Économie rurale de la Belgique/04

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Économie rurale de la Belgique
Revue des Deux Mondes2e période, tome 38 (p. 51-75).
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IV.

LES CULTURES, LE BÉTAIL ET LA PRODUCTION.


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Dans les études que jusqu’à présent nous avons consacrées à l’économie rurale de la Belgique, nous avons essayé de décrire les différentes régions qui se partagent ce pays[1]. On peut en compter six principales, dont la culture se distingue par des caractères propres, en rapport avec la constitution géologique du sol. On a vu d’abord se dérouler au bord de l’Océan, à l’abri des dunes ou des digues construites par la main de l’homme, une zone étroite, mais extrêmement fertile, formée par les relais les plus récens de la mer : c’est le pays des gras pâturages, des polders, de l’orge comme céréale et de la féverole comme plante fourragère ; cette zone comprend 100 000 hectares. — Vient ensuite la région sablonneuse, Flandre et Campine, qui occupe une étendue huit ou neuf fois plus considérable. Quoique émergée de la mer postérieurement aux dépôts argileux de la côte, elle appartient encore aux plus récentes formations de l’époque tertiaire. La stérilité naturelle du sol, l’abondance des engrais employés pour la vaincre, le peu d’étendue des exploitations, la place exceptionnelle accordée aux plantes industrielles et aux secondes récoltes y caractérisent la culture ; le seigle est la céréale dominante. — Aux sables succède l’argile fertile de la période éocène et du bassin houiller : c’est la région hesbayenne dont la superficie égale à peu près celle de la zone sablonneuse. On la reconnaît à l’étendue plus grande des fermes, au grand nombre de chevaux qu’on y entretient et à la fécondité naturelle du sol : c’est la terre du froment. — Au-delà de la Meuse, sur les terrains de formation secondaire, s’étend la région condrusienne avec son assolement triennal et ses jachères : l’épeautre y domine ; elle comprend environ 500,000 hectares. — La cinquième région, l’Ardenne, occupe les terrains soulevés de l’époque primaire. L’extension des bois et des pâtis, la pratique de l’essartage, la prédominance de l’avoine, la font aussitôt reconnaître ; elle est un peu moins étendue que la région précédente. — Enfin, au-delà du massif ardennais, sur le terrain jurassique, s’ouvre la sixième zone, celle du Bas-Luxembourg. La douceur du climat et la diversité des produits la caractérisent : c’est la région des fruits.

Telle est la série de tableaux que nous avons successivement présentés au lecteur. Il n’est aucun autre pays peut-être où la variété que le géologue constate dans la formation des différens terrains se traduise d’une manière aussi nette, et l’on pourrait ajouter aussi méthodique, dans les procédés et dans les productions de l’agriculture, et par suite, en certaine mesure, dans les habitudes et la condition des populations rurales. À l’inspection seule de la céréale qui domine, on peut savoir dans quelle région on se trouve. Les planteurs américains des états du sud, pour marquer la primauté de la plante qui fait leur richesse, disent que chez eux le coton est roi, the cotton is king. Dans le même sens, on peut avancer qu’en Belgique règnent tour à tour l’orge, le seigle, le froment, l’épeautre et l’avoine, car en effet on voit régulièrement l’un de ces produits remplacer l’autre, lorsqu’on s’élève, étage par étage, depuis les bords de la mer jusqu’aux sommets de l’Ardenne et qu’on remonte en même temps, couche par couche, le cours des époques géologiques, depuis la période contemporaine jusqu’à une antiquité que l’imagination même se refuse à mesurer. À chaque degré qu’on franchit dans l’échelle des hauteurs et dans celle des âges, les aspects varient, et l’harmonie qui existe entre la nature du sol et celle des fruits qu’il produit frappe l’observateur le moins attentif.

Mais pour faire connaître l’économie rurale de la Belgique, il ne suffit pas de décrire les différens districts et les procédés de culture qui y sont en usage ; il faut en outre grouper quelques faits généraux, citer certains chiffres que fournit la statistique, et qui seuls permettent de se former des idées claires et précises. Grâce aux enquêtes ouvertes par les gouvernemens eux-mêmes chez la plupart des nations européennes, on peut aujourd’hui, sans trop de peine, réunir ces données exactes, qui sont peut-être le moyen le plus sûr de comparer les forces relatives des différens pays. Quelle est la superficie consacrée à la culture ? Quelle place occupent les divers produits ? A quel chiffre monte le total de la production agricole ? Combien compte-t-on de propriétaires et de cultivateurs ? À combien estime-t-on la valeur de la propriété foncière, le capital d’exploitation, la rente ? Quelle influence exerce la constitution de la propriété et de la culture sur la condition des habitans ? Telles sont quelques-unes des questions qui se présentent maintenant. Sans doute il est plus agréable de visiter les campagnes, de décrire les aspects de la nature et les productions du sol, de saisir la vie rurale dans ce qu’elle a de toujours poétique et de toujours nouveau ; toutefois les chiffres offrent des enseignemens plus profonds encore et des indications aussi nécessaires.


I

Lorsqu’on connaît la portion de territoire qu’une nation consacre à chaque espèce de produit, on peut déjà se faire une idée approximative de la manière de vivre des habitans et du degré de bien-être dont ils jouissent. C’est là donc avant tout le premier point qu’il faut éclaircir. Le cadastre assigne au territoire de la Belgique une superficie de 2,945,593 hectares, dont 2,600,000 hectares constituent, d’après le recensement de 1846, le domaine agricole proprement dit [2]. Sur les 1,800,000 hectares qui, déduction faite des terrains vagues et des bois, peuvent être considérés comme terre arable, à peu près la moitié est consacrée à des récoltes épuisantes, aux céréales et aux plantes industrielles ; l’autre moitié, y compris les secondes récoltes, produit des plantes fourragères, herbes, navets, légumineuses de différentes espèces, qui, consommées dans les exploitations par le bétail, tendent au contraire à entretenir, et même à augmenter la fertilité du sol. L’influence favorable que ce genre de culture exerce sur l’ensemble de la production agricole est un fait qui aujourd’hui ne trouve plus de contradicteurs. On a même constaté un rapport exact entre la quantité de froment récolté et l’étendue consacrée aux racines et aux fourrages. Il est donc intéressant de mettre en regard la situation de la Belgique sous ce rapport avec celle des deux pays voisins qui peuvent fournir les points de comparaison les plus connus et les plus instructifs. La répartition des cultures dans les provinces belges tient le milieu entre celle que pratique l’Angleterre et celle qui est suivie en France : elle vaut mieux que l’assolement français, ou les cultures améliorantes, y compris une énorme proportion de jachères qui ne produisent rien, occupent seulement le tiers du sol ; mais elle est inférieure à la répartition anglaise, qui n’accorde pas même un quart de la terre aux plantes épuisantes. Il faut cependant remarquer que l’infériorité de la Belgique sous ce rapport provient surtout du peu d’étendue relative des prairies naturelles, auxquelles le sol se prête peu. Elles n’occupent que le cinquième de la surface productive, au lieu de la moitié, comme dans les îles britanniques ; or c’est là un avantage énorme pour celles-ci, car cette grande proportion de bons herbages favorise l’entretien d’un nombreux bétail et par suite facilite singulièrement une exploitation rationnelle des terres arables. Toutefois, comme on le verra, il ne résulte point de cette situation pour la Belgique une infériorité correspondante dans la production, parce que le travail de l’homme peut compenser les désavantages naturels, et que les champs cultivés donnent généralement un produit brut plus considérable que les pâturages ordinaires.

Si l’on considère maintenant la qualité des céréales récoltées, on trouve que la Belgique le cède aux deux pays auxquels nous la comparons, car le froment n’y forme pas plus du tiers de la récolte totale, tandis qu’en France, et aussi à peu près dans le royaume-uni, il est relativement aux grains de qualité inférieure, seigle, avoine, dans la proportion de 2 à 3. La statistique officielle de 1846 portait la production moyenne annuelle de froment, épeautre et orge à 7 millions d’hectolitres, celle de seigle, méteil et sarrasin à 6 millions 1/2, et celle de l’avoine presque au même chiffre, ce qui fait en tout à peu près 20 millions d’hectolitres de grains de toute espèce, soit 7 hectolitres par chaque hectare de la superficie totale du pays. Ici, à son tour, la Belgique l’emporte notablement sur l’Angleterre et plus encore sur la France, car un calcul semblable ne donne pour la première que 5 et pour la seconde que 3 hectolitres à l’hectare.

