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Édouard III/Traduction Hugo, 1866

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Traduction par François-Victor Hugo.
Pagnerre (2p. 163-262).

LE

ROI ÉDOUARD

TROISIÈME

PERSONNAGES :
 
ÉDOUARD III, roi d’Angleterre. LE DUC DE LORRAINE.
ÉDOUARD, prince de Galles, son fils. VILLIERS, seigneur français.
LE COMTE DE WARWICK. LE ROI DE BOHÊME, alliés du Roi Jean.
LE COMTE DE SALISBURY. UN CHEF POLONAIS.
LE COMTE DE DERBY. DEUX BOURGEOIS DE CALAIS.
LORD AUDLEY. LE CAPITAINE DE CALAIS.
LODOWICK, poëte, confident d’Édouard. UN AUTRE CAPITAINE.
SIR WILLIAM MONTAGUE. UN PAUVRE HABITANT DE CALAIS.
SIR JOHN COPLAND. UN MARIN.
ROBERT D’ARTOIS. TROIS HÉRAUTS D’ARMES.
LE COMTE DE MONTFORT. QUATRE CAMPAGNARDS FRANÇAIS.
GOBIN DE GREY.
DAVID, roi d’Écosse. LA COMTESSE DE SALISBURY.
LE COMTE DOUGLAS. LA REINE PHILIPPA, femme d’Édouard III.
JEAN, roi de France. UNE CAMPAGNARDE FRANÇAISE.
CHARLES, ses fils. seigneurs, officiers, soldats,
gens de service, messagers, etc.
PHILIPPE,
La scène est successivement en Angleterre et en France.

SCÈNE I.

[Londres. La salle du trône dans le palais.]
Fanfare. Entrent le roi Édouard et sa suite ; le prince de Galles, Warwick, Derby, Audley, Artois, et autres.

ÉDOUARD.

— Robert d’Artois, quoique tu sois banni — de France, tu garderas chez nous — une aussi haute seigneurie que dans ton pays natal ; — car nous te créons céans comte de Richmond. — Et maintenant poursuis notre généalogie : — qui succéda à Philippe-le-Bel ?


ARTOIS.

— Ses trois fils qui tous, successivement — s’assirent sur le trône royal de leur père, — mais moururent sans laisser de postérité.


ÉDOUARD.

— Mais ma mère n’était-elle pas leur sœur ?


ARTOIS.

— En effet, milord, Isabelle — était la fille unique de Philippe ; — et c’est elle que votre père prit pour femme. — Du jardin embaumé de son sein — vous naquîtes, vous, la gracieuse fleur attendue de l’Europe, — vous, le légitime héritier de la France ! — Mais remarquez la rancune des esprits rebelles. — Quand la liguée de Philippe fut éteinte, — les Français voilèrent les droits de votre mère ; — et, bien qu’elle fût la plus proche par le sang, ils proclamèrent — Jean, de la maison de Valois, aujourd’hui leur roi. — La raison alléguée par eux était que le royaume de France, — étant rempli de princes grands feudataires, — ne doit admettre pour son gouverneur — que l’héritier de la ligne masculine ; — et voilà le fondement spécial du dédain — avec lequel ils s’étudient à exclure votre grâce ; — mais ils reconnaîtront que ce fondement factice — n’est qu’un amas poudreux de sable mouvant. — Peut-être trouvera-t-on odieux — que, moi, un Français, je fasse une pareille confession ; — mais, je prends le ciel à témoin de ma déclaration, — ce n’est pas la haine, ce n’est pas un ressentiment personnel, — mais l’amour de mon pays et du droit — qui provoque ma langue à cette prodigalité d’aveux : — vous êtes le gardien légitime de notre repos, — et Jean de Valois ne s’est élevé que par une usurpation : — Quel est donc le devoir des sujets, sinon de saluer leurs rois ? — Ah ! notre loyauté peut-elle mieux se manifester — qu’en s’efforçant d’abattre l’orgueil d’un tyran — pour installer le vrai pasteur de notre république ?


ÉDOUARD.

— Ce conseil, Artois ; comme une pluie féconde, — a donné force à ma dignité. — Grâce à la brûlante énergie de tes paroles, — je sens l’ardent courage naître dans mon cœur ; — jusqu’ici il était comprimé par l’ignorance, — mais maintenant il s’élève sur les ailes d’or de la gloire, — et il prouvera que le fils de la noble Isabelle — est capable de faire plier sous un joug d’acier les épaules rebelles — qui résistent à ma souveraineté en France.

Fanfare de cor.

— Un messager ?… Lord Audley, sachez de quelle part.

Audley sort et revient.

AUDLEY.

— Le duc de Lorraine, ayant passé la mer ; — sollicite un entretien avec votre altesse.


ÉDOUARD.

— Lords, introduisez-le, que nous sachions ce qu’il veut.

Les lords sortent. Le roi s’assied sur son trône.
Les lords reviennent avec le duc de Lorraine et sa suite.

— Parle, duc de Lorraine, pourquoi es-tu venu ?


LORRAINE.

— Le très-illustre prince, le roi Jean de France, — te salue, Édouard, et te commande par ma voix, — attendu que tu tiens — de sa libérale concession la duché de Guyenne, — de lui faire humblement hommage pour ce fief ; — et, à cet effet, je te somme — de te rendre en France avant quarante jours — afin que, conformément à la coutume, — tu prêtes serment comme fidèle vassal du roi ; — sinon, tes droits sur cette province expirent, — et lui-même en reprendra possession.


ÉDOUARD.

— Voyez comme l’occasion me sourit ! — À peine faisais-je mes préparatifs pour aller en France — que me voilà invité, que dis-je ? obligé, sous la menace — d’une pénalité, à m’y rendre : — certes ce serait pure folie de lui dire non ! — Lorraine, reporte cette réponse à ton seigneur : — je compte lui faire visite, ainsi qu’il le demande, — mais comment ? non pas comme un esclave, pour m’incliner devant lui, — mais comme un conquérant, pour le faire plier. — Ses artifices maladroits et grossiers ont été percés à jour ; — et la vérité a arraché de son visage le masque — qui jetait un lustre sur son arrogance. — Il ose réclamer de moi un serment de féauté ! — Dis-lui que la couronne qu’il usurpe m’appartient, — et qu’il devrait tomber à genoux là où il pose le pied ! — Ce n’est pas un méchant duché que je réclame, moi, — ce sont tous les domaines du royaume ; — si, dans son obstination, il refuse de céder, — je lui enlèverai toutes ces plumes d’emprunt — et je l’enverrai nu au désert.


LORRAINE.

— Eh bien, Édouard, ici même, en dépit de tous tes lords, — je te lance un défi à la face.


LE PRINCE DE GALLES.

— Un défi, Français ? Nous le rejetons — à la gorge même de ton maître. — Je le déclare avec la déférence que je dois au roi, — mon gracieux père, et à tous ces seigneurs, — je considère ton message comme une farce, — et celui qui t’a envoyé comme un méchant frelon — qui s’est insinué par surprise dans l’aire de l’aigle ; — mais nous l’en chasserons par une si rude secousse — que sa ruine sera une leçon pour tous.


WARWICK.

— Engage-le à se défaire de la peau de lion qu’il porte ; — car il pourrait rencontrer dans la plaine un vrai lion — qui le mettrait en pièces pour le punir de son orgueil (3).


ARTOIS.

— Le meilleur conseil que je puisse donner à sa majesté, — c’est qu’elle se rende avant d’y être forcée. — Un malheur volontaire est moins humiliant — qu’une réprimande infligée par la violence.


LORRAINE, dégainant.

— Traître renégat, serpent de ce pays — qui t’a nourri dès ton enfance, — tu te joins, toi aussi, à cette conspiration ?


ÉDOUARD, dégainant.

— Lorraine, regarde la pointe de cette épée. — Eh bien, l’ardeur conquérante qui stimule mon cœur — est une épine bien plus aiguë que cette lame ; — et, pour peu que je veuille me livrer au repos, — elle me tiendra en éveil, comme le rossignol, — jusqu’à ce que mes couleurs soient arborées en France. — Voilà ma réponse finale. Sur ce, va-t’en.


LORRAINE.

— Cette bravade et toutes les bravades anglaises — me blessent moins que la vue empoisonnée de cet homme.

Il montre Artois.

— Celui-là est le plus perfide, qui de tous devrait être le plus loyal.

Sortent le duc de Lorraine et sa suite.

ÉDOUARD.

— Maintenant, milords, notre barque rapide est sous voile ; — notre gage est jeté, et la guerre sera vite commencée, — mais ne sera pas terminée si tôt.

Entre sir William Montague.

— Mais pourquoi sir William Montagne vient-il ? — Où en est la trêve entre l’Écossais et nous ?


MONTAGUE.

— Rompue, brisée, mon illustre seigneur ! — À peine ce roi traître a-t-il été informé — de la retraite de votre armée. — que soudain, oubliant son serment récent, — il a envahi les villes frontières. — Berwick est conquis ; Newcastle pillé et perdu ; — et maintenant le tyran investit — le château de Roxburgh, où — la comtesse de Salisbury est enfermée et en danger de mort.


ÉDOUARD.

— C’est ta fille, Warwick, n’est-ce pas ? — C’est cette comtesse dont le mari a si longtemps servi en Bretagne — pour y établir le seigneur de Montfort ?


WARWICK.

— En effet, milord.


ÉDOUARD.

— Ignoble David ! en es-tu donc réduit à tourner — contre de faibles femmes tes armes menaçantes ? — Ah ! je te ferai rentrer tes cornes, limaçon ! — Toi d’abord, Audley, charge-toi — de lever des fantassins pour nos guerres en France.

Au prince de Galles.

— Toi, Ned, tu rassembleras nos gens d’armes, — en choisissant dans chaque comté une compagnie d’élite : — que ce soient tous des soldats de fougueuse humeur, — de ces hommes qui ne craignent que la souillure du déshonneur ! — Donc, de la vigilance ! car nous commençons — une fameuse guerre, et contre une formidable nation… — Toi, Derby, sois notre ambassadeur — auprès de notre beau-père, le comte de Hainaut ; — mets-le au courant de notre entreprise, — et prie-le, ainsi que tous les alliés — que nous avons dans les Flandres, de solliciter — l’empereur d’Allemagne en notre faveur. — Moi-même, tandis que vous serez ainsi occupés, — je vais, avec les forces que j’ai sous la main, — me mettre en marche et repousser une fois de plus ces traîtres d’Écossais… — Surtout, mes maîtres, soyez résolus, nous allons avoir la guerre — de tous les côtés… Ah ! Ned, il faut que tu commences — dès à présent à négliger tes études et tes livres — pour endurcir tes épaules au poids d’une armure.


LE PRINCE DE GALLES.

— Ce tumulte d’une guerre qui s’allume — est pour ma juvénile ardeur un bruit aussi agréable — que l’est, au couronnement d’un roi, — l’acclamation joyeuse du peuple, — quand il s’écrie : Ave, Cæsar ! — À cette école de l’honneur, j’apprendrai — à sacrifier mes ennemis à la mort — ou à verser mon sang pour une juste querelle. — Donc en avant, et gaîment ! que chacun suive son chemin ! — Dans les grandes affaires tout délai est fatal.

Ils sortent.

SCÈNE II.

[Devant le château de Roxburgh.]
La comtesse de Salisbury et de sa suite paraissent au haut des remparts.

LA COMTESSE.

— Hélas ! comme mes pauvres yeux cherchent vainement — le renfort que devrait envoyer mon souverain !… — Ah ! cousin Montagne, tu n’as pas, je le crains, — une éloquence assez vive pour décider — le roi en ma faveur par tes véhémentes supplications. — Tu ne lui dis pas combien il est douloureux — de devenir la captive humiliée d’un Écossais, — pour être courtisée avec de gros jurons malsonnants, — ou violentée par une brutale et insultante barbarie. — Tu ne lui dis pas combien, s’ils triomphent ici, — ils riront de nous dans le nord, — par combien de chansons infâmes, inciviles et lestes — ils brairont leur victoire et notre défaite — au veut glacé de leur ciel ingrat et stérile !

Entrent le roi David et ses forces ; puis Douglas, le duc de Lorraine et d’autres.

— Retirons-nous ; l’éternel ennemi — approche du rempart ; tenons-nous aux aguets, — et écoutons leur grossier et insolent bavardage.

Elle se retire derrière les remparts.

DAVID.

— Monseigneur de Lorraine, recommandez-nous — à notre frère de France, comme à l’homme que, dans toute la chrétienté, — nous révérons le plus, et pour lequel nous avons la plus entière affection. — Pour ce qui touche votre ambassade, retournez lui dire — qu’avec les Anglais nous n’entamerons jamais de pourparlers, — nous ne ferons jamais de trêve, nous ne rétablirons jamais le beau temps ; — qu’au contraire nous sommes décidé à brûler leurs villes frontières et à poursuivre — par delà leur cité d’York nos incursions acharnées. — Non, nos bons cavaliers ne se reposeront pas ; — ils ne laisseront pas au chancre de la rouille le temps de ronger — leurs souples brides et leurs éperons agiles, — ils ne dépouilleront pas leurs cottes de mailles, — ils ne suspendront pas leurs lances de dur frêne écossais — aux murailles de leur cité, à la manière pacifique ; — non, de leurs baudriers de cuir basanés et boutonnés, — ils ne détacheront pas leurs braquemarts mordants, que votre roi lui-même — n’ait crié : Assez ! par pitié, épargnez maintenant l’Angleterre ! — Adieu ; et dites-lui que vous nous avez quitté ici — devant ce château, et que vous êtes parti — au moment même où il se rendait à nous.


LORRAINE.

— Je prends congé, et je vais bellement rapporter — à mon roi votre agréable message.

Sort le duc de Lorraine.

DAVID.

— Maintenant, Douglas, revenons à ce qui nous occupait, — le partage de ce butin maintenant assuré.


DOUGLAS.

— Mon suzerain, je réclame la dame, et rien de plus.


DAVID.

— Ah ! tout beau, messire ! je dois le premier faire mon choix ; — et tout le premier je la revendique pour moi-même.


DOUGLAS.

— Eh bien donc, mon suzerain, laissez-moi prendre ses bijoux.


DAVID.

— Ils lui appartiennent, ils restent attachés à elle, — et celui à qui elle revient les a par-dessus le marché.

Entre en hâte un messager.

LE MESSAGER.

— Mon suzerain, comme nous piquions des deux sur les hauteurs — pour recueillir le butin, nous avons aperçu — une formidable troupe d’hommes se dirigeant de ce côté ; — le soleil, en se réfléchissant sur les armures, éclairait — une moisson de fer, une forêt de piques. — Que votre altesse prenne vite ses mesures. — Avant quatre heures, une marche modérée aura amené — jusqu’ici leur dernière colonne, mon prince.


DAVID.

— Délogeons, délogeons, c’est le roi d’Angleterre.


DOUGLAS.

— Jemmy, mon brave, selle ma bonne jument noire.


DAVID.

— Aurais-tu l’intention de combattre, Douglas ? Nous sommes trop faibles.


DOUGLAS.

— Je ne le sais que trop, mon suzerain, et conséquemment, je m’enfuis.


LA COMTESSE, sortant de sa retraite.

— Messeigneurs d’Écosse, voulez-vous rester pour boire un coup ?


DAVID.

— Elle se moque de nous, Douglas. Je ne puis pas endurer cela.


LA COMTESSE.

— Dites donc, milord, qui de vous deux aura la dame ; — et qui, les bijoux ? Assurément, milords, vous — ne partirez pas d’ici sans avoir partagé les dépouilles.


DAVID.

— Elle a entendu le messager, et écouté notre conversation ; — et, maintenant qu’elle est rassurée, elle se gausse de nous.

Entre un autre messager.

LE MESSAGEB.

— Aux armes, mon bon seigneur. Oh ! nous sommes tous surpris.


LA COMTESSE.

— Courez après l’ambassadeur de France, mon prince, — et dites-lui que vous n’osez pas vous porter sur York. — Donnez-lui pour prétexte que votre bon cheval est boiteux.


DAVID.

— Elle a entendu cela aussi. Intolérable ennui !… — Femme, adieu ! Si je ne reste pas…


LA COMTESSE.

— Ce n’est pas par peur, et pourtant vous vous dépêchez de fuir !

Fanfare d’alarme. Les Écossais sortent.

— Ô heureux secours, sois le bienvenu en notre demeure ! — L’Écossais confiant et bruyamment fanfaron, — qui jurait, devant mes murs, qu’il ne reculerait pas — devant toutes les puissances armées de la terre, — eh bien, sur la simple mention, sur la seule annonce d’une armée, — il s’est enfui d’ici, à l’encontre de l’âpre vent nord-est, — avec cette frayeur sans visage qui toujours tourne le dos.

Entrent Montague et d’autres officiers.

— Ô jour d’été ! voilà mon neveu qui arrive !


MONTAGUE.

— Comment va ma tante ?… Çà, tante, nous ne sommes pas des Écossais. — Pourquoi donc fermez-vous ainsi vos portes à vos amis ?


LA COMTESSE.

— Je puis avec raison t’offrir la bienvenue, neveu, — car tu viens à point pour chasser d’ici mes ennemis.


MONTAGUE.

— Le roi lui-même est venu jusqu’ici en personne ; — descendez, chère tante, pour féliciter son altesse.


LA COMTESSE.

— Comment pourrais-je faire à sa majesté un accueil — digne de mon zèle et de sa grandeur ?

Elle descend du rempart.
Fanfare. Entrent le roi Édouard, Warwick, Artois et d’autres (4).

ÉDOUARD.

— Eh quoi ! les renards ravisseurs se sont-ils enfuis, — avant que nous puissions leur donner la chasse ?


WARWICK.

— Ils se sont enfuis, mon suzerain ; mais, avec des cris joyeux, — nos ardents et hardis limiers se sont élancés à leurs trousses.

La comtesse reparaît avec sa suite.

ÉDOUARD.

— Voici le comtesse, n’est-ce pas, Warwick ?


WARWICK.

— Elle-même, mon suzerain. Mais la crainte de la captivité, — comme un vent pernicieux soufflant sur la fleur de mai, — a terni, flétri, dévasté, ruiné sa beauté.


ÉDOUARD.

— A-t-elle été plus belle qu’elle n’est, Warwick ?


WARWICK.

— Mon gracieux roi, elle ne semblerait plus belle du tout, — si, pour s’éclipser elle-même, elle apparaissait — telle que je l’ai vue, quand elle était elle-même.


ÉDOUARD.

— Quel charme étrange devaient donc receler ses yeux, — alors qu’ils dépassaient en éclat leur éclat actuel, — si, ternis comme ils le sont aujourd’hui, ils ont le pouvoir de détourner — mes regards asservis de l’éblouissante majesté — pour les fixer sur elle-même dans une admiration éperdue !


LA COMTESSE.

— Je me prosterne humblement plus bas même que le sol, — et j’incline, en avant de mes durs genoux, mon cœur attendri, — pour attester mon obéissance à votre altesse, — en lui offrant les millions de remercîments d’une sujette — pour cette royale présence dont la seule approche — a chassé de ma porte la guerre et le danger.


ÉDOUARD.

— Relève-toi, lady ! Je viens pour t’apporter la paix, — bien qu’à ce prix j’aie recueilli la guerre.


LA COMTESSE.

— Une guerre contre vous, mon prince ? non pas ! Les Écossais sont partis, — et ils galopent vers l’Écosse en toute hâte.


ÉDOUARD, à part.

— De peur d’être captif ici même et de languir dans un humiliant amour, — il faut que je parte.

Haut.

