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Écrivains critiques de la France - Philarète Chasles

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Écrivains critiques de la France - Philarète Chasles
Revue des Deux Mondes, période initialetome 23 (p. 523-552).
ÉCRIVAINS CRITIQUES


DE LA FRANCE.




XVII.

M. PHILARÈTE CHASLES.

Etudes sur l’Antiquité, 1 vol. — Études sur le Moyen-âge, 1 vol. — Le Dix-huitième siècle en Angleterre, 2 vol. — Études sur l’Espagne, 1 vol., etc. [1]




A l’heure où une révolution aussi profonde qu’imprévue est venue de nouveau précipiter la société française dans les expériences orageuses, il n’était point douteux, pour tout observateur attentif, que le cours des idées littéraires ne tendît déjà à se modifier. Au sein d’une paix qu’on croyait durable, les esprits obéissaient à leur insu à cette loi inévitable de lente et périodique transformation qui régit l’humanité. Chaque siècle, en effet, à travers la marche pressée des événemens, a plusieurs phases littéraires qui se succèdent, qui s’enchaînent par un lien naturel. L’unité, si on applique cette expression à l’ensemble d’un temps, n’est qu’un mot d’une signification générale, qui résume certaines qualités dominantes, mais qui représente mal la réalité vivante, diverse et mobile. Soulevez un moment ce voile d’une apparence trompeuse, étudiez de plus près toute grande époque : ce qui la caractérise, c’est la variété successive des phénomènes intellectuels, c’est cette puissance de renouvellement qui fait que l’esprit d’un peuple se transforme insensiblement sans s’épuiser, que chaque saison voit naître des œuvres d’un genre différent et d’un éclat égal. Telles sont les conditions qui font du XVIIe siècle un grand siècle. Sous la paisible harmonie qui se prolonge à la surface, il est aisé de reconnaître une variété puissante parmi les œuvres, parmi les hommes qui ont un double signe de distinction dans leur originalité individuelle et dans la période à laquelle ils appartiennent. Entre 1610 et 1700, n’aperçoit-on pas plusieurs générations qui se succèdent, non-seulement dans l’ordre des dates, mais aussi dans l’ordre moral ? C’est d’abord celle des Corneille, des Molière, des La Fontaine, tout voisins encore du XVIe siècle, dont leur génie a gardé la sève et la liberté. Le groupe des Boileau, des Racine, est déjà différent, et se rattache par des rapports plus directs à la pure monarchie de Louis XIV ; puis, à mesure que les années s’écoulent, vient un La Bruyère, un Fénelon, pacifique précurseur d’une politique plus élevée et plus douce, tandis que Bayle nourrit au loin, dans son exil de Hollande, son scepticisme net et hardi, qui présage Voltaire. C’est l’œuvre d’une critique juste et large de distinguer ces nuances, dont l’étude forme une des portions les plus curieuses de

l’histoire intellectuelle d’une nation. Le XVIIIe siècle, dans son développement, ne suit point une autre loi que le siècle antérieur, et ce n’est qu’après une génération plus exclusivement littéraire que survient la grande école philosophique. C’est seulement après cinquante années

que la pensée se dégage invincible, sent ses forces en présence d’une société qui se dissout, et que le caractère du temps se détermine par des coups d’éclat successifs. L’Esprit des Lois date de 1748 ; nous en fêtons orageusement l’anniversaire. Rousseau laisse briller, en 1750, les premiers éclairs de sa colère dans son Discours à l’académie de Dijon sur l’influence des sciences et des arts. Le premier volume de l’Encyclopédie, vaste et collective attaque dirigée par le méthodique d’Alembert et le fougueux Diderot, parut enfin en 1754. Le bruit de cette guerre audacieuse remplit un demi-siècle et nous conduit jusqu’au

seuil d’une nouvelle ère intellectuelle.

Maintenant, qu’on observe la marche de l’esprit littéraire de nos

jours. Sous la pression des événemens qui commencent, par quels

traits se distinguera cette seconde moitié du siècle où nous allons entrer, après avoir vu se produire de si nombreuses tentatives pour créer une littérature en harmonie avec le sentiment intime de la société

moderne ? C’est le secret de l’avenir, comme le destin de cette société même ; c’est le mystère de ce travail intérieur, qui absorbe, émeut et passionne toutes les intelligences contemporaines. Pourtant ce qui apparaît comme un fait, c’est que, même avant la révolution où la royauté a succombé, tout semblait disposé, dans la littérature, pour un changement infaillible. Les symptômes de cette transition, on a pu les voir dans les excès bruyans, dans les suprêmes et stériles efforts de ceux qui ont fait de la fécondité un vice littéraire, aussi bien que dans la muette réserve de ceux qui se recueillaient, s’interrogeant eux-mêmes et interrogeant avec une égale anxiété tout ce qui les entourait. La conscience de cette situation pesait sur tous les esprits ; ils sentaient qu’ils se trouvaient placés entre une période littéraire près de s’achever, qui a eu ses conditions et sa gloire, qui a produit ses fruits, et une époque dont le caractère pourra être empreint de grandeur, mais, pour l’instant, est assurément vague et incertain. Examinez autour de vous : n’est-il point vrai que, sous les apparences d’une trompeuse prodigalité d’imagination, il y a en réalité, depuis quelques années, une sorte de suspension du mouvement poétique si victorieusement inauguré dans la première partie du siècle ? Parmi les hommes qui en ont été les illustres promoteurs, l’un a pu être entraîné à donner une démission éclatante, exceptionnelle, et, malgré tout, regrettée toujours par les plus chers amis de sa gloire ; d’autres se sont renfermés dans un silence prolongé, soit qu’ils craignissent de jeter à un vent inconnu leur pensée, accoutumée à l’atmosphère de leurs premiers succès, soit qu’ils travaillassent dans la méditation, avec maturité, à leur propre rajeunissement ; il en est enfin que des goûts croissans, développés par l’âge, inclinaient chaque jour de plus en plus vers des études d’un ordre différent. Pour la plupart des œuvres de cette génération brillante, ne semblait-il pas déjà qu’un commencement de postérité fût venu ? Et cela ne prouvait-il pas que les conditions au sein desquelles ces œuvres avaient vu le jour n’étaient plus les mêmes, que la poésie avait besoin d’une impulsion nouvelle, pour reprendre son cours interrompu, pour retrouver une vie actuelle et féconde ? Voyez en même temps ce penchant de beaucoup d’écrivains qui ont marqué par leur talent sous d’autres rapports, qui ont été au premier rang dans les luttes intellectuelles, et ont eu cette heureuse fortune de servir de leur esprit, de leur éloquence, de leur verve, l’art moderne dans ce qu’il a de juste et de vrai ; voyez, dis-je, le penchant de ces écrivains à revenir en quelque sorte un moment sur eux-mêmes, à rassembler tout ce qui a pu tomber de leur plume, — essais, fragmens, simples articles, — comme pour dire adieu à leurs années actives et militantes, à cette période dont leurs œuvres sont le plus ingénieux et le plus vivant commentaire. On peut attribuer ce sens à plus d’une publication littéraire des dernières années de la monarchie. L’un de ces écrivains, qui a su allier la poésie à l’exactitude de l’érudition et à la justesse des déductions morales, mettait tous ses soins, dans une édition récente, à disposer d’une manière définitive, telle qu’elle doit rester, cette galerie de Portraits ouverte il y a vingt ans, et où reparaissent tant de figures expressives, animées, éclairées des mille reflets d’une observation lumineuse. Un autre esprit d’une droiture et d’une netteté singulières, d’une exactitude de jugement qui s’applique aux plus obscurs détails de l’histoire littéraire aussi bien qu’aux phénomènes contemporains, M. Magnin, réunissait, il n’y a pas long-temps encore, sous le titre de Causeries et Méditations, les fruits divers d’une vie de critique à laquelle nul plus que l’auteur ne fut fidèle. Plus récemment encore, c’était un livre du même genre et d’une rare distinction, le Passé et Présent de M. de Rémusat. Les uns et les autres semblaient ainsi s’empresser de résumer dans une de ces œuvres de choix les résultats épars de leur pensée. Jusqu’à cette heure, c’était comme une polémique en train de se clore, dont tous les élémens étaient peu à peu recueillis, dont l’inventaire, en quelque façon, se poursuivait chaque jour. N’étaient-ce pas là encore les signes naturels, réguliers, d’une transition qui était dans le pressentiment public, qui s’opérait d’abord insensiblement, et qu’un orage imprévu est venu rendre manifeste, éclatante ? C’est dans une tempête, à la flamme de l’éclair, qu’il nous a été donné d’apercevoir, quant à nous, cette frontière souvent indécise que le temps pose entre les diverses phases morales d’un siècle, et qu’il a tracée cette fois, avec une inflexible précision, entre notre passé et noire avenir.

Mais dans ce passé d’hier, et qui date déjà de si loin, dans ce passé qui est de l’histoire et qu’on peut juger, pour ainsi dire, de la rive opposée, comme un voyageur s’arrête un moment pour rassembler ses souvenirs et ses impressions, il est aisé de reconnaître les progrès de l’intelligence moderne sous beaucoup de rapports, son infatigable activité sur tous les points. Au sein de ce vaste mouvement, le développement du génie critique comptera, sans aucun doute, comme un des traits caractéristiques de notre temps : faut-il s’en étonner dans un âge où l’esprit humain semble plier sous le poids des idées, des principes, des systèmes, des illusions, qui ont tour à tour agité le monde, et où la première condition, pour arriver à la vérité, c’est de rechercher quelles transformations elle a eu à subir ? Cette vérité, il n’est pas plus facile de la découvrir dans le domaine littéraire que dans la politique, dans l’histoire, dans la philosophie, le sérieux, le digne emploi de l’esprit critique est dans ce travail fécond d’investigation dont le terme lumineux et lointain est le beau, le vrai dans l’art, et qui a été si hardiment poursuivi parmi nous dans toutes les directions de la pensée. Plus d’un œil pénétrant et sûr s’est plu à aller scruter les origines de notre civilisation littéraire. Il n’est pas une époque jusqu’ici méconnue par une érudition superficielle, obscurcie par la passion, ou laissée dans l’oubli par l’indifférence, qui n’ait été fouillée et éclairée d’un nouveau jour, et ce n’est pas seulement sur les siècles les plus brillans, ces sortes de grandes routes de l’art, que l’attention s’est portée : c’est de préférence peut-être sur ces périodes plus difficiles, plus confuses, où le génie français hésite, se hasarde dans tous les sentiers, se livre à toutes les tentatives, s’assimile toutes les substances par l’imitation, et réunit lentement, heure par heure, le faisceau de qualités et de forces qui doit, par la suite, soulever le monde. De là cette multitude de travaux sur le moyen-âge littéraire, sur le XVIe siècle, unique moyen de restituer à ce grand mot si souvent invoqué, — la tradition, — le sens large et élevé qu’il mérite. On peut suivre ainsi l’esprit critique s’exerçant sous toutes les formes et sur tous les points, s’aiguisant au feu de son activité même, s’étendant et se fortifiant par la comparaison des diverses littératures, s’élevant à la hauteur de la psychologie ou de l’histoire, soit par une étude attentive de l’homme dans sa nature essentielle et invariable, soit en rattachant l’écrivain et son œuvre au temps qui les a vus naître. Ce qu’il faut surtout remarquer, c’est ce progrès qui fait inévitablement entrer désormais une part de création dans toute critique hautement comprise, en comblant jusqu’à un certain point l’intervalle qui la séparait de l’art proprement dit. Reconstruire une époque tout entière, une littérature, une langue, comme l’a fait Renouard ou Fauriel à l’égard de cette phase de la civilisation qu’on nomme l’ère romane, n’est-ce point créer en effet ? Recomposer un personnage fameux, — qu’il s’appelle Washington ou Shakspeare, Cervantès ou Machiavel, Pitt ou Byron, que ce soit un politique ou un poète inspiré, — lui rendre l’animation et la vie, la vérité de son attitude, rallumer, pour ainsi dire, en lui le feu de son génie, retracer, en un mot, ce drame d’une grande destinée, n’est-ce point l’acte fécond d’une intelligence souvent capable de produire par elle-même ? Saisir dans les œuvres littéraires le mystère des agitations morales d’un siècle, parcourir, le flambeau de l’observation à la main, le cercle des évolutions paisibles ou orageuses de la pensée humaine, et décrire les lois qui régissent ces mouvemens magnifiques, cela ne dénote-t-il pas des qualités d’intuition et de force créatrice qui ôtent à la critique ce caractère négatif si propre à affaiblir son crédit et à la maintenir dans un état d’infériorité ? Il résulte d’un tel développement des idées critiques que, dans cette portion du domaine intellectuel, il a pu se former toute une famille d’écrivains d’une originalité réelle, digne à leur tour qu’on leur applique cet art qu’ils ont su vivifier et agrandir.

