permet cependant, secondé par le désir de plaire à son empereur et le besoin d’assurer sa fortune, d’épouser une jeune personne fort belle et de la plus haute distinction, que lui propose le César.

Le bon Æneas Sylvius finit ainsi son récit, en s’adressant à l’un de ses amis : « Voilà, mon cher Mariano, la fin des amours d’Euriale et de Lucrèce. Cette histoire est triste ; mais elle est véritable. Ainsi, que ceux qui la liront en fassent leur profit, et qu’ils tâchent de ne pas boire dans la coupe d’amour, car elle contient plus d’absinthe que de miel.

« Portez-vous bien, mon ami.

« De Vienne, ce 5 de juillet, l’an de grâce 1444. »


Cette nouvelle, écrite en latin, eut un succès extraordinaire en Europe : on la traduisit dans presque toutes les langues, et particulièrement en français. Il est digne de remarque que, malgré le peu de moralité qui règne dans le sujet et bien que cet opuscule renferme un bon nombre de passages grossièrement obscènes, cependant le nom d’un pape faisait une telle illusion alors, que les deux traducteurs français se sont obstinés à ne voir dans cette nouvelle qu’un exemple de vertu féminine. Jean Bouchet, entre autres, écrivain et poète français né en 1476 et mort en 1550, celui qui s’intitulait le traverseur des voies périlleuses, a fait une imitation de ce roman mêlée de prose et de vers, le tout pour offrir aux femmes de son temps la conduite d’Euriale et de Lucrèce comme le modèle de deux amans vertueux. Cette imitation, qui a perdu tout ce que la composition originale offre de plus piquant, se réduit à un plat et ennuyeux sermon que l’auteur n’a pas même relevé par le mérite du style.


Au surplus, on ne serait pas éloigné de croire que Jean Bouchet a cru entrer dans les intentions du pape Pie ii, en ôtant au petit roman d’Euriale toutes les peintures passionnées qui s’y trouvent. Æneas Sylvius, lorsqu’il fut pontife, exprima dans une lettre, qui fait partie du recueil que nous venons d’extraire, son regret d’avoir écrit cette histoire. Et ce qui est assez singulier, c’est qu’après avoir soigneusement fait insérer les amours de Lucrèce et d’Euriale parmi ses lettres, il finit par condamner cette nouvelle, qu’il eût été plus simple et plus sûr de supprimer, si, en effet, il en craignait tant l’influence sur les jeunes gens qui pourraient en faire la lecture. Mais nous laissons au lecteur le soin de coordonner et d’expliquer même, si cela l’amuse, les faits que nous prenons soin seulement de lui présenter en ordre.


Ce qui a particulièrement occupé Pie ii pendant son pontificat, ce fut les projets et les préparatifs de guerre qu’il fit contre les Turcs. La prise de Constantinople, en 1453, par Mahomet ii, entretenait la terreur dans toute la chrétienté, et son chef la partageait. Dans sa correspondance, il est souvent question des suites de ce grand événement, et assez ordinairement le pontife en parle sous le rapport politique. Mais il y a une longue lettre de lui, c’est la trois cent quatre-vingt-seizième, adressée à Mahomet ii lui-même, dans laquelle le pape Pie ii combat la religion islamique, comme quelqu’un qui la connaît fort bien. Cette lettre toute pastorale est très curieuse en ce sens que le pontife prend toutes les précautions imaginables pour prouver à Mahomet que, s’il ne reconnaît pas la supériorité de la religion de Jésus-Christ sur la sienne, il court très grand risque d’être damné. Cette lettre, qui a trente-trois pages in-folio, est fort spirituelle ; mais il est douteux que Mahomet ii l’ait lue : ce qui est certain, c’est qu’elle ne l’a pas converti, bien que Pie ii lui promît de le reconnaître empereur de Constantinople, s’il se faisait catholique.

C’est assurément une lecture aussi divertissante qu’instructive que la correspondance du pape Pie ii. Depuis les affaires les plus sérieuses de son siècle jusqu’aux détails de mœurs les plus frivoles, tout y est passé en revue. L’élévation progressive de cet homme, ses nombreux voyages pendant lesquels il a pu étudier beaucoup d’hommes de pays divers, de conditions bien différentes, ont donné aux récits qu’il nous a laissés, une souplesse et une diversité singulières. Les descriptions qu’il a données des différentes parties de la terre peuvent certainement le faire classer, relativement à son siècle, au nombre des habiles géographes. Mais alors la géographie se bornait à une nomenclature, bien rarement accompagnée de renseignemens détaillés. En général, c’est ainsi que procède Æneas Sylvius dans ses descriptions des différentes parties du monde. Cependant il s’est écarté de cette habitude dans sa cent soixante-cinquième lettre où il fait un tableau fort curieux de la ville de Vienne en Autriche et de ses mœurs. Cette lettre qui n’a point de suscription ni de date, mérite d’être connue. La voici :