Quoique les provinces belges soient de beaucoup le pays de l’Europe qui à surface égale fournisse le plus de grains, la population y est si agglomérée, — 153 habitans par kilomètre carré, — que la production alimentaire est insuffisante pour les besoins de la consommation. Elles exportent, il est vrai, certains produits agricoles, entre autres du beurre pour 7 ou 8 millions de francs, des œufs et des fruits pour 3 ou 4 millions, des chevaux, des porcs, etc. ; mais d’autre part elles importent généralement une assez notable quantité de céréales. On peut compter qu’il leur faut, année moyenne, un demi-million d’hectolitres de seigle et de froment et autant d’orge, celle-ci nécessaire pour fabriquer les 7 millions d’hectolitres de bière que livrent les 2,670 brasseries répandues dans le pays. La production agricole restant chaque année au-dessous de la consommation, il était absurde et inhumain de maintenir des droits protecteurs. Aussi ces droits ont-ils été abolis sans que l’agriculture ait fait entendre une plainte ou une réclamation. Au reste, le prix des céréales est toujours extrêmement élevé en Belgique. Elles s’y vendent souvent plus cher qu’en Angleterre même, tandis que jusqu’en 1815 elles se cotaient à un tiers de moins que dans ce dernier pays.

M. Léonce de Lavergne a fait remarquer avec raison combien il est difficile de déterminer la valeur de la production totale de l’agriculture chez une nation, et surtout de comparer les chiffres qu’on obtient avec ceux d’autres pays. Non-seulement les résultats sont toujours loin d’une exactitude rigoureuse, mais les bases d’estimation varient, et la valeur vénale diffère d’une contrée à l’autre. Le recensement officiel de l’agriculture belge de 1846, après des recherches minutieuses et des calculs vérifiés avec le plus grand soin, arrivait au chiffre global de 753 millions, chiffre que les auteurs de cet excellent travail croient trop faible, et qui doit, d’après eux, approcher en réalité de près d’un milliard. À ce compte, le produit brut de l’agriculture serait beaucoup plus élevé en Belgique, où il monterait à 344 francs par hectare de superficie totale, que dans les îles britanniques, où il n’atteint que 135 francs ; mais le chiffre officiel ne nous paraît pas pouvoir être admis, car il renferme certains élémens qu’on ne peut faire figurer dans la liste des produits, la paille et les engrais par exemple, qui font évidemment partie du capital d’exploitation, puisque dans quelques parties du, pays le fermier doit les reprendre sur estimation, et d’ailleurs on a omis certains articles, tels que les jeunes chevaux livrés au commerce, et on en a porté d’autres trop au-dessous de leur valeur réelle, comme le lait, qu’on estime seulement-5 centimes le litre. En adoptant les bases dont s’est servi M. de Lavergne pour dresser ici même [3] les tableaux comparés de la production agricole de la France et de l’Angleterre avant 1848, on arriverait à des résultats plus approximatifs, desquels il résulte qu’avec un territoire de moins de 3 millions d’hectares, la Belgique obtient un produit brut de plus d’un demi-milliard de francs, ou exactement de 180 francs par hectare de superficie totale [4]. Ce résultat paraît très remarquable quand on se rappelle que dans le royaume-uni, dont le territoire est dix fois plus grand, le produit n’est que huit fois plus élevé, soit 135 francs par hectare, et qu’en France, avec un territoire seize fois plus grand, le produit n’est que dix fois plus considérable, soit 100 francs par hectare. Sous le rapport du produit brut, la Belgique se trouverait ainsi en première ligne parmi les états européens, et les chiffres de la statistique viendraient confirmer ce que nous avait fait entrevoir l’observation directe. Elle ne le céderait qu’à l’Angleterre proprement dite, prise indépendamment de l’Ecosse et de l’Irlande, et à la Lombardie, car la première produit, d’après M. de Lavergne, 200 francs par hectare, et la seconde, d’après M. Jacini, 400 millions sur un peu plus de 2 millions d’hectare, c’est-à-dire autant que l’Angleterre.

Pour apprécier ces résultats comparatifs à leur juste valeur, il ne faut pas oublier que la Belgique est loin de jouir d’une fertilité exceptionnelle. Il n’y a que les terres argileuses de la côte et de la région hesbayenne, c’est-à-dire à peine la moitié du territoire, qui offrent des conditions naturellement favorables à l’agriculture. L’autre moitié a contre elle ou l’aridité des schistes et la rigueur du climat, comme l’Ardenne, ou une stérilité constitutive qu’on ne peut vaincre qu’au moyen d’une masse énorme d’engrais, comme toute la région des sables, la Flandre aussi bien que la Campine. Les deux pays qu’on peut comparer à la Belgique sous le rapport de la production jouissent au contraire d’avantages propres qui manquent à celle-là, et que rien ne remplace. L’Angleterre a ses beaux pâturages, qui, sans frais, nourrissent d’innombrables troupeaux ; la Lombardie a le soleil du midi, qui lui assure des produits d’une valeur exceptionnelle. Des trois régions de l’Europe où l’agriculture crée les richesses les plus abondantes, il serait peut-être hasardé de dire que la Belgique est celle où le travail est le mieux dirigé ; mais on peut affirmer, je crois, que nulle part on n’applique plus de labeur à la terre pour tirer parti de ses qualités ou pour compenser celles qui lui font défaut.

Il est cependant un point où la Belgique l’emporte incontestablement, c’est la valeur vénale de sa propriété foncière. Nulle part on ne rencontrerait un bloc de 3 millions d’hectares qui représente un capital aussi énorme. La statistique de 1846, dont les résultats avaient été contrôlés par des recherches minutieuses faites au département des finances, portait ce capital à plus de 6 milliards et demi, ce qui revenait à plus de 2,300 francs par hectare de la superficie totale, tandis que M. Caird n’arrive, pour la valeur du sol anglais, qu’à 2,000 francs, M. Jacini qu’à 1,100 francs pour le sol lombard, et qu’en France on ne peut estimer l’hectare en moyenne à plus de 1,500 ou 1,600 francs. Le revenu net du domaine agricole belge était en 1846 de 155 millions, ce qui fait par hectare productif une moyenne de 75 francs, et de 59 francs si on prend la surface totale du pays. Pour la même époque. M. de Lavergne n’estimait la rente moyenne par hectare qu’à 30 francs pour la France, à 40 francs pour le royaume-uni, et à 60 francs pour l’Angleterre considérée isolément. En comparant ces chiffres divers, il ne faut pas oublier qu’on se contente en Belgique, pour les immeubles, d’un intérêt moindre qu’en Angleterre, c’est-à-dire que la terre s’y vend plus cher relativement au revenu qu’elle donne. Cela tient à des causes diverses, dont les plus apparentes sont d’abord l’activité commerciale de l’Angleterre, qui, ouvrant sans cesse sur tous les points du globe des placemens nouveaux et avantageux, détourne le capital des placemens en biens-fonds, — puis les difficultés, les frais, les risques, qui accompagnent l’acquisition d’une propriété foncière dans un pays où il n’y a eu jusqu’à ce jour ni enregistrement, ni transcription, ni garantie publique d’aucune sorte pour l’acheteur.

Ce qui frappe surtout en Belgique quand on étudie les faits réunis dans les publications officielles, c’est la hausse constante et rapide des fermages. Depuis 1830 jusqu’en 1846, ils s’élèvent de 30 pour 100, c’est-à-dire de près de 2 pour 100 par an, et depuis 1846 l’augmentation, loin de se ralentir, s’est plutôt accélérée, surtout dans certaines régions nouvellement réunies par des chemins de fer aux grands centres de consommation, comme le Luxembourg et l’Entre-Sambre-et-Meuse, ou enrichies par le développement progressif de l’industrie, comme le Hainaut. Cet accroissement rapide de la valeur du fonds compense le faible intérêt que donne ce genre de placemens, car on a calculé qu’en ajoutant à la rente la plus-value annuelle des terres, le capital foncier donnait un revenu moyen de près de 4 pour 100. Cette augmentation constante du revenu et de la valeur de toutes les terres semble démontrer clairement l’erreur de ceux qui soutiennent, avec Bastiat et avec l’économiste américain Carey, que la rente est toujours le résultat d’un travail d’amélioration exécuté sur la propriété. En Belgique, plus peut-être qu’ailleurs, on voit s’élever le revenu de tous les biens sans exception, même de ceux en faveur desquels aucun sacrifice n’a été fait. Il faut donc bien reconnaître ici l’effet d’une loi générale, et en revenir, pour l’expliquer, à la théorie de Ricardo, qui seule rend compte des faits partout constatés. La population s’accroît, la demande des produits du sol augmente ; par suite, ceux-ci deviennent plus chers, les profits du cultivateur s’élèvent, la rente ne tarde pas à monter en proportion, et tout le bénéfice, en dernier résultat, finit par se concentrer aux mains du propriétaire foncier.