Par la nature et les tendances de son talent, M. Philarète Chastes peut justement prétendre à un rang distingué dans cette élite de penseurs littéraires. Si on ignore ce que peuvent produire vingt années d’une critique infatigable, il est facile d’en juger par cette collection d’Études, qu’on pourrait presque dire immense, mise au jour par ce brillant esprit, et où on peut le voir tantôt embrassant d’un regard l’horizon littéraire, ou suivant la mystérieuse filiation des idées, tantôt s’attachant à quelque destinée exceptionnelle et marquante, passant d’un pays à l’autre, de l’Angleterre à l’Italie, de l’Espagne à la France, de l’Allemagne à l’Amérique ; souvent spirituel et éloquent, quelquefois inégal, toujours au-dessus du lieu commun, et préférant quelque paradoxe hardi à la vulgarité. C’est une copieuse moisson recueillie dans sa maturité par un ouvrier laborieux. Il est d’ailleurs une remarque que m’inspirent, quant à la forme, ces publications successives, — remarque qui surprendra moins peut-être l’auteur lui-même que le lecteur. Ces études, venues à des jours différens, sous des impressions diverses, ces fragmens improvisés souvent dans le feu d’une verve fortement nourrie, n’eût-il pas mieux valu les réunir avec moins d’art, s’il se peut, les laisser dans leur désordre apparent, que de leur imprimer le sceau d’un ordre factice en les rangeant par catégories, et en donnant à chacune de ces catégories le caractère d’une œuvre spéciale sur un sujet déterminé ? Comme livres spéciaux en effet, les Études sur l’antiquité, ou sur le Moyen-âge, ou sur l’Espagne, de M. Chastes, sont des ouvrages incomplets, d’une composition incertaine. Une disposition plus libre, moins systématique de ces travaux, en eût mieux laissé voir, il me semble, le vrai mérite, — celui de représenter dans leur diffusion même, avec une fidélité saisissante, cette vie hasardeuse d’un critique que tous les objets peuvent attirer successivement, dont la pensée active se partage entre l’analyse d’une œuvre où palpite le sentiment moderne et une dissertation sur un fragment de Virgile, entre un essai sur un historien, un publiciste ou un orateur, et la plus délicate esquisse littéraire, entre le portrait de Burke et celui de Charles Lamb. N’eût-on pas mieux goûté alors tout ce qu’il y a d’intime saveur dans la variété ? Un homme qui aimait et pratiquait en maître l’art des diversions, Bayle, a merveilleusement défini cette sorte de livres ; il en a expliqué la formation et révélé l’attrait dans sa Lettre sur les comètes. «Vous remarquerez aisément dans cet ouvrage, dit-il, l’irrégularité qui se trouve dans une ville, parce qu’une ville se bâtit en divers temps et se répare tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre ; on voit souvent une petite maison à côté d’une grande, une neuve à côté d’une vieille. Voilà comment cet amas de pensées diverses a été formé.... » Et il ajoute ailleurs : « Combien y a-t-il de gens d’esprit qui s’ennuient à la lecture d’un ouvrage qui resserre leur imagination en la tenant toujours appliquée à un même sujet ! Qui n’aime pas la diversité ? Quel plus grand charme que les épisodes bien pratiqués ?... »

C’est au sein de cette irrégularité même, décrite par Bayle, et qui ne se conçoit, du reste, que dans ce genre d’ouvrages dont la variété est l’essence, c’est au milieu de ces élémens divers et épars, — membra disjecta, — qu’il y a un intérêt singulier à aller ressaisir la vraie et in- time nature d’une pensée qu’on voit se multiplier chaque jour, se nourrir de tous les alimens, se prêter à tous ces contrastes qui se succèdent dans la vie littéraire. Étudier un de ces talens qui mettent leur fécondité dans l’exploration critique, c’est s’associer à son travail de recherche curieuse, c’est le suivre dans les routes qu’il a parcourues et éclairées, soit pour divulguer de plus en plus ses découvertes, soit pour rectifier, s’il le faut, ses conjectures ; c’est en même temps remonter à son principe, à ses mobiles les plus cachés. Pour le critique comme pour le poète, en effet, il y a aussi cet ensemble d’influences secrètes et originelles qui laissent une empreinte ineffaçable sur les idées, sur les opinions, et dont la connaissance dévoile tout un côté de l’écrivain, — le côté humain et vivant. Plus que tout autre peut-être, l’auteur du Dix-huitième siècle en Angleterre possède en lui ce fond obscur et inconnu qu’il faut sonder pour replacer sous son vrai jour un tel talent, qui n’est point celui d’un érudit irréprochable, et pourtant déploie un savoir et une sagacité rares ; qui n’est point celui d’un poète, et pourtant a parfois tout l’éclat et l’exubérance de la poésie ; qui n’est point celui d’un humoriste, et pourtant a une veine prononcée d’ironie libre, énergique, et souvent étrange ; où on peut apercevoir enfin bien des contrastes, plus d’une lacune, quelques portions mal liées peut-être, mais qui se distingue par une qualité dominante et essentielle, — une ouverture propre à tout embrasser. Je voudrais avoir la plume de M. Sainte-Beuve, ou celle de M. Chastes lui-même, pour montrer comment ce remarquable esprit est sorti, avec cette trempe et ces habitudes qu’on lui connaît, du sein d’épreuves assez rudes et d’origines un peu confuses. Ce serait une étude psychologique des plus vives, qui toucherait presque au roman et serait cependant de l’histoire, qui éclairerait bien des faits caractéristiques, révélerait un état, des circonstances dont plus d’une nature distinguée a pu recevoir l’impression.