Nous allons poursuivre les Écossais. Artois, en avant !


LA COMTESSE.

— Arrêtez un moment, mon gracieux souverain, — et permettez que l’autorité d’un puissant roi — honore notre toit. Mon mari, qui est en guerre, — triomphera de joie, en apprenant cela. — Donc, mon cher suzerain, ne sois pas avare de ton auguste présence ; — étant si près de la muraille, franchis notre humble porte.


ÉDOUARD.

— Pardonnez-moi, comtesse, je n’entrerai pas ; — j’ai rêvé cette nuit de trahison, et j’ai des inquiétudes.


LA COMTESSE.

— Que la hideuse trahison s’embusque loin d’ici !


ÉDOUARD, à part.

— Elle n’est pas loin, elle est dans ces yeux conjurés — qui versent dans mon cœur un poison délétère, — que la raison ne saurait combattre, ni l’art guérir. — Il n’appartient plus au soleil seul — d’extraire avec sa lumière la lumière d’un regard mortel. — Car voici deux astres de jour, que contemplent mes yeux, — et qui, mieux que le soleil, tirent de moi la flamme ! — Ardeur contemplative ! Ardeur — qui, par la contemplation, aspire à la possession !…

Haut.

Warwick ! Artois ! à cheval, et partons.


LA COMTESSE.

— Que pourrais-je dire, pour faire rester mon souverain ?


ÉDOUARD.

Qu’ajouterait la parole à l’éloquence d’un regard — plus persuasif que la plus décisive harangue ?


LA COMTESSE.

— Que ta présence, comme le soleil d’avril, — ne flatte pas notre terre pour s’évanouir soudain ! — Ne réjouis pas notre mur extérieur — pour refuser un égal honneur à l’intérieur de notre maison. — Notre logis, mon suzerain, est comme un paysan — dont l’habit grossier et les manières rudes et simples — n’annoncent pas grand’chose ; mais, intérieurement, il se pare — des trésors de l’hospitalité et de la fierté cachée. — Là, où le minerai d’or gît enseveli, — le sol, que ne recouvre pas la tapisserie de la nature, — semble stérile, aride, infertile, infécond, desséché ; — là, au contraire, où la terre superficielle se vante — de ses parfums exquis et de sa richesse multicolore, — creusez là, et vous reconnaîtrez que cette éclatante exubérance — émane de l’ordure et des flancs de la corruption. — Pour conclure ma trop longue comparaison, — cette âpre muraille n’annonce pas — ce qu’elle recèle ; elle n’est qu’un manteau qui abrite — contre le temps d’orage la fière parure de dessous. — Toi, qui as une grâce que mes paroles ne sauraient exprimer, — décide-toi toi-même à résider un moment chez moi.


ÉDOUARD.

— Aussi spirituelle que belle ! Quelle folle passion pourrait se faire entendre — quand l’esprit monte la garde à la porte de la beauté ? — Comtesse, quoique mes affaires me réclament ; — elles seront ajournées, tant que je séjournerai près de toi. — Allons, milords, je logerai ici cette nuit.

Ils sortent.

SCÈNE III.

[Les jardins du château de Roxburgh.]
Entre Lodowick.

LODOWICK.

— Ses regards, j’ai pu m’en apercevoir, sont perdus dans les regards de la comtesse ; — son oreille savoure tout ce qui émane de cette bouche bien-aimée ; — et mille émotions diverses ; pareilles à ces nuées capricieuses — qui, étendues sur la roue des vents ; — meurent en se dilatant, se succèdent sur ses joues troublées. — Tenez ! quand elle rougissait, aussitôt il devenait pâle, — comme si ces jolies joues, par quelque pouvoir magique, — avaient aspiré le sang vermeil des siennes. — Puis, alors qu’un crainte respectueuse la faisait pâlir, — les joues royales revêtaient leurs ornements écarlates ; — mais cette rongeur ne ressemblait pas plus à l’orientale rongeur de l’autre — que la brique au corail, que la couleur vive à la couleur amortie. — Et pourquoi donc son visage contrefaisait-il ainsi ce charmant visage ? Si elle rougissait, c’était par une tendre timidité, confuse qu’elle était — de se trouver dans la présence sacrée d’un roi ; — s’il rougissait, lui, c’était d’une impure honte, confus qu’il était — de lancer, lui roi, de si coupables regards. — Si elle pâlissait, c’était par une inquiétude toute féminine, — ayant à se tenir devant un roi. — S’il palissait, lui, c’était par l’inquiétude du remords ; — en s’abandonnant, lui, ce puissant roi, à une passion coupable. — Donc, adieu la guerre d’Écosse ! je crains bien qu’elle ne soit remplacée — par le languissant siège anglais d’un amour revêche. — Voici son altesse qui vient, se promenant toute seule.

Entre le roi Édouard.

ÉDOUARD, à part.

— Elle a encore embelli depuis mon arrivée ; — sa voix devient plus argentine, à chaque mot qu’elle profère ; — son esprit, plus vif. Quel étrange récit — elle a fait sur David et les Écossais ! — C’est ainsi, disait-elle, qu’il parlait, et alors elle contrefaisait le grasseyement, — les locutions et l’accent de l’Écossais, — mais en y mettant une grâce qu’un Écossais ne peut avoir. — Et voici, ajoutait-elle, ce que je répondis, et elle nous disait elle-même sa réponse. — Car qui pourrait parler comme elle ? Elle seule — peut entonner, du haut d’une muraille comme du fond du ciel, l’angélique fanfare — d’un si harmonieux défi à ses barbares ennemis. — Quand elle parle de paix, il me semble que sa bouche — mettrait la guerre aux arrêts ; quand elle parle de guerre, — elle serait capable d’arracher César de sa tombe romaine, — pour lui faire écouter un langage qui rend la guerre si belle. — Partout la sagesse est folie, excepté sur ses lèvres ; — la beauté, une imposture, excepté sur son charmant visage ! — Il n’y a d’été que dans son sourire ; — il n’y a d’hiver glacé que dans son dédain. — Je ne puis blâmer les Écossais qui l’ont assiégée, — car elle est tout le trésor de notre pays ; — mais je les trouve lâches de s’être ainsi sauvés, — ayant, pour rester, une si précieuse et si belle cause.

Haut.

— Ah ! c’est toi, Lodowick ? Donne-moi de l’encre et du papier.


LODOWICK.

— Oui, mon souverain.


ÉDOUARD.

— Et dis aux lords de continuer leur partie d’échecs. — Car nous voulons nous promener et méditer seul.


LODOWICK.

— Oui, mon prince.

Sort Lodowick.

ÉDOUARD.

— Ce garçon est fort versé dans la poésie, — et il a l’esprit vigoureux et persuasif. — Je lui révélerai ma passion, — et il la revêtira d’un voile de gaze, — à travers lequel la reine des reines de beauté apercevra — elle-même la source de ma faiblesse.

Rentre Lodowick.

— As-tu là, tout prêts, la plume, l’encre et le papier, Lodowick ?


LODOWICK.

— Tout prêts, mon suzerain.


ÉDOUARD.

— Eh bien, assieds-toi près de moi, dans ce bosquet d’été, — et faisons-en notre salle de conseil, notre cabinet. — Puisque nos pensées sont en fleurs, que fleuri soit le retrait — où nous les déverserons à notre aise. — Maintenant, Lodowick, invoque quelque muse radieuse, — et prie-la de t’apporter ici une plume enchantée — qui, quand tu devras soupirer, te fournisse de vrais soupirs, — qui, quand tu exprimeras la douleur, te fasse exhaler de pathétiques gémissements, — qui, quand tu parleras de larmes, les exprime — en lamentations assez touchantes — pour arracher des pleurs aux yeux d’un Tartare — et pour attendrir le cœur de pierre d’un Scythe. — Car une plume de poëte a cette puissance d’émotion. — Donc, si tu es poëte, sois à ce point émouvant, — et inspire-toi de l’amour de ton souverain. — Si l’harmonieuse vibration des cordes à l’unisson — a pu forcer à l’attention les oreilles de l’enfer, — combien, a plus forte raison, les accents du génie poétique — doivent charmer et ravir les tendres âmes humaines !


LODOWICK.

— À qui, milord, dois-je adresser mes vers ?


ÉDOUARD.

— À une créature qui humilie la beauté et rend sotte la sagesse, — dont la personne est un résumé, un abrégé — de toutes les vertus répandues dans le monde, — et qui est mieux que belle. Commence dans cette pensée. — Imagine pour sa grâce un mot plus gracieux que la grâce ; — tous les charmes que tu loueras en elle, — élève-les au-dessus de l’essor de la louange. — Car ne crains pas d’être convaincu de flatterie. — Quand ton admiration serait dix fois plus grande, — la valeur de l’être que tu as à louer — excéderait encore dix millions de fois la valeur de ta louange. — Commence ; je vais méditer pendant ce temps-là. — N’oublie pas d’expliquer quelle passion, — quelles peines de cœur, quelle langueur — sa beauté provoque en moi.


LODOWICK.

Est-ce à une femme que j’écris ?


ÉDOUARD.

— Quelle beauté autre pourrait ainsi triompher de moi ? — Et qui donc, si ce n’est les femmes, saluons-nous de nos chants d’amour ? — Ah çà ! supposais-tu que je te disais de louer un cheval ?


LODOWICK.

— De quelle condition, de quel rang est-elle ? — Il serait nécessaire que je le susse, milord.


ÉDOUARD.

— Sa dignité est telle qu’elle est comme un trône — dont ma dignité n’est que le marchepied. — Tu peux donc juger quel est son rang, — par la proportion de sa puissance. — Écris, pendant que je la contemplerai en imagination…

Après une pause,

« … Sa voix à une musique ou au rossignol ? » — Le premier rustre venu, un saute-ruisseau compare à une musique — la parole de son amoureuse hâlée. — Et pourquoi parlerais-je ici du rossignol ? — Le chant du rossignol rappelle l’outrage d’un adultère ; — et ce rapprochement serait par trop satirique ; — car le péché, tout péché qu’il est, ne veut pas être estimé tel ; — bien au contraire, la vertu ici veut être traitée de péché, et le péché, de vertu. — « Sa chevelure, bien plus moelleuse que le fil du ver à soie, — telle qu’un miroir flatteur, prête un nouvel éclat — aux nuances de l’ambre blond. » Telle qu’un miroir flatteur — arrive trop vite ; car, quand je parlerai de ses yeux, — je dirai que, comme un miroir, ils réfléchissent le soleil — et que cette ardente réverbération rejaillit — sur mon sein et me brûle le cœur. — Ah ! quel monde de commentaires improvise mon âme — sur ce sujet choisi de l’amour !… — Eh bien, Lodowick, as-tu fait de l’or avec ton encre ? — Sinon, tu n’as qu’à écrire en lettres capitales — le nom de ma maîtresse, — et cela dorera ton papier… Au nom du ciel, lis, lis, — emplis mon oreille vide — de la douce harmonie de ta poësie.


LODOWICK.

— Je n’ai pas encore terminé son éloge.


ÉDOUARD.

— Son éloge est, comme mon amour, infini : — l’un et l’autre s’élèvent à des hauteurs si extrêmes — qu’ils dédaignent tout terme. — Sa beauté n’a d’égale que mon affection ; — sa beauté est plus que suprême, et plus que suprême est mon affection. — Terminer son éloge ! On aurait plutôt fait de philtrer la mer goutte à goutte, — et même de réduire la masse de la terre en grains de sable — et de supputer tous les grains. — Pourquoi parles-tu de terme — devant ce qui réclame une admiration illimitée ? — Lis ! nous t’écoutons.


LODOWICK, lisant.

Plus belle et plus chaste que la reine des ombres…


ÉDOUARD.

— Ce vers contient deux fautes grossières et palpables — Eh quoi ! tu la compares à la pâle reine de la nuit, — qui n’a d’éclat que parce qu’elle est entourée de ténèbres ! — Quand le soleil lève la tête, qu’est-elle, cette reine, — sinon un lumignon terne, blafard et amorti ? — Ma bien-aimée, elle ; braverait l’œil du ciel à midi, — et n’aurait qu’à se démasquer pour éclipser le soleil d’or.


LODOWICK.

— Quelle est l’autre faute, mon souverain seigneur ?


ÉDOUARD.

— Relis le vers.


LODOWICK, relisant.

Plus belle et plus chaste…


ÉDOUARD.

— Je ne t’ai pas dit de parler de chasteté, — et de gaspiller ainsi le trésor de son âme ; — car je la voudrais plutôt pleine de charité que de chasteté. — Rature-moi ce vers de la lune, je n’en veux pas, — et compare ma belle au soleil. — Dis qu’elle a trois fois plus de splendeur que le soleil, — que sa perfection rivalise avec le soleil, — qu’elle produit autant de délices que le soleil, — qu’elle dégèle l’hiver glacé, comme le soleil, — qu’elle réjouit le doux été, comme le soleil, — qu’elle éblouit les contemplateurs, comme le soleil ; — et, poursuivant ce rapprochement avec le soleil, — dis-lui d’être aussi bonne et aussi généreuse que le soleil, — qui sourit à l’herbe la plus infime — aussi tendrement qu’à la rose embaumée. — Voyons donc ce qui suit ce vers de clair de lune.


LODOWICK, lisant.

Plus belle et plus chaste que la reine des ombres,
Plus intrépide dans la constance…


ÉDOUARD.

Dans la constance ! que qui donc ?


LODOWICK.

Que ne l’était Judith.


ÉDOUARD.

— Oh ! le vers monstrueux ! Maintenant mets-lui une épée à la main, — et je lui ferai ma cour pour qu’elle me coupe la tête. — Efface, efface, bon Lodowick ! Écoutons la suite.


LODOWICK.

— Voilà tout ce qui est fait jusqu’à présent.


ÉDOUARD.

— Merci donc ! tu as fait peu de mal ; — mais le peu qui est fait, est excessivement mal. — Non, laisse le capitaine parler des orages de la guerre, — et le prisonnier, des sombres rigueurs de la captivité murée. ~ Le malade lui-même exprime le mieux les affres de l’agonie ; — l’affamé, les douceurs d’un festin ; — l’être gelé, les bienfaits du feu ; — toute souffrance, son heureux contraire ! — L’amour ne trouve son juste accent que sur les lèvres de l’amoureux. — Donne-moi la plume et le papier. Je vais écrire…

Entre la comtesse.

— Mais, doucement ! voici venir le trésor de mon âme !… — Lodowick, tu ne sais pas dresser un plan de bataille ; — ces ailes, ces éclaireurs, ces escadrons, ainsi disposés, — accusent chez toi une tactique défectueuse ; — tu aurais dû placer cette troupe ici, ici cette autre.


LA COMTESSE.

— Pardonnez à ma hardiesse, mon seigneur trois fois gracieux ; — daignez ne voir dans mon importunité que mon légitime empressement — à venir savoir comment se porte mon souverain.


ÉDOUARD, à Lodowick.

— Va, refais cela, je t’ai dit comment.


LODOWICK.

J’y vais.

Sort Lodowick.

LA COMTESSE.

— Je suis fâchée de voir mon suzerain si soucieux. — Que peut faire ta sujette, pour éloigner de toi — cette morose compagne, la sombre mélancolie ?


ÉDOUARD.

— Ah ! madame, je suis peu raffiné, et je ne sais pas jeter — les fleurs de la consolation sur un limon de honte. — Depuis que je suis ici, comtesse, je suis offensé.


LA COMTESSE.

— Ah ! à Dieu ne plaise que personne en ma maison — ait, ne fût-ce qu’en pensée, offensé mon souverain ! Trois fois noble roi, — révélez-moi la cause de votre mécontentement ?


ÉDOUARD.

— Dans quelle mesure alors serai-je plus près du remède ?


LA COMTESSE.

— Dans la mesure, mon souverain, de tout mon pouvoir de femme — engagé désormais à obtenir réparation.


ÉDOUARD.

— Si tu dis vrai, je tiens cette réparation. — Engage ton pouvoir au rachat de ma satisfaction, — et je suis satisfait, comtesse ; autrement, je meurs.


LA COMTESSE.

— J’y engage tout mon pouvoir, prince.


ÉDOUARD.

Jure-le, comtesse.


LA COMTESSE.

Par le ciel, je le jure.


ÉDOUARD.

— Eh bien, retire-toi un peu à l’écart ; — et dis-toi qu’un roi raffole de toi ; — dis-toi qu’il est dans ton pouvoir — de le rendre heureux, et que tu as juré — de me donner toute la satisfaction en ton pouvoir. — Fais cela, et dis-moi quand je serai heureux.


LA COMTESSE.

— Tout cela est fait, mon souverain trois fois redoutable ; — ce pouvoir d’amour, que j’ai le pouvoir de donner, — tu l’as déjà avec tout mon humble dévouement. — Pour preuve, emploie-moi comme tu voudras.


ÉDOUARD.

— Tu m’as entendit dire que je raffole de toi.


LA COMTESSE.

— Si c’est de ma beauté, prends-la, si tu peux. — Quelque mince qu’elle soit, le prix que j’y attache est dix fois plus mince, — Si c’est de ma vertu, prends-la, si tu peux ; — car la vertu s’enrichit même en donnant. — Si tu es épris d’une chose quelconque que je puisse donner, — et si tu peux l’enlever, elle appartient.


ÉDOUARD.

— C’est ta beauté que je voudrais posséder.


LA COMTESSE.

— Oh ! si elle n’était que peinte, je l’essuierais de ma joue, — et je m’en déferais pour te la donner ; — mais, ô souverain, elle est soudée à ma vie. ~ Pour avoir l’une, il faut prendre l’autre ; car cette beauté n’est qu’une ombre bien humble — qui hante le rayon d’été de ma vie.


ÉDOUARD.

— Mais tu peux me la céder pour que j’en jouisse.


LA COMTESSE.

— Je pourrais aussi aisément aliéner — mon âme immatérielle sans faire mourir mon corps — que céder mon corps, ce palais de mon âme, — sans perdre mon âme. — Mon corps, c’est le berceau, le palais, le monastère de mon âme, — et elle, c’est un ange pur, divin, immaculé ; — si je te cède ainsi son sanctuaire, mon seigneur, — je tue ma pauvre âme, et, avec ma pauvre âme, je me tue.


ÉDOUARD.

— N’as-tu pas juré de me donner ce que je voudrais ?


LA COMTESSE.

— Oui, mon suzerain, mais à condition que, ce que vous voudriez, je pusse le donner.


ÉDOUARD.

— Je ne désire de toi que ce que tu peux donner : — ton amour ; et ce n’est pas même un don que je te demande, — c’est un échange, car, en retour de ton amour, — je t’offre tous les trésors du mien.


LA COMTESSE.

— Si vos lèvres n’étaient pas sacrées, ô mon seigneur, — vous profaneriez le saint nom d’amour. — Cet amour, que vous m’offrez, vous ne pouvez le donner ; — car César doit ce tribut à sa royale compagne. — Cet amour, que vous implorez de moi, je ne puis le donner ; — car Sarah en doit l’hommage à son mari. — Celui qui mutile ou contrefait votre sceau — est puni de mort, monseigneur. Votre personne sacrée voudrait-elle donc — commettre une haute trahison envers le Roi du ciel — en imprimant son sceau sur un métal défendu, — au mépris de son allégeance et de son serment ? — En violant la loi sainte du mariage, — vous attentez à une majesté plus haute que la vôtre. — Le roi est de moins ancienne maison — que l’époux. Votre ancêtre, — Adam, seul maître de l’univers, — fut honoré par Dieu du titre d’époux, — et non sacré roi par lui. — Si c’est un crime de violer vos statuts, — quoiqu’ils ne soient pas signés de la main même de votre altesse, — quel crime est-ce donc d’enfreindre le saint décret — promulgué par la bouche de Dieu et scellé de sa main ! — Je suis sûre que mon souverain, dans son affection pour mon mari — qui, en ce moment, le sert loyalement à la guerre, — ne veut que mettre à l’épreuve la femme de Salisbury — et savoir si elle écouterait, ou non, de licencieux propos. — Je craindrais de commettre une faute en restant ; — c’est de cette faute, et non de mon roi, que je m’éloigne.