« Vienne n’a que deux mille pas de circuit, mais ses faubourgs et ses fortifications sont immenses. Ses fossés sont élevés en talus, et sur ses murs épais s’élèvent des tours nombreuses toujours préparées à la défense. Les maisons des citoyens y sont vastes, solidement bâties, bien ornées, et il s’y trouve ordinairement de grandes salles voûtées dont les habitans font ce qu’ils nomment des étuves. C’est là qu’ils demeurent, couchent et dorment pendant les rigueurs de l’hiver. Toutes les fenêtres sont garnies de vitres brillantes et entourées de grillages de fer servant de cage à des oiseaux qui y font entendre leurs chants. Quant aux meubles, ils sont riches et somptueux. Les écuries pour les chevaux et autres bêtes de somme sont très vastes. Au total, ces habitations, autant par leur étendue que par leur hauteur, présentent une apparence imposante. Dans l’intérieur comme à l’extérieur, elles sont couvertes de peinture, et lorsqu’on en approche, on les prendrait pour des demeures de princes. Cependant elles ont un défaut : toutes les toitures sont couvertes en bois, car rien n’est plus rare ici que la tuile.

« Les lieux habités par les nobles prélats sont francs, c’est-à-dire que la justice des magistrats de la ville y perd ses droits.

« Les caves destinées à recevoir le vin sont à la fois grandes, nombreuses, et elles ont plusieurs étages en profondeur. Les places publiques bien pavées font que les chariots y circulent avec aisance.

« Quant aux temples dédiés à Dieu et aux bienheureux saints, ils sont grands, splendides, bâtis en pierre de taille et ornés de colonnes. Dans toutes ces églises on voit des reliques saintes enveloppées ou entourées des ornemens les plus précieux en or, en argent, en pierres fines. Le clergé est riche, et l’ecclésiastique qui gouverne le chapitre de Saint-Étienne, ne reconnaît que le pape au-dessus de lui. Les quatre ordres mendians sont loin d’avoir besoin d’aumônes ici, et les Écossais, ainsi que les chanoines réguliers de Saint-Augustin, passent aussi pour fort riches. Dans un monastère fondé sous l’invocation de saint Jérôme, on reçoit les filles de joie qui se convertissent. Nuit et jour elles y chantent des cantiques en langue allemande, et l’on prétend que si l’une d’elles, par hasard, retombe dans ses anciennes habitudes, on la précipite aussitôt dans le Danube. Mais rien, assure-t-on, n’est si rare que ces accidens, et ces femmes mènent en général une très sainte vie.

« Il y a à Vienne une école, un gymnase, où l’on enseigne les arts libéraux, la théologie et le droit canon. Cet établissement est nouveau ; la concession en a été faite à la ville par le pape Urbain vi vers 1385. Le nombre des étudians qui s’y rendent de Hongrie et des parties supérieures de l’Allemagne est très grand. Deux théologiens s’y sont distingués. L’un, Henri de Hesse, élevé à Paris, mais qui revint à Vienne aussitôt que cette école fut ouverte, y a professé le premier, et a laissé quelques ouvrages recommandables. L’autre est Nicolas de Dinkelspuhel, Suédois de nation, dont les discours sont encore fort en vogue aujourd’hui. En ce moment il y a un certain Hasebach, théologien de mérite, auteur de diverses histoires, homme enfin dont je serais assez disposé à louer le savoir, s’il n’avait pas déjà mis vingt-deux ans à lire le premier chapitre d’Isaïe, sans avoir pu arriver jusqu’à la fin. L’inconvénient de ce gymnase, le défaut de ses professeurs, est de faire perdre beaucoup de temps aux élèves, en leur apprenant plus de mots que de choses. Les maîtres ne possèdent qu’un art : la dialectique. Quant à la musique, à la rhétorique, à l’arithmétique, ils n’y songent même pas. Bien que plusieurs de ces professeurs se mêlent d’enseigner la versification et les lettres, ils ne connaissent pas un poète, et toutes leurs leçons sont employées à discuter subtilement sur des mots. Il n’y a rien de solide dans leur enseignement. Aussi forment-ils peu de savans. D’ailleurs les étudians sont livrés à tous les genres de voluptés. N’étant soumis à aucun ordre, à aucune discipline, ils courent la ville nuit et jour, buvant, mangeant sans mesure, et ne manquant pas les occasions de molester les citoyens. L’effronterie des femmes est surtout la cause de ces désordres.

» On estime que la ville renferme cinquante mille âmes. Le conseil est composé de dix-huit citoyens élus et présidé par le juge de droit. Puis vient le patron des citoyens, qui veille aux intérêts et à la sécurité de la ville. Toutes ces personnes choisies par le prince, à cause de la fidélité qu’il leur suppose, lui sont soumises, et il en exige un serment. Voilà comment est composée la magistrature de Vienne, à moins que l’on ne veuille lui adjoindre les préposés chargés de faire payer et de percevoir les impôts, et dont les fonctions ne durent qu’un an.

« Cet office me fait penser à la quantité incroyable de provisions de bouche qui entrent journellement à Vienne. C’est par charretées que l’on y apporte les œufs et les écrevisses, le pain, la viande, le poisson et les volailles de toute espèce, et toutefois, à la chute du jour, il ne reste plus vestige de ces provisions.