Qu’on imagine, à l’aube du consulat, tandis que les âmes, lasses d’espérer, attristées par la mort, se réfugiaient dans l’admiration d’un soldat victorieux, — qu’on imagine un enfant naissant d’un de ces conventionnels d’opinion entière et inflexible, qui résistaient au mouvement commun, protestaient, ne pouvant autre chose, contre l’usurpation de la gloire, et, réduits au silence, n’ont cessé de rester dans l’empire grandissant, — quelques-uns même jusqu’à nos jours, — comme de formidables et incorruptibles témoins d’une autre époque. Tel a été le berceau de M. Philarète Chastes, telle est la première atmosphère où il a vécu, où il a grandi, et dont l’influence s’est fait sentir sur son développement intellectuel par une série de complications obscurément nouées. Dans une autobiographie qui ne sera point perdue sans doute, et qui devra avoir l’attrait de tout livre sincère écrit avec une verve libre et forte, M. Chasles s’est plu à décrire cette période de sa vie, et ce qu’il pouvait y avoir de contrainte, ce qu’il y avait aussi de profondément instructif pour une imagination ardente, délicate et sensible. Il a peint avec plus de justesse ironique que d’enthousiasme ce monde révolutionnaire survivant, dont la maison paternelle était un des foyers les plus actifs, et qu’il a vu de ses yeux d’enfant. C’étaient des hommes que devait unir la solidarité d’un passé exceptionnel, et qui, rejetés de la scène, se cherchaient l’un l’autre comme on fait après un naufrage, qui vivaient entre eux, mêlant leurs souvenirs, se querellant parfois avec une puérilité peu digne de titans foudroyés, conspirant quand ils le pouvaient, et maudissant César qui les surveillait. «... Au fond, dit notre contemporain, ils n’étaient ni bons ni méchans. Une passion intense, générale, publique, les avait emportés comme un torrent emporterait un nageur qu’il soulèverait en l’entraînant. Aussi paraissaient-ils grands et redoutables, parce qu’ils bondissaient sur les flots rouges et tumultueux d’une révolution. Hors de ce courant impétueux, c’étaient les meilleures, et, à quelques exceptions près, les plus innocentes gens du monde. Caractères faibles, sans cela ils auraient péri ; ardens, sans cela ils n’auraient pas été portés à la cime des houles révolutionnaires ; esprits en général faux, — ils ne voyaient pas que le mouvement suivi par eux était passager ; enfin, médiocres la plupart quant à l’intelligence, mais pour cruels, non... » M. Chasles, le père du spirituel critique, marquait dans ce groupe par sa fougue orageuse. « C’était, dit son fils, la fièvre passée à l’état normal, de la lave au lieu de sang, la foudre éternellement grondante, une trombe au lieu d’un souffle.... L’habitude de conspirer et de déclamer faisait partie de sa vie. » Ce vieux conventionnel, qui avait été prêtre, général de brigade et avait reçu une grande blessure à Hondschoote, s’était renfermé avec sa colère et ce feu inextinguible de passion révolutionnaire que 93 avait allumé en lui. Sa seule occupation, ce fut l’éducation de son fils, qu’il assujétissait à la rigidité extrême de sa vie, et qu’il nourrissait des livres déistes du XVIIIe siècle. Le jeune homme se soumettait à ce régime mêlé d’études classiques, en sentait tout le poids, et saisissait, quand il le pouvait, une heure, un instant, pour aller respirer libre dans le vieux jardin ou se jeter sur quelque ouvrage d’une lecture moins rebutante, — roman, poésie, brochure, — qu’il dévorait avec délices. M. Chasles fit mieux : imbu des doctrines de Rousseau, avec cette foi absolue à la puissance des théories philosophiques et cette impétuosité de logique qui distinguent les hommes de sa génération, il voulut réaliser une des idées fondamentales de l’Emile, et transformer son fils en ouvrier, — en véritable ouvrier. L’auteur des Études sur l’Espagne devint imprimeur par une fantaisie philosophique de son père, comme Franklin, qu’il a étudié si librement et si finement, le fut par nécessité. Il s’était trouvé dans un coin de Paris, dans le passage Dauphine, je crois, sous les combles, un petit atelier plein de ruines et de misère, appartenant à un ancien jacobin épileptique, vieille connaissance de M. Chasles ; c’est là que notre spirituel contemporain allait passer ses journées contristées, assemblant quelques caractères. Il traduisait à grand’peine une page d’Hermann et Dorothée, et composait sa traduction du mieux qu’il pouvait, ou, plus souvent, il laissait là l’œuvre manuelle et se plongeait dans la lecture des Confessions ou de quelque chapitre de Mme de Staël sur l’Allemagne. Notez que de ce réduit envahi par la détresse, ce jeune et impressionnable esprit pouvait assister à l’écroulement de l’édifice impérial battu en ce moment par l’Europe conjurée. Ce rude et singulier apprentissage, rêve d’une âme plus ardente qu’éclairée, se fût prolongé peut-être pour la plus grande gloire de l’éloquent Jean-Jacques, si la police de la restauration, sans cesse en garde contre les conspirations naissantes et l’œil ouvert sur tout ce qui pouvait rappeler la révolution, ne fût tombée un jour chez le vieil imprimeur, soupçonné de cacher des proclamations et des armes. Il n’y avait là par malheur que le timide et involontaire apprenti. L’apprenti fut saisi, incarcéré, et dut à son nom sans doute de passer près de deux mois avec la lie de la population des prisons, ou seul dans un cachot de la Conciergerie, sans connaître son crime, sans savoir ce qu’il y avait d’offensif dans sa jeunesse, apprenant seulement cette vérité amère, qu’il est toujours quelque destinée innocente enveloppée dans les disgrâces publiques, obscurément frappée et broyée dans le tourbillon des événemens comme un brin d’herbe par les pieds des chevaux sur un champ de bataille. M. Philarète Chasles ne sortit de ce tombeau que pour être brusquement envoyé par son père en Angleterre, — sol libre où ce n’était point un crime d’être le fils d’un conventionnel qui avait jugé et condamné un roi. On peut lire ce dramatique épisode au livre des Cent et Un ; c’est une page vigoureuse et pleine de feu détachée de cette autobiographie dont je parlais. En dehors de cette persécution puérile d’ailleurs, en dehors de cet incident brutal et inattendu, très propre à jeter du trouble dans une destinée, je me demande si l’application des principes posés dans l’Emile eut jamais cette vertu qu’imaginaient Jean-Jacques et ses disciples enthousiastes : cela est douteux. Il me semble bien plutôt que cette rigueur de doctrine qui ne tient compte d’aucun penchant, que cette austérité qui s’aggrave de toutes les contraintes d’un système, doit avoir pour résultat de désarmer d’avance l’enfant grandissant contre la réalité en le plaçant dans un monde factice différent du monde vrai, humain, dirai-je, où il est appelé à vivre, de laisser dans le caractère je ne sais quel fonds de faiblesse qui se traduira par de l’incertitude, par de l’inconsistance même, de provoquer souvent chez une nature d’élite une éducation personnelle libre, hâtive, confuse peut-être et hasardeuse, qui n’est qu’une réaction contre celle qu’on prétendrait lui imposer. Plus on cherchera à enfermer un esprit bien doué dans un cercle inflexible d’idées préconçues, plus il désirera franchir cette limite qu’on lui assigne et qui borne son activité. Vous voudrez faire sur lui l’expérience passionnée d’une théorie philosophique exclusive, et vous le verrez puiser dans le sentiment de la dépendance dont il a eu à souffrir une ironie singulière, une défiance invincible pour toutes les théories qui falsifient et défigurent le plus souvent la nature humaine. Veut-on, quant au brillant auteur des Études, un détail particulier qui montre combien, en cette matière d’éducation morale, les résultats correspondent peu parfois aux intentions systématiques ? M. Chastes prétendait surtout ne point faire de son fils un homme de lettres. On voit le succès de ses efforts ; on sait s’il est un écrivain plus actif, plus répandu, plus dispersé, peut-on dire, que le hardi critique, s’il est une plume qui ait secondé plus de publications littéraires. Homme de lettres ! M. Philarète Chastes l’était déjà à peine arrivé à Londres, à vingt ans. Il faisait des éditions de Tacite et assistait en même temps, avec une curiosité attentive, à l’admirable mouvement intellectuel qui s’épanouissait alors en Angleterre. Scott régnait dans le roman ; Byron, le passionné Childe-Harold, était dans la force de son génie puissant et douloureux. Il y avait là cette douce et méditative école des Lacs, des poètes tels que Crabbe et Wordsworth, des humoristes comme Lamb, des penseurs littéraires spirituels ou profonds et un peu bizarres, tels que Hazlitt ou Coleridge, et ces deux vastes foyers de critique lumineuse et forte, — l’Edinburgh Review et le Quarterly. C’était un spectacle de nature à exercer une grave influence sur un esprit qui s’ouvrait, qui arrivait à cette période où les idées se forment et prennent leur pli. S’il est de quelque intérêt d’observer exactement la généalogie d’une pensée, il ne faut pas négliger ces circonstances premières, cette vie retirée, opprimée dans un monde exceptionnel, refuge d’un sentiment révolutionnaire exagéré, et ce séjour en Angleterre, qui précèdent l’instant, — vers 1820, — où M. Philarète Chasles s’est trouvé jeté dans cet autre mouvement dont la France était le théâtre à cette époque. Les tendances morales, littéraires, de ce vigoureux et ingénieux talent apparaissent là à leur source ; on y peut saisir les élémens de cette originalité un peu étrange qui donne au peintre du Dix-huitième siècle en Angleterre un air tout-à-fait distinct entre tant d’autres écrivains contemporains d’un mérite rare et supérieur.

Voyez, en effet, parmi les hommes de la même génération dont cette phase de 1820 a éclairé la jeunesse déjà virile. Il est, sans doute, bien des natures différentes, bien des esprits marquans qui ont leurs qualités propres et suivent des directions diverses ; mais la plupart ont un point de ressemblance à cette heure du départ commun, qui est pour eux le signal d’une sorte d’avènement. Une pensée politique actuelle et tranchée domine dans ce groupe d’élite. L’ardeur scientifique ou littéraire, chez ceux qui le composent, s’alimente au foyer d’un patriotisme actif et militant ; ils ont un drapeau. Cette vive et sérieuse passion de parti est même, pour quelques-uns, une lumière révélatrice ; les plus illustres exemples l’attestent. Une des plus belles œuvres de la critique moderne, les Lettres sur l’histoire de France, n’a-t-elle pas pour principe une inspiration politique, au dire de M. Augustin Thierry lui-même ? L’émotion du patriote dirige l’historien, l’anime dans ses recherches, passe sur ses livres, quand il peut tirer de la poussière et de l’oubli ces hommes sans gloire du moyen-âge, bourgeois inconnus qui arrosèrent de leur sueur le berceau des libertés communales. C’est le feu d’un grand esprit qui ne reste point indifférent dans le conflit des opinions régnantes. Qu’on prenne les premiers Fragmens de philosophie de M. Jouffroy : le sentiment des luttes contemporaines, une conviction frémissante et communicative respire dans ces pages éloquentes d’un écrivain mort trop tôt, et qui n’a point livre tout entier le secret d’une âme noblement émue. Au fond de cette nature si fine, si élevée, si variée, de M. de Rémusat, qui a traité avec un égal succès de la philosophie et de la littérature, vous retrouverez de même la foi politique comme un mobile primitif et essentiel. C’est dans la remarquable entreprise du Globe surtout que se manifeste cette tendance, ce penchant. Là venaient se rejoindre, de points bien divers, des hommes pleins de l’enthousiasme politique du moment, dominés par ces illusions qui sont les généreuses et immortelles nourricières du talent, par ces rêves de jeunesse dont le premier éloge, ainsi que le rappelait l’auteur de Passé et Présent d’après Schiller, est de dire qu’ils ne sont point des rêves. Il n’en est pas ainsi de M. Philarète Chastes, qui se rattache par son âge à cette génération. Dans cette maison paternelle où il a trouvé plus de sévérité et de contrainte que de douceur, où régnait un perpétuel orage de déclamation révolutionnaire sans écho et sans résultat, il a contracté une espèce de désabusement précoce assez ordinaire dans les intelligences qui ont été violentées. Le stoïcisme pratique qu’on lui imposait a détruit le stoïcisme de ses rêves. De son impitoyable regard d’enfant, il a vu dans leur familiarité, dans leur petitesse même, ces conventionnels de renom redoutable, grandis par l’apologie ou la détraction, et, frappé de ces contradictions, il s’est tenu en garde. « Je commençai dès-lors, dit-il lui-même, à me méfier des apparences, des bruits, des récits et de l’histoire ; je me mis à regarder de très près les choses et à regarder même dessous, dedans et derrière la coulisse... » Cela explique tout un côté du talent de M. Chasles. Ce désabusement que je signalais a tourné chez lui au profit de l’observation, d’une observation large, pénétrante et hardie, qui est devenue la passion. Aussi, quand il étudiera quelque épisode de l’histoire, quelque individualité éclatante, ne croyez pas qu’il s’arrête à la surface des événemens, si souvent obscurcis par l’esprit de parti ou l’esprit de secte, à cette succession visible d’incidens matériels, symptômes fugitifs de la vie sourde et profonde qui fermente au sein d’un peuple, à ces traits extérieurs et factices dont un homme se pare sur le théâtre qu’il envahit. Tout ce qui est notoriété officielle, vérité vulgaire, simple apparence, M. Philarète Chasles le considère avec une indépendance ironique de jugement souvent poussée jusqu’à la révolte. Ce qu’il aime et ce qu’il poursuit, c’est la réalité dans ce qu’elle a de vivant et d’énergique ; ce qu’il cherche sous le voile des faits, c’est le jeu des passions de toute sorte, — passions politiques, religieuses, nationales, — qui portent en elles le secret des révolutions, qui sont comme le ressort invisible des caractères individuels et entrent plus d’une fois aussi, comme un élément essentiel, dans le succès des œuvres littéraires ; c’est la marche incessante de la moralité humaine qui se propage, se transforme, progresse ou s’atténue à travers les temps, à travers des luttes toujours nouvelles, et, dans cette suite de combats mystérieux, offre un drame bien autrement palpitant et instructif que les disputes abstraites sur le mécanisme fragile d’une constitution passagère. C’est là le point de vue où se place le libre écrivain dans ces monographies dont le cadre s’élargit aisément sous sa plume, et qu’il a consacrées tour à tour à l’agitateur Shaftesbury et à l’éloquent Burke, à l’élégant et mondain Chesterfield, comme à ce praticien corrupteur de la politique qu’on nomme Walpole ; à Franklin, le héros civil de la liberté américaine, et à combien d’autres encore ! C’est ainsi qu’il compose son œuvre, interprétant les faits avec une sagacité des plus hardies, ouvrant des aperçus ingénieux et nouveaux, faisant revivre les personnages, ressaisissant leurs instincts, leurs passions et jusqu’à leurs intimes habitudes, remontant à la source des émotions, des engouemens, des enthousiasmes ou des haines qui agitèrent une époque, trouvant des rapports imprévus entre les temps et les hommes, rattachant les uns et les autres à des lois génératrices et éclairant cet ensemble des reflets d’une imagination énergique. Que résulte-t-il de cette élaboration ardente de tant d’élémens divers ? A côté de l’histoire, qui a ses conditions, sa rigueur et sa mesure, ce sont des tableaux de genre pleins de mouvement, brillans de couleur, de vraies fantaisies historiques, qui ont le mérite de replacer sous vos yeux bien des détails familiers, intimes, inconnus peut- être, où la science ne peut descendre, de tous montrer une image neuve, saillante, capricieuse parfois, de la vérité que l’historien poursuit par un procédé plus direct et plus sévère. Je crains seulement que, dans cette voie de critique librement et hardiment interprétative, à demi romanesque, il n’y ait un écueil que ne redoute pas assez M. Chastes et que je ne sais comment nommer, puisque c’est le paradoxe. L’instinct de l’observation d’abord entraîne l’esprit et le provoque au curieux examen des choses. S’il arrive que cette curiosité de l’intelligence se développe sous l’influence d’un certain désabusement prématuré, vous verrez un besoin inquiet et impérieux de nouveauté prendre insensiblement le dessus, se substituer à tous les mobiles et devenir l’unique stimulant ; la liberté ne sera pour lui qu’un moyen de se mieux satisfaire. Bientôt, pour atteindre au neuf et à l’imprévu, pour ne point rester dans la route commune, on courra le risque de transformer des illusions en découvertes, de préférer ce qui est étrange à ce qui est simplement vrai, de mettre des hypothèses à la place des réalités, de rechercher les témérités qui surprennent au lieu des certitudes qui éclairent, et c’est alors peut-être qu’on laisse mieux apercevoir la nécessité d’un frein intérieur, d’une direction première, d’une pensée fondamentale qui marque sa présence et se révèle, non pour systématiser l’observation, mais pour la conduire, non pour asservir l’indépendance, mais pour lui assigner un but, non pour détourner le goût de la nouveauté, mais pour lui tracer des limites. Il n’est pas d’homme, d’ailleurs, qui se joue avec plus d’aisance à travers ces difficultés que l’auteur des Études.