Si la condition du possesseur de terre se présente ainsi sous des couleurs extrêmement favorables, celle du fermier est loin d’offrir le même tableau. Dans les districts où domine relativement la grande culture, le sort des cultivateurs locataires est sans doute plus heureux que dans la région de la petite culture ; mais là même où la concurrence a le moins surélevé la rente, il est certain qu’ils ne retirent pas de leur capital d’exploitation les 10 pour 100 que l’on considère comme la juste rémunération de leur industrie et des risques auxquels ils exposent leur avoir. Sous ce rapport, les fermiers anglais jouissent d’un incontestable avantage. La différence est même si grande qu’elle demande quelques mots d’explication.

La petite propriété et la petite culture, quand le cultivateur possède le sol qu’il fait valoir, ne donnent généralement que de bons résultats. Le petit propriétaire, assuré de recueillir tous les fruits de son travail, ne néglige rien pour le rendre aussi productif que possible, et presque toujours il y réussit. Alors non-seulement le produit brut est considérable, mais la part qui en reste aux# mains de ceux qui exploitent la terre est fort grande aussi, double résultat également désirable sous tous les rapports. Il n’en est pas de même quand le sol est partagé entre un grand nombre de propriétaires qui ne cultivent pas eux-mêmes les terres qui leur appartiennent. Dans ce cas, le produit brut peut encore être très élevé ; mais la condition de ceux qui le créent n’est point ce que les sentimens d’équité feraient désirer qu’elle fût. Tous ces petits propriétaires n’ont qu’un but, élever le fermage aussi haut que le permet la concurrence des locataires. Comme leurs besoins dépassent généralement leurs ressources, rien ne les arrête que la crainte de ne pas être payés. L’intérêt de la culture, le sort du fermier et les autres considérations de ce genre ont peu de poids, quand il s’agit d’avoir de quoi vivre suivant le rang qu’on occupe. D’autre part, dans un pays aussi peuplé que la Belgique, le nombre des fils de fermiers qui cherchent à se placer est toujours plus grand que celui des exploitations vacantes ; il en résulte que, n’entrevoyant d’autre carrière ouverte devant eux que celle de cultivateurs et incapables de calculer les profits probables d’une entreprise agricole, ils enchérissent à l’envi l’un sur l’autre, jusqu’à ce qu’il ne leur reste pour prix de leur rude labeur qu’un minime salaire et un intérêt insuffisant de leur capital engagé. Par suite de cette demande excessive de la terre et de la hausse progressive de la rente qui l’accompagne, on arrive à deux conséquences également fâcheuses : d’abord, une part trop grande du produit agricole se dépense loin du sol d’où il est tiré, sans amener aucune amélioration de la culture ; ensuite le cultivateur ne jouit pas de l’équitable rémunération que méritent ses travaux. Les lois du juste et de l’utile sont méconnues à la fois, et ce résultat est d’autant plus regrettable qu’il se présente d’une manière plus générale, attendu que les deux tiers du sol cultivé sont tenus en location. Sans doute nous avons vu en Flandre que, malgré de telles circonstances, la petite culture associée à la petite propriété peut donner un produit brut énorme ; mais là aussi nous avons été frappés du triste contraste que présentaient ces magnifiques récoltes et l’existence misérable de ceux qui les faisaient naître. Ainsi un grand nombre de petits propriétaires, sans aucun intérêt direct dans la culture, superposés à la classe plus nombreuse encore de ceux qui exploitent la terre et élevant sans cesse la rente aussi haut que peut la porter une concurrence excessive, voilà le fâcheux revers qu’offre l’organisation agricole de la Belgique, surtout dans ses parties les plus riches.

En Angleterre, la constitution de la propriété et de la culture amène des conséquences différentes. Le grand propriétaire, jouissant d’un revenu considérable, n’est pas obligé pour vivre de pressurer sans cesse ses fermiers. Il s’établit entre la famille du land-lord et celles des tenanciers des relations qui rappellent les rapports du patronat, et qui empêchent le maître de faire des conditions trop dures à ceux qui dépendent de lui. Les sentimens affectueux propres au régime patriarcal modifient et adoucissent la dure loi moderne de l’offre et de la demande. Les fermes sont généralement tenues at will ou à volonté, c’est-à-dire que le bail n’a point de terme fixe, et que les deux parties peuvent à leur gré le faire cesser à la fin de chaque année. L’absence du contrat écrit, qui en Belgique est considéré comme la pire des conditions, est au contraire préférée par les fermiers anglais. Ces appréciations opposées indiquent seules la différence des deux régimes, car en effet la tenure at will serait pour le locataire aussi funeste en Belgique qu’elle est avantageuse en Angleterre. Tandis qu’en Belgique elle provoquerait une hausse incessante du fermage, limitée maintenant par le terme habituel de neuf années, en Angleterre elle favorise le maintien de la même rente parfois pendant plusieurs générations successives[5]. Grâce aux habitudes, aux sentimens qui dominent, le propriétaire est moins âpre à élever le fermage, et comme il ne doit pas, à terme fixe, renouveler le bail, rien ne l’avertit qu’il est temps de profiter de la plus-value de ses terres. Des circonstances défavorables à l’agriculture se présentent-elles, il sera le premier à offrir une diminution sur le prix de location, comme l’ont fait beaucoup de grands propriétaires lors de l’abolition des lois sur les céréales, due à l’initiative de sir Robert Peel. À cette époque, pour déterminer d’une manière équitable le taux de la rente, un grand nombre de land-lords proposèrent de la faire fixer par des experts désignés par les deux parties. Dans ses Lettres sur l’agriculture anglaise, M. Caird cite plusieurs de ces riches propriétaires qui, après avoir prélevé sur le revenu considérable qu’ils touchent de quoi suffire à leurs besoins, consacrent tout le surplus à améliorer les conditions d’exploitation de leurs estates et le sort de ceux qui les habitent, à ouvrir des routes, à rebâtir les cottages, à élever des églises et des écoles, à drainer les parties humides, à faire en un mot tout ce que ferait un administrateur intelligent qui n’aurait d’autre souci que d’employer le produit net au profit du bien-être de tous et de la prospérité du district. Dans ces domaines privilégiés, c’est comme si la commune disposait du revenu de tout son territoire et le faisait servir tout entier à y favoriser la production de la richesse. Si ce sont là des exceptions, du moins on peut lire à chaque instant dans les feuilles anglaises les comptes-rendus de ces banquets annuels offerts tantôt par les locataires au propriétaire, tantôt par le land-lord à sa tenantry[6], et l’on trouve dans ces fêtes rurales la manifestation de relations et de sentimens très différens de ceux qu’on rencontre en général sur le continent. Sans doute tous les maîtres ne ressemblent pas à ces land-lords modèles, et à côté de ceux-là il en est d’autres, ou obérés, ou avides, qui, dans leur besoin d’argent, s’inquiètent peu de l’amélioration du sol et du sort de ceux qui le cultivent. Néanmoins ces exemples exercent une incalculable influence ; ils donnent pour ainsi dire le ton, et en tout cas ils modèrent et ils adoucissent les effets d’un droit qu’en Belgique comme en bien d’autres pays on exerce dans toute sa rigueur. Les conséquences du même contrat, le bail à ferme, sont donc bien différentes suivant qu’on se transporte sur l’un ou l’autre bord de la Mer du Nord, et il est certain que le sort du fermier est infiniment plus heureux en Angleterre qu’en Belgique.