« Les vendanges durent quarante jours, et pendant chaque journée, trois cents chars au moins, chargés de vin, font deux ou trois voyages pour en entrer à Vienne. On a le droit d’entrer le vin des champs dans la ville jusqu’à la Saint-Martin. Ce que l’on emmagasine de vin dans cette ville est vraiment incroyable. On y en boit beaucoup, mais on en expédie cependant une grande quantité aussi en lui faisant remonter le Danube. De ce qui se vend de vin au détail, à Vienne, le dixième denier revient au prince, ce qui rapporte annuellement à la chambre deux mille pièces d’or. Pour tout le reste, les droits sont fort légers.

« Du reste, dans cette cité si grande, si noble d’ailleurs, il se commet nuit et jour beaucoup d’excès. Les rixes y dégénèrent souvent en combats. Tantôt ce sont les artisans qui attaquent les jeunes gens des écoles, une autre fois les gens de la cour prennent les armes contre les artisans, ou les ouvriers cherchent dispute à d’autres. Ces désordres n’ont jamais lieu sans qu’il y ait du sang de répandu, et cela arrive souvent, car c’est l’usage ici de ne jamais séparer ceux qui ont pris dispute et qui se battent : les magistrats pas plus que le prince n’y peuvent rien.

« On n’exige aucun droit de ceux qui vendent du vin dans leurs maisons ; aussi presque tous les citoyens tiennent-ils cabaret. Ils chauffent leurs étuves, y font la cuisine et y reçoivent les ivrognes et les filles de joie. Ils ne manquent même pas de leur donner à manger gratis, afin de les engager à boire davantage, se réservant de les tromper sur la mesure de la boisson qu’ils paient Le petit peuple est gourmand, vorace, et tout ce qu’il gagne dans la semaine, il le consomme en un jour de fête. C’est une vilaine populace.

« Le nombre des femmes publiques est très considérable. Outre cela, il y a peu de femmes qui se contentent de leurs maris. Les nobles qui fréquentent la maison des citoyens, trouvent moyen d’entretenir la conversation avec leurs femmes ; et, après quelques verres de vin bus, les maris s’en vont et cèdent leur place aux nobles. Rien n’est si commun que les filles qui se marient à leur goût, et à l’insu de leurs parens ; pour les veuves, il est rare qu’elles attendent la fin de leur deuil pour contracter de nouveaux liens. Aussi rien n’est moins ordinaire que de connaître les ancêtres de quelqu’un. Il n’y a presque pas d’anciennes familles ; presque toutes viennent de dehors ou ne s’y trouvent qu’en passant. On voit assez fréquemment des marchands riches et vieux épouser de jeunes personnes qu’ils laissent promptement veuves. Celles-ci qui, pendant leur mariage, vivaient avec de jeunes amans, les épousent bientôt après ; c’est comme cela qu’il arrive si souvent à Vienne qu’aujourd’hui on est pauvre et demain riche. Mais par contre-coup, si ces jeunes époux viennent à survivre à leurs femmes, ils se remarient à leur tour et font circuler la fortune. Très rarement un fils hérite de son père. Dans ce pays, il y a une loi qui veut que des deux époux, le survivant ait la moitié du bien du défunt. De plus la faculté de tester est libre, en sorte que les époux se font fort souvent une donation réciproque. On assure qu’il y a un bon nombre de femmes qui se chargent de débarrasser les épouses de leurs maris quand ils les ennuient ; ce qui est constant, c’est que plusieurs citoyens, qui avaient menacé leurs femmes, ont été mis à mort par les amans, gens de noblesse. Au surplus, il n’y a pas ici de loi écrite ; on suit les coutumes qui passent pour fort anciennes, et chacun, autant qu’il peut, les invoque et les interprète de manière à ce qu’elles soient favorables à ses intérêts. La justice se vend, et celui qui a de l’or peut pécher impunément ; toutes les rigueurs sont réservées aux pauvres. Un serment public, authentique, est scrupuleusement observé ; mais, s’il y a moyen de renier sa parole, on n’y manque pas. Les gens de ce pays ne craignent les excommunications qu’autant qu’elles notent d’infamie, ou qu’elles peuvent apporter quelques dommages aux intérêts temporels, car ils observent très peu religieusement les fêtes. On vend et on mange de la viande toute la semaine, et les jours fériés n’interrompent ni le travail ni l’activité dans la ville. »

En lisant le recueil de ces lettres, une question s’est présentée bien souvent à notre esprit. Est-ce la vanité littéraire d’Æneas Sylvius ou la conscience de Pie ii, qui en a préparé la publication ? Nous pensons que l’une et l’autre ont contribué à lui faire prendre cette détermination. Ces lettres sont au reste de véritables confessions. Il est essentiellement de la nature de l’homme de confesser à ses semblables ce qu’il a vu, ce qu’il sait, ce qu’il a senti, et de faire ces confessions de la manière la plus claire et la plus attachante possible. Tous ceux qui, au moins à deux ou trois époques de leur vie, n’ont pas éprouvé le besoin de chercher dans le cœur d’un ami, d’une maîtresse ou du public (car les extrêmes se touchent), un confident de leurs sentimens, de leurs pensées, ou même de ce que l’expérience leur a appris ; ces hommes-là, soyez-en sûrs, sont imparfaits ou au moins incomplets. Le bavardage involontaire du cœur et de l’esprit est une des facultés de l’homme qui a le plus contribué à rendre la condition humaine tolérable, et quelquefois même assez douce. Si nous étions tous rigoureusement discrets et prudens, il n’y aurait que des égoïstes sur la terre.