Dans un ordre d’idées plus purement littéraires, le mouvement d’esprit de M. Philarète Chastes n’est pas moins vif et distinct. Contemporain des premières luttes de la rénovation moderne, son originalité ne s’est point formée à ce même foyer d’où sont sortis tant de talens généreux. On ne le voit partager aucune des passions qui enflammaient et divisaient les intelligences, devenir l’auxiliaire direct d’aucune des écoles rivales, se rattacher à aucun des groupes en vue. Dans cette guerre où s’agitaient toutes les questions d’art, de procédés littéraires, de style, où quelquefois même ces questions de forme dominaient un peu trop peut-être, il y a des secrets qu’il ignore, des nuances dont il n’a pas le sentiment. C’est ainsi que, dans un article sur Joseph Delorme, il saisissait mal le caractère et l’intérêt de cette singulière production, et y voyait je ne sais quelle tentative de poésie naïve et populaire qui n’était point dans l’intention de l’auteur. Le travail d’innovation qui s’opère parmi nous à cette époque a des traditions, un sens, un côté actuel et national, qui échappent dès l’abord à ce brillant esprit. Faut-il s’en étonner ? Tandis que le mouvement de la pensée littéraire se dessinait en France, M. Philarète Chastes vivait à Londres, seul, livré à ses rêves et à une direction étrangère, se familiarisant avec l’Angleterre qu’il avait sous les yeux, avec l’Allemagne qu’il étudiait, et puisant dans ce commerce un instinct hardi d’investigation, une disposition à se préoccuper de toutes les littératures, des élémens essentiels qui les composent et de toutes les phases de leur histoire. Là se sont formés ses penchans, ses opinions, son jugement, les affinités de son talent, ses habitudes de penser. Comme critique, il s’est assimilé bien des qualités anglaises, — une humeur libre et discursive, ce goût complexe d’analyse et de poésie auquel on pourrait reconnaître un essayist de Londres et d’Edimbourg, cette aptitude à fouiller un sujet, à féconder une donnée, à extraire d’un livre tout ce qu’il y a de saveur, qui est l’art nouveau et parfait du reviewer. Telle est même la force de cette influence première, qu’elle se fait sentir dans le style de M. Chasles ; les tours anglais, les locutions anglaises y abondent. Il serait vraiment difficile d’apercevoir la trace d’une filiation française dans l’auteur du Dix-huitième siècle en Angleterre, si on n’avait à recueillir les paroles d’un maître sur un écrivain d’un autre temps. «.... Dans ses écrits, dit M. Villemain en parlant d’un critique du siècle dernier, il ressemble toujours à un homme de talent et d’humeur qui improvise. Il y a beaucoup à rabattre de ce qu’il dit, beaucoup à retrancher ; mais il y a le fond et la forme, la sagacité, la vivacité et le hasard heureux de l’expression. Comme critique, il a quelque chose de la liberté de l’école allemande, quelque chose aussi de ses affectations….. Ce qu’il est dans ses jugemens, c’est un homme passionné et original qui ne juge ni par règles, ni par méthode, mais sous les impressions qu’il reçoit, ou par des vues de l’esprit qui lui sont propres. Mais ce qu’il est naturellement, il affecte encore plus de l’être. Il prétend toujours que sa critique soit neuve ; de là bien des recherches….. » Est-ce de Diderot que M. Villemain parle ainsi ? Ces traits et bien d’autres encore ne revivent-ils pas dans M. Chasles ? Comme Diderot, notre contemporain ne porte-t-il pas aussi dans la critique « une invention aussi rare que piquante ?» N’a-t-il pas comme lui, au milieu de bien des inégalités et des négligences, de ces soudaines bonnes fortunes de verve qui font parfois tomber, au courant de la plume, « de petits chefs-d’œuvre » où l’homme tout entier perce en même temps que l’écrivain, des morceaux tels que cette étude charmante et animée sur un des plus aimables humoristes, sur Charles Lamb ? S’il est, du reste, des analogies entre ces deux esprits, il y aurait peut-être encore plus de différences à signaler. J’ai dit que l’auteur des Études n’avait point eu de rôle actif dans la révolution littéraire moderne, qu’il en sentait peu le côté actuel, qu’il en saisissait imparfaitement la marche et les nuances, et nul plus que lui pourtant n’était marqué par un goût passionné d’indépendance intellectuelle et par son éducation pour être un novateur. Seulement il l’a été à sa manière : il a innové véritablement en n’adoptant aucun point de vue exclusif, en étendant son regard au-delà du cercle des systèmes en lutte, en cherchant dans l’histoire littéraire moins des noms et des genres à opposer les uns aux autres que des manifestations variées et successives du génie humain, en naturalisant enfin parmi nous ces qualités fécondes et originales dont il avait pris le germe dans la familiarité des Schlegel, des Hazlitt et des Coleridge. C’est ainsi qu’il a été un novateur. Une libre compréhension est le signe de sa critique : à ses yeux, Racine ne disparaît pas dans l’ombre de Shakspeare, et, s’il est prêt à reconnaître le rare mérite, le juste ascendant de Boileau, il ne tente pas moins, avec une spirituelle érudition, à l’égard de ceux qu’il appelle ses victimes, comme Saint-Amand ou de Viau, la seule réhabilitation possible, qui consiste à les replacer à la date où ils ont vécu et à ranimer autour d’eux les circonstances morales qui les ont produits. Il a le culte de ceux qui ont eu la gloire, et la pitié pour les vaincus ; il est sensible à l’éclat des grandes époques, et n’oublie pas que les périodes travaillées et obscures sont des transitions nécessaires que l’esprit humain a souvent à subir, que l’ensemble seul de tous les phénomènes intellectuels, de toutes les tentatives sensées ou bizarres, couronnées de succès ou avortées, peut former la véritable histoire littéraire. M. Chastes, à qui les diversités et les contrastes n’ont point manqué dans sa vie, après son retour de Londres, s’était trouvé jeté, par un hasard ironique, dans l’intimité de M. de Jouy : il fut quelque chose comme le secrétaire de l’auteur de Sylla, et j’imagine qu’avec ce fonds d’humeur et de liberté intérieure qu’il possède, il dut être pour l’estimable littérateur de l’empire un juge secrètement railleur plutôt qu’un disciple. C’était pour lui une de ces conditions que la nécessité impose parfois dans une existence mal assise et troublée, et non une des associations élevées et sincères nées de la conformité de l’esprit et du goût.