De tous ces faits on serait tenté de conclure que si la petite propriété offre d’excellens résultats et pour la culture et pour le cultivateur, quand celui qui exploite la terre la possède, dans le cas contraire la grande propriété assure une meilleure condition au fermier. La petite propriété combinée avec la location, dans un pays très peuplé, comme cela se voit toujours, place le cultivateur dans la pire des situations. Appliqué à des populations qui n’auraient pas pour les travaux des champs un goût instinctif très prononcé, ce système produirait le découragement, et pourrait avoir pour la production et le travail agricoles les plus fâcheuses conséquences. Est-ce à dire qu’il faille condamner la petite propriété, constituée même comme en Belgique, et que l’économiste doive recommander la reconstitution des grands domaines ? Loin de là, car des questions de cet ordre présentent plus d’une face, et il faut toujours considérer le but définitif auquel tend l’humanité, sans juger ce qui existe par les inconvéniens d’une situation transitoire.


II

Après avoir indiqué la part que prennent en Belgique dans le produit agricole le propriétaire et le fermier, il nous reste à faire connaître la condition du simple ouvrier rural : elle ne se présente pas, il faut bien le dire, sous des couleurs plus favorables que celle des locataires. Le salaire moyen était porté pour 1846 à 1 fr. 13 c. par jour. Depuis cette époque, il s’est relevé, et on pourrait le porter pour 1860 à 1 fr. 25 c. S’il approche, dans certaines parties du pays, de 2 fr., dans d’autres districts il tombe même au-dessous de 1 fr. On a remarqué en Angleterre qu’en divisant le pays en deux régions, l’une où domine l’industrie et l’autre où domine l’agriculture, on trouve que c’est dans la première que le salaire est le plus élevé, même dans les campagnes. En Belgique, le même fait se présente. La ligne de partage entre les hauts et les bas salaires suivrait à peu près les limites qui séparent les Flamands des Wallons. Dans la région flamande, de beaucoup la mieux cultivée, l’ouvrier de la campagne gagne moins que dans la région wallonne, où se sont surtout fixées l’industrie et les exploitations minières.

Sans parler de ces différences, le mal général et profond qu’on ne peut se dissimuler, c’est qu’à peu près partout le salaire des ouvriers agricoles est insuffisant pour faire face aux besoins de leurs familles dans un pays où les denrées atteignent le plus haut prix des marchés européens. La statistique officielle constate elle-même que la population rurale de la Belgique est l’une des plus mal nourries du continent. Les produits de l’agriculture, quelque abondans qu’ils soient, ne suffisent point, dans les circonstances actuelles, pour donner à tous une alimentation convenable. Ainsi lors du dernier recensement, en 1846, la quantité de froment disponible, déduction faite de la semence et des consommations de l’industrie, ne montait pas tout à fait à 4 millions d’hectolitres, ce qui réduisait la part de chaque habitant à moins de 1 hectolitre. À cela il faut ajouter, il est vrai, plus de 1 hectolitre 1/2 de céréales inférieures, 2 hectolitres 1/2 de pommes de terre, une dizaine de kilos de viande et beaucoup de légumes ; mais il n’en paraît pas moins certain que la population est mieux nourrie en Angleterre et en France. La répartition du produit brut donnait par tête de 130 à 140 francs pour la France, de 140 à 150 francs pour l’Angleterre, et seulement 110 fr. pour la Belgique. Heureusement, depuis la date du dernier recensement, la condition des classes laborieuses de la campagne s’est améliorée. La production s’est accrue plus rapidement que la population, et ainsi la part de chacun est devenue plus grande. Le prix du grain n’a pas baissé, celui de la viande et du beurre a au contraire monté encore ; mais en proportion l’augmentation des salaires a été plus forte, dans les provinces méridionales du moins. D’ailleurs il ne faut point juger du sort des ouvriers agricoles uniquement par le taux de la rétribution qu’ils reçoivent. À ce compte, on trouverait ordinairement leur budget en déficit, car on arriverait à ce résultat, que tout ce qu’ils gagnent suffit à peine pour les nourrir, eux et leurs familles, et qu’il ne leur reste rien pour rhabillement et les autres besoins. Or, sous le rapport du vêtement, on remarque un progrès très sensible. Les ouvriers ruraux et surtout leurs femmes sont beaucoup mieux vêtus qu’autrefois. Il s’introduit même dans leur costume un soin et une recherche de la mode du jour qui s’éloignent des antiques habitudes de la campagne, et qui se rapprochent de plus en plus de celles des villes. Si ces améliorations sont possibles, c’est que l’ouvrier agricole trouve dans le lopin de terre qu’il cultive [7] des ressources supplémentaires, dont le détail échappe aux recherches les plus minutieuses de la statistique.

Il n’est pas difficile d’indiquer les causes principales des deux faits qui caractérisent la condition de ceux qui cultivent la terre : d’une part les profits minimes que réalisent les fermiers, de l’autre la rétribution et par suite l’alimentation insuffisantes des simples travailleurs. De ces deux causes, nous en avons déjà indiqué une : c’est la constitution de la propriété et la nature des contrats agricoles ; la seconde, qui agit conjointement avec la première, c’est l’extrême densité de la population. Elle est deux fois plus forte qu’en France, car, tandis que dans ce dernier pays on compte 6,781 habitans par myriamètre carré, on en trouve 15,380 en Belgique. Or, dans les circonstances actuelles, cette multitude d’hommes rassemblés sur un espace relativement restreint amène la concurrence des bras qui s’offrent au rabais, et par suite la portion de la richesse produite qui reste entre les mains des classes laborieuses ne suffit pas à la satisfaction de leurs besoins.

Quoique le nombre des cultivateurs belges soit très considérable eu égard à la surface territoriale, néanmoins la population agricole forme une moindre partie de la population générale que dans les autres pays, sauf en Angleterre, car elle n’en fait qu’un peu plus du tiers, c’est-à-dire qu’un individu qui cultive la terre récolte d’abord de quoi se nourrir lui-même, et puis de quoi suffire à la consommation de deux autres personnes. Et pourtant l’étendue dont il dispose est très restreinte, puisque la totalité de la surface du territoire répartie entre tous ceux (enfans, femmes et adultes) qui appartiennent à la population rurale ne donne par tête que 2 hectares. Il résulte nécessairement de ce fait que les exploitations doivent être à la fois très nombreuses et très petites. On comptait en Belgique, en 1846, 572,550 exploitans, c’est-à-dire deux fois plus que dans la Grande-Bretagne. Aussi l’étendue moyenne de chaque exploitation, que M. de Lavergne porte pour l’Angleterre à 60 hectares, tombe-t-elle en Belgique à 4 hectares 1/2, si on compte tout le domaine productif, et même à 3 hectares, si on défalque les bois et les terres incultes. C’est là réellement de la petite culture [8]. L’exiguïté des cultures est généralement en raison directe de la densité de la population. Cette règle ne souffre pour ainsi dire pas d’exception. On peut la vérifier en comparant les différens cantons aussi bien que les différentes provinces. La raison s’en découvre facilement. La partie de la population croissante qui n’est pas absorbée par le travail de main-d’œuvre reste dans les campagnes et cherche à y vivre de la culture de la terre, soit en exploitant les parcelles des grandes fermes morcelées sous l’effet de l’intensité de la demande, soit en défrichant peu à peu les landes et les bois. De cette façon, les exploitations se divisent et se multiplient à mesure qu’augmente le nombre des habitans. L’Angleterre présente, il est vrai, un autre spectacle : là le surplus annuel de la population se concentre dans les villes, où l’appelle et l’entretient le développement progressif du commerce et de l’industrie, tandis que le nombre des habitans de la campagne reste à peu près stationnaire. Mais, en comparant les autres pays à l’Angleterre, il est un point qu’il ne faut jamais perdre de vue et qui doit mettre en garde contre les conclusions trop hâtives : c’est que l’Angleterre tout entière n’est, à vrai dire, que la métropole d’un vaste empire de 200 millions d’hommes répandus sur toute la surface du globe, lui expédiant des matières premières et recevant en échange des objets manufacturés. Il en résulte que la situation économique de la Grande-Bretagne ressemble à celle d’une grande cité commerciale et industrielle, et que ceux qui veulent tirer des faits observés dans ce pays exceptionnel des règles de tout point applicables ailleurs risquent fort de se tromper.