Sort la comtesse.

ÉDOUARD.

— Sa beauté est-elle rendue divine par ses paroles ? — Ses paroles ne sont-elles que les doux chapelains de sa beauté ? — De même que le vent embellit la voile — et que la voile pare le vent invisible, — ses paroles ornent sa beauté, et sa beauté ses paroles. — Oh ! que ne suis-je une abeille, avide de miel, — pour emprunter à cette fleur un rayon de vertu, — au lieu d’être l’araignée envieuse et altérée de poison, — qui distille l’impureté qu’elle absorbe en un venin meurtrier !… — Sa conscience est aussi austère que sa beauté est charmante ; — trop stricte sentinelle d’une forteresse si belle ! — Oh ! que n’est-elle pour moi comme l’air que je respire ! — Mais que dis-je ? elle l’est ; car, quand je cherche à l’embrasser, — comme ceci, je ne parviens à étreindre que moi-même. — Il faut que je la possède ; car la raison et le remords — sont impuissants chasser ce fol amour.

Entre Warwick.

— Voici son père. Je vais agir sur lui — pour qu’il porte mes couleurs dans cette campagne d’amour.


WARWICK.

— Comment se fait-il que mon souverain soit si soucieux ? — qu’il me soit permis de connaître le chagrin de votre altesse, — et, pour peu que mes vieux efforts puissent le dissiper, — il ne tourmentera pas longtemps votre majesté.


ÉDOUARD.

— Tu m’offres généreusement et spontanément un service — que j’allais me hasarder à te demander. ~ Mais, ô monde, grand nourricier de flatterie, — pourquoi bordes-tu les lèvres des hommes de paroles d’or, — et donnes-tu à leurs actes le poids du plomb massif, — en sorte qu’une loyale exécution ne suive jamais leurs promesses ? — Oh ! pourquoi l’homme ne respecte-t-il pas le texte secret du cœur, — et ne bâillonne-t-il pas la bouche bavarde, quand elle profère — des paroles menteuses qui ne sont pas inscrites là !


WARWICK,

— Le ciel me préserve, pour l’honneur de ma vieillesse, — de rendre du plomb, quand je dois de l’or pur ! — L’âge est un cynique, et non un flatteur. — Je répète que, si je connaissais votre chagrin — et si je pouvais contribuer à l’amoindrir, — je paierais de ma propre souffrance le soulagement de votre altesse.


ÉDOUARD.

— Ce sont bien là les offres vulgaires de ces hommes faux — qui n’acquittent jamais la dette de leur parole. — Tu n’hésiteras pas à jurer ce que tu as dit ; — pourtant, quand tu connaîtras la nature de mon ennui, — tu ravaleras l’imprudente parole — que tu auras vomie, et tu me laisseras sans secours.


WARWICK.

— Non, par le ciel ! quand votre majesté — m’ordonnerait de me jeter sur mon épée et de mourir !


ÉDOUARD.

— Et supposons qu’à ma souffrance il n’y eût d’autre remède — que la perte et l’écroulement de ton honneur ?


WARWICK.

— Si cette perte pouvait seule faire votre bonheur, — je la regarderais comme un bonheur pour moi-même.


ÉDOUARD.

— Crois-tu que tu pourrais rétracter ton serment ?


WARWICK.

— Je ne le pourrais pas ; et je le pourrais, que je ne le voudrais pas.


ÉDOUARD.

~ Mais, si tu le fais, que serai-je en droit de te dire ?


WARWICK.

— Ce qu’on peut dire à tout misérable parjure — qui viole l’engagement sacré du serment.


ÉDOUARD.

— Et que diras-tu à celui qui viole un serment ?


WARWICK.

— Qu’il a faussé la foi jurée envers Dieu et envers l’homme — et qu’il est excommunié par l’un et par l’autre !


ÉDOUARD.

— Et qu’est-ce qu’un office qui consiste à insinuer à quelqu’un — de violer un vœu légitime et sacré ?


WARWICK.

— C’est un office de démon, et non d’homme.


ÉDOUARD.

— Eh bien, c’est cet office de démon que tu dois remplir pour moi. — Sinon, il faudra que tu violes ton serment et que tu déchires tous les liens — d’affection et d’obéissance qui t’attachent à moi. — Ainsi donc, Warwick, si tu es resté toi-même, — le seigneur et maître de ta parole et de ton serment, — va trouver ta fille, et, en mon nom, — oblige-la, sollicite-la, détermine-la — à être ma maîtresse et mon secret amour. — Je ne veux pas rester à écouter ta réplique. — Que ton serment brise le sien, ou que ton souverain meure !

Édouard sort.

WARWICK.

— Ô roi affolé ! ô détestable office ! — Il faut donc que je me décide moi-même à m’outrager moi-même, — parce qu’il m’a fait jurer par le nom de Dieu — de violer un vœu fait au nom de Dieu ! — Comme si je jurais par cette main droite — de couper cette main droite !… Mieux vaudrait encore — profaner l’idole que la ruiner. — Mais je ne ferai ni l’un ni l’autre. Je tiendrai mon serment, — et je renierai devant ma fille — toutes les vertus que je lui ai prêchées. — Je lui dirai qu’elle doit oublier son époux Salisbury, — si elle songe à embrasser le roi. — Je lui dirai qu’un serment peut être aisément violé, — mais qu’un serment violé n’est pas aussi aisément pardonné. — Je lui dirai qu’il y a une véritable charité à aimer, — mais qu’il n’y a pas de véritable amour à être ainsi charitable. — Je lui dirai que la majesté du roi peut endosser cette honte, — mais que tout son royaume ne rachèterait pas une telle faute. — Je lui dirai que mon devoir m’oblige à la convaincre, — mais que son honneur l’oblige à ne pas consentir.

Entre la Comtesse.

— La voici ! Jamais père fut-il — chargé, auprès de son enfant, d’une si triste mission ?


LA COMTESSE.

— Mon seigneur et père, je vous cherchais. — Ma mère et toute la cour vous supplient — de rester auprès de sa majesté — et de faire de votre mieux pour l’égayer.


WARWICK, à part.

— Comment commencerai-je ce message sacrilège ? — Je ne puis l’appeler mon enfant : car où est le père — qui voudrait séduire son enfant en de telles instances ? — Eh bien, femme de Salisbury !… Débuterai-je ainsi ? — Non, Salisbury est mon ami, et quel est l’ami — qui voudrait faire à l’amitié un tel outrage ? — Non ! ni ma fille, ni la femme de mon cher ami !…

À la comtesse.

— Je ne suis pas Warwick, comme tu le crois, — mais un agent de la cour de l’enfer ; — et j’ai incarné mon esprit sous sa forme, — pour te transmettre un message du roi. — Le puissant roi d’Angleterre est épris de toi. — Celui qui a le pouvoir de t’ôter la vie — a le pouvoir de t’enlever l’honneur. Consens donc — à compromettre ton honneur plutôt que ta vie. — L’honneur est souvent perdu, et regagné ; — mais la vie, une fois partie, ne se rattrape pas. — Le soleil, qui flétrit le foin, nourrit le gazon. — Le roi, qui pourrait t’abaisser, t’élèvera. — Les poëtes écrivent que la lance du grand Achille — pouvait guérir la blessure qu’elle faisait ; la morale de ceci, — c’est que les puissants de la terre peuvent réparer le mal qu’ils font. — Le lion donne grâce à ses mâchoires sanglantes — et ennoblit sa curée, en se montrant clément — quand la peur vassale rampe tremblante à ses pieds. — Le roi absorbera ta honte dans sa gloire ; — et ceux qui lèveront les yeux vers lui pour t’apercevoir — seront aveugles en regardant le soleil. — Quel mal une goutte de poison peut-elle faire à la mer dont les vastes abîmes peuvent digérer l’impureté — et lui faire perdre son action ? — Le grand nom du roi tempérera tes fautes, — et donnera à la coupe amère de l’opprobre — le goût le plus mielleux et le plus délicieux. — D’ailleurs, il n’y a pas de mal à faire un acte — qu’on ne peut sans scandale s’abstenir de faire. — C’est ainsi qu’au nom de sa majesté — j’ai paré le péché de vertueuses sentences, — et j’attends ta réponse à sa requête.


LA COMTESSE.

— Siège monstrueux ! Malheureuse que je suis — d’avoir échappé au danger de mes ennemis, — pour être investie dix fois plus douloureusement par ceux que j’aime ! — Pour souiller ma vie pure, n’avait-il d’autre moyen — que de corrompre l’auteur de ma vie — et d’en faire son infâme et vil solliciteur ? — Il n’est pas étonnant que le rameau soit infecté, — quand le poison a envahi la racine. — Il n’est pas étonnant que l’enfant meure de la lèpre, — quand la mère cruelle a empoisonné sa mamelle. — Eh bien donc, donnez au crime un blanc-seing pour mal faire, — et lâchez à la jeunesse les rênes de la périlleuse liberté. — Raturez la stricte interdiction de la loi, — et annulez tous les canons qui prescrivent — la honte pour la honte et la pénitence pour l’offense. — Non ! que je meure, si sa trop impétueuse volonté — l’exige, plutôt que de consentir — à être la complice de sa luxure sacrilège !


WARWICK.

— Ah ! tu parles en ce moment comme je voulais t’entendre parler. — Écoute, à ton tour, comme je vais rétracter mes paroles. — Une tombe honorable est plus estimée — que l’alcôve souillée d’un roi. — Plus l’homme est considérable, plus est considérable la chose, — bonne ou mauvaise, qu’il entreprend. — Un atome inaperçu, dès qu’il vole au soleil, — présente une plus grande substance. — Le plus beau jour d’été corrompt le plus vite — l’immonde charogne qu’il semble caresser. — Profonds sont les coups portés par une hache puissante. — Le péché s’aggrave dix fois — quand il est commis dans un saint lieu. — Une mauvaise action, faite par l’autorité, — est plus qu’une faute, c’est une subornation. Habillez un singe — de brocart, et la beauté de la robe — n’ajoutera à la bête qu’un surcroît de ridicule. — Je pourrais étendre le champ des objections — entre sa gloire, ma fille, et ta honte. Le poison semble pire dans une coupe d’or ; — le jet de l’éclair fait paraître plus noire la nuit noire ; — les lis qui pourrissent sont plus fétides que les ronces ; — et pour toute gloire qui penche vers le péché — la honte est triple. — Je termine en couvrant ton cœur de ma bénédiction : — puisse-t-elle se changer en un accablant anathème — le jour où tu échangeras ton renom radieux d’honneur — pour la sombre ignominie d’un lit souillé !

Il sort.

LA COMTESSE.

— Je te suis. Quand j’aurai une pareille inclination, — que mon corps entraîne mon âme dans un éternel malheur !

Elle sort.

SCÈNE IV.

[Dans le château de Roxburgh.]
Derby et Audley se rencontrent.

DERBY.

— Enchanté de vous rencontrer céans, trois fois noble Audley ! — Comment se portent notre souverain et ses pairs ?


AUDLEY.

— Je n’ai pas vu son altesse depuis deux semaines entières, — depuis qu’il m’a envoyé faire une levée d’hommes ; — j’ai exécuté l’ordre, et je les amène — en bel ordre de bataille devant sa majesté. — Quelles nouvelles de l’empereur, milord de Derby ?


DERBY.

— Aussi bonnes que nous les souhaitons. L’empereur — accorde une aide amicale à son altesse, — et fait notre roi son lieutenant général — dans toutes ses terres et dans ses vastes domaines. — En route donc pour les spacieuses campagnes de France !


AUDLEY.

— Eh bien, le roi a-t-il sauté de joie en apprenant ces nouvelles ?


DERBY.

— Je n’ai pas encore trouvé le moment de les lui communiquer ; — Le roi est dans son cabinet, mécontent. — De quoi ? Je l’ignore, mais il a donné l’ordre — que, jusqu’après dîner, personne ne le dérangeât. — La comtesse de Salisbury, son père, Warwick, — Artois, tout le monde a le sourcil froncé.


AUDLEY.

— Sans doute, il y a quelque chose qui va mal.

Fanfare.

DERBY.

— Les trompettes sonnent ; le roi sort en ce moment.

Entre Édouard.

AUDLEY.

— Voici son altesse.


DERBY.

— Puissent tous les souhaits de mon souverain être exaucés !


ÉDOUARD, à part.

— Ah ! que n’es-tu sorcier, pour faire de ce vœu une réalité !


DERBY, remettant une lettre au roi.

— L’empereur vous fait des compliments.


ÉDOUARD, à part.

— Que n’est-ce la comtesse !


DERBY.

— Tout ce que demande le roi est accordé.


ÉDOUARD, à part.

— Tu mens. Plût au ciel qu’elle m’eût tout accordé !


AUDLEY.

— Tout amour et tout respect à mon seigneur le roi !


ÉDOUARD, à part.

— Tout amour qui n’est pas le sien, n’est pas.

Haut.

Quelles nouvelles ?


AUDLEY.

— Mon suzerain, j’ai levé ces cavaliers et ces fantassins, — conformément à votre ordre, et je vous les amène.


ÉDOUARD.

— Eh bien, que ces fantassins se mettent en croupe sur les chevaux, — conformément à mon contre-ordre, et que tous décampent… — Derby, je m’occuperai des dispositions de la comtesse — tout à l’heure.


DERBY.

Des dispositions de la comtesse, sire ?


ÉDOUARD.

— De l’empereur, veux-je dire ! Laissez-moi seul.


AUDLEY.

— Qu’y a-t-il dans son esprit ?


DERBY.

Laissons-le à son humeur.

Sortent Derby et Audley.

ÉDOUARD.

— C’est ainsi que la langue parle selon le trop-plein du cœur. — Comtesse pour empereur ! Et pourquoi pas, en vérité ? — Elle règne sur moi ; — et, pour elle, — je ne suis qu’un vassal agenouillé qui observe — le plaisir ou le déplaisir de son regard.

Entre Lodowick.

~ Qu’est-ce que cette Cléopâtre supérieure fait dire — aujourd’hui à César ?


LODOWICK.

Qu’avant ce soir, mon suzerain, — elle fera une réponse définitive à votre majesté.

Roulement de tambour.

ÉDOUARD.

— Quel est ce tambour qui fulmine cette marche guerrière, — comme pour alarmer dans mon sein le tendre Cupidon ? — Pauvre peau de mouton, comme celui qui la bat la fait hurler ! — Va, crève ce parchemin tonnant, — et je le dresserai à murmurer les vers les plus doux — au cœur d’une nymphe céleste ; — car je l’emploierai comme papier à écrire ; — et, de tambour criard qu’il était, je le réduirai ainsi — à être un héraut et un intermédiaire discret — entre une déesse et un roi puissant. — Va, dis a ce soldat d’apprendre à toucher du luth — ou de se pendre aux bretelles de son tambour ; — car en ce moment nous tenons pour chose incivile — de troubler le ciel par des sons discordants ! — Va.

Sort Lodowick.

— Pour la querelle qui m’occupe, je trouverai en moi-même — toutes les armes nécessaires : je marcherai sur mon ennemi — en faisant battre la charge par de pathétiques gémissements ; — mes regards seront mes flèches, et mes soupirs — seront comme le vent propice — qui emportera dans un tourbillon ma plus touchante artillerie. — Mais, hélas ! elle met le soleil contre moi, — car elle-même est le soleil, Je comprends maintenant — que les poëtes représentent aveugle le guerrier Cupidon ; — l’amour a des yeux pour guider sa marche — jusqu’au moment où l’être aimé les éblouit par l’excès de son rayonnement.

Rentre Lodowick.

— Eh bien ?


LODOWICK.

Mon suzerain, le tambour qui battait si gaillardement aux champs — escorte le prince Édouard, votre fils trois fois vaillant.

Entre le prince ne galles. Lodowick se retire auprès de la porte.

ÉDOUARD.

— J’aperçois mon enfant… Oh ! comme l’image de sa mère, — moulée dans ses traits, réprime ma passion égarée, — et gourmande mon cœur, et gronde mes yeux ravisseurs — qui, suffisamment riches de sa vue, — cherchent ailleurs leur butin. Il est si méprisable, le voleur — qui n’a pas su se contenter de la pauvreté même ! — Eh bien, enfant, quelles nouvelles ?


LE PRINCE DE GALLES.

— Mon cher seigneur et père, j’ai recueilli — la fleur la plus choisie de notre race anglaise — pour nos affaires en France ; et nous venons ici — pour prendre les ordres de votre majesté.


ÉDOUARD.

— Je vois toujours dans ses lignes — le visage de sa mère. Ses yeux, à lui, sont bien ses yeux, à elle, — qui me font rougir, en se fixant sur moi. — Car les fautes déposent contre elles-mêmes ; — la luxure est une flamme brûlante que les hommes, pareils à des lanternes, — laissent apercevoir en eux-mêmes, à travers eux-mêmes. — Loin de moi les molles soies d’une capricieuse galanterie ! — Eh quoi ! la belle Bretagne, dans ses vastes limites, — sera subjuguée par moi, et je ne saurai pas — maîtriser l’étroit empire de mon être ! — Qu’on me donne une armure d’éternel acier, — je vais triompher des rois. Vais-je donc — me réduire moi-même en servitude et être l’auxiliaire de mon ennemi ? — Non, cela ne se peut pas. Allons, mon fils, en marche, en avant ! — Balayons de nos couleurs le ciel de la France.


LODOWICK, s’avançant vers le roi et lui parlant bas.

— Sire, la comtesse, d’un air souriant, — demande accès près de votre majesté.


ÉDOUARD, à part.

— Eh bien, c’est dit, ce simple sourire d’elle — est la rançon de la France captive ; il met le roi, — le dauphin et ses pairs en liberté.

Haut, au prince de Galles.

— Va, laisse-moi, Ned, et amuse-toi avec tes amis,

Le prince sort.
À part.

— Ta mère est toute noire, et toi, qui lui ressembles, — tu me rappelles combien elle est affreuse.

À Lodowick.

— Va, amène ici la comtesse par la main, — et qu’elle chasse toutes ces nuées d’hiver ; — car elle donne la beauté à la terre et au ciel.

Sort Lodowick.

— Il est plus coupable de tailler à merci de pauvres gens — que d’embrasser dans une illégitime étreinte — le résumé de toutes les beautés révélées au monde — depuis l’incarnation d’Adam jusqu’à ce moment nouveau-né.

Lodowick rentre avec la comtesse.
À part.

— Va, Lodowick, mets ta main dans ma bourse, — joue, dépense, donne, fais ripaille, gaspille ; fais ce que tu voudras, — pourvu que tu t’absentes un moment et me laisses ici.

Sort Lodowick.

— Eh bien, compagne de jeu de mon âme ! Es-tu venue enfin — pour répondre par ce mot plus que divin, oui, — à ma revendication de ton bel amour ?


LA COMTESSE.

— Mon père m’a commandé, au nom de sa bénédiction…


ÉDOUARD.

— De me céder…


LA COMTESSE.

— Oui, mon cher prince, ce qui vous est dû.


ÉDOUARD.