Je m’explique, par celle série de complications, le caractère du talent de M. Philarète Chastes et le temps qu’il lui a fallu pour concentrer et fondre dans une maturité laborieuse tant d’élémens divers, pour atteindre à ce relief vigoureux, quoiqu’un peu recherché, qu’il a acquis. Ce n’est qu’après des tâtonnemens sans nombre, des efforts incohérens et obscurs, où l’impulsion intellectuelle est pour peu de chose, après avoir fait des livres anglais, écrit des préfaces pour des romans suspects, composé même un poème inconnu de tous sans doute, et bien digne d’oubli, — la Fiancée de Bénarès, — que l’ingénieux critique apparaît avec un certain éclat littéraire, avec une certaine décision, vers 1828, dans un concours ouvert par l’Académie sur l’histoire de la littérature française au seizième siècle. Le travail de M. Chasles coïncide avec le remarquable essai de M. Saint-Marc Girardin, qui partagea avec lui le prix académique, et le brillant Tableau de M. Sainte-Beuve, qui ne se doutait pas alors peut-être que la réhabilitation de Ronsard franchirait un jour le seuil de l’Institut. Il y avait, au plus fort des luttes littéraires contemporaines, dans ce XVIe siècle si puissamment agité, de telles analogies de sentiment et de situation avec notre siècle, qu’il n’est pas surprenant de voir les plus vives, les plus fines intelligences remonter à cette source orageuse de nos destinées, s’attacher, avec un intérêt passionné, à une solennelle révision de cette époque où tout s’ébranle sous un souffle ardent, où tout se confond dans un choc longuement préparé, où tout se transforme : — langue, mœurs, institutions. Chacun des écrivains nouveaux que je rappelais a porté dans la peinture du XVIe siècle un esprit et un talent différens. L’essai de M. Saint-Marc Girardin a tous les mérites habituels à l’élégant et soigneux professeur : — la clarté, le tour vif et facile, la netteté des vues, un rare instinct du côté pratique des choses, la correction déliée du style. L’auteur ne s’élève point jusqu’à la philosophie de l’histoire ou de l’art ; il ne s’échauffe guère à ce large et mouvant spectacle qui se déroule sous ses yeux, il ne pénètre pas bien avant dans ce chaos de passions vivaces. Son dessin est plus rapide que profond, plus spirituel que vraiment vivant : il a hâte de dégager certains résultats plus incontestables que neufs, et qu’on peut appeler politiques, tels que la liberté de penser. En littérature, il a surtout en perspective le triomphe futur de la discipline. Enfin Malherbe vint ! dit M. Saint-Marc Girardin après Despréaux. Ce mot, qui dot son œuvre, ne révèlerait-il pas en lui trop peu d’amour pour l’époque qu’il retrace ? M. Sainte-Beuve, en bornant son étude uniquement à la poésie, en circonscrivant son sujet, l’a fouillé plus profondément et en a épuisé dans ces limites tout l’intérêt. Nul n’a mis plus de nouveauté dans l’investigation et n’a eu des traits plus sûrs, plus fins, plus brillans. Nul n’est plus familier avec toutes les tentatives littéraires du XVIe siècle, avec tous les essais de rénovation rhythmique qui se produisirent alors. Ces poètes d’une ère long-temps méconnue et dont les splendeurs souveraines du règne de Louis XIV ont intercepté la gloire, — les Ronsard, les Du Bellay, les Desportes, les Bertaut, — M. Sainte-Beuve les entoure d’une prédilection marquée ; il a vécu avec eux, il s’est imprégné de leur esprit, autant qu’il le pouvait sans s’y absorber, et reproduit merveilleusement à distance les nuances les plus subtiles de leur physionomie. Quand il écrivait son Tableau critique, l’auteur, du reste, lui donnait une valeur de circonstance, en puisant dans ce passé confus des lumières pour l’école poétique nouvelle, en y cherchant les premiers vestiges d’une tradition lyrique qui était à rajeunir, en datant de l’Avril de Belleau une inspiration qui, à travers bien des détours et des transformations, devait aboutir aux Feuilles d’automne, ainsi qu’il l’a dit, — en rapprochant Mathurin Régnier et André Chénier pour arriver, par le mélange habile de leurs procédés, à un style poétique nouveau. Les circonstances sont passées, et l’œuvre est restée, de plus en plus saillante, de plus en plus digne de figurer parmi les livres d’une érudition délicate et variée. Le talent de M. Philarète Chastes se fait reconnaître à d’autres signes : dans son esquisse sur le XVIe siècle, les qualités de l’écrivain se décèlent déjà. La peinture qu’il fait de ce temps a plus de liberté et d’éclat que de mesure et de finesse. Il y apparaît surtout un rare instinct du mouvement de l’époque, un besoin de remuer et de combiner tous les élémens de l’histoire, d’étendre, d’élargir le tableau, en multipliant les aperçus, dût-il même en résulter une certaine confusion. L’imagination souvent, on le voit, a servi de guide au hardi critique dans ses recherches d’érudit. S’il est quelque étincelle de poésie sous la poussière morte des faits, il la dégagera et s’arrêtera à montrer l’indigente obscurité du Tasse, dans ce Paris où il passa, à côté de la popularité universelle et fragile du grand Ronsard. Il fera revivre et mettra en présence des écrivains tels que Michel Montaigne et de Thou, et, pour les mieux peindre, il les fera parler eux-mêmes. M. Chasles anime ainsi et colore l’histoire littéraire ; il la dramatise, par les contrastes imprévus qu’il découvre, en décrivant ce concours actif d’influences qui, par des causes diverses, pénètrent en France entre 1550 et 1610. C’est un véritable drame auquel rien ne manque, et le héros, c’est l’esprit français qui est en cause dans ces agitations puissantes. Dans un remaniement général de son essai primitif, l’auteur marque de plus en plus aujourd’hui ce point de vue, en ajoutant à l’intérêt de l’ensemble par des développemens nouveaux et surtout par une curieuse et piquante analyse des élémens et des changemens de la langue nationale.

Mais ici se pose une question qui se retrouve en réalité au fond de tous nos débats littéraires, et qui touche par plus d’un côté à la politique elle-même, à la lente et progressive transformation de nos destinées morales. Cet esprit français que M. Philarète Chasles prend pour héros dans ses dramatiques études, quel est-il ? Quelle est sa vraie nature ? Chacun le définit à son gré ; chacun en retrace une image suivant son goût. Pour les uns, l’esprit français est tout entier dans ces beaux exemples de règle, de noble harmonie, de simplicité sévère, qui se détachent avec puissance sur le fond lumineux du XVIIe siècle. Tout ce qui s’écarte de cette ligne droite et correcte leur semble une déviation périlleuse. Tout ce qui tend à introduire quelque nuance plus hardie, quelque saillie plus vive dans cette image qu’ils se sont faite leur paraît une altération, et, du haut de leur admiration pour ce type élevé, ils négligent volontiers tout ce qui ne porte pas la même empreinte de régularité calme et forte. L’humeur féconde, les grâces libres, les exquises licences de Montaigne, ils les jugent sévèrement, comme étant d’un mauvais exemple, et les éloignent à demi de l’enceinte sacrée. Régnier n’est qu’un écolier libertin, d’une imagination heureuse peut-être, mais pervertie par l’indiscipline. Toute cette verve ardente du XVIe siècle leur est suspecte, de même que les naïfs essais du moyen-âge sont pour eux sans attrait. Ils arrivent ainsi à composer un idéal dépouillé en quelque sorte de ses rayons, dénué de vie, où les qualités exclusives dominent ; et ce qui ajoute à tous les contrastes de notre temps, c’est qu’on a pu voir ces doctrines d’immobilité littéraire professées par plus d’un décidé novateur en politique. Pour d’autres encore, l’esprit français se résume dans cette élégance facile, dans cette vivacité gracieuse, qui charment les étrangers et qui semblent, au premier abord, expliquer naturellement notre renommée universelle et aimable. A leurs yeux, le trait essentiel de notre caractère est cette fleur d’urbanité qui a eu son plus bel éclat dans la société enivrée, oublieuse et déjà condamnée du XVIIIe siècle. C’est ce quelque chose de fin, de léger, de délicat et de subtil, véritable épicuréisme de la pensée, qui reste comme une qualité nationale, qui a toute la force d’une tradition et a régné à plus d’une époque sous le nom de bel-esprit. Plus d’un critique s’est amusé à rechercher dans nos annales littéraires les vestiges de cette tradition spirituelle et raffinée depuis Charles d’Orléans jusqu’aux ruelles parfumées du XVIIIe siècle, où elle disparaît dans la dissolution des mœurs. Fontenelle est le patriarche du genre à son apogée. Pour ceux qui jugent ainsi, Marivaux a plus d’attrait que Molière. La vraie poésie serait la poésie mondaine des Dorat et des Bernis. On oublie que cette royauté du bel-esprit, dans laquelle, aux yeux de certains écrivains, se personnifie l’originalité française, ne représente que quelques-unes de nos qualités les plus légères, les plus fugitives, et que cette vivacité frivole dont on parle n’est qu’un jeu, un caprice, un moyen d’entretenir dans son repos même l’activité de notre nature quand elle manque de plus sérieux alimens. Il en est enfin qui, moins sévères ou moins superficiellement brillans, tracent un cours plus fibre et plus large au génie de la France, en dehors des restrictions systématiques ou de l’atmosphère des salons. Ce qu’ils voient dans l’esprit français, c’est cet ensemble rare de facultés diverses concourant à un même but d’agrandissement, c’est cette sève primitive et féconde qui fermente sans cesse, s’accroît, se propage à travers les siècles comme à travers des saisons également propices. Il n’est point d’époque qu’ils méprisent, point de qualité à laquelle ils s’attachent de préférence et qu’ils s’efforcent de faire prédominer. L’histoire littéraire tout entière est, pour eux, un vaste tableau, d’un intérêt toujours nouveau et puissant ; elle embrasse tous les élémens, même les plus obscurs, qui ont contribué à former la vie traditionnelle de l’esprit français, — cet esprit lumineux et souple, prudent et ouvert en même temps, où l’instinct pratique se mêle à une certaine ardeur enthousiaste, où la rectitude logique s’allie à un goût hasardeux d’innovation, — cet esprit ingénieusement passionné qu’on voit, dans sa laborieuse carrière, tenter toutes les fortunes, intervenir dans toutes les querelles du monde ; pour les diriger, se soumettre à toutes les influences pour les absorber, expier parfois ses entraînemens d’imitation par des excès bizarres, puis revenir à propos sur ses pas pour trouver la juste mesure des assimilations possibles, et lutter sans cesse, en un mot, jusqu’à ce qu’il arrive à être l’esprit même de la civilisation. C’est quand on la considère à ce point de vue que l’histoire littéraire s’anime et prend de la vie. C’est là le côté large et fécond de la critique, celui qui prête le plus à des développemens imprévus et dramatiques, et qui est le mieux fait pour séduire un talent tel que celui de M. Chastes. Tout le reste ne peut offrir que des résultats incomplets ou futiles. Il n’est pas difficile de reconnaître cette inspiration dans les divers travaux de notre contemporain sur le XVIe siècle ou sur cette période compliquée de Louis XIII qui lui a offert les élémens de ses curieux portraits des victimes de Boileau, C’est l’idée qui le domine, de même que la recherche des influences qui réagissent d’un siècle à un autre siècle, d’un peuple à un autre peuple, est le fondement de ses études sur les littératures étrangères. Dans une introduction, dans un exposé de vues générales qui est comme le prologue de ses publications, M. Chastes a voulu fixer la théorie, résumer l’ensemble de ces influences qui rapprochent incessamment les nations et tendent à former une sorte de fraternité des intelligences ; et, ce qui est singulier dans ce morceau, c’est que, à travers bien des mérites, les traits en sont souvent indécis, les données incertaines, quand elles ne sont pas inexactes. On n’y sent point cette verve qui anime l’auteur dans beaucoup de ses essais où l’idée générale trouve une application plus directe et plus vivante.

