Élégies (Marceline Desbordes-Valmore)/À Délie, I

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ÉlégiesCharpentier (p. 59-62).


À DÉLIE


I


Du goût des vers pourquoi me faire un crime ?
Leur prestige est si doux pour un cœur attristé !
Il ôte un poids au malheur qui m’opprime ;
Comme une erreur plus tendre, il a sa volupté.
Légère, libre encor, d’hommages entourée,
Dans les plaisirs coulent vos heureux jours,
Et, paisiblement adorée,
Vous riez avec les Amours :
Ah ! loin de la troubler, qu’ils charment votre vie !
Que pour vous le printemps soit prodigue de fleurs ;
Que tout prenne à vos yeux ses brillantes couleurs ;
Riez, riez toujours, ô volage Délie !
Abandonnez vos nuits aux songes les plus doux ;
Qu’ils soient de vos beaux jours une glace fidèle ;
À force de bonheur soyez encor plus belle,
Et qu’au réveil l’Amour vous le dise à genoux !

Mais quoi ! si vous trouviez un rebelle à vos charmes,
Après mille serments s’il trahissait vos vœux,
La douce flamme de vos yeux
S’éteindrait bientôt dans les larmes.
Vous sentiriez alors le besoin de rêver,
De livrer au hasard votre marche incertaine,
De ralentir vos pas au bruit d’une fontaine,
Et d’y pleurer les maux que je viens d’éprouver.

N’enviez plus à votre amie
Un plaisir aussi douloureux :
Ravir la plainte aux malheureux,
C’est leur dire : Quittez la vie !

Quand je vous vois disputer au miroir
De fraîcheur et de grâce avec les fleurs que j’aime,
Quand je vous y vois prendre en secret, pour vous-même,
Tout le plaisir que l’on goûte à vous voir,
M’entendez-vous, ô ma chère Délie,
Vous reprocher un passe-temps si doux ?
Non ; je deviens moins sombre en vous voyant jolie ;
Je pardonne à l’Amour, je lui souris pour vous.
Mais, si de la gaieté la parure est l’emblème,
Elle donne un éclat plus triste à la pâleur :
À la beauté brillante il faut un diadème,
Il faut un voile à la douleur.

Du suave lilas qui pour vous vient d’éclore
Couronnez votre front charmant ;
Mon front, que l’ennui décolore,
Doit se pencher sans ornement.
Du sort qui m’enchantait la fatale inconstance
De ma jeunesse a flétri l’espérance ;
Un orage a courbé le rameau délicat,
Et mes vingt ans passeront sans éclat.
Je les donne à la solitude ;
Je donne aux Muses mes loisirs ;
L’art de plaire fait votre étude ;
L’art d’aimer fera mes plaisirs.
Mais non, je l’oublîrai, cet art, ce don funeste,
Qui servit à l’Amour quand il forma mon cœur ;

Non, ce présent des cieux ne fait pas le bonheur ;
C’est pourtant le seul qui me reste !

Le monde où vous régnez me repoussa toujours ;
Il méconnut mon âme à la fois douce et fière,
Et d’un froid préjugé l’invincible barrière
Au froid isolement condamna mes beaux jours.
L’infortune m’ouvrit le temple de Thalie ;
L’espoir m’y prodigua ses riantes erreurs ;
Mais je sentis parfois couler mes pleurs
Sous le bandeau de la Folie.
Dans ces jeux où l’esprit nous apprend à charmer,
Le cœur doit apprendre à se taire ;
Et, lorsque tout nous ordonne de plaire,
Tout nous défend d’aimer.
Oh ! des erreurs du monde inexplicable exemple,
Charmante Muse ! objet de mépris et d’amour,
Le soir on vous honore au temple,
Et l’on vous dédaigne au grand jour.
Je n’ai pu supporter ce bizarre mélange
De triomphe et d’obscurité,
Où l’orgueil insultant nous punit et se venge
D’un éclair de célébrité.
Trop sensible au mépris, de gloire peu jalouse,
Blessée au cœur d’un trait dont je ne puis guérir,
Sans prétendre aux doux noms et de mère et d’épouse
Il me faut donc mourir !

Mais vous qui connaissez mon âme toujours pure,
Qui gémissez pour moi des caprices du sort,
Vous qui savez, hélas ! qu’en ma retraite obscure
Il me poursuit encor ;

Faites grâce, du moins, à l’innocent délire
Qui m’apprend, sans effort, à moduler des vers.
Seule, je suis pourtant moins seule avec ma lyre ;
Quelqu’un m’entend, me plaint, dans l’univers !