On peut comparer les écrits que laissent successivement les hommes, chez les nations civilisées, à ces lignes de douleur, de joie passagère ou de désespoir, que les prisonniers gravent sur les murs des cachots où ils meurent enfermés.

Ces écrits, lorsque la source en est franche et naturelle, sont des témoignages arrachés à la conviction, à la conscience et aux passions de ceux qui les ont tracés : c’est un certificat que donne de son existence celui qui craint que cette existence ne soit révoquée en doute et ne tombe dans l’oubli. C’est aussi une protestation contre toutes les injustices dont on croit avoir été l’objet pendant sa vie ; enfin c’est une confession faite dans l’intérêt de la vérité absolue, vers laquelle tout homme se précipite malgré lui, sans s’embarrasser des avantages ou des inconvéniens qui peuvent en résulter. On a impérieusement besoin de sfogarsi, comme disent les Italiens ; on veut se débourrer le cœur, disons-nous avec moins d’élégance, sans doute, mais avec autant d’énergie. Les écrits, les conversations, les aveux, les lettres, les confessions, les mémoires, tout cela n’est que la précieuse transpiration du cœur humain, au moyen de laquelle la vie intellectuelle et expansive devient légère et bienfaisante pour ceux qui la vivent comme pour ceux qui en reçoivent l’influence.

Rien n’est d’une application plus générale à l’espèce humaine, que la fable du Barbier du roi Midas ; et, si toutes les plantes avaient la vertu loquace des roseaux du Pactole, il n’y a pas un pouce de terre qui ne fournît des moissons d’histoires, d’aveux et de confessions étranges. Il faut que ce besoin de dire ce que l’on sait, de transmettre une vérité que l’on a reconnue, soit bien naturel et bien fort, puisque les hommes du caractère le plus froid, de l’esprit le plus grave y ont cédé. En voici un exemple curieux :

Boccace raconte qu’un certain marquis de Montferrat, porte-enseigne de l’Église, était passé en Syrie avec l’armée des chrétiens. La vaillance de ce seigneur faisait grand bruit jusqu’à la cour de Philippe, roi de France, qui se disposait lui-même à faire le voyage de la Terre-Sainte. Comme on parlait un jour à ce prince du vaillant marquis, un chevalier, enchérissant encore sur les éloges que l’on en faisait, assura qu’il n’y avait pas sous le soleil un couple plus parlait que celui que formaient ce marquis et sa femme, ajoutant que si le mari se faisait remarquer parmi tous les chevaliers de renom, son épouse était la plus belle et la plus vertueuse de toutes les femmes.

Ces paroles firent une impression si vive sur l’imagination du roi de France, que, d’après ces mots seulement et sans avoir vu la dame, il se sentit pris d’amour pour elle. Il résolut donc, pour faire le grand voyage qu’il méditait, d’aller s’embarquer à Gênes, afin d’avoir le prétexte de saluer en passant la marquise de Montferrat, se flattant un peu qu’en l’absence du mari il pourrait ne pas mal passer son temps auprès de la femme. Il se mit donc en route, et près de mettre le pied sur les terres de la marquise, il envoya un jour d’avance un officier de confiance pour la prier de vouloir bien le recevoir le lendemain à dîner. Prudente et spirituelle, la marquise fit répondre qu’elle était bien sensible à l’honneur qui lui avait été fait, et que le roi serait le bien venu. Toutefois elle ne tarda pas à faire des réflexions sur la démarche singulière du prince, et soupçonna ce qui était, que les bruits flatteurs répandus sur son compte lui valaient l’honneur de cette visite.

En noble dame de maison, la marquise disposa tout pour recevoir son hôte royal. Plusieurs hommes dévoués à son service ayant été chargés de différentes commissions, elle ne s’en reposa que sur elle-même du soin de veiller aux apprêts du repas. Sans perdre de temps, elle fit rassembler toutes les poules que l’on pût trouver dans le pays, et après avoir fait distribuer cette seule espèce de viande à ses cuisiniers, elle leur ordonna de les accommoder diversement pour le banquet royal.