Analyser chacune des productions de M. Philarète Chastes serait une œuvre inutile. Ce serait « interpréter des interprétations, » ainsi que le dit Montaigne, et donner trop beau jeu à ce charmant railleur de ceux qui commentent les commentateurs. Il suffit d’en signaler l’esprit, d’indiquer les points les plus familiers à l’ingénieux critique dans ce vaste champ des littératures étrangères où son talent s’est principalement nourri. Ce n’est pas que M. Chastes ait le premier, même de nos jours, exploré ces régions fécondes dont la richesse est loin d’être épuisée encore. Quelques-unes des plus fines, des plus fermes intelligences contemporaines l’ont précédé dans cette voie. Il faut citer un homme d’une remarquable sagacité, d’un savoir étendu, d’une admirable précision de connaissances, Fauriel, dont l’investigation patiente a laissé des traces précieuses, qui passait si aisément de la biographie de Dante à celle de Lope de Vega, de sa belle introduction des Chants populaires de la Grèce à ses scrupuleuses recherches sur la poésie romane, et auquel il n’a manqué qu’une certaine hardiesse de généralisation et quelques qualités plus vives d’exécution pour être un critique supérieur de la lignée des Schlegel. On n’a point encore oublié le légitime succès des Cours de M. Villemain, où un tact délicat et sûr sait si bien concilier la tradition et la nouveauté, où l’éloquence vous fait assister à la formation et aux luttes du génie des divers peuples, où un esprit, qu’on voit s’instruire lui-même et s’élever par degrés, vous communique les lumières soudaines qui jaillissent de la comparaison des littératures. C’est la tradition du XVIIe siècle appropriée à notre temps, agrandie et rajeunie dans le plus pur langage. Entre ces deux manières, M. Chastes, avec son goût des curiosités littéraires et un art brillant de reproduction, s’est frayé une voie originale encore. Dans ses études sur les littératures étrangères, un instinct merveilleux le conduit aux points inaperçus, lui fait découvrir entre les idées, entre les œuvres, entre les époques, entre les hommes, des rapports inattendus ; il les pressent, il les devine, il les imaginerait presque, s’ils n’existaient pas. S’il concentre son observation sur un écrivain étranger, il le fait revivre par l’érudition, par la fantaisie, par une sorte d’invention qui est le caractère de sa critique. Cette libre et saisissante observation, il l’a appliquée aux littératures du Nord et du Midi, et nul n’a su y rencontrer de plus heureux épisodes. Nul n’a plus hardiment saisi et plus ingénieusement dépeint ces analogies aussi imprévues que frappantes qui se manifestent, pour tout regard intelligent, entre le XVIe siècle italien et le XVIIIe siècle français, — ces deux époques où la décadence d’une société se cache sous l’abus de l’esprit, la licence de l’imagination et la volupté amollie des sens. Le premier, il a ramené au jour cette figure étrange et oubliée de l’humoriste Carlo Gozzi, l’auteur des Amours des trois oranges, dont les œuvres sont un des foyers de l’ironie italienne. Les Études sur le drame espagnol sont une tentative neuve et brillante pour scruter les profondeurs de l’inspiration catholique ; mais le pays que M. Chastes était le plus directement préparé à sentir et à comprendre, c’est l’Angleterre. Le Dix-huitième siècle en Angleterre est empreint de cette longue et intime familiarité dans laquelle l’auteur a vécu avec ce grand peuple. Les mystères, les contradictions, la puissance de la civilisation anglaise, sont plus d’une fois éclairés dans ces pages ; la littérature y a sa place comme l’histoire, et, entre tous les fragmens dignes d’intérêt, je veux citer la biographie dramatique et touchante de Daniel de Foë, le pauvre homme de génie, qui a passé sa vie dans la misère, la ruine, l’abandon, la persécution, conservant la sérénité de son esprit et la rectitude de son bon sens, fabriquant des pamphlets pour son roi Guillaume, donnant le premier exemple d’un genre littéraire que le succès a couronné après lui, — la revue, — en créant dans l’obscurité un livre aussi populaire que Don Quichotte, — Robinson Crusoé. — C’est ainsi que M. Philarète Chasles se partage entre la France, l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre, l’Allemagne et même l’Amérique et l’Inde. Cette faculté de dissémination est un mérite essentiel dans la critique sans doute, mais elle est aussi un écueil. Connaissez-vous un morceau du philosophe Godwin sur l’emploi du talent et sur les dangers d’une trop grande diversité, qui n’est parfois qu’un déguisement de l’inconstance ? « A force de fécondité incomplète et d’essais réitérés, dit-il, on ne vient à bout de rien. On effleure tout, on déguste, pour ainsi dire, toutes les saveurs, on embrasse mille pensées, on découvre mille points de vue, on se livre à mille conceptions, et de cette foule de tentatives, d’idées, de chimères, de désirs, d’espérances, rien n’émane, rien ne jaillit. » C’est lorsqu’on a devant soi tant d’horizons divers, des objets si multipliés et si séduisans d’étude, des spectacles dont le contraste risque de produire dans l’esprit le vague et la confusion, qu’il serait d’autant plus précieux d’avoir quelque chose de ce sens supérieur et net, juste et droit, qui corrige les vivacités d’une imagination ardente, et qui, après tant de révolutions morales, est resté, malgré tout, une qualité française ; un peu de ce calme et fin coup d’œil de Bayle, un peu de cette miraculeuse clarté de Voltaire, dont notre contemporain ne paraît avoir recueilli qu’une tradition affaiblie et détournée.

Pourquoi ne pas le dire, en effet ? ce qui manque à M. Philarète Chasles, ce n’est pas l’abondance des vues, la hardiesse des conjectures, la témérité heureuse de l’imagination ; c’est plutôt cette transparente netteté française contre laquelle conspirent encore tant d’excès, et dont la perte serait la défaite même de notre originalité nationale ; c’est une certaine justesse qui se traduit dans l’érudition par une exactitude scrupuleuse, dans l’appréciation des faits et des idées par une vérité sensible et complète, dans la peinture des hommes et des choses par un trait précis et lumineux sans faux éclat. Quand, dans une page éloquente de son étude sur Antonio Perez, M. Chasles revendique les droits de la synthèse littéraire, montre ce qu’a de fécond une critique qui s’attache à décrire les grands courans intellectuels, au lieu de se perdre dans une analyse poussée à l’extrême et dans les détails vulgaires du monde de la pensée, on est séduit par l’élévation et la générosité de l’inspiration. Si, sous l’empire de ces idées, il distingue, dans l’introduction de ses Études, deux races de penseurs et de poètes, deux influences dominantes, — l’une du génie romain, qui a produit Racine, le Tasse, Molière, Machiavel, l’autre du génie septentrional, qui a produit Shakspeare, Dante, Rabelais, Cervantes, il faut bien se demander si cette classification ne serait pas fort entachée d’arbitraire, s’il est vrai que Molière soit un esprit de la famille des Racine et des Tasse, si la grande et catholique poésie de la Comédie, et même l’ironie de Don Quichotte, ont rien de commun avec les tendances du génie du Nord ? Lorsque l’ingénieux auteur retrace les progrès, fait la part de l’influence espagnole sur la France du XVIIe siècle, les remarques fines, neuves et larges abondent sous sa plume : c’est un épisode sur lequel l’auteur a été un des premiers à jeter la lumière ; mais lorsqu’il semble rattacher cet accident intellectuel aux « noces de Louis XIV et de la jeune infante, qui ont lieu sur les rives de la Bidassoa, » il y a là un oubli singulier des vraies origines et de la date de l’invasion espagnole, ou plutôt une contradiction manifeste avec ce que l’historien dit lui-même ailleurs. Quand M. Chasles esquisse l’histoire du drame espagnol et qu’il le montre sortant tout à coup du sein du pays, ainsi qu’il le dit, comme une émanation spontanée de ses passions et de ses mœurs, sans préparation, « sans tradition à respecter, sans habitudes antérieures, » il ne songe pas peut-être qu’il supprime toute une période de la littérature de l’Espagne. L’art dramatique espagnol, tel qu’on le voit dans Calderon, Lope, Tellez, Alarcon, ne s’est pas produit avec cette spontanéité que croit distinguer l’auteur ; il a eu sa lente et énergique élaboration ; son originalité n’est parvenue à se dégager qu’à travers cette multitude de tâtonnemens, d’ébauches successives, qu’on retrouve à l’enfance de tous les genres littéraires. Sans remonter à des essais plus lointains, comme ce remarquable fragment dramatique du XIVe siècle qui a pour titre la Danse générale, M. Chasles ne peut ignorer qu’immédiatement avant l’heure où le théâtre espagnol est apparu dans la splendeur de son essor national, il y a eu un ensemble complet d’efforts pour acclimater au-delà des Pyrénées le génie classique, l’art dramatique de l’antiquité. Des écrivains aujourd’hui obscurs, Villalobos, Abril, Timoneda, imitaient, traduisaient Euripide, Aristophane, Plaute, Térence. La tragédie essayait de vivre en prenant à la Grèce ses héros consacrés, et l’Espagne eut aussi ses Hécube, ses Oreste, ses Agamemnon. C’est cette enfance de l’art espagnol, ce sont ces mystères des origines, ces phases d’incertitude et d’imitation qui échappent ici au regard de l’historien et disparaissent dans le tourbillon de ses magiques et libres évocations. Or, la critique vit d’un sentiment exact de tous les accidens que peut avoir à traverser le génie d’un peuple. Lorsqu’enfin, dans cet ordre de travaux critiques sur les littératures étrangères, M. Philarète Chasles se trouve avoir à comparer les opinions, à juger les jugemens de ceux qui l’ont précédé dans la même voie, lorsque, du point de vue moderne de l’histoire littéraire, il relève en maint endroit l’insuffisance, la légèreté, l’ignorance de ses devanciers, du XVIIIe siècle surtout et de Voltaire, qui le résume avec éclat, se fait-il une idée juste du siècle et de l’homme ? Quand il insisterait encore plus sur l’absence d’impartialité qui distingue ce temps, sur ses erreurs multipliées, sur les équivoques assertions de Voltaire au sujet des emprunts faits par Corneille à l’Espagne, cela suffirait-il pour caractériser complètement l’esprit du plus investigateur des siècles, du plus universel et du plus actif des hommes ? Sous cette multitude d’opinions précipitées, de jugemens irréfléchis, d’assertions passionnées, ne sent-on pas qu’il y a au fond un mouvement nouveau de recherche critique dont la portée générale pallie l’effet des inexactitudes partielles, et dont le développement doit servir à corriger ces inexactitudes mêmes ?