Relativement à la population totale, le nombre des propriétaires est moins grand en Belgique qu’en France, car sur 4 millions 1/2 d’habitans on n’y comptait en 1846 que 758,512 propriétaires, soit à peu près 1 propriétaire par 6 habitans et par 4 hectares de superficie totale, tandis qu’en France on trouve 1 propriétaire par 4,7 habitans et par 6,72 hectares de superficie. Le nombre des parcelles était de plus de 5 millions 1/2, et il augmente d’à peu près 30,000 par an pour les fonds bâtis et non bâtis. Si l’on considère le degré d’aisance de ceux qui se partagent la possession du sol, on constate que le tiers d’entre eux ont un revenu annuel effectif inférieur à 33 francs, et possèdent par conséquent moins de 1 hectare ; le second tiers, un revenu de 33 à 130 francs, et les autres un revenu de 130 à 130,000 francs et au-dessus. Trois cents personnes seulement avaient plus de 30,000 livres de rente en biens-fonds. Quoique les propriétaires soient très nombreux en Belgique, comme la rente totale est considérable, on arrive encore pour chacun d’eux à un revenu moyen de 211 francs. Il est vrai qu’il faut déduire de la rente totale l’intérêt d’une dette hypothécaire de 600 millions, ce qui fait tomber le revenu net à 127 millions pour l’ensemble du domaine agricole et à 173 francs pour chaque propriétaire.

On a remarqué en Belgique un rapport constant entre l’étendue des exploitations et le nombre des propriétaires qui font eux-mêmes valoir leurs biens. Ainsi dans les provinces de Namur et du Luxembourg les trois quarts des cultivateurs sont propriétaires de la totalité ou de la plus grande partie des biens qu’ils exploitent, et c’est aussi dans cette région qu’on rencontre le plus de fermes au-dessus de 20 hectares et le moins d’occupations inférieures à 1 hectare, tandis que dans les Flandres, où les cultures sont extrêmement petites, les quatre cinquièmes du sol sont mis en valeur par des locataires. La coïncidence qu’on a ainsi constatée tient à une cause générale qu’on peut observer ailleurs, et qui dépend en définitive de la densité plus ou moins grande de la population. Dans lés pays mal peuplés, la terre a peu de valeur, et il est possible à un grand nombre de personnes de conserver des domaines assez étendus ; d’autre part, les produits de la terre n’étant pas très demandés, le produit brut reste faible. Or, quand le produit brut est peu considérable, il ne suffit pas pour faire vivre à la fois un propriétaire et un locataire. Pour subsister, il faut que l’exploitant recueille tous les fruits que livre le sol, et qu’il ajoute la jouissance de la rente aux profits de la culture. De là vient qu’en Pologne, en Valachie, en Hongrie même, contrées très fertiles, mais médiocrement peuplées, le propriétaire est souvent forcé de faire valoir lui-même ses biens. Lorsque les produits du sol sont plus demandés et que la production agricole s’accroît, il est fait deux parts de celle-ci, et deux classes se superposent pour se les partager, l’une vivant de la rente, et l’autre des profits.

Une autre conséquence encore de la densité de la population, même dans les campagnes, c’est qu’on emploie beaucoup de main-d’œuvre pour obtenir le grand produit brut qu’on recueille. Le recensement officiel de 1846 indique le nombre de journées de travail employées à la culture du sol : il s’élevait à 27,500,000 journées d’homme, payées en moyenne 1 franc 13 cent., et 14,600,000 journées de femme à 70 centimes. En y ajoutant les gages et frais d’entretien de 107,000 domestiques de ferme et de 70,000 servantes, on arrivait à un total de 100 millions avancés annuellement par les cultivateurs pour rétribuer le travail de main-d’œuvre. Cette somme, répartie sur la superficie productive, donne 62 francs de salaire dépensés annuellement par hectare, et 40 francs si on considère la superficie totale. Ce chiffre est un peu moins élevé que le chiffre correspondant en France et en Angleterre, qu’on porte à 50 fr. ; mais comme le nombre des exploitans est bien plus grand en Belgique que dans ces deux pays, et qu’il faut ajouter le travail d’au moins 400,000 petits cultivateurs à celui des journaliers, on arrive à se convaincre qu’on y consacre à la mise en valeur de la terre un tiers de plus de main-d’œuvre qu’en France, et peut-être moitié plus qu’en Angleterre. Quant au capital d’exploitation, nous avons vu qu’on peut le porter pour chaque hectare en culture à 450 francs dans la région sablonneuse, à 350 fr. dans la région hesbayenne, à 250 fr. dans le Condroz, et à 150 fr. dans les Ardennes, ce qui mettrait la moyenne, pour les terres cultivées, à S75 francs par hectare, et à 250 francs seulement, si on répartissait le capital total employé à faire valoir la terre sur toute la surface du territoire [9]

Ces chiffres, comparés à ceux qu’on donne pour la France, montrent que si les conditions qui résultent de l’état agricole des deux pays se rapprochent en quelques points, elles présentent toutefois de notables différences. La part du propriétaire est en Belgique plus de deux fois plus grande. La part du fermier est bien plus considérable aussi, parce que le capital d’exploitation et la quantité de travail qu’il consacre à mettre le sol en valeur sont beaucoup plus importans. La somme dépensée en salaires est moindre, parce que la masse innombrable des petits exploitans qui cultivent eux-mêmes la terre réduit notablement la proportion relative des journaliers et des domestiques ruraux. La situation que de précédentes études ont fait entrevoir, et que ces chiffres confirment, peut se résumer ainsi : production riche et abondante obtenue au moyen de beaucoup d’avances et de main-d’œuvre, et dont les possesseurs du sol retirent les principaux avantages.


III

Lorsqu’on s’est rendu compte du degré d’avancement de la culture d’une manière directe, en essayant d’évaluer l’importance de la production agricole, on peut contrôler le résultat auquel on est arrivé en cherchant quelle est la quantité de bétail qui garnit les exploitations. En général, plus un pays nourrit de bestiaux, mieux la terre est cultivée et plus elle produit. Outre l’avantage incalculable de l’abondance d’une nourriture animale, si nécessaire pour fortifier les muscles des travailleurs astreints au dur labeur qu’imposent les conquêtes de la civilisation moderne, c’est surtout par l’engrais qui vient de l’étable qu’on peut entretenir et augmenter la fertilité du sol. Aussi les nations qui se piquent de progrès en agriculture se montrent-elles justement fières du nombre et de la qualité de leur bétail, et c’est avec raison qu’elles en font figurer les plus beaux modèles à leurs expositions publiques, comme l’Italie le faisait récemment encore à Florence, à l’exemple de l’Angleterre et de la France. Sous ce rapport, la Belgique n’a rien à envier aux pays les plus favorisés, pas même à la Grande-Bretagne.

Ce qui frappe dès l’abord dans les tableaux publiés par les soins du gouvernement, surtout quand on se rappelle la multitude de petits cultivateurs qui emploient uniquement la bêche, c’est le grand nombre de chevaux qu’en rencontre en Belgique. On en comptait en 1846 294,537, soit 10 par 100 hectares de la superficie totale, tandis qu’en France et dans les îles britanniques on n’en trouvait que 6 sur la même étendue. Sans doute cette notable différence tient en partie, pour le royaume-uni, à la prédominance des pâturages, pour la France à l’emploi plus fréquent des bœufs de travail [10] ; mais il n’en reste pas moins vrai que dans tout pays qui, comme la Belgique, aura en moyenne 15 chevaux d’au-delà de trois ans ou 19 bêtes de tout genre propres au travail par 100 hectares de terres labourables, on pourra dire que l’agriculture dispose de forces suffisantes pour bien exécuter ses travaux, et ce sera un frappant exemple à invoquer contre ceux qui prétendent que les contrées où domine la petite culture doivent manquer de chevaux.