— Et ce que tu me dois, mon très-cher amour, — c’est le bien pour le bien, c’est tendresse pour tendresse.


LA COMTESSE.

— Non, c’est le mal pour le mal, et c’est pour l’horreur une éternelle horreur. — Mais puisque la disposition de votre majesté est telle — que ma résistance, l’amour de mon mari, — votre haut rang, aucune considération enfin — ne peut me sauvegarder, puisque votre autorité — domine et épouvante tant de scrupules sacrés, — je soumets mon mécontentement à votre contentement, — et je m’engage à vouloir ce que je ne voudrais pas, — pourvu que vous-même vous écartiez les obstacles — qui s’interposent entre l’amour de votre altesse et le mien.


ÉDOUARD.

— Indique-les, belle comtesse, et, par le ciel, je les supprime.


LA COMTESSE.

— Ce sont les existences qui s’interposent entre nos amours — que je voudrais voir anéanties, mon souverain.


ÉDOUARD.

— Quelles existences, ma dame ?


LA COMTESSE.

— Mon trois fois aimable souverain, — c’est la reine, votre femme, c’est Salisbury, mon mari, — qui, vivants, ont droit à un amour, — que nous ne pouvons aliéner qu’après leur mort.


ÉDOUARD.

— Ton objection est incompatible avec nos lois.


LA COMTESSE.

— Et votre désir aussi. Si la loi — vous interdit de vous rendre à l’une, — qu’elle vous empêche donc de satisfaire l’autre. — Je me refuse à croire que vous m’aimez comme vous dites, — à moins que vous ne prouviez par les actes ce que vous avez juré.


ÉDOUARD.

— Il suffit. Ton mari et la reine mourront. — Tu es bien plus belle que n’était Héro, — et l’imberbe Léandre était moins fort que moi ; — pour celle qu’il aimait, il traversait à la nage un courant facile ; — mais moi, je veux, à travers un Hellespont de sang, — atteindre ce Sestos ou réside ma chère Héro !


LA COMTESSE.

— Vous ferez plus, le flot que vous traverserez, vous le ferez vous-même — avec le sang de ceux qui départagent notre amour : — le sang de mon mari et de votre femme.


ÉDOUARD.

— Ta beauté les rend coupables de leur mort, — en attestant qu’ils doivent mourir. — Sur cette déposition, moi, leur juge, je les condamne.


LA COMTESSE.

— Ô beauté parjure ! ô juge plus corrompu encore ! — Quand, dans l’immense chambre étoilée qui est là au-dessus de nos têtes, — les assises universelles demanderont compte ~ de ces criminelles violences, nous frémirons tous deux.


ÉDOUARD.

— Que dit ma beauté aimée ? Est-elle détermine ?


LA COMTESSE.

— Déterminée à tout terminer ! Et voici comment : — Tiens seulement ta parole, grand roi, et je suis à toi. — Reste où tu es ; moi, je vais m’écarter un peu… — Maintenant regarde comme je vais me livrer entre tes mains.

Elle s’avance brusquement sur lui, et lui montre deux poignards.

— Ici, à mon côté, sont suspendus mes couteaux de noces. — Prends l’un des deux pour tuer la reine, — et apprends par moi à l’atteindre dans sa retraite. — Avec l’autre couteau, je vais frapper mon amour, — qui est maintenant profondément endormi dans mon cœur. — Quand ce double sacrifice sera accompli, alors je consentirai a aimer. — N’essaie pas de m’empêcher, roi libertin. — Ma résolution est plus agile encore — que ne peut l’être ton empressement à me sauver. — Si tu bouges, je frappe. Ainsi reste immobile, — et écoute le dilemme que je vais t’imposer : — ou tu vas jurer de renoncer à ces instances sacrilèges — et de ne plus me solliciter désormais, — ou, par le ciel !

Elle s’agenouille.

La pointe aiguë de ce couteau — va souiller ta terre de mon pauvre sang pur — que tu voulais souiller. Jure, Édouard, jure, — ou je frappe, et je meurs ici sous tes yeux.


ÉDOUARD.

— Je le jure par ce pouvoir suprême qui me donne en ce moment — le pouvoir de rougir de moi-même, jamais je ne rouvrirai les lèvres — pour renouveler, fût-ce par un seul mot, ces instances ! — Relève-toi, vraie lady anglaise ! notre île — a droit d’être plus fière de toi que Rome ne le fut — de cette héroïne dont les trésors saccagés ont stimulé — les vains efforts de tant de plumes ! — Relève-toi, et que ma faute soit la gloire de ta vertu, — et que cette gloire soit ta richesse dans les siècles à venir. — Je suis réveillé de ce songe insensé (5)… — Warwick ! mon fils ! Derby ! Artois ! Audley ! — Vous tous, braves guerriers, où êtes-vous ?

Entrent le Prince de Galles et les lords.

— Warwick, je te fais gardien du nord. — Vous, prince de Galles ; et Audley, vite en mer ! — Courez à Newhaven, et là que des troupes m’attendent. — Moi-même, Artois et Derby, nous passerons par les Flandres — pour y saluer nos amis et réclamer leur aide… — Cette nuit m’aura tout juste suffi pour lever — le siège mis par ma folie devant un dévouement fidèle. — Car, avant que le soleil ait doré le ciel oriental, — nous l’éveillerons par notre martiale harmonie.

Ils sortent.

SCÈNE V.

[En Flandre. Le camp français]
Entrent le roi Jean de France, ses deux fils, Charles, duc de Normandie, et Philippe ; le duc de Lorraine et d’autres.

LE ROI JEAN.

— Jusqu’à ce que notre flotte, forte de mille voiles, — ait déjeuné sur mer de nos ennemis, — campons ici dans l’attente de ses heureux succès. — Lorraine, jusqu’à quel point Édouard est-il prêt ? — Sais-tu s’il est pourvu — d’un appareil militaire suffisant pour cette expédition ?


LORRAINE.

— Pour laisser de côté les précautions de langage inutiles — et ne pas perdre le temps en circonlocutions, — on donne pour certain, mon seigneur, — que ses forces sont excessivement considérables. — Ses sujets partent en masse pour cette guerre avec autant d’empressement — que si on les menait à un triomphe.


CHARLES.

— L’Angleterre avait coutume d’être un repaire de mécontents, — de sanguinaires et séditieux Catilinas, — de prodigues uniquement avides — de changement et d’altération dans l’État. ~ Est-il possible que sa population — soit aujourd’hui si loyale ?


LORRAINE.

— L’Écossais seul fait exception ; il jure solennellement, — comme j’en ai déjà informé sa grâce, — de ne jamais remettre l’épée au fourreau, de ne jamais accepter de trêve.


LE ROI JEAN.

— Ah ! voilà pour nous l’ancre d’une plus ferme espérance. — Mais, d’un autre côté, quand je songe aux amis — que le-roi Édouard a recrutés dans les Pays-Bas, — parmi ces épicuriens toujours ivres, — ces Flamands mousseux, gonflés de double bière (6), — qui boivent et se soûlent partout où ils passent, — je sens ma colère s’échauffer quelque peu. — En outre, nous apprenons que l’empereur s’en mêle — et investit Édouard de sa propre autorité. N’importe ! plus leur nombre sera grand, — plus la moisson de gloire sera belle, après la victoire. — Outre nos forces domestiques, nous avons des amis. — Le farouche Polonais et le belliqueux Danois, — le roi de Bohême et de Sicile, — se sont tous ligués avec nous, — et sont, je pense, en marche pour nous joindre.

Tambour derrière le théâtre.

— Mais, doucement ! j’entends la musique de leurs tambours ; — d’où je conclus qu’ils sont près d’arriver.

Entrent le roi de Bohême et ses forces, avec un renfort de Danois, de Polonais et de Moscovites.

LE ROI DE BOHÊME.

Roi Jean de France, comme l’amitié et le bon voisinage — l’exigent, quand un allié est quelque peu harcelé, — je viens à ton aide avec toutes les forces de mon pays.


UN CHEF POLONAIS.

— Et moi, de la grande Moscou, terrible ami Turcs, — et de la fière Pologne, nourrice d’hommes hardis, — je t’amène ces serviteurs — tout prêts à combattre pour ta cause.


LE ROI JEAN.

— Bienvenu, roi de Bohême ! Bienvenus, tous ! — Je n’oublierai pas ce grand acte de votre dévouement. — Outre de larges récompenses en écus — que vous recevrez de notre trésor, — voici venir une nation écervelée, drapée dans son orgueil, — dont la dépouille sera pour vous un triple butin. — Et maintenant mon espérance est entière, ma joie complète. — En mer, nous avons des forces aussi formidables ~ qu’Agamemnon dans le havre de Troie ; — sur terre, nous rivalisons de puissance avec Xerxès, — dont les armées épuisaient les rivières en se désaltérant. — Aussi, ce nouveau Bayard, l’aveugle, l’outrecuidant petit Édouard, — qui ose aspirer à notre impérial diadème, — doit être ou englouti par les vagues — ou taillé en pièces dès qu’il débarquera.

Entre un marin.

LE MARIN.

— Monseigneur, je viens de signaler près de la côte, — comme j’étais occupé à faire ma faction, — la fière armada des vaisseaux d’Édouard. — Tout d’abord, quand je les aperçus de loin, — il me sembla voir une forêt de pins flétris ; — mais, à mesure qu’ils approchaient, leurs splendides agrès, — leurs enseignes de soie bariolée, flottant au vent, — les faisaient ressembler à un parterre de fleurs — ornant le sein nu de la terre. — L’ordre majestueux de leur course — figurait le croissant de la lune. — Au perroquet de l’amiral, — comme au haut de toutes les voiles de sa suite, — étaient arborées les armes d’Angleterre et de France — écartelées également par l’art du héraut. — Ainsi, portés lestement par une brise joyeuse, — ils arrivent droit sur nous en labourant l’Océan.


LE ROI JEAN.

— Oserait-il déjà toucher à la fleur de lys ? — J’espère que, s’il en approche, tout le miel en aura été extrait — et que, pareille à l’araignée, — il ne pourra retirer de la tige qu’un venin mortel. — Mais où sont nos marins, sont-ils préparés — à s’élancer à tire-d’ailes contre cet essaim de corbeaux ?


LE MARIN.

— Avertis par des éclaireurs, ils ont — immédiatement levé l’ancre ; et, gonflés de rage — autant que leurs voiles étaient gonflées de vent, — ils ont appareillé. Tel vole l’aigle affamé — pour satisfaire son appétit dévorant.


LE ROI JEAN, jetant une bourse au marin.

— Voilà pour tes nouvelles. Retourne à ta barque ; — et, si tu échappes aux coups sanglants de la guerre, — si tu survis au conflit, reviens — nous dire les détails du combat.

Le marin sort.

— En attendant, messeigneurs, ce que nous avons de mieux à faire, c’est de nous disperser — sur différents points, pour le cas où ils parviendraient à débarquer.

An roi de Bohême.

Vous, d’abord, monseigneur, avec vos troupes bohémiennes, — vous vous rangerez en bataille au bas du plateau ; — mon fils aîné, le duc de Normandie, — avec ce renfort de Moscovites, gravira les hauteurs, dans l’autre sens ; — ici, à mi-côte, entre vous deux, — Philippe, mon plus jeune fils, et moi, nous nous établirons. — Sur ce, messeigneurs, partez, et faites votre devoir ; — vous combattez pour la France, un noble et vaste empire.

Sortent le duc de Normandie, le duc de Lorraine, le roi de Bohême et leurs troupes.

— Maintenant, dis-moi, Philippe, quelle est ta pensée — sur ce défi que nous jettent les Anglais ?


PHILIPPE.

— Je dis, monseigneur, que, quelles que soient les prétentions d’Édouard, — quelque nette que soit la généalogie produite par lui, — vous êtes en possession de la couronne, — et c’est le point de droit le plus sûr. — En tout cas, avant qu’il triomphe, — je m’engage à verser le plus pur de mon sang, — ou à chasser jusque chez eux ces maraudeurs intrus.


LE ROI JEAN.

— Bien parlé, jeune Philippe !… Qu’on apporte du pain et du vin. — Soutenons nos estomacs, — pour pouvoir plus énergiquement faire face à l’ennemi.

On apporte une table et des provisions ; le roi et son fils s’attablent. Décharge d’artillerie au loin.

— Maintenant commence sur mer la redoutable journée. — Combattez, Français, combattez ; ayez l’intrépidité des ours, — quand ils défendent leurs oursons dans leurs cavernes. — Dirige, implacable Némésis, l’heureux gouvernail — en sorte que la flotte ennemie soit dispersée et coulée à fond — par les bordées sulfureuses de la furie française.

Nouvelles décharges.

PHILIPPE.

— Ô mon père, l’écho bruyant du canon — est la plus douce harmonie qui puisse assaisonner mon repas.


LE ROI JEAN.

— Maintenant, enfant, tu entends la foudre terrible — que fait gronder la lutte des empires. — La terre secouée par un tremblement de terre vertigineux, — les émanations du ciel — faisant explosion dans un éclair, — sont moins effroyables que les rois, quand ils se disposent — à manifester la rancune de leurs cœurs gonflés.

La retraite sonne.

— On sonne la retraite : l’un des côtés a le dessous : — oh ! si c’étaient les Français !… Douce fortune, tourne, — et, en tournant, change les vents contraires, — de telle sorte que, protégés par un ciel favorable, — nos hommes soient vainqueurs, et que l’ennemi s’enfuie !

Rentre le marin.

— Mon cœur a un pressentiment sinistre… Parle, miroir de la mort livide ! — À qui appartient l’honneur de cette journée ? — S’il te reste assez de souffle, fais, je te prie, — le triste récit de ce désastre.


LE MARIN.

J’obéis, monseigneur. — Mon gracieux souverain, la France a essuyé une défaite, — et l’arrogant Édouard triomphe de son succès. — Ces marines au cœur de fer, — qui, comme je le disais naguère à votre grâce, — toutes deux pleines de furie, d’espérance et de crainte, — couraient si hâtivement l’une sur l’autre, — ont fini par se joindre. L’amiral ennemi — a attaqué notre amiral par une formidable bordée. — Aussitôt les autres vaisseaux, ayant vu les deux chefs — donner ainsi les arrhes de l’extermination, — ont pris, comme des dragons de feu, leur essor superbe, — et, s’étant rencontrés, se sont lancé — de leurs entrailles fumantes mille sinistres messagers de mort. — Alors le jour s’est changé en une nuit funèbre. — Les ténèbres enveloppaient les vivants — autant que ceux à qui l’existence venait d’être arrachée. — Les amis n’avaient plus le loisir de se dire adieu ; — et, quand ils l’auraient eu, l’épouvantable vacarme était tel — que les uns semblaient devenus sourds et muets pour les autres. — La mer était pourpre ; ses eaux absorbaient les flots de sang qui jaillissaient des blessures, — à mesure que la lame écumante pénétrait — par les crevasses des planches trouées de boulets. — Ici flottait une tête, séparée du tronc ; — là, sautaient sur la vague des bras et des jambes mutilés : — ainsi une trombe soulève la poussière d’été — et la disperse au milieu de l’air. — Alors vous pouviez voir les vaisseaux à la dérive se briser, — et, tout croulants, s’enfoncer dans l’abîme implacable — jusqu’à ce que leurs sommets altiers eussent entièrement disparu. — Tous les moyens étaient employés et pour la défense et pour l’attaque ; — et alors les effets de la valeur et de la crainte, — de la résolution et de la couardise, — étaient peints sur les visages ; on devinait que l’un combattait pour la gloire, — l’autre par nécessité. — Le Sans-Pareil, ce brave navire, faisait des prodiges ; — de même le Serpent-Noir de Boulogne, — le vaisseau le plus gaillard qui ait jamais déployé ses voiles. — Mais c’était en vain. Le soleil, le vent, la marée — s’étaient mis du côté de nos ennemis, — si bien que nous avons été forcés de battre en retraite, — et qu’ils sont débarqués. Là se termine mon récit ; — nous avons été battus à la male heure, et ils ont triomphé !


LE ROI JEAN.

— Donc il ne nous reste plus qu’à réunir — sur-le-champ toutes nos forces, — et à leur livrer bataille avant qu’ils aient pénétré trop avant. — Allons, cher Philippe, partons d’ici. — Les paroles de ce soldat ont percé le cœur de ton père.

Ils sortent.

SCÈNE VI.

[En Picardie. Les environs de Crécy.]
Entre un français. Il se croise avec d’autres français, parmi lesquels une femme et deux enfants, chargés de meubles et d’ustensiles, comme des gens qui déménagent.

PREMIER FRANÇAIS.

— Heureux de vous rencontrer, mes maîtres. Eh bien ! qu’y a-t-il ? — Pourquoi êtes-vous chargés de tout cet attirail ? — Est-ce aujourd’hui jour de quartier, que vous déménagez, — en emportant ainsi sacs et bagages ?


DEUXIÈME FRANÇAIS.

— Jour de quartier ? C’est plutôt, j’en ai peur, une journée sans quartier. — Avez-vous pas appris la nouvelle qui court ?


PREMIER FRANÇAIS.

— Quelle nouvelle ?


DEUXIÈME FRANÇAIS.

— La nouvelle que la flotte française a été détruite sur mer, — et que l’armée anglaise a débarqué.


PREMIER FRANÇAIS.

— Eh bien, après ?


DEUXIÈME FRANÇAIS.

Après, dites-vous ? Est-il pas temps de se sauver, — quand la fureur et le pillage sont si proches ?


PREMIER FRANÇAIS.

— Rassurez-vous, mon cher ; ils sont assez loin d’ici encore, — et je vous garantis qu’ils le paieront cher, — avant de pénétrer si loin dans le pays.


DEUXIÈME FRANÇAIS.

— Oui, ainsi la cigale passe le temps — en un fol enjouement, jusqu’à la venue de l’hiver ; — et alors elle voudrait réparer le temps perdu, alors qu’il est trop tard, — et que le froid glacial mord sa tête insouciante. — Celui qui ne se munit d’un manteau — que dès qu’il voit la pluie tomber, — risque fort, pour sa négligence, — d’être trempé jusqu’aux os quand il ne s’y attend pas. — Nous, qui avons charge de famille, comme vous voyez, — nous devons nous y prendre à temps pour sauvegarder et les nôtres et nous, — de peur de ne plus trouver de ressources en cas de besoin.


PREMIER FRANÇAIS.

— Il paraît que vous désespérez de tout succès ; — vous croyez donc que votre pays va être subjugué.


TROISIÈME FRANÇAIS.

— Nous ne savons ; mais le mieux est de s’attendre au pire.


PREMIER FRANÇAIS.

— Combattez donc, au lieu d’agir comme des fils dénaturés — et d’abandonner dans la détresse votre chère patrie.


DEUXIÈME FRANÇAIS.

— Bah ! bah ! ceux qui déjà ont pris les armes — se comptent par millions ; c’est une masse formidable, comparée — à cette poignée d’hommes dont se compose l’armée ennemie ; — mais la bonne cause doit prévaloir. — Édouard est fils de la sœur de notre feu roi, — tandis que Jean de Valois est un parent éloigné de trois degrés.


LA FEMME.

— Et puis il circule une prophétie, — publiée par quelqu’un qui a été moine jadis — et dont les oracles se sont maintes fois vérifiés ; — voici cette prédiction : Bientôt le temps viendra — où un lion, survenu dans l’ouest, — emportera d’ici la fleur de lis de France ! — Ces paroles, je vous le déclare, et d’autres rumeurs du même genre, — ont glacé le cœur de bien des Français.

Entre un autre français, en toute hâte.