Chaque époque, on peut le dire, indépendamment de l’imperfection plus ou moins grande des moyens d’instruction dont elle dispose pour arriver à la vérité historique ou littéraire, porte en elle-même ses causes morales d’erreur. Le XVIIIe siècle a propagé dans le monde bien des idées superficielles, bien des notions peu sûres, bien des hypothèses frivoles. Il est de grandes et originales poésies dont le mystérieux caractère est resté voilé pour lui. Il y a dans l’éclatante inspiration d’un Dante, d’un Calderon, d’un Shakspeare, des profondeurs où il ne pénètre pas, mille particularités nationales dont il méconnaît et altère le sens, mille nuances de passion et de sentiment dont il ne discerne pas la délicatesse ou la force, et cela s’explique aisément. Pour ressaisir et interpréter avec justesse l’élément vital et inspirateur d’un ensemble d’œuvres comme celles qui composent le théâtre espagnol dans sa gloire, d’une haute et vaste conception comme la Divine Comédie, il faut, à quelque degré, partager le feu des croyances qui respirent dans ces productions, sympathiser avec leur pensée première, ou bien encore, si ce n’est ceci, vivre dans un temps où l’équité de l’esprit sache tout embrasser et tout comprendre au point de vue historique. Le XVIIIe siècle se trouvait-il dans l’une ou l’autre de ces conditions ? Bien loin de nourrir dans son sein l’ardeur de la foi religieuse, il réagissait contre elle de toute la force d’un scepticisme altier et dissolvant ; bien loin d’être une époque d’impartialité historique, c’était un siècle de polémique hardie, violente, inflexible contre le passé. S’il a aussi interprété Shakspeare avec peu de fidélité et de largeur, je crois entrevoir un motif qu’on n’a point dit, ce me semble. Le XVIIIe siècle tendait à réhabiliter la nature humaine, à l’exalter à ses propres yeux, à lui inculquer l’idée de sa supériorité, d’une perfectibilité indéfinie. La philosophie de Shakspeare, au contraire, ne tend-elle pas sans cesse à mettre à nu nos misères, notre infirmité, le drame secret et amer de nos plus tristes penchans, de nos passions les plus corruptrices se liguant pour fatiguer et énerver notre énergie morale dans des luttes infimes ? Voyez Othello, cette noble nature guerrière, se débattant sous le malfaisant et venimeux empire d’un Iago. Comment le XVIIIe siècle, qui flattait l’orgueil de la raison, qui la proclamait souveraine et la montrait si fière, si enivrée d’elle-même, eût-il reconnu quelque chose de cette raison superbe dans l’intelligence chancelante et troublée de Hamlet ? Il n’est pas jusqu’à ces scènes de Jules César, où le poète décrit d’un trait puissant la mobilité ardente, l’inconstance passionnée de la multitude ameutée sur la place publique, qui ne viennent contredire l’idéal populaire caressé par les précurseurs de la révolution française. Le XVIIIe siècle se faisait une humanité philosophique et abstraite ; Shakspeare voyait l’humanité réelle, et il la peignait comme il la voyait, comme il la sentait parfois avec son génie, dans ces alternatives de grandeur et d’abaissement si fortement caractérisées par Pascal. Au milieu de tant de causes diverses de confusion, ce serait pourtant une erreur de croire qu’il n’y eût point au XVIIIe siècle, dans beaucoup d’esprits, un savoir réel et étendu, que la sphère des connaissances littéraires ne se fût pas sensiblement agrandie, qu’il n’y eût point, au sein de tout ce travail intellectuel, un juste pressentiment de cette loi supérieure de la critique qui consiste dans la comparaison des littératures. Il serait facile de trouver, dans plus d’une publication oubliée et pleine de cet intérêt varié qui s’attache aux curiosités littéraires, la trace d’une préoccupation attentive de tout ce qui se produisait au dehors. On s’étonnerait peut-être de rencontrer dans certains journaux du XVIIIe siècle, assez superficiellement connus, des notions vraies, judicieuses, nouvelles, sur des questions de littérature peu éclaircies encore. N’a-t-on pas observé que les poèmes de Crabbe même avaient eu en France, avant la révolution, des lecteurs et des juges ? Il y a jusqu’à des recueils spéciaux consacrés à l’étude des littératures étrangères, et l’un d’eux, le Journal étranger, dès 1754, s’inaugure par ces remarquables paroles : « Les productions de la terre, dit-il, varient selon les climats, les productions du génie selon les caractères, celles de l’art selon les besoins, et c’est en étudiant les rapports des unes et des autres qu’on peut surtout étendre et généraliser les connaissances humaines, déraciner les préjugés, naturaliser, pour ainsi dire, la raison chez tous les peuples, et lui donner partout une certaine universalité qui semble lui manquer encore. » Ces paroles ne pourraient-elles pas servir d’épigraphe à l’étude la plus largement comparative des œuvres et des mouvemens de l’intelligence humaine ? Quant à Voltaire lui-même, la plus brillante, la plus vivante personnification du XVIIIe siècle dans ses hardiesses heureuses comme dans ses écarts, prenez garde de toucher à ce merveilleux Protée, qui avait le don de rester vrai, même lorsqu’il se trompait, selon l’ingénieuse hyperbole de M. Villemain. Cet homme, qui a commis tant d’erreurs, jugées et rectifiées depuis long-temps du reste, qui a pu jamais l’égaler en promptitude et en étendue d’esprit ? qui a jamais eu plus que lui cette curiosité active, cette ardeur voyageuse qui va d’une contrée à l’autre, d’un objet à un autre objet, qui aime à se nourrir de mille connaissances diverses, sans rien approfondir, il est vrai, effleurant tout, mais laissant tomber sur chaque chose un rayon transparent et vif ? Il a jeté ainsi en courant une multitude d’observations pénétrantes sur toutes les littératures, sur l’Arioste, le Tasse, Ercilla. La Correspondance tout entière, plus qu’aucun autre de ses ouvrages, le montre tel qu’il est, dans la vivacité impressionnable de sa nature, dans la souplesse prodigieuse et la diversité de son goût plus élégant et plus libre que profond. « Il faut donner à son âme toutes les formes possibles, dit-il dans une de ses lettres ; c’est un feu que Dieu nous a confié, nous devons le nourrir de ce que nous trouvons de plus précieux. Il faut faire entrer dans notre être tous les modes imaginables, ouvrir toutes les portes de son âme à toutes les sciences et à tous les sentimens. » (A M. de Cideville, 1737). Pensez-vous qu’il ignore l’intérêt que peut offrir l’étude de la différence du goût des nations ? Voyez cette lettre à l’abbé Asselin (Cirey, 4 novembre 1735), où il signale, au sujet des attaques de Desfontaines, ce côté supérieur de la critique, comme pour marquer un point inaccessible à ses détracteurs. Dans cette question même des emprunts de Corneille, que traite M. Chastes particulièrement, Voltaire est-il donc si loin de la vérité essentielle, ne l’entrevoit-il pas lorsqu’il dit dans une lettre à Duclos (Délices, 1762) : « La question de savoir si Corneille a pris une demi-douzaine de vers de Calderon, comme il en a pris deux mille des autres auteurs espagnols, est une question très frivole ?» Ce qui importe, en effet, c’est de savoir comment ce vigoureux génie a triomphé d’une imitation qui lui était imposée par les influences de son temps. C’est par cette réunion de qualités étincelantes, par ce goût libre et hardi de la nouveauté, par cette universalité brillante et facile que l’auteur des Lettres sur les Anglais, malgré la mobilité superficielle de ses opinions, mérite d’être mis au premier rang entre les hommes qui ont contribué à la fondation de la critique moderne. C’est la véritable originalité de ce miraculeux esprit qui reflète son époque tout entière, et nous offre le résumé vivant de ses tendances, de ses instincts généreux, de ses légèretés et de ses excès.