Le lendemain, le roi arriva, et fut reçu par la marquise avec les honneurs qui lui étaient dus. Le prince, tout favorablement prévenu qu’il pouvait être par les éloges que le chevalier lui avait faits de la dame, la trouva plus aimable, plus séduisante encore qu’il ne se l’était imaginé. Il ne put contenir son admiration et fit hautement les louanges des charmes de la marquise ; car son goût pour elle était devenu plus vif encore, depuis que les rêves de son imagination se trouvaient réalisés. Après que l’on eut pris quelque repos dans une salle soigneusement ornée, selon l’étiquette qui doit s’observer auprès d’un si grand roi, le moment du dîner arriva. Le roi et la marquise s’assirent à la même table, et toutes les personnes de la suite prirent place, selon leurs rangs, à des couverts dressés exprès. Le roi mangea successivement de plusieurs mets, but des vins exquis, et, sans rien perdre de la satisfaction que lui causait la vue de la belle marquise, prit grand plaisir à bien dîner. Quand son appétit fut un peu calmé, il commença à s’apercevoir que les mets, bien que relevés par des sauces très variées, n’étaient cependant composés que de chair de poule. Son étonnement s’accrut encore lorsqu’il fit réflexion que la contrée où il était abondait en gibier de toute espèce, et que d’ailleurs il avait eu le soin de faire annoncer son arrivée un jour d’avance, pendant lequel on devait avoir eu le temps de faire une battue. Le roi de France, moins peut-être encore pour satisfaire sa curiosité à ce sujet, que pour mettre la marquise en train de converser, dit en riant : « Madame, est-ce que dans ce pays il ne naît que des poules et point de coqs ? » La marquise comprit parfaitement l’intention de cette demande, et pensant que le moment opportun de faire connaître ses sentimens était venu, elle répondit fièrement au roi : « Non, monseigneur, mais les femmes, quels que soient les vêtemens, les honneurs et les qualités qui les distinguent, sont faites ici comme ailleurs. » À ces mots, le monarque comprit l’énigme du banquet des poules, et se tint pour averti d’être sage.

En voyant intervenir un roi de France et une marquise de Montferrat, en lisant les détails circonstanciés de l’anecdote qui les concerne, qui ne la croirait véritable ? Or, c’est ici que l’impatience du mensonge, si frivole qu’il puisse être, et l’amour de la vérité, toute peu importante qu’on la suppose, triomphent de l’impassibilité du savant. Ce savant n’est autre qu’Alde Manuce, éditeur célèbre du seizième siècle, qui a laissé un recueil de lettres familières écrites en italien, où il ne s’en trouve qu’une seule véritablement intéressante à cause de la citation qu’elle renferme ; et c’est celle que je veux faire connaître. La voici :


À M. Pietro Pisone Soazza, à Pise.

Salut.

« J’ai l’intention de m’arrêter à Pise, lieu agréable par lui-même, et qui me le deviendra plus encore par votre conversation. Avant tout, il faut que je réponde à la lettre dans laquelle vous me demandez ce que je pense de la 5e nouvelle de la 1re journée du Décaméron de Boccace, où Fiametta raconte une histoire d’amour au sujet d’une marquise de Montferrat. Je vous dirai que, sous le voile d’un conte, il est souvent arrivé à ce galant homme d’altérer considérablement la vérité. J’en juge ainsi, surtout d’après l’autorité d’un homme de mérite qui est parfaitement en état de juger des ressources du talent de Boccace. Cet homme est M. Paolo Emilio Santorio. Lorsque le monde pourra jouir, comme je le fais en ce moment, des annales qu’il a écrites, je ne crois pas que désormais on puisse attendre rien de meilleur, et de plus parfait en ce genre de composition. Je ne puis donc résister au désir de vous envoyer le morceau qui a trait à la question que vous me faites, et où vous pourrez apprendre la vérité. Vous y verrez d’ailleurs avec quelle éloquence et quel bonheur cet homme rare traite de l’histoire de Naples. Cet extrait est tiré du 3e livre. Adieu, je cesse de vous écrire, car on m’appelle pour souper.

« De Bologne le 21e jour de janvier 1587. »


« Syligaitha, fille naturelle de l’empereur Frédéric ii, sœur de Conrad iv, comtesse de Caserte, s’était déclarée contre les entreprises de sa famille et pour la cause des Casertins que les Allemands voulaient soumettre, ainsi que toute la Pouille et la Calabre, à l’empire. Mainfroi, également fils naturel de Frédéric ii, mais issu d’une autre mère que celle de Syligaitha, soutenait, au contraire, les intérêts de Conrad. Mainfroi était jeune alors ; sa figure était belle, son caractère audacieux et entreprenant, et son esprit à la fois délié et plein de force. Sous prétexte d’étendre les possessions de l’empereur son frère en Italie, il donnait un libre cours à ses fureurs guerrières en mettant la Pouille à feu et à sang. Pendant ces troubles, Renaud, comte de Caserte et époux de Syligaitha, se tenait tranquille dans son palais, auprès de sa femme, observant avec une joie maligne toutes les horreurs qui se commettaient autour de ses états, dans l’idée qu’elles entraîneraient la perte des princes ses voisins et ses rivaux. Il applaudissait même aux violences exercées par son beau-frère Mainfroi, ne se doutant pas qu’il aurait un jour à en souffrir lui-même.

« Le caractère ardent de Mainfroi lui faisait porter tout à l’extrême. Il méprisait le danger tout autant qu’il aimait la gloire, et il nourrissait au fond de son cœur une passion insurmontable pour les plaisirs de l’amour. Dans les entreprises où cette dernière disposition l’entraînait, il montrait une hardiesse extraordinaire, les difficultés étaient toujours, un attrait de plus pour lui. On s’explique alors comment il conçut la plus violente passion pour Syligaitha sa sœur. C’était peu pour lui que les relations politiques qu’il avait avec elle, lui donnassent l’apparence de son ennemi, il ne tint pas plus compte de cet obstacle que du souvenir de son père Frédéric, et des droits de son beau frère Renaud, auxquels ils voulait attenter. Mettant donc toutes ces considérations de côté, il médita son projet criminel, et se prépara, au mépris des lois divines et humaines, à satisfaire la passion que lui inspirait Syligaitha.