QUATRIÈME FRANÇAIS.

— Fuyez, compatriotes, concitoyens de France ! — La paix embaumée, cette racine de la vie heureuse, — a été sacrifiée et rejetée de ce pays ; — à sa place, la guerre acharnée au pillage — plane, comme le corbeau, sur le toit de vos maisons ; — le massacre et la destruction errent dans vos rues, — et, déchaînés, saccagent tout sur leur passage. — Moi-même, j’ai vu leur spectre tout à l’heure — du haut de cette belle colline d’où j’arrive. — Car, aussi loin que je pouvais diriger mon regard, — j’ai pu apercevoir cinq villes tout en feu, — des champs de blé, des vignobles flamboyants comme un four ; — et, dès que la fumée exhalée dans le vent — s’écartait, j’ai pu voir également — les pauvres habitants, échappés à l’incendie, — tomber innombrables sur les piques des soldats. — Par trois routes ces terribles ministres de la fureur — poursuivent leur marche tragique ; — à droite s’avance le roi vainqueur ; — à gauche, son fils bouillant et effréné, — et au centre, la splendide armée de notre nation ; — toutes ces masses, quoique distantes, sont liguées ensemble — pour laisser la désolation derrière elles. — Fuyez donc, citoyens, si vous êtes sages ; — cherchez plus loin quelque habitation. — Si vous restez ici, vos femmes vont être outragées, — vos trésors partagés sous vos yeux en larmes. ~ Abritez-vous, car voici la tempête qui s’élève. — Sauvez-vous ! sauvez-vous ! il me semble que j’entends leurs tambours ! — Ah ! misérable France, j’ai grand’peur que tu ne succombes. — Ta gloire tremble comme une muraille chancelante.

Ils sortent.
Tambour. Entre le roi Édouard, à la tête de son armée ; puis Derby et Gobin de Grey.

ÉDOUARD.

— Où est ce Français, ce guide habile, — qui nous a fait trouver le gué de la Somme — et qui a si bien dirigé notre traversée ?


GOBIN.

— Me voici, mon bon seigneur.


ÉDOUARD.

Comment t’appelles-tu ? ton nom ?


GOBIN.

— Gobin de Grey, s’il plaît à votre excellence.


ÉDOUARD.

— Eh bien, Gobin, pour le service que tu nous as rendu, — nous t’affranchissons et te donnons la liberté ; — en récompense, outre ce bienfait, — tu recevras cinq cents marcs d’or. — Je ne sais ce qui se passe ; nous aurions déjà dû rencontrer notre fils. — Je souhaite de tout mon cœur de le revoir.

Entre Artois.

ARTOIS.

— Bonne nouvelle, mon seigneur ! le prince est tout près d’ici ; — avec lui arrivent lord Audley et tous ceux — que nous n’avons pu joindre — depuis notre débarquement.

Tambour. Entrent le prince de Galles, Audley et des troupes.

ÉDOUARD.

— Bienvenu, beau prince ! Comment t’es-tu comporté, mon fils, — depuis ton arrivée sur la côte de France ?


LE PRINCE DE GALLES.

— Fort heureusement, grâce aux cieux propices. — Nous avons gagné plusieurs de leurs plus fortes villes, — telles qu’Harfleur, Saint-Lô, le Crotoye et Carentan ; — nous en avons détruit d’autres, laissant derrière nous — un vaste champ, un chemin tout fraye — à l’invasion de la solitude. — Pourtant nous avons royalement fait grâce à ceux qui se sont soumis volontairement ; — quant à ceux qui ont repoussé avec dédain nos offres d’alliance, — ils ont enduré la pénalité d’une vengeance sanglante.


ÉDOUARD.

— Ah ! France, pourquoi te refuses-tu si obstinément — aux tendres embrassements de tes amis ? — Avec quelle douceur nous voudrions caresser ton sein, — et effleurer de nos pas ta tendre argile, — n’était que, par un orgueil revêche et dédaigneux, — tu te dérobes, comme un cheval ombrageux et indompté, — en nous frappant de tes ruades ! — Mais, dis-moi, Ned, dans ta course guerrière, — n’as-tu pas vu le roi usurpateur de France ?


LE PRINCE DE GALLES.

— Oui, mon bon seigneur, il n’y a pas deux heures, — escorté d’au moins cent mille combattants. — Il était sur un des côtés de la rivière, — et moi sur l’autre. Avec ses multitudes, — j’ai crains qu’il ne moissonnât notre petite armée ; — mais heureusement, s’apercevant de votre approche, il s’est retiré dans les plaines de Crécy ; — où, déployé en bon ordre, il semble — avoir l’intention de nous livrer immédiatement bataille.


ÉDOUARD.

— Il sera le bienvenu. C’est ce que nous souhaitons.

Tambour. Entrent le roi Jean, Charles et Philippe, ses fils, le roi de Bohême, le duc de Lorraine, et leurs troupes.

LE ROI JEAN.

— Maintenant, Édouard, écoute. Jean, roi légitime de France, — songeant que tu veux envahir son domaine — et, dans ta marche tyrannique, égorger — ses fidèles sujets, et ruiner ses villes, — te crache au visage et en ces termes — te reproche ton arrogante intrusion. — D’abord, je te flétris comme un fugitif, — comme un pirate ravageur, comme un drôle besogneux, — qui, soit qu’il n’ait ni feu ni lieu, — soit qu’il habite une terre stérile — où ne germe ni plante ni graine féconde, vit uniquement de brigandage. — En outre, attendu que tu as faussé ta foi — en rompant une alliance et un pacte solennel fait avec moi, — je te tiens pour le plus perfide misérable. — Et enfin, quoique je répugne à me mesurer — avec un être aussi inférieur, — pourtant, considérant que tu n’as d’autre soif que celle de l’or — et que tu cherches à être plus redouté qu’aimé, — afin de satisfaire ton double désir, — je suis venu ici, apportant avec moi — d’immenses trésors en pierres précieuses et en espèces. — Cesse donc désormais de persécuter les faibles ; — tourne tes armes contre ceux qui sont armés, — et montre-nous, après tant de chétifs larcins, — si tu peux par ton courage conquérir ce butin.


ÉDOUARD.

— Si le fiel a un goût agréable, — ta harangue a la douceur du miel ; — mais autant l’un est peu savoureux, — autant l’autre veut être sarcastique. — Apprends pourtant ce que je pense de tes indignes railleries ; — si tu les as proférées pour souiller ma renommée — ou pour ternir la gloire de ma naissance, — sache que tes hurlements de loup ne font aucun mal. — Si tu as voulu en imposer au monde, — et colorer ta cause vicieuse et difforme — du fard menteur de la prostituée, — sois sûr que ce fard s’effacera — et que tes hideux défauts finiront par se laisser voir. — Si tu as voulu me provoquer, — dans la supposition que j’étais trop timoré — et que ma froide nonchalance avait besoin d’éperon, — persuade-toi que j’ai été bien lent à traverser les mers ; — persuade-toi que, depuis mon débarquement, je n’ai pas conquis une ville, — et que j’ai pu tout au plus atterrir sur tes côtes, — et que depuis lors je me suis constamment endormi dans une impassible sécurité. — Mais, s’il est vrai que je me sois comporté autrement, — crois bien, Valois, que j’ai l’intention — de combattre, non pour le pillage, mais pour la couronne — que tu portes ; et cette couronne, je jure de l’avoir ; — ou l’un de nous deux sera couché dans son tombeau.


LE PRINCE DE GALLES.

— N’attends pas de nous d’amères invectives — ni de violentes imprécations de dépit. — Que les reptiles cachés dans les cavernes — piquent avec leurs langues ! nous avons, nous, des épées sans remords, — et elles plaideront pour nous et pour nos intérêts. — Pourtant encore un mot, avec la permission de mon père : — s’il est vrai que ton langage insolent soit empoisonné — des mensonges les plus scandaleux et les plus notoires, — et que la cause soutenue par nous est vraiment juste, — puisse la bataille où nous nous mesurerons aujourd’hui se terminer en conséquence ! — Puisse l’un de nous deux réussir et triompher — ou subir, par la malédiction de la défaite, une éternelle humiliation !


ÉDOUARD.

— Il est inutile de prolonger cette discussion ; je suis sûr, ~ et j’en prends à témoin sa conscience, que le droit est pour moi. — Ainsi, Valois, parle, consens-tu à abdiquer, — avant que la faux ait entamé le blé, — avant que l’étincelle de ma furie soit devenue un incendie ?


LE ROI JEAN.

— Édouard, je sais quels sont tes droits sur la France ; — avant que j’aie bassement abdiqué la couronne, — ce champ de bataille sera devenu une mare de sang, — et tout l’horizon, un charnier.


LE PRINCE DE GALLES.

— Oui, cela prouve bien, tyran, ce que tu es. — Tu n’es pas le père ni le pasteur couronné de ton royaume, — mais un despote qui déchire de ses mains les entrailles de son pays — et qui lui suce le sang avec la voracité du tigre.


AUDLEY.

— Pairs de France, pourquoi soutenez-vous un homme — qui est à ce point prodigue de vos existences ?


CHARLES, à Audley.

— Et qui donc soutiendraient-ils, vieil impotent, — sinon celui qui est leur souverain légitime ?


ÉDOUARD, à Charles.

— Tu le railles, parce que sur sa face — le temps a gravé les caractères profonds de la vieillesse ! — Sache que ces graves disciples de l’expérience — restent immuables, comme des chênes altiers, — tandis qu’un coup de vent abat bien vite de plus jeunes arbres.


DERBY.

— Dans la maison de tes pères est-il un seul homme — qui ait été roi avant ton avènement ? — La grande lignée d’Édouard, du côté maternel, — a porté le sceptre pendant cinq cents ans. — Jugez donc, conspirateurs, par cette filiation — quel est le souverain légitime, celui-ci, ou celui-là ?

Il montre Jean et Édouard.

PHILIPPE, au roi Jean.

— Bon père, rangez vos troupes en bataille ; cessons de jaser ; — ces Anglais emploieraient volontiers le temps en conversation — afin de pouvoir, la nuit venue, s’échapper sans coup férir.


LE ROI JEAN.

— Seigneurs, mes bien-aimés sujets, voici le moment — où votre énergie va être mise à l’épreuve. — Ainsi, mes amis, faites cette courte réflexion : — Celui pour qui vous combattez est votre roi naturel ; — celui contre qui vous combattez est un étranger. — Celui pour qui vous combattez règne par la clémence — et vous gouverne avec le frein le plus aisé et le plus doux ; — celui contre qui vous combattez, s’il prévaut, — fondera aussitôt son trône sur la tyrannie, — fera de vous des esclaves, et, de sa main lourde, — restreindra et tiendra en bride votre chère liberté. — Donc, pour le défense de votre pays et de votre roi, — que l’altier courage de vos cœurs réponde seulement — au nombre de vos bras forts, — et nous aurons bien vite chassé ces vagabonds, — Qu’est-ce, en effet, que cet Édouard ? Un ventre divinisé, — un tendre et lascif galant, — qui l’autre jour se mourait presque d’amour ? — Et qu’est-ce, je vous prie, que sa belle armée ? — Un tas de gens qui, pour peu qu’on leur rogne leur échinée de bœuf — et qu’on leur ôte leur moelleux lit de plume, — deviennent immédiatement aussi rétifs — que s’ils étaient autant de rosses surmenées. — Donc, Français, opposez-vous fièrement à ce qu’ils deviennent vos maîtres — et enchaînez-les eux-mêmes dans les liens de la captivité.


LES FRANÇAIS.

Vive le roi ! Dieu garde le roi Jean de France !


LE ROI JEAN.

— Maintenant déployez-vous dans les plaines de Crécy… — Et toi, Édouard, dès que tu l’oseras, livre la bataille.

Sortent le roi Jean, Charles, Philippe, le duc de Lorraine, le roi de Bohême et leurs armées.

ÉDOUARD.

— Nous allons te rejoindre sur-le-champ, Jean de France. — Lords anglais, prenons aujourd’hui la résolution — ou de nous laver de ces criminelles calomnies, — ou de nous ensevelir dans notre innocence.

Au prince de Galles.

— Et toi, Ned, puisque c’est aujourd’hui la première fois — que tu combats en bataille rangée, — suivant l’ancienne coutume des gens de guerre, — avant de t’investir du caractère de chevalier, — nous allons te remettre tes armes d’une manière solennelle. — Avancez donc, hérauts, et apportez selon les rites — un équipement de combat pour le prince mon fils.

Fanfare. Entrent quatre hérauts, portant processionnellement une cotte d’armes, un heaume, une lance et un bouclier.
Le premier héraut remet l’armure au roi Édouard qui, en la passant à son fils, reprend ainsi :

— Édouard Plantagenet, au nom de Dieu, — comme ta poitrine est recouverte par moi de cette armure, — puisse ton noble cœur intrépide — être muré d’une roche de vertu incomparable, — en sorte que jamais les basses passions n’y pénètrent ! — Combats, et sois vaillant, et triomphe où tu parais !… — Maintenant à votre tour, milords, faites lui honneur.


DERBY, recevant le heaume des mains du second héraut.

— Édouard Plantagenet, prince de Galles, — comme je pose sur ta tête ce heaume — qui doit protéger le sanctuaire de ton cerveau, — puissent, par la main de Bellone, tes tempes — être toujours ornées du laurier Victoire ! — Combats, et sois vaillant et triomphe où tu parais !


AUDLEY, recevant la lance des mains du troisième héraut.

— Édouard Plantagenet, prince de Galles, — reçois cette lance dans ta main virile ; — emploie-la comme une plume de bronze — pour tracer de sanglants plans de bataille en France — et pour inscrire tes hauts faits dans le livre de l’honneur ! — Combats, et sois vaillant, et triomphe où tu parais !


ARTOIS, recevant le bouclier des mains du quatrième héraut.

— Édouard Plantagenet, prince de Galles, — tiens, prends cet écu, porte-le à ton bras ; — et puisse son seul aspect, comme celui du bouclier de Persée, — confondre tes ennemis ébahis et les transformer — en autant d’images impassibles de la mort décharnée. — Combats, et sois vaillant, et triomphe où tu parais !


ÉDOUARD.

— Maintenant il ne te manque plus que la chevalerie ; nous ajournons cette investiture — jusqu’à ce que tu aies gagné tes éperons sur le champ de bataille.


LE PRINCE.

— Mon gracieux père et vous, vaillants seigneurs, — l’honneur que vous m’avez fait anime — et stimule mon énergie à peine éclose — par les plus encourageants auspices. — Tel fut l’effet des paroles du vieux Jacob, — quand il donna sa bénédiction à ses fils. — Si jamais je profane ces dons sacrés, — si jamais je les emploie autrement que pour glorifier Dieu, — pour protéger le pauvre et l’orphelin, — ou pour assurer à l’Angleterre une heureuse paix, — que mes membres se paralysent, que mes deux bras deviennent débiles ! — que mon cœur se flétrisse, et puissé-je, comme un rameau desséché, — demeurer à jamais la mappemonde de l’infamie (7) !


ÉDOUARD.

— Eh bien, que nos bataillons d’acier se mettent en ligne. — Le commandement de l’avant-garde t’appartient, Ned ; — pour ennoblir encore ta fougueuse vaillance, — nous la tempérons par la gravité d’Audley, — en sorte que le courage et l’expérience combinés — rendent votre manœuvre incomparable. — Pour le gros de l’armée, je veux moi-même le diriger. — Toi, Derby, tu nous suivras avec l’arrière-garde. — Ainsi disposés méthodiquement en ordre de bataille, — moutons à cheval, et que Dieu nous accorde la victoire !

Ils sortent.

SCÈNE VII.

[Les plaines de Crécy dominées par une hauteur.]
Fanfare de combat. Entrent un grand nombre de Français, fuyant. Le prince de Galles et les Anglais les poursuivent et passent. Alors entrent le roi Jean et le duc de Lorraine.

JEAN.

— Ô Lorraine, dis-moi, pourquoi mes gens s’enfuient ils ? — Nous sommes bien plus nombreux que nos ennemis.


LORRAINE.

— Monseigneur, la garnison génoise — qui arrivait de Paris, fatiguée de sa marche, — et mécontente d’être si vite employée, — avait à peine pris place au premier rang, — qu’elle a lâché pied et a jeté l’alarme dans le reste de l’armée — qui s’est pareillement mise à fuir. — Dans la hâte de, ce sauve-qui-peut, — des milliers d’hommes succombent, écrasés par leur foule — bien plus, que par l’ennemi.


JEAN.

— Ô désastreuse fortune ! Tâchons pourtant — d’en décider quelques-uns à tenir ferme.

ils sortent.
Tambour. Entrent le roi Édouard et Audley.

ÉDOUARD.

— Lord Audley, tandis que notre fils est à leur poursuite, — massez vos troupes sur cette petite colline ; — et nous, allons reprendre haleine ici un moment.


AUDLEY.

J’obéis, monseigneur.

Sort Audley. Retraite.

ÉDOUARD.

— Juste ciel, dont la secrète providence — est inscrutable à notre grossier jugement, — combien nous devons te louer de tes œuvres merveilleuses, — toi qui, en ce jour, as frayé passage au droit, — et fait trébucher les méchants dans leur marche !

Entre Artois, en toute hâte (8).

ARTOIS.

— À la rescousse, roi Édouard ! À la rescousse de ton fils !


ÉDOUARD.

— À la rescousse, Artois ? Quoi, est-il prisonnier ? — A-t-il été renversé à bas de son cheval ?


ARTOIS.

— Nullement, monseigneur ; mais il est serré de près — par des Français qu’il poursuivait et qui ont fait volte-face ; — et il est impossible qu’il échappe, — si votre altesse pe descend pas immédiatement.


ÉDOUARD.

— Bah ! qu’il se batte ! Nous lui avons donné des armes aujourd’hui, — et il a à gagner ses éperons de chevalier, mon cher.

Entre Derby, en toute hâte.

DERBY.

— Le prince, monseigneur, le prince ! Oh ! secourez-le ! — Il est enveloppé de toutes parts par des forces écrasantes.


ÉDOUARD.

— Eh bien, il conquerra un honneur suprême, — s’il peut se tirer de là par sa propre valeur. — Sinon, quel remède ? Nous avons plus — d’un fils pour consoler notre vieillesse.

Rentre Audley, en toute hâte.

AUDLEY.

— Illustre Édouard, permettez-moi, je vous prie, — de mener mes soldats au secours — de votre auguste fils qui est en danger d’être tué. — Les embûches des Français fourmillent — autour de lui ; lui, vrai lion, — empêtré dans les rets de leurs attaques, — se démène frénétiquement et mord les mailles du filet ; — mais c’est en vain, il ne peut se dégager.


ÉDOUARD.

— Assez, Audley ! je défends, sous peine de mort, — qu’aucun homme soit envoyé à son secours ; — c’est le jour fixé par la destinée — pour fortifier son courage novice par des réflexions — qui, dût-il atteindre sur terre l’âge de Nestor, — laisseront en lui l’impression ineffaçable de cet exploit.


DERBY.

— Ah ! mais il ne lui sera pas donné de vivre pour voir ces jours lointains.


ÉDOUARD.

— Eh bien, son épitaphe sera une éternelle louange.


AUDLEY.

— Pourtant, mon bon seigneur, il y a une inflexibilité excessive — à laisser verser son sang, quand on peut le sauver.


ÉDOUARD.