Pour la race bovine, la Belgique maintient également sa supériorité. Elle possédait lors du dernier recensement général 1,203,000 têtes de gros bétail, soit une tête par 2 hectares 1/2 de superficie, tandis que les îles britanniques n’en avaient qu’une par 4 et la France une par 5 hectares. La Lombardie elle-même, malgré les nombreux troupeaux qu’elle entretient dans ses riches pâturages de la plaine, n’arrivait qu’à un chiffre moitié moindre, c’est-à-dire que sous ce rapport elle ne l’emportait pas sur la France. En vingt ans, de 1825 à 1846, le nombre des bêtes à cornes avait augmenté de plus d’un tiers en Belgique, et pendant cette période la progression avait été constante, preuve irrécusable de l’amélioration de la culture. Lorsqu’on examine en détail les données fournies par la statistique officielle, deux faits attirent aussitôt l’attention : le nombre relativement petit des bœufs, qui ne s’élevait qu’à 46,524, et la proportion très grande des vaches à lait, dont le total montait à 680,000. La comparaison de ces deux chiffres prouve clairement que ce qui donne le plus de profits aux fermiers, ce n’est pas la viande, mais le lait. On en voit la raison : partout où, pour nourrir les bœufs, on n’a ni de bons pâturages, ni les résidus des sucreries, des brasseries ou des distilleries, l’engraissement du bétail donne très peu de bénéfices. Or en Belgique la quantité des déchets nutritifs est, comme ailleurs, assez limitée, et les herbages assez nourrissans pour engraisser des bêtes à cornes sont très rares. Au contraire, même avec des prairies médiocres, pourvu qu’on supplée à leur insuffisance au moyen de légumineuses et de racines, on peut produire avec avantage du lait, du beurre et du fromage. Il est donc naturel que ce soit de ce côté que les cultivateurs tournent leurs efforts. La seule chose à désirer, c’est qu’ils persévèrent dans cette voie et qu’ils y avancent de plus en plus, en augmentant encore le nombre des bestiaux et en améliorant les espèces. Presque toutes les bêtes à cornes, sauf celles des Ardennes, appartiennent à la race flamande, qui, comme on sait, fournit d’excellentes laitières. Dans les conditions de production imposées à la Belgique par le sol et le climat, c’est avant tout l’aptitude à donner beaucoup de lait qu’il faut chercher à développer dans la race bovine. Aussi l’on peut se demander si, à l’exception des cantons privilégiés où l’engraissement est profitable, les autres parties du pays font une tentative judicieuse en mêlant le sang durham au sang indigène. Sans doute, si l’on pouvait obtenir une race qui eût la double qualité de donner beaucoup de lait et au besoin de s’engraisser vite, il faudrait s’efforcer de la créer et de la propager ; mais si, comme on l’affirme, on n’obtient pas ce résultat, ne vaudrait-il pas mieux alors, par voie de sélection dans la race flamande ou par le croisement avec la race hollandaise, développer de plus en plus la qualité lactifère, et créer ainsi, par la méthode de Bakewell, une variété aussi recherchée pour la laiterie que celle de Durham l’est pour la boucherie.

Autant la Belgique est riche en gros bétail, autant elle est pauvre en moutons. Elle n’en possédait en 1846 que 662,000, soit 22 têtes par 100 hectares, chiffre inférieur de moitié à celui de ses bêtes à cornes. Proportionnellement la France en avait trois fois et les îles britanniques cinq fois plus. D’où provient cette grande infériorité ? Indique-t-elle une lacune que l’agriculture belge doit s’efforcer de combler ? Les faits répondent à ces questions. Loin qu’on voie augmenter le nombre des bêtes à laine à mesure que la culture se perfectionne, c’est le contraire qu’on remarque, car c’est pendant les périodes de progrès de l’agriculture que le nombre des moutons diminue le plus rapidement. De 1816 à 1846, la Belgique en a vu décroître le chiffre de 300,000 têtes, soit de 46 pour 100, et c’est pendant les dix dernières années, époque où le produit brut, la rente et la valeur des terres se sont le plus accrus, que la diminution a été le plus marquée. Celle-ci semble donc indiquer ou tout au moins accompagner, non la décadence, mais le perfectionnement de l’agriculture.

Un autre détail de statistique confirme cette observation. Ce sont précisément les provinces les mieux cultivées, les Flandres, le Hainaut et le Brabant, qui ont le moins de moutons. La place du mouton est dans la grande culture, où, sans amener par lui-même la création d’un très grand produit brut, il donne cependant du profit, parce que son entretien exige peu de frais, et dans ce système l’accroissement du nombre de bêtes à laine prouve la prospérité de l’agriculture ; mais, dès que les exploitations se morcellent, que la population rurale augmente et qu’il faut avant tout viser à obtenir un produit brut considérable, même au prix de beaucoup de main-d’œuvre, d’engrais, et en maintenant la terre constamment en culture, dès lors le mouton disparaît pour faire place à la vache nourrie à l’étable, qui exige beaucoup de soins, mais qui livre en comparaison énormément plus de fumier. La Lombardie, dont la production, plus grande encore que celle de la Belgique, est la plus riche de l’Europe, fournit une preuve nouvelle à l’appui de cette observation : on y compte proportionnellement beaucoup moins de moutons encore que dans les provinces belges qui en ont le moins, c’est-à-dire 1 tête par 16 hectares seulement. Pour avoir l’inventaire complet des animaux domestiques qui garnissent les exploitations, il faut ajouter aux chiffres déjà donnés un demi-million de porcs, nombre très considérable, et une centaine de mille chèvres. Si maintenant on prend l’équivalent du petit bétail en têtes de gros bétail et si on ajoute au chiffre ainsi obtenu celui qui représente les races chevaline et bovine, on arrive au total de 58 têtes par 100 hectares de superficie, proportion très élevée et qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, pas même dans les îles britanniques. La Belgique est ainsi le pays de l’Europe qui, à surface égale, entretient le plus de bétail, et où par conséquent la fertilité du sol est le mieux garantie.

Tous les chiffres, tous les faits que nous venons de grouper se réunissent, on le voit, pour démontrer que l’agriculture belge doit être placée au premier rang à côté de celles de l’Angleterre et de la Lombardie ; mais en résulte-t-il qu’elle tire du sol tout ce qu’il peut donner et qu’elle n’ait plus de progrès à faire ? Il s’en faut de beaucoup. Il reste encore au moins 200,000 hectares de terres incultes à rendre productives en leur faisant porter soit des bois, soit des récoltes annuelles. Bien des parties trop humides exigeraient un drainage complet. Si les bâtimens de fermes sont à peu près partout en bon état, et même dans plus d’un district construits à trop grands frais, il n’en est pas de même des habitations des classes inférieures de la campagne, qui laissent encore beaucoup à désirer malgré l’amélioration qu’on peut constater dans les demeures bâties durant ces dernières années généralement en briques, et mieux appropriées aux besoins d’une famille agricole. Le chiffre qui représente le gros bétail paraît, il est vrai, satisfaisant, et néanmoins dans certaines parties du pays les étables devraient être plus largement garnies, et dans d’autres régions il faudrait améliorer les races et surtout les mieux nourrir, afin d’augmenter leur produit. L’agriculture devrait aussi parvenir à récolter la quantité entière de blé dont la nation a besoin, non pas précisément en consacrant plus de terrain aux céréales, mais en produisant plus de blé sur la même étendue par l’application d’une plus grande masse d’engrais, obtenue moyennant plus d’extension, donnée à la culture des plantes fourragères et plus de soin appliqué à recueillir les vidanges dans les villes [11]. Enfin il serait temps de faire disparaître complètement la jachère des cantons où elle s’est encore maintenue, car cette pratique n’est plus à sa place dans un pays où les fruits de la terre se vendent aussi cher et se transportent aussi facilement qu’en Belgique.

Après avoir énuméré quelques-uns des progrès les plus indiqués qui restent à accomplir, on est heureux de pouvoir ajouter qu’il ne faut pas désespérer de les voir réaliser. L’attention publique se porte de plus en plus vers tout ce qui tient à l’économie rurale. Un grand nombre d’associations, nées en partie de l’initiative individuelle, mais presque toutes groupées et organisées sous les auspices de l’état, contribuent à activer et surtout à généraliser ce mouvement, favorable au perfectionnement de l’agriculture. La Belgique est divisée en 106 districts, représentés chacun par un comice agricole. Ces comices sont formés par les propriétaires et les cultivateurs qui désirent en faire partie, et qui paient une légère cotisation annuelle. Quoique toutes ces associations ne montrent pas un zèle égal, et que quelques-unes n’existent même que pour la forme, le nombre total de leurs membres s’élève cependant à plus de 6,000, et leur utilité est inappréciable. Elles s’occupent des besoins du district où elles sont établies, elles y organisent des expositions de produits agricoles, d’animaux domestiques et d’instrumens aratoires, dont quelques-uns des plus utiles sont ordinairement donnés pour prix ; elles distribuent des graines de plantes nouvelles, encouragent les essais de procédés perfectionnés, expriment les vœux qu’on veut faire parvenir au gouvernement ou les conseils qu’on désire faire entendre aux cultivateurs. Les délégués de ces comices locaux forment ensuite, dans chacune des neuf provinces, une commission provinciale qui s’occupe des mêmes objets, mais à un point de vue plus général. Enfin au centre, à Bruxelles, se réunit le conseil supérieur d’agriculture, qui se compose des délégués des commissions provinciales et d’autres membres désignés par le ministre de l’intérieur, La mission de ce conseil consiste à étudier les intérêts généraux de l’agriculture et à éclairer le gouvernement sur les questions qui peuvent s’élever à ce sujet. Il publie un bulletin annuel résumant les travaux des comices et l’état de la culture. Indépendamment des institutions patronnées par le gouvernement, il existe encore une trentaine d’associations agricoles libres, notamment la Société centrale d’Agriculture, qui compte un grand nombre de membres, et dont le siège est à Bruxelles. Ces associations, répandues sur tout le territoire, exercent dans les campagnes une influence dont les effets se font sentir de plus en-plus » C’est à elles qu’on doit en grande partie l’amélioration du bétail qui se manifeste, l’emploi des méthodes perfectionnées qui se propage. Quelques-unes ont même réalisé un vœu qu’Arthur Young formait souvent en visitant les musées de tableaux : elles créent des collections d’instrumens aratoires qu’elles prêtent tour à tour aux sociétaires à titre d’essai, afin que ceux-ci puissent se convaincre, par leur propre expérience, des avantages qu’ils présentent.