« Cette princesse, dit la vieille chronique napolitaine, était jeune, belle et d’une taille avantageuse. Elle avait le teint éclatant, le regard vif ; ses cheveux blonds et bouclés descendaient le long de son front vraiment royal, et il y avait dans toute l’habitude de sa personne un certain je ne sais quoi qui lui soumettait tous ceux qui la voyaient. À ces dons, elle en joignait d’autres non moins précieux encore : car, instruite et savante même, elle parlait avec grâce et esprit.

« Mainfroi avait souvent éprouvé le pouvoir de ces charmes. Cette beauté, cette grâce, ce laissez-aller féminin qui s’était déployé si souvent sans crainte en présence d’un frère, excitaient encore son violent amour. Parfois cependant le souvenir de l’honneur de sa famille, de la sainteté des droits de son beau-frère, et par-dessus tout ce doux nom de sœur l’arrêtaient dans l’exécution de son funeste dessein. Ce conflit de sentimens, ce combat intérieur de ses désirs et de ses devoirs, lui causèrent des tourmens si continuels, qu’il ne put bientôt plus prendre ni nourriture ni sommeil. La raison devint muette, et l’amour triompha. Profitant donc d’une absence passagère de Renaud, il alla se présenter à Syligaitha, et, non sans éprouver quelque honte et tant soit peu d’embarras, il lui ouvrit son cœur. Il lui fit entendre que, cédant à un amour qu’il ne pouvait plus vaincre, il la priait de lui pardonner sa démarche, mais que, certainement, il mourrait, si elle ne l’écoutait pas. Au même moment où il prononçait ces mots, des larmes abondantes jaillirent de ses yeux enflammés, il perdit l’usage de sa raison et prodigua confusément les prières et les menaces, comme un homme déterminé à commettre quelque violence. D’abord Syligaitha fut comme pétrifiée ; mais bientôt la fureur insensée d’un homme qu’elle connaissait pour ne rien respecter de ce qui s’opposait à ses désirs, lui rendit le sentiment de la crainte. Pâle et tremblante, elle pensa avec effroi au crime de son frère, à l’absence de son époux, et ce ne fut pas sans frémir que ses yeux rencontrèrent le lit conjugal près duquel elle était. La présence de l’incestueux Mainfroi lui fit horreur, et il n’y a pas de supplice qu’elle n’eût bravé pour s’y soustraire.

« Pendant cette cruelle alternative, et tandis que Mainfroi continuait d’exhaler ses prières criminelles, Syligaitha reprit quelque empire sur elle-même et maîtrisa sa peur. Elle fit quelques efforts pour calmer la passion désordonnée de son frère, en cherchant par ses paroles à adoucir les maux qu’il ressentait. Mais la blessure était trop profonde, et le mal avait circulé si long-temps dans les veines de Mainfroi, qu’il n’y avait plus moyen d’agir sur son esprit abattu par la souffrance. Ce n’étaient plus des conseils que demandait Mainfroi, mais un prompt remède.

« Syligaitha sentit bien que, si elle tardait à répondre, l’occasion et la violence serviraient les terribles desseins de son frère ; aussi, sans attendre le retour d’un nouvel accès de sa part et dans l’idée de sauver l’honneur de sa race, elle promit au prince criminel de se rendre bientôt à ses vœux, sous la condition seulement qu’il se retirerait à l’instant de chez elle pour se rendre deux jours après à son palais hors des murs de Caserte, où l’absence de la cour leur laisserait plus de liberté. La promesse fit accepter la condition, et Mainfroi, triomphant dans l’idée de son crime, mesura avec impatience les heures et les instans qui en retardaient l’exécution.

« Enfin le jour désigné arriva. Mainfroi se présente chez Syligaitha, qui avait tout fait préparer pour recevoir son frère avec magnificence. L’heure du rendez-vous avait été fixée au soir, en sorte que la princesse avait eu soin de commander un souper somptueux, dont tous les mets, cependant, étaient composés de chair de poule. Ce fut donc auprès d’une table couverte de vaisselle d’or et d’argent que le frère et la sœur s’assirent. Bien que la faim de Mainfroi fût tant soit peu émoussée par l’espérance d’autres plaisirs qu’il attendait impatiemment, cependant le repas fut gai, il s’y dit des choses agréables, et l’on y but, dit encore la chronique, assez copieusement, ce qui ne contribua pas peu à donner un cours plus rapide aux pensées des deux convives.

« Le repas fini et les serviteurs s’étant retirés, le frère et la sœur demeurèrent seuls dans la pièce qui était la chambre à coucher. La conversation continua, et comme Syligaitha demandait à Mainfroi pourquoi il avait fait si peu d’honneur au festin, et que celui-ci, après en avoir loué l’ordonnance, assurait qu’il y avait pris autant de part que son appétit le lui avait permis, la sœur prit la main de son frère et lui parla ainsi : — Mon frère, tous les mets dont vous avez goûté à ce souper, ont été faits avec de la chair de poule, et leur saveur, quoique légèrement variée, n’était pas très différente, puisque dans le fait tous ces ragoûts étaient composés de la même substance. Croyez-moi, mon frère, il en est de même à l’égard de la variété des plaisirs de l’amour. Le but vers lequel on tend avec une si vive ardeur, que l’imagination se représente sous des couleurs si brillantes et si variées, est au fond toujours le même. — À ce début, le front de Mainfroi se rembrunit ; — écoutez-moi, poursuivit Syligaitha, en prenant l’autre main de son frère, écoutez-moi : si mon âge vous a séduit, si mes yeux ont blessé votre cœur, si mes paroles ont produit de l’effet sur votre âme, pensez qu’en vous laissant aller à vos mauvais desseins, vous n’obtiendrez pas une satisfaction différente de celle que vous avez pu éprouver déjà, et que, par cette action, vous attirerez seulement le déshonneur sur notre noble famille. Au nom de Dieu, s’écria Syligaitha en faisant un effort pour retenir les mains de son frère qu’il cherchait à retirer des siennes, par l’âme de notre père ! par notre ancienne maison ! chassez, je vous en supplie, cette fatale idée de souiller le lit d’un autre, le lit de votre allié ! que votre vertu mette un frein à votre passion ! Il y a plus de gloire, croyez-moi, à comprimer ses désirs qu’à renverser des villes et des armées ennemies. On fait l’un par la force de l’épée, par la puissance du nombre ou à l’aide du hasard ; l’autre ne s’obtient jamais que par le courage personnel, par la vertu. Rappelez-vous combien de rois et d’empereurs, devenus glorieux au milieu des combats ou dans les conseils, ont été rabaissés dans l’opinion des hommes par les honteux effets de leurs passions privées ! Et vous, qui vous distinguez par tant d’éminentes qualités, vous qui êtes un si digne fils de notre noble père, serait-il possible que vous abandonnassiez la voie de la véritable gloire et de la vertu ? Voyez des nations entières, des princes illustres, des armées nombreuses qui se font un honneur de vous obéir ; placé plus haut qu’eux, obéissez de vous-même aux seules puissances dont vous soyez sujet, la nature et la raison.

« À cet endroit du discours, Mainfroi parut touché, et ne pouvant trouver de paroles pour exprimer ce qu’il sentait, il laissa tomber sa tête sur les mains de sa sœur, qui retenait les siennes, et les couvrit de baisers. — Je vous le dis, reprit Syligaitha émue, la passion que vous nourrissez déshonore un prince ; et il est impossible que vous, qui valez tant par vous-même, et qui êtes issu d’une race si illustre, vous vous décidiez à déshonorer, dans son palais, sur son lit nuptial, une sœur mariée noblement. Au surplus, c’est à vous maintenant de réfléchir sur ce qu’il vous reste à faire : je ne suis qu’une femme, jeune et sans force ; mais je vous préviens que je suis disposée à user de tous les moyens qui sont en mon pouvoir, pour conserver mon nom pur et sans tache. Pour vous, sur qui repose la destinée de plusieurs royaumes, vous devez considérer le présent et prévoir l’avenir, car aucune action, bonne ou mauvaise, ne demeure inconnue ; et, malgré le silence commandé par le respect, la violence ou la crainte, les bouches s’ouvrent, et la renommée parle : plus on emploie de moyens pour la contraindre à se taire, plus elle crie fort. Vous savez, continua en souriant Syligaitha, qui commençait à regarder sa cause comme gagnée auprès de Mainfroi, vous savez que ce que je viens de dire est surtout vrai quand il s’agit des liaisons d’amour ; car vous vous abuseriez étrangement, mon frère, si vous imaginiez que cette passion se satisfait du consentement réciproque, mais exclusif, des deux amans qui la partagent. Il n’y a pas de plaisir sans victoire, point de victoire sans trophée : c’est une loi générale de la nature, notre bonheur s’augmente quand on en parle à un ami ; et la douleur elle-même, renfermée dans un cœur solitaire, s’éteindrait promptement, si les confidences et les consolations ne la faisaient vivre en l’adoucissant.

« Syligaitha se tut. Mainfroi, distrait pendant la première partie de ce discours, n’avait pas cessé de tenir ses yeux attachés sur sa sœur. La pâleur ou l’agitation de son beau visage, les larmes qu’elle laissait couler, ou la crainte qu’elle exprimait, allaient se peindre, comme dans un miroir, sur la physionomie mobile de Mainfroi, qui, par ses gestes et par son regard seulement, avait tour à tour donné des consolations tendres et hasardé quelques prières ; mais il avait surtout prodigué des caresses respectueuses. Il portait les mains de sa sœur contre ses yeux, rouges de larmes brûlantes ; il les pressait contre les siennes, et les couvrait de longs baisers ; enfin il s’était glissé, dans cette âme ardente et terrible, comme une espèce de repentir qui lui faisait abjurer ses fureurs, mais non son amour. Flattée de cette victoire incertaine, l’aimable Syligaitha crut alors pouvoir montrer quelque confiance à son frère, qu’elle avait toujours tendrement aimé. Au moment où elle lui avait rappelé les dangers de l’indiscrétion des amans heureux, son front s’était calmé, le sourire était revenu sur ses lèvres, et les mains de Mainfroi n’étaient plus captives dans les siennes. De son côté, le jeune prince, dont les transports violens étaient rendus inutiles par la tendresse confiante qu’on lui témoignait, avait laissé percer aussi le sourire sur sa noble et mâle figure. La nuit était venue, et les flambeaux ne jetaient plus qu’une lumière douteuse ; après un festin où les vins de Calabre n’avaient point été épargnés, après tant d’émotions qui s’étaient succédées si rapidement, et enfin, en voyant les effets d’un amour si vif et si indomptable, peut-être que la princesse sentit son cœur s’attendrir et sa vertu s’éteindre. Mainfroi la pressa de nouveau, alors elle ne trouva plus en elle ni la force ni la volonté de se défendre ; tout en ce moment, jusqu’aux ténèbres, conspira en faveur de l’amour ; et, dans ce désordre, l’honneur de la race impériale, les droits d’un époux, et les lois les plus sacrées, tout fut oublié par Syligaitha, qui ne pensa plus qu’à Mainfroi. »

Sans cet amour de la vérité, sans ce cri de la conscience du savant Alde Manuce, de cet homme qui ne voulait pas que l’on mentit même dans un conte, nous ne connaîtrions pas l’histoire de Syligaitha ; car c’est en vain que j’ai multiplié les recherches pour mettre la main sur les annales de Paul Emile Santorio. Il y a tout lieu de croire qu’à l’exception de cette anecdote, le reste de cet ouvrage, écrit en latin, n’a point été imprimé.

Depuis quinze ou seize ans, il est arrivé un grand malheur en Europe, mais particulièrement en France. On ne croit plus au public. La preuve en est qu’on le méprise, qu’on le mystifie, qu’on ne se donne pas la peine d’interroger ses goûts, ni même de lui présenter avec une clarté suffisante les poèmes, la prose, les idées, enfin tout ce que l’on jette avec dédain à son avidité. Byron, lui qui est devenu pendant un temps l’idole du public, est celui de tous les auteurs de notre temps, qui lepremier l’ait traité le plus cavalièrement. Il agit tellement sans façon avec son lecteur, que lorsque la recherche d’une rime l’embarrasse tant soit peu, il finit son vers par un quolibet ou une plaisanterie si commune, que la vanité seule de celui qui lit, peut le décider à en rire ; car bien que l’aristocratie ait perdu beaucoup de privilèges, l’impertinence est peut-être celui de tous que la vanité bourgeoise lui garantira le plus long-temps. Plus l’auteur est fat, plus le lecteur est complaisant. Aussi le public ressemble-t-il aujourd’hui à certaines femmes qui n’ont de goûts vifs que pour les hommes qui les méprisent et les maltraitent. Il faut en convenir : en morale comme en littérature, cette disposition n’est pas heureuse.

Oh ! qu’il en était autrement lorsque l’écrivain commençait la première page de son livre par ces mots : Ami lecteur ! Quel amour, quel respect, quelles attentions il avait pour son ami, pour ses amis les lecteurs, pour ce public enfin qui, comme le dieu Pan, se cache partout, quoiqu’on ne le voie nulle part ! Le public ? Oh ! je le connais bien. Il a ordinairement de 15 à 30 ans, mais souvent plus de 50. Il s’occupe de lettres, de sciences, mais il est surtout agité par les passions, dominé par une foule de sensations tumultueuses, poussé par une curiosité insatiable. Le vrai public court les champs, les villes, les bibliothèques et les bals masqués ; il est armé du scalpel dans l’amphithéâtre, du pinceau à l’atelier, ou il rêve la gloire en regardant de beaux yeux. Le public ? Je le vois encore à minuit dans le fond d’une alcôve, sous la forme d’une jeune femme gracieuse, préparant avec soin sa lumière, pour faire la lecture pendant la nuit. Je le vois, ce joli public dont le cœur palpite d’avance à la vue du livre qu’il va dévorer. Il met double oreiller pour être plus à l’aise ; il arrange sa couverture avec soin pour éviter les distractions, et bientôt il lit immobile, jusqu’au moment où l’émotion et le plaisir font battre son cœur et rouler des larmes dans ses yeux. Souvent encore il revêt une forme plus grave, car il approche de la vieillesse. Alors plus calme en apparence, mais cependant curieux jusqu’à la passion, de retrouver les souvenirs d’un âge déjà bien éloigné du sien, il bénit en secret le livre qui lui retrace toutes les phases de la vie, qui ranime en lui des sentimens que la réalité ne lui procure plus, qui donne un intérêt rétroactif à l’existence parcourue, aux souvenirs qui s’effacent, aux sentimens qui s’affaiblissent. Et puis, si futile que soit un livre, dès l’instant qu’il est écrit en conscience, il porte son fruit. On le lit ou on le rejette ; on l’aime ou on le hait, et de tous les services que l’écrivain puisse rendre à l’ami lecteur, le plus utile est de ne pas le laisser indifférent. Sous ce rapport, la correspondance d’Æneas Sylivius Piccolomini aura, je crois, cet avantage, et le traducteur qui la fait connaître se résout d’avance à partager avec l’auteur original la portion de blâme ou d’éloge que l’on jugera à propos de lui donner.


Delécluze.