— Plus d’objections ! Nul de vous ne peut dire — si un renfort le sauverait, ou non. — Peut-être est-il déjà tué ou pris. — Troublez un faucon quand il est dans son essor, — et il sera à jamais hagard. — Qu’Édouard soit aujourd’hui délivré par nos mains, — et toujours, quand il sera en danger, il s’attendra à être secouru de même. — Mais, s’il se tire lui-même de là, — il aura vaincu, serein, la mort et la crainte, — et dès lors il ne redoutera pas plus leur pouvoir — que si c’étaient des enfants ou des esclaves captifs.


AUDLEY, À part.

— Oh ! père cruel !

Haut.

Adieu donc, Édouard !


DERBY.

— Adieu, doux prince, l’espoir de la chevalerie !


ARTOIS.

— Oh ! que ma vie ne peut-elle être la rançon de la sienne !


ÉDOUARD.

— Contenez-vous, milords… Mais doucement !…

On sonne la retraite.

Il me semble que j’entends — la fanfare néfaste des trompettes entonnant la retraite. — Tous ceux qui sont partis avec lui ne sont pas tués, j’espère ; — quelques-uns reviendront avec la nouvelle, bonne ou mauvaise.

Fanfare. Entre le prince de Galles en triomphe, portant dans sa main sa lance brisée ; on porte devant lui son épée et son armure bossuée, ainsi que le corps du roi de Bohême, enveloppé dans les drapeaux. Les lords courent au devant de lui et l’embrassent.

AUDLEY.

— Ô joyeux spectacle ! le victorieux Édouard est vivant !


DERBY.

— Bienvenu, brave prince !


ÉDOUARD, embrassant son fils.

Bienvenu, Plantagenet !

Le prince de Galles s’agenouille et baise la main de son père.

LE PRINCE DE GALLES, se relevant.

— Après avoir rendu mon hommage, comme il sied, — lords, je vous salue par de cordiales actions de grâces. — Et maintenant voyez, après mes labeurs d’hiver, — après ma pénible traversée sur l’océan orageux — de la guerre aux golfes dévorants et aux brisants d’acier, — je rapporte au port souhaité ma cargaison, — l’espoir de mon épée, la douce récompense de mon voyage ; — et ici, avec le plus humble respect, j’offre — en sacrifice ce premier fruit de ma victoire, — cueilli aux portes même de la mort, — le roi de Bohême, que j’ai tué, mon père ! — Des milliers de ses gens m’avaient cerné — et multipliaient sur mon cimier bossué, — comme sur une enclume, les coups formidables de leurs glaives. — Pourtant un courage de marbre me soutenait toujours ; — et quand mes bras las, à force de frapper, — comme la hache continuellement en mouvement du bûcheron — qui est obligé de couper une charge de bois, — commençaient à faiblir, aussitôt je me suis rappelé — les présents que vous m’aviez faits, et mes vœux fervents, — et alors un nouveau courage m’a ranimé, — si bien qu’en dépit de tous mes ennemis je me suis frayé un passage, — et que j’ai mis leur multitude en déroute. — C’est ainsi que le bras d’Édouard a rempli votre désir, — et qu’il a, je l’espère, accompli le devoir d’un chevalier. —


ÉDOUARD.

— Oui, tu as, bien mérité la chevalerie.

Il prend des mains d’un soldat l’épée de son fils et la pose sur l’épaule du prince agenouillé.

— Ainsi, sacré par ton épée, toute fumante encore — du sang de ceux qui ont combattu pour te perdre, — prince Édouard, relève-toi loyal chevalier. — En ce jour tu m’as confondu de joie, — et tu t’es montré le digne héritier d’un roi.


LE PRINCE DE GALLES.

— Voici, mon gracieux seigneur, la liste de ceux — de nos ennemis qui ont été tués dans le conflit : — sept princes estimés ; quatre-vingts — barons et comtes, cent vingt chevaliers, — et trente mille simples soldats ; de notre côté, mille hommes.


ÉDOUARD.

— Louange à Dieu ! Maintenant, Jean de France, j’espère — que tu ne prends plus le roi Édouard pour un voluptueux, — pour un langoureux petit maître, ni ses soldats pour des rosses. — Mais de quel côté s’est enfui ce terrible roi ?


LE PRINCE DE GALLES.

— Vers Poitiers, noble père, avec ses fils.


ÉDOUARD.

— Toi, Ned et Audley, vous allez vous mettre à leur poursuite ; — moi, et Derby, nous allons marcher sur Calais, — et faire ; le siège de ce port ; — Maintenant nous touchons au dénomment. Frappez donc, — et courez sus au gibier débusqué.

Montrant un drapeau.

— Que représente ceci ?


LE PRINCE.

Un pélican, monseigneur, — se déchirant la poitrine de son bec crochu — pour nourrir sa nichée de poussins — des gouttes de sang qui ruissellent de son cœur. — La devise : Sic et vos, et vous de même.

Fanfare. Ils sortent. Marche triomphale.

SCÈNE VIII.

[En Bretagne. Le campement des troupes anglaises commandées par le comte de Salisbury.]
Entre Salisbury ; le comte de Montfort, suivi de son escorte, vient à lui une couronne à la main.

MONTFORT.

— Milord de Salisbury, puisque, grâce à votre aide, — le sire Charles de Blois, mon ennemi, a été tué, — et que je suis de nouveau en paisible possession — de la duché de Bretagne, sachez que, — en reconnaissance du bienveillant appui que j’ai reçu de votre roi et de vous, j’ai résolu de jurer allégeance à sa majesté : — pour gage, recevez cette couronne, — et portez-la-lui, ainsi que mon serment — de rester à jamais l’ami fidèle d’Édouard.


SALISBURY.

— Je m’en charge, Montfort. Ainsi j’espère qu’avant peu — tous les fiefs du royaume de France — seront soumis à son bras victorieux.

Sortent Montfort et sa suite.

— Maintenant, si je savais comment passer en toute sûreté, — j’irais volontiers rejoindre le roi à Calais ; — où, à ce que m’assurent des dépêches, sa grâce — a l’intention de porter son armée. — Il le faut. Ce coup sera utile. — Holà, quelqu’un !… Qn’on m’amène Villiers !

Entre Villiers.

— Villiers, tu sais que tu es mon prisonnier, — et que, si je voulais, je pourrais exiger — de toi une rançon de cent mille francs, — ou, sur ton refus, te retenir à jamais captif. — Mais tel est l’état des choses que tu peux t’affranchir — à moins de frais, si tu le veux ; — et voici comment. Procure-moi seulement un passeport — de Charles, duc de Normandie, en sorte que — je puisse, sans encombre, me diriger sur Calais — à travers toutes les contrées qui dépendent de lui ; — (ce passeport, tu peux, je crois, aisément l’obtenir, — car je t’ai souvent ouï dire — que le duc et toi aviez été étudiants ensemble ;) — et alors tu seras mis en liberté. — Qu’en dis-tu ? veux-tu te charger de la chose ?


VILLIERS.

— Oui, milord ; mais il faut que je lui parle.


SALISBURY.

— Eh bien, tn lui parleras ; prends un cheval, et pars d’ici au galop. — Seulement, avant de t’en aller, jure-moi sur l’honneur — que, si tu ne peux accomplir mon désir, — tu reviendras te constituer mon prisonnier ; — et ce sera pour moi une garantie suffisante.


VILLIERS.

— J’accepte cette condition, milord, — et je vais loyalement remplir ma mission.


SALISBURY.

Adieu, Villiers.

Sort Villiers.

— C’est ainsi qu’une fois encore je veux mettre à l’épreuve l’honneur français.

Il sort.

SCÈNE IX.

[Le camp anglais devant Calais.]
Entrent le roi Édouard et Derby, avec des troupes.

ÉDOUARD.

— Puisqu’ils repoussent nos offres d’alliance, milord, — puisqu’ils ne veulent pas ouvrir leurs portes et nous laisser entrer, — nous allons les investir de tous côtés, — pour que ni vivres ni renforts — ne puissent venir au secours de cette ville maudite. — La famine combattra à défaut de nos épées.


DERBY.

— Le renfort promis, qui les faisait résister, — est maintenant en pleine retraite et s’est dirigé d’un autre côté. — Ils se repentiront de leur obstination.

Entrent quelques malheureux Français.

— Mais qui sont ces pauvres gueux déguenillés, milord ?


ÉDOUARD.

— Demandez qui ils sont ; il semble qu’ils viennent de Calais.


DERBY.

— Ô vous, misérables effigies du désespoir et du malheur, — qui êtes-vous ? Des vivants, ou des spectres — échappés du tombeau pour errer sur la terre ?


PREMIER FRANÇAIS.

— Nous ne sommes pas des spectres ; milord, mais des hommes qui vivent d’une vie — bien pire que le tranquille repos de la mort : — nous sommes de pauvres habitants en détresse, — qui sont depuis longtemps en proie à la maladie, aux souffrances, au dénûment ; — et aujourd’hui, comme nous sommes incapables de servir, — le capitaine de la place nous a jetés dehors, — pour épargner ainsi une dépense de nourriture.


ÉDOUARD.

— Charitable action, et bien digne d’éloges — Mais comment imaginez-vous donc vous sauver ? — Nous sommes vos ennemis ; et, dans cette situation, — nous ne pouvons faire moins que de vous passer au fil de l’épée, — puisque toutes nos offres de conciliation ont été repoussées.


PREMIER FRANÇAIS.

— Si votre grâce ne daigne pas prononcer une autre sentence, — la mort nous paraît aussi acceptable que la vie.


ÉDOUARD.

— Pauvres gens, déjà si éprouvés, et plus désespérés encore ! — Allez, Derby, allez, faites-leur donner des secours ; — commandez que des vivres leur soient distribués, — et donnez à chacun d’eux cinq écus.

Sortent Derby et les Français.

— Le lion dédaigne de frapper la proie qui s’abandonne ; — et l’épée d’Édouard doit s’en prendre ceux — qu’a pervertis une opiniâtreté réfléchie.

Entre lord Percy.

— Lord Percy ! soyez le bienvenu. Quoi de nouveau en Angleterre ?


PERCY.

— La reine, milord, se recommande à votre grâce. — Je suis charge par son altesse et par le lord vice-roi — d’apporter cette heureuse nouvelle d’un succès : — David d’Écosse, qui récemment avait pris les armes, — (pensant, sans doute, qu’il triompherait bien vite, — votre altesse étant absente du royaume,) — a été vaincu, soumis et fait prisonnier, — grâce aux fidèles services de vos pairs, — après une expédition pénible où la reine elle-même, — quoique grosse, a chaque jour payé de sa personne.


ÉDOUARD.

— Merci de tout cœur, Percy, pour ta nouvelle ! — Quel est celui qui a fait le roi prisonnier sur le champ de bataille ?


PERCY.

— Un écuyer, milord. Son nom est John Copland. — Mais, malgré les instances de la reine, — il refuse de livrer sa prise — à tout autre qu’à votre grâce elle-même : — ce qui déplaît grandement à sa majesté.


ÉDOUARD.

— Eh bien, nous allons dépêcher un poursuivant, — pour sommer Copland de comparaître ; — et il amènera avec lui son royal prisonnier.


PERCY.

— La reine elle-même, milord, est à l’heure qu’il est sur mer ; — elle compte, avec l’aide d’un bon vent, — débarquer à Calais et vous y visiter.


ÉDOUARD.

— Elle sera la bienvenue ; pour attendre sa venue, — je vais planter ma tente près de la plage.

Entre un capitaine Français.

LE CAPITAINE.

— Puissant roi, les bourgeois de Calais, — assemblés en conseil, ont volontairement décidé — de rendre la ville et le château entre vos mains, — à cette seule condition que votre grâce consentira — à leur laisser la vie et leurs biens.


ÉDOUARD.

— Voilà ce qu’ils veulent ! On dirait, pardieu, qu’ils peuvent commander, — décider, opter et gouverner à leur guise ! — Non, l’ami, dis-leur que, puisqu’ils ont repoussé — notre pardon princier proclamé tout d’abord, — ils ne l’obtiendront pas aujourd’hui, quelque désir qu’ils en aient ; — je ne traiterai avec eux que par le fer et par le feu, — à moins que d’ici à deux jours, six d’entre eux, — les plus riches marchands de la ville, — couverts seulement d’une chemise de lin, — ayant chacun une hart au cou, — ne viennent se prosterner à mes pieds et s’offrir à genoux, — pour être gehennés, pendus, ou exécutés à ma guise. — Vous pouvez informer de cela ces messieurs.

Sortent Édouard et Percy.

LE CAPITAINE.

— Voilà ce que c’est que de se fier à un bâton brisé. — Si nous n’avions pas été persuadés que Jean, notre roi, — viendrait avec son armée au secours de la ville, — nous ne nous serions pas ainsi obstinés à la résistance. — Mais maintenant nul ne peut revenir sur le passé ; — et mieux vaut la ruine de quelques-uns que celle de tous.

Il sort.

SCÈNE X.

[Près de Poitiers. La tente du duc de Normandie dans le camp français.]
Entrent Charles et Villiers.

CHARLES.

— Je m’étonne, Villiers, que tu m’importunes ainsi — pour un homme qui est notre mortel ennemi.


VILLIERS.

— Mon gracieux seigneur, ce n’est pas par sympathie pour lui — que j’intercède si chaleureusement en sa faveur, — mais bien pour acquitter par là ma rançon.


CHARLES.

— Ta rançon, mon cher ! eh ! qu’as-tu besoin d’en parler ? — N’es-tu pas libre ? Et toutes les occasions — qui s’offrent de faire tort à nos ennemis — ne doivent-elles pas être acceptées et mises à profit ?


VILLIERS.

— Oui, mon seigneur, pourvu qu’elles soient légitimes. — Le profit doit toujours être sanctionné par l’honneur ; — autrement, nos actions ne sont que honteuses. — Mais laissons de côté ces objections dilatoires. — Votre altesse consent-elle, oui ou non ?


CHARLES.

— Villiers, je ne consens pas, et ne puis consentir. — Salisbury ne m’imposera pas sa volonté — jusqu’à réclamer un passeport dans la forme qui lui plaît.


VILLIERS.

— Eh bien, mon seigneur, je sais ce qui me reste à faire : — je dois retourner à la prison d’où je suis sorti.


CHARLES.

— Y retourner ! J’espère que tu n’en feras rien, Villiers. — Quel est l’oiseau, échappé au piège de l’oiseleur, — qui ne prendrait pas garde de se laisser attraper de nouveau ? — Quel homme, ayant à peine franchi un gouffre dangereux, — est assez insensé, assez imprudent — pour s’exposer de nouveau au même péril ?


VILLIERS.

— Ah ! mon gracieux seigneur, mais mon serment, — je ne puis le violer en conscience ; — autrement, tout un royaume ne m’arracherait pas d’ici.


CHARLES.

— Ton serment ! Eh ! il t’oblige à rester ici. — N’as-tu pas juré obéissance à ton prince ?


VILLIERS.

— Oui, en toute chose équitable qu’il me commande. — Mais me presser, par la persuasion ou par la menace — de ne pas tenir ma parole, — c’est un acte illégitime, et je ne suis pas tenu d’obéir.


CHARLES.

— Eh quoi ! il est légitime de tuer son ennemi, — et il ne le serait pas de lui manquer de parole !


VILLIERS.

— Oui, monseigneur, tuer, quand la guerre a été une fois déclarée, — et quand notre querelle est motivée par des offenses reçues, — c’est, sans nul doute, un acte légitimement permis. — Mais, quant à un serment, nous devons mûrement réfléchir — avant de le faire ; et, dès qu’une fois nous l’avons fait, — nous ne devons pas l’enfreindre, dussions-nous mourir. — Donc, monseigneur, je m’en retourne aussi volontiers — que si je volais au paradis.

Il va pour partir.

CHARLES.

~ Arrête, mon Villiers ; ta noblesse d’âme — mérite une éternelle admiration. — Ton vœu ne sera pas plus longtemps différé. — Donne-moi le papier ; je vais le signer.

Il signe, et rend le papier à Villiers.

— Jusqu’à présent, je t’aimais comme Villiers ; — désormais je t’embrasserai comme un autre moi-même ; — reste, et sois à jamais en faveur auprès de ton seigneur.


VILLIERS.

— Je remercie humblement votre grâce ; je dois me hâter, — tout d’abord, d’envoyer ce passeport au comte, — et ensuite je me mettrai aux ordres de votre altesse.


CHARLES.

— Fais, Villiers.

Villiers sort.

Que Charles ait toujours, en cas de besoin, — de pareils soldats, et advienne que pourra.

Entre le roi Jean.

LE ROI JEAN.

— Allons, Charles, aux armes ! Édouard est pris au piège, — le prince de Galles est tombé dans nos mains, — et nous l’avons enveloppé : il ne peut échapper.


CHARLES.

— Mais votre altesse livrera-t-elle bataille aujourd’hui ?


LE ROI JEAN.

— N’est-ce pas le cas, mon fils ? Il est à peine fort de huit mille hommes, — et nous sommes soixante mille au moins.


CHARLES.

— Mon gracieux seigneur, j’ai par écrit une prophétie — où est annoncé le succès que probablement — nous obtiendrons dans cette guerre furieuse : — elle m’a été remise sur le champ de bataille de Crécy — Par un vieil ermite du pays.

Il lit.

Quand l’oiseau emplumé fera trembler ton armée,
Quand les pierres s’envoleront et rompront ton front de bataille,
Songe alors à celui qui aujourd’hui se cache ;
Car ce sera le jour désastreux et terrible ;
Pourtant, à la fin, tu porteras tes pas
En Angleterre aussi loin que ton ennemi en France.


LE ROI JEAN.

— Cela semble annoncer que nous réussirons ; — car il est impossible que jamais les pierres — s’envolent et rompent un front de bataille, — ou qu’une plume d’oiseau fasse frémir des hommes d’armes ; — il est donc vraisemblable que nous ne serons pas vaincus ; — et, en admettant que nous devions l’être, nous finirons toujours ; — suivant cette promesse, par chasser d’ici nos ennemis — et par ravager leur pays, comme il ont ravagé le nôtre, — de sorte que notre échec sera amoindri par ces représailles. — Mais ce ne sont là que de futiles imaginations, des chimères, des rêves. — Nous sommes sûrs, une bonne fois, de tenir le fils ; — nous attraperons ensuite le père comme nous pourrons.

Ils sortent.

SCÈNE XI.

[Le camp anglais.]
Entrent le prince de Galles, Audley et d’autres.

LE PRINCE DE GALLES.

— Audley, les bras de la mort nous enlacent de toutes parts. — Une seule consolation nous reste, celle de payer en mourant — les arrhes amères d’une plus douce existence. — Dans les champs de Crécy les nuages de notre belliqueuse fumée — suffoquèrent les Français et les mirent en déroute. — Mais aujourd’hui leurs innombrables multitudes cachent, — comme avec un masque, le resplendissant soleil, — ne nous laissant d’autre horizon qu’une ombre sinistre — et l’aveugle terreur d’une nuit immense.


AUDLEY.