Afin de diriger les efforts des particuliers et des communes, le gouvernement a aussi institué des services spéciaux pour le défrichement, les irrigations, le drainage et le reboisement ; mais l’essentiel, l’immense bienfait que l’agriculture doit aux administrations publiques, c’est la construction de routes nouvelles. On peut dire à la lettre que les effets produits par l’amélioration des voies de communication sont incalculables. Nul par exemple ne peut déterminer les résultats de la révolution qu’introduit dans l’économie rurale européenne le réseau ferré dont on construit de toutes parts les innombrables ramifications. Quand un district n’est pas relié aux grands centres de consommation, il n’est pas pour ce motif dénué des moyens de bien vivre ; mais la production est pour ainsi dire dans un état de stagnation, et les habitans sont considérés comme relativement pauvres, parce que les moyens d’acheter leur manquent. Si la terre est fertile ou la culture bien entendue, les denrées seront abondantes, l’aisance peut être même générale et la misère inconnue ; mais les produits du sol seront à vil prix à cause de leur abondance, et par suite encore la rente et les prix des immeubles peu élevés. Les frais de transport sont toujours supportés par le producteur agricole, car il ne peut vendre ce qu’il apporte au marché au-delà du taux moyen. La valeur des produits aux lieux de production sera donc dépréciée de tout le montant des frais qu’il faut faire pour les amener au marché régulateur. On comprend dès lors qu’à mesure que les denrées se transportent plus facilement, le cultivateur en retire un plus grand profit et se trouve ainsi poussé à multiplier et à varier ses produits. De là résulte une vie nouvelle communiquée à la culture et une majoration dans la valeur locative et vénale des terres à peu près équivalente à la somme des bénéfices réalisés d’abord par les fermiers. Tout cela suffit pour expliquer l’influence souvent si remarquable exercée par l’ouverture d’une route, d’un canal et surtout d’un chemin de fer à travers un canton jusque-là isolé.

En Belgique, de grands efforts ont été faits, surtout dans les dernières années, pour procurer à toutes les parties du pays des voies de communication améliorées. Le résultat auquel on est parvenu mérite de fixer l’attention. On trouve en effet dans le royaume 1,815 kilomètres de chemins de fer, 1,800 de canaux ou rivières navigables et 17,730 de routes pavées, — royales, provinciales ou communales,— c’est-à-dire en tout 21,345 kilomètres, ce qui fait 72 kilomètres par myriamètre carré de superficie. Toutes les villes sont reliées au réseau ferré, et il est tel chef-lieu de province, comme Gand par exemple, où viennent aboutir six voies différentes. Dans les parties riches du pays, la plupart des villages communiquent à leur tour avec les villes par des routes pavées ou empierrées, et moyennant les avances que l’on continue à faire chaque année il en sera bientôt de même dans tout le royaume. Dès à présent, après l’Angleterre, la Lombardie et la Hollande, la Belgique est sans doute la contrée où la grande facilité des communications a le plus contribué aux progrès de l’agriculture. D’autres causes sont, il est vrai, venues agir dans le même sens, d’abord la paix et la liberté féconde dont on a joui, et qui ont favorisé l’accumulation et l’emploi fructueux de la richesse, puis des circonstances accessoires, comme l’introduction du guano, source nouvelle de fertilité, qui a été le point de départ d’importans défrichemens. De vastes étendues de landes dans les provinces d’Anvers et du Limbourg ont été rendues productives ; les dernières bruyères dans les Flandres ont à peu près complètement disparu ; dans les provinces de Luxembourg et de Namur, de grandes forêts assises sur un sol profond ont été livrées à la charme. Le drainage s’étend, et déjà cent vingt fabriques de tuyaux établies sur divers points du territoire belge ont peine à suffire aux demandes croissantes ; près de 80,000 hectares de terres arables ont été ajoutés au domaine agricole, et le produit moyen du blé s’est accru de deux hectolitres par hectare. Tous ces progrès peuvent se résumer en un mot qui dit beaucoup : quoique la population, déjà si dense, se soit élevée de 4,337,000en 1846 après de 4,700,000 en 1861, l’importation moyenne des farines et des grains étrangers a diminué de près de moitié, et l’exportation des produits agricoles a plus que doublé.

Les améliorations réalisées dans ces dernières années permettent donc de croire que dans l’avenir la Belgique conservera le rang qu’elle occupe parmi les nations agricoles les plus avancées de l’Europe ; mais ici, comme en tout pays où manque une classe de grands fermiers entreprenans et riches, c’est principalement de l’initiative des propriétaires qu’on doit attendre ce que l’avancement de la culture réclame de plus urgent. Pour amener ce résultat, on ne peut assez dire à quel point il serait désirable que dans les classes aisées se répande le goût de la vie et des entreprises rurales, même au risque de quelques mécomptes inévitables. Sans doute le nombre est grand des familles riches qui passent l’été à la campagne ; mais cela ne suffît pas. Il faut que celui qui possède la terre s’occupe lui-même de l’exploitation et du sort de ceux dont il empruntera les bras pour ses travaux. Lui seul est appelé par son intérêt même à introduire les améliorations qui réclament de fortes avances ; lui seul, dans les districts arriérés, peut donner l’exemple de certaines réformes qui doubleraient la production. La vie des champs est saine pour l’âme non moins que pour le corps, et les sentimens naturels y prennent tout l’empire que perdent les sentimens factices. En voyant de près au prix de quel labeur et de quelles privations se forme la richesse, on sera moins prompt à la prodiguer d’une main insouciante. La simplicité de la vie simplifie les besoins et laisse plus de marge pour les œuvres à la fois humaines et productives. Dans son livre prophétique de l’Ami des Hommes, le marquis de Mirabeau dit qu’en parcourant les campagnes il reconnaissait au premier coup d’œil les terres occupées par leurs seigneurs. Rien de plus fondé que cette remarque. La résidence du propriétaire est un bienfait qui se traduit par mille détails, dont l’ensemble amène peu à peu la transformation des lieux qu’il habite, car la propriété, ce n’est rien moins que la puissance de disposer du produit net. Si, rentrant dans sa demeure, où rien ne manque, il passe à côté d’une vieille chaumière qui laisse entrer le vent et la neige à travers ses ais mal joints, il la fera réparer et peut-être rebâtir ; voit-il de ses yeux que la ferme voisine a besoin d’une fosse pour recueillir l’engrais, seul moyen d’augmenter la fertilité du sol, ou d’une bonne étable pour abriter le bétail, il les fera faire de manière même à contenter ce penchant naturel qui porte l’homme vers le mieux. Rencontre-t-il le chariot de son fermier arrêté dans la boue d’un chemin défoncé, dont ses légers équipages ont aussi à souffrir, il emploiera son influence à la commune ou auprès des administrations supérieures pour que la route soit mise en meilleur état, et lui-même n’y épargnera pas quelques sacrifices, Traverse-t-il un pré marécageux couvert de joncs et dont l’humidité malfaisante est trahie par les vapeurs blanches qui s’en échappent à l’automne, il songera à le faire drainer ; s’apercevant qu’une hausse de fermage, qui de loin ne représentait pour lui qu’une augmentation de revenu, est souvent, vue de près, la cause des plus dures privations pour ceux qui la subissent, il sera moins porté à la leur imposer. Et ainsi une partie de la rente, détournée des villes, où elle se dépensait d’une manière improductive, sera employée sur place à perfectionner les moyens de production et à améliorer le sort de ceux dont le travail crée tout ce qui fait subsister la société.

Bien souvent déjà, et plusieurs fois dans cette Revue, on a fait ressortir l’heureuse influence exercée sur la formation de la richesse et sur le développement des libertés publiques par la résidence à la campagne de ceux qui disposent du produit net. Depuis la fin du XVIIIe siècle, on peut constater un retour marqué vers la vie rurale. Les éloquens tableaux de Jean-Jacques et les pages attachantes de ses disciples de notre temps ont mis à la mode un certain goût de bucoliques qui n’a pas manqué de produire d’excellens effets. Malheureusement deux causes persistantes contre-balancent, chez la plupart des nations du continent, ces salutaires tendances : d’abord la crainte de l’isolement et de la privation de toutes relations sociales, ensuite l’aversion ordinaire de la femme pour une existence passée tout entière à la campagne. Déjà pourtant ces obstacles vont diminuant. La facilité des communications par les voies ferrées et par les chemins intérieurs améliorés permet de résider aux champs et de faire valoir ses terres sans s’isoler de la vie sociale ou publique. En même temps une éducation plus forte et plus sérieuse préparera la femme à se passer des vaines excitations de la vanité pour se contenter du bonheur paisible qu’on trouve dans le cercle de la famille et dans cette direction du travail agricole, toujours semée d’incidens nouveaux et accompagnée de satisfactions inattendues dès qu’on s’y intéresse. Pour aimer la nature, c’est assez d’apprendre à entrevoir ses opérations merveilleuses. La moindre connaissance des lois qui régissent la vie végétale et animale suffît pour qu’on se plaise à en suivre les diverses applications aux champs ou dans l’étable. Bientôt, à tous les spectacles que l’art crée dans les villes pour la curiosité oisive, on préférera ceux mille fois plus splendides qu’offrent les prés, les bois, les campagnes, la nuit étoilée, et le jour dans l’infinie variété des heures et des saisons : les fêtes qui consacrent les phases principales des travaux champêtres feront oublier toutes celles qui se donnent dans ce que l’on appelle le monde. En terminant ces études, je ne puis dire avec assez de force combien je suis convaincu de tout ce que ferait pour la prospérité de l’état et pour la félicité privée un retour plus général des classes aisées vers les intérêts agricoles. C’est en m’arrêtant parfois dans une exploitation dirigée par un propriétaire intelligent qui consacrait les ressources de sa fortune et les forces de son esprit à améliorer, à embellir son domaine ; c’est en appréciant cette large aisance, ce bien-être réel où rien n’est sacrifié à l’apparence et où tout est donné aux véritables commodités de l’existence, en entendant la maîtresse du logis me parler avec autant d’enthousiasme des produits de. son verger, de son étable ou de sa basse-cour que de la beauté d’un paysage ou de l’harmonie d’une association fortuite de fleurs sauvages ; en voyant sur les joues fraîches et rebondies des enfans fleurir la force et la santé, c’est alors que j’ai compris toute la vérité de cette maxime appréciée des Romains au temps de leur liberté : « rien de meilleur, rien de plus productif, rien qui soit plus agréable et plus digne d’un homme libre que l’agriculture ! »


EMILE DE LAVELEYE.

  1. Voyez la Revue du 1er décembre 1860, 1er juin et 1er octobre 1861.
  2. Voici comment se partageait l’étendue du domaine agricole en Belgique à cette époque :
    hectares
    Froment, épeautre, méteil 325,016
    Seigle et sarrasin 310,049
    Avoine et orge 232,135
    Plantes industrielles et jardins 115,553
    Fourrages et légumineuses 224,423
    Racines 131,862
    Prairies permanentes 362,307
    Jachères 80,908
    Bois 485,665
    Terrains vagues 324,214
  3. Voyez la Revue du 1er mars 1853.

  4. Produits végétaux.
    Céréales semence déduite 200,000,000 fr.
    Plantes industrielles, fruits, etc 60,000,000
    Pommes de terre, légumes, etc. 70,000,000
    Bois 20,000,000
    Produits animaux.
    Lait à 10 centimes le litre 90,000,000
    Viande à 1 franc le kilo 50,000,000
    Laines, peaux, etc. 10,000,000
    Volaille, œufs, lapins, etc. 6,000,000
    40,000 chevaux de trois ans à 400 francs l’un 16,000,000
    Total 522,000,000 fr.
  5. Sur les terres du duc de Cleveland par exemple, les mêmes familles occupent les mêmes fermes depuis le temps d’Elisabeth. — Voyez Caird, Letters on Agriculture in England.
  6. C’est ainsi par exemple que nous trouvions récemment dans les feuilles anglaises le compte-rendu du banquet annuel offert par la douairière de Londonderry à ses fermiers irlandais. La marquise avait bravé les fatigues d’un long et difficile voyage pour présider à la fête, et elle prit la parole pour répondre au toast porté par l’un des tenanciers. Après avoir constaté les bons effets de ces réunions, elle résume les progrès accomplis et indique ce qui reste encore à faire. Elle remercie ses locataires du concours qu’ils ont prêté à l’achèvement des routes qu’elle a fait construire. Énumérant ensuite les nouvelles écoles qu’elle a fait bâtir, elle se félicite de voir qu’elles sont de plus en plus suivies, et ajoute que si désormais les enfans ne reçoivent pas une bonne instruction, ce sera uniquement la faute des parens. — Les applaudissemens prolongés des tenanciers accueillirent ce discours, où leurs besoins intellectuels et matériels étaient également passés en revue.
  7. En Angleterre, la location de parcelles de terre aux ouvriers a été l’objet de très vives critiques que M. Stuart Mill a résumées avec sa sagacité habituelle dans ses Principes d’Economie politique. On reproche à ce système d’abord d’enlever aux grandes exploitations la complète disposition des travailleurs, occupés chez eux précisément au moment où on a le plus besoin de leurs services, ensuite de n’améliorer le sort de l’ouvrier qu’en apparence, puisque les ressources qu’il obtient de la parcelle qu’il cultive lui permettent d’offrir ses bras a meilleur marché. Je ne veux point juger la valeur de ces objections en ce qui concerne l’Angleterre ; mais en Belgique, sans le petit champ qu’ils louent, les ouvriers des campagnes ne sauraient subsister, et l’ardeur qu’ils mettent à se disputer ces parcelles parait une preuve certaine du besoin qu’ils en ont.
  8. La statistique constate à ce sujet des faits bien frappans. Sur 100 exploitations, on en a trouvé 43, c’est-à-dire près de la moitié, qui n’ont pas même un demi-hectare, 41 inférieures à 5 hectares, 8 qui n’atteignent pas 10 hectares, et 8 seulement qui dépassent cette dernière limite. Les fermes de 50 hectares sont si rares que, sur 10,000 exploitations, on n’en trouve que 75 qui arrivent à cette importance, et quant à celles qui contiennent plus de 100 hectares, on n’en a rencontré dans tout le royaume que 1,004, c’est-à-dire à peine 1 sur 500.
  9. Si l’on voulait exposer la manière dont se répartit le produit brut par hectare, on arriverait à peu près aux résultats suivans :
    Rente du propriétaire 59 fr.
    Au fermier intérêts du capital d’exploitation, profits 52
    Salaires 40
    Engrais commerciaux, frais, etc 27
    Impôts 5
    Total 183 fr.

    Dans les 52 francs que nous attribuons au fermier, il y a une dizaine de francs qui constituent l’intérêt à 4 pour 100 des 250 francs de capital d’exploitation. Presque tout le reste peut être considéré comme la rémunération du travail exécuté par l’exploitant, car ce que l’on pourrait appeler proprement profits doit être bien minime.

  10. On ne comptait en Belgique que 28,244 bœufs et 17,585 vaches employés comme bêtes de trait.
  11. Nulle part cette importante question, si bien comprise en Chine, n’est mieux traitée que dans les nouvelles Lettres sur la Chimie agricole de l’illustre chimiste allemand Liebig. Voyez aussi l’étude de M. Payen dans la Revue du 15 février dernier.