Élisabeth Seton/XXV

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La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 111-113).

XXV


Après le temps fixé pour l’essai des règles, dix-huit religieuses firent profession. Le noviciat fut constitué régulièrement ; et, peu après, les Sœurs de Charité furent appelées à Philadelphie pour y prendre la direction d’un orphelinat. L’œuvre de la mère Seton était fondée : elle allait se répandre, mais la fondatrice avait encore à traverser bien des douleurs.

Pendant la guerre que les États-Unis déclarèrent à l’Angleterre, les religieuses eurent encore à lutter contre la plus âpre pauvreté. Mais la mère Seton et ses compagnes ne s’effrayaient d’aucun labeur, d’aucune privation. La pauvreté fut accueillie à Emmetsburg comme la bien-aimée de Notre-Seigneur.

Dans les années qui précédèrent la chute de Napoléon, les communications entre l’Amérique et l’Europe étaient rares et incertaines. Depuis longtemps Élisabeth n’avait eu aucune nouvelle des Filicchi ; et cette privation, si amère pour elle, se mêlait à bien des inquiétudes et des souffrances de cœur. Une chute sur la glace avait rendu infirme Rébecca, sa dernière enfant. Elle était entre les mains des médecins qui, dans l’espoir de la guérir, lui faisaient subir des traitements rigoureux.

Catherine, encore si jeune, gagnait son pain en enseignant chez les Sœurs. William et Richard étaient élèves au collège du Mont Sainte-Marie, éloigné seulement d’un mille de la maison Saint-Joseph. Pour l’extérieur, les manières et les dispositions, elle les déclarait tout ce que peut souhaiter le pauvre cœur d’une mère. Mais ni l’un ni l’autre ne manifestaient de vocation pour le sacerdoce, et la pensée des dangers qui menaçaient leur foi dans le monde lui était devenue un tourment. « Ne soyez point en peine de moi, si ce n’est quand vous penserez à mes pauvres garçons, écrivait-elle, à tout hasard, à Antonio Filicchi. Ils sont maintenant, pieux et d’une rare innocence, mais que cela est vite perdu ! » Le goût de William pour la marine ajoutait encore à ses craintes. Son angoisse était si grande qu’à la chute de Napoléon, quand la paix fut, rendue à l’Europe, elle se décida à envoyer son fils aux Filicchi, encore qu’elle n’en eût pas eu de nouvelles depuis deux ans. Heureusement, les bouleversements de l’époque n’avaient pas nui aux deux banquiers, et ces amis — comme il est si rare et si doux d’en avoir — furent ravis de la confiance qu’Élisabeth leur témoignait. Ils firent, à son fils un accueil parfait, et Filippo Filicchi, alors très malade, se ranima pour l’attirer dans ses bras.[1]

William s’empressa d’écrire à sa mère avec quelle cordialité on l’avait reçu. Elle en fut pénétrée de joie et de reconnaissance :


« C’est continuellement que je pense à tout ce que votre incomparable amitié a fait pour la génération entière des Seton. Mais il n’en est pas moins vrai que le souvenir que j’en ai est ce qui peut le plus augmenter ma crainte d’être indiscrète, et me faire le plus sentir avec quelle délicatesse je devais agir au moment où je vous imposais une nouvelle charge.

« Et pourtant, maintenant, cette crainte s’efface ; puisque vous avez non seulement reçu mon William, mais reçu de telle façon, qu’il me dit que tout ce qui est possible pour le rendre heureux, vous le faites. Je ne puis pas cacher à Notre-Seigneur, mais il faut que je cache à tous les yeux, les larmes sans fin qui se mêlent aux actions de grâces intarissables qui débordent de mon cœur, quand je pense qu’il est à l’abri pour sa foi, sous votre protection… Que je l’aime tant, c’est ce dont je ne saurais rendre compte. Mais ce dont vous êtes cause, mon Antonio, c’est de toute cette faiblesse. Ayez compassion d’une mère qui est attachée à ses enfants par des motifs aussi particuliers que les motifs qui m’attachent aux miens. Je cherche à épurer tout ce que je sens pour eux autant que je le puis. Notre-Seigneur sait bien que c’est uniquement leur âme que j’ai en vue…

« Quand William me parle de votre bonté paternelle et des soins que prend de lui votre chère Amabilia, comme si elle était une vraie mère, je sens qu’il n’y a que Dieu pour savoir la mesure de ma joie et de ma gratitude… Ô bon ange de votre mauvaise petite sœur, vous êtes maintenant, le gardien de ce qui m’est plus cher mille fois que moi-même ! Si vous saviez quel bon et sage et respectueux enfant William a toujours été pour moi, vous ne me gronderiez pas de parler ainsi. À présent que tous deux, votre frère et vous, êtes devenus ses protecteurs, et que lui comprend si bien quelle bénédiction c’est pour lui de se trouver sous vos ailes, je puis, comme un pauvre vieux soldat usé, m’en aller en paix prendre mon repos à côté de mon Annina ; tout à fait confiante que les autres seront protégés et soutenus dans leur religion, ce qui est tout ce qui m’importe, pour eux comme pour moi. »[2]

  1. Filippo Filicchi mourut l’année suivante ; et, à Livourne, sa mort fut estimée une calamité publique.
  2. Lettres à Antonio Filicchi.