— La soudaine, rapide et formidable jonction — qu’ils ont faite, noble prince, est vraiment merveilleuse. — Devant nous, dans la vallée, se déploie le roi, — fort de tous les avantages que peuvent donner le ciel et la terre ; — ses troupes forment un front de bataille plus considérable que toute notre armée. — Son fils, l’arrogant duc de Normandie, — couvre la montagne à notre droite — d’un surtout de métal, si bien qu’en ce moment l’altière colline — semble une carrière, un orbe d’argent : — sur la côte, les bannières des bannerets, — les flammes resplendissantes soufflètent l’air — et fouettent le vent qui, dominé par leur éclat, — s’acharne à les caresser. À notre gauche s’étend — Philippe, le plus jeune enfant du roi ; — il cuirasse la colline opposée d’un tel attirail — que toutes ces piques vermeilles qui se dressent semblent — de sveltes arbres d’or ayant pour feuilles les banderolles flottantes ; — leurs écussons aux antiques devises, — écartelés de couleurs qui rappellent autant de fruits, — complètent ce jardin des Hespérides. — Derrière nous également la colline élève ses pentes ; — (car, ouverte d’un seul côté, elle nous entoure — comme une demi-lune ;) et là, sur notre dos, sont postées — les fatales arbalètes ; là les troupes — sont commandées par le brutal Châtillon. — Voici donc la situation. La vallée par où notre fuite serait possible — est fermée par le roi ; les hauteurs de droite et de gauche — sont superbement couronnées par ses fils ; — et sur la côte derrière nous est embusquée l’inéluctable mort, — à la solde et au service de Châtillon.


LE PRINCE DE GALLES.

— Le nom de la mort est bien plus formidable que son action même. — En détaillant les forces de l’ennemi, tu les as grandies. — Tous les grains de sable qui peuvent tenir dans mes deux mains — ne sont en somme qu’une poignée de sable. — Leur masse, il ne tient qu’à toi de dire leur armée, — est aisément enlevée et bien vite rejetée ; — mais, si je m’arrête à les compter grain à grain, leur nombre va confondre ma mémoire, — et compliquer d’un million d’efforts une tâche — qui, faite brièvement, n’en eût exigé qu’un seul. — Ces escadrons, ces troupes campées — devant, derrière nous, sur nos deux flancs, — ne font qu’une armée. Parlons-nous d’un homme ? — Son bras, son pied, sa tête ont des forces diverses ; — mais toutes ces forces combinées ne font qu’une force effective, — et leur ensemble n’est que la force d’un seul homme. — Celui qui a une longue marche à faire, la mesure par milles ; — s’il la mesurait par pas, cela tuerait son courage. — Les gouttes d’eau qui font une averse sont infinies ; — et pourtant, tu le sais, nous ne les appelons qu’une pluie. — Il n’y a qu’une France, et qu’un seul roi de France, — la France n’ayant pas plusieurs maîtres ; et ce roi unique — n’a que le puissant cortège d’un roi ; — nous aussi, nous avons le nôtre. Ne crains donc pas de disproportion ; — un contre un, c’est la stricte égalité.

Èntre un Héraut.

— Quelles nouvelles, messager ? Sois net et bref.


LE HÉRAUT.

— Le roi de France, mon souverain seigneur et maître, — salue ainsi par ma bouche son ennemi le prince de Galles : — si tu veux réunir cent hommes de marque, — seigneurs, chevaliers, écuyers, gentilshommes anglais, — et toi-même venir avec eux te jeter à ses pieds, — il consentira à replier sur-le-champ ses drapeaux sanglants, — et la rançon rachètera les existences sacrifiées. — Si tu ne veux pas, cette journée sera abreuvée de plus de sang anglais — que n’en ensevelit jamais le sol britannique. — Quelle est ta réponse à cette offre de miséricorde ?


LE PRINCE DE GALLES.

— Ce ciel, qui couvre la France, renferme la seule miséricorde — qui obtienne de moi d’humbles prières. — À Dieu ne plaise que mes lèvres laissent échapper un murmure assez vil — pour solliciter la miséricorde d’un homme ! — Retourne dire à ton roi — que ma langue est d’acier et que c’est de son lâche cimier — que je réclamerai ma grâce ; — dis-lui que mes étendards sont aussi rouges que les siens, — mes hommes aussi hardis, et nos bras anglais aussi forts. — Rejette-lui mon défi à la face.


LE HÉRAUT.

Je pars.

Sort le héraut.
Entre un second Héraut

LE PRINCE DE GALLES.

Qu’as-tu de nouveau a me dire ?


LE HÉRAUT.

— Le duc de Normandie, mon seigneur et maître, — ayant pitié de ta jeunesse que tant de périls environnent, — t’a envoyé par moi un agile genet, — aussi rapide que la plus rapide monture ; — et il te conseille de fuir sur sa croupe ; — sinon, la mort elles même a juré que tu mourrais.


LE PRINCE.

— Retourne avec cette bête à la bête qui l’envoie ; — déclare-lui que je ne saurais monter le cheval d’un lâche ; — et dis-lui d’enfourcher lui-même aujourd’hui ce destrier ; — car, dussé-je éclabousser de sang mon cheval tout entier, — et rendre mes éperons doublement vermeils, je prétends attraper ton prince. — Dis cela à ce petit railleur, et va-t’en.

Sort le héraut.
Entre un troisième Héraut.

LE HÉRAUT.

— Édouard de Galles ! Philippe, le second fils — du puissant roi très-chrétien de France, — voyant approcher la fin de ta personne charnelle, — plein de charité et d’amour chrétien, — offre ce livre, rempli de saintes prières, — à la noble main et, pendant ta dernière heure, — te supplie de méditer sur ces pages, — et d’armer ton âme pour son lointain voyage. — Ainsi j’ai exécuté son ordre et je m’en retourne.


LE PRINCE DE GALLES.

— Héraut de Philippe, salue ton seigneur de ma part ; — je puis recevoir tout ce qu’il peut m’envoyer pour mon bien ; — mais ne penses-tu pas que ce jeune étourdi — s’est fait tort à lui-même en m’envoyant ce cadeau ? — Peut-être ne peut-il pas prier sans livre ; — je ne le crois guère capable d’improviser dans ses dévotions. — Rends-lui donc ce pieux guide-âne — qui lui sera utile en cas dans l’adversité. — Aussi bien, il ne connaît pas la nature de mes péchés, — et il ne sait pas quelles prières je dois faire. — Il se pourrait bien qu’avant ce soir il eût lui-même à prier Dieu — de disposer mon cœur à accueillir sa prière. — Dis cela à ce royal espiègle, et va-t’en.


LE HÉRAUT.

Je pars.

Sort le héraut.

LE PRINCE.

— Comme leur nombre les rend confiants !

À Audley.

— Maintenant, Audley, fais bruire tes ailes argentines, — et que ces messagers chenus de l’âge — attestent l’expérience de ton âge dans cet âge de dangers. — Toi-même tu es meurtri et ployé par bien des luttes, — et les stratagèmes du passé sont enregistrés — avec une plume d’acier sur ton noble front. — Tu es le vieil époux de cette détresse, — mais moi, je suis, pour le danger qui m’étreint, une vierge rougissante. — Apprends-moi donc à répondre dignement au péril.


AUDLEY.

— La mort est chose aussi commune que la vie. — Nous tenons à l’une, mais nous ne faisons que courir après l’autre. — Car, dès l’instant que nous commençons à vivre, — nous pourchassons incessamment le moment de mourir. — D’abord nous bourgeonnons, puis nous fleurissons, ensuite nous faisons semence, — et enfin nous tombons ; et, comme l’ombre — suit le corps, nous poursuivons la mort. — Si donc nous relançons la mort, pourquoi la craignons-nous ? — Ou, si nous la craignons, pourquoi la poursuivons-nous ? — Si nous la craignons, nous ne faisons que hâter — par nos craintes le moment où elle doit nous saisir. — Si nous ne la craignons pas, nous devons l’accepter avec résignation — sans prétendre modifier le terme fatal. — Car nous sommes prédestinés à tomber, mûrs ou pourris, — dès que nous avons tiré à la loterie du sort.


LE PRINCE DE GALLES.

— Ah ! bon vieillard, tes paroles ont bouclé — mille armures sur mon dos. — Ah ! quelle chose idiote tu as faite de cette existence, — courant sans cesse après ce qu’elle craint (9) ! et combien tu as ravalé — l’impériale victoire de la mort assassine ! — Puisque toutes les existences sont frappées par ses flèches victorieuses, — épargnons-lui la peine de nous chercher, et cherchons-la nous-mêmes pour humilier sa gloire. — Je ne donnerais pas un denier de la vie, — ni un demi-denier pour éviter la mort sinistre, — puisque la vie n’est que la recherche de la mort, — et que la mort n’est que le commencement d’une vie nouvelle. — Vienne donc la dernière heure, dès que celui qui doit la fixer le voudra ! — Je tiens pour indifférent de vivre ou de mourir.

Ils sortent.

SCÈNE XII.

[Le camp français.]
Entrent le roi Jean et Charles.

LE ROI JEAN.

— Une obscurité soudaine a terni le ciel ; — les vents se sont blottis d’effroi dans leurs cavernes ; — les feuilles ne bougent pas, le monde est assoupi et immobile, — les oiseaux ont cessé de chanter, et les ruisseaux errants — ne murmurent plus à leurs rives le salut familier. — Le silence guette quelque prodige, et attend — que le ciel proclame quelque prophétie. — Quel est le sens, quelle est la cause de ce silence, Charles ?


CHARLES.

— Nos hommes, la bouche béante, l’œil fixe, — se considèrent comme s’ils attendaient — un mot les uns des autres, et pourtant pas un ne parle. — Une frayeur muette a fait partout la nuit, — et les paroles dorment dans toutes régions en éveil.


LE ROI JEAN.

— Tout à l’heure encore le soleil, dans tout son éclat, — regardait le monde du haut de son char d’or, — et soudain il s’est voilé ; — de telle sorte que la terre au-dessous est comme une tombe, — sombre, funèbre, silencieuse et désolée.

On entend des croassements de corbeaux.

— Écoutez ! quel est le cri sinistre que j’entends ?


CHARLES.

— Voici mon frère Philippe qui vient.


LE ROI JEAN.

— Tout effaré.

Entre Philippe.

— Quelles terribles paroles ta mine présage-t-elle ?


PHILIPPE.

— Malheur ! Malheur !


LE ROI JEAN.

— Que parles-tu de malheur ? Ce mot pour nous est un mensonge.


PHILIPPE.

Malheur !


LE ROI JEAN.

— Réveille ton énergie défaillante, et interroge — la substance même de la frayeur — qui fait sur ton visage cette impression spectrale : — qu’y a-t-il ?


PHILIPPE.

Un essaim d’affreux corbeaux — croassent et planent au-dessus des têtes de nos soldats ; — ils sont rangés en triangles et en carrés, — suivant l’alignement même de nos troupes ; — à leur apparition est survenu ce brouillard soudain — qui vient de voiler le parquet aérien du ciel, — se et de faire à midi une nuit contre nature — sur le monde tremblant et épouvanté. — Bref, nos soldats ont laissé tomber leurs armes, — et demeurent comme métamorphosés en statues, — blêmes et pâles, se regardant d’un œil hagard.


LE ROI JEAN, à part.

— Oui, je me rappelle maintenant la prophétie, — mais je ne dois pas donner accès à la frayeur.

À Philippe.

~ Retourne rendre le courage à ces âmes timorées, — Dis-leur que les corbeaux, les voyant sous les armes, — voyant leur masse profonde opposée à une poignée d’hommes affamés, — viennent uniquement pour dîner de leur besogne — et pour se repaître de la charogne qu’ils vont abattre. — En effet, dès qu’ils aperçoivent un cheval qui tombe pour mourir, — bien qu’il ne soit pas encore mort, les oiseaux de proie — s’apostent pour guetter le départ de sa vie ; — ainsi ces corbeaux planent à l’affût des cadavres — de ces pauvres Anglais qui sont condamnés à mourir. — Et, s’ils nous jettent ces cris, — c’est pour réclamer la proie que nous devons tuer pour eux. — Va, ranime mes soldats, — fais sonner les trompettes, et expédie sur-le-champ — cette petite mission d’une ruse bien innocente.

Sort Philippe.
Bruit derrière le théâtre. Entre un capitaine français, conduisant Salisbury prisonnier.

LE CAPITAINE.

— Regardez, mon suzerain, ce chevalier ; aidé de quarante hommes — qui, pour la plupart, ont été tués et mis en fuite, — il a fait tous ses efforts pour rompre nos lignes — et pour se frayer un passage jusqu’au prince investi. — Que votre majesté fasse de lui ce qu’elle voudra.


LE ROI JEAN.

— Va, soldat, va, et déshonore du poids de son corps — la première branche que tu verras ; — en effet, je considère un arbre de France comme trop noble — pour être le gibet d’un bandit anglais.


SALISBURY.

— Monseigneur de Normandie, j’ai de vous un sauf-conduit — pour traverser en sûreté ce pays.


CHARLES.

— C’est Villiers qui te l’a procuré, n’est-ce pas ?


SALISBURY.

— En effet.


CHARLES.

— Et il est valable : tu es libre.


LE ROI JEAN.

— Oui, libre d’aller à la potence pour être pendu — sans contestation et sans obstacle… — Qu’on l’emmène.


CHARLES, au roi.

— J’espère que votre altesse ne me déshonorera pas ainsi, — en détruisant la vertu d’un sceau à mes armes. — Ce prisonnier peut invoquer mon nom inviolé, — inscrit là de ma main princière ; — et je veux cesser d’être prince, — plutôt que de fausser la solennelle parole d’un prince. — Je vous en conjure, laissez-le passer son chemin tranquillement.


LE ROI JEAN.

— Toi et ta parole, vous êtes soumis à ma volonté. — Quelle promesse peux-tu faire, que je ne puisse briser ? — Quelle est la plus grande infamie, — te désobéir ou désobéir à ton père ? — Il n’est pas de parole, la tienne pas plus qu’une autre, qui oblige à l’impossible ; — et celui-la ne manque point à sa parole — qui la tient autant qu’il dépend de lui. — Le manque de foi réside dans le consentement de l’âme ; — si tu manques à ta parole malgré toi, — tu n’es pas coupable de ce manque de foi… — Allons, qu’on le pende ; car ton autorité dépend de moi, — et mon exigence est ton excuse.


CHARLES.

— Quoi ! ne suis-je plus le soldat de ma parole ? — Alors, adieu les armes ! À d’autres de combattre ! — Ne vaut-il pas mieux détacher ma ceinture de mes reins — que d’être contrôlé par un curateur — qui m’empêchera de disposer de ce qui m’appartient ? — Sur mon âme, si Édouard, prince de Galles, — engageant sa parole, avait signé de sa noble main — la permission pour tous vos chevaliers de traverser les terres de son père, — ce roi souverain, pour faire honneur à son fils intrépide, — ne se serait pas contenté de leur donner un sauf-conduit ; — il les eût, eux et les leurs, magnifiquement fêtés.


LE ROI JEAN.

— Tu invoques un exemple ? Eh bien, soit !… — Parle, Anglais, de quel rang es-tu ?


SALISBURY.

— Je suis comte en Angleterre, quoique prisonnier ici ; — et ceux qui me connaissent m’appellent Salisbury.


LE ROI JEAN.

— Eh bien, Salisbury, parle, où devais-tu aller ?


SALISBURY.

— À Calais où est mon suzerain, le roi Édouard.


LE ROI JEAN.

— À Calais, Salisbury ? Cours donc à Calais, — et dis au roi de préparer un noble tombeau pour son fils Édouard, le prince Noir. — En te dirigeant à l’ouest de ce lieu, — tu rencontreras à deux lieues d’ici une haute montagne — dont le sommet semble perdu, car elle cache — sa tête haute dans le sein d’azur du ciel qui l’embrasse ; — dès que ton pied en aura atteint la cime, — abaisse ton regard sur l’humble vallée au-dessous, (vallée humble naguère, mais désormais ennoblie d’une bataille,) — et alors tu verras le misérable prince de Galles — étreint dans un cercle de fer. — Après avoir vu cela, pique des deux vers Calais — et annonce que le prince a été, non pas tué, mais étouffé ; et dis au roi que ce n’est pas là tout son malheur ; — car j’irai le saluer plus tôt qu’il ne croit. — Va, pars. La seule fumée de notre feu — suffoquerait nos ennemis, quand nos boulets ne les atteindraient pas.

Ils sortent.

SCÈNE XIII.

[Le champ de bataille de Crécy.]
Alarme annonçant un choc. Escarmouches.
Entrent le prince de Galles et Artois.

ARTOIS.

— Comment est votre grâce ? N’êtes-vous pas blessé, milord ?


LE PRINCE DE GALLES.

— Non, cher Artois : mais suffoqué par la poussière et la fumée ; — je me mets à l’écart pour respirer un air plus pur.


ARTOIS.

— Reprenez donc haleine, et puis à l’œuvre de nouveau ! Les Français hagards — sont tout effarés à la vue des corbeaux ; — et, si nos carquois étaient de nouveau remplis, — votre grâce verrait une glorieuse journée. — Oh ! milord ! des flèches ! des flèches ! voilà ce qu’il nous faut.


LE PRINCE DE GALLES.

— Courage, Artois ! foin des flèches ailées, — quand les oiseaux ailés interviennent en notre faveur ! — Qu’avons-nous besoin de combattre, de suer, de soutenir la lutte, — quand les corbeaux suffisent par leurs cris à dominer nos adversaires ? — En avant, en avant, Artois ! La terre elle-même est armée — de cailloux qui recèlent la flamme ; ordonne à nos arcs — de dégorger de leur if diapré — une grêle de pierres… En avant, Artois, en avant ! — Mon âme prophétise que nous gagnerons la victoire.

Ils sortent.
Alarmes. Escarmouches.
Entre le roi Jean.

LE ROI JEAN.

— Nos multitudes s’abîment sur elles-mêmes — dans le délire de la terreur. L’inquiétude frémissante — fait circuler dans toute notre armée le frisson de épouvante, — et le plus léger désavantage souffle — la déroute à l’âme abjecte, prise de peur. — Moi-même, dont l’énergie oppose son acier au plomb de leur inertie, — quand je me rappelle la prophétie — et que je vois les pierres de notre pays, aux bras des Anglais, — se révolter contre nous, je me sens gagner — par la violente oppression de la faible et défaillante frayeur.

Entre Charles.

CHARLES.

— Fuyons, mon père, fuyons ! les Français tuent les Français ; — ceux qui veulent tenir bon tombent sur ceux qui veulent fuir. — Nos tambours ne battent que le découragement ; — nos trompettes sonnent le déshonneur et la retraite. — Le génie de la crainte, qui ne craint que la mort, — attire lâchement la ruine sur lui-même.

Entre Philippe.

PHILIPPE.

— Arrachez-vous les yeux pour ne pas voir la honte de cette journée ! — Un bras a battu toute une armée ; un misérable David — a, avec une pierre, renversé vingt puissants Goliaths ; — une vingtaine de meurt-de-faim déguenillés, avec de menus cailloux, — ont mis en déroute une formidable légion d’hommes — équipés et armés de toutes pièces.


LE ROI JEAN.

— Mordieu, ils tirent à la cible sur nous et nous exterminent. — Plus de quarante mille vétérans aguerris — ont été aujourd’hui lapidés à mort par quarante pauvres diables.


CHARLES.

— Oh ! que ne suis-je d’une autre patrie ! — Ce jour a jeté le ridicule sur les Français ; — et le monde entier va faire des gorges chaudes sur nous.


LE ROI JEAN.

— Quoi ! n’y a-t-il plus d’espoir ?


PHILIPPE.

— Plus d’autre espoir que la mort pour ensevelir notre honte.


LE ROI JEAN.

— Ralliez-vous une fois encore autour de moi ; la vingtième partie — de ceux qui survivent suffit pour écraser — la chétive poignée d’hommes qui nous est opposée.


CHARLES.

~ Retournons donc à la charge ; si le ciel ne nous est pas contraire, — nous ne pouvons perdre la bataille.


LE ROI JEAN.

En avant, en avant ! Marchons.

Ils sortent.
Alarmes. Le combat recommence. Entre Audley, blessé, soutenu par deux écuyers qui l’ont dégagé.

PREMIER ÉCUYER.

Comment va milord ?


AUDLEY.

— Comme peut aller un homme, — qui dîne à un si sanglant banquet.


DEUXIÈME ÉCUYER.

— J’espère, milord, que la blessure n’est pas mortelle.


AUDLEY.

— Quand elle le serait, qu’importe ! Au bout du compte, — ce ne serait que la fin d’un homme mortel, et rien de plus. — Mes bons amis, conduisez-moi près du princier Édouard, — que je puisse lui faire honneur en le saluant — sous la pourpre éclatante de mon sang. — Je lui dirai, en souriant, que cette plaie béante — met fin à la moisson guerrière de son Audley.

Nouvelles alarmes. Puis retraite.
Ils sortent.

SCÈNE XIV.

[Le camp anglais.]
Fanfares. Entre le prince de Galles, en triomphe, amenant le roi Jean et son fils Charles prisonniers ; des officiers et des soldats, enseignes déployées, ferment la marche.

LE PRINCE DE GALLES.

— Jean le Français, naguère Jean de France, désormais — tes enseignes sanglantes sont mes captives. — Vous aussi, arrogant Charles de Normandie, — vous qui aujourd’hui même m’envoyiez un cheval pour fuir, — vous voilà à la merci de ma clémence. — Fi, seigneurs ! n’est-ce pas une honte que des marmousets anglais, — dont les jeunes années n’ont pas même la dignité de la barbe, — aient pu, au sein même de votre royaume, — vous battre tous ainsi, quand vous étiez vingt contre un ?


LE ROI JEAN.

— C’est ta fortune, et non ta force, qui nous a vaincus.


LE PRINCE DE GALLES.

— C’est la preuve que le ciel protège le droit !

Entre Artois, amenant Philippe.

— Voyez, voyez, Artois amène avec lui — l’excellent directeur de mon âme. — Sois le bienvenu, Artois ! Et vous aussi soyez le bienvenu, Philippe ! — Qui maintenant, de vous ou de moi, a le plus grand besoin de prier ? — En ce moment vous justifiez le proverbe : — À trop brillante aurore nébuleux crépuscule.

Entre Audley, soutenu par les deux écuyers.

— Mais dites, quel lugubre mécompte nous arrive ici ! — Hélas ! quels milliers d’hommes d’armes français — ont gravé sur le visage d’Audley ce signe de mort ?…

À Audley.

— Parle, toi qui caresses la mort de ton insouciant sourire — et qui regardes la tombe avec autant de gaîté — que si tu étais épris de ton heure suprême, — quelle épée affamée a ainsi dévasté ton visage — et élagué de mon âme aimante un si fidèle ami ?


AUDLEY.

— Ô prince, ta douce plainte — est le glas funèbre d’un agonisant.


LE PRINCE DE GALLES.

— Cher Audley. si me bouche sonne ton heure suprême, — mes bras seront ton tombeau. Que puis-je faire — pour préserver ta vie ou pour venger ta mort ? — Veux-tu boire le sang des princes captifs ? — Si cela peut te guérir, propose une santé avec du sang de roi, et je te ferai raison. — Si la gloire peut exempter de la mort, — que l’impérissable gloire de cette journée — te soit attribuée tout entière, Audley, et vis.


AUDLEY.

— Prince victorieux, à qui la captivité d’un roi — assure la renommée d’un César, — si je pouvais tenir la mort sinistre en respect — jusqu’à ce que j’eusse vu mon maître, ton royal père, — mon âme abandonnerait bien volontiers cette forteresse de me chair, — ce tribut mutilé, — aux ravages des ténèbres, de le poussière et de la vermine.


LE PRINCE DE GALLES.

— Rassure-toi, homme intrépide ! ton âme est trop fière — pour rendre sa cité à cause d’une petite brèche, — et, pour se laisser séparer de son époux terrestre — par l’épée mollement trempée d’un Français. — Tiens, pour soutenir ton existence, je te donne — un revenu annuel de trois mille marcs en terre anglaise.


AUDLEY.

— J’accepte ton présent, pour payer la dette que j’ai contractée. — Ces deux pauvres écuyers m’ont délivré des Français — au risque héroïque de leur précieuse vie. — Ce que tu m’as donné, je le leur donne ; — et, si tu m’aimes, prince, tu ratifieras — ce legs de mon suprême testament.


LE PRINCE DE GALLES.

— Illustre Audley, vis, et accepte de moi — ce présent doublé pour ces écuyers et pour toi. — Mais, que tu vives ou que tu meures, ce que tu as donné — à ces hommes leur appartiendra en toute immunité, à eux et à leurs descendants. — Allons, messieurs, je vais faire installer mon ami — dans une litière commode ; puis nous marcherons — fièrement, au pas du triomphe, sur Calais, — vers notre royal père, et nous lui amènerons — le tribut de mes guerres, le roi de la belle France.

Ils sortent.

SCÈNE XV.

[Devant Calais.]
Entre le roi Édouard, accompagné de la reine Philippa et de Derby ; officiers, soldats, etc.

ÉDOUARD.

— Assez, reine Philippe, calmez-vous. — Si Copland ne sait pas excuser sa faute, — il lira le déplaisir dans nos regards… — Et maintenant, soldats, donnez l’assaut — à cette ville qui résiste si fièrement ; je ne veux pas plus longtemps — me laisser duper par leurs délais trompeurs. — Passez tout au fil de l’épée, et partagez-vous les dépouilles.

Les trompettes sonnent la charge. Paraissent, sortant de la ville, six bourgeois, en chemise et pieds nus, une hart au cou.

LES BOURGEOIS.

— Pitié, roi Édouard ! pitié, gracieux seigneur !


ÉDOUARD.

— Insolents vilains ! vous demandez une trêve à présent ! — Mes oreilles sont fermées à vos cris impuissants. — Sonnez, tambours !

Roulement de tambour.

En avant, épées menaçantes !


PREMIER BOURGEOIS.

— Ah ! noble prince, — ayez pitié de cette ville ! Écoutez-nous, puissant roi ! — Nous réclamons de votre altesse l’exécution de sa promesse. — Le répit de deux jours n’est pas encore expiré, — et nous venons volontairement subir — le mortel supplice ou la peine, quelle qu’elle soit, que vous voudrez, nous infliger, — pourvu que notre population tremblante soit sauvée…


ÉDOUARD.

— Ma promesse ? Oui, je la reconnais complètement ; — mais ce que j’exige, c’est la soumission — des principaux citoyens, des hommes les plus considérables. — Vous, vous n’êtes, par aventure, que des gueux serviles, — des écumeurs de mer félons — que la loi frapperait, si elle les appréhendait, — quand même nous ferions taire notre sévérité. — Non, non, vous ne sauriez nous en imposer ainsi.


DEUXIÈME BOURGEOIS.

— Seigneur redouté, le soleil qui, dans son déclin vers l’occident, — nous voit ainsi réduits à la misère, — nous saluait, dans sa pourpre orientale d’aurore, — comme d’illustres citoyens. — Si cela n’est pas, que la damnation des démons soit notre partage.


ÉDOUARD.

— S’il en est ainsi, que notre convention soit exécutée. — Nous prenons pacifiquement possession de la ville ; — mais, pour vous-mêmes, n’espérez pas de pitié : — comme l’a décrété notre impériale justice, — vos corps vont être traînés autour de ces murailles — et recevront ensuite le coup suprême de la hache. — Voilà votre sentence… Allez, soldats, qu’on l’exécute.


LA REINE, à Édouard.

— Ah ! sois plus clément envers des hommes qui se rendent ! — C’est chose glorieuse que d’établir la paix ; — mais les rois se rapprochent le plus près de la divinité, — qui accordent aux hommes la vie et le salut (10). — Si tu veux être vraiment le roi de France, — laisse vivre les Français pour qu’ils t’appellent leur roi ; — car ce que le glaive décime, ce que l’incendie dévore, — n’est plus considéré comme nôtre.


ÉDOUARD.

— L’expérience nous enseigne cette vérité — que la paix a d’autant plus de charmes — qu’est plus complète la répression des offenses. — Pourtant, nous voulons prouver aujourd’hui que — nous savons maîtriser nos ressentiments — autant que l’emporter sur autrui par la force de l’épée. — Triomphe donc, Philippa, nous cédons à tes instances, — Ces hommes vivront pour rendre grâces à la clémence. — Ô tyrannie, ne frappe que toi-même de tes terreurs !


LES BOURGEOIS.

— Longue vie à votre altesse ! heureux soit votre règne !


ÉDOUARD.

— Allons, retirez-vous, retournez à la ville ; — et, si cette générosité a mérité votre affection, — apprenez désormais à vénérer Édouard comme votre roi.

Les bourgeois sortent.

— Maintenant, si nous pouvions apprendre quel est ailleurs l’état de nos affaires, — nous établirions nos hommes dans une garnison provisoire, — jusqu’à la fin du triste hiver… — Mais qui vient là ?

Entrent Copland et le roi David (11).

DERBY.

— C’est Copland, milord, et David, roi des Écossais.


ÉDOUARD.

— Est-ce là cet écuyer du nord, si fièrement présomptueux, — qui n’a pas voulu céder son prisonnier à ma reine ?


COPLAND.

— En effet, milord, je suis un écuyer du nord, — mais nullement fier ni insolent, sur ma parole.


ÉDOUARD.

— Qu’est-ce donc qui t’a rendu assez obstiné — pour résister au désir de notre royale compagne ?


COPLAND.

— Ce n’est point, milord, une opiniâtre désobéissance, — mais le respect de mon droit et des lois publiques de la guerre. — J’ai moi-même fait le roi prisonnier dans un combat singulier ; — et, comme soldat, je répugnais à perdre — le léger honneur que je m’étais acquis. — Mais sur l’ordre de votre altesse, Copland n’a pas hésité — à venir en France et, en toute humilité, — il vous fait hommage de sa victoire. — Percevez, lord redouté, votre droit sur ma cargaison, — ce riche tribut de mes mains laborieuses ; — il vous eût été concédé depuis longtemps, — si votre gracieuse personne s’était trouvée sur les lieux.


LA REINE.

— Mais, Copland, tu t’es joué des ordres du roi, — en manquant de respect à l’autorité que nous exercions en son nom.


COPLAND.

— Je révère son nom, mais plus encore sa personne ; — à son nom, je devrai toujours allégeance, — mais devant sa personne, je plie le genou.


ÉDOUARD.

— Je t’en prie, Philippa, que ce déplaisir s’évanouisse. — Cet homme me plaît, et j’aime son langage. — Car quel est celui qui voudrait tenter un exploit — et perdre la gloire qui y est attachée ? — Tous les fleuves ont leur embouchure dans l’océan ; — et la foi de Copland est vouée directement à son roi. — Plie donc le genou, et relève-toi maintenant chevalier du roi Édouard ; — pour soutenir ton rang, je t’accorde en toute propriété, — à toi et aux tiens, cinq cents marcs de revenu.

Entre Salisbury.

— Bienvenu, lord Salisbury ! Quelles nouvelles de Bretagne ?


SALISBURY.

— Voici, puissant roi : nous avons conquis le pays, — et Jean de Montfort, régent de cette province, — offre cette couronne à votre altesse, — en protestant de sa sincère allégeance.


ÉDOUARD.

— Nous te remercions pour tes services, vaillant comte. — Mets en réquisition notre faveur, car nous te la devons.


SALISBURY.

— Mais maintenant, milord, après cette joyeuse nouvelle, — il faut que ma voix redevienne tragique, — et que je chante de douloureux événements.


ÉDOUARD.

— Eh quoi ! nos gens ont-ils eu le dessous à Poitiers ? — Mon fils était-il enveloppé par des forces trop supérieures ?


SALISBURY.

— Oui, milord ; moi chétif, — et quarante autres chevaliers éprouvés, — munis d’un sauf-conduit scellé du sceau du dauphin, — nous nous dirigions de ce côté-là pour reconnaître la détresse du prince Édouard, — quand une troupe de lances nous rencontra, — nous surprit et nous amena prisonniers au roi de France. — Celui-ci, fier de ce succès et altéré de vengeance, — commanda sur-le-champ qu’on nous tranchât la tête ; — et assurément nous eussions péri, si le duc de Normandie, — plus ému par l’honneur que par son ardente colère, — n’avait obtenu notre prompte délivrance. — Au moment où nous partions : « Saluez votre roi, s’écria-t-il, — et dites-lui de préparer les funérailles de son fils ; — aujourd’hui notre épée va trancher le fil de son existence, — et nous le rejoindrons lui-même plus tôt qu’il ne pense — pour nous venger des tourments qu’il nous a causés. — À ces mots, nous partîmes sans oser répliquer. — Nous avions la mort dans l’âme, le visage effaré et blême. — Tout en errant, nous parvînmes enfin au sommet d’une montagne ; — et, si grande que fût déjà notre affliction, — le spectacle qui s’offrit alors à nos yeux — tripla notre accablement ; — car de là, milord, oh ! de là nous aperçûmes — au fond de la vallée les deux armées rangées en bataille. — Les Français avaient élevé leurs tranchées en forme de cercle ; — et le front de chaque barricade — était hérissé d’artillerie de bronze. — Ici était posté un corps de dix mille chevaux ; — là, deux fois autant de piques, formées en carré ; — plus loin, les arbalétriers, armés de dards meurtriers ; — et au centre, comme un point perdu au fond de l’horizon, — pareil à un flocon d’écume en pleine mer, — à un coudrier au milieu d’une forêt de pins, — ou à un ours enchaîné au poteau, — se tenait l’illustre Édouard attendant sans cesse le moment — où ces chiens de Français se repaîtraient de sa chair. — Bientôt tinte le glas du massacre ; — les canons partent, et le bruit de leur secousse — fait trembler la montagne même où nous sommes ; — puis les trompettes font éclater leurs fanfares dans l’air ; — les armées s’entrechoquent ; et, quand enfin nous ne pouvions plus — discerner la différence entre amis et ennemis, — (si inextricable était la ténébreuse mêlée,) — nous avons détourné nos yeux humides, en poussant des soupirs — aussi sombres que la poudre s’exhalant en fumée. — Et c’est ainsi, je le crains, que j’ai, malheureux, fait — le récit trop néfaste de la chute d’Édouard.


LA REINE.

— Hélas ! est-ce là ma bienvenue en France ? — Est-ce là la joie que j’espérais éprouver — en retrouvant mon fils bien-aimé ? — Cher Ned, pourquoi les flots de l’océan — n’ont-ils pas épargne à ta mère cette douleur mortelle ?


ÉDOUARD.

— Du courage, Philippa ! Ce ne sont pas les larmes qui parviendront — à nous le rendre, s’il nous a été enlevé. — Console-toi, comme moi, gentille reine, — dans l’espoir d’une vengeance signalée, effroyable, inouïe. — Il m’a dit de préparer les funérailles de mon fils ; — eh bien, soit ! mais tous les pairs de France — suivront le deuil en versant des larmes de sang — jusqu’à ce que leurs veines taries soient desséchées ; — leurs ossements seront les piliers de son cercueil ; — les cendres de leurs cités seront l’argile qui le recouvrira ; — son glas funèbre, ce sera le râle des mourants ; — et, tandis que nous pleurerons la mort de notre vaillant fils, — en guise de cierges sur sa tombe, — cent cinquante tours embrasées flamboieront.

Fanfare derrière le théâtre.
Entre un héraut.

LE HÉRAUT.

— Réjouis-toi, prince, et monte au sommet du trône impérial ! — Le puissant et redouté prince de Galles, — le grand serviteur du sanglant Mars armé, — la terreur des Français, la gloire de son pays, — chevauche triomphalement comme un pair romain ; — et au-dessous de lui, à côté de ses étriers, marchent — Jean de France et son fils, — enchaînés et captifs ; le prince apporte le diadème du prisonnier — pour t’en couronner et te proclamer roi.


ÉDOUARD.

— Arrière le deuil, Philippa ! essuie tes yeux ! — Sonnez, trompettes, en l’honneur de Plantagenet !

Longue fanfare. Entrent le prince de Galles ; Audley, Artois, accompagnés du roi Jean et de Philippe.

— Comme un objet longtemps égaré, et enfin retrouvé, — mon fils fait la joie de mon cœur, — dont tout à l’heure encore il faisait l’anxiété.

Il court au prince et l’embrasse.

PHILIPPA, embrassant le prince.

— Que ce baiser soit le gage expressif de mon bonheur, — car la profondeur de l’émotion m’empêche de parler !


LE PRINCE DE GALLES, offrant à Édouard la couronne de France.

—~ Mon gracieux père, recevez ici en don — cette guirlande de la victoire, cette palme de la guerre, — acquise au milieu des plus grands dangers — qui aient jamais été affrontés pour un objet de prix. — Que votre altesse prenne possession de ce qui lui appartient ! — Et, en même temps, je remets entre vos mains — ces prisonniers, principaux promoteurs de notre querelle.


ÉDOUARD.

— Ainsi, Jean de France, je vois que vous tenez parole ; — vous aviez promis d’être auprès de nous — plus tôt que nous ne le pensions, et c’est en effet ce qui arrive. — Mais, si vous aviez commencé par faire ce que vous faites aujourd’hui, — que de cités seraient encore debout et intactes, — qui ne sont plus désormais qu’un tas de pierres informe ! — Que d’existences vous eussiez préservées, — qui se sont prématurément abîmées dans la tombe !


LE ROI JEAN.

— Édouard, ne rappelle pas les choses irréparables. — Dis-moi quelle rançon tu exiges de moi.


ÉDOUARD.

— Ta rançon, Jean, sera fixée plus tard. — Mais d’abord il te faudra traverser les mers — pour voir quel accueil l’Angleterre te réserve ; — quel qu’il soit, il ne sera certes pas aussi mauvais — que celui que nous avons trouvé, dès notre arrivée, en France.


LE ROI JEAN.

~ Malédiction ! tout cela m’avait été prédit, — mais j’avais mal interprété la parole du prophète.


LE PRINCE.

— Maintenant, père, voici la prière que fait Édouard :

Il s’agenouille et lève les mains vers le ciel.

— Ô Toi, dont la grâce a été mon plus fort bouclier, — puisque tu as daigné me choisir — pour être l’instrument de ta puissance, — permets également dans l’avenir que bien d’autres princes, — nés et élevés dans cette petite île, —~ se rendent à jamais fameux par de pareilles victoires. — Pour ma part, les sanglantes blessures que j’ai reçues, — les pénibles nuits que j’ai veillé sur le champ de bataille, — les luttes périlleuses que j’ai soutenues, — les terribles menaces que j’ai affrontées, — les chaleurs, les froidures, les souffrances que j’ai endurées, — me sembleraient bien douces, et je voudrais subir des maux vingt fois plus grands, — s’il se pouvait que les générations futures, en lisant — les pénibles épreuves de ma tendre jeunesse, — fussent enflammées d’une ardeur assez vive pour faire trembler et reculer — non-seulement le pays de France, — mais l’Espagne, la Turquie et toutes les nations — en butte au juste courroux de l’Angleterre !


ÉDOUARD.

— Ici, lords anglais, nous proclamons une trêve, — une suspension de cette pénible guerre. — Rengaînez vos épées, rafraîchissez vos membres fatigués ; — recueillez vos dépouilles ; et, quand nous aurons repris haleine — un jour ou deux dans ce havre, — Dieu aidant, nous nous embarquerons alors pour l’Angleterre — où heureusement, j’espère, — arriveront trois rois, deux princes et une reine.

Fanfare. Tous sortent.
FIN D’ÉDOUARD III.