Oui sans doute, le scepticisme qui domine le XVIIIe siècle a plus d’une fois altéré son sens critique et donné à ses jugemens quelque chose de systématique, de passionnément destructeur, d’étroit par conséquent, qui déforme les objets, qui voile quelques-uns des plus grands, des plus profonds aspects du passé, de l’histoire politique ou littéraire ; mais ce vice moral, — c’est le seul nom qu’on lui puisse donner, — quand nous l’attaquons, quand nous en signalons les effets désastreux au sein d’une autre époque, sommes-nous bien sûrs d’en avoir extirpé le germe de nos âmes, de ne point être nous-mêmes sujets à un autre genre d’erreur qu’il peut engendrer par des voies différentes ? Ne serait-il pas vrai plutôt qu’il n’a fait que se transformer d’aria nos intelligences, qu’il n’a fait que changer de face, avec cette souplesse habile d’un penchant toujours caché dans quelque repli de la nature humaine, toujours prêt à se relever de ses défaites et à se produire sous un nouveau masque ? De nos jours, le scepticisme n’a point, il est vrai, le caractère exclusif, étroit, qu’il avait au XVIIIe siècle ; non, il affecte, au contraire, la largeur des idées, il simule la foi rénovatrice, il vise à embrasser le monde ; il ne lui faut rien moins à tenter que la reconstitution complète de l’humanité, et il s’étonne lorsque ce qu’il y a d’essentiellement destructeur en lui éclate tout à coup et se manifeste par de sanglantes perturbations. Qu’on s’y arrête un moment, le plus profond scepticisme n’est-il point le véritable et unique mobile de ces théories aussi vastes qu’impuissantes d’organisation qui ne tiennent aucun compte des conditions les plus immuables des sociétés, des sentimens les plus naturels, les plus irrésistibles du cœur de l’homme ? Dans le domaine de l’action, n’est-ce point le scepticisme qui fait chanceler les âmes en apparence les plus fières à l’heure où on les croyait au bout de leurs évolutions, qui les fait fléchir lorsqu’elles se trouvent sommées par leur fortune de choisir entre toutes les pensées qu’elles ont flattées, caressées et désertées tour à tour ? Et dans la sphère littéraire, n’est-ce point encore le scepticisme qui produit ces œuvres, mensonges éloquens de l’histoire, où d’inconciliables pensées viennent se heurter, où les inspirations les plus opposées se croisent et se neutralisent, où toutes les apothéoses, toutes les glorifications sont essayées, où les impressions de l’écrivain, à mesure que les événemens et les hommes passent devant lui, subissent je ne sais quelle transformation successive, sous le prétexte d’une impartialité qui n’est que de l’indifférence morale ou le jeu passionné d’une imagination mobile ? Certes, M. Chasles, et il l’en faut honorer, répudierait toute solidarité avec ce genre de scepticisme qui, pour être différent de celui du XVIIIe siècle, n’en a pas moins des conséquences funestes et n’est pas une moindre source d’erreurs d’une autre espèce, et pourtant notre spirituel contemporain, à son insu, ne se laisse-t-il pas aller par momens à l’invisible courant ? N’est-ce point, au fond, quelque peu de fantaisie sceptique qui explique ce penchant que je signalais dans M. Chasles à tenter toutes les interprétations, à contredire volontiers l’opinion accréditée, à substituer à cette vérité simple, directe, qui devient aisément vulgaire sans perdre de son élévation et de sa grandeur, une vérité étrange, inattendue, qu’il fait jaillir de la combinaison de détails réunis avec art, et qui rapetisse souvent les faits et les caractères ? Ingénieux caprice d’un esprit ardent et inassouvi, d’une intelligence déliée qui ne résiste pas à l’attrait de la nouveauté et de l’imprévu ! Voyez un des plus brillans essais de l’auteur, un de ceux où sont le mieux résumées toutes ses qualités d’intuition, de vigueur, de souplesse, de verve hardie, et dont l’éclat a décoré ces pages mêmes, la biographie de Franklin. On connaît assez le rôle et les actions du calme et glorieux apôtre de la liberté américaine. L’impression qui est restée de cette illustre existence est celle que laisse une vie consacrée tout entière au devoir pratique, à la vertu simple et active, dévouée à l’un des plus grands buts qui puissent tenter l’ambition humaine, la création d’un peuple, plus qu’aucune autre marquée pour répandre dans le monde ces principes de liberté, de justice, de tolérance, qui sont devenus le domaine inaliénable de la civilisation moderne, la conscience publique s’est-elle donc trompée dans cette appréciation instinctive, ainsi que le veut M. Chasles ? Quelques témoignages familiers d’une correspondance inédite suffisent-ils pour altérer la physionomie générale de l’homme ? L’ironique biographe croit voir surtout dans Franklin une nature fine, rusée, égoïste, dépourvue des inspirations supérieures de l’abnégation et du dévouement, qui fait « de la vertu un art, de la probité un commerce, de l’amour des hommes un calcul, » en un mot, le représentant sans grandeur d’une société sans héroïsme. Quoi ! serait-ce là l’homme dont on a l’habitude d’invoquer la mémoire comme celle d’un bienfaiteur de l’humanité ? Serait-il vrai que nous assistions à une scène de plus de cette « comédie des réputations » que l’auteur signale à la verve sanglante d’un Molière ? Je ne veux pas dire qu’il n’y ait rien de vrai dans le point de vue critique de M. Chasles à l’égard de Franklin, qu’il faille se fier aux engouemens étourdis du salon de Mme d’Houdelot, du XVIIIe siècle tout entier, qui le travestissait en nouveau Christ ; que l’admiration vulgaire n’ait point exagéré, idéalisé outre mesure le côté sérieux du caractère du grand Américain, et qu’il n’y ait pas eu sous ce rapport ce que l’ingénieux critique appelle un mirage de l’histoire ; mais, dans son éloignement pour l’idolâtrie du lieu commun, M. Chasles ne s’est-il pas aussi trop complu à dépeindre l’autre face de cette nature supérieure, à en rechercher les faiblesses, les imperfections, à faire prédominer certains traits familiers qui ne sont qu’accessoires, et qui deviennent ici les signes caractéristiques ? N’a-t-il pas cédé, de son côté, à ce que j’appellerai un mirage de l’imagination ? Combinez avec impartialité tous ces élémens, essayez un instant de dégager ce qui doit survivre à ces appréciations extrêmes ; il restera le Franklin réel, grand dans sa simplicité, charmant dans sa vertu, vrai sage moderne et spirituel dans sa sagesse, comme il l’était dans sa charité délicate, ainsi que le témoigne une lettre à un M. Benjamin Webs, à qui il envoyait dix louis. « Quand vous retournerez dans votre pays, dit-il, si vous rencontrez un honnête homme qui soit dans cette même gêne où vous vous trouvez aujourd’hui, ayez la bonté de vous libérer envers moi en lui prêtant pareille somme ; mais recommandez-lui bien, en même temps, de s’acquitter à son tour de la même manière dès que ses facultés le lui permettront et qu’il en trouvera l’occasion. J’espère que mes dix louis passeront ainsi dans beaucoup de mains avant de rencontrer un faquin qui s’avise de les arrêter au passage. » Il restera l’homme qui a été l’apôtre du travail, et, plus que l’apôtre, l’exemple vivant de ce que peut une obstination laborieuse, une persévérance résolue et honnête. M. Chasles ne veut voir ni grandeur, ni héroïsme, lu inspiration supérieure du dévouement dans ces hommes qui ont été à la tête d’une entreprise telle que l’indépendance américaine. Qu’avaient-ils cependant pour les soutenir, si ce n’est un dévouement inébranlable, sans faste, mais au-dessus de toutes les séductions, un sentiment énergique du droit et la volonté irrévocable de le faire triompher à travers tous les obstacles, à travers tous les périls, à travers les plus dures épreuves ? Ce n’est point là peut-être encore l’héroïsme plein de rayons et d’éclairs d’un César et d’un Napoléon ; mais n’y a-t-il au monde que cette espèce d’héroïsme ? N’y a-t-il point celui qui réside dans l’accomplissement du devoir, dans la défense invincible du droit et dans le respect de ce droit au milieu de toutes les tentations que peut offrir à l’ambition un ébranlement révolutionnaire ? C’est un malheur de notre pays et de notre siècle d’avoir aisément la superstition de la force, de croire aux dominateurs bruyans, aux génies abusifs, comme si la lumière morale, lorsqu’elle éclaire et purifie un caractère, ne restait point la plus belle auréole, n’était point encore ce qui l’élève le plus sûrement au-dessus de tout. C’est cette immortelle couleur d’héroïsme moral qui décore la vie d’un Washington, d’un Franklin, et qui, bien loin de pâlir à mesure qu’ils avancent en âge, ne fait que se raviver pour briller de son plus attendrissant éclat sur leur dernière heure, lorsque, pleins de jours, dépouillés de dignités et d’honneurs, couverts seulement de la gloire de leurs souvenirs, ils s’en vont simplement, paisiblement, rendre leur âme à Dieu, au milieu de ceux qu’ils aiment, dans ce foyer où ils sont rentrés sans regret, sans arrière-pensée, après avoir créé une nationalité nouvelle. Cette vieillesse de Franklin, dont la « beauté idéale » n’échappe pas à M. Chasles, ne me semble pas, comme à lui, un contraste avec son âge mûr ; elle en est le couronnement au contraire, la conclusion naturelle. Ah ! bien loin de faire rejaillir jusque sur cette image sérieuse et douce de Franklin quelques-unes de ces libres saillies d’une humeur ironique, plus que jamais replaçons sur son piédestal cet homme qui a aimé le peuple, mais d’un amour fin, intelligent et sévère, et non en flattant servilement ses passions, qui n’a cessé de prêcher la loi du travail et du devoir, dont le nom est un symbole de moralité pacificatrice dans nos rébellions, de vertu pratique dans nos relâchemens, de foi simple et droite dans nos jours où s’agitent tant d’instincts aveugles ou versatiles qu’on prend souvent pour des convictions. N’ôtons rien à cette renommée populaire, dont le spectacle apaise et rend meilleur, à ce type consacré de probité morale, si bien fait pour servir de modèle à ceux que leurs facultés désignent pour le maniement des plus grands intérêts d’un peuple, comme à ceux dont la vie se passe dans les obscurs devoirs d’une obscure condition.

Ce sont là bien des observations critiques sur un ensemble de travaux dont le mérite éclate à chaque page, à l’égard d’un talent des plus vigoureux, des plus séduisans, qui vous entraîne à sa suite dans ce qu’on pourrait appeler un voyage autour du monde littéraire, et vous associe à ses plus secrètes impressions. Je les fais, parce que, entre des esprits qui se respectent, la critique ne saurait être un dialogue de louanges affadies, d’adhésions sans liberté, parce que, dans ce siècle où un prurit universel pousse chacun à se produire, à faire son livre, son journal, son prospectus, son affiche, on ne critique pas tout le monde, et que la discussion est le seul moyen de marquer la différence entre l’écrivain supérieur et l’écrivain de hasard. Si, en allant au fond des choses et en jetant les yeux autour de soi, on demande encore à quoi bon, dans la chaleur de nos préoccupations, consacrer un seul instant à de tels objets, à une étude où il n’est question ni de l’organisation du travail, ni de la démocratisation du capital, ni de l’association, ni de l’impôt progressif, quel intérêt il peut y avoir dans la simple révision de quelques idées littéraires, dans un calme retour sur quelques points d’histoire ou d’art, il est aisé de répondre que cet intérêt littéraire est un des premiers intérêts de la France, que là est un des signes les plus caractéristiques de sa grandeur, et que ce n’est point pour les lettres une raison d’abdication, parce qu’elles ont à partager les conditions douloureuses d’une commune épreuve, parce qu’elles ont à subir l’injure stupide de vulgaires sophistes, l’indifférence des meilleurs, l’oubli d’un public si violemment distrait. Chacun, il est vrai, au sein d’une crise prolongée, a ses heures de découragement, ses instans de mortelle défaillance ; chacun a ses jours où il se dit aussi en lui-même : A quoi bon ! Sans doute le flot, jusque-là inaperçu, qui est monté soudainement, a emporté bien des projets, confondu bien des espérances, troublé bien des rêves paisibles d’existence studieuse, étouffé ou ajourné plus d’une tentative féconde ; sans doute d’inévitables changemens s’introduiront dans nos habitudes intellectuelles ; dans des circonstances nouvelles, il faudra de nouveaux efforts ; les intelligences ont à retrouver leur voie, à se dégager de leurs incertitudes, à ressaisir une inspiration nette qui les anime et les dirige. Après avoir beaucoup fait, il faudra s’avouer, sous peine de déchéance, qu’il reste encore à faire. Vaste mouvement de transition où les causes et les chances de naufrage sont aussi nombreuses que celles de succès ! Et il est cependant un instinct plus fort qui nous avertit que, quelles que soient les anxiétés du présent, il y a dans les lettres quelque chose de nécessaire et de vivace qui doit résister à tous les chocs et leur assure un imprescriptible ascendant. Les formes sociales se modifient, les lettres restent ce qu’elles sont essentiellement, l’expression de ce qu’il y a en nous de plus vivant, de plus noblement passionné, de plus délicat, de plus immortel. Elles sont l’actif et généreux instrument de l’unité morale des peuples ; sous toutes les faces qu’elles peuvent revêtir, — poésie, histoire, philosophie, critique, — sous leurs mille aspects, elles ont leur place dans toute société civilisée, car elles en sont la pensée même. C’est cette pensée qui ne saurait abdiquer et périr, dont le travail traditionnel se poursuit à travers toutes les agitations publiques. Et puis, en dehors de tant de raisons générales et décisives, lorsque la réalité est pleine d’incertitudes et de violences, lorsque les déchiremens se succèdent au souffle des passions aveugles ou haineuses, n’y a-t-il pas une sorte de volupté amère à se réfugier dans ce monde idéal où l’esprit se tempère et s’élève, où celui qui sait voir peut trouver, dans les manifestations les plus lointaines et les plus diverses du génie de l’homme, la consécration de tout ce que la folie des utopistes cherche à ébranler, de cette pauvre liberté de l’être individuel tant ballottée et sacrifiée à je ne sais quelle promiscuité monstrueuse, de ce droit d’arroser un coin de terre de ses sueurs et d’y mettre son orgueil et sa joie, de ce foyer intime et sacré qui est la plus sûre école où l’on puisse apprendre à aimer cette autre famille, la patrie, et ensuite la grande famille humaine ?


CH. DE MAZADE.

  1. Librairie d’Amyot, rue de la